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L’Antéchrist (Nietzsche)

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L’Antéchrist
traduit par Henri Albert (manquent deux pages)


L’ANTÉCHRIST

ESSAI D’UNE CRITIQUE DU CHRISTIANISME[1]


Préface


Ce livre appartient au plus petit nombre. Peut-être n’est-il encore personne au monde pour lui, tout au plus me liront ceux qui comprennent mon Zarathustra. Comment oserais-je me confondre avec ceux pour qui, aujourd’hui déjà, on a des oreilles ? Après-demain seulement m’appartiendra. Quelques-uns naissent posthumes.

Je connais trop bien les conditions qu’il faut réaliser pour me comprendre, sous lesquelles alors on me comprend nécessairement. Il faut être intègre dans les choses de l’esprit, intègre jusqu’à la dureté pour pouvoir seulement supporter mon sérieux et ma passion. Il faut être habitué à vivre sur des montagnes, — à voir au-dessous de soi le pitoyable bavardage de la politique du jour et de l’égoïsme des peuples. Il faut que l’on soit devenu indifférent, il ne faut jamais demander si la vérité est utile, si elle peut devenir pour quelqu’un une destinée… Une prédilection des forts pour des questions que personne aujourd’hui n’a plus le courage d’élucider ; le courage du fruit défendu ; la prédestination du labyrinthe. Une expérience de sept solitudes. Des oreilles nouvelles pour une musique nouvelle. Des yeux nouveaux pour les choses les plus lointaines. Une conscience nouvelle pour des vérités restées muettes jusqu’ici. Et la volonté de l’économie de grand style : rassembler sa force, son enthousiasme… Le respect de soi-même ; l’amour de soi ; l’absolue liberté envers soi-même…

Eh bien ! Ceux-là seuls sont mes lecteurs, mes véritables lecteurs, mes lecteurs prédestinés : qu’importe le reste ? — Le reste n’est que l’humanité. — Il faut être supérieur à l’humanité en force, en hauteur d’âme, en mépris…

Frédéric Nietzsche


I


— Regardons-nous en face. Nous sommes des hyperboréens, — nous savons suffisamment combien nous vivons à l’écart. « Ni par terre, ni par mer, tu ne trouveras le chemin qui mène chez les hyperboréens » : Pindare l’a déjà dit de nous. Par delà le Nord, les glaces et la mort — notre vie, notre bonheur… Nous avons découvert le bonheur, nous en savons le chemin, nous avons trouvé l’issue à travers des milliers d’années de labyrinthe. Qui donc d’autre l’aurait trouvé ? — L’homme moderne peut-être ? — « Je ne sais ni entrer ni sortir ; je suis tout ce qui ne sait ni entrer ni sortir » — soupire l’homme moderne… Nous sommes malades de cette modernité, — malades de cette paix malsaine, de cette lâche compromission, de toute cette vertueuse malpropreté du moderne oui et non. Cette tolérance et cette largeur du cœur, qui « pardonne » tout, puisqu’elle « comprend » tout, est pour nous quelque chose comme un sirocco. Plutôt vivre parmi les glaces qu’au milieu de vertus modernes et d’autres vents du sud !… Nous avons été assez courageux, nous n’avons ménagé ni d’autres, ni nous-mêmes : mais longtemps nous n’avons pas su mettre notre bravoure. Nous devenions sombres et on nous appelait fatalistes. Notre fatalité — c’était la plénitude, la tension, la surrection des forces. Nous avions soif d’éclairs et d’actions, nous restions bien loin du bonheur des débiles, bien loin de la « résignation »… Notre atmosphère était chargée d’orage, la nature que nous sommes s’obscurcissait — car nous n’avions pas de chemin. Voici la formule de notre bonheur : un oui, un non, une ligne droite, un but

II


Qu’est ce qui est bon ? — Tout ce qui exalte en l’homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même.

Qu’est-ce qui est mauvais ? — Tout ce qui a sa racine dans la faiblesse.

Qu’est-ce que le bonheur ? — Le sentiment que la puissance grandit — qu’une résistance est surmontée.

Non du contentement, mais plus de puissance, non la paix avant tout, mais la guerre ; non la vertu, mais la valeur (vertu, dans le style de la Renaissance, virtù, vertu dépourvue de morale).

Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes. Et qu’on leur aide encore à disparaître !

Qu’est-ce qui est plus nuisible que n’importe quel vice ? — La pitié qu’éprouve l’action pour les déclassés et les faibles : — le christianisme…


III


Je ne pose pas ici ce problème : Qu’est-ce qui doit remplacer l’humanité dans l’échelle des êtres (— l’homme est une fin —) ? Mais : Quel type d’homme doit-on élever, doit-on vouloir, quel type aura la plus grande valeur, sera le plus digne de vivre, le plus certain d’un avenir ?

Ce type de valeur supérieure s’est déjà vu fréquemment : mais comme un hasard, une exception, jamais comme type voulu. Au contraire, c’est lui qu’on a le plus craint ; jusqu’à présent il fut presque le redoutable ; — et cette crainte engendra le type contraire, voulu, dressé, atteint : la bête domestique, la bête du troupeau, la bête malade qu’est l’homme, — le chrétien…


IV


L’humanité ne représente pas un développement vers le mieux, vers le plus fort, vers le plus haut, de la manière dont on le pense aujourd’hui. Le « progrès » n’est qu’une idée moderne, c’est-à-dire une idée fausse. Dans sa valeur l’Européen d’aujourd’hui reste bien loin au-dessous de l’Européen de la Renaissance. Se développer ne signifie absolument pas nécessairement s’élever, se surhausser, se fortifier.

Dans un autre sens il existe une continuelle réussite de cas isolés, sur différents points de la terre, au milieu des civilisations les plus différentes. Ces cas permettent, en effet, de créer un type supérieur, quelque chose qui, par rapport à l’humanité tout entière, constitue une espèce d’hommes surhumains. De tels coups de hasard de la grande réussite, furent toujours possibles et le seront peut-être toujours. Et même des races tout entières, des tribus, des peuples peuvent, dans des circonstances particulières, représenter de pareils billets noirs.


V


Il ne faut vouloir ni enjoliver ni excuser le christianisme : Il a mené une guerre à mort contre ce type supérieur de l’homme, il a mis au ban tous les instincts fondamentaux de ce type, il a distillé de ces instincts le mal, le méchant : l’homme fort, type du réprouvé. Le christianisme a pris parti pour tout ce qui est faible, bas, manqué, il a fait un idéal de l’opposition envers les instincts de conservation de la vie forte, il a gâté même la raison des natures les plus intellectuellement fortes en enseignant que les valeurs supérieures de l’intellectualité ne sont que péchés, égarements et tentations. Le plus lamentable exemple, c’est la corruption de Pascal qui croyait à la perversion de sa raison par le péché original, tandis qu’elle n’était pervertie que par son christianisme !


VI


Un spectacle douloureux et épouvantable s’est élevé devant mes yeux : j’ai écarté le rideau de la corruption des hommes. Ce mot dans ma bouche est au moins protégé d’un soupçon, celui de contenir une accusation morale envers l’homme. Je l’entends — il importe de le souligner encore une fois — dépourvu de toute morale : et cela au point que j’éprouve cette corruption précisément là où jusqu’à présent on aspirait le plus consciemment à la « vertu », à la « divinité ». J’entends corruption, on le devine déjà, au sens de décadence : je prétends que toutes les valeurs qui servent aujourd’hui aux hommes à résumer leurs plus hauts désirs, sont des valeurs de décadence.

J’appelle corrompu un animal, une espèce, un individu, quand il perd ses instincts, quand il choisit, quand il préfère ce qui lui est désavantageux. Une histoire des « sentiments les plus élevés », des « idéaux de l’humanité » — et il est possible qu’il me faille la raconter — serait presque aussi une explication, pourquoi l’homme est si corrompu. La vie elle-même est pour moi un instinct de croissance, de durée, d’accumulation de forces, de puissance : où la volonté de puissance fait défaut, il y a dégénérescence. Je prétends que cette volonté manque dans toutes les valeurs supérieures de l’humanité — que des valeurs de dégénérescence, des valeurs nihilistes règnent sous les noms les plus sacrés.


VII


On appelle le christianisme religion de la pitié. — La pitié est en opposition avec les affections toniques qui élèvent l’énergie du sens vital : elle agit d’une façon dépressive. On perd de la force quand on compatit. Par la pitié s’augmente et se multiplie la déperdition de force que la souffrance déjà apporte à la vie. La souffrance elle-même devient contagieuse par la pitié ; dans certains cas, elle peut amener une déperdition totale de vitalité et d’énergie, perte absurde, quand on la compare à la petitesse de la cause (le cas de la mort du Nazaréen). Voici le premier point de vue ; pourtant il en existe un plus important encore. En admettant que l’on mesure la pitié d’après la valeur des réactions qu’elle a coutume de faire naître, son caractère de danger vital apparaîtra plus clairement encore. La pitié entrave en somme la loi de l’évolution qui est celle de la sélection. Elle contient ce qui est mûr pour la disparition, elle se défend en faveur des déshérités et des condamnés de la vie. Par la masse de choses manquées de toutes sortes qu’elle retient dans la vie, elle donne à la vie elle-même un aspect sombre et douteux. On a eu le courage d’appeler la pitié une vertu (dans toute morale noble elle passe pour une faiblesse) ; on est allé plus loin, on a fait d’elle la vertu, le terrain et l’origine de toutes les vertus. Mais il ne faut jamais oublier que c’était du point de vue d’une philosophie qui était nihiliste, qui inscrivait sur son bouclier la négation de la vie. Schopenhauer avait raison quand il disait :

La vie est niée par la pitié, la pitié rend la vie encore plus digne d’être niée, — la pitié, c’est la pratique du nihilisme. Encore une fois : cet instinct dépressif et contagieux croise ces autres instincts qui veulent aboutir à conserver et à augmenter la valeur de la vie ; il est, tant comme multiplicateur que comme conservateur de toutes les misères, un des instruments principaux pour la surrection de la décadence, — la pitié persuade du néant ! … On ne dit pas « le néant » : on met en place « l’au-delà » ; ou bien « Dieu » ; ou « la vie véritable » ; ou bien le nirvana, le salut, la béatitude… Cette innocente rhétorique, qui rentre dans le domaine de l’idiosyncrasie religieuse et morale, paraîtra beaucoup moins innocente dès que l’on comprendra quelle est la tendance qui se drape ici dans un manteau de paroles sublimes : l’inimitié de la vie. Schopenhauer était l’ennemi de la vie, c’est pourquoi la pitié devint pour lui une vertu… On sait qu’Aristote voyait dans la pitié un état maladif et dangereux qu’on faisait bien de déraciner de temps en temps au moyen d’un purgatif : la tragédie, pour lui, était ce purgatif. Pour protéger l’instinct de vie, il faudrait en effet chercher un moyen de porter un coup à une si dangereuse et si maladive accumulation de pitié comme elle est représentée par le cas de Schopenhauer (et malheureusement aussi par celui de toute notre décadence littéraire et artistique, de Saint-Pétersbourg à Paris, de Tolstoï à Wagner), afin de la faire éclater… Rien n’est plus malsain, au milieu de notre modernité malsaine, que la pitié chrétienne. Être médecins dans ce cas, implacables ici, diriger le scalpel, cela fait partie de nous-mêmes, cela est notre façon d’aimer les hommes, par elle nous sommes philosophes, nous autres hyperboréens !


VIII


Il est nécessaire de dire qui nous éprouvons comme notre contraste : — les théologiens et tout ce qui a du sang de théologiens dans les veines — toute notre philosophie. Il faut avoir vu de près cette destinée, mieux encore, il faut l’avoir vécue, il faut avoir presque péri par elle pour ne plus comprendre la plaisanterie dans ce cas (la libre pensée de messieurs nos hommes de science, de nos physiologistes est à mes yeux une plaisanterie, la passion leur manque dans ces questions, il leur manque d’avoir souffert avec elles). Cet empoisonnement va beaucoup plus loin qu’on ne le pense : j’ai trouvé l’instinct théologique de l’orgueil partout où aujourd’hui on se sent « idéaliste », partout où, grâce à une origine plus haute, on s’arroge le droit de regarder la réalité de haut, comme si elle nous était étrangère.. L’idéaliste, tout comme le prêtre, a toutes les grandes idées en main (et non seulement en main !), il en joue avec un dédain bienveillant contre la « raison », les « sens », les « honneurs », le « bien-être », la « science », il se sent au-dessus de tout cela, comme si c’étaient des forces pernicieuses et séductrices, au-dessus desquelles « l’esprit » plane en une pure réclusion : comme si l’humilité, la chasteté, la pauvreté, en un mot, la sainteté, n’avaient pas fait jusqu’à présent beaucoup plus de mal à la vie que n’importe quelles choses épouvantables, que n’importe quels vices… Le pur esprit est le pur mensonge. Tant que le prêtre passera encore pour une espèce supérieure, le prêtre, ce négateur, ce calomniateur, cet empoisonneur de la vie par métier, il n’y a pas de réponse à la question : qu’est-ce que la vérité ? La vérité est déjà placée sur la tête si l’avocat avéré du néant et de la négation passe pour être le représentant de la vérité…


IX


C’est à cet instinct théologique que je fais la guerre : j’ai trouvé ses traces partout ! Celui qui a du sang de théologien dans les veines, se trouve de prime abord dans une fausse position à l’égard de toutes choses, dans une position qui manque de franchise. Le pathos qui s’en émane s’appelle la foi : fermer les yeux une fois pour toutes devant soi-même pour ne pas souffrir de l’aspect d’une fausseté incurable. On se fait en soi-même de cette défectueuse optique une morale, une vertu, une sainteté, on relie la bonne conscience à une vision fausse, on exige qu’aucune autre sorte d’optique n’ait plus de valeur, après avoir faite sacro-sainte la sienne propre, avec les noms de « Dieu », « salut », « éternité ». Partout encore j’ai mis à jour l’instinct théologique : c’est la forme la plus répandue de la fausseté sur la terre, la forme vraiment souterraine de la fausseté. Ce qu’un théologien éprouve comme vrai, doit être faux : c’est presque un critérium de la vérité. C’est son plus inférieur instinct de conservation qui lui interdit de mettre la réalité en honneur, ou de lui donner la parole en un point quelconque. Les évaluations sont renversées partout où atteint l’influence théologique et les concepts « vrai » et « faux » sont nécessairement renversés : « vrai » c’est dans ce cas ce qui est le plus pernicieux pour la vie, ce qui l’élève, la surhausse, l’affirme, la justifie et la fait triompher s’appelle « faux »… S’il arrive que les théologiens, par la « conscience » des princes (ou des peuples), étendent les mains vers la puissance, ne doutons pas de ce qui se passe chaque fois au fond : la volonté de la fin, la volonté nihiliste veut obtenir le pouvoir…


X


Entre Allemands on saisirait de suite, si je disais que la philosophie est corrompue par du sang de théologiens. Le pasteur protestant est le grand-père de la philosophie allemande, le protestantisme lui-même son peccatum originale. Définition du protestantisme : le christianisme paralysé d’un côté — et la raison aussi… On n’a qu’à prononcer le mot de « séminaire de Tubingue » pour comprendre ce qu’est en somme la philosophie allemande — une théologie par supercherie… Les Souabes sont les meilleurs menteurs de l’Allemagne, ils mentent innocemment… D’où vient l’allégresse qui passa en Allemagne à l’apparition de Kant, dans le monde de la science qui se compose aux trois quarts de fils de pasteurs et de maîtres d’école. — d’où vient la conviction allemande qui maintenant encore trouve son écho, la conviction qu’avec Kant commence un revirement vers le mieux ? L’instinct théologique dans le savant allemand devinait ce qui maintenant était de nouveau possible. Un chemin détourné vers l’idéal ancien était ouvert, le concept du « vrai monde », le concept de la morale en tant qu’essence du monde (ces deux plus méchantes erreurs qu’il y ait !) était de nouveau sinon démontrable, du moins impossible à réfuter, grâce à un scepticisme subtil et rusé… La raison, le droit à la raison, n’a pas de grande portée… On avait fait de la réalité une « apparence » ; un monde tout à fait mensonger, celui de l’essence était devenu réalité… Le succès de Kant n’est qu’un succès de théologien ; Kant n’était, comme Luther, comme Leibnitz, qu’un frein de plus à l’intégrité allemande déjà si peu solide.


