L’Appel au Soldat/XI

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Félix Juven, Éditeur (p. 260-396).

CHAPITRE XI

LA VALLÉE DE LA MOSELLE

STUREL ET SAINT-PHLIN
RECHERCHENT LEURS RACINES NATIONALES
Heureux celui qui se souvient avec plaisir de ses pères ; qui entretient avec joie l’étranger de leurs actions, de leur grandeur, et qui goûte une satisfaction secrète à se voir le dernier anneau d’une belle chaîne ! Heureux celui-là, car une race n’enfante pas soudain le demi-dieu ni le monstre : c’est seulement une suite de méchants ou de bons qui produit à la fin l’horreur ou la joie du monde.
Goethe. Iphigénie en Tauride.
Il ne sera pas malaisé de comprendre comment les pères et les mères font des impressions très fortes sur l’imagination de leurs enfants. — La première raison, c’est qu’ils sont de même sang. Car, de même que les parents transmettent très souvent dans leurs enfants des dispositions à certaines maladies héréditaires, telles que la goutte, la pierre, la folie et généralement toutes celles qui ne sont point survenues par accident…, ainsi ils impriment les dispositions de leur cerveau dans celui de leurs enfants et ils donnent à l’imagination un certain tour qui les rend tout à fait susceptibles des mêmes sentiments… Ayant dans notre cerveau des traces semblables à celles des personnes qui nous donnent l’être, il est nécessaire que nous ayons aussi les mêmes pensées et les mêmes inclinations qui ont rapport aux objets sensibles.
Malebranche. Recherche de la Vérité

Au début de juillet, Sturel descendit à Bar-le-Duc et prit la petite ligne à voie étroite de Clermont en Argonne. Tandis que le train cheminait doucement, vers les quatre heures de l’après-midi, à travers ces fertiles vallons, il était frappé de voir que tous les voyageurs se connaissaient et il méditait sur les avantages qu’il y a dans de telles conditions à être honorable. Ces profondes campagnes du Barrois interposaient un siècle au moins entre Sturel et Paris ! Sortant d’un caravansérail de peuples, le jeune homme sentait d’autant mieux l’uniformité ethnique de la région où il pénétrait, et, derrière la vitre de son wagon, il percevait son propre isolement avec une intensité de mélancolie qui, chez ce nerveux, allait souvent jusqu’à l’angoisse. Avec quel plaisir, sur le quai de Clermont, il aperçut Saint-Phlin toujours blond, toujours se mordant les ongles, mais avec une figure que les années avaient faite plus grave. Les deux amis se serraient les mains et s ’examinaient sans pouvoir retenir un sourire de plaisir.

— Tu as ta bicyclette ? demandait aussitôt Saint-Phlin.

Et tandis qu’on la plaçait sur la voiture, il refusait d’expliquer l’excursion projetée.

— Tu ne comprendrais pas… La maison, le parc vont te préparer.

On traversa de belles cultures et bientôt d’importants bâtiments apparurent. Du fond de l’avenue où l’on s’engagea sur un sol déchaussé, des chiens accoururent fêter les chevaux, les voyageurs, et Sturel vit que son ami était aimé.

Depuis deux ans Saint-Phlin avait perdu son père, le colonel, et il habitait seul avec sa grand’mère. Insensiblement, elle le dressait à devenir le maître dans ce petit centre de vie organisé par leurs aïeux qui tous s’y étaient satisfaits. Les Gallant occupaient le château et la ferme, au lieu dit Saint-Phlin, depuis 1780, et, selon une coutume assez répandue, ils en portaient le nom que le colonel croyait en toute bonne foi tenir des anciens ducs.

La vieille dame était installée dans un verger en pente, sur le côté de la maison. Elle accueillit Sturel avec bienveillance, mais en se réservant la possibilité d’être plus aimable à mesure qu’elle l’apprécierait. Elle lui parla de l’amitié qu’il inspirait à Henri, s’informa de la santé de sa mère, et puis elle faisait signe à un cultivateur rentrant à la ferme et le questionnait sur l’état des champs, sur le travail de la journée. Des poules, des canards s’avançaient jusqu’au petit cercle, épouvantés parfois par les chiens qui faisaient mine de les poursuivre. Ce grand air, baignant de quiétude au coucher du jour un vaste horizon, n’est jamais si délicieux qu’à celui qui sort des villes.

— Comme Henri fut raisonnable de ne pas céder à Bouteiller qui voulait le faire entrer à Saint-Cyr ! s’écria Sturel.

Par ce mot, il commença la conquête de Mme Gallant qui, sur un renseignement de son petit-fils, le croyait irréligieux. Ce soir-là, envahi par une paix profonde, Sturel comprenait les harmonies de cette prairie, de ce ciel doux, de ces paysans, de son ami, de cette aïeule attentive à surveiller un étranger. Il les effleurait tous d’une pensée, il recevait de chacun une impression, et il regrettait d’avoir distrait sa mère de leur milieu naturel pour se perdre avec elle dans le tumulte aride de Paris. S’il avait pu, dans cette minute, rendre intelligible son état, Mme Gallant de Saint-Phlin se fût écriée : « Mais voilà ce que j’appelle la religion ! »

— Ce qu’il y a de puissant ici, disait Sturel, c’est que l’on sent les siècles, la continuité de volonté qu’il a fallu pour créer ce paysage. Il est fait de cette vieille maison, belle parce que ses greniers, ses écuries, sa ferme sont parfaitement appropriés ; de cette prairie où paissent ces vaches ; de ces fleurs dans le verger où bourdonnent les abeilles ; de la marche lasse et satisfaite des serviteurs qui reviennent des champs ; le silence qui l’enveloppe éveille des idées de contentement et de repos, non d’isolement et de crainte ; mais surtout, c’est un domaine patrimonial : on y jouit, comme d’une beauté sensible, des habitudes accumulées.

