L’Appel au Soldat/I

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Félix Juven, Éditeur (p. 17-54).

CHAPITRE PREMIER

LA FIÈVRE
EST EN FRANCE ET DANS CHAQUE FRANÇAIS

En octobre 1885. François Sturel apprit le mariage de Mlle Thérèse Alison avec le baron de Nelles, élu député sur la liste conservatrice de la Haute-Marne. Il s’attrista. Il en vint même à souffrir, car dans cette petite ville de Neufchâteau (Vosges), où tout est mort à la nuit tombante, rien ne pouvait distraire ses sentiments, et cet isolement du soir exagère en les concentrant la mélancolie amoureuse et l’impatience d’activité chez un jeune homme de vingt-quatre ans.

Sa mère, inquiète de le voir malheureux, l’engageait à voyager. Il partit pour l’Italie.

Il avait à se plaindre d’une femme, aussi éprouva-t-il la beauté des objets et de la nature avec plus de sensibilité.

Dans son premier enthousiasme, il se traitait de barbare et croyait jusqu’alors n’avoir pas vécu. Du moins en usant sa première fougue à des aventures parisiennes s’était-il mis en meilleur état pour interprêter ces grands lieux communs de l’Italie septentrionale. La plupart des jeunes gens sont d’abord des chiens fous qui bondissent, caressent, aboient, sans ressentir rien que le plaisir de se dépenser. Il faut élaguer en soi bien de la broussaille, pour que notre bel arbre propre puisse étendre ses racines, se nourrir de toute notre vie et couvrir de ses branches dans l’univers la plus grande surface.

Sturel parcourut durant les hivers de 85-86 et de 86-87, la Lombardie, la Toscane, la Vénétie, que l’homme du Nord ne devrait jamais visiter que vêtu d’un cilice, car s’il néglige de contrarier leurs délices par quelque souffrance volontaire, comment plus tard s’accommodera-t-il de son aigre patrie ? Il ne voyageait pas pour goûter du vin et des filles. Sous un ciel si puissant, des paysages qui font contraste lui dirent chacun leur mot. Parmi ces climats physiques et moraux qui le saisissaient, ce touriste solitaire évolua. La nature, l’art et l’histoire lui violentèrent l’âme.

C’est dans l’histoire que peuvent s’aguerrir des êtres trop susceptibles pour se mêler d’abord aux spectacles de la vie. Celle-ci, en devenant la mort, leur semble s’épurer ; du moins, elle se dépouille : simplifiée et fixée, elle fait un plus facile objet d’études. La branche qui pourrit dans une tourbière laisse après des siècles l’empreinte délicate et nette de toutes ses nervures entre deux feuilles de schiste. Plus immédiatement que Paris, Pise et l’intacte Sienne nous rendent nationalistes. Il semblait à Sturel qu’il eût été vivifié d’une forte et utile activité dans l’étroit horizon d’une ville autonome, en combattant pour le bien-être et avec l’admiration de ses concitoyens. L’ardeur d’un jeune homme supplée au manque d’érudition. Etayé par Sismondi et Burckhardt, celui-ci éleva son intelligence à la hauteur de ces dramatiques souvenirs, et aucun divertissement n’eût à l’égal de l’histoire ravi et rempli son âme, s’il avait été en possession des principes nécessaires pour la comprendre abondamment.

Guidé par un grand esprit, il eût aussi dès ce moment entendu l’architecture, où l’on saisit le mieux que l’art même est un produit social. Dans l’édifice, l’individuel ne peut pas durer comme tel et ne vaut que s’il s’harmonise à un ensemble d’efforts dont la totalité seule réalise l’idée architecturale. — Mais peut-être convient-il que chacun passe par les lentes étapes de la culture. Dans son premier contact avec ces grands pays italiens qui nous offrent à chaque voyage des aspects nouveaux, ce jeune homme, faute d’éducation spéciale, jugeait seulement avec des sensations. Il apportait une âme d’un tel style qu’il sentit surtout les peintres pathétiques, ceux-là qu’aimaient Byron, Stendhal, et que notre époque dédaigne, en attendant qu’un nouveau flot les remette à la mode, il se détourna des pauvres artistes, en réalité bons pour les archéologues, qui expriment gauchement leurs âmes très humbles sur lesquels des délicats, suivis par des niais, se penchent avec une complaisance analogue à celle de Marie-Antoinette trayant les vaches et paissant les moutons.

Un Sturel, jeune, âpre et avide, prouve sa sincérité quand il sacrifie jusqu’à l’injustice l’honnête labeur des Griotto à l’élévation et à la puissance du Dominiquin, à la vigueur et à la grâce tendre du Guerchin, dans leurs chefs-d’œuvre. La mode ne veut plus distinguer chez ces illustres méconnus que de la rhétorique et, dans une coloration brunissante, des gestes emphatiques. C’est qu’aux sentiments qu’ils expriment peu d’âmes aujourd’hui font écho. Dans la gent moutonnière des amateurs, l’un possède l’âme bêlante d’une petite femme qui croit que l’art, ce sont des chapeaux bien choisis, et l’autre, de goût anglais, flamand ou florentin, ne s’élève pas jusqu’à comprendre que, pour des natures sensibles à l’héroïsme, l’artificiel n’est point à la Sixtine, mais chez les magots et chez les suaves. Honneur aux peintres qui peignirent l’action de l’énergie et de l’enthousiasme ! Ils ne craignirent point de manquer à la nature, ni de paraître savants, ni de nous attaquer par des émotions fortes ; ils cherchaient à nous donner le poids des grandes âmes.

À Bologne, Sturel rêva de cette académie que fondèrent les Carrache, où l’on analysait les caractères individuels des génies du passé pour s’efforcer ensuite de les retrouver et de les accorder. Cette école d’analyse et de volonté s’appela d’abord les desiderosi, « ceux qui regrettent la perfection des anciens », puis les incamminati, « ceux qui s’acheminent vers cette perfection ». Peut-être le jeune voyageur versait-il dans ces mots, desiderosi, incamminati, ses propres pensées ; incapable d’apprécier la valeur technique des morceaux, il reconnaissait chez les Bolonais l’expression picturale de ses désirs violents qu’exagérait encore l’Italie.

Qu’il s’occupait peu de suivre le déroulement des arts et des civilisations italiennes, à la manière du naturaliste qui parcourt dans une série le développement et la transformation des formes et des organes. Le plus subjectif des hommes, il ne se désintéressait de soi-même qu’en faveur de rares personnages avec qui il se croyait d’obscurs rapports. Ses préférences allaient à ceux qui, par une maîtrise magnétique, deviennent un point de ralliement et font produire le maximum à leurs compagnons. Dans ce qui subsiste de la sombre Pinéta de Ravenne, il évoqua le masque accentué de Dante, qui s’y promena fréquemment de 1316 à 1321, tandis qu’ayant dépassé la cinquantaine il ramassait dans sa Comédie, avec une incomparable puissance plastique, ses haines, ses espérances et sa doctrine. Il y sentit mieux encore les souvenirs de Garibaldi : au début de septembre 1849, ce grand condottiere et patriote, traqué par une flottille autrichienne, dut se jeter, avec les cinq barques qui portaient sa femme, ses enfants et ses meilleurs fidèles, sur la plage de Masola ; les fugitifs, sous les pins de Ravenne, subirent une telle misère qu’au troisième jour sa jeune femme, enceinte, Anita, la Brésilienne, mourut sur ce sol infesté de vipères. — Voici bien une nature pour Sturel ! de grandes ombres flottent dans l’air, le vent soulève de la poussière tragique.