XI


Un mot encore contre Kant en tant que moraliste. Une vertu doit être notre invention, notre défense et notre nécessité personnelle : dans tout autre sens elle n’est qu’un danger. Ce qui n’est pas une condition vitale, est nuisible à la vie : une vertu qui n’existe qu’à cause d’un sentiment de respect pour l’idée de « vertu », comme Kant la voulait, est dangereuse. La « vertu », le « devoir », le « bien en soi », le bien avec le caractère de l’impersonnalité, de la valeur générale — des chimères où s’exprime la dégénérescence, le dernier affaiblissement de la vie, la chinoiserie de Koenigsberg. Les plus profondes lois de la conservation et de la croissance demandent le contraire : que chacun s’invente sa vertu, son impératif catégorique. Un peuple périt quand il confond son devoir avec la conception générale du devoir. Rien ne ruine plus profondément, plus intérieurement que le devoir impersonnel, le sacrifice devant le dieu Moloch de l’abstraction. — Que l’on n’ait pas trouvé dangereux l’impératif catégorique de Kant !… Seul l’instinct théologique a pu le prendre sous sa protection ! — Une action qu’exige l’instinct de vie a dans la joie sa preuve d’être une action véritable, et ce nihiliste aux entrailles chrétiennes dogmatiques considérait la joie comme une objection… Qu’est-ce qui débilite plus vite que de travailler, de penser, de sentir sans nécessité intérieure, sans une profonde élection personnelle, sans joie, comme un automate du « devoir » ? C’est en quelque sorte la recette pour la décadence, même pour l’imbécillité… Kant devint imbécile. — Et c’était là le contemporain de Gœthe ! Cette araignée par destination était considérée comme le philosophe allemand par excellence — et l’est encore !… Je me garde bien de dire ce que je pense des Allemands… Kant ne voyait-il pas dans la Révolution française le passage de la forme inorganique de l’État à la forme organique ? Ne s’est-il pas demandé s’il existe un événement qui ne peut pas être expliqué autrement que par une aptitude morale de l’humanité, en sorte que, par cet événement, serait prouvé, une fois pour toutes, « la tendance de l’humanité vers le bien » ? Réponse de Kant : « C’est la Révolution. » L’instinct qui se méprend en toutes choses, l’instinct contre nature, la décadence allemande en tant que philosophie — voilà Kant !


XII


Je mets quelques sceptiques à part, les philosophes de race : quant au reste, il ne connaît pas les premières exigences de la probité intellectuelle. Ils font tous comme les femmes, ces grands enthousiastes, ces bêtes curieuses, — ils prennent déjà les « beaux sentiments » pour des arguments, la « poitrine soulevée » pour le soufflet de forge de la divinité, la conviction pour le critérium de la vérité. Pour en finir, Kant, dans son innocence « allemande », a encore cherché à rendre scientifique, sous le nom de « raison pratique », cette forme de la corruption, ce manque de conscience intellectuelle : il inventa ad hoc une raison, où l’on n’aurait pas à s’occuper de la raison, et ce serait, quand parle la morale, quand la revendication idéale « tu dois » se fait entendre. Si l’on considère que chez presque tous les peuples le philosophe n’est que le développement du type sacerdotal, cet héritage du prêtre, ce faux-monnayage devant soi-même, ne surprend plus. Quand on a des devoirs sacrés, par exemple de rendre les hommes meilleurs, de les sauver, de faire leur salut, quand on porte la divinité dans sa poitrine, quand on est l’embouchure d’impératifs supraterrestres, on se trouve, avec une pareille mission, déjà en dehors d’évaluations purement conformes à la raison, — sanctifié soi-même déjà par une pareille tâche, type soi même d’une hiérarchie supérieure !… En quoi la science regarde-t-elle un prêtre ! Il se trouve trop haut pour elle ! Et le prêtre a régné jusqu’ici ! — Il détermine la conception du « vrai » et du « faux » !…


XIII


Ne restons pas au-dessous de la mesure : nous-mêmes, nous autres esprits, libres, nous sommes déjà une « dépréciation de toutes les valeurs », une réelle déclaration de guerre et de victoire contre toutes les vieilles conceptions du « vrai et du « faux ». Les vues les plus précieuses sont trouvées les dernières ; mais les vues les plus précieuses sont les méthodes. Toutes les méthodes, toutes les suppositions de notre esprit scientifique actuel avaient contre elles, pendant des siècles, le plus profond mépris : grâce à elles on était exclus des relations avec les « honnêtes gens », — on était considéré comme un « ennemi de Dieu », un dénigrateur de la vérité, un « possédé ». En tant que caractère scientifique on était Tchandala… Nous avions contre nous tout le pathos de l’humanité — sa conception de ce qui devait être la vérité, le service de la vérité. Chacun des impératifs « tu dois » était jusqu’à présent dirigé contre nous… Nos objets, notre allure silencieuse, circonspecte, méfiante — tout leur semblait absolument indigne et méprisable. — En dernière instance, il y avait lieu de se demander, avec quelque raison, s’il n’y avait pas un certain raffinement esthétique à retenir l’humanité dans un si long aveuglement : elle exigeait de la vérité un effet pittoresque, elle exigeait de même que celui qui cherche la connaissance produise sur les sens une forte impression. Notre humilité leur fut longtemps contraire… Oh comme ils avaient deviné cela, ces dindons de la Divinité !


XIV


Nous avons changé notre savoir. Nous sommes devenus plus humbles en toutes choses. Nous ne faisons plus descendre l’homme de « l’Esprit », de la « Divinité », nous l’avons replacé parmi les animaux. Il est pour nous l’animal le plus fort, parce qu’il est le plus rusé : notre spiritualité en est une suite. Nous nous défendons d’autre part contre une vanité qui, là aussi, voudrait élever sa voix : comme si l’homme avait été la grande pensée de derrière la tête de l’évolution animale. Il n’est absolument pas le couronnement de la création ; chaque être se trouve à côté de lui au même degré de perfection… Et, en prétendant cela, nous allons encore trop loin : l’homme est relativement le plus manqué de tous les animaux, le plus maladif, celui qui s’est égaré le plus dangereusement loin de ses instincts — il est vrai qu’avec tout cela il est aussi l’animal le plus intéressant ! — En ce qui concerne les animaux, c’est Descartes qui le premier a eu l’admirable hardiesse de considérer l’animal en tant que machine : toute notre physiologie s’évertue à démontrer cette idée. Aussi, logiquement, ne mettons-nous plus l’homme à part, comme le faisait Descartes : ce que l’homme conçoit de nos jours, ne va pas plus loin que ce qu’il conçoit machinalement. Autrefois on donnait à l’homme le « libre arbitre » comme une dotation d’un monde supérieur : aujourd’hui nous lui avons même pris l’arbitre, la volonté, en ce sens qu’il n’est plus permis d’entendre par là un attribut. Le vieux mot de « volonté » ne sert plus qu’à désigner une résultante, une sorte de réaction individuelle qui, nécessairement, fait suite à une série d’irritations soit concordantes, soit contradictoires : — la volonté n’« agit » ni n’« agite » plus… Autrefois on voyait dans la conscience de l’homme, dans l’« esprit », une preuve de son origine supérieure, de sa divinité ; pour perfectionner l’homme on lui conseillait de rentrer ses sens en lui-même comme la tortue, de supprimer les relations avec les choses terrestres, d’écarter l’enveloppe mortelle : il ne restait de lui que l’essentiel : « le pur esprit ». Là aussi nous avons modifié notre manière de voir : L’« esprit », la conscience, nous semble précisément un symptôme d’une relative imperfection de l’organisme, une expérience, un tâtonnement, une méprise — une peine qui use inutilement beaucoup de force nerveuse, — nous nions qu’une chose puisse être faite à la perfection, tant qu’elle est faite consciemment. Le « pur esprit » est une bêtise pure : si nous faisons abstraction du système nerveux, de l’« enveloppe terrestre », nous nous trompons dans notre calcul — rien de plus !…


XV


Dans le christianisme, ni la morale, ni la religion ne touche à un point quelconque de la réalité. Rien que des causes imaginaires ( « Dieu », « l’âme », « moi », « esprit », « libre arbitre » — ou même l’arbitre qui n’est « pas libre » ) ; rien que des effets imaginaires ( « le péché », « le salut », « la grâce », « l’expiation », « le pardon des péchés » ). Une relation imaginaire entre les êtres ( « Dieu », « les Esprits », « l’âme » ) ; une imaginaire science naturelle (anthropocentrique ; un manque absolu du concept des causes naturelles) ; une psychologie imaginaire (rien que des malentendus, des interprétations de sentiments généraux agréables ou désagréables, tel que les états du grand sympathique, à l’aide du langage des signes d’idiosyncrasies religieuses et morales, — ( « le repentir », « la voix de la conscience », « la tentation du diable », « la présence de Dieu » ) ; une téléologie imaginaire ( « le règne de Dieu », « le jugement dernier », « la vie éternelle » ). — Ce monde de fictions pures se distingue très à son désavantage du monde des rêves, puisque celui-ci reflète la réalité, tandis que l’autre la fausse, la déprécie et la nie. Après que le concept « nature » fut inventé en tant qu’opposition au concept « Dieu », « naturel » devint équivalent à « méprisable », — tout ce monde de fictions a sa racine dans la haine contre le naturel (— la réalité ! —), elle est l’expression du profond déplaisir que cause la réalité… Mais ceci explique tout. Qui donc a seul des raisons pour sortir de la réalité par un mensonge ? Celui qu’elle fait souffrir. Mais souffrir, dans ce cas là, signifie être soi-même une réalité manquée… La prépondérance du sentiment de peine sur le sentiment de plaisir est la cause de cette religion, de cette morale fictive : un tel excès donne la formule pour la décadence


XVI


Une critique de la conception chrétienne de Dieu nécessite une même conclusion. Un peuple qui croit encore à lui-même a aussi son propre Dieu. Il vénère en lui les conditions qui le rendent victorieux, ses vertus, il projette la sensation de plaisir qu’il se cause à lui-même, le sentiment de puissance dans un être qu’il peut en remercier. Qui est riche, veut donner : un peuple fier a besoin d’un Dieu, à qui sacrifier… La religion, dans ces conditions, est une forme de la reconnaissance. On est reconnaissant envers soi-même : voilà pourquoi il faut un Dieu. Un tel Dieu doit pouvoir servir et nuire, doit être ami et ennemi, on l’admire en bien comme en mal. La castration contre nature d’un Dieu, pour en faire un Dieu du bien seulement, se trouverait en dehors de tout ce que l’on a besoin de souhaiter. On a besoin du Dieu méchant autant que du Dieu bon. On ne doit pas précisément sa propre existence à la tolérance, à la philanthropie… Qu’importerait un Dieu qui ne connaîtrait ni la colère, ni la vengeance, ni l’envie, ni la moquerie, ni la ruse, ni la violence, qui ignorerait peut-être même les radieuses ardeurs[2] de la victoire et de l’anéantissement ? On ne comprendrait pas un Dieu pareil, pourquoi l’aurait-on ? Sans doute, quand un peuple périt, quand il sent disparaître définitivement sa foi en l’avenir, son espoir en la liberté, quand la soumission lui paraît être de première nécessité, quand les vertus des assujettis entrent dans sa conscience, comme une condition de la conservation, alors il faut aussi que son Dieu se transforme. Il devient maintenant cagot, craintif, humble, il conseille « la paix de l’âme », l’absence de la haine, les égards, l’« amour », même de l’ami et de l’ennemi. Il ne fait que moraliser, il rampe dans la tanière de toutes les morales privées, devient le Dieu de tout le monde, de la vie privée, devient cosmopolite… Autrefois il représentait un peuple, la force d’un peuple, tout ce qui est agressif et altéré de puissance dans l’âme d’un peuple ; maintenant il est seulement encore le Dieu bon… En effet, il n’y a pas d’autre alternative pour les Dieux : ou bien ils sont la volonté de puissance — alors ils seront les Dieux d’un peuple, — ou bien ils sont l’impuissance de la puissance et alors ils deviendront nécessairement bons


XVII


Partout où, d’une façon quelconque, la volonté de puissance diminue, il y a chaque fois aussi un retour physiologique, une décadence. La divinité de la décadence circonscrite dans ses vertus et ses instincts virils devient nécessairement le Dieu de ceux qui sont dans un état de régression physiologique, le Dieu des faibles. Eux-mêmes ne s’appellent pas les faibles, ils s’appellent les « bons ». On comprend, sans qu’il y ait besoin d’une indication, dans quel moment de l’histoire, la fiction dualistique d’un bon et d’un mauvais Dieu devient possible. Avec le même instinct dont se servent les assujettis pour abaisser leur Dieu vers « le bien en soi », ils enlèvent ses bonnes qualités au Dieu de leurs vainqueurs ; ils se vengent de leurs maîtres en diabolisant leur Dieu. Le bon Dieu, tout autant que le diable : Tous deux sont des produits de la décadence. Comment peut-on encore se soumettre, de nos jours, à la simplesse des théologiens chrétiens pour décréter, avec eux, que le développement de la conception de Dieu depuis le « Dieu d’Israël », le Dieu d’un peuple, jusqu’au Dieu chrétien, l’ensemble de toutes les bontés, puisse être un progrès ? Mais Renan même le fait. Comme si Renan avait un droit à la simplesse ! Le contraire saute aux yeux. Si l’on élimine de la conception de Dieu, les conditions de la vie ascendante, tout ce qui est fort, brave, superbe, fier, si cette conception choit pas à pas pour devenir le symbole d’un bâton de lassitude, d’une ancre de salut pour tous ceux qui se noient, si l’on en fait le Dieu des pauvres gens, des pêcheurs, des malades par excellence et si l’attribut de « Sauveur », « Rédempteur » reste en quelque sorte et d’une manière générale le seul attribut divin : de quoi témoigne donc une pareille transformation ? une telle réduction du divin ? — Sans doute : le « règne de Dieu » en est grandi. Autrefois Dieu n’avait que son peuple, son peuple « élu ». Dans l’intervalle, il s’en alla à l’étranger, tout comme son peuple, il se mit en voyage, sans jamais plus se tenir tranquille : jusqu’à ce que partout il fût chez lui, le grand cosmopolite, — jusqu’à ce qu’il eût de son côté « le grand nombre » et la moitié du monde. Mais le Dieu du « grand nombre », le démocrate parmi les dieux, ne devint quand même pas de fier Dieu de païen : il resta juif, il resta le Dieu des carrefours clandestins, le Dieu des recoins et des lieux obscurs, de tous les quartiers malsains du monde entier. Son royaume universel est, avant comme après, un royaume souterrain, un hôpital, un royaume de ghetto… Et lui-même si pâle, si faible, si décadent… Même les plus blêmes parmi les pâles se rendirent maître de lui, messieurs les métaphysiciens, ces albinos de la pensée. Tant ils filèrent leur toile autour de lui, qu’hypnotisé par leurs mouvements, il devint araignée lui-même, lui-même métaphysicien. Maintenant, il dévida de nouveau le monde hors de lui-même — sub specie Spinozae[3] — il se transfigura en une chose toujours plus mince, toujours plus pâle, il devint « idéal », « esprit pur », « absolutum », « chose en soi »… La ruine d’un Dieu : Dieu devint « chose en soi »…


XVIII


La conception chrétienne de Dieu — Dieu, le Dieu des malades, Dieu, l’araignée, Dieu, l’esprit — est une des conceptions divines les plus corrompues que l’on ait jamais atteintes sur terre ; elle est peut-être même à l’étiage de l’évolution descendante du type divin : Dieu dégénéré en contradiction de la vie, au lieu d’être sa glorification et son éternel oui ! Déclarer la guerre, en Dieu, à la vie, à la nature, à la volonté de vivre ! Dieu, la formule pour toutes les calomnies de l’« en-deçà », pour tous les mensonges de l’« au-delà » ! Le néant divinisé en Dieu, la volonté du néant sanctifiée !…


XIX


Que les fortes races du nord de l’Europe n’aient pas repoussé le Dieu chrétien, ne fait vraiment pas honneur à leur don religieux, pour ne pas parler de leur goût. Ils auraient dû en finir de ce produit de la décadence maladive et débile. Voilà pourquoi repose sur eux une malédiction : ils ont absorbé, dans tous leurs instincts, la maladie, la vieillesse, la contradiction, depuis lors ils n’ont plus créé de Dieu ! Deux mille ans presque, et pas un seul nouveau Dieu ! Hélas, il subsiste toujours, comme un ultimatum et un maximum de la force créatrice du divin, du creator spiritus dans l’homme, ce pitoyable Dieu du monotono-théisme chrétien ! Cet édifice de décombres né de zéro, de notions et de contradictions, où tous les instincts de décadence, toutes les lâchetés et toutes les fatigues de l’âme trouvent leur sanction !


