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L’Anneau d’améthyste/XXV

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Calmann-Lévy (p. 399-405).



XXV


Il y avait trois mois qu’on en parlait. M. Bergeret comptait à Paris des amis qui ne l’avaient jamais vu : ces amis-là sont les plus sûrs. Ils agissent par des raisons toutes spirituelles, supérieures et absolues, et ils sont écoutés quand ils font un rapport favorable. Les amis de M. Bergeret estimèrent que sa place était à Paris. On pensa l’y faire venir. M. Leterrier s’y employa de tout son pouvoir. Un jour, ce fut fait.

M. Bergeret fut chargé d’un cours à la Sorbonne. En sortant de chez M. le doyen Torquet, qui lui avait annoncé sa nomination dans les termes les plus corrects, M. Bergeret, se trouvant dans la rue, vit les toits d’ardoise, les murs de pierre tendre qu’il avait vus tant de fois, le plat à barbe qui se balançait sur la porte du barbier, la vache rousse qui servait d’enseigne au laitier, le petit triton de bronze qui crachait de l’eau au coin du faubourg de Josde ; et ces choses familières tout à coup lui semblaient étranges. Ces pavés sur lesquels il avait tant de fois et depuis si longtemps porté ses pas appesantis par la tristesse ou la fatigue, allégés par un peu de joie ou d’amusement, ses pieds en étaient subitement déshabitués. La ville, qu’il voyait élevant ses dômes et ses clochers dans le ciel gris, lui paraissait une ville étrangère, déjà lointaine, à peine réelle, moins une ville que l’image d’une ville. Et cette image se faisait petite. Les gens comme les choses apparaissaient éloignés et diminués à ses yeux. Le facteur, deux ménagères, le greffier du tribunal, qu’il rencontra, lui avaient l’air de passer sur l’écran d’un cinématographe, tant il sentait peu qu’ils fussent réels, et vivant de la vie dont il vivait lui-même.

Après avoir subi quelques instants ces impressions singulières, il y prit garde, car il avait l’esprit réfléchi et la faculté de s’observer soi-même. Et il se procurait ainsi un inépuisable sujet de surprise, d’ironie et de pitié.

« Voici, se dit-il en cette occasion, voici que cette ville, où j’ai vécu quinze ans, me devient tout à coup étrangère, parce que je vais la quitter. Bien plus : elle a déjà perdu pour moi, en quelque sorte, sa réalité. Elle n’existe plus dès que ce n’est plus ma ville. Elle n’est qu’une vaine image. C’est que les objets abondants et considérables qui s’y trouvent ne m’intéressaient que parce que je les rapportais à moi. Aussitôt que je m’en détache, ils n’existent plus à mon sens. Ainsi donc, cette cité populeuse, assise sur sa colline au bord d’un grand fleuve, cet ancien oppidum des Gaulois, cette colonie où les Romains bâtirent un cirque et des temples, cette ville forte qui soutint trois sièges mémorables, où se tinrent deux conciles, qui fut enrichie d’une basilique dont la crypte subsiste encore, d’une cathédrale, d’une collégiale, de seize églises paroissiales, de plus de soixante chapelles, d’un hôtel de ville, de marchés, d’hôpitaux, de palais, qui, très anciennement réunie au domaine royal, devint capitale d’une vaste province et qui porte encore, au fronton du palais du gouverneur, aménagé en caserne, ses armoiries entourées de Vertus et de lions, cette ville, aujourd’hui siège d’un archevêché, d’une Faculté des lettres, d’une Faculté des sciences, d’un tribunal de première instance et d’une cour d’appel, chef-lieu d’un riche département, je la rapportais tout entière à moi seul ; je la peuplais de moi seul ; elle n’existait que par moi. Que je parte : elle s’évanouit. Je ne me savais pas un esprit subjectif jusqu’à la démence. On ne se connaît pas et l’on est un monstre sans le savoir. »

Ainsi M. Bergeret s’examinait avec une sincérité exemplaire. Mais, venant à passer devant Saint-Exupère, il s’arrêta sous le portail du Jugement dernier. Il n’avait jamais cessé d’aimer ces vieilles sculptures narratives, de s’amuser à ces histoires taillées dans la pierre. Certain diable, qui avait une tête de chien sur les épaules et un visage d’homme sur les fesses, l’amusait particulièrement. Ce diable traînait une file de damnés enchaînés, et ses deux visages exprimaient un vrai contentement. Il y avait aussi un petit moine qu’un ange saisissait par les mains pour le hisser au ciel et qu’un diable tirait par les pieds. Cela plaisait beaucoup à M. Bergeret. Mais jamais il n’avait regardé avec tant d’intérêt ces images qu’il était près de quitter.

Il n’en pouvait détacher ses yeux. Cette idée naïve de l’univers, qu’avaient exprimée là des ouvriers morts depuis plus de cinq cents ans, l’attendrissait. Il la trouvait aimable dans son absurdité. Il regrettait de ne pas l’avoir mieux étudiée jusqu’alors ni considérée avec assez de sympathie. Il songea que ce portrait du Jugement dernier qu’il avait vu doré par le soleil ou bleui par la lune, riant dans la blanche lumière ou noirci de l’hiver, encore un peu de temps et il ne le verrait plus.

Il sentit alors qu’il était lié aux choses par des liens invisibles qu’on ne rompt pas sans peine et il fut pris tout à coup d’une grande piété pour sa ville. Il chérissait les vieilles pierres et les vieux arbres. Il se détourna de son chemin pour aller voir sur le mail un orme qu’il aimait entre tous. C’est celui sous lequel il avait coutume de s’asseoir, l’été, au déclin du jour. Le bel arbre, maintenant dépouillé de ses feuilles, déployait, nue et noire sous le ciel, sa puissante et fine membrure. M. Bergeret le contempla longuement. Le tranquille géant était sans frissons ni murmures. Le mystère de sa vie pacifique inspira de profondes méditations à cet homme qui partait pour une nouvelle destinée.

Ainsi M. Bergeret connut qu’il aimait la terre de la patrie et la ville où il avait éprouvé des tribulations et goûté des joies paisibles.