L’Antisémitisme (Lazare)/IX

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Léon Chailley (p. 222-245).


CHAPITRE IX


L’ANTISÉMITISME MODERNE ET SA LITTÉRATURE


Le Juif émancipé et les nations. — Les Juifs et la Révolution économique. — La bourgeoisie et le Juif. — La transformation de l’antijudaïsme. — Antijudaïsme et antisémitisme. — Antijudaïsme instinctif et antisémitisme raisonné. — L’antijudaïsme légal et l’antisémitisme scripturaire. — Classification de la littérature antisémitique. — L’antisémitisme chrétien et l’antijudaïsme du Moyen Âge. — L’antitalmudisme. — Gougenot des Mousseaux, Chiarini, Rohling. — L’antisémitisme christiano-social. — Barruel, Eckert, Don Deschamps. — Chabeauty. — Édouard Drumont et le pasteur Stoecker. — L’antisémitisme économique. — Fourier et Proudhon ; Toussenel, Capefigue, Otto Clagau. — L’antisémitisme ethnologique et national. — L’Hégélianisme et l’idée de race. — W. Marr, Treitschke, Schoenerer. — L’antisémitisme métaphysique. — Schopenhauer. — Hegel et l’extrême gauche hégélienne. — Marx et Stirner. — Duhring, Nietzsche et l’antisémitisme antichrétien. — L’antisémitisme révolutionnaire. — Gustave Tridon. — Les griefs des antisémites et les causes de l’antisémitisme.


Les Juifs émancipés pénétrèrent dans les nations comme des étrangers, et il n’en pouvait être autrement, nous l’avons vu, puisque depuis des siècles ils formaient un peuple parmi les peuples, un peuple spécial conservant ses caractères grâce à des rites stricts et précis, grâce aussi à une législation qui le tenait à l’écart et servait à le perpétuer. Ils entrèrent dans les sociétés modernes non comme des hôtes, mais comme des conquérants. Ils étaient semblables à un troupeau parqué ; soudain les barrières tombèrent et ils se ruèrent dans le champ qui leur était ouvert. Or, ils n’étaient pas des guerriers, de plus, le moment ne se prêtait pas aux expéditions d’une horde minuscule, mais ils firent la seule conquête pour laquelle ils étaient armés, cette conquête économique qu’ils s’étaient préparés à faire depuis de si longues années. Ils étaient une tribu de marchands et d’argentiers, dégradés peut-être par la pratique du mercantilisme, mais armés, grâce à cette pratique même, de qualités qui devenaient prépondérantes dans la nouvelle organisation économique. Aussi, il leur fut facile de s’emparer du commerce et de la finance et, il faut le répéter encore, il leur était impossible de ne pas agir ainsi. Comprimés, opprimés pendant des siècles, constamment retenus dans tous leurs élans, ils avaient acquis une formidable force d’expansion, et cette force ne pouvait s’exercer que dans un certain sens ; on avait limité leur effort, mais on n’en avait pas changé la nature, on ne la changea pas davantage le jour où on les libéra, et ils allèrent droit devant eux, dans le chemin qui leur était familier. L’état de choses les favorisa du reste singulièrement. A cette époque de grands bouleversements et de reconstructions, au moment où les nations se modifiaient, où les gouvernements se transformaient, où des principes nouveaux s’établissaient, où s’élaboraient de nouvelles conceptions sociales, morales et métaphysiques, ils furent les seuls à être libres. Ils étaient sans attaches aucunes avec ceux qui les entouraient ; ils n’avaient pas d’antique patrimoine à défendre, l’héritage que l’ancienne société laissait à la société naissante n’était pas le leur ; les mille idées ataviques qui liaient au passé les citoyens des États modernes ne pouvaient influer en rien sur leur conduite, sur leur intellectualité, sur leur moralité : leur esprit n’avait pas d’entraves.

J’ai montré que leur libération ne put pas les changer et que nombre d’entre eux regrettèrent leur isolement passé, mais si encore ils s’efforcèrent de rester eux-mêmes, s’ils ne s’assimilèrent pas, ils s’adaptèrent merveilleusement en vertu même de leurs tendances spéciales aux conditions économiques qui régirent les nations dès le commencement de ce siècle.

