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L’Anneau d’améthyste/IX

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Calmann-Lévy (p. 227-235).



IX


Par un soir humide de mai, les dames de Brécé, dans le grand salon, tricotaient des brassières pour les enfants des pauvres. La vieille madame de Courtrai, debout le dos à la cheminée, troussant sa robe, se chauffait les mollets. M. de Brécé, le général Cartier de Chalmot et M. Lerond causaient en attendant de faire un whist.

M. de Brécé ouvrit un journal de la veille, qui traînait sur la table.

— Les hostilités n’ont pas encore sérieusement commencé, dit-il, entre l’Espagne et l’Amérique… Quelles sont vos prévisions sur l’issue de la guerre, général ? Je serais bien désireux de connaître, à ce sujet, l’opinion d’un militaire aussi éminent que vous.

— Ce serait certainement, dit M. Lerond, une bonne fortune pour nous, d’avoir votre appréciation, général, sur l’état des forces qui vont se mesurer dans les Antilles et dans les mers de Chine.

Le général Cartier de Chalmot se passa la main sur le front, ouvrit la bouche bien avant que de parler, et dit avec autorité :

— En déclarant la guerre à l’Espagne, les Américains ont commis une imprudence qui pourrait bien leur coûter cher. Ne possédant ni armée de terre, ni armée navale, il leur sera difficile de soutenir la lutte contre une armée exercée et des marins expérimentés. Ils ont des chauffeurs et des mécaniciens, mais des chauffeurs et des mécaniciens ne constituent pas une flotte de guerre.

— Vous croyez, général, au succès des Espagnols ? demanda M. Lerond.

— En principe, répondit le général, le succès d’une campagne dépend de circonstances qu’il est impossible de prévoir ; mais nous pouvons d’ores et déjà constater que les Américains ne sont pas préparés à la guerre. Et la guerre exige une longue préparation.

— Voyons ! général, s’écria madame de Courtrai, dites-nous que ces bandits d’Américains seront vaincus.

— Leur succès est problématique, répondit le général. Je dirais même qu’il serait paradoxal et qu’il infligerait un insolent démenti à tout le système en usage dans les nations essentiellement militaires. En effet, la victoire des États-Unis serait la critique en action des principes adoptés dans toute l’Europe par les autorités militaires les plus compétentes. Un tel résultat n’est ni à prévoir, ni à souhaiter.

— Quel bonheur ! s’écria madame de Courtrai en frappant de ses mains osseuses ses vieilles cuisses et en secouant sur sa tête, comme un bonnet fourré, sa rude chevelure grise. Quel bonheur ! nos amis les Espagnols seront victorieux. Vive le roi !

— Général, dit M. Lerond, je prête à vos paroles la plus grande attention. Le succès militaire de nos voisins serait accueilli bien favorablement en France ; et qui sait s’il ne déterminerait pas chez nous un mouvement royaliste et religieux ?

— Permettez, dit le général, je n’augure en rien de l’avenir. Le succès d’une campagne dépend, je vous le répète, de circonstances qu’il est impossible de prévoir. Je me borne à considérer la qualité des éléments en présence. Et, à ce point de vue, l’avantage appartient incontestablement à l’Espagne, bien qu’elle ne dispose pas d’un assez grand nombre d’unités navales.

— Certains symptômes, dit M. de Brécé, sembleraient indiquer que les Américains commencent à se repentir de leur témérité. On affirme qu’ils sont épouvantés. Ils s’attendent tous les jours à voir les cuirassés espagnols apparaître sur les côtes de l’Atlantique. Les habitants de Boston, de New-York et de Philadelphie fuient en masse vers l’intérieur des terres. C’est une panique générale.

— Vive le roi ! cria avec une joie farouche madame de Courtrai.

— Et la jeune Honorine, demanda M. Lerond, est-elle toujours favorisée d’apparitions par Notre-Dame-des-Belles-Feuilles ?

La duchesse douairière de Brécé répondit avec embarras :

— Toujours.

— Il serait bien à désirer, répliqua l’ancien substitut, qu’on dressât procès-verbal des dépositions que fait cette enfant, relativement à ce qu’elle voit et entend dans ses extases.

Aucune réponse ne fut faite à ce souhait, pour la raison qu’ayant entrepris un jour de noter au crayon les paroles attribuées par Honorine à la Sainte Vierge, madame Jean avait bientôt cessé d’écrire : l’enfant employait de vilains mots. D’ailleurs M. le curé Traviès, qui se mettait tous les soirs à l’affût du lapin dans les bois de Lénonville, y surprenait trop souvent Isidore et Honorine couchés ensemble sur un lit de feuilles mortes, pour qu’il doutât encore que ces enfants ne fissent toute l’année ce qu’autour d’eux les bêtes faisaient en une seule saison. M. Traviès était un peu braconnier. Mais il ne péchait ni par les mœurs ni par la doctrine. Il induisit de ces observations répétées qu’il n’était guère croyable que la Sainte Vierge apparût à Honorine.

Il s’en ouvrit aux dames du château qui furent, non point convaincues, mais troublées. Aussi, quand M. Lerond demanda des détails précis sur les dernières extases, elles détournèrent la conversation.

— Si vous voulez des nouvelles de Lourdes, dit la duchesse douairière, nous en avons.

— Mon neveu, dit M. de Brécé, m’écrit que les miracles se produisent abondamment dans la grotte.

— Je l’ai également entendu dire par un de mes officiers, répondit le général. C’est un jeune homme de mérite qui est revenu émerveillé de ce qu’il avait vu à Lourdes.

— Vous savez, général, dit M. de Brécé, que des médecins attachés à la piscine constatent les guérisons miraculeuses.

— On n’a pas besoin de l’opinion des savants pour croire aux miracles, dit madame Jean, avec un pur sourire. J’ai plus de confiance dans la Sainte Vierge que dans les médecins.

Puis on parla de l’Affaire. On s’étonnait que le syndicat de trahison étalât une audace impunie. M. de Brécé exprima avec une grande force cette pensée :

— Quand deux Conseils de guerre se sont prononcés, il ne peut subsister le moindre doute.

— Vous savez, dit madame Jean, que mademoiselle Deniseau, la voyante du chef-lieu, a appris de la bouche de sainte Radegonde, que Zola se ferait naturaliser italien et ne reviendrait pas en France.

Cette prophétie fut accueillie avec faveur. Un domestique apporta le courrier.

— Nous allons peut-être avoir des nouvelles de la guerre, dit M. de Brécé en dépliant un journal.

Et dans un grand silence, il lut tout haut :

— « Le commodore Dewey a détruit la flotte espagnole dans le port de Manille. Les Américains n’ont pas perdu un seul homme. »

Cette dépêche causa un grand abattement dans le salon. Seule, madame de Courtrai, gardant un maintien assuré, s’écria :

— Ce n’est pas vrai !

— La dépêche, objecta M. Lerond, est de source américaine.

— Oui, dit M. de Brécé. Il faut se défier des fausses nouvelles.

Chacun imita cette prudence. Pourtant cette vision soudaine avait attristé les âmes, d’une flotte bénie par le pape, battant le pavillon du roi catholique, portant à l’avant de ses navires les noms de la Vierge et des saints, désemparée, fracassée, coulée par les canons de ces marchands de cochons et de ces fabricants de machines à coudre, hérétiques, sans rois, sans princes, sans passé, sans patrie, sans armée.