XX


Par ma condamnation du christianisme, je ne voudrais pas avoir fait tort à une religion parente qui le dépasse même par le nombre de ses croyants : le bouddhisme. Tous les deux vont ensemble en tant que religions nihilistes — ce sont des religions de décadence — tous les deux sont séparées de la plus singulière manière. Le critique du christianisme est profondément reconnaissant aux indianisants de pouvoir les comparer maintenant. — Le bouddhisme est cent fois plus réaliste que le christianisme, — il porte en lui l’héritage de savoir objectivement et froidement poser des problèmes, il vient après un mouvement philosophique de plusieurs siècles, l’idée de « Dieu » dans sa genèse est déjà fixée quand il arrive. Le bouddhisme est la seule religion vraiment positiviste que nous montre l’histoire, même dans sa théorie de la connaissance (un strict phénoménalisme) — il ne dit plus « lutte contre le péché », mais, donnant droit à la réalité, « lutte contre la souffrance ». Il a déjà derrière lui, et cela le distingue profondément du christianisme, l’illusion volontaire des conceptions morales, — il se trouve placé, pour parler ma langue, par delà le bien et le mal. Les deux faits physiologiques qu’il prend en considération et sur lesquels il repose sont : d’abord, une hypertrophie de la sensibilité, qui s’exprime par une faculté de souffrir raffinée, ensuite une hyperspiritualisation, une vie trop prolongée parmi les concepts et les procédures logiques, où l’instinct personnel a été lésé en faveur de l’impersonnalité. (— Deux états que du moins quelques-uns de mes lecteurs, les « objectifs » comme moi, connaissent par expérience). En raison de ces conditions physiologiques, une dépression s’est formée, contre laquelle Bouddha procède hygiéniquement. Il emploie comme remède la vie en plein air, la vie ambulatoire, la tempérance et le choix des aliments, des précautions contre les spiritueux, contre tous les états affectifs qui font de la bile, qui échauffent le sang. Point de soucis, ni pour soi ni pour les autres !

Il exige des représentations qui procurent soit le repos, soit la gaîté, il invente le moyen de se débarrasser des autres. Il entend la bonté, le fait d’être bon, comme favorable à la santé. La prière est exclue, tout comme l’ascétisme ; pas d’impératif catégorique, aucune contrainte, pas même dans la communauté claustrale (on peut de nouveau en sortir). Tout cela ne seraient que des moyens pour renforcer cette trop grande sensibilité. C’est pourquoi il n’exige non plus la lutte contre les hérétiques ; sa doctrine ne se défend de rien davantage que du sentiment de vengeance, de l’aversion, du ressentiment[4], (« l’inimitié ne met pas fin à l’inimitié » : c’est le touchant refrain de tout le bouddhisme…). Et cela avec raison : En considération de l’intention principale, diététique, ces émotions seraient tout à fait malsains. Il combat la fatigue spirituelle qu’il trouve à son arrivée et qui s’exprime par une trop grande « objectivité » (c’est-à-dire affaiblissement de l’intérêt individuel, perte de l’équilibre, de l’égoïsme) par un sévère retour, même des intérêts spirituels, sur la personnalité. Dans l’enseignement de Bouddha, l’égoïsme devient un devoir : la « seule chose nécessaire ». Comment on se dégage de la souffrance, c’est ce qui règle et délimite toute la diète spirituelle (il est peut-être permis de se rappeler cet Athénien qui déclarait également la guerre à « la science pure », Socrate qui, dans le domaine des problèmes, éleva l’égoïsme personnel à la hauteur d’un principe de morale).


XXI


La première condition pour le bouddhisme est un climat très doux, une grande douceur et une grande libéralité dans les mœurs. Pas de militarisme, le mouvement a son foyer dans les castes supérieures, même dans les castes savantes. On veut comme but suprême la sérénité, le silence, l’absence de désirs et on atteint son but. Le bouddhisme n’est pas une religion où l’on aspire seulement à la perfection : la perfection est le cas normal.

Dans le christianisme, les instincts des sujets et des opprimés viennent au premier plan : ce sont les castes les plus basses qui cherchent en lui leur but. Ici l’on exerce, comme occupation, comme remède contre l’ennui, la casuistique du péché, la critique de soi, l’inquisition de la conscience, ici l’on maintient sans cesse (par la prière) l’extase devant un puissant appelé « Dieu » ; ici le plus haut est inaccessible, c’est un présent, une « grâce ». La publicité manque : le huis-clos, le lieu obscur est chrétien. Ici l’on méprise le corps, l’hygiène est repoussée comme sensualité ; l’Église se défend même contre la propreté (— la première mesure chrétienne après l’expulsion des Maures fut la clôture des bains publics — Cordoue en possédait seul deux cent soixante-dix). Une certaine disposition à la cruauté, envers soi-même et envers les autres, est essentiellement chrétienne ; de même la haine des incrédules, des dissidents, la volonté de persécuter. Des idées sombres et inquiétantes occupent le premier plan ; les états d’âme les plus recherchés, ceux qu’on désigne des noms les plus élevés, sont « épilepsoïdes » ; la diète est ordonnée de manière à favoriser les phénomènes morbides, et à surexciter les nerfs. Chrétienne est la haine mortelle des maîtres de la terre, des grands » — et en même temps une concurrence cachée et secrète (— on leur laisse le « corps », on ne veut que l’âme » —). Chrétienne est la haine de l’esprit, de la fierté, du courage, de la liberté, du libertinage[5], de l’esprit ; chrétienne est la haine contre les sens, contre la joie des sens, contre la joie en général…


XXII


Le christianisme, lorsqu’il quitta son premier terrain, les castes inférieures, le souterrain du monde antique, lorsqu’il chercha la puissance parmi les peuples barbares, n’avait plus, comme première condition, des hommes fatigués, mais des hommes devenus sauvages intérieurement, qui se déchiraient les uns les autres, l’homme fort, mais l’homme atrophié. Le mécontentement de soi-même, la souffrance, n’est pas ici, comme chez les bouddhistes, une hyperesthésie, une trop grande faculté de souffrir, au contraire, un énorme désir de croissance, de déchaînement, de tension intérieure en des actions et des idées contradictoires. Le christianisme avait besoin d’idées et de valeurs Barbares pour se rendre maître des Barbares : tels sont le sacrifice des prémices, la consommation du sang dans la Cène, le mépris de l’esprit et de la culture, la torture sous toutes ses formes, corporelle et spirituelle, la grande pompe des cultes. Le bouddhisme est une religion pour des hommes tardifs, pour des races devenues bonnes, douces, supraspirituelles, qui éprouvent trop facilement la douleur (l’Europe n’est pas encore mûre pour lui) : il est un rappel de ces races vers la paix et la sérénité, la diète dans les choses de l’esprit, vers un certain endurcissement corporel. Le christianisme veut se rendre maître de bêtes fauves ; son moyen c’est de les rendre malades, l’affaiblissement est la recette chrétienne pour l’apprivoisement, pour la « civilisation ». Le bouddhisme est une religion pour la fin et la lassitude de la civilisation ; le christianisme ne trouve pas encore cette civilisation, il la crée dans certaines circonstances.


XXIII


Le bouddhisme, encore une fois, est cent fois plus froid, plus véridique, plus objectif. Il n’a plus besoin de s’apprêter sa douleur, sa faculté de souffrir, par l’interprétation du péché, il dit simplement ce qu’il pense : « Je souffre. » Pour le barbare, au contraire, souffrir n’est rien de convenable : il a d’abord besoin d’une explication pour s’avouer qu’il souffre (son instinct le pousse plutôt à nier la souffrance, à la supporter en silence). Ici le mot « diable » fut un bienfait : on avait un ennemi prépondérant et terrible — on n’avait pas besoin d’avoir honte de souffrir d’un pareil ennemi.

Le christianisme a au fond quelques finesses qui appartiennent à l’Orient. Avant tout, il sait qu’il est tout à fait indifférent en soi, qu’une chose soit vraie, mais qu’il est de la plus haute importance qu’elle soit crue vraie. La vérité et la foi en quelque chose : deux mondes d’intérêt tout à fait éloignés l’un de l’autre, presque des mondes d’oppositions, — on arrive à l’un et à l’autre sur des chemins foncièrement différents. Être initié sur ce point constituait presque le sage en Orient : ainsi l’entendent les brahmanes, ainsi l’entend Platon, et tous les disciples de la sagesse ésotérique. Si, par exemple, il y a du bonheur à se savoir sauvé d’un péché, il n’est pas nécessaire, comme condition, que l’homme soit coupable, l’essentiel c’est qu’il se sente coupable. Mais, si en général la foi est nécessaire avant tout, il faudra mettre en discrédit la raison, la connaissance, la recherche scientifique : le chemin de la vérité devient chemin défendu. L’espoir intense est un bien plus grand stimulant de la vie que n’importe quel bonheur individuel qui est vraiment arrivé. Il faut soutenir ceux qui souffrent par un espoir qui ne peut être contredit par aucune réalité, — qui ne peut pas finir par une réalisation ; un espoir d’au-delà. (A cause de cette faculté de faire languir le malheureux, l’espoir était considéré par les Grecs comme le mal des maux, comme le plus malin de tous qui resta au fond de la boîte de Pandore.) — Pour que l’amour soit possible, Dieu doit être personnel ; pour que les instincts les plus inférieurs puissent être de la partie, il faut que Dieu soit jeune. Pour la ferveur des femmes on met un beau saint au premier plan, pour celle des hommes une Vierge Marie. Ceci à condition que le christianisme veuille devenir maître du sol, où le culte d’Aphrodite et le culte d’Adonis avaient déjà déterminé la conception du culte. La revendication de la chasteté renforce la véhémence et l’intériorité de l’instinct religieux — elle rend le culte plus chaud, plus enthousiaste, plus intense. — L’amour est l’état où l’homme voit le plus les choses comme elles ne sont pas. La force illusoire est à sa plus grande hauteur, de même la force adoucissante, la force glorifiante. On supporte davantage en amour, on souffre tout. Il s’agissait de trouver une religion où l’on puisse aimer : avec l’amour on se met au-dessus des pires choses dans la vie — on ne les voit plus du tout. — Ceci sur les trois vertus chrétiennes, la foi, l’amour et l’espérance : je les appelle les trois prudences chrétiennes. — Le bouddhisme est trop tardif, trop positif, pour être encore prudent de cette façon.



XXIV


Je ne fais que toucher ici le problème de l’origine du christianisme. Le premier point pour arriver à la solution de ce problème s’énonce ainsi : On ne peut comprendre le christianisme qu’en le considérant sur le terrain où il a grandi, — il n’est point un mouvement de réaction contre l’instinct sémitique, il en est la conséquence même, une conclusion de plus dans sa terrifiante logique ; dans la formule du Sauveur : « Le salut vient des juifs. » — Voici le second point : Le type psychologique du Galiléen est encore reconnaissable ; mais ce n’est que dans sa complète dégénérescence (qui est en même temps une mutilation et une surcharge de traits étrangers) qu’il a pu servir, ainsi qu’on l’a utilisé, de type d’un Sauveur de l’humanité.

Les juifs sont le peuple le plus remarquable de l’histoire universelle, puisque, placés devant la question de l’être et du non-être, ils ont préféré l’être à tout prix, avec un sentiment de conscience tout à fait inquiétant : ce prix était la falsification radicale de tout ce qui est nature, naturel, réalité, du monde intérieur tout entier, autant que du monde extérieur. Ils se barricadèrent contre toutes les conditions qui permettaient jusqu’à présent à un peuple de vivre, ils créèrent une idée contraire aux conditions naturelles, — ils ont retourné, l’un après l’autre, la religion, le culte, la morale, l’histoire, la psychologie, pour en faire, d’une façon irrémédiable, le contraire de ce qui étaient leurs valeurs naturelles. Nous rencontrons encore une fois le même phénomène, élevé à des proportions indicibles, et malgré cela, ce n’en est qu’une copie : il manque à l’église chrétienne, en comparaison du « peuple des élus », toute prétention à l’originalité. C’est par cela même que les juifs sont le peuple le plus fatal de l’histoire universelle : dans leur influence ultérieure, ils ont tellement faussé l’humanité, qu’aujourd’hui encore le chrétien peut sentir d’une façon antijuive, sans se considérer comme la conséquence extrême du judaïsme.

Dans ma Généalogie de la morale[6] j’ai présenté pour la première fois psychologiquement, l’idée de contraste entre une morale noble et une morale de ressentiment, l’une née d’un non à l’égard de l’autre et c’est la morale judéo-chrétienne tout entière. Pour pouvoir dire non en réponse à tout ce qui représente le mouvement ascendant de la vie, à tout ce qui est bien né, la puissance, la beauté, l’affirmation de soi sur la terre, il fallut que l’instinct de ressentiment devenu génie, s’inventât un autre monde, d’où cette affirmation de la vie nous apparut comme le mal, la chose réprouvable en soi. Psychologiquement parlant, le peuple juif est un peuple de la plus tenace force vitale. Transporté dans des conditions impossibles, il prend parti, librement, par une profonde intelligence de conservation, pour tous les instincts de décadence, non pas puisqu’il était dominé par eux, mais puisqu’il devinait en eux une puissance qui pouvait le faire aboutir contre le « monde ». Les juifs sont l’opposé de tous les décadents : ils ont dû les représenter jusqu’à l’illusion, ils ont su se mettre à la tête de tous les mouvements de décadence, avec un nec plus ultra du génie de comédien (christianisme de saint Paul), pour en créer quelque chose qui fut plus fort que tout le parti affirmant la vie. Pour la catégorie d’hommes qui, dans le judaïsme et dans le christianisme, aspirent à la puissance pour la catégorie sacerdotale, la décadence n’est qu’un moyen : ces hommes ont un intérêt vital à rendre l’humanité malade et à renverser dans un sens dangereux et calomniateur, la notion de « bien » et de « mal », de « vrai » et de « faux ».