La Révolution française fut, avant tout, une Révolution économique. Si on peut la considérer comme le terme d’une lutte de classes, on doit aussi voir en elle l’aboutissant d’une lutte entre deux formes du capital, le capital immobilier et le capital mobilier, le capital foncier et le capital industriel et agioteur. Avec la suprématie de la noblesse disparut la suprématie du capital foncier, et la suprématie de la bourgeoisie amena la suprématie du capital industriel et agioteur. L’émancipation du Juif est liée à l’histoire de la prépondérance de ce capital industriel. Tant que le capital foncier détint le pouvoir politique, le Juif fut privé de tout droit ; le jour où le pouvoir politique passa au capital industriel, le Juif fut libéré et cela était fatal. Dans la lutte qu’elle avait entreprise, la bourgeoisie avait besoin d’auxiliaires ; le Juif fut pour elle un aide précieux, un aide qu’elle avait intérêt à délivrer. Dès la Révolution, le Juif et le bourgeois marchèrent ensemble, ensemble ils soutinrent Napoléon, au moment où la dictature devint nécessaire pour défendre les privilèges conquis par le Tiers et, lorsque la tyrannie impériale fut devenue trop lourde et trop oppressive pour le capitalisme, c’est le bourgeois et le Juif, qui, unis, préludèrent à la chute de l’empire par l’accaparement des vivres au moment de la campagne de Russie et aidèrent au désastre final, en provoquant la baisse de la rente, et en achetant la défection des maréchaux.

Après 1815, au début du grand développement industriel, quand les compagnies de canaux, de mines, d’assurances se formèrent, les Juifs furent parmi les plus actifs à faire prévaloir le système de l’association des capitaux, ou du moins à l’appliquer. Ils y étaient d’ailleurs les plus aptes, puisque l’esprit d’association avait été depuis des siècles leur seul soutien. Mais ils ne se contentèrent pas d’aider de cette façon pratique au triomphe de l’industrialisme, ils y aidèrent d’une façon théorique. Ils se rangèrent autour du philosophe de la bourgeoisie, autour de Saint-Simon ; ils travaillèrent à la diffusion et même à l’élaboration de sa doctrine. Saint-Simon avait dit[1] : « Il faut confier l’administration du pouvoir temporel aux industriels » et « Le dernier pas qui reste à faire à l’industrie est de s’emparer de la direction de l’État et le problème suprême de nos temps est d’assurer à l’industrie la majoritédans les Parlements. » Il avait ajouté[2] « La classe industrielle doit occuper le premier rang, parce qu’elle est la plus importante de toutes, parce qu’elle peut se passer de toutes les autres et qu’aucune autre ne peut se passer d’elle ; parce qu’elle subsiste par ses propres forces, par ses travaux personnels. Les autres classes doivent travailler pour elle, parce qu’elles sont ses créatures et qu’elle entretient leur existence ; en un mot, tout se faisant par l’industrie, tout doit se faire pour elle. » Les Juifs contribuèrent à réaliser le rêve saint-simonien ; ils se montrèrent les plus sûrs alliés de la bourgeoisie, d’autant qu’en travaillant pour elle ils travaillaient pour eux et, dans toute l’Europe ils furent au premier rang du mouvement libéral qui, de 1815 à 1848, acheva d’établir la domination du capitalisme bourgeois.

Ce rôle du Juif n’échappa pas à la classe des capitalistes fonciers et nous verrons que ce fut là une des causes de l’antijudaïsme des conservateurs, mais il ne valut pas à Israël la reconnaissance de la bourgeoisie. Quand celle-ci eut définitivement assis son pouvoir, lorsqu’elle fut tranquille et rassurée, elle s’aperçut que son allié juif n’était qu’un redoutable concurrent et elle réagit contre lui. Ainsi, les partis conservateurs, généralement composés de capitalistes agricoles, devinrent antijuifs dans leur lutte contre le capitalisme industriel et agioteur que représentait surtout le Juif, et le capitalisme industriel et agioteur devint à son tour antijuif à cause de la concurrence juive. L’antijudaïsme, qui avait été d’abord religieux, devint économique, ou, pour mieux dire, les causes religieuses, qui avaient jadis été dominantes dans l’antijudaïsme, furent subordonnées aux causes économiques et sociales.

Cette transformation, qui correspondit au changement de rôle des Juifs, ne fut pas la seule. L’hostilité contre les Juifs, autrefois sentimentale, se fit raisonneuse. Les chrétiens d’antan détestaient les déicides instinctivement, et ils n’essayaient nullement de justifier leur animosité : ils la témoignaient. Les antijuifs contemporains voulurent expliquer leur haine, c’est-à-dire, qu’ils la voulurent décorer : l’antijudaïsme se mua en antisémitisme. Comment se manifesta cet antisémitisme ? Il ne put se manifester que par des écrits. L’antisémitisme officiel était mort en Occident, ou il se mourait ; par conséquent la législation antijuive disparaissait aussi ; l’antisémitisme resta idéologique, il fut une opinion, une théorie, mais les antisémites eurent un but très net. Jusqu’à la Révolution, l’antijudaïsme littéraire avait corroboré l’antijudaïsme légal, depuis la Révolution et l’émancipation des Juifs, l’antisémitisme littéraire a tendu à restaurer l’antisémitisme légal dans les pays où il n’existe plus. Il n’y est pas encore arrivé, et nous n’avons donc à étudier que les manifestations scripturaires de l’antisémitisme, manifestations dont quelques-unes représentent l’opinion du grand nombre, car, si les littérateurs antisémites ont apporté des raisons aux antisémites inconscients, ils ont été engendrés par eux ; ils ont tenté d’expliquer ce que le troupeau ressentait, et si parfois ils lui ont attribué d’étranges et invraisemblables mobiles, ils n’ont été le plus souvent que les échos des sentiments de leurs inspirateurs. Quels étaient ces sentiments ? Nous allons le voir tout en examinant la littérature antisémitique, et en même temps nous démêlerons les causes multiples de l’antisémitisme contemporain.