Dans certaines îles sans annales, où les foyers préhistoriques demeurent encore a fleur de terre, l’eau, le lait, les œufs, tout est cru, sans saveur. Sur ce sol trop neuf, que n’ont point fait des cadavres, l’homme ne peut rien trouver que d’insipide. Il faut le goût de la cendre dans la coupe du plaisir. Pour s’arrêter au plus beau paysage, Sturel y veut des tombes parlantes.

Il lit à Turin la vie d’Alfieri, la Chartreuse à Parme, Byron à Gênes, d’où ce glorieux énergumène vogua vers la Grèce ; et loin de faire des objections à ces grandes pensées qui ne dorment jamais, il les adopte, encore qu’il ne trouve point un objet réel à leur proposer. Ce jeune homme excitable ne peut entendre sans s’émouvoir à son tour ce que dit Alfieri : que souvent, à la lecture d’un beau trait, il se levait tout hors de soi et des pleurs de rage et de douleur dans les yeux, à la seule idée qu’il était né « dans un temps et sous un gouvernement où rien de grand ne pouvait se faire ou se dire, où l’on pouvait tout au plus sentir et penser stérilement de grandes choses ».

En Italie, pour un jeune homme isolé et romantique, c’est Venise qui chante le grand air. À demi dressée hors de l’eau, la Sirène attire la double cohorte de ceux qu’a touchés la maladie du siècle : les déprimés et les malades par excès de volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand, Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures beautés imaginaires. Par une nuit sans lune, Sturel gagna son hôtel sur le Grand-Canal, et, dès l’aube, pour contempler la ville, il écartait les rideaux de sa fenêtre avec autant d’énervement qu’il en avait jamais eu à dénouer les vêtements d’Astiné Aravian.

Un jour de l’hiver 87, comme il parcourait la triste plage du Lido, il arrêta son regard intérieur sur les personnages fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour les existences normales. Quand nous trouvons un lieu tel que les grands hommes le connurent et que nous pouvons nous représenter les conditions de leur séjour, ces réalités, qui pour un instant nous sont communes avec eux, nous forment une pente pour gagner leurs sommets : notre âme, sans se guinder, approche de hauts modèles qu’elle croyait inaccessibles, et, par un contact familier de quelques heures, en tire un durable profit.

C’est ici qu’en 1790 Goethe ramassa un crâne de mouton et entrevit pour la première fois que toutes les différences de structure entre les espèces animales peuvent être ramenées à un seul type anatomique, que des causes variées modifient. Mais Sturel, aux lieux mêmes où Goethe apprit d’un mouton les procédés de la nature, ne sait pas écouter ce génie qui le soumettrait aux lois naturelles. Il s’enivre, au contraire, de Byron qui, sur ce sable, passa d’innombrables heures à faire galoper ses chevaux. Byron s’était volontairement arraché à sa sphère pour courir vers un avenir, vers un univers meilleurs : il ne put trouver où se fixer, moralement ni physiquement. Dans ses frénésies vénitiennes, il cherchait à fatiguer son âme. Quelle grandeur morale ! pense le naïf Sturel ; il se détruisait, plutôt que d’abaisser, en acceptant les réalités, l’impossible idéal qu’il entrevoyait. À la façon des grands artistes auxquels on dénonce des parties répréhensibles de leur œuvres, Byron, interrogé sur cet emploi de son existence, pourrait répondre : « J’ai agi de cette manière à mon grand regret et contre ma haute conception de moi-même ; cependant je m’y suis résolu, parce que, dans les circonstances données, c’était encore ainsi que je m’en rapprochais le plus. »

Sturel trouve au Lido d’illustres prédécesseurs qui justifient sa complaisance. « J’errais où tant de fois avait erré lord Byron, écrit Chateaubriand. Quels étaient ses chants, ses abattements et ses espérances ? » Sur le monticule le plus élevé de ce sable, en octobre 1829, par un soir de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz, appuyé contre un arbre, eut une belle vision mystique. Il arrivait de Weimar ; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait pénétré et le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut ; elle le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer sa vie extérieure à sa vie intérieure, son action à sa parole, et, laissant là toute humaine habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme il disait, sur la volonté divine.

Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des angélus de Venise, tendent à commander des actes aux âmes qui les interrogent. Mais Sturel, bien capable, avec son érudition de poète, d’évoquer la troupe des immortels qui mirent leur empreinte sur ces nobles solitudes, saisissait mal leur principe d’activité. Il les sortait du temps et de l’espace et leur prenait seulement ce qui pouvait favoriser son exaltation. Le long de l’histoire il s’attachait aux héros sans distinguer les circonstances qui les firent tels. Et dans son existence au jour le jour, guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes, comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres où elles trouveront leur nourriture propre, il s’orientait toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts.

Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à s’ébranler. Au croiser d’un enterrement, sur le Grand-Canal, son gondolier l’émeut, qui pose sa rame et dit : « C’est un pauvre qu’on enterre ; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents francs : il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique, pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il était très connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime entendre la musique. Les voilà qui partent par un petit canal. Adieu ! Il a fini avec les sottes gens !… À droite vous avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant au Mont-de-Piété… Ici le palais du comte de Chambord, racheté par le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild. »

Cette façon ardente et poétique de sentir la vie, comme elle fait la supériorité de quelques rares esprits, saurait aussi entraîner leur ruine. Un des plus redoutables événements dans une embarcation, c’est qu’un chargement mal assujetti rompe ses chaînes d’amarrage. Des marchandises jusqu’alors précieuses, brutalement balancées de droite et de gauche, deviennent un implacable ennemi intérieur : elles rompent l’équilibre et brisent les cloisons. Son âme lourde de richesses, si elle vagabonde, pourrait chavirer Sturel.

Après Venise, les heures de sécheresse, bien connues des voyageurs, se multiplièrent pour ce jeune homme : devant des œuvres riches de matière, habiles d’exécution et qui révèlent des efforts sans bassesse, il se surprenait à bâiller. Alors, naturellement doué pour l’analyse, il pensait : « Pourquoi moi, qui suis impartial et même bienveillant pour cet artiste que je viens étudier de si loin, ne puis-je le trouver beau et parfait ? Parce qu’il ne satisfait aucun des besoins que j’éprouvais avant de le connaître, et il ne sait pas m’en créer qu’il contente. Mais moi-même, à quelle nécessité est-ce que je réponds ? Et que servira-t-il de me sculpter beau et parfait, si dans l’Univers rien ni personne ne m’attendent pour que je me prouve comme tel ! » Arrivé à ce point, il se serait mis volontiers à parcourir les terres et les mers pour rencontrer l’occasion qui fait les héros. Le monde moderne, que ne sillonnent plus les Chevaliers errants, connaît « celui qui veut agir ». Avec toute la noblesse qu’on voudra, Sturel se créait un état d’âme d’aventurier.

Il alla dans la Haute-Italie et dans la région des Lacs mettre en ordre ses sensations. Les prairies lombardes, sillonnées de canaux, fertiles en arbres frissonnants, nous présentent ces paysages que les maîtres peignirent dans leurs fonds de tableaux où l’amateur mal renseigné les prendrait pour une échappée sur le rêve. Mais les agitations de Sturel, qui au Lido n’avait pas entendu Gœthe, l’empêchèrent encore de comprendre cette féconde leçon de réalisme : il méconnut que tout être vivant naît d’une race, d’un sol, d’une atmosphère, et que le génie ne se manifeste tel qu’autant qu’il se relie étroitement à sa terre et à ses morts.