— Ah ! s’écria Saint-Phlin, j’attendais de toi cette remarque. Des habitudes accumulées ! Comprends-tu maintenant que je ne puisse pas vivre à Paris ?

— Monsieur Sturel, ce grand garçon refuse de se marier ! Ah ! si vous vouliez le convaincre !

Saint-Phlin embrassa sur le front sa grand’mère et lui affirma qu’elle devait rentrer à cause de la fraîcheur. Tout au plaisir de tenir chez soi son ami, il ne pouvait pas rester en place. Mme Gallant, à la manière lorraine, mêlait des railleries à son admiration pour cette surabondance de vie.

— Depuis qu’il a reçu votre lettre, il combine ce qu’il vous montrera. Il a tracé un vrai programme avec des jours, des heures, comme un évêque pour ses tournées de confirmation. Il a saccagé ses livres pour emporter des feuillets détachés. Vous savez, monsieur Sturel, qu’il veut vous tenir une semaine sur ces dangereuses machines…

— Maman, maman, interrompit Saint-Phlin, je vous en prie, taisez-vous ! il faut d’abord laisser notre pays agir.

La cloche du souper, qui est le repas de sept heures, sonna le premier coup. On contourna la maison en faisant quelque cent mètres dans le parc où des chênes feutrent le sol et donnent au ciel un caractère sublime. Sturel donnait le bras à la vieille dame, contente que l’ami de son petit-fils fût de belle taille et de bonne manière. Maintenant, la maison se présentait de face avec ses deux ailes. Très vaste et la plus simple du monde, elle montrait une dignité familière ; aucun luxe, rien de laid, et son âge l’ennoblissait. En montant une seule marche basse, par deux larges portes-fenêtres, les trois personnes passèrent du parc dans la salle à manger.

Sur un compliment bien sincère de Sturel, qui, avant de s’asseoir, regardait l’immense paysage tout d’arbres et de prairies, sans une maison bâtie, Saint-Phlin disait naïvement :

— Quel malheur que je ne sois pas un étranger qui voit cela pour la première fois !

Son contentement de posséder son ami à sa table de famille se traduisait par des récits d’incidents passés où il lui donnait un si beau rôle que le domestique, derrière ses assiettes, en était émerveillé. Il le questionnait sur Neufchâteau (Vosges) et n’écoutait pas les réponses.

— Tu as préféré Paris à ta ville de naissance ! Moi, nulle part autant qu’ici je ne pourrais trouver une abondance de choses à écouter… Non pas des voix éparpillées qui de toutes parts me distrairaient, mais les mêmes voix me forçant à reconnaître et à apprécier chaque jour des tons plus élevés de la vérité… Un exemple entre cinq cents : le patois lorrain, c’est une chose très humble et négligée ; il me fait plaisir — quand la blague de Montmartre m’a toujours été insipide — parce qu’il m’éclaire certaines façons de sentir.

Sturel, pour pousser son ami, faisait semblant de ne pas comprendre. Alors Saint-Phlin expliquait :

— Vous avez sur toute la France une civilisation de surface, une sagesse académique. Les patois nous donnent la vraie sagesse locale, que chaque groupe humain dégage des conditions mêmes de sa vie… N’y a-t-il pas un réalisme excellent et une excusable malice de serf dans des proverbes comme ceux ci : « Il ne faut pas se moquer des chiens avant qu’on soit hors du village. » Qu’en penses-tu ? se moquer des chiens ! Avec un mot pareil, je te reconstruis le village lorrain qui n’est pas précisément hospitalier, et tu vois le moqueur en blouse. Et cet autre : « Besogne à la guise du maître vaut mieux que besogne bien faite. » Bouteiller ne nous fournissait pas des préceptes de cette qualité-là. L’éminent idéaliste les trouverait indignes d’un homme, vir, d’un citoyen civis ! Mais un pauvre, homme y mit sa vérité. Notre ami Rœmerspacher use souvent d’une, sentence du même cycle qu’il tient de son aïeul : « Avant de monter dans la barque, il faut savoir où se trouve le poisson. » Garde-les, ces mots de terroir, ces vérités d’une époque et d’une classe : tu verras que ce sont des pensées fortes.

Saint-Phlin fit encore remarquer que l’Université enseigne mille niaiseries moins utiles que cet agréable raccourci agricole : « Une poignée de paille donne deux poignées de fumier qui donneront une poignée de blé ou de seigle. » Dans cet ordre, il semblait inépuisable, citant un trait pittoresque du calendrier : « À Noël, les jours croissent du saut d’un veau ; à la sainte Luce, du saut d’une puce ; aux Rois, du bâillement d’un coq ; à la saint Antoine, du repas d’un moine. » Et cet autre où Sturel apprécia une manière plus mystérieuse : « Le soir de la Messe de minuit, quand c’est le vent d’ouest qui donne, il pousse le pain dans la soupière ; quand c’est la bise, elle le pousse dehors. »

C’est certainement curieux, se disaient-ils, ce besoin qu’ont les plus humbles groupes humains de renfermer leur sagesse dans des phrases agencées, comme les sauvages sculptent les calebasses où ils déposent leurs boissons.

Saint-Phlin, excité par son sujet, pressait sa grand’mère de leur parler patois. Elle parut peu flattée d’exceller dans un ordre qui lui semblait vulgaire.