Il n’est pas possible, sauf pour quelques-unes, de classer les œuvres antisémitiques dans des catégories trop étroites, car chacune d’elles offre fréquemment de multiples tendances. Cependant elles ont chacune une dominante, d’après laquelle on peut établir leur classification, en se souvenant toujours qu’une œuvre rapprochée d’un type déterminé ne se rapporte pas seulement et uniquement à ce type. Nous diviserons donc l’antisémitisme en antisémitisme christiano-social, antisémitisme économique, antisémitisme ethnologique et national, antisémitisme métaphysique, antisémitisme révolutionnaire et antichrétien.

C’est la permanence des préjugés religieux qui généra l’antisémitisme christiano-social. Si les Juifs n’avaient pas changé en entrant dans la société, les sentiments qu’on éprouvait à leur égard depuis de si longues années n’auraient pu non plus disparaître. Les Israélites avaient dû leur émancipation à un mouvement philosophique coïncidant avec un mouvement économique et non à l’abolition des préventions séculaires dont on était animé contre eux. Ceux qui estimaient que le seul état possible était l’état chrétien voyaient de mauvais œil l’intrusion des Juifs, et la première manifestation de cette hostilité fut l’anti-talmudisme. On s’attaqua à ce qui était regardé, à juste titre, comme la forteresse religieuse des Juifs, au Talmud, et une légion de polémistes s’appliqua à montrer combien les doctrines talmudiques s’opposaient aux doctrines évangéliques. On releva contre le livre tous les griefs des controversistes d’antan, ceux qu’avaient énumérés les Juifs apostats dans les colloques, et qu’avait reproduits Raymond Martin, au XIIIe siècle, ceux de Pfefferkorn et ceux plus tard d’Eisenmenger. On ne changea même pas le procédé, même pas la facture ; on se servit des mêmes moules, on suivit, en écrivant des pamphlets, les mêmes traditions que les dominicains inquisitoriaux, et dans l’étude de la « mer » talmudique on n’apporta pas plus de sens critique. Du reste, les antisémites chrétiens de notre temps ont du Juif, de ses dogmes et de sa race, la même conception que les antijuifs du moyen âge. Le Juif les préoccupe et les hante, ils le voient partout, ils ramènent tout à lui, ils ont de l’histoire une conception identique à celle de Bossuet. Pour l’évêque, la Judée avait été le centre du monde ; tous les événements, les désastres et les joies, les conquêtes et les écroulements comme les fondations d’empire avaient pour primitive, mystérieuse et ineffable cause les volontés d’un Dieu fidèle aux Béné-Israël, et ce peuple tour à tour errant, créateur de royaumes et captif avait dirigé l’humanité vers son unique but : l’avènement du Christ. Ben Hadad et Sennacherib, Cyrus et Alexandre semblent n’exister que parce que Juda existe, et parce qu’il faut que Juda soit tantôt exalté et tantôt abattu, jusqu’à l’heure où il imposera à l’univers la loi qui doit sortir de lui. Mais ce que Bossuet avait conçu dans un but de glorification inouïe, les antisémites chrétiens le rénovent avec des intentions contraires. Pour eux, la race juive, fléau des nations, répandue sur le globe, explique les malheurs et les bonheurs des peuples étrangers chez qui elle s’est implantée, et de nouveau l’histoire des Hébreux devient l’histoire des monarchies et des républiques. Châtiés ou tolérés, chassés ou accueillis, ils expliquent, par le fait même de ces diverses politiques, la gloire des États ou bien leur décadence. Raconter Israël, c’est raconter la France, ou l’Allemagne, ou l’Espagne. Voilà ce que voient les antisémites chrétiens, et leur antisémitisme est ainsi purement théologique, c’est celui des Pères, celui de Chrysostome, de saint Augustin, de saint Jérôme. Avant la naissance de Jésus, le peuple juif a été le peuple prédestiné, le fils chéri de Dieu ; depuis qu’il a méconnu son Sauveur, depuis qu’il a été déicide, il est devenu le peuple déchu par excellence, et, après avoir fait le salut du monde, il en cause la ruine.