Dès avril, la lumière, les fleurs, le bruissement des barques sur l’eau miroitante, tous ces espaces qui nous serrent le cœur, tous ces silences qui crient d’amour, composent, sur ces vallées de Côme, un orchestre magnifique par ses moyens d’expression, un tourbillon délicieux d’harmonie, un pur lyrisme qui magnifie nos bonheurs, nos malheurs, chacun de nos sentiments précis, et qui les élève, comme une créature à qui les dieux tendent les bras, hors du temps et de l’espace. Par un temps favorable et au début d’un séjour, chaque minute y prend un caractère d’immortalité ! Le printemps à Côme, à Cadenabbia, à Bellagio, sur le vieux port de Pallanza, Belgirate, à Lugano, c’est de la pure lumière vibrante c’est le chant qu’entendit le rossignol de Tennyson : « La chanson qui chante ce que sera le monde quand les années seront finies. »

Au coucher du soleil, un jour, dans le chemin romanesque qui de la Ville Serbelloni fait balcon sur le lac, François Sturel rencontra Mme de Nelles, qu’il salua et qui ne l’arrêta pas. Elle prétexta un malaise pour demeurer seule ces temps-là. Elle ne trouvait pas auprès de M. de Nelles son rêve, c’est-à-dire le sentiment le plus passionné joint à la plus grande pureté morale. Dans ce beau pays, cette petite fille eût voulu être heureuse par l’amour. M. de Nelles, d’âme plus que médiocre et qui continuellement calculait et supputait, ne faisait pas un but convenable aux élans de ce cœur surexcité. Un amant Idéal, que l’amante le définisse ou non, c’est un jeune héros, joyeux et grave, fort et optimiste, animé d’un enthousiasme désintéressé pour un objet d’ordre général, pour la patrie, pour l’art.

Plus que dans les villes, où les plaisirs grossiers de son âge pouvaient le distraire de sa vraie nature, Sturel, sur ces rives harmonieuses, bientôt exaspéra ses nerfs. Son cœur, mal à l’aise parce qu’il manquait d’occasion de se contracter, se hâta de souffrir à la rencontre de Mme de Nelles. Elle passa, cette femme de vingt-deux ans, avec la marche souple et puissante d’un animal. « Comme le mariage l’a transformée ! » pensait douloureusement Sturel. Il se représentait M. de Nelles heureux, comblé par la vie, mêlé aux affaires publiques, en position de jouer un rôle, autorisé à vivre enfin ! Il ne le jalousait pas, mais il souffrait d’une noble envie à errer inactif, inconnu, parmi les choses du passé.

Mme de Nelles et François Sturel voyaient autour d’eux le même vide : celui-ci, pour n’avoir point trouvé d’autre emploi à son énergie que sa conservation personnelle ; celle-là, pour n’être invitée qu’à la conservation de l’espèce.

Le soir de cette rencontre, Sturel sentit avec force la privation d’entretiens sympathiques. De sa chambre, dont la fenêtre ouverte laissait entrer le doux clapotis des vagues, il écrivit à son ami Rœmerspacher une longue lettre où il racontait son voyage.

En 1880, sept années avant ces événements, Rœmerspacher, sortant du lycée de Nancy, se croyait des dispositions pour les recherches scientifiques, et il pensa les satisfaire à la Faculté de médecine. Il y trouva d’excellents maîtres et une série d’examens gradués de façon à offrir aux malades des garanties, mais non pas, à proprement parler, le goût ni l’esprit de la science. Il souffrait confusément de ce manque. Il fit un grand pas, un jour que par hasard, dans l’été de 1885, il pénétra à l’École des Hautes-Études. Dans ces petites salles de la vieille Sorbonne, il entendit des maîtres, les Jules Soury, les Thévenin, soumis à l’idée de développement dans la nature et dans l’histoire, qu’une conversation avec M. Taine lui avait permis d’entrevoir. Sous leur influence, il désira couper sa médecine par un séjour en Allemagne. Mais son grand-père, le chef de la famille, un patriote et surtout un Lorrain réaliste, n’admettait pas qu’un Français pût profiter chez l’ennemi. Et puis pourquoi interrompre des études en faveur de travaux sans objet déterminé ? « Ouand on monte dans une barque, disait-il toujours, il faut savoir où se trouve le poisson. » Sur les entrefaites, ce témoin de la vieille France, honoré dans tout le canton de Nomeny (Meurthe-et-Moselle), mourut : il laissait à son petit-fils une rente de trois mille francs. — Que dans leur vie intérieure Rœmerspacher et Sturel élèvent parfois une action de grâces vers la suite des ancêtres laborieux qui leur constituèrent cette petite aisance indispensable pour la grande culture !

C’est en Allemagne que Rœmerspaclicr reçut la lettre de Sturel, et il lui répondit :

« Mon cher ami.

« J’ai lu avec un grand intérêt les sentiments qu’éveillent en toi ces pays que tu parcours. De nous deux le plus artiste, le plus impressionnable, tu enregistres ce qui m’échapperait. Quand même je visiterais l’Italie, sur certains points j’en aurais une impression moins exacte qu’à te lire ; et, par exemple, il faut que je te voie admirer Garibaldi, pour comprendre comment tout ce peuple, et l’aristocratie anglaise, et certains républicains français, ont pu s’enthousiasmer pour un homme que j’appellerais un fantoche. De même, quand tu admires le Dominiquin, le Guerchin, j’apprends une fois de plus qu’il n’y a pas d’absolu, que cela même qui nous paraît le plus certain est relatif. On peut donc se plaire devant les Bolonais ! Et comme je te connais, je vois à peu près les conditions intellectuelles d’un tel goût, allons, laisse-moi dire d’une telle aberration.

« À mon tour, je voudrais t’exposer avec précision ce que je ressens. Tu connais ma manière, je suis systématique, je demeure dans mon sillon, mais il me semble que je puis creuser profondément et longtemps. Depuis dix-huit mois, j’ai travaillé « comme un bœuf », ainsi que disent les étudiants allemands. Je sens mes épaules s’élargir, mes reins se fortifier, et ce m’est une joie prodigieuse de pouvoir me tenir longtemps en arrêt sur le même objet, sans le perdre du regard, de façon à inspecter le plus grand nombre possible des plans dont la série indéfinie le traverse. Mon labeur est favorisé par la vie que j’ai cru devoir me faire. Les jeunes Allemands que je coudoie sont fort courtois, mais, comme Français, j’ai voulu vivre en « sauvage » ; c’est le nom de ceux qui n’appartiennent à aucune association, et, appliqué à mon cas, ce terme doit recevoir sa pleine signification. Enfin, tu me comprendras si je t’exprime que je suis dans une période héroïque.

« Tu sais que je lisais l’allemand comme le français. D’abord, à Heidelberg, j’ai suivi les sermons, les théâtres, tout ce qui pouvait faire mon oreille habile. Les cours s’ouvrirent ; je leur demandais de m’introduire aux études historiques ; ils furent pour moi exactement ce qu’est l’ouverture dans un opéra de Wagner : l’auditeur y entend, exprimés par des thèmes musicaux sommaires, tous les motifs essentiels de l’action qui va se dérouler. J’ai trouvé dans cette université l’atmosphère générale que j’avais pressentie et j’ai passé en revue superficiellement tout ce que je me propose d’acquérir. J’entendais fermenter les idées. J’étais venu pour apprendre à bien voir les phénomènes sociaux, pour embrasser la complexité de leurs données et pour suivre leurs transformations. Tous ces professeurs ont un esprit commun ; ici, on respire l’évolution. Je ne puis pas t’expliquer combien ce mot et son cortège d’idées remuent tout mon esprit. À qui dois-je cette sensibilité ? Dans cette atmosphère de vague qu’avaient alors nos pensées et qu’à gardée pour moi la classe de Nancy, revois-tu certain jour où Bouteiller nous disait, avec une gravité d’accent presque douloureuse, la modification incessante des choses qui passent comme les flots, et commentait la parole d’Héraclite : « On ne saurait descendre deux fois dans le même fleuve. » Cette poésie s’est attachée aux racines de mon être, et la moindre excitation suffit à faire réapparaître sa puissance. Quand, au square des Invalides, M. Taine me montra son arbre et que je conçus ce sage lui-même comme un animal périssable, j’eus des larmes dans les yeux.