— Avec les gens de la ferme, on est bien forcé de connaître des mots qui correspondent aux choses de la culture. Ainsi le « gein », c’est une file d’ouvriers travaillant dans un champ sur une même ligne et qui s’avance à mesure que l’ouvrage se fait ; l’« ettamont », c’est le premier morceau coupé dans une miche de pain ; la partie maigre du lard s’appelle « breuson » ; un œuf dont la coquille est molle se dit « adre » ; la veillée d’hiver au village et le lieu où elle se tient se disent « acrogne » ; « caouau », c’est la partie inférieure du tronc d’arbre ; on appelle « aibruyénie » un objet placé pour épouvanter les animaux… En français, vous n’avez ni l’objet ni l’expression. Un avocat de Paris ne peut pas s’y intéresser. Nous ennuyons M. Sturel.

Les deux jeunes gens protestèrent, Saint-Phlin tout à fait exalté :

— Voilà un vocabulaire très précieux ! Il prouve que, sur plusieurs points, nous, autres Lorrains, nous avons une imagination extrêmement fine : nous saisissons des nuances. Naturellement, le fonds est réaliste, mais avec des indications poétiques. Ainsi, « daier » se dit de l’acte d’intriguer aux fenêtres les filles qui veillent, en leur récitant d’une voix contrefaite des facéties, des « dayots ». « Biki » se dit des animaux qui prennent la fuite en levant la queue. Le « chin-bianc » est une bête fantastique qui saute par-dessus les enfants endormis dans les champs, ce qui les rend paresseux. Les jeunes gens admirèrent beaucoup « hhohhelu », qui signifie le bruit que font les feuilles sèches, et Saint-Phlin rappela un mot arabe, célébré par Théophile Gautier, qui veut dire « son de la pluie dans la pluie ».

Mme de Saint-Phlin ignorait plusieurs de ces termes.

— On les cite dans les glossaires, répondait son petit-fils.

On envoya le domestique s’informer à la ferme. Sturel, à son tour, rappela deux proverbes de Neufchâteau : « Près d’mottei, lon d’Deie : près de l’église, loin de Dieu. » Et cet autre : « C’qu’est peut est malin : ce qui est laid est encore méchant. » Voilà un mot susceptible de plusieurs interprétations. Il faudrait amasser autour de ces dictons autant de commentaires que les Allemands en mettent à la Germania de Tacite.

— C’est curieux, remarquait Mme Gallant, mon père et mes frères, qui parlaient très bien le patois, n’en tiraient ni vanité ni plaisir. Toi, Henri, tu ne le sais pas, et il te rend heureux et fier !

D’accord avec Sturel, elle raillait légèrement et admirait son petit-fils. Sans effort, ils créèrent ainsi entre eux, pendant le souper, une agréable familiarité. Saint-Phlin jouissait de voir son ami apprécié par sa grand’mère, qui tout de même prenait un certain plaisir à montrer son érudition. Le café servi, Sturel, fatigué par le voyage, ne songeait qu’à fumer paisiblement, quand son hôte l’invita à faire un tour.

— Il fait nuit noire, dit Mme de Saint-Phlin.

— Mais l’air est si bon ! répondait sérieusement Henri.

Les deux jeunes gens marchèrent trois minutes dans le silence solennel du parc, et quand leurs yeux se firent aux ténèbres, Saint-Phlin dit à son ami :

— Distingues-tu ce beau chêne ? Tu le remarqueras demain. C’est une des plus belles formes que j’aie vues.

— Plus beau que l’arbre de M. Taine ? dit Sturel, heureux de reporter leurs pensées amicales vers un point du passé où déjà elles s’étaient accordées.

Et formulant les impressions qu’il recevait depuis deux heures :

— Ici, c’est toute la propriété qui d’ensemble constitue cette personne saine, ce beau platane, que le grand philosophe allait contempler au square des Invalides.

— Oui, François, cette terre a produit une famille : tous les miens y puisèrent par leurs racines ; et mon âme s’est faite de leurs âmes additionnées, de la nature du sol et des circonstances de l’histoire. Mais je te ferai voir un « arbre » d’une autre ampleur ! C’est même pour cet objet exactement que je t’ai invité, et tu seras content. Maintenant, je vois que tu bâilles ; viens dire bonsoir à ma grand’mère et je te conduirai à ta chambre. Demain, nous passerons une tranquille journée et je t’exposerai mon plan de voyage.

Saint-Phlin n’atteignait pas encore cet âge où l’animal, ayant perdu sa première brutalité et son agitation, qui le faisaient incapable de voir et de sentir, s’apaise, ouvre les yeux, s’écoute respirer, s’attriste, croit enfin qu’il mourra, et dès lors jouit des réalités dans leur minute, — un cheval en sueur qui passe du soleil à l’ombre, la marche révélatrice d’une fille, les grandes feuilles pendant d’un antique platane, — et ne reçoit plus des beautés, qui jadis l’eussent entraîné, d’autres sentiments que pour dire : « Je vois, je sais, je sens qu’à chaque minute je me meurs. » Il n’était pas à ce point maté par la suite des jours, mais déjà il se plaisait sous les mêmes allées, avec les mêmes livres qui avaient formé sa jeunesse, à remettre ses pas dans ses pas. Et puis, de naissance, il possédait une âme délicate et charmante ; il avait de sa famille, de ses horizons, de cette étroite patrie, une notion respectueuse et chère. Si l’histoire de Lorraine n’était entrée pour rien dans sa culture classique, cependant il portait les marques d’une société dont ses ancêtres (plus humblement toutefois qu’il ne croyait) avaient partagé les fortunes. Chaque jour il prenait mieux connaissance de sa formation. Il étudiait avec soin les lieux, les habitudes et même les produits naturels ; par là, il devenait l’un de ces êtres avec qui c’est délicieux de sortir le matin dans la campagne, parce que les cultures et les forêts brillantes de rosée, les vapeurs sur les rais de terre forment un horizon philosophique où leurs propos prennent une pleine valeur, et l’on goûte avec eux le suprême plaisir d’analyser des détails sans perdre de vue la vérité d’ensemble.