Dans certaines œuvres, cette conception est très nettement exposée, ainsi dans le livre peu connu de Gougenot des Mousseaux : Le Juif, le Judaïsme et la Judaïsation des peuples chrétiens[3]. Pour Gougenot, les Juifs sont « le peuple à jamais élu, le plus noble et le plus auguste des peuples, le peuple issu du sang d’Abraham, à qui nous devons la mère de Dieu ». En même temps les Juifs sont les plus pervers et les plus insociables des êtres. Comment concilie-t-il ces contradictions ? En opposant le Juif mosaïste au Juif talmudiste, et la Bible au Talmud. C’est ainsi du reste que procèdent la plupart des antisémites chrétiens. « C’est le judaïsme et non le mosaïsme qui s’oppose à la réforme radicale des Juifs », dit l’abbé Chiarini dans un mémoire écrit pour servir "de guide aux réformateurs des Juifs [4]".

Toutefois, les antitalmudistes, quelles que soient leurs affinités et leur parenté avec les antijuifs du Moyen Âge, se placent à un point de vue un peu différent. Jadis on relevait surtout dans le Talmud des blasphèmes contre la religion chrétienne, ou bien on y cherchait des arguments pour soutenir la divinité de Jésus-Christ ; désormais les ennemis du livre le poursuivent surtout comme œuvre antisociale, pernicieuse et destructive. D’après eux, le Talmud fait du Juif l’ennemi de toutes les nations, mais si quelques-uns, comme des Mousseaux et Chiarini, sont avant tout poussés, comme les théologiens d’antan, par le désir de ramener Israël dans le giron de l’Église[5], d’autres, comme le docteur Rohling[6], sont plutôt disposés à le supprimer, et le déclarent incapable de servir jamais au bien. Au contraire, car non seulement disent-ils, ses doctrines sont incompatibles avec les principes de gouvernements chrétiens, mais encore il cherche à ruiner ces gouvernements pour en tirer profit.

On conçoit qu’après les bouleversements produits par la Révolution française, les conservateurs aient été appelés à rendre les Juifs responsables de la destruction de l’ancien régime. Lorsque, la tempête passée, ils jetèrent un coup d’œil autour d’eux, une des choses qui dut le plus les surprendre fut assurément la situation du Juif. Hier le Juif n’était rien, il n’avait aucun droit, aucun pouvoir, et aujourd’hui il brillait au premier rang ; non seulement il était riche, mais encore, comme il payait le cens, il pouvait être électeur et gouverner le pays. C’était lui que le changement social avait le plus favorisé. Aux yeux des représentants du passé, de la tradition, il parut qu’un trône avait été renversé et des guerres européennes déchaînées, uniquement pour que le Juif pût acquérir rang de citoyen, et la déclaration des Droits de l’Homme sembla n’avoir été que la déclaration des droits du Juif. Aussi les antisémites chrétiens ne se bornèrent-ils pas à s’indigner des spéculations des Juifs sur les biens nationaux ou sur les fournitures militaires[7], ils leur appliquèrent le vieil adage juridique : fecisti qui prodes. Si les Juifs avaient à ce point bénéficié de la Révolution, s’ils en avaient tiré un tel profit, c’est qu’ils l’avaient préparée, ou pour mieux dire qu’ils y avaient aidé de toutes leurs forces.

Il fallait cependant expliquer comment ce Juif, méprisé et haï, considéré comme une chose, avait eu le pouvoir d’accomplir de telles actions, comment il avait disposé d’une aussi formidable puissance. Ici intervient une théorie, ou plutôt une philosophie de l’histoire, familière aux polémistes catholiques. D’après ces historiens, la Révolution française, dont le contrecoup fut universel, et qui transforma toutes les institutions de l’Europe occidentale, ne fut que le résultat et l’aboutissant d’une séculaire conspiration. Ceux qui l’attribuent au mouvement philosophique du XVIIe siècle, aux excès des gouvernements monarchiques, à une transformation économique fatale, à la décrépitude d’une classe, à l’affaiblissement d’une forme du capital, à l’inévitable évolution des concepts de l’autorité et de l’État, à l’élargissement de la notion de l’individu, tous ceux-là, d’après les historiens dont je parle, se trompent lourdement. Ce sont des aveugles qui ne voient pas la vérité : la Révolution fut l’œuvre d’une ou de plusieurs sectes, dont la fondation remonte à la plus haute antiquité, sectes poussées par un même désir et un même principe : le désir de dominer et le principe de destruction. Ces sectes ont procédé suivant un plan nettement déterminé, implacablement suivi, à la destruction de la Monarchie et de l’Église ; par leurs ramifications innombrables, elles ont couvert l’Europe d’un filet aux mailles serrées et, à l’aide des moyens les plus ténébreux, les plus abominables, elles sont parvenues à saper le trône qui est le seul défenseur de l’ordre social et de l’ordre religieux.