XXV


L’histoire d’Israël est inappréciable comme histoire typique de toute dénaturation des valeurs naturelles ; j’indique cinq faits qui montrent cette dénaturation. Primitivement, surtout du temps des rois, Israël se trouvait, à l’égard de toutes choses, dans un rapport juste, c’est-à-dire naturel. Son Javeh était l’expression du sentiment de puissance, de la joie en soi, de l’espoir en soi : c’est en lui que l’on espérait la victoire et le salut, avec lui que l’on attendait avec confiance que la nature donne ce que le peuple désire, avant tout de la pluie. Javeh est le dieu d’Israël, donc le dieu de la justice, c’est la logique de tout peuple qui possède le pouvoir et qui en a la conscience tranquille. Dans le culte solennel s’expriment ces deux côtés de l’affirmation d’un peuple : il est reconnaissant pour les grandes destinées qui relevèrent à la domination, il est reconnaissant pour la régularité dans la succession des saisons et pour tout le bonheur dans l’élevage et l’agriculture. Cet état de choses resta longtemps encore l’idéal, même lorsqu’il prit fin d’une triste manière : l’anarchie à l’intérieur, l’Assyrien à l’extérieur. Mais le peuple garda, comme sa plus haute aspiration, cette vision d’un roi qui est un bon soldat et un juge sévère : avant tout ce prophète type (critique et satyriste du moment) Esaïe. Cependant tous les espoirs restèrent inaccomplis. Le dieu ancien ne pouvait plus rien de ce qu’il avait pu jadis. On aurait dû l’abandonner. Qu’arriva-t-il ? On transforma, on dénatura, la notion de Dieu : c’est à ce prix-là que l’on put le garder. Javeh, le dieu de la « justice », n’est plus un avec Israël, l’expression du sentiment de sa dignité nationale : ce n’est plus qu’un dieu, conditionnel… Sa notion devient un instrument dans les mains d’agitateurs sacerdotaux, qui maintenant interprètent tout le bonheur comme une récompense, tout le malheur comme une punition pour la désobéissance envers Dieu, comme un « péché » : cette manière, la plus mensongère de toutes, d’interpréter une prétendue « loi morale » qui renverse, une fois pour toutes, la conception naturelle de « cause » et d’« effet ». Lorsqu’au moyen de la récompense et de la punition, on a chassé du monde la causalité naturelle, on a besoin d’une causalité contre nature et maintenant succède tout le reste de ce qui est contraire à la nature. Un Dieu qui demande, au lieu d’un Dieu qui conseille, qui est, en somme, l’expression de toute inspiration heureuse du courage et de la confiance en soi… La morale, non plus l’expression des conditions de vie et de développement d’un peuple, non plus son instinct vital le plus inférieur, mais une chose abstraite, contraire à la vie, la morale, perversion systématique de la fantaisie, le « mauvais œil » pour toutes choses. Qu’est-ce que la morale juive, qu’est-ce que la morale chrétienne ! Le hasard qui a perdu son innocence ; le malheur souillé par l’idée du péché, le bien-être un danger, une « tentation » ; le malaise physiologique empoisonné par le ver rongeur de la conscience.


XXVI


La notion de Dieu faussée ; la notion de la morale faussée, la prêtraille juive n’en resta pas là. On ne pouvait pas se servir de toute l’histoire d’Israël : on s’en débarrassa. Les prêtres réalisèrent cette merveille de falsification dont une grande partie de la Bible reste un document : Avec un mépris sans égal de toute tradition, à l’encontre de toute réalité historique, ils ont transcrit, dans un sens religieux, leur propre passé national. Ils en ont créé un mécanisme stupide de salut, de culpabilité à l’égard de Javeh, de châtiment, de piété pour Javeh, de récompense. Nous éprouverions beaucoup plus douloureusement ce honteux acte de falsification de l’histoire, si l’interprétation ecclésiastique en cours depuis des milliers d’années ne nous avait pas presque émoussé pour les exigences de la probité in historicis. Et les philosophes secondèrent l’Église : le mensonge de l’« ordre moral » traverse toute l’évolution de la philosophie jusqu’à la plus moderne. Que signifie l’« ordre moral » ? Qu’il existe, une fois pour toutes, une volonté de Dieu, qui préside tout ce que l’homme doit faire ou ne pas faire ; que la valeur d’un peuple ou d’un individu se mesure selon que l’on obéit plus ou moins à la volonté de Dieu ; que dans les destinées d’un peuple ou d’un individu, la volonté de Dieu se montre dominante, c’est-à-dire qu’elle punit ou récompense, selon le degré d’obéissance. Mise en place de ce pitoyable mensonge, la réalité dit : une sorte d’hommes parasites qui ne prospère qu’au dépens de toutes les formations saines de la vie, le prêtre, abuse du nom de Dieu : il appelle « règne de Dieu » un état de choses où c’est le prêtre qui fixe les valeurs ; il appelle « volonté de Dieu » les moyens qu’il emploie pour atteindre ou maintenir un tel état de choses ; avec un froid cynisme, il mesure les peuples, les époques, les individus, selon qu’ils ont été utiles ou qu’ils ont résisté à la prépondérance sacerdotale. Voyez-les à l’œuvre : sous les mains des prêtres juifs, la grande époque de l’histoire d’Israël devint une époque de décomposition ; l’exil, le long malheur se transforma en une punition éternelle pour la grande époque, une époque où le prêtre n’était pas encore. Ils ont fait, selon les besoins, des figures puissantes et très libres de l’histoire d’Israël, de misérables cagots et des hypocrites, ou bien des « impies », ils ont simplifié la psychologie de tous les grands événements jusqu’à la formule idiote « d’obéissance ou de désobéissance envers Dieu ». Un pas de plus : « la volonté de Dieu », c’est-à-dire la condition de conservation pour la puissance du prêtre, doit être connue ; pour atteindre ce but, il faut une « révélation ». Autrement dit : une grande falsification littéraire devient nécessaire, on découvre les « Saintes Écritures », on les rend publiques avec toute la pompe hiérarchique, avec des jeûnes et lamentations à cause du long état de péché. La « volonté de Dieu » était fixée depuis longtemps : tout le malheur consiste en ce que l’on s’est éloigné de l’« Écriture Sainte »… À Moïse déjà, la « volonté de Dieu » s’était manifestée… Qu’est-ce qui était arrivé ? Le prêtre, avec sévérité et pédanterie, avait formulé, une fois pour toutes, les grands et les petits impôts dont on lui était redevable (ne pas oublier les meilleurs morceaux de viande, car le prêtre est un mangeur de beefsteak), ce qu’il vou­lait avoir, ce qui « était la volonté de Dieu »… Dès lors toutes les choses de la vie sont ordonnées de telle façon que le prêtre devient partout indis­pensable. À tous les événements naturels de la vie, la naissance, le mariage, la maladie, la mort, pour ne pas parler du sacrifice (le repas), le parasite apparaît pour les dénaturer, pour les « sanctifier » dans sa langue… Car il faut comprendre ceci : toute coutume naturelle, toute institution naturelle, (l’État, la justice, le mariage, les soins à donner aux pauvres et aux malades), toute exigence inspirée par l’instinct de vie, en un mot, tout ce qui a sa valeur en soi, est déprécié par principe, rendu contraire à sa valeur, pour qu’après coup une sanction devienne nécessaire ; il est besoin d’une puis­sance qui confère une valeur, qui partout nie la nature et qui par cela seu­lement crée une valeur… Le prêtre déprécie, profane la nature : c’est à ce seul prix qu’il existe. La désobéissance envers Dieu, c’est-à-dire envers le prêtre, envers « la loi », s’appelle maintenant « le péché », les moyens de se réconcilier avec Dieu sont, comme de juste, des moyens qui assurent encore plus foncièrement la soumission au prêtre : le prêtre seul « rachète »… Vérifiés psychologiquement, dans toute société organisée sacerdotalement, les « péchés » deviennent indispensables, ils sont proprement les instruments de la puissance, le prêtre vit par les péchés, il a besoin que l’on « pèche »… Dernier axiome : « Dieu pardonne à celui qui fait pénitence », autrement dit : à celui qui se soumet au prêtre.


XXVII


Le christianisme grandit sur un terrain tout à fait faux, où toute nature, toute valeur naturelle, toute réalité avaient contre elles les plus profonds instincts des classes dirigeantes, une forme d’inimitié mortelle contre la réalité qui n’a pas été dépassée depuis lors. Le « peuple élu » qui n’avait gardé, pour toutes choses, que des valeurs de prêtres, des mots de prêtres et qui a séparé de soi, avec une logique implacable comme chose « impie, monde, péché », tout ce qui restait encore de puissance sur la terre, ce peuple créa au bénéfice de ses instincts une dernière formule, conséquente jusqu’à la négation de soi : il renia finalement, dans le chris­tianisme, la dernière forme de la réalité, le « peuple sacré », le « peu­ple des Élus », la réalité juive elle-même. Le cas est de tout premier ordre : le petit mouvement insurrectionnel, baptisé au nom de Jésus de Nazareth, est une répétition de l’instinct juif, autrement dit, l’instinct sacerdotal qui ne supporte plus la réalité du prêtre, l’invention d’une forme de l’existence encore plus retirée, d’une vision du monde encore plus irréelle que celle que stipule l’organisation de l’Église. Le christianisme nie l’Église.

Je ne vois pas contre qui était dirigée l’insurrection dont Jésus a été interprété, ou mal interprété, comme le promoteur, si cette insurrection n’était pas dirigée contre l’Église juive, Église pris exactement dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. C’était une insurrection contre « les bons et les justes », contre les « saints d’Israël », contre la hiérarchie de la société, non contre sa corruption, mais contre la caste, le privilège, l’ordre, la formule, le manque de foi en les « hommes supérieurs », un non prononcé contre tout ce qui était prêtre et théologien. Mais la hiérarchie qui, par ce fait, était mise en question, ne fût-ce que pour un instant, était l’habitation sur pilotis qui seul permettait au peuple juif d’exister au milieu « de l’eau », la possibilité de survivre péniblement atteinte, le residu de son existence politique autonome : une attaque contre elle était une attaque contre son plus profond instinct populaire, contre la plus tenace volonté de vivre d’un peuple qu’il y ait jamais eu sur la terre. Ce saint anarchiste qui appelait le plus bas peuple, les réprouvés et les pécheurs, les Tchândâla du judaïsme, à la résistance contre l’ordre établi, avec un langage qui, maintenant encore, mènerait en Sibérie, si l’on peut en croire les Évangiles, cet anarchiste était un criminel politique, autant du moins qu’un criminel politique était possible dans une communauté absurdement impolitique. Ceci le conduisit à la croix : l’inscription qui se trouvait sur cette croix en est la preuve. Il mourut pour ses péchés, il manque toute raison de prétendre, quoi qu’on l’ait fait assez souvent, qu’il est mort pour les péchés des autres.


XXVIII


Une telle contradiction était-elle un fait de sa conscience, c’est ce que l’on paraît être en droit de se demander — ou ne l’éprouverions-nous pas simplement comme une contradiction. Et c’est ici seulement que nous touchons au problème de la psychologie du Sauveur.

— Je reconnais que je lis peu de livres avec autant de difficultés que les évangiles. Ces difficultés sont d’autre ordre que celles qui permirent à la savante curiosité de l’esprit allemand de célébrer ses inoubliables triomphes. Le temps est loin, où, moi aussi, pareil à tout autre jeune savant, je savourais avec la prudente lenteur du philologue raffiné, l’ouvrage de l’incomparable Strauss. J’avais alors vingt ans, maintenant je suis trop sérieux pour cela. Que m’importent les inconséquences de la « tradition » ? Comment peut-on, en général, appeler « tradition » des légendes de saints ! Les histoires de saints sont la littérature la plus équivoque qu’il y ait : Appliquer à elles la méthode scientifique, s’il n’existe pas d’autres documents, me semble condamné de prime-abord — simple désœuvrement de savant !…


XXIX


Ce qui me regarde, moi, c’est le type psychologique du Sauveur. Celui-ci pourrait être contenu dans les évangiles, malgré les évangiles, quoique mutilé et chargé de traits étrangers : Comme celui de François d’Assise est conservé dans ses légendes, malgré ses légendes. Non, la vérité sur ce qu’il a fait, sur ce qu’il a dit, sur la façon dont il est mort : Mais la question de savoir si l’on peut encore se représenter son type, s’il a été « conservé » ? Les essais que je connais, de lire dans les évangiles, même l’histoire d’une « âme », me semblent donner la preuve d’une détestable frivolité psychologique. M. Renan, ce pantin in psychologicis, a fourni pour l’explication du type de Jésus les deux idées les plus indues que l’on puisse donner : l’idée de génie et l’idée de héros. Cependant si une chose n’est pas évangélique c’est bien l’idée de héros. Le contraire de toute lutte, de tout sentiment d’être au combat, s’est précisément transformé ici en instinct : L’incapacité de résistance, se transforme en morale ( « ne résiste pas au mal », la plus profonde parole des évangiles, en quelque sorte leur clef), la béatitude dans la paix, dans la douceur, dans l’incapacité d’être ennemi. Que signifie la « bonne nouvelle » ? La vie véritable, la vie éternelle est trouvée, on ne la promet pas, elle est là, elle est en vous : C’est la vie dans l’amour, dans l’amour sans déduction, sans exclusion, sans distance. Chacun est enfant de Dieu — Jésus n’accapare absolument rien pour lui, en tant qu’enfant de Dieu, chacun est égal à chacun… Faire de Jésus un héros ! — Et quel malentendu est le mot « génie » ! Toute notre notion d’« esprit », cette idée de civilisation, n’a point de sens dans un monde, où vit Jésus. À parler avec la sévérité du physiologiste, un tout autre mot serait bien autrement à sa place… Nous connaissons un état morbide d’irritation du sens tactile qui recule devant un attouchement, qui frémit dès qu’il saisit un objet solide. Qu’on réduise un pareil habitus à sa dernière conséquence, il deviendra un instinct. De la haine contre toute réalité : Une fuite dans « l’insaisissable », dans « l’incompréhensible », une répugnance contre toute formule, toute notion de temps et d’espace, contre tout ce qui est solide, coutume, institution, Église, être chez soi dans un monde, où aucune sorte de réalité ne touche plus, un monde qui n’est plus qu’« intérieur », un monde « véritable », un monde « éternel »… « Le royaume de Dieu est en vous »…


XXX


La haine instinctive contre la réalité : Suite d’une extrême faculté de souffrir, d’une extrême irritabilité qui, en général, ne veut plus être « touchée », puisqu’elle sent trop vivement tout contact.