« Les Allemands disent que les Français sont des hommes qui n’envisagent les choses que d’un seul aspect. Si ce sont nos vieilles habitudes, je suis bien capable d’en sortir. C’est peut-être que je n’ai pas beaucoup de goût littéraire et que trop de clarté me répugne, mais je trouve mon bien-être, et une volupté, dans l’effort de tenir à la fois sous ma pensée une quantité de plus en plus considérable de faits.

« Je ferais mauvaise figure chez nous à un examen universitaire ; ma mémoire n’est guère chargée, je ne sais pas grand’chose ; mais eux, les professeurs de l’Université qui me feraient quinaud, savent-ils rattacher une question à une autre et « conditionner » les phénomènes ? C’est à quoi je me dresse ici.

« Après mes six mois d’initiation générale, j’ai suivi, à Berlin, d’où je t’écris, les cours durant une année, : non pas pour emmagasiner de l’histoire, du droit, de l’économie politique, mais pour me former à la pratique de la méthode d’investigation en histoire. C’est très hygiénique. J’apprends par quelle discipline on découvre, on purifie, on met en œuvre les documents. Ce sont des études patientes, dures et fortes. Elles me dégoûtent des ornements littéraires, des affirmations oratoires et de tous ces matériaux qui pourriront. Je suis amoureux de la sécheresse. Entends-moi bien, Sturel, ce que j’apprécie, ce n’est pas le résidu de vérité qui nous reste dans la main au terme de nos minutieuses opérations de critique, c’est la méthode elle-même, car elle me donne l’habitude d’éliminer de mes jugements mille éléments puérils d’erreur.

« Nous avons à la Sorbonne des gens d’un talent énorme qui composent une leçon comme pas un maître ne ferait à Berlin. Rien de plus éloigné de la manière scientifique allemande que cette façon autoritaire et éloquente de présenter des notions. Les maîtres ici travaillent devant nous, ils attaquent directement les sources, ils nous mènent sur le tas, à pied d’oeuvre, et si telle question dans son état actuel demeure en suspens, ils marquent le point d’interrogation. Quand ils ont délimité une lacune et bien fait voir l’ignorance où l’on est, ils pensent n’avoir jamais mieux prouvé leur vraie qualité de savants.

« Le pédantisme germanique, très visible dans certaines formes, n’atteint pas le fond. Notre professeur, deux fois par semaine, nous reçoit chez lui. On cause sans cliquetis de mots. « Voilà, nous dit-il, jusqu’où l’on a mené telle question. Elle est abandonnée depuis tant d’années, parce que sur tel point on perdait pied. Voyez si dans l’état de la science on pourrait avancer d’un pas. Examinez si de nouveaux documents ont été mis à jour, si le sens et la crédibilité des anciens peuvent être fixés avec plus de certitude. Travaillez, et dans trois semaines, vous m’en parlerez. » Au jour dit, l’élève énonce ses résultats, sur le ton libre de la conversation. Le professeur, qui a rassemblé ses notes, réplique : « Ceci est très bien, mais vous ne tenez pas compte de cette objection, vous n’avez pas consulté ce récent catalogue. » De telles séances, où tout est familier, sont magnifiques de liberté et de méthode. C’est le fin du fin de la science. On arrive aux points extrêmes, à l’instant où la respiration s’arrête. Nous faisons là de la grande psychologie. Voir un homme absolument désintéressé qui ramasse tous les documents, contrôle leur authenticité, pèse leur poids moral et, de tâtonnement en tâtonnement, circonscrit toujours son enquête jusqu’à toucher enfin, par la plus délicate approximation, le point névralgique ! Ah ! tu ne sais pas ce que j’y gagne de solidité, d’intelligence impersonnelle. C’est le plaisir de sortir de soi. Je sens mon visage perdre toute jeunesse, gagner de la gravité, comme si je savais commander à des hommes.

« Au sortir d’Italie, tu déclarerais immondes les brasseries où ces étudiants se plaisent et dans lesquelles le propriétaire maintient volontairement la saleté pour que les consommateurs se sentent bien à leur aise. C’est entendu : à l’exception de quelques têtes qui font sommet, cette masse allemande n’a pas l’imagination délicate ni le goût noble. D’autre part, tu serais tenté de me dire avec les écrivains français que l’âge d’or allemand se termina en 1847 et qu’on descendit rapidement en plein âge de fer, pour atteindre en 1870 le bas de la pente. Pour moi qui débarque de France dans une Université, l’Allemagne intellectuelle, c’est le bloc de ses poètes, philosophes, historiens et hommes d’État depuis un siècle. Ce serait puéril d’admettre que le fil de son développement cassa vers 1870. Par des effets d’un ordre différent, elle manifeste la même tradition. L’admirable branchage philosophique, historique, juridique issu du tronc hégélien est encore plein de sève.

« Te représentes-tu ces jeunes gens, au milieu de qui je vis ? Âgés de vingt-quatre à vingt-huit ans, déjà des travailleurs éprouvés, avec de la droiture et du sérieux dans l’effort, ils semblent des internes en histoire. Les mieux doués eux-mêmes ne se préoccupent pas, comme ce serait chez nous, d’inventer chacun leur système ; on ne les a pas dressés à soutenir indéfiniment, avec la logique la plus irréprochable, les choses les plus absurdes ; ils cherchent partout, sous les mots et sous les opinions, le terrain solide des faits. Quoique je borne ici ma curiosité aux matières de l’enseignement, je suis bien amené à voir qu’en dehors même de leur études ils portent ce besoin, cette habitude de se tenir en contact avec la réalité. C’est une disposition héréditaire qui a créé leur méthode de travail, mais cette méthode ajoute à ce réalisme inné.

« Je me figure que, dans ce milieu allemand, on aurait pu tirer parti de Racadot et de Mouchefrin ; on n’aurait pas mis dans leurs têtes qu'ils devaient se mépriser s’ils n’étaient pas les rois de Paris. Ici, on trouve constamment ce qu’on ne voit pas chez les Parisiens et, en conséquence, de moins en moins chez les Français : l’alliance étroite de la discipline et de l’indépendance chez un même être. Dans l’ordre de la spéculation, ce sont des esprits aussi libres que possible ; dans l’ordre des choses pratiques, ils sont caporalisés. Ils marchent dans le rang, chaque fois que ce n’est pas l’objet actuel de leurs études de rechercher s’il faut obliquer à droite ou à gauche.

« Pour ces Allemands disciplinés et indépendants, extrêmement audacieux d’idées et attachés à la réalité, tout ce qui existe est vrai, tout est bien à sa place. Leur intelligence et leur goût obstiné des faits leur en donnent le respect. C’est bon aux Français dans leurs fièvres, avec leur excitabilité, d’invoquer ce qui doit être. Un Allemand pense au contraire qu’il faut se laisser modifier et façonner par ce qui est. À notre idée bien française, que la volonté libre est l’essence de l’homme, que par ses décrets elle peut refaire la société, l’Allemagne oppose la loi de continuité et le déterminisme universel.

« C’est très important, ces théories philosophiques et historiques du droit, parce que chacun, gouvernement ou individu, y trouve un mobile ou sa justification.