La genèse de cette conception historique se peut facilement trouver. Elle prit naissance sous la Terreur même. La part que les loges maçonniques, les illuminés, les Rose-croix, les Martinistes, etc., avaient prise à la révolution avait vivement frappé certains esprits, qui furent portés à grossir l’influence et le rôle de ces sociétés. Une des choses, qui avait le plus surpris ces observateurs superficiels, avait été le caractère international de la Révolution de 1789, et la simultanéité des mouvements qu’elle avait engendrés. Ils opposèrent son action générale à l’action locale des révolutions précédentes, qui n’avaient agité — ainsi en Angleterre — que les pays dans lesquels elles étaient nées et, pour expliquer cette différence, ils attribuèrent l’œuvre des siècles à une association européenne, ayant des représentants au milieu de toutes les nations, plutôt que d’admettre qu’un même stade de civilisation, et de semblables causes intellectuelles, sociales, morales et économiques avaient pu produire simultanément les mêmes effets. Les membres mêmes de ces loges, de ces sociétés, contribuèrent à répandre cette croyance[8]. Ils exagèrent eux aussi leur importance et ils affirmèrent que non seulement ils avaient, au dix-huitième siècle, travaillé aux changements qui se préparaient, ce qui était la vérité, mais encore ils prétendirent qu’ils en étaient les lointains initiateurs. Ici cependant n’est pas le lieu de discuter cette question ; il nous suffit d’avoir constaté l’existence de ces théories : nous allons montrer comment elles vinrent en aide aux antisémites chrétiens.

Les premiers écrivains qui exposèrent ces idées se bornèrent à constater l’existence d’« une nation particulière qui a pris naissance et s’est agrandie dans les ténèbres, au milieu de toutes les nations civilisées, avec le but de les soumettre toutes à sa domination[9]", ainsi que veut le démontrer le chevalier de Malet, frère du général conspirateur dans un livre peu connu et fort médiocre d’ailleurs. Des hommes comme le P. Barruel, dans ses Mémoires sur le Jacobinisme[10], comme Eckert, dans ses ouvrages sur la franc-maçonnerie[11], comme Dom Deschamps[12], comme Claudio Jannet, comme Crétineau Joly[13], développèrent cette théorie et la systématisèrent, ils essayèrent même d’en démontrer la réalité, et s’ils n’atteignirent pas leur but, ils réunirent du moins tous les éléments nécessaires pour entreprendre l’histoire si curieuse des sociétés secrètes. En toutes leurs œuvres, ils furent conduits à examiner quelle avait été la situation des Juifs dans ces groupes et dans ces sectes et, frappés des analogies que présentaient les rites mystagogiques de la Maçonnerie avec certaines traditions judaïques et kabbalistiques[14], illusionnés par tout ce décor hébraïque qui caractérise les initiations dans les loges, ils en conclurent que les Juifs avaient toujours été les inspirateurs, les guides et les maîtres de la Maçonnerie, bien plus même, qu’ils en avaient été les fondateurs, et que, avec son aide, ils poursuivaient tenacement la destruction de l’Église, depuis sa fondation.

On alla plus loin dans cette voie, on voulut prouver que les Juifs avaient gardé leur constitution nationale, qu’ils étaient encore gouvernés par des princes, des nassi, qui les menaient à la conquête du monde, et que ces ennemis du genre humain étaient en possession d’une organisation et d’une tactique redoutables. Gougenot des Mousseaux [15], Rupert [16], de Saint-André[17], l’abbé Chabauty [18], ont soutenu ces assertions. Quant à M. Édouard Drumont, toute la partie pseudo-historique de ses livres, lorsqu’elle n’est pas tirée du père Loriquet, n’est qu’un démarquage maladroit et sans critique de Barruel, de Gougenot, de Dom Deschamps et de Crétineau Joly[19].

Toutefois, avec M. Drumont, comme avec le pasteur Stoecker, l’antisémitisme chrétien se transforme, ou plutôt, il emprunte à quelques sociologues des armes nouvelles. Si M. Drumont combat l’anticléricalisme du Juif, si M. Stoecker, soucieux de mériter le nom de second Luther, s’élève contre la religion juive destructrice de l’état chrétien, d’autres préoccupations les dominent ; ils attaquent la richesse juive, et attribuent aux Juifs la transformation économique qui est l’œuvre de ce siècle. Ils poursuivent bien encore, dans l’Israélite, l’ennemi de Jésus, le meurtrier d’un dieu, mais ils visent surtout le financier, et en cela ils s’unissent à ceux qui professent l’antisémitisme économique.