Au début d’une divine journée et avec une merveilleuse impression d’amitié et d’allégresse, les deux jeunes gens allèrent s’asseoir aux limites du parc, sur un banc ombragé et devant un vaste espace de pâturages. Ils jouirent de la beauté du soleil, quand il s’avance sur les prairies humides et qu’une vapeur confuse flotte dans l’air au-dessus de ce miroitement enivrant de jeunesse et de grâce.

— Ce village-là, disait Saint-Phlin, à une question de Sturel, c’est Varennes, oui, le Varennes où Louis XVI fut arrêté. Sur cette route, qui vient de l’ouest, dans la nuit du 22 juin 1791, la lourde calèche, écrasée de malles, roulait lentement, avec ses six chevaux et ses postillons, à sa perte. En bicyclette, j’ai voulu repasser par leurs étapes depuis Paris ; chacune fit pour moi le drame plus clair. Jusqu’à Châlons, tout dépendait du secret et de la célérité : on n’avait pas osé disposer des relais de troupes. M. de Choiseul attendait à quelques kilomètres au delà, à Pont-Sommerville, avec mission d’escorter l’équipage royal à Sainte-Menehould, Clermont, Varennes, Dun et Stenay, en ralliant des détachements postés sur le parcours. D’après les calculs raisonnables, le roi, parti à minuit de Paris, atteindrait Pont-Sommerville avant trois heures de l’après-midi, précédé d’une heure par un courrier. Vers cinq heures et demie, M. de Choiseul, pressé et menacé, ainsi que ses hussards dont il n’était guère sûr, par une population soupçonneuse, crut le voyage différé et se retira en décommandant toute la chaîne jusqu’à Stenay. Une heure plus tard, les fugitifs arrivaient. Continuellement penchés à la portière, ils ne voyaient rien que des villes et des villages en émoi ; vers huit heures, ils relayaient à Sainte-Menehould, où les trente dragons postés, ayant dessellé, disparaissaient dans un peuple excité. Un homme de vingt-huit ans, dégourdi par sept années de service dans la cavalerie et royaliste constitutionnel, Cadet Drouet, le fameux maître de poste, reconnut la reine et soupçonna le roi dans celui avec ce nez et cette lèvre qui faisait le valet de chambre. Il prévint la municipalité et reçut la mission de les poursuivre. Il faut voir les choses comme elles sont et comprendre les époques : dans la suite, tout le monde a pris son acte en horreur, mais tout le monde alors voulait l’accompagner. On n’avait que deux chevaux et il choisit son ami Guillaume. Quand ils atteignirent Clermont, les voitures royales venaient d’en partir pour Varennes ; ils ne s’arrêtèrent pas… À ces huit heures du soir, le pays était déjà soulevé et les troupes de Pont-Sommerville, de Sainte-Menehould, de Clermont égarées dans les bois ou prisonnières des communes.

Sturel jouissait beaucoup de suivre sur les lieux mêmes le récit d’un tel événement, de cette chasse royale. Il croyait avoir vu autour de Boulanger certaines scènes historiques ; elles l’avaient averti que l’histoire littéraire empâte avec des mensonges toute les parties délicates et aiguës, et elles lui avaient donné un goût cruel du réalisme dans les hautes tragédies. Il se levait pour apercevoir le calme Varennes, pour embrasser cette belle campagne claire où périt une maison royale de dix siècles, et sa jeune silhouette d’ambitieux et d’enthousiaste révélait assez les désordres que perpétuent de tels drames politiques dans l’imagination d’une société.

Saint-Phlin, enchanté de son effet, proposa d’aller jusqu’à Varennes.

Aujourd’hui, comme en 1791, cette petite ville n’est qu’une longue rue qui, sur un pont, traverse une rivière. Ils l’atteignirent par l’endroit même où les voitures s’arrêtèrent dans la nuit : à la recherche des chevaux de relais, les postillons, le roi et la reine eux-mêmes erraient, frappaient aux portes. C’est alors que Drouet les dépassa ; et, descendant à mi-rue, il sauta de cheval dans un café, maintenant une épicerie-librairie. Des « patriotes » s’y trouvaient. Il leur apprend que le roi stationne dans le haut de Varennes et qu’il faut l’arrêter. Ce Drouet, c’est un de ces hommes autour de qui on se groupe parce qu’ils donnent l’impression qu’avec eux on réussira. Il réveille le procureur de la commune, M. Sauce ; des enfants crient : « Au feu ! » pour tirer dehors les habitants ; il barre le pont avec des voitures de meubles que le hasard a préparées. À cette époque, entre le café et le pont, un second obstacle existait, une voûte, aujourd’hui démolie, basse et se fermant par deux portes. Quand le roi, à force de promesses, décide ses postillons à continuer leur service, et quand ils entrent dans Varennes, ces deux barricades, des hommes déterminés et tout un peuple en rumeur l’attendent.

Au delà du pont, Saint-Phlin offrit à Sturel un verre de vermouth dans « l’Hôtel du Grand Monarque », où l’escouade que cherchait Louis XVI, ne comptant plus sur sa venue, reposait à l’écart de tous ces préparatifs. Ils remontèrent ensuite cette unique rue de la Basse-Cour, pour s’arrêter à main droite, environ trente mètres au-dessous du Café de Drouet, devant le n° 281. C’est la maison du procureur Sauce. Cet humble logis où l’on força les fugitifs à entrer n’a point bougé depuis cent ans, sauf que la boutique du rez-de-chaussée est transformée en appartement. Par hasard, à la place ancienne du marteau, au milieu de la porte d’entrée, il y a une tête de femme avec une ferronnière. Cette reine guillotinée arrête l’imagination qui cherche l’occasion de s’étonner. Sturel et Saint-Phlin montèrent au premier étage où la reine, les enfants et Louis apprirent que des sujets loyaux aiment dans leur roi la garantie de l’ordre, de la sécurité, et que, s’il faut choisir entre sa personne et ces intérêts, ils ne balancent pas indéfiniment. Louis XVI se répandait en promesses pour qu’on le laissât continuer son voyage ; il jurait de ne pas dépasser la frontière. Un fendeur de lattes, très court sur des jambes torses, le père Géraudel, l’interrompit : « Sire, je n’my flamme. Sire, je n’my fie ! » Ce patois, rude comme un soufflet, ne voulait pas injurier ; mais le paysan lorrain tenait ses intérêts, comme dans une affaire, et refusait de lâcher son roi.