L’exclusion instinctive de toute aversion, de toute inimitié, de toutes les frontières et les distances dans le sentiment : Suite d’une extrême faculté de souffrir, d’une extrême irritabilité, qui éprouve toute résistance, toute nécessité de résister, comme un insupportable déplaisir (c’est-à-dire comme dangereux, déconseillé par l’instinct de conservation) et qui ne connaît la béatitude (le plaisir) qu’en la non-résistance au mal, à rien et à personne, l’amour, comme unique, comme dernière possibilité de vie…

Voilà les deux réalités physiologiques sur lesquelles s’est élevée la doctrine de la rédemption. Je les considère comme une étude plus sublime du développement de l’hédonisme sur des bases tout à fait morbides. L’épicuréisme, la doctrine de rédemption du paganisme, lui reste proche parent, quoique surchargé d’une forte dose de vitalité grecque et d’énergie nerveuse. Épicure un décadent typique : Pour la première fois reconnu comme tel par moi. La crainte de la douleur, même de la douleur infiniment petite, elle ne peut finir autrement que dans une religion de l’amour…


XXXI


J’ai donné d’avance ma réponse au problème. La condition pour pouvoir formuler cette réponse était d’admettre que le type du Sauveur ne nous a été gardé que fortement défiguré. Cette défiguration a en elle beaucoup de vraisemblance : Pour plusieurs raisons, un pareil type ne pouvait pas rester entièrement libre d’additions. Il faut que le milieu[7] où agissait cette figure étrange ait laissé sur lui des traces, et plus encore l’histoire, les destinées des premières communautés chrétiennes : Le type a été enrichi rétrospectivement de traits qui ne peuvent être compris que pour des raisons de guerre et de propagande. Ce monde étrange et malade, où nous introduisent les évangiles, un monde comme pris d’un roman russe, où le rebut de la société, les maladies nerveuses et l’imbécillité « enfantine » semblent s’être donné rendez-vous, ce monde doit de toute façon avoir rendu plus grossier le type : Les premiers disciples en particulier traduisirent dans leur propre crudité, pour pouvoir en comprendre quelque chose, un être entièrement fait de symboles et de choses insaisissables ; pour eux le type n’existait qu’après avoir été moulé dans des moules connus… Le prophète, le messie, le juge futur, le maître de morale, le faiseur de miracles, Jean-Baptiste, autant d’occasions de méconnaître le type. Enfin, n’attachons pas trop peu de valeur à la propriété de toute grande vénération, surtout lorsqu’elle est sectaire : Elle efface chez les êtres vénérés les traits originaux, souvent péniblement étranges, les idiosyncrasies, elle ne les voit pas elle-même. Il faut regretter qu’un Dostoïewski n’ait pas vécu dans le voisinage de cet intéressant décadent, je veux dire quelqu’un qui savait ressentir précisément le charme saisissant d’un tel mélange de sublime, de morbide et d’enfantin. Un dernier point de vue : le type, en tant que type de décadence, a pu être, en effet, singulièrement multiple et contradictoire : Une telle possibilité n’est pas à exclure entièrement. Pourtant tout semble en dissuader : C’est dans ce cas-là que la tradition devrait être remarquablement fidèle et objective : Mais nous avons des raisons d’admettre le contraire. Provisoirement, il existe une contradiction béante entre celui qui prêche sur les montagnes, les lacs et les prairies, qui nous apparaît comme un Bouddha sur un terrain très peu indou et si fanatique de l’attaque, ennemi mortel des théologiens et des prêtres que la malice de Renan a glorifié comme « le grand maître en ironie »[8]. Je ne doute pas moi-même qu’une grande dose de fiel (et même d’esprit)[9] ne se soit répandu sur le type du maître qu’à travers l’état d’agitation de la propagande chrétienne : Car on connaît abondamment le peu de scrupule des sectaires à s’arranger leur propre apologie dans la personne de leur maître. Lorsque la première communauté eut besoin d’un théologien malin et subtil pour juger, quereller et se mettre en colère contre des théologiens, elle se créa son « Dieu » selon ses besoins, comme aussi elle mit dans sa bouche ces idées tout à fait contraires à l’Évangile dont maintenant elle ne pouvait se passer, « le retour du Christ », « le jugement dernier ».


XXXII


Encore une fois, je m’oppose à ce que l’on inscrive le côté fanatique dans le type du Sauveur : le mot impérieux[10] que Renan emploie annule à lui seul ce type. La « bonne nouvelle » c’est précisément qu’il n’y a plus de contrastes ; le royaume de Dieu appartient aux enfants ; la foi qui se réveille ici n’est point une foi conquise par des luttes, — elle est là, primordialement, dans l’esprit resté enfantin. Le cas de la puberté retardée et restée à l’état latent dans l’organisme est du moins familier aux physiologistes comme phénomène de dégénérescence. Une telle foi est sans rancune, ne réprimande pas, ne se défend pas : elle ne porte point « l’épée », — elle ne se doute même point en quoi elle pourrait séparer un jour. Elle ne se manifeste point, ni par des miracles, ni par des promesses de récompenses, ni même par les Écritures : elle est elle-même, à chaque instant, son propre miracle, sa récompense, sa preuve, son « royaume de Dieu ». Cette foi ne se formule pas — elle vit, elle se défend des formules. Sans doute le hasard du milieu, de la langue, de l’éducation préalable, détermine un certain cercle de notions : le premier christianisme ne se sert que de notions judéo-sémitiques (le manger et le boire dans la sainte Cène en fait partie, cette idée dont on a si malicieusement abusé, comme de tout ce qui est juif). Mais que l’on se garde d’y voir autre chose qu’un langage de signes, une sémiotique, une occasion de voir des paraboles. Qu’aucune parole ne doit être prise à la lettre, voilà, dès qu’il parle, la condition préalable de cet antiréaliste. Parmi les Indous, il se serait servi des idées de Sankhyam, parmi les Chinois de celles de Laotsé — sans y voir de différence. — Avec quelque tolérance dans l’expression, on pourrait appeler Jésus un « libre esprit », — il ne se soucie point de tout ce qui est fixe : le verbe tue, tout ce qui est fixe tue. L’idée, l’expérience de vie, comme seul il les connaît, répugne chez lui à toute espèce de mot, de formule, de loi, de foi, de dogme. Il ne parle que de ce qu’il y a de plus intérieur : « vie », ou « vérité », ou bien « lumière » sont ses mots pour cette chose intérieure, — tout le reste, toute la réalité, toute la nature, la langue même, n’ont pour lui que la valeur d’un signe, d’un symbole. Il n’est absolument pas permis de se méprendre en cet endroit, si grande que soit la tentation qui se cache dans les préjugés chrétiens, je veux dire ecclésiastiques[11]. Un tel symbolisme par excellence, se trouve en dehors de toute religion, de toute notion de culte, de toute science historique et naturelle, de toute sagesse de vie, de toute connaissance, de toute politique, de toute psychologie, de tous les livres, de tout art, — sa « sagesse » est précisément la pure ignorance qu’il existe de pareilles choses. La civilisation ne lui est pas même connue par ouï-dire, il n’a pas besoin de lutter contre elle, — il ne la nie pas… De même pour l’État, de même pour les institutions civiles et l’ordre social, le travail, la guerre, il n’a jamais eu de raison de nier le « monde », il ne s’est jamais douté de l’idée ecclésiastique de « monde »… La négation est donc pour lui une chose tout à fait impossible. La dialectique, elle aussi, fait défaut, l’idée qu’une croyance, une « vérité » pourrait être démontrée par des arguments (ses preuves sont des « lumières » intérieures, des sensations de plaisir intérieures et des affirmations de soi, — rien que des « preuves vivifiantes » ). Une pareille doctrine ne peut pas contredire, elle ne comprend pas du tout qu’il y ait d’autres doctrines, qu’il puisse y en avoir, elle ne peut pas du tout se représenter un jugement contraire… Partout où elle le rencontre, elle s’attriste de cet « aveuglement » par compassion intérieure — car elle voit la lumière — mais elle ne fait pas d’objections…


XXXIII


Dans toute la psychologie de « l’Évangile » manque l’idée de culpabilité et de châtiment, de même l’idée de récompense. Le « péché », tout rapport de distance entre Dieu et l’homme est supprimé, — ceci précisément est le « joyeux message ». La félicité éternelle n’est point promise, elle n’est point liée à des conditions : elle est la seule réalité, — le reste n’est que signe pour en parler.

La conséquence d’un pareil état se projette dans une pratique nouvelle, proprement la pratique évangélique. Ce n’est pas sa « foi » qui distingue le chrétien : le chrétien agit, il se distingue par une autre manière d’agir. Il ne résiste à celui qui est méchant envers lui, ni par des paroles, ni dans son cœur. Il ne fait pas de différence entre les étrangers et les indigènes, entre juifs et non-juifs ( « le prochain », exactement le coreligionnaire, le juif). Il ne se fâche contre personne, il ne méprise personne. Il ne se montre pas aux tribunaux et ne s’y laisse point mettre à contribution (« ne pas prêter serment »). Dans aucun cas il ne se laisse séparer de sa femme, même pas dans le cas d’infidélité manifeste. Tout cela est au fond un seul axiome, tout cela est la suite d’un instinct.

La vie du Sauveur n’était pas autre chose que cette pratique, — sa vie ne fut pas autre chose non plus… Il n’avait plus besoin ni de formules, ni de rites pour les relations avec Dieu — pas même la prière. Il a clos son compte avec tout l’enseignement juif de la repentance et du pardon ; il connaît seul la pratique de la vie qui donne le sentiment d’être « divin », « bienheureux », « évangélique », toujours « enfant de Dieu ». La « repentance », la « prière pour le pardon », ne sont point des chemins vers Dieu : la pratique évangélique seule mène à Dieu, c’est elle qui est « Dieu ». Ce qui fut détrôné par l’Évangile, c’était le judaïsme des notions de « péché », de pardon des « péchés », de « foi », de « salut par la foi », — toute la dogmatique juive était niée dans le « joyeux message ».

L’instinct profond pour la manière dont on doit vivre, afin de se sentir « un ciel », afin de se sentir « éternel », tandis qu’avec une autre conduite on ne se sentirait absolument pas « au ciel » : cela seul est la réalité psychologique de la « rédemption ». — Une nouvelle vie et non une foi nouvelle…


XXXIV


Si je comprends quelque chose chez ce grand symboliste, c’est bien le fait qu’il ne prend pour des réalités, pour des vérités, que les réalités intérieures, — que le reste, tout ce qui est naturel, tout ce qui a rapport au temps et à l’espace, tout ce qui est historique ne lui apparaissait que comme des signes, des occasions de paraboles. La notion du « fils de l’homme » n’est pas une personne concrète qui fait partie de l’histoire, quelque chose d’individuel, d’unique, mais un fait « éternel », un symbole psychologique délivré de la notion du temps. Ceci est vrai, encore une fois, et dans un sens plus haut, du Dieu de ce symboliste type, du « règne de Dieu », du « royaume des cieux », du « fils de Dieu. » Rien n’est moins chrétien que les crudités ecclésiastiques d’un Dieu personnel, d’un « règne de Dieu » qui doit venir, d’un « royaume de Dieu » au delà, d’un « fils de Dieu », la seconde personne de la trinité. Tout cela est — qu’on me pardonne l’expression — le coup de poing sur l’œil — oh sur quel œil ! de l’Évangile : un cynisme historique dans l’insulte du symbole… Pourtant on voit clairement — pas tout le monde, j’en conviens — ce qui est indiqué par les signes de « père » et de « fils » : le mot « fils » exprime la pénétration dans le sentiment général de transfiguration de toutes choses (la béatitude), le mot « père » ce sentiment même, le sentiment d’éternité et d’accomplissement. — J’ai honte de rappeler ce que l’Église a fait de ce symbolisme : n’a-t-elle pas mis une histoire d’Amphitryon au seuil de la foi chrétienne ? Et un dogme de « l’immaculée conception » par-dessus le marché ? — Mais ainsi, elle a maculé la conception. —

Le « royaume des cieux » est un état du cœur, — rien qui viendra « au-dessus de la terre » ou bien « après la mort ». Toute l’idée de la mort naturelle manque dans l’Évangile : la mort n’est point un pont, point un passage ; elle est absente, puisqu’elle fait partie d’un tout autre monde, apparent, utile seulement en tant que signe. L’« heure de la mort » n’est pas une idée chrétienne — « l’heure », le temps, la vie physique et ses crises, n’existent pas pour le maître de « l’heureux message »… Le « règne de Dieu » n’est pas une chose que l’on attend, il n’a point d’hier et point d’après-demain, il ne vient pas en « mille ans », — il est une expérience de cœur ; il est partout, il n’est nulle part…


XXXV


Ce « joyeux messager » mourut comme il avait vécu, comme il avait enseigné, — non point pour « sauver les hommes », mais pour montrer comment on doit vivre. La pratique , c’est ce qu’il laissa aux hommes : son attitude devant les juges, devant les bourreaux, devant les accusateurs et toute espèce de calomnie et d’outrages — son attitude sur la croix. Il ne résiste pas, il ne défend pas son droit, il ne fait pas un pas pour éloigner de lui la chose extrême, plus encore, il la provoque… Et il prie, souffre et aime avec ceux qui lui font du mal… Ne point se défendre, ne point se mettre en colère, ne point rendre responsable… Mais point non plus résister au mal, — l’aimer…


XXXVI


Nous, les tous premiers, nous autres « esprits libérés », nous possédons les conditions nécessaires à comprendre quelque chose que dix-neuf siècles ont mal interprété, — cet esprit de justice devenu instinct et passion, qui fait la guerre au « saint mensonge » davantage encore qu’à tout autre mensonge… On était indiciblement loin de notre neutralité bienveillante et circonspecte, de cette discipline de l’esprit qui permit seule de deviner des choses si éloignées et si subtiles : avec un égoïsme effronté on voulut, de tous temps, n’y trouver que son propre avantage, de la contradiction avec l’Évangile on a édifié l’Église

Quiconque chercherait encore des signes, pour se persuader que derrière le grand théâtre du monde une divinité ironique agite ses doigts, ne trouverait pas un petit argument dans ce gigantesque point d’interrogation qu’est le christianisme. L’humanité se met à genoux devant le contraire de ce qui était l’origine, le sens, le droit de l’Évangile ; elle a sanctifié dans l’idée d’« Église » ce que précisément le « joyeux messager » considérait comme au-dessous, comme derrière lui. — On cherche en vain une plus grande forme de l’ironie historique.


XXXVII


Notre époque est fière de son sens historique : comment a-t-elle pu se laisser persuader de cette insanité, qu’il se trouve au seuil du christianisme une grossière fable de sauveur et de faiseur de miracles, et que tout ce qui est spirituel et symbolique ne s’est développé que plus tard ? Bien au contraire : l’histoire du christianisme — depuis la mort sur la croix — est l’histoire d’une graduelle interprétation toujours plus fausse et plus grossière du symbolisme primitif. Chaque fois que le christianisme se répandait sur des masses plus compactes et plus grossières qui comprenaient toujours moins les conditions premières dont il était né, il devenait nécessaire de vulgariser le christianisme, de le barbariser, — il a absorbé en lui des dogmes et des rites de tous les cultes souterrains de l’empire Romain, le non-sens de toutes les espèces de maladies mentales. La nécessité de rendre la croyance elle-même aussi malade, aussi basse, aussi vulgaire, que les besoins qu’elle devait satisfaire étaient malades, bas et vulgaires, — voilà la nécessité du christianisme. La barbarie malade se résume enfin elle-même en puissance, dans l’Église, — et l’Église, cette forme d’inimitié envers toute justice, toute hauteur d’âme, toute discipline de l’esprit, toute humanité libre et bonne. — Les valeurs chrétiennes — et les valeurs nobles : nous autres, esprits libérés, nous avons été les premiers à rétablir ce contraste, le plus grand qu’il y ait ! —