Cet antisémitisme se manifesta dès les débuts de la finance et de l’industrialisme juif. Si on en trouve seulement des traces dans Fourier[20] et Proudhon, qui se bornèrent à constater l’action du Juif intermédiaire, agioteur et improductif[21], il anima des hommes comme Toussenel[22] et Capefigue[23] ; il inspira des livres tels que Les Juifs rois de l’Europe et l’Histoire des grandes opérations financières, et plus tard, en Allemagne, les pamphlets d’Otto Glagau contre les banquiers et boursiers juifs[24]. J’ai déjà indiqué du reste les origines de cet antisémitisme économique, comment, d’une part, les capitalistes fonciers rendirent le Juif responsable de la prépondérance fâcheuse pour eux du capitalisme industriel et financier, comment, de l’autre, la bourgeoisie nantie de privilèges se retourna contre le Juif jadis son allié, désormais son concurrent, et son concurrent étranger, car c’est à sa qualité d’étranger, de non assimilé, que l’Israélite a dû l’excès d’animosité qui lui a été témoigné, et ainsi l’antisémitisme économique est lié à l’antisémitisme ethnologique et national.

Cette dernière forme de l’antisémitisme est moderne, elle est née en Allemagne, et c’est aux Allemands que les antisémites français en ont emprunté la théorie.

C’est sous l’influence des doctrines Hégéliennes que fut élaborée en Allemagne cette doctrine des races, que Renan soutint en France[25]. En 1840, et surtout en 1848, elle devient dominante, non seulement parce que la politique allemande la mit à son service, mais parce qu’elle s’accorda avec le mouvement nationaliste et patriotique qui poussa les nations, et avec cette tendance à l’unité, qui caractérisa tous les peuples de l’Europe. Il faut, disait-on alors, que l’État soit national ; il faut que la nation soit une, et qu’elle comprenne tous les individus parlant la langue nationale et étant de même race. Plus encore, il importe que cet État national réduise les éléments hétérogènes ; c’est-à-dire les étrangers. Or, le Juif n’est pas un Aryen, il n’a pas les mêmes concepts que l’Aryen, concepts moraux, sociaux et intellectuels, il est irréductible ; on doit donc l’éliminer, sinon il ruinera les peuples qui l’ont accueilli, et, parmi les antisémites nationalistes et ethnologues, quelques-uns affirment que déjà l’œuvre est faite.

Ces idées, reprises depuis par MM. de Treistchke[26] et Adolphe Wagner en Allemagne, par M. de Schoenerer en Autriche, par M. Pattaï en Hongrie, et, beaucoup plus tard, par M. Drumont en France[27] furent systématisées pour la première fois par W. Marr dans un pamphlet qui eut un certain retentissement, même en France : La victoire du Judaïsme sur le Germanisme[28]. Marr y déclarait que l’Allemagne était la proie d’une race conquérante, celle des Juifs, race possédant tout et voulant judaïser l’Allemagne, comme la France d’ailleurs, et il concluait en disant que la Germanie était perdue. Il mêlait même à son antisémitisme ethnologique un antisémitisme métaphysique, si je puis dire, que déjà Schopenhauer avait professé[29], antisémitisme constant à combattre l’optimisme de la religion juive, optimisme que Schopenhauer trouvait bas et dégradant et auquel il opposait les conceptions religieuses grecques et hindoues.

Mais Schopenhauer et Marr ne représentent pas seuls l’antisémitisme philosophique. Toute la métaphysique allemande combattit l’esprit juif qu’elle considérait comme essentiellement différent de l’esprit germanique et qui figurait pour elle le passé en opposition avec les idées du présent. Tandis que l’Esprit se réalise dans l’histoire du monde, tandis qu’il marche, les Juifs restent à un stade inférieur. Telle est la pensée Hegelienne, celle de Hegel et celle aussi de ses disciples de l’extrême gauche, de Feuerbach, d’Arnold Ruge et de Bruno Bauer[30]. Max Stirner[31] a développé ces idées avec beaucoup de précision. Pour lui, l’histoire universelle a parcouru jusqu’ici deux âges. Le premier, représenté par l’antiquité, dans lequel nous avions à élaborer et à éliminer l’état d’âme nègre ; le deuxième, celui du mongolisme représenté par l’époque chrétienne. Dans le premier âge l’homme dépendait des choses, dans le second il est subjugué par des idées en attendant qu’il les domine et qu’il libère son moi. Or, les Juifs, « ces enfants vieillottement sages de l’antiquité, n’ont pas dépassé l’état d’âme nègre. Malgré toute la subtilité et toute la force de leur sagacité et de leur intelligence qui se rend maîtresse des choses avec un facile effort et les contraint à servir l’homme, ils ne peuvent découvrir l’esprit qui consiste à tenir les choses pour non avenues. » Nous trouvons une autre forme de l’antisémitisme philosophique dans Dühring, une forme plus éthique que métaphysique. Dühring, en plusieurs traités, pamphlets et livres[32], attaque l’esprit sémitique, et la conception sémite du divin et de la morale qu’il oppose à la conception des peuples du Nord, et poussant logiquement jusqu’au bout les conséquences de ses prémisses, suivant du reste la doctrine de Bruno Bauer, il attaque le christianisme qui est la dernière manifestation de l’esprit sémitique : « Le christianisme, dit-il, n’a surtout aucune morale pratique qui, non susceptible de double interprétation, serait utilisable et saine. Par conséquent, les peuples n’en auront fini avec l’esprit sémitique que lorsqu’ils auront chassé de leur esprit ce deuxième aspect actuel de l’hébraïsme. »