C’était, à cinq heures du matin, le sentiment de douze mille terriens accourus des villages où sonnait le tocsin. La femme de Sauce, suppliée par la hautaine Marie-Antoinette, répondait : « Mon Dieu, madame, j’aime bien mon roi, certainement ; mais dame ! écoutez, j’aime bien aussi mon mari… Il est responsable. Je ne veux pas qu’on lui coupe la tête. » Le royaliste constitutionnel Drouet et les autres, craignant à toute minute le galop des hussards de Bouillé, étaient devenus républicains.

Les gros mots et les menaces de cette immense jacquerie pénétraient avec le vacarme incessant des cloches dans la triste chambre des fugitifs perdus de fatigue et d’émoi. À sept heures et demie du matin, ayant fait l’impossible pour retarder encore, ils durent céder aux paysans armés, dont six mille, Drouet en tête, ramenèrent sur Paris le beau carrosse devenu le corbillard de la monarchie. À peine les portières fermées, sur l’otage plutôt que sur le monarque, la foule assaillait les gens de la suite royale, les complices de l’évasion manquée, les Choiseul, les Damas, respectueusement courbés devant leur reine comme à Versailles.

À onze heures et demie, sous les fenêtres de Sauce, Sturel et Saint-Phlin se passionnaient encore à reconstituer, non pas les émotions, sans rareté en somme, des personnes royales, mais l’état d’esprit politique des petites gens. Cette population, dans la nuit du 21 juin 1791, fit passer en actes des idées jusqu’alors enfermées dans des livres et qui, la veille, l’auraient indignée. Ce revirement étonne l’esprit comme toute belle contraction de tragédie : mais il est au fond banal, car tout pouvoir qui s’abandonne voit apparaître la fermentation des haines.

Saint-Phlin n’admettait pas de faire attendre sa grand’mère ; ils revinrent de Varennes au pas gymnastique, pour midi. À table, Sturel laissait ses yeux errer à travers les fenêtres sur la magnifique campagne. Quelle poésie dans cette mort apparente d’un canton où coule encore le sang qui osa cette grande scène populaire ! En ces calmes plaines, une tempête égale pourrait-elle de nouveau se lever ?

Tout plein de ces pensées, il recueillait chaque mot de la vieille dame :

— J’ai grandi, disait-elle, au milieu des témoins de l’événement. Songez que je suis née en 1822. Quand j’avais quinze ans, les gamins chargés par Drouet de crier : « Au feu ! » dans les rues atteignaient la cinquantaine. Quelques-uns des principaux acteurs vivaient encore, âgés de soixante-dix ou quatre-vingts ans. Leurs veuves, en tout cas, demeuraient. Mon père, ma mère, mes grands-parents, fixés à Saint-Phlin depuis 1780, s’ils ne purent intervenir, n’ignorèrent rien. Vous comprenez qu’ici nous connaissons des détails abondants qui gardent à ces hommes fameux et à ces scènes retentissantes les couleurs d’une émeute de village. Ce Sauce et les conseillers municipaux de Varennes, ces petits bourgeois qui contraignirent Louis XVI à retourner vers Paris et vers l’échafaud, au milieu d’une escorte ignominieuse, étaient des modérés, très dévoués à la royauté ; mais ils la voulaient assez forte pour les sauver de l’étranger et de ces vociférateurs aux menaces de qui ils cédèrent leur roi. D’ailleurs les exaltés eux-mêmes, les fous furieux avaient été la veille et redevinrent le surlendemain exactement pareils à leurs petits-fils que vous voyez dans ma ferme. Je me rappelle très bien un vieux bonhomme, appelé Roland, un insensé, et qui passait les journées sur un banc scellé à sa porte : continuellement il faisait le geste d’un chasseur qui ajuste et qui tue. C’est lui qui d’un coup de feu blessa un hussard du roi. Et, ce qui montre bien quel tempérament paisible demeurait chez nos paysans sous une excitation de circonstance, aussitôt son adversaire blessé, piétiné, porté dans une auberge, il le suit, le protège, devient son ami : peu après sa tête se troubla… Et tenez, l’aubergiste, monsieur Sturel, devint le général baron Radet. Il eut le mérite de reconstituer la gendarmerie de l’Empire et se chargea d’enlever le pape Pie VII, à Rome. Condamné à neuf années de prison par les Bourbons, il vint mourir à Varennes où j’ai bien connu sa veuve qui était une dévote.

L’imagination de Sturel s’ébranlait sous les anecdotes multipliées de Mme Gallant. Il sentait, comme une vérité infiniment poétique, ce qu’ont de meurtrier pour les individus ces grandes minutes révolutionnaires : par un travail plus ou moins lent, elles détruisent ceux qui furent leurs collaborateurs, et les nations indifférentes n’enregistrent même pas le sort des acteurs que d’abord elles auraient voulu diviniser.