XXXVIII


Ici, je n’étouffe pas un soupir. Il y a des jours, où un sentiment me visite, un sentiment plus noir que la plus noire mélancolie — le mépris des hommes. Et pour ne point laisser de doute sur ce que je méprise, et qui je méprise : c’est l’homme d’aujourd’hui, avec qui je suis fatalement contemporain. L’homme d’aujourd’hui — j’étouffe de son souffle impur… Pareil à tous les clairvoyants, je suis d’une grande tolérance envers le passé, c’est-à-dire que généreusement je me contrains moi-même : je passe avec une morne précaution dans ces milliers d’années d’un monde-cabanon qui s’appelle « christianisme », « foi chrétienne », « église chrétienne », — je me garde de rendre l’humanité responsable de ses maladies mentales, mais mon sentiment se retourne, éclate, dès que j’entre dans le temps moderne, dans notre temps. Notre temps est un temps qui sait… Ce qui, autrefois, n’était que malade, aujourd’hui cela est devenu inconvenant, — aujourd’hui il est inconvenant d’être chrétien. Et c’est ici que commence mon dégoût. — Je regarde autour de moi : il n’est plus resté un mot de ce qui autrefois s’appelait « vérité », nous ne supportons plus qu’un prêtre prononce le mot de « vérité », même si ce n’est que des lèvres. Même avec les plus humbles exigences de justice, il faut que l’on sache aujourd’hui qu’un théologien, un prêtre, un pape, à chaque phrase qu’il prononce, ne se trompe pas seulement, mais qu’il ment, — qu’il ne lui est plus permis de mentir par innocence ou par ignorance. Le prêtre, lui aussi, sait comme n’importe qui, qu’il n’y a plus de « Dieu », plus de péché », plus de « Sauveur », — que le « libre arbitre », « l’ordre moral » sont des mensonges : le sérieux, la profonde victoire spirituelle sur soi-même ne permettent plus à personne d’être ignorant sur ce point… Toutes les idées de l’Église sont reconnues pour ce qu’elles sont, le plus méchant faux-monnayage qu’il y ait, pour déprécier la nature et les valeurs naturelles ; le prêtre lui-même est reconnu pour ce qu’il est, la plus dangereuse espèce de parasite, la véritable tarentule de la vie… Nous savons, notre conscience sait aujourd’hui, — ce que valent ces inquiétantes inventions des prêtres et de l’Église, à quoi elles servaient. Par ces inventions fut atteint l’état de pollution de l’humanité dont le spectacle peut inspirer l’horreur, — les idées d’« au-delà », « jugement dernier », « immortalité de l’âme », l’« âme » elle-même : ce sont des instruments de torture, des systèmes de cruauté dont les prêtres se servirent pour devenir maîtres, pour rester maîtres… Chacun sait cela : et quand même tout reste dans l’ancien état de choses. Où donc est allé le dernier sentiment de pudeur, de dignité devant soi-même, si même nos hommes d’État, une sorte d’hommes généralement très francs, foncièrement antéchrists en action, s’appellent aujourd’hui encore des chrétiens et vont à la sainte Cène… Un jeune[12] prince à la tête de ses régiments, superbe expression de l’égoïsme et de l’orgueil de son peuple, — mais, sans aucune pudeur, s’avouant chrétien !… Que nie donc le christianisme ? Qu’est le « monde » pour lui ? Quand on est soldat, juge, patriote ; quand on se défend ; quand on tient à son honneur ; quand on veut son propre avantage ; quand on est fier… La pratique de tous les moments, chaque instinct, chaque évaluation devenant action, est aujourd’hui antichrétienne ; quel avorton de fausseté doit être l’homme moderne pour ne pas avoir honte, quand même, de s’appeler chrétien !…



XXXIX


Je reviens sur mes pas, je raconte la véritable histoire du christianisme. Le mot « christianisme » déjà est un malentendu ; au fond il n’y a eu qu’un seul chrétien, et il est mort sur la croix. L’« Évangile » est mort sur la croix. Ce qui, depuis ce moment, est appelé « évangile », était déjà le contraire de ce que le Christ avait vécu : un « mauvais message », un dysangelium. Il est faux jusqu’au non-sens de voir en une « foi », par exemple, la foi au salut par le Christ, le signe distinctif du chrétien : Ce n’est que la pratique chrétienne, la vie que vécut celui qui mourut en croix, qui est chrétien… De nos jours encore une vie pareille est possible à certains hommes, nécessaire même : le christianisme véritable et primitif sera possible à toutes les époques… Non une foi différente, mais un faire différent, ne pas faire certaines choses, surtout, une autre vie… Les états de conscience, une foi quelconque, par exemple, croire vrai une chose — tout psychologue le sait — tout cela est complètement indifférent et de cinquième ordre, en comparaison de la valeur des instincts : pour parler plus exactement, toute notion de causalité spirituelle est fausse. Réduire le fait d’être chrétien, le christianisme à un fait de croyance, à une simple phénoménalité de conscience, c’est ce qui s’appelle nier le christianisme. De fait il n’y a pas eu de chrétiens du tout. Le « chrétien », ce qui depuis deux mille ans s’appelle chrétien, n’est qu’un malentendu psychologique. À y regarder de plus près, malgré la « foi », les instincts seuls régnaient en lui — et quels instincts ! — La « foi » ne fut de tous temps, par exemple chez Luther, qu’un manteau, un prétexte, un voile, cachant le jeu des instincts, un aveuglement rusé sur le règne de certains instincts… La « foi », je l’ai déjà appelée la véritable prudence chrétienne ; on a toujours parlé de « foi », on a toujours agi par instinct… Dans le monde des représentations, chez le chrétien rien ne paraît qui touche à la réalité : nous recon­naissons, par contre, dans la haine instinctive contre toute réalité, l’élé­ment impulsif, le seul élément impulsif dans les racines du christianisme. Qu’est-ce qui s’ensuit ? Que in psychologisis l’erreur est également radi­cale, c’est-à-dire déterminante pour les êtres, c’est-à-dire substance. Qu’on enlève ici une seule idée, une seule réalité, et tout le christianisme roule dans le néant. Regardé de haut, ce fait, le plus étrange de tous, reste une religion non seulement motivée par des erreurs, mais inventive et même géniale seulement dans des erreurs dangereuses pour la vie et le cœur — un spectacle pour les dieux pour ces divinités qui sont en même temps des philosophes et que j’ai rencontrées, par exemple, dans ces célèbres dia­logues de Naxos. Au moment où le dégoût les quitte (et nous quitte nous !) ils deviennent reconnaissants pour le spectacle du chrétien : la petite étoile, misérablement petite, qui s’appelle la Terre, mérite peut-être seule, à cause de ce curieux cas, un regard divin, un intérêt divin… Mais ne mésestimons pas le chrétien : le chrétien faux jusqu’à l’innocence, est bien au-dessus du singe ; en ce qui concerne le chrétien, la théorie de descendance devient une pure amabilité…


XL


Le sort de l’Évangile se décida au moment de la mort, il était suspendu à la « croix ». Ce fut la mort, cette mort inattendue et ignominieuse, la croix qui généralement était réservée à la canaille[13], cet épouvantable paradoxe seul amena les disciples devant le véritable problème : « Qui était-ce ? qu’était cela ? » On ne comprend que trop bien le sentiment ému et offensé jusqu’au fond de l’être, l’appréhension qu’une pareille mort puisse être la réfutation de leur cause, le terrible point d’interrogation : « Pour­quoi en est-il ainsi ? » Là tout devait être nécessaire, avoir un sens, une raison, une raison supérieure ; l’amour d’un disciple ne connaît pas le hasard. Ce n’est que maintenant que s’ouvrit l’abîme : « Qui est-ce qui l’a tué ? qui était son ennemi naturel ? » Cette question surgit comme un éclair. Réponse : Le judaïsme régnant, sa classe dirigeante. Depuis lors on se trouva en révolte contre l’ordre, on interpréta postérieurement Jésus comme un révolté contre l’ordre établi. Jusqu’ici ce trait guerrier et négatif man­quait à son image ; plus encore, il en était la négation. Il est évident que la petite communauté n’a pas compris l’essentiel, l’exemple donné de cette façon de mourir, la liberté, la supériorité sur toute idée de ressentiment : cela prouve combien peu elle le comprenait ! Par sa mort Jésus ne pouvait rien vouloir d’autre, en soi, que de donner la preuve la plus éclatante de sa doctrine… Mais ses disciples étaient loin de pardonner cette mort, ce qui eût été évangélique au plus haut degré ; ou même de s’offrir à une pareille mort en une douce et sereine tranquillité d’âme. C’est le sentiment le moins évangélique, la vengeance, qui reprit le dessus. Il était impossible que cette cause fût jugée par cette mort ; on avait besoin de « récompense », de « jugement » (et pourtant qu’est-ce qui peut être plus contraire à l’Évangile que la « récompense », la « punition », le « jugement ! » ) L’attente populaire d’un messie revint encore une fois au premier plan ; un moment historique fut considéré : le « royaume de Dieu » descend sur la terre pour juger ses ennemis. Mais c’est là la cause même du malentendu : le « royaume de Dieu » comme acte final, comme promesse ! L’Évangile avait précisément été l’existence, l’accomplissement, la réalité de ce « royaume ». Une telle mort, ce fut là le « royaume de Dieu ». Maintenant on inscrivit dans le type du maître tout ce mépris et cette amertume contre les pharisiens et les théologiens, et par là on fit de lui un pharisien et un théologien ! D’autre part, la vénération sauvage de ces âmes dévoyées ne supporta plus le droit de chacun à être enfant de Dieu, ce droit que Jésus avait enseigné : leur vengeance était d’élever Jésus d’une façon détournée, de le détacher d’eux-mêmes, tout comme autrefois les juifs, par haine de leurs ennemis, s’étaient séparé de leur Dieu pour l’élever dans les hauteurs. Le Dieu unique, le Fils unique : tous les deux étaient des productions du ressentiment !


XLI


— Et dès lors est apparu un problème absurde, « comment Dieu pouvait-il permettre cela ? » La raison troublée de la petite communauté y trouva une réponse d’une absurdité vraiment terrible : Dieu donna son fils pour le pardon des péchés, en sacrifice. Ah, comme tout à coup c’en fut fini de l’Évangile ! Le sacrifice expiatoire, et cela sous sa forme la plus répugnante, la plus barbare, le sacrifice de l’innocent pour les fautes des pécheurs ! Quel paganisme épouvantable ! — Jésus n’avait-il pas supprimé lui-même l’idée de « péché » ? — N’avait-il pas nié l’abîme entre Dieu et l’homme, vécu cette unité entre Dieu et l’homme, son « joyeux message » ?… Et ce n’était pas un privilège ! — Dès lors s’introduit pas à pas dans le type du Sauveur : la doctrine du jugement et du retour, la doctrine de la mort comme sacrifice, la doctrine de l’ascension, qui escamote toute idée de « salut », toute la seule et unique réalité de l’Évangile — en faveur d’un état après la mort… Saint Paul a rendu logique cette conception — impudeur de conception ! — avec cette insolence rabbinique qui lui est propre en toutes choses : « Si Christ n’est pas ressuscité des morts, notre foi est vaine ». — Et d’un seul coup l’Évangile devint la plus digne de mépris des irréalisables promesses, l’impudente doctrine de l’immortalité personnelle… Saint Paul, dans son enseignement, en faisait lui-même encore une récompense !…


XLII


On voit ce qui prenait fin par la mort sur la croix : un élan nouveau, tout à fait prime-sautier vers un mouvement d’apaisement bouddhique, vers le bonheur sur terre non seulement promis, mais réalisé. Car — je l’ai déjà relevé — ceci reste la différence essentielle entre les deux religions de décadence : le bouddhisme ne promet pas, mais tient, le christianisme promet tout, mais ne tient rien. — Le « joyeux message » fut suivi de près par le pire de tous : celui de saint Paul. En saint Paul s’incorpore un type de contraste au « joyeux messager », le génie dans la haine, dans la vision de la haine, dans l’implacable logique de la haine. Combien de choses ce « dysandeliste » n’a-t-il pas sacrifiées à la haine ! Avant tout le Sauveur : il le cloua à sa croix. La vie, l’exemple, l’enseignement, la mort, le sens et le droit de tout l’Évangile — rien n’existait plus que ce qu’entendait dans sa haine ce faux monnayeur, rien que ce qui pouvait lui être utile. Plus de réalité, plus de vérité historique !… Et encore une fois l’instinct sacerdotal du Juif commit le même grand crime envers l’histoire — il effaça simplement l’hier et l’avant-hier du christianisme, il s’inventa une histoire du premier christianisme. Plus encore : Saint Paul faussa à nouveau l’histoire d’Israël pour la faire apparaître comme la préface de ses actes : tous les prophètes ont parlé de son « sauveur »… L’Église faussa plus tard même l’histoire de l’humanité pour en faire le prélude du christianisme… Le type du sauveur, la doctrine, la pratique, la mort, le sens de la mort, même l’après la mort — rien ne resta intact, rien ne garda plus de sa ressemblance avec la réalité. Saint Paul déplaça tout simplement le centre de gravité de toute l’existence, derrière cette existence — dans le « mensonge » de Jésus « ressuscité ». Au fond il ne pouvait pas se servir du tout de la vie du Sauveur, — il avait besoin de la mort sur la croix et d’une chose encore. Croire à la sincérité d’un saint Paul qui avait sa patrie au siège principal du rationalisme stoïcien, quand, avec une hallucination, il s’apprêtait une preuve de la survivance du sauveur, ou même croire au récit qu’il avait eu une hallucination, serait une véritable niaiserie[14] de la part d’un psychologue : Saint Paul voulut le but, donc il voulait aussi les moyens… Ce qu’il ne croyait pas lui-même, les niais chez qui il jeta sa doctrine, le crurent. — Son besoin était la puissance ; avec saint Paul le prêtre voulut encore une fois le pouvoir, — il ne pouvait se servir que d’idées d’enseignements, de symboles, pour tyranniser des foules, pour former des troupeaux. Qu’est-ce que Mahomet emprunta plus tard au christianisme ? L’invention de saint Paul, son moyen de tyrannie sacerdotale, de former des troupeaux : la foi en l’immortalité — c’est-à-dire, la doctrine du « jugement ».


XLIII


Quand on ne place pas le centre de gravité de la vie dans la vie, mais dans « l’au-delà » — dans le néant, — on a enlevé à la vie son centre de gravité. Le grand mensonge de l’immortalité personnelle détruit toute raison, toute nature dans l’instinct — tout ce qui est dans les instincts est bienfaisant, vital, tout ce qui promet l’avenir, maintenant éveille la méfiance. Vivre de manière à ne plus avoir de raison de vivre, cela devient maintenant la raison de la vie. À quoi bon de l’esprit public, à quoi bon encore de la reconnaissance pour les origines et les ancêtres, à quoi bon collaborer, avoir confiance, s’occuper du bien général et l’encourager ?… Autant de « tentations », autant de déviations du « chemin droit » — « une seule chose est nécessaire ». Que chacun soit « âme immortelle » et de rang égal avec chacun, que, dans l’ensemble des êtres, le « salut » de chacun puisse revendiquer une importance éternelle, que de petits cagots, des toqués aux trois quarts aient le droit de se figurer que pour eux les lois de la nature soient sans cesse enfreintes, — une telle gradation de tous les égoïsmes, jusqu’à l’infini, jusqu’à l’impertinent ne peut pas être marquée d’assez de mépris. Et pourtant le christianisme doit sa victoire à cette pitoyable flatterie de la vanité personnelle, — par là il a attiré à lui tout ce qui est manqué, bassement révolté, tous ceux qui n’ont pas en leur part le rebut et l’écume de l’humanité. Le « salut de l’âme », autrement dit : « le monde tourne autour de moi… » Le poison de la doctrine « des droits égaux pour tous » — ce poison le christianisme l’a semé par principe ; le christianisme a détruit notre bonheur sur la terre… Accorder l’immortalité à Pierre et à Paul fut jusqu’à présent l’attentat le plus énorme, le plus méchant contre l’humanité noble. — Et n’estimons pas à une trop faible valeur la fatalité qui du christianisme s’est glissée jusque dans la politique ! Personne aujourd’hui n’a plus l’audace des privilèges, des droits de domination, du sentiment de respect envers soi et son prochain — du pathos de la distance. Notre politique est malade de ce manque de courage ! L’aristocratisme de sentiment a été le plus souterrainement miné par le mensonge de l’égalité des âmes, et si la foi en les « droits du plus grand nombre » fait des révolutions, et fera des révolutions, c’est, n’en doutons pas, le christianisme, ce sont les appréciations chrétiennes qui transforment toute révolution en sang et en crime ! Le christianisme est une insurrection de tout ce qui rampe, contre ce qui est élevé : l’évangile des « petits » rend petit.