« Pour toi, mon cher Sturel, ce que je dis du génie allemand demeurera une chose verbale, une notion. Moi, c’est ma vie intérieure, toute ma tranquillité, que je joue ici. Je reconnais la puissance, la sincérité des âmes allemandes ; elles m’engagent dans une grande voie qui me sort de l’artificiel, me conforme à la nature. Et puis voilà que je les entends, au nom de principes que j’allais adopter, conclure avec logique à des arrêts qui m’épouvantent. J’ai rencontré ici le platane de M. Taine à des milliers d’exemplaires. Au lieu de l’arbre joyeux qui m’engageait à aimer la vie, c’est une sombre forêt où d’affreux abattements succèdent à d’inoubliables ivresses. Les grands chênes de Germanie me disent : « Nous sommes le résultat d’un triage de la nature ; le droit de vivre, nous l’avons conquis et nous le conquérons chaque jour par les lois brutales et fatales de la force. Tous les problèmes de justice sont réduits à un problème de mécanique : la société est un système de forces où le vaincu au demeurant a toujours tort. Le fait accompli constitue le droit. »

« Je ne puis nier ces vues morales et sociales où mènent des méthodes auxquelles j’adhère passionnément, mais quoi ! faut-il y trouver la condamnation de notre pays ? Conception du droit et de l’histoire, théorie de l’État, tout ce que l’on enseigne autour de moi à l’Université de Berlin tend à réclamer pour l’Allemagne la suprématie universelle. Mais alors si de telles doctrines doivent me contraindre à de tels aveux, mon pauvre grand-père avait une juste prescience de refuser que je vinsse en Allemagne !

« J’ai beaucoup souffert, mon cher Sturel, jusqu’au jour mémorable dont je veux te raconter la crise.

« La veille du 1er mai 86, avec une bande d’étudiants, je suis allé dans le Hartz pour lire Faust sur le Brocken durant la nuit de Walpurgis. Ai-je eu raison de me laisser tenter par le haut caractère de cette excursion classique et de quitter ma solitude ? Tu m’approuveras au détail de cette scène où sur les hauteurs, j’ai fait reconnaître à nos adversaires la légitimité d’une image que naïvement ils niaient.

« Le 30 avril après-midi, nous montâmes en file la montagne ensorcelée et nous récitions les vers de Faust : « Que sert-il d’abréger le chemin ?… Se couler dans le labyrinthe des vallées, puis gravir les rochers d’où la source éternelle jaillit et se précipite, c’est le plaisir qui assaisonne une pareille promenade. Déjà le printemps se réveille dans les bouleaux. Déjà même les pins le ressentent : n’agirait-il pas aussi sur nos membres ? »

« Quand nous sortîmes des bois sur la bruyère dénudée, nous disions : « Nous sommes entrés dans la sphère des songes et des enchantements. » Et en atteignant l’hôtel du sommet, chacun, par-dessus son épaule, répétait à son camarade : « Tiens-toi ferme au pan de mon manteau… Voici dans le centre une hauteur, d’où l'on voit avec étonnement Mammon resplendir dans la montagne ». Il y avait en vérité de magnifiques oies qui resplendissaient devant nos yeux et nos narines de marcheurs affamés.

« Notre dîner se prolongea indéfiniment, car il ne fallait pas songer, dans la tempête qui sévissait dehors, à surprendre les sorciers réunis sur la bruyère où ils traînent les possédés. Le seigneur Uriel, la sorcière, le bouc, la vieille Baulo sur sa truie, Lilith et les autres, n’auraient pas manqué de nous précipiter dans les profondes vallées que surplombe le Brocken. Nous nous attachions à la table pour nous conformer aux conseils de Méphistophélès : « Accroche-toi aux aspérités de la roche, sinon l’orage te renversera dans le fond de ces abîmes. Un brouillard obscurcit la nuit. Entends ces craquements dans les bois ! Les hiboux s’envolent épouvantés. Entends éclater les colonnes des palais toujours verts, et les gémissements, le fracas des rameaux, le puissant murmure des tiges, les cris et les plaintes des racines ! Dans leur chute effroyable, confuse, les arbres se brisent les uns sur les autres, et à travers les gouffres jonchés de débris sifflent et mugissent les airs. Entends-tu ces voix sur la hauteur, au loin et dans le voisinage ? Oui, tout le long de la montagne, un chant magique roule avec fureur. »

« Excuse ces citations. Puisque je veux l’expliquer à quelles forces de la pensée allemande j’ai réussi à m’arracher, c’est bien le moins que je ne dissimule pas ses beautés dont je suis tout plein. Le Faust de Gœthe est vraiment une conception solide, enracinée dans la réalité, libre jusqu’à l’audace, disciplinée jusqu’au traditionalisme, et qui restera dans la construction humaine comme un témoin de la conscience allemande. Tout cet acte fameux de Walpurgis, où Gœthe a utilisé les vieilles traditions de la sorcellerie du seizième siècle, nous le récitâmes à haute voix. Nous jouions au naturel la scène « la Taverne d’Auerbach, à Leipzig », quand de joyeux étudiants philosophent et chantent, le verre en main. Mes compagnons affirmèrent que l’Allemagne représente l’Esprit universel, l’Idée absolue et la Puissance absolue, et revenant à plusieurs reprises sur des détails de leur pensée, ils s’exprimèrent de façon a me bien convaincre de leur opinion sur la France. Ils tiennent notre décadence pour un fait, car l’instinct d’expansion et la force d’absorption allemands se sont montrés supérieurs en 1870. Convaincus qu’un homme formé aux méthodes scientifiques ne peut pas s’offenser d’une constatation et qu’en m’indignant je serais aussi fol qu’un vieillard qui veut nier son âge, ils célébraient le Pangermanisme.

« Il ne m’appartenait pas d’interrompre dans un lieu classique de la pensée allemande leur délire patriotique, mais je dus les quitter. Les turbulents convives dont parle Méphistophélès n’étaient pas sur la bruyère, mai» autour de la table. Je remontai dans ma chambre. Elle était froide, en dépit du feu que j’allumai. Aigri par les discussions, offensé par l’éclat de leur force et de leur jeunesse, je me sentais seul avec la France. Je pensais à tous nos camarades, a Bouteiller, à toi, mon cher Sturel, et je cherchais à raffermir ma confiance ébranlée par la sincérité de l’orgueil germanique. Les vents de la nuit ne cessèrent pas de tournoyer sur l’hôtel, d’où leur répondaient les refrains et les « hoch ! hoch ! » des étudiants. Ne pouvant pas dormir dans cette double tempête, je surveillais à travers les vitres la naissance du soleil.

« Il apparut sans splendeur dans un ciel à bandes sombres. Aussitôt mes compagnons, en me plaisantant sur mon sommeil, vinrent frapper à ma porte pour que nous assistions à la déroute des sorciers. Dans un jour encore incertain, parmi les blocs de granit qui parsèment ce sommet, nous nous orientâmes à la recherche du « spectre du Brocken ». Le guide nous cria de lever les yeux. Une figure immense apparaissait dans les nuages. Les Allemands poussèrent de longs cris en débouchant les bouteilles qu’un paysan portait à notre suite.

« Certes, chacun savait bien qu’il voyait, par un jeu naturel d’optique, le reflet agrandi d’une personne placée au point voulu. Mais il leur plaisait de se prêter à la légende. Ils burent au génie du Hartz, à la grande Allemagne, à la race allemande maîtresse du monde.