L’atmosphère du 21 juin, si l’on écoute Mme Gallant, entra dans chaque Varennois pour transformer son âme, mais y laissa surtout des haines. Avouées ou secrètes, elles firent des besognes mystérieuses. Louis Bigault, dit Signemont, avait accepté avec Drouet le commandement de la petite armée qui, de Varennes, emmena le roi sur Paris : on le trouva, quelques années après, demi dévoré par les loups, dans la forêt d’Argonne, et son cadavre fut refusé par sa femme. — Un sieur Coquillard, récompensé pour avoir contribué à l’arrestation du roi, un jour de réjouissance publique, sous la Restauration, tomba dans l’escalier de l’Hôtel de Ville, à Varennes, et se tua. — La femme du père Sauce fut tirée morte d’un puits par les Prussiens, quand, à leur arrivée, elle voulut fuir de Varennes. — Lui-même, Sauce, perdit à peu près la raison au milieu des hostilités locales qui le forcèrent à s’expatrier. Il mourut greffier du tribunal de Saint-Mihiel, où ses petits-enfants vivent encore et sont d’honnêtes gens très modérés. — Vers 1840, Guillaume, de Sainte-Menehould, celui qui, avec Drouet, poursuivit les voitures royales, habitait à l’écart de cette petite ville une hutte solitaire et décriée. On trouva son cadavre dans le puisard fangeux de son jardin. — Quant à Drouet, sa vie fut tordue d’une façon particulièrement intéressante par le grand coup de vent de Varennes. Élu député de la Marne à la Législative, il organisa et commanda la garde nationale de Sainte-Menehould, lors de l’invasion prussienne. Saisi par les troupes de Brunswick et jeté dans une prison de Verdun, où les émigrés en fureur l’insultaient à travers les barreaux, il supporta avec fierté le regard de Gœthe. La brusque retraite des Alliés le sauva. Représentant de la Marne à la Convention et Commissaire aux armées, il tomba devant Maubeuge aux mains des Autrichiens. Il sortit de la forteresse du Spielberg dans le lot qui fut échangé contre la fille de Louis XVI. Comme il siégeait aux Cinq-Cents, il conspira avec Babeuf. Est-ce une complaisance qui lui permit de s’évader ? Il s’embarqua pour les Indes, fit la guerre aux Anglais dans les îles Canaries, puis, après Fructidor, rentra dans son pays où les Anciens et les Cinq-Cents lui votèrent une forte indemnité. Sous-préfet de l’Empire à Sainte-Menehould et chevalier de la Légion d’honneur, député aux Cent Jours, il échappa aux recherches actives de la police d’État sous la Restauration. D’abord caché dans des carrières abandonnées près de Sainte-Menehould, puis garçon d’écurie à Saint-Denis, puis ouvrier bottier à la suite de la Légion des Hautes-Alpes, il vivait à Mâcon, avec une concubine, sous le nom de Merger, quand la mort le frappa, en 1824, rassasié sans doute des hommes. Son fils le renia. — Enfin l’ensemble des Varennois signalés au cours de cette nuit devaient être récompensés en argent, d’après un vote de l’Assemblée nationale ; mais, devant les jalousies, les menaces, toutes les ébullitions d’une population qui ne reprenait pas son niveau, ils durent se dessaisir en faveur de la commune. On essaya une distribution publique de cet argent ; les plus forts l’empoignèrent : ton grand-père, Henri, vit cette bataille sur la place de Varennes. C’étaient de grandes anarchies. Voilà pourquoi le souvenir de ce temps demeurait pénible à chacun dans mon enfance.

— Écoute ma grand’mère, dit Saint-Phlin. Elle ne pardonne pas l’anarchie, mais elle n’est pas de ces personnes qui s’attendrissent sur le roi, la reine, les petits-enfants.

— Comment ! dit la vieille dame, peux-tu croire que j’approuve la guillotine ?

— Enfin, vous auriez ramené Louis XVI à son poste ?

— Je ne comprends pas des autorités sociales qui désertent leur devoir. Mon pauvre père, ton aïeul, disait toujours que nos ducs, en quittant leur Lorraine pour la Toscane, avaient commis un crime contre la nation lorraine.

— L’aïeul d’Henri regrettait la nationalité lorraine ! s’écria Sturel surpris. Alors il n’aimait point la France ?

La vieille dame parut à la fois mécontente et désorientée.

— Ton point de vue nous semble un peu simple, dit Saint-Phlin à son ami. Ma grand’mère est attachée à la terre : c’est une féodale. Elle a l’idée d’un système de droits et de devoirs reliant les gens du pays et l’administration. Le pouvoir qui assure de l’ordre, de la moralité, du bien-être autour de Saint-Phlin est légitime.

— Alors, madame, vous n’avez pas de préjugé dynastique contre le général Boulanger ?

— Monsieur Sturel, si le général Boulanger fait le bien de la France, les honnêtes gens lui seront reconnaissants, parce que, vraiment, dans nos campagnes, on n’est pas satisfait. Mais où trouve-t-il la force de se donner une telle mission ? Pourquoi sortir de l’armée où l’on dit qu’il servait utilement son pays ? J’approuve des jeunes gens comme vous qui veulent de l’ordre et de l’honnêteté, mais je prie Dieu qu’ils ne se trompent pas sur les moyens, parce que, avec un cœur sincère, ils seraient pourtant des coupables,