XLIV


— Les évangiles sont d’inappréciables documents en faveur de la corruption déjà constante, dans le sein des premières communautés. Ce que plus tard saint Paul mena à bien avec le cynisme logique du rabbin, n’était pourtant qu’un phénomène de décomposition qui commença à la mort du Sauveur. — On ne peut pas les lire avec assez de précautions ces évangiles ; ils ont leur difficulté derrière chaque mot. J’avoue, et on m’en saura gré, que par cela même ils sont pour le psychologue un plaisir de premier ordre, — le contraste de toute corruption naïve, le raffinement par excellence, la maîtrise dans la corruption psychologique. Les évangiles doivent être pris a part. La Bible en général ne supporte pas de comparaisons. On est entre juifs  : premier point de vue pour ne pas entièrement perdre le fil. Cette dissimulation de soi sous une « chose sainte » tout à fait géniale, jamais atteinte ailleurs même de loin, dans les livres et les hommes, ce faux-monnayage de paroles et de gestes devenu un art, n’est pas le hasard d’un don individuel, d’une quelconque nature d’exception. Ici il faut de la race. Dans le christianisme, l’art de mentir saintement, tout le judaïsme, un apprentissage des plus sérieux et une technique de plusieurs siècles, en arrive à la dernière perfection. Le chrétien, cet ultima ratio du mensonge, est le juif, toujours juif, encore juif, triplement juif… La volonté de n’employer par principe que des idées, des symboles, des attitudes démontrées par la pratique du prêtre, le refus instinctif de toute autre pratique, de toute autre perspective de valeur et de nécessité — ce n’est pas seulement tradition, mais hérédité : c’est par cette hérédité seule qu’agit la nature. Toute l’humanité, même les meilleurs cerveaux des meilleures époques (un seul excepté qui peut être n’était qu’un monstre) s’est laissé tromper. On a lu l’Évangile comme le livre de l’innocence : pas le moindre signe qui indique avec quelle maîtrise la comédie a été jouée. — Pourtant, si nous les voyions, ne fût-ce qu’en passant, tous ces singuliers cagots, ces saints artificiels, c’en serait fait d’eux, — et puisque je ne lis pas un mot sans voir des attitudes, pour moi c’en est fait d’eux… Ils ont une certaine façon de lever les yeux que je ne puis supporter. — Heureusement que pour la plupart des gens, les livres ne sont que de la littérature. Il ne faut pas se laisser éconduire : « Ne jugez point ! » disent-ils, mais ils envoient en enfer tout ce qui se trouve sur leur chemin. En laissant juger Dieu, ils jugent eux-mêmes ; en glorifiant Dieu, ils se glorifient eux-mêmes ; en exigeant la vertu dont ils sont capables — plus encore, celle dont ils ont besoin pour se maintenir, — ils se donnent la grande apparence de lutter pour la vertu, l’apparence d’un combat pour le règne de la vertu. « Nous vivons, nous mourons, nous nous sacrifions pour le bien », (la « vérité », la « lumière », le « royaume de Dieu ») : en réalité ils font ce qu’ils ne peuvent s’empêcher de faire. En faisant les humbles comme des sournois, assis dans des coins, vivant dans l’ombre comme des ombres, ils s’en font un devoir : l’humilité de vie leur apparaît comme un devoir, elle est une preuve de plus de leur piété. Ah ! cette sorte de mensonge humble, chaste, apitoyé ! « La vertu elle-même doit rendre témoignage pour nous… » Qu’on lise les évangiles comme des livres de séduction par la morale : la morale est accaparée par ces petites gens, elles savent ce qu’il en est de la morale ! L’humanité se laisse le mieux mener par le bout du nez par la morale ! — En réalité, l’infatuité consciente de se sentir choisi, joue à la modestie : on s’est placé, soi, la « communauté », les « bons et les justes », une fois pour toutes, d’un côté, de celui de la « vérité » — et le reste, « le monde », de l’autre… C’était la plus dangereuse folie des grandeurs qu’il y ait jamais eue sur la terre : de petits avortons de cagots et de menteurs ont accaparé peu à peu les idées de « Dieu », de « vérité », de « lumière », d’« esprit », d’« amour », de « sagesse », de « vie », en quelque sorte comme si c’était le synonyme de leur propre être, pour éloigner et délimiter le monde ; de petits juifs au superlatif, mûrs pour toute sorte de petites maisons, retournèrent les valeurs d’après eux-mêmes, comme si le chrétien était le sens, le sel, la mesure et le dernier jugement de tout le reste… C’est ainsi que devint possible l’existence fatale d’une sorte de folie des grandeurs voisine, de même race, la folie juive : dès que s’ouvrit l’abîme entre juifs et chrétiens circoncis, il ne resta plus de choix pour ces derniers, il leur fallut employer contre les juifs eux-mêmes, les mêmes procédés de conservation de soi que l’instinct juif leur conseillait, tandis que les juifs ne les avaient employés jusque-là que contre les gentils. Le chrétien n’est qu’un juif de « confession plus libre ».


XLV


— Je donne quelques exemples de ce que ces petites gens s’étaient mis dans la tête, de ce qu’ils ont mis dans la bouche de leur maître : rien que de confessions de « belles âmes ».

« Et s’il y a quelque part des gens qui ne vous reçoivent, ni ne vous écoutent, retirez-vous de là et secouez la poussière de vos pieds, afin que cela leur serve de témoignage. Je vous le dis en vérité : au jour du jugement Sodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusement que cette ville-là. » (Marc, VI, 11.)

« Mais, si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient, il vaudrait mieux pour lui qu’on mît autour de son cou une meule de moulin et qu’on le jetât dans la mer. » (Marc, IX, 42.) — Comme c’est évangélique !…

« Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le ; mieux vaut pour toi entrer dans le royaume de Dieu n’ayant qu’un œil, que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans la géhenne où leur ver ne meurt point et où le feu ne s’éteint point. » (Marc, IX, 47.) — Ce n’est point précisément l’œil qui est en question…

« Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu’ils n’aient vu le royaume de Dieu venir avec puissance. » (Marc, IX, 1.) — Bien menti, lion…

« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Car… » (Remarque d’un psychologue. La morale chrétienne est réfutée par ses « car » : ses « raisons » réfutent, — cela est chrétien). (Marc, VIII, 34)

« Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés… On vous mesurera avec la mesure dont vous vous serez servi ». (Matthieu, VII, 1.) — Quelle conception de justice, d’un juge « intègre » !…

« Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens aussi n’agissent-ils pas de même ? » (Matthieu, VI, 45.) — Principe de l’« amour chrétien » : il veut en fin de compte être bien payé

« Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses. » (Matthieu, VI, 15.) Très compromettant pour « le père » en question…

« Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. » (Matthieu, VI, 33.) Toutes ces choses : c’est-à-dire nourriture, vêtements, toutes les nécessités de la vie. Une erreur, pour s’exprimer discrètement… Immédiatement après Dieu apparaît comme tailleur, du moins dans certains cas…

« Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez d’allégresse, parce que votre récompense sera grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes. » (Luc, VI, 23.) Impudente raccaille ! Elle se compare déjà aux prophètes…

« Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint, et c’est ce que vous êtes. » (Saint Paul, I Corinthiens, III, 16). — C’est ce que l’on ne peut pas assez mépriser…

« Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde ? Et si c’est par vous que le monde est jugé, êtes-vous indignes de rendre les moindres jugements ? » (Saint Paul, I, Corinthiens, VI, 2) Malheureusement, ce n’est pas seulement la parole d’un fou enfermé… Cet épouvantable imposteur continue mot à mot : « Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges ? Et nous ne jugerions pas, à plus forte raison, les choses de cette vie ?… »

« Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde ? Car puisque le monde, avec sa sagesse, n’a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication… Parmi vous qui avez été appelés, il n’y a ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. Mais Dieu a choisi les choses folles du monde, pour confondre les sages ; Dieu a choisi les choses faibles du monde, pour confondre les forts ; et Dieu a choisi les choses viles du monde et celles qu’on méprise, celles qui ne sont rien, pour réduire au néant celles qui sont, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. » (Saint Paul, I, Corinthiens, I, 20 et suiv.). — Pour comprendre ce passage, un témoignage de tout premier ordre pour la psychologie de toute morale de Tchândâla, qu’on lise la première partie de ma Généalogie de la morale : pour la première fois, j’y ai mis en lumière le contraste entre une morale noble et une morale de Tchândâla, née de ressentiment et de vengeance impuissante. Saint Paul était le plus grand des apôtres de la vengeance…


XLVI


Qu’est-ce qui s’ensuit ? Qu’on fait bien de mettre des gants, quand on lit le Nouveau Testament. Le voisinage de tant de malpropreté y oblige presque. Nous fréquenterions des « premiers chrétiens » tout aussi peu que des juifs polonais : ce n’est pas qu’on ait même besoin de leur reprocher la moindre des choses… Tous les deux ne sentent pas bon. — J’ai cherché en vain dans l’Évangile ne fût-ce qu’un seul trait sympathique ; rien ne s’y trouve qui soit libre, bon, ouvert, loyal. L’humanité n’y a pas encore fait son premier commencement, — les instincts de propreté manquent… Il n’y a que de mauvais instincts dans le Nouveau Testament, il n’y a pas même le courage de ces mauvais instincts. Tout y est lâcheté, yeux fermés, duperie volontaire. N’importe quel livre devient propre quand on vient de lire le Nouveau Testament : pour donner un exemple, j’ai lu avec ravissement, immédiatement après saint Paul, ce charmant et insolent moqueur qu’est Pétrone, Pétrone dont on pourrait dire ce que Boccace écrivait sur César Borgia au duc de Parme : è tutto festo — immortellement bien portant, immortellement gai et bien réussi… C’est que ces petits cagots se trompent dans l’essentiel. Ils attaquent, mais tout ce qui est attaqué par eux, en devient distingué. Un « premier chrétien » ne souille pas celui qu’il attaque… Au contraire : c’est un honneur d’avoir contre soi des « premiers chrétiens ». On ne lit pas le Nouveau Testament sans une préférence pour tout ce qui y est maltraité, — sans parler de « la sagesse de ce monde » qu’un impudent agitateur essaie inutilement de mettre à néant par de « vains discours »… Mais même les pharisiens et les scribes gagnent à avoir de pareils ennemis : ils ont bien dû valoir quelque chose pour être haïs d’une façon si malhonnête. Hypocrisie — c’est là un reproche que les « premiers chrétiens » osaient faire ! — En fin de compte, ils étaient les privilégiés : cela suffit, la haine de Tchândâla n’a pas besoin de plus de raisons. Le « premier chrétien » — je crains que ce soit aussi le « dernier chrétien » — je vivrai peut-être assez longtemps pour le voir encore — est rebelle par ses bas instincts contre tout ce qui est privilégié, — il vit, il combat toujours pour des « droits égaux !… » À y regarder de plus près, il n’a pas de choix. Si l’on veut être soi-même « élu de Dieu », ou bien « temple de Dieu », ou bien « juger des anges » — tout autre principe de choix, par exemple d’après la droiture, d’après l’esprit, la virilité et la fierté, d’après la beauté et la liberté de cœur, tout autre principe devient simplement le « monde », — le mal en soi… Morale : Chaque parole dans la bouche d’un « premier chrétien » est un mensonge, chacun de ses actes, une fausseté instinctive, — toutes ses valeurs, tous ses buts sont honteux, mais ce qu’il hait, qui il hait a de la valeur… Le chrétien, le prêtre chrétien surtout est un criterium pour la valeur des choses. Faut-il encore que je dise que dans tout le Nouveau Testament il ne paraît qu’une seule figure qu’il faille honorer ? Pilate, le gouverneur romain. Prendre au sérieux une querelle de juifs, c’est ce à quoi il ne peut pas se décider. Un juif de plus ou de moins — qu’importe ?… La noble ironie d’un Romain devant qui l’on fait un impudent abus du mot « vérité », a enrichi le Nouveau Testament du seul mot qui ait de la valeur, — qui est sa critique, son anéantissement même : « Qu’est-ce que la vérité ? »




LVIII


Il faut en effet considérer pour quel but on ment : il est bien différent si c’est pour conserver ou pour détruire. On peut mettre complètement en parallèle le chrétien et l’anarchiste : leurs buts, leurs instincts ne sont que destructeurs. L’histoire démontre cette affirmation avec une précision épouvantable. Nous avons vu tout à l’heure une législation religieuse ayant pour but d’« éterniser » une grande organisation de la société, condition supérieure pour faire prospérer la vie ; — le christianisme au contraire a trouvé sa mission dans la destruction d’un pareil organisme, puisque la vie y prospérait. Là-bas les résultats de la raison durant de longues années d’expérience et d’incertitude devaient être semés pour servir dans les temps les plus lointains et la récolte devait être aussi grande, aussi abondante, aussi complète que possible : ici l’on voudrait, au contraire, empoisonner la récolte pendant la nuit… Ce qui existait aere perennius, l’Empire romain, la plus grandiose forme d’organisation, sous des conditions difficiles, qui ait jamais été atteinte, tellement grandiose que, comparé à elle, tout ce qui l’a précédé et tout ce qui l’a suivi n’a été que dilettantisme, chose imparfaite et gâchée, — ces saints anarchistes se sont fait une « piété » de détruire « le monde » c’est-à-dire l’Empire romain, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus pierre sur pierre, — jusqu’à ce que les Germains mêmes et d’autres lourdauds aient pu s’en rendre maître… Le chrétien et l’anarchiste sont décadents tous deux, tous deux incapables d’agir autrement que d’une façon dissolvante, venimeuse, étiolante, partout ils épuisent le sang, ils ont tous deux, par instinct, une haine à mort contre tout ce qui existe, tout ce qui est grand, tout ce qui a de la durée, tout ce qui promet de l’avenir à la vie… Le christianisme a été le vampire de l’Empire romain, — il a mis à néant, en une seule nuit, cette action énorme des Romains : avoir gagné un terrain pour une grande culture qui a le temps. — Ne comprend-on toujours pas ? L’Empire romain que nous connaissons, que l’histoire de la province romaine enseigne toujours davantage à connaître, cette admirable œuvre d’art de grand style, était un commencement, son édifice était calculé pour être démontré par des milliers d’années, — jamais jusqu’à maintenant on n’a construit ainsi, jamais on n’a même rêvé de construire, en une égale mesure, sub specie æterni ! — Cette organisation était assez forte pour supporter de mauvais empereurs : le hasard des personnes ne doit rien avoir à voir en de pareilles choses — premier principe de toute grande architecture. Pourtant elle n’a pas été assez forte contre l’espèce la plus corrompue des corruptions, contre le chrétien… Cette sourde vermine qui s’approchait de chacun en pleine nuit et dans le brouillard des jours douteux, qui soutirait à chacun le sérieux pour les choses vraies, l’instinct des réalités, cette bande lâche, féminine et doucereuse, a éloigné pas à pas l’« âme » de cet énorme édifice, — ces natures précieuses virilement nobles qui voyaient dans la cause de Rome leur propre cause, leur propre sérieux et leur propre fierté. La sournoiserie des cagots, la cachotterie des conventicules, des idées sombres comme l’enfer, le sacrifice des innocents, comme l’union mystique dans la dégustation du sang, avant tout, le feu de la haine lentement avivé, la haine des Tchândâla — c’est cela qui devint maître de Rome, la même espèce de religion qui dans sa forme préexistante avait déjà été combattue par Épicure. Qu’on lise Lucrèce pour comprendre ce à quoi Épicure a fait la guerre, ce n’était point le paganisme, mais le « christianisme », je veux dire la corruption de l’âme par l’idée du péché, de la pénitence et de l’immortalité. — Il combattit les cultes souterrains, tout le christianisme latent, — en ce temps-là nier l’immortalité était déjà une véritable rédemption. — Et Épicure eût été victorieux, tout esprit respectable de l’Empire romain était épicurien : alors parut saint Paul… Saint Paul, la haine de Tchândâla contre Rome, contre le « monde » devenu chair, devenu génie, saint Paul le juif, le juif errant par excellence[15] ! Ce qu’il devina, c’était comment on pourrait allumer un incendie universel avec l’aide du petit mouvement sectaire des chrétiens, à l’écart du judaïsme, comment, à l’aide du symbole « Dieu sur la Croix », on pourrait réunir en une puissance énorme tout ce qui était bas et secrètement insurgé, tout l’héritage des menées anarchistes de l’Empire. « Le salut vient par les Juifs. » — Faire du christianisme une formule pour surenchérir les cultes souterrains de toutes les espèces, ceux d’Osiris, de la grande Mère, de Mithras par exemple — une formule pour les résumer : cette pénétration fait le génie de saint Paul. Son instinct y était si sûr qu’avec un despotisme sans ménagement pour la vérité, il mit dans la bouche de ce « sauveur » de son invention, les représentations dont se servaient, pour fasciner, ces religions de Tchândâla, et non seulement dans la bouche — il fit de son sauveur quelque chose qu’un prêtre de Mithras, lui aussi, pouvait comprendre… Ceci fut son chemin de Damas : il comprit qu’il avait besoin de la foi en l’immortalité pour déprécier « le monde », que l’idée d’« enfer » pouvait devenir maîtresse de Rome, — qu’avec l’« au-delà » on tue la vie. — Nihiliste et chrétien : les deux choses s’accordent…