Après Duhring, Nietzsche[33], à son tour, a combattu la morale juive et chrétienne, qui selon lui est la morale des esclaves, en opposition avec la morale des maîtres. Les Juifs et les chrétiens, par les prophètes et par Jésus, ont fomenté « la révolte des esclaves dans la morale » ; ils ont fait prédominer des conceptions basses et nuisibles, qui consistent à déifier le faible, l’humble, le misérable et à lui sacrifier le fort, l’orgueilleux et le puissant.

En France, quelques révolutionnaires athées, entre autres Gustave Tridon[34], et Regnard[35], ont pratiqué cet antisémitisme antichrétien qui se ramène en dernière analyse à l’antisémitisme ethnologique, de même que l’antisémitisme métaphysique proprement dit.

Nous pouvons donc réduire les diverses variétés de l’antisémitisme à trois : l’antisémitisme chrétien, l’antisémitisme économique, l’antisémitisme ethnologique. Dans l’examen que nous venons d’en faire, nous avons constaté que les griefs des antisémites étaient des griefs religieux, des griefs sociaux, des griefs ethnologiques, des griefs nationaux, des griefs intellectuels et moraux. Pour l’antisémite, le Juif est un individu de race étrangère, incapable de s’adapter, hostile à la civilisation et à la foi chrétiennes, immoral, antisocial, d’un intellect différent de l’intellect aryen, et en outre déprédateur et malfaisant.

Nous allons maintenant étudier successivement ces griefs. Nous verrons s’ils sont fondés, c’est-à-dire si les causes réelles de l’antisémitisme contemporain leur correspondent, ou s’ils ne sont que des préjugés. Étudions d’abord le grief ethnologique.