La causerie, les longs détails de Mme Gallant sur Varennes s’étaient prolongés bien après le repas de midi. Maintenant on se taisait dans le grand salon, d’un mobilier à la fois fané et solennel, où des toiles heureusement foncées par l’âge représentaient des jeunes femmes et des militaires de la famille. La vieille dame, son ouvrage et ses lunettes sur ses genoux, repassait en esprit avec une grande paix tout ce qu’elle avait vu durant sa longue vie ; elle ne doutait point qu’avec l’âge son petit-fils et Sturel ne jugeassent tout exactement comme elle faisait. Son visage d’un teint clair, d’un dessin ferme, était infiniment agréable à regarder, parce qu’on n’y trouvait aucune bassesse et pas même une trace des passions. Ses paroles très simples, d’une bonne langue, où se marquait une grande idée de son âge et de son chez soi, éveillaient en Sturel des délicatesses et un sérieux nouveau. Ce jeune homme aventureux prit soudain conscience de sa responsabilité. Les sentiments que dans cette calme hospitalité on lui présentait, sans indiscrétion de prosélytisme et avec une dignité bien faite pour séduire une nature poétique, formaient un tout organique : l’un admis, il fallait s’accommoder du reste, à cause de leur enchaînement, aussi nécessaire que celui des diverses parties d’un animal. Ainsi Sturel subissait déjà cette influence, prévue par Saint-Phlin, d’une terre où des âmes de même qualité se sont additionnées. On peut seulement craindre que cette culture de la conscience, ce noble souci de sa dignité ne donnent à un être une trop haute idée de sa personne morale, et par là une vision de soi-même disproportionnée avec sa place dans le monde.

Le boulangiste Sturel se fût passé à regret des journaux de partis qu’on ne recevait point à Saint-Phlin. Ils allèrent, après midi, se promener jusqu’à la petite bibliothèque de la gare de Clermont.

Sturel, au retour, s’abritait d’un beau couchant de juin avec l’Intransigeant, la Presse et le Gaulois dépliés. Il lisait à haute voix les passages les plus intéressants : on accusait un garde des sceaux « dont la place serait à Poissy plutôt qu’au banc des ministres » d’avoir fait une campagne de baisse contre la Banque de France avec un escroc nommé Jacques Meyer. — La police ne tenait plus ses agents : dans une bagarre, place de la Concorde, ils venaient de « laisser nager tout seul leur chef M. Clément », et même avaient délivré un prisonnier.

— Bonnes nouvelles ! disait Sturel.

Mais Saint-Phlin, chassant du pied les cailloux, répétait :

— Ça n’est pas ça… Non, ça n’est pas ça qui fera plaisir à ma grand’mère.

— Enfin, on met Boulanger hors la loi ; il se bat et ses amis le défendent.

— Qu’est-ce que tu veux, François ! chez nous l’effet est détestable !

— Mais enfin, que demande-t-elle, ta grand’mère ?

— Pardon ! ce n’est pas à elle de donner un programme. Vous faites des offres qu’elle acceptera ou rejettera.

— Eh bien ! tu connais mes idées. Dans la Vraie République, Rœmerspacher et moi, et toi aussi, nous les répétions à chaque numéro. Il n’y a plus de coordination entre les efforts des Français ; nous ne connaissons pas ce que nous sommes ni par suite ce que nous devenons.

— Très bien !… Alors ?

— Alors je sens diminuer, disparaître la nationalité française, c’est-à-dire la substance qui me soutient, et sans laquelle je m’évanouirais. Il faut reprendre, protéger, augmenter cette énergie héritée de nos pères. Et pour cette tâche, sans m’enfermer dans aucun parti, je fais appel à la bonne volonté de tous mes compatriotes.

— Très bien, Sturel ! la nationalité française, une énergie faite sur notre territoire de toutes les âmes additionnées des morts ! Mais, ton moyen ? En 1806, la Prusse, à qui tout manquait, gardait son loyalisme : le devoir n’était pas trouble ; on se ralliait au service de la reine Louise. Chez nous, c’est moins simple. J’entends bien que tu cries : « Vive Boulanger ! » je comprends l’expédient et je suis prêt à joindre à ton vivat le mien. Mais son nom à un sens moins net que le nom du plus médiocre représentant d’une dynastie nationale. Ma grand’mère te demande de lui définir Boulanger. La difficulté reste entière : nous voilà excités, je l’accorde, mais toujours privés d’une connaissance commune de nous-mêmes… Votre programme est beau : union nationale autour d’un général patriote ! Mais vous rendez-vous compte des conditions dans lesquelles cet état d’esprit social pourrait se substituer à notre anarchie ?… Les mots vous suffisent parce que vous vivez à Paris et dans un milieu qui, à force de haïr le parlementarisme, tend à lui ressembler, — d’après la loi constante que nous ressemblons à ceux que nous détestons au point de ne jamais les perdre de vue. Plutôt que du boulangisme, vous faites du naquettisme. Un mouvement qui avait son principe dans le fond de la nation est maintenant une intrigue politique… Heureusement on aime toujours le Général dans le peuple, dans nos campagnes. Il y a un état sentimental. Ce n’est pas mauvais, bien au contraire, cette première phase toute instinctive, mais voici que vous agissez, vous autres meneurs : vous engagez par vos actes le traitement du malade ? Et comment agissez-vous ? Selon le cerveau de M. Naquet… Ces grandes forces excitées et non dirigées peuvent produire soudain de terribles effets, des accès. Voilà pourquoi j’ai voulu que tu visses Varennes. C’est pour te donner le sentiment de la mobilité de l’esprit politique en France, J’en suis convaincu, si tu pouvais garder l’impression intérieure que t’a donnée cette ville de Varennes, morne et puis, soudain, capable de tant vociférer, tu saurais avertir le général Boulanger.

Sturel trouvait assez justes ces observations, mais, un peu énervé, il prétendait qu’un homme d’action ne doit pas écarter un plan de campagne sans faire une proposition ferme.

— Pardon, répondait l’autre, je ne suis pas un homme d’action. Je ne te conseille même pas ; je te renseigne. Le boulangisme, qui devrait être une conscience nationale, n’est jusqu’à cette heure qu’une fièvre. Puisqu’il s’agit d’une tentative dictée par la piété nationale, je voudrais qu’en toi cette piété s’appuyât non seulement sur la générosité de ton âme, mais sur la connaissance de la réalité. Tu veux donner une direction commune aux énergies françaises, les coordonner ; il faudrait d’abord nous rendre compte de ce qu’elles sont dans l’état actuel et puis analyser dans quelles conditions elles seraient unies. Et voici que j’arrive à t’exposer mon projet d’enquête, ce fameux plan de voyage qui va prendre son plein sens dans ton esprit préparé.