LIX


En vain tout le travail du monde antique : je ne trouve pas de mot pour exprimer mon sentiment sur quelque chose d’aussi monstrueux. — Et en considérant que son travail n’était qu’un travail préliminaire, qu’avec une conscience de soi dure comme du granit, on venait seulement de jeter le fondement pour un travail de plusieurs milliers d’années — en vain tout le sens du monde antique !… À quoi bon des Grecs, à quoi bon des Romains ? — Toutes les conditions premières pour une civilisation savante, toutes les méthodes scientifiques étaient déjà là, on avait déjà fixé le grand, l’incomparable art de bien lire — cette condition nécessaire pour la tradition de la culture, pour l’unité des sciences ; les sciences naturelles liées aux mathématiques et à la mécanique se trouvaient sur le meilleur chemin, — le sens des faits, le dernier et le plus précieux de tous les sens, avait son école, sa tradition de plusieurs siècles ! Comprend-on cela ? Tout ce qui était essentiel, pour se mettre au travail, avait été trouvé : — les méthodes, il faut le dire dix fois, sont l’essentiel, et aussi les choses les plus difficiles, celles qui ont le plus longtemps contre elles les habitudes et la paresse. Ce qu’aujourd’hui nous avons regagné avec une indicible victoire sur nous-mêmes — car nous avons tous encore les mauvais instincts, les instincts chrétiens en nous — le regard libre devant la réalité, la main circonspecte, la patience et le sérieux dans les plus petites choses, toute la probité dans la recherche de la connaissance — tout cela existait déjà il y a plus de deux mille ans. Et plus encore, de bon goût, le tact fin et sûr ! Non point comme une dressure du cerveau, non point comme la culture « allemande » avec des manières de lourdaud ! Mais comme corps, comme geste, comme instinct — comme réalité en un mot… Tout en vain ! Plus qu’un souvenir du jour au lendemain ! — Grecs ! Romains ! La noblesse des instincts, le goût, la recherche méthodique, le génie de l’organisation et de l’administration, la volonté de l’avenir humain et la foi en lui, le grand oui à l’égard de toutes choses, visible sous forme d’Empire romain, visible pour tous les sens, le grand style, non seulement art, mais réalité, vérité, vie… — Et ce n’est pas un cataclysme de la nature qui a détruit tout cela du jour au lendemain ! ni le piétinement des Germains ou d’autres tardigrades ! Des vampires rusés, clandestins, invisibles et anémiques l’ont déshonoré ! Non vaincu — mais seulement épuisé !… La soif de vengeance cachée, la petite envie devenues maîtres ! Tout ce qui est pitoyable, souffreteux, visité par de mauvais penchants, tout le monde de ghetto de l’âme mis subitement au premier rang ! — Qu’on lise un agitateur chrétien quelconque, saint Augustin, par exemple, pour comprendre, pour sentir quels êtres malpropres avaient eu la haute main. On se tromperait du tout au tout, si l’on présumait un manque d’intelligence chez les chefs du mouvement chrétien ; — ah ! ils sont rusés jusqu’à la saleté Messieurs les Pères de l’Église ! Ce qui leur manque est tout autre chose. La nature les a négligés, — elle a oublié de les doter, au moins modestement, d’instincts convenables et propres… Soit dit entre nous, ce ne sont pas même des hommes… Si l’Islam méprise le christianisme, il a mille raisons pour cela ; l’Islam a des hommes pour condition première…


LX


Le christianisme nous a frustrés de l’héritage du génie antique, il nous a frustrés plus tard de l’héritage de l’Islam. La merveilleuse civilisation maure de l’Espagne, plus voisine en somme de nos sens et de nos goûts que Rome et la Grèce, cette civilisation fut foulée aux pieds — je ne dis pas par quels pieds — pourquoi ? puisqu’elle devait son origine à des instincts nobles, à des instincts d’hommes, puisqu’elle disait Oui à la vie, et encore avec les magnificences rares et raffinées de la vie mauresque !… Les croisés luttèrent plus tard contre quelque chose qu’ils auraient mieux fait d’adorer dans la poussière, — une civilisation qui ferait paraître notre xixe siècle très pauvre et très « tardif ». — Il est vrai qu’ils voulaient faire du butin : l’Orient était riche… Soyons donc impartiaux ! Les Croisades — de la haute piraterie, rien de plus ! La noblesse allemande — noblesse de vikings au fond — se trouvait dans son élément. L’Église savait trop bien comment on met la noblesse allemande de son côté… La noblesse allemande, toujours les « Suisses » de l’Église, toujours au service des mauvais instincts de l’Église, mais bien payée… C’est avec l’aide de l’épée allemande, du sang et du courage allemands que l’Église a mené sa guerre à mort contre tout ce qui est noble sur la terre ! On pourrait poser ici bien des questions douloureuses. La noblesse allemande manque presque dans l’histoire de la haute culture… Christianisme, alcoolisme — les deux grands moyens de corruption… En somme il ne pouvait pas y avoir de choix entre l’Islam et le christianisme, tout aussi peu qu’entre un Arabe et un Juif. La décision est prise ; personne n’a plus la liberté de choisir. Ou bien on est Tchândâla, ou bien on ne l’est pas… « Guerre à mort avec Rome ! Paix et amitié avec l’Islam !… » Ainsi le voulut ce grand esprit libre, le génie parmi les empereurs allemands, Frédéric II. Comment ? faut-il qu’un Allemand soit génie, soit esprit libre pour devenir convenable ? Je ne comprends pas comment un Allemand ait jamais pu se sentir chrétien…


LXI


Il est nécessaire de toucher ici un souvenir encore cent fois plus douloureux pour les Allemands. Les Allemands ont empêché en Europe la dernière grande moisson de culture qu’il était possible de récolter, — la Renaissance. Comprend-on enfin, veut-on enfin comprendre, ce qu’était la Renaissance ? la transmutation des valeurs chrétienne, l’essai de donner la victoire, avec tous les instincts, avec tout le génie, aux valeurs contraires, aux valeurs nobles… Il n’y eut jusqu’à présent que cette seule grande guerre, il n’y eut jusqu’à présent pas de problème plus concluant que celui de la Renaissance, — mon problème est le même que le sien — : il n’y a jamais eu de forme d’attaque plus fondamentale, plus droite, plus sévère, dirigée contre le centre sur toute la ligne. Attaquer à l’endroit décisif au siège même du christianisme, mettre sur le trône papal les valeurs nobles, c’est-à-dire introduire ces valeurs dans les instincts, dans les besoins et les désirs inférieurs de ceux qui étaient au pouvoir… Je vois devant moi une possibilité d’une magie supra-terrestre, d’un parfait charme de couleur… — il me semble qu’elle reluit dans tous les frissons d’une beauté raffinée, qu’un art agit en elle, un art si divin, si diaboliquement divin, qu’on chercherait vainement dans des milliers d’années une seconde possibilité pareille ; je vois un spectacle si significatif et en même temps si merveilleusement paradoxal que toutes les divinités de l’Olympe auraient eu l’occasion d’un immortel éclat de rire — César Borgia, pape… Me comprend-on ?… Vraiment cela eût été la victoire que moi seul je demande maintenant — : cela aurait supprimé le christianisme ? — Qu’arriva-t-il ? Un moine allemand, Luther, vint à Rome. Ce moine chargé de tous les instincts de vengeance d’un prêtre malheureux se révolta à Rome contre la Renaissance… Au lieu de comprendre, avec une profonde reconnaissance, le prodige qui était arrivé : le christianisme surmonté à son siège même — sa haine ne sut tirer de ce spectacle que sa propre nourriture. Un homme religieux ne songe qu’à lui-même. — Luther vit la corruption de la papauté, tandis que le contraire était palpable : la vieille corruption, le peccatum originale, le christianisme, n’était plus sur le siège du pape ! Mais la vie, le triomphe de la vie, le grand oui à l’égard de toutes les choses hautes, belles et audacieuses !… Et Luther rétablit l’Église : il l’attaqua… La Renaissance, un événement dépourvu de sens, un grand en vain ! Ah, ces Allemands, ce qu’ils nous ont déjà coûté ! En vain — c’est ce qui fut toujours l’œuvre des Allemands. — La Réforme ; Leibnitz ; Kant et ce qu’on appelle la philosophie allemande ; les guerres de « liberté » contre Napoléon Ier ; le nouvel Empire allemand — chaque fois un en vain pour quelque chose qui était déjà là, pour quelque chose d’irréparable… Ce sont mes ennemis, je l’avoue, ces Allemands ; je méprise en eux toute espèce de malpropreté d’idées et de valeurs, de lâcheté devant la probité de chaque oui et non. Depuis près de mille ans ils ont épaissi et embrouillé tout ce qu’ils ont touché de leurs doigts, ils ont sur la conscience toutes les demi-mesures, tous les compromis dont est malade l’Europe, — ils ont également sur la conscience l’espèce la plus malpropre de christianisme qu’il y ait, la plus incurable, la plus irréfutable, le protestantisme… Si on n’arrive pas à en finir du christianisme, les Allemands en seront cause…


LXII


— Je termine ici et je prononce mon jugement. Je condamne le christianisme, j’élève contre l’Église chrétienne la plus terrible de toutes les accusations, que jamais accusateur ait prononcée. Elle est la plus grande corruption que l’on puisse imaginer, elle a eu la volonté de la dernière corruption possible. L’Église chrétienne n’épargna sur rien sa corruption, elle a fait de toute valeur une non-valeur, de chaque vérité un mensonge, de chaque intégrité une bassesse d’âme. Qu’on ose encore me parler de ses bienfaits « humanitaires ». Supprimer une misère était contraire à sa plus profonde utilité, elle vécut de misères, elle créa des misères pour s’éterniser… Le ver du péché par exemple ; une misère dont l’Église seulement enrichit l’humanité ! — L’« égalité des âmes devant Dieu », cette fausseté, ce prétexte aux rancunes[16] les plus basses, cet explosif de l’idée, qui finit par devenir Révolution, idée moderne, principe de dégénérescence de tout l’ordre social — c’est la dynamite chrétienne… les bienfaits « humanitaires » du christianisme ! Faire de l’humanitas une contradiction, un art de pollution, une aversion, un mépris de tous les instincts bons et droits ! Cela serait pour moi des bienfaits du christianisme ! — Le parasitisme, seule pratique de l’Église, buvant, avec son idéal d’anémie et de sainteté, le sang, l’amour, l’espoir en la vie ; l’au-delà, négation de toute réalité ; la croix, signe de ralliement pour la conspiration la plus souterraine qu’il y ait jamais eue, — conspiration contre la santé, la beauté, la droiture, la bravoure, l’esprit, la beauté d’âme, contre la vie elle-même…

Je veux inscrire à tous les murs cette accusation éternelle contre le christianisme, partout où il y a des murs, — j’ai des lettres qui rendent voyants même les aveugles… J’appelle le christianisme l’unique grande calamité, l’unique grande perversion intérieure, l’unique grand instinct de haine qui ne trouve pas de moyen assez venimeux, assez clandestin, assez souterrain, assez petit — je l’appelle l’unique et l’immortelle flétrissure de l’humanité…

Frédéric Nietzsche
(Traduit de l’allemand par Henri Albert)
  1. Depuis de longues années déjà Nietzsche s’était occupé des travaux préparatoires pour la Dépréciation de toutes les valeurs, dont il voulait faire son principal ouvrage philosophique, le résumé de son système et le couronnement de son œuvre. Pendant l’automne de l’année 1888 — son dernier automne — il commença la rédaction de son travail et écrivit L’Antéchrist du 3 au 30 septembre à Sils Maria et à Turin. C’est le premier livre de la Dépréciation qui devait être exécuté selon le plan suivant :

    La Volonté de puissance, Essais d’une dépréciation de toutes les valeurs.

    Livre premier. L’Antéchrist, essai d’une critique du christianisme.

    Livre deuxième. L’Esprit libre, critique de la philosophie en tant que mouvement morale.

    Livre troisième. L’Immoraliste, critique du genre le plus fatal de l’ignorance, la morale.

    Livre quatrième. Dionysos, philosophie de l’éternel retour.

    Ces trois derniers livres sont restés à l’état de projet. En janvier de l’année suivante l’impitoyable maladie devait atteindre Nietzsche. Les nombreuses notes et les plans pour l’édition complète de la Dépréciation seront publiés dans ses Œuvres posthumes que prépare M. Fritz Koegel au Nietzsche-Archiv de Naumbourg.

    L’Antéchrist a été publié dans le huitième volume des Œuvres complètes de Nietzsche qui vient de paraître chez l’éditeur C. G. Naumann, à Leipzig. Cette traduction prendra place dans l’édition française des œuvres du philosophe, actuellement en préparation.

    (N. du T.)
  2. Ardeurs, en français dans le texte
  3. En dehors du rapprochement qui saute aux yeux, Nietzsche essaye un vague jeu de mot sur Spinne (araignée) et Spinoza.(N. du T.)
  4. Ressentiment, en français dans le texte. Ce mot revient très souvent dans les derniers écrits de Nietzsche, tout comme décadence, qui se trouve presque à chaque page. (N. du Τ.)
  5. Libertinage, en français dans le texte. (N. du T.)
  6. Dans le tome VII des œuvres complètes en allemand. La traduction française en est sous presse.
  7. Milieu, en français dans le texte. (N. du T.)
  8. En français dans le texte. (N. du T.)
  9. Esprit, en français dans le texte. (N. du T.)
  10. Impérieux, en français dans le texte. [N. du T.)
  11. Différence entre chrétien et ecclésiastique. Nietzsche fait un jeu de mots sur christlich et kirchlich. (N. du T.)
  12. Jeune a été supprimé dans le texte allemand. On comprendra !… (N. du T.)
  13. Canaille, en français dans le texte. (N. du T.)
  14. Niaiserie, en français dans le texte. (N. du T.)
  15. Par excellence, en français dans le texte. (N. du T.)
  16. Rancune, en français dans le texte. (N. du T.)