  1. Saint-Simon : Du Système industriel, Paris, 1821.
  2. Saint-Simon : Catéchisme des Industriels, Ier Cahier, Paris, 1823.
  3. Gougenot des Mousseaux : Le Juif, le Judaïsme et la Judaïsation des peuples chrétiens (Paris, 1869).
  4. Chiarini : Théorie du Judaïsme (Paris, 1830).
  5. Ce souci du rôle futur des Juifs est exprimé par un livre singulier de M. Léon Bloy : Le salut par les Juifs (Paris, 1892). Dans le volume de documents et de notes qu’il a écrit à la suite de l’ouvrage de Dom Deschamps sur les Sociétés secrètes, M. Claudio Jannet émet cet opinion que les Juifs sont destinés sans doute à ramener le monde à Dieu. C’est tout à fait la vieille croyance théologique.
  6. A. Rohling : Le Juif selon le Talmud, Paris, 1888, traduit de l’allemand.
  7. Je ne veux pas dire par là que les Juifs furent les seuls à spéculer de la sorte ; au contraire, parmi ceux qui spéculèrent, ils furent une infime minorité.
  8. Louis Blanc : Histoire de la Révolution Française, t. II, p. 74.
  9. Recherches historiques et politiques qui prouvent l’existence d’une secte révolutionnaire, son antique origine, son organisation, ses moyens ainsi que son but ; et dévoilent entièrement l’unique cause de la Révolution française, par le Chevalier de Malet, Paris. Gide fils, libraire, 1817.
  10. Barruel : Mémoires sur le Jacobinisme, 1797-1813. Le Père Barruel fut le premier à exposer ses idées, et ceux qui le suivirent n’ont fait à proprement parler que l’imiter et que le continuer.
  11. Eckert : La Franc-Maçonnerie dans sa véritable signification (traduction Gyr., Liège, 1854). — La Franc-Maçonnerie en elle-même (traduction Gyr., Liège, 1859)
  12. Dom Deschamps : Les Sociétés secrètes et la Société', avec une introduction, des notes et des documents par Claudio Jannet, Paris, 1883.
  13. Crétineau Joly : L’Église romaine avant la Révolution, Paris, 1863.
  14. Sur les traditions hébraïques dans la franc-maçonnerie, et sur les rapports de similitude des Maçons et des antiques Esséniens, voir Clavel : Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie, Paris, 1843. — Kaufmann et Cherpin : Histoire philosophique de la Franc-Maçonnerie, Lyon, 1856 et un article de M. Moïse Schwab sur les Juifs et la Maçonnerie, publié dans l’Annuaire des Archives israélites pour l’an 5650 (1889-1890). Voir aussi les divers ouvrages de J.-M. Ragon sur la Maçonnerie (Paris, Dentu)
  15. Gougenot des Mousseaux : loc. cit.
  16. Rupert : L’Église et la Synagogue, Paris, 1859.
  17. De Saint-André : Francs-maçons et Juifs, Paris, 1880.
  18. A. Chabaudy : Les Juifs nos maîtres, Paris, 1883.
  19. Il est à noter que dans la France juive (je veux dire dans les premiers chapitres) M. Drumont ne cite pas une seule fois Gougenot des Mousseaux, ni Barruel, il cite trois fois Dom Deschamps en passant et une fois La Vendée militaire de Crétineau Joly, et cependant il a largement mis à contribution ces écrivains, à moins que ses documents historiques ne lui aient été fournis par des disciples de ceux que je viens de citer, ce qui est bien possible. Il n’est bien entendu question ici que de M. Drumont historien et non de M. Drumont polémiste.
  20. Fourier : Le Nouveau Monde industriel et sociétaire (Paris, librairie Sociétaire, 1848).
  21. On trouve dans Karl Marx, Annales franco-allemandes, 1844, p. 211, et dans Lassalle les mêmes appréciations sur le Juif parasite que dans Fourier et Proudhon.
  22. Toussenel : Les Juifs rois de l’Epoque (Paris, 1847). Toussenel corrobora ce livre par une violente campagne au journal La Démocratie pacifique. Du reste, sous la monarchie de Juillet, le mouvement antisémitique fut très violent et de nombreux pamphlets furent publiés contre les financiers juifs.
  23. Capefigue : Histoire des grandes opérations financières, Paris, 1855.
  24. Otto Glagau : Der Boersen und grundergsschwindel in Berlin, Leipzig, 1876. Les besoins de l’Empire et le nouveau Kulturkampf, Osnabruk, 1879.
  25. Dans les dernières années de sa vie, M. Renan avait abandonné la doctrine des races, de leur inégalité et de leur supériorité ou infériorité réciproque. On trouvera ces théories très nettement et clairement exposées dans le livre, remarquable à bien des points de vue, de M. Gobineau : L’inégalité des races (Paris, Firmin Didot, 1884).
  26. H. von Treitschke : Ein wort uber unser Judenthum. (Un mot sur notre Judaïsme), Berlin, 1888.
  27. M. Drumont est le type de l’antisémite assimilateur qui a fleuri ces dernières années en France, et qui a pullulé en Allemagne. Polémiste de talent, vigoureux journaliste, et satiriste plein de verve, M. Drumont est un historien mal documenté, un sociologue et surtout un philosophe médiocre, il ne peut sous aucun rapport être comparé à des hommes de la valeur de H. de Treitschke, d’Adolphe Wagner et d’Eugène Duhring. Il a cependant joué dans le développement de l’antisémitisme en France et même en Allemagne un rôle considérable, et il y a eu une grande influence de propagandiste.
  28. W. Marr : Der sieg das Judenthum uber das Germanthum, Berne, 1879. M Bourdeau consacre à cette brochure une étude dans le Journal des Débats du 5 novembre 1879.
  29. « Un Dieu comme ce Jéhovah, dit Schopenhauer, qui animi causa, pour son bon plaisir et de gaîté de cœur produit ce monde de misère et de lamentations et qui encore s’en félicite, voilà qui est trop. Considérons donc à ce point de vue la religion des Juifs comme la dernière parmi les doctrines religieuses des peuples civilisés, ce qui concorde parfaitement avec ce fait qu’elle est aussi la seule qui n’ait absolument aucune trace d’immortalité."(Parerga und Paralipomena, t. II, chap. XII, p. 312, Leipzig, 1874.)
  30. Nous reprendrons cela en détail dans notre Histoire économique des Juifs lorsque nous parlerons du rôle des Juifs en Allemagne au XIXe siècle. Voir là-dessus : Hegel, Philosophie du droit ; Arnold Ruge : Zwei Yahre in Paris ; Bruno Bauer : Die judenfrage ; L. Feuerbach : L’essence du christianisme.
  31. Max Stirner, Der Einzige und sein Eigenthum, Leipzig, 1882, p. 22, 25, 31, 69.
  32. Notamment dans Les Partis et la Question juive. Die Judenfrage als Frage der Racenschoedlichkeit.
  33. Frédéric Nietzsche : Humain trop humain ; Au-delà du Bien et du Mal ; La Généalogie de la Morale.
  34. Gustave Tridon : Du Molochisme juif, Bruxelles, 1884.
  35. A. Regnard : Aryens et Sémites. (Paris, 1890).