« Leurs clameurs semblèrent fendre les nuages, qui s’ouvrirent comme un rideau. Soudain nous dominions de cinq cents mètres le plateau et en général tous les sommets. Nous vîmes l’armée des arbres s’élever de la plaine pour couvrir de ses masses sombres et égales les puissants vallons, les longues courbes des montagnes. Ce qu’il y avait de plus beau, c’étaient les masses immenses d’air, les espaces atmosphériques que la tempête remuait autour de notre Brocken. Les nuages circulaient rapidement à notre hauteur, pareils à une flotte que depuis un promontoire nous aurions vu défiler. Par brefs intervalles apparaissait la plaine, avec ses verts et ses jaunes variés, ses rares bouquets d’arbres, ses petits villages lassés, et le guide se désespérait que le temps ne permît pas de distinguer Magdebourg, Leipzig, Erfurt, Gotha, Cassel, Gœttingue, Hanovre, Brunswick et Stendhal. À chaque instant des voiles venaient s’interposer. Nous assistions aux échanges de la terre et du ciel, quand les vapeurs montent et descendent. Ces grands mouvements révèlent le sublime. Un tel spectacle et leurs « hoch ! » incessants en l’honneur de leur patrie me firent sortir de mon calme habituel. Je m’écriai : « Voilà votre domaine, mais ailleurs est le domaine de la France. Je bois à la France ! C’est aussi une puissance du monde ! »

L’un d’eux approuvé par tous répondit : « Nous ne sommes pas des querelleurs. Paris est une belle ville : nous voulons boire à Paris ! »

Par là j’ai vu qu’ils ignoraient la vraie France, le fait historique et la réalité pleine de ressource qu’est notre patrie, où Paris ne représente qu’un précieux joyau. Pourtant, afin de reconnaître leur courtoisie, je levai mon verre au génie de Gœthe, « qui comprit la France et que la France comprend ».

« On crut voir que le vent redoublait dans cette minute pour emporter au loin nos paroles et les libations qu’à la mode antique nous fîmes. Toute sa violence ne pouvait rien sur nos consciences, d’où sortaient directement les paroles peut-être un peu jeunes, mais nécessaires, que noua prononcions.

« Avant de partir, chacun de nous, à tour de rôle, se plaça dans l’endroit qu’avait marqué le guide, et successivement nous vîmes notre reflet informe et démesuré s’étendre dans les cieux. Ceci, je l’avoue, est tout à fait frivole : je prolongeai plus que de raison le plaisir d’imposer des traits français au spectre du Brocken.

« Nous descendîmes. À trente mètres au-dessous du sommet, on retrouve les arbres. Le vent, brisé sur eux, ne se faisait plus connaître que par son gémissement. Avec légèreté, je courais le long des petits sentiers où les aiguilles de sapins accumulées font un feutrage aux dures racines des arbres cramponnés sur le roc. La hautaine confiance de ces Allemands dans leur supériorité m’avait attristé d’abord, mais je me disais maintenant : Prends une connaissance riche et forte de ton pays ; tu es conditionné de naissance pour la posséder, comme eux pour abriter une image hors pair de l’Allemagne. Aux nuages du Brocken on peut imposer des reflets, mais qui pourrait dénaturer la conscience ? Elle projette nécessairement ces idées que les pères lèguent aux fils avec leur structure profonde.

« Mon cher Sturel, je ne trahirai pas l’honnête homme de la Seille dont je porte le nom, ni la longue suite des humbles qui vivent en moi ; je ne renierai pas mon caractère lorrain ni l’idéal français qui proteste avec tout mon sang. Ma manière de sentir et de penser est légitime et vraie, selon la science comme selon mon grand-père, puisqu’elle est selon mon organisme, et j’ai pour devoir de persévérer dans l’être, c’est-à-dire en tant que Français.

« Je suis content de m’être plongé dans la pensée allemande. Parfois sa vague faillit m’entraîner, parfois aussi je perdais la respiration, mais j’ai touché son sable de fond. — Le Corps universitaire en Allemagne est tout acquis à la politique bismarckienne et aux vues impériales ; des professeurs éminents n’ont pas de peine à remplir ces étudiants naïfs et robustes d’une foi vive dans la supériorité absolue des races allemandes sur les races latines. — Pour moi, j’ai pris avec plus de sérieux la juste défiance que les mêmes maîtres nous donnent de l’absolu. Chaque nation exhale un idéal particulier, non point un credo positif, mais un vaste sentiment qui se modifie avec elle et qui demeure, autant qu’elle subsiste, sa vérité.

« Au contact de cette grande Allemagne, j’ai senti ma propre patrie et entrevu notre vérité. Ses universités m’ont appris à ne pas me satisfaire d’une notion verbale, à ne pas dire « France ! Oh ! France » mais à voir sous ce mot une réalité, une série de faits historiques, des ressources accumulées et une direction imposée à nos mouvements en vue de certaines actions favorables à la vie des individus et à la survie de la collectivité. C’est peu de dire : « J’aime la France » ; après dix-huit mois, j’ai expérimenté que les qualités et les défauts français font l’atmosphère nécessaire à ma vie. J’ai le mal du pays. C’est dans le rang de mes compatriotes que je vivrai mes jours avec le plus d’agrément, comme c’est dans leur histoire et dans leur littérature, à condition qu’on ne les laisse pas se perdre dans les sables, que joue le mieux mon intelligence.

Nous sommes amoindris. Mais il n’y a pas à calculer les énergies de la France comme celles des autres pays. La grossière confiance de nos adversaires raille notre fièvre, notre excitabilité : elles sont le moyen des choses sublimes dans notre nation. Ces puissances méconnues ne prendront-elles pas bientôt leur revanche ?

« Ton ami,

Rœmerspacher. »

Notre pensée nationale s’élève et s’abaisse par ondes comme la mer. Elle est, en 1887, à son plus haut niveau chez tous les Français. Sturel au Lido, Rœmerspacher sur le Brocken, tendent à étouffer l’anarchie mentale, dite humanisme, que mit en eux l’Université : ils filtrent l’amas encombrant déposé dans leurs âmes ; ils s’épurent pour retrouver la discipline de leur race et se ranger à la suite de leurs pères. On croit expliquer quelque chose en disant que, chez deux jeunes gens placés dans des milieux italiens et allemands, la nationalité devait particulièrement réagir ; mais à cette date c’est toute la France, dans toutes ses cellules, qui désire repousser des éléments venus de ses dehors.

Une parole extraordinaire venait de retentir par tout le pays. Sur ce territoire habité par des fonctionnaires qui pensent à leur carrière, par des administrés qui rêvent les bains de mer l’été, le baccalauréat pour le fils, la dot pour la fille, et par des comités politiques qui, à défaut d’un principe d’unité nationale, proposent des formules de faction, un mot tomba de la tribune parlementaire et l’on vit se tourner vers le Palais-Bourbon des milliers de visages. C’est ainsi qu’une pharmacie paisible, où l’on vient d’amener un blessé de la rue parisienne, a soudain contre ses vitres une foule de faces qui s’écrasent. Cette déclaration ne fit point un petit rond dans un des innombrables groupes d’intérêts épars sur le territoire. On ne vit pas les polytechniciens s’émouvoir, ou les universitaires, ou les chambres de commerce, ou les agriculteurs, ou les faubourgs ouvriers. Ce fut un frisson sur toute la patrie et dans ce fond moral, vraiment notre substance française, qui nous rend si excitables, si oratoires, si généreux, si sensibles à l’honneur, qui nécessite tous les caractères de notre civilisation et dont pourtant nul étranger ne peut sentir la réalité.

Le 4 février 1886, à la tribune, sur l’envoi des troupes à Decazeville, où les mineurs étaient en grève, le ministre de la Guerre a déclaré : « Les soldats partageront leur pain avec les ouvriers grévistes. »

La Chambre, dans ce premier moment, marqua, dit l’Officiel, des mouvements divers ». Le député Bouteiller leva sa face pâle des paperasses qu’il annotait…

Cet ancien professeur du lycée de Nancy, qui jadis aurait dû élever les petits provinciaux à la conscience française et, en même temps, les considérer comme des faits lorrains et tenir compte de leurs particularités, le voilà député de Nancy. Le voilà une voix de la France et de la Lorraine dans une assemblée qui devrait être la conscience nationale agissante et parlante. Au Palais-Bourbon, demeurera-t-il, comme dans sa chaire pédagogique, le délégué d’un parti ?

Il regarde en plissant le front ce ministre insolite, qui avec sa moustache blonde, sa gentillesse, son air quelconque d’officier de quarante ans, vient de « phraser » pour les patriotes, pour la populace, et qui montre des dispositions peu républicaines à la popularité.

« Les soldats partageront leur pain avec les grévistes ! » Aux destinées prodigieuses de ce mot sur tous les chemins de la France, il apparut que ce jour-là le général Boulanger avait parlé en français. Non seulement il s’exprimait avec la générosité, la netteté, la cordialité du Français, mais il employait à la tribune du Palais-Bourbon des expressions vraiment françaises, en place de ce jargon vague, que chacun écoute, recueille avec admiration peut-être, sans que personne touche une réalité. Il ne déclara pas : « Dans une démocratie, tous les éléments sont coordonnés et solidaires », ou bien encore : « L’armée saura s’inspirer des grands principes qui sont communs à toute la nation. » Il dit que la gamelle — humble nourriture, la vie du soldat, l’instant de son repos et le signe de sa fraternité — nos troupiers la partageraient avec les ouvriers au lieu de les fusiller. Et cela composait une image profondément humaine, un peu sentimentale, morale, juste et dont tout le pays fut ému parce que son imagination la recomposait très fortement et très clairement. Dans ce mot-là, les principes d’humanité, de fraternité, si flottants et tout abstraits à l’ordinaire, simples morceaux de bravoure, pénétraient la vie réelle. Ce n’était point une expression de tribune, qui meurt dans le Journal Officiel après avoir éveillé des « Très bien ! très bien ! » sur les bancs de la Chambre, chez des êtres artificiels, chez des députés. Tous les Français la recueillirent, les ouvriers, les paysans dont le fils est à la caserne, et les bonnes femmes, et les petits vicaires, et les cabarets où l’on discute indéfiniment à la manière gauloise, et tous dirent : « Voilà qui est bien. »

Quand on sut l’effet produit en province, les gens réfléchis des couloirs commencèrent d’observer ce ministre d’un mois qui jusqu’alors n’était que le protégé de M. Clemenceau. Sa physionomie montrait quelque chose de très impérieux et à côté quelque chose de très bon. Dualité qui se retrouvait dans sa conduite : il prenait des décisions audacieuses, il exigeait de ses subordonnés une soumission absolue et en même temps il se montrait bienveillant et vite affectueux. Tout ce qu’on lui demandait, il l’accordait, et à des hommes de tous les partis. Députés et journalistes sortaient de son cabinet avec de l’amitié pour ce charmant soldat français. Personne n’ignorait ses titres de service. Sous-lieutenant au 1er tirailleurs indigènes, le 3 juin 1859, il tombait frappé d’une balle en pleine poitrine au combat de Turbigo, en abordant le premier les Autrichiens ; lieutenant au même corps, le 18 février 1862, en attaquant le village annamite de Troï-Ca, il recevait un coup de lance dans le flanc ; lieutenant-colonel du 114e de marche, le 30 novembre 1870, à la bataille de Champigny, bien que blessé à l’épaule, il se faisait soutenir par ses sapeurs pendant qu’il entraînait ses soldats à l’attaque des hauteurs de Villiers. Enfin au Parlement, dans les bureaux et dans l’armée, il était en train de conquérir l’estime des gens compétents.

Le général Tramond et le colonel Lebel venaient d’inventer le petit fusil nommé fusil « Lebel » ou plus exactement « fusil modèle 1886 », alors le plus beau de l’Europe. Ils appartenaient à l’infanterie : l’arme savante, l’artillerie, leur fit une opposition où se rangea le comité technique. Boulanger décida de passer outre. Il entreprit de faire voter les dépenses et pour le fusil Lebel et pour la melinite de Turpin. Il invita la Commission du budget à l’accompagner. On prit le train secrètement et on descendit à Anizy-Pinon, sur la ligne de Soissons à Laon. Dans un cabaret, un déjeuner était préparé, que présidèrent Bouvier et le Général. On se rendit en voiture d’artillerie au fort de la Malmaison. Vingt obus à la mélinite l’avaient détruit. Les députés suivirent sur place l’histoire de chaque projectile. Ils constatèrent l’effet foudroyant. Ensuite, le colonel Lebel tira avec son fusil appuyé sur un chevalet. On avait disposé l’un derrière l’autre deux troncs d’arbre, de quarante centimètres d’épaisseur chacun ; après trois manque à toucher, la balle les traversa et, en outre, une cuirasse. La Commission, édifiée et flattée, vota trente millions. En 87, Boulanger obtint deux cents millions sans qu’un mot fût dit en séance. Il avait su prendre et imposer une résolution. Son entente de la mise en scène avait servi le pays.

Formé dans un milieu où l’éducation professionnelle vaut tout, Boulanger avait le respect des compétences techniques. Il les recherchait dans chaque ordre où il devait s’intéresser. Aussi dénué de connaissances que de passions en politique, il devait apprécier M. Naquet, qui est bien l’intelligence politique la plus érudite et, par abus du sens critique, la plus caméléonesque. Il déjeunait fréquemment avec ce fameux radical, le « père du divorce », qui, porté à philosopher, lui expliquait les vices du régime parlementaire et que les coups d’État valent par la vertu qui est en eux : « On peut en faire pour le compte de la démocratie. Certains prétendent que le Dix-Huit brumaire fut un coup d’État contre les idées révolutionnaires. D’après M. Aulard, c’est une erreur. Bonaparte essaya par un coup de force de remonter le courant qui entraînait la France à la réaction et qui bientôt après l’entraîna lui-même. Son opération fut en deux temps : il faut louer le premier ». — M. Clemenceau, qui assiste parfois à ces déjeuners, ne se prononce pas. Les hommes de droite coquettent autour du Général.

Cependant avec le général Saussier, avec le duc d’Aumale, Boulanger ouvre des crises qui pourraient tout casser à droite, à gauche, et même le précipiter. Mais tel est son bonheur que le pire sert à maintenir l’opinion éveillée.

L’indulgence pour ce bel officier, dont les actes et les paroles ont naturellement quelque chose d’affiché, est faite des raisons les plus diverses. Rœmerspacher et Sturel les trouvent dans les lettres de leurs amis : l’avocat Suret-Lefort attend de cette popularité le développement du parti radical ; le journaliste Renaudin est flatté par l’accueil qu’il reçoit du ministre et par le succès des articles qu’il lui consacre : Henri Gallant de Saint-Phlin, qui vit dans sa propriété de la Meuse, écrit : « Nos paysans, depuis Gambetta jusqu’à Boulanger, n’avaient pas connu un nom de ministre ».

Mais enfin, jusqu’alors, ce sont des individus épars qui le regardent avec leurs âmes individuelles. Une grande circonstance créa la socialisation des âmes.

Le 21 avril 1887, on apprit que, dans un guet-apens, M. Schnæbelé, commissaire spécial à la gare française de Pagny, venait d’être arrêté, très probablement sur notre territoire. Un frisson traversa le pays. Les allures de la chancellerie allemande permettaient de croire à la volonté d’humilier la France. Depuis 1871, notre pays n’avait point connu pareille crise. Chaque Lorrain prit son parti du sacrifice nécessaire : il y eut chez tous l’élan, presque les saintes fureurs de la Marseillaise de Rude. Dans les petites villes, on vit les ennemis traverser la rue, marcher l’un à l’autre et, supprimant le « monsieur », parler avec gravité de l’intérêt national supérieur à toutes les querelles. Les enfants, la jeunesse, les mères, les vieillards, savaient la nouvelle, admettaient la solution. Dans les villages on annonça que des affiches proclamant la guerre se posaient sur les murs de Nancy. Mille vœux se levèrent pour les hussards de Pont-à-Mousson, qu’en deux heures, de Metz, les Prussiens peuvent enlever. Les populations attendaient, appuyées sur les barrières de bois dans les gares. Les délégués de la campagne sillonnaient les routes, marchant aux nouvelles vers les chefs-lieux de canton et interrogeant les patriotes. Toutes les phrases se terminaient par un geste plus fier de la tête relevée : « À la grâce de Dieu, s’il le faut ! » Et déjà l’on se sentait des frères d’armes prêts à partager pour le même amour, dans les mêmes hasards, les mêmes périls.

Les hommes valides commandèrent en hâte des souliers de marche, amples et solides. Les commerçants engagés dans de mauvaises affaires respiraient plus largement. La race mal vue des tapageurs devenait noble ; on admirait leur joie aventureuse. Des cris sinistres de mort mettaient une immense poésie, au soir tombant, sur les petites villes, et déchiraient le cœur des femmes, qui se juraient pourtant d’être dignes des héros.

Avertis par leurs familles, Sturel et Rœmerspacher accoururent d’Allemagne et d’Italie. Ces deux jeunes gens, qui d’habitude ne fréquentaient pas leurs concitoyens, se rendirent le soir de leur arrivée au principal café de Nomeny et de Neufchâteau. Ils y portèrent, ils y puisèrent, au milieu des incompétences, des vantardises et des minutieux soucis d’équipement, des sentiments d’abnégation, de confiance patriotique et de discipline.

Dans cette attente de quinze jours, un sentiment commun se substitua aux soucis particuliers : un état parut, qu’on peul appeler « l’âme nationale ». Elle se tournait vers la frontière, elle attendait un geste de Paris. Qu’ils s’effacent, les comités, les députés, chefs de groupe ! À l’ordinaire, on les applaudit, parce qu’en l’absence, d’un grand intérêt qui fasse centre ils donnent des formes à l’énergie dispersée du pays, et parce qu’ils savent des mots irritants pour humilier les adversaires politiques. Mais aujourd’hui, le seul adversaire, c’est l’étranger ; le seul gouvernement, c’est le chef de l’armée, celui que les villes, les villages, les casernes, les ateliers et, sur le passage voitures, les bergers isolés dans les champs acclament aux cris de : « Vive Boulanger ! »

La France sent où se trouvent l’énergie et l’optimisme nécessaire ; elle n’attend rien de L’Élysée. Quelque temps avant l’affaire Schnæbelé, les Allemands ayant massé des troupes nombreuses en Alsace-Lorraine sous prétexte d’essayer un nouveau fusil, Boulanger, au Conseil des mininistres, proposa de réunir autant d’hommes sur notre frontière. Grévy s’y opposa, disant que c’était la guerre certaine. « Écoutez, dit Boulanger, si nous mobilisons en partant de l’état de paix, quand eux mobilisent du pied de guerre, ils pénétreront au centre du pays avant que nous soyons prêts… J’aime mieux la guerre, avec une chance de vaincre, que l’incertitude d’une paix telle que, si leur bon plaisir la rompt, nous serons sûrement écrasés. » — « Eh bien ! quoi ! dit Grévy, quand même vous livreriez une bataille sur la Marne au lieu de la livrer sur la Saar… Vous savez bien qu’il s’agit seulement de sauver l’honneur. Vous dites : En mobilisant, j’ai une chance sur deux de gagner la bataille. Moi, je vous réponds que nous n’avons pas une chance d’être vainqueurs, et dès lors, je préfère nous ménager l’hypothèse où il y a une chance que nous gardions la paix. »

Boulanger fut digne de ses responsabilités. En civil, avec ses officiers d’ordonnance, il quitta Paris de nuit, traversa Bar-le-Duc, Nancy, Épinal. Derrière son passage merveilleusement secret, tandis que des baraquements s’élevaient en hâte, que des quais étaient construits et les troupes doublées, la figure des chefs militaires, magnifique de confiance, confirmait l’enthousiasme des foules. Partout on commentait avec orgueil la première phrase de la Nouvelle Instruction pour le combat : « Seule l’offensive permet d’obtenir des résultats décisifs. »

Au sortir de cet état de tension, la France, qui venait de guetter l’Allemagne et son propre pouls, demeura fière d’avoir gardé son calme, d’avoir paru raisonnable et brave à l’Europe. Elle avait vu son chef crâne, actif et confiant. Il fournissait à de puissantes et très simples associations d’idées. Elle avait rêvé Metz et Strasbourg repris sous la conduite du général Boulanger ; du moins elle eut Bismarck reculant. Des images d’un tel relief ne s’effaceront plus. Il devient « le général Revanche ». Illusion d’une amoureuse, elle lui aurait dit volontiers : « Quand on a de tels instants ensemble, on ne se quitte plus. »

Il faut toujours une traduction plastique aux sentiments des Français, qui ne peuvent rien éprouver sans l’incarner dans un homme. M. Thiers, dans sa dernière période, on se l’est représenté assis, avec de grosses lunettes, tandis que la Chambre debout acclame le « Libérateur du territoire » ! Et cela touche ceux qui s’intéressent aux opérations du budget. — Gambetta, ou le « Rempart le la République », on l’a vu, le bras toujours tendu, s’écriant : « Se soumettre ou se démettre ! » et cette bonne insolence enthousiasme les comités. — Mais un général, c’est encore plus significatif de force qu’un orateur, car il peut empoigner les bavards. Et celui-ci. Paris l’a suivi, acclamé, chanté, qui marchait à quinze pas en avant de toute l’armée. Comme il était jeune, et brave, et cher à cet immense public ! Sa revue du 14 juillet, reproduite par les dessinateurs, commentée par les journaux et les cafés-concerts, c’est l’attitude où il se fixe dans les imaginations. En lui, pour la première fois, le peuple contemple l’armée moderne, pénétrée par l’esprit de toutes les classes, où lés militaires non professionnels, réservistes, territoriaux, tiennent une si large place. Ce Boulanger, qui a tendu la gamelle aux grévistes, qui a voulu rapprocher le troupier des chefs, qui a « relevé le pompon » et devant qui l’Allemagne recule, la France le conçoit comme le soldat au service de la République et peut-être l’accepte protecteur de la République. En face du terne Élysée, habité par un vieux légiste incapable d’un mouvement venu du cœur qui seul toucherait les masses, le jeune ministre de la Guerre, chevauchant sur son cheval noir, dispose d’un éclat qui parle toujours à une nation guerrière ; en outre, son autorité constitutionnelle, par tel grand mot, par tel acte qui va jusqu’à l’âme, il saurait bien la multiplier : il convoquerait nos réserves d’énergie. D’un tel élan, après une victoire, fût sorti un César. En mai 87, le geste de la nation, ardemment tournée vers son Général, demeure demi-ébauché comme la conscience nationale de Rœmerspacher, comme l’héroïsme de Sturel, comme le réquisitoire de Bouteiller.