Ils allèrent s’asseoir dans le parc jusqu’au souper de sept heures. Puisque Boulanger demandait un rapport sur les départements de l’Est, Saint-Phlin proposait à son ami une tournée en Lorraine :

— Tu ne t’ennuieras pas. La nuit de Varennes, c’est dramatique comme du théâtre, mais les pays lorrains, c’est mille spectacles aussi tragiques et dont les puissants ressorts peuvent être suivis à travers les siècles.

Il avait préparé un magnifique itinéraire, un voyage le long de la Moselle, de sa source à Metz, puis à Trêves et jusqu’au Rhin. Pas en chemin de fer : les résultats sérieux doivent être obtenus dans les petites villes et les villages le long des routes où l’unification moderne se fait le moins sentir. Faute de relais, la voiture, sur un grand parcours, est inutilisable. De là le choix de la bicyclette.

— Nous prendrons une leçon de choses. Ce ne sera point une analyse totale, mais nous nous préoccuperons de tout ce qui peut fournir les éléments de la connaissance psychologique et politique. Sur ces grands lambeaux disputés entre la France et l’Allemagne, tâchons de déchiffrer comment se forme et se déforme une nationalité. Cette enquête, sur une terre nouvelle pour nous, demeurerait fort superficielle. Mais les diverses Lorraines sont notre pays maternel ; nous savons leur histoire et nous devons retrouver en nous les façons de sentir qu’elles proposent. Durant le souper, Mme Gallant souriait un peu du bel enthousiasme et des grands mots de son petit-fils, quand il parlait de la richesse historique et de la variété psychologique de la vallée mosellane. Mais elle donna quelques détails sur des petites villes, et, sur le fond des choses, on voyait bien qu’eux deux pensaient d’accord. Sturel se taisait, plus averti que le premier soir d’être un étranger, et un peu suffoqué de l’autorité que se donnait son ami. Comment ! depuis son arrivée, on ne lui avait pas demandé un détail sur le Comité national, sur le Général ! Est-ce raisonnable de dédaigner ainsi ce qui intéresse les cercles de Paris ? Doit-il admettre que dans cette ferme perdue se trouve précisément le juste point pour embrasser les événements ?

Après le repas, étant à fumer dans la chambre de son ami, il vérifia le plan et les moyens du voyage, et les reconnut très bien étudiés. Voilà les cartes avec les étapes pointées ! Voilà les sacs de toilette à suspendre aux bicyclettes ! Leurs malles, les précédant par chemin de fer, feront, chaque deux jours, leur seul assujettissement. Dans les intervalles, ils choisiront pour leur nuit la petite ville où les tentera certaine qualité de mélancolie ; ils la quitteront au point du jour, quand le premier soleil évapore les brumes et peu après devient la grande chaleur ; leur sieste les attardera tantôt dans la petite auberge mosellane sous une treille au nord, tantôt sur l’herbe de la rive, pleine d’une gentille vie à l’ombre des arbres. Et Saint-Phlin, saisissant sur le premier rayon de sa bibliothèque lorraine[1] la Moselle d’Ausone, lisait :


Vidi ego defessos multo sudore lavacri
Fastidisse lacus, et frigora piscinarum,
Ut vivis fruerentw aquis ; mox amne rcfotos
Plaudenti gelidum flumen pepulisse natatu
.

« J’ai vu beaucoup de personnes épuisées par les grandes sueurs… se baigner dans des eaux courantes être d’abord réchauffées dans le fleuve, et chasser le froid de l’eau en la coupant à la nage. »

Et le soir, au lieu d’un bon sommeil, le léger surmenage d’une telle vie et notre plaisir nous donneront un peu d’insomnie, pour jouir, par les fenêtres ouvertes, des paisibles rumeurs qui jadis furent les fées de la Moselle lunaire. Car seule la rivière fuyante, au milieu de ces provinces qui ne sont plus semblables à elles-mêmes, n’a pas changé : après quinze cents ans, elle demeure semblable aux descriptions d’un naturalisme élégant et assez méticuleux qu’en donnait vers 360 l’administrateur galloromain :

Respondet colli Qaum glaucus opaco
Respondet colli fluvius, frondcre videntur
Fluminei latices et palmite consitus amnis
.

« Lorsque le fleuve représente l’image de la colline, l’eau paraît avoir des feuilles et le fleuve être implanté de vignes. »

D’ailleurs, Saint-Phlin replaçait très vite le volume sur la tablette, et disait :

— Ça, c’est l’amusement. Mais, mon cher François, nous allons recevoir trois grandes leçons ! (Et il les comptait sur ses doigts.) D’abord le pays historique du duché de Lorraine, ensuite la région messine, aujourd’hui l’esclave Elsass-Lothringen, enfin l’archevêché de Trêves, antique pays romain que l’influence française a si longtemps disputé à l’Allemagne.

À dix heures, quand ils descendirent prendre une tasse de thé avant que la vieille dame se couchât, leurs deux imaginations s’étaient suffisamment échauffées et associées pour qu’on augurât un bon profit de leur voyage, et la grand’mère, considérant ces bonnes têtes de garçons animés par l’avidité de faire parler la terre et les morts, se réjouissait que son petit-fils allât dans la brise vivifiante de la Moselle passer une belle quinzaine de grand air et de bonne amitié.

(D’Épinal à Toul, 65 kil.)

Pour procéder systématiquement et prendre la Moselle à sa source, ils allèrent en chemin de fer chercher à Bussang leur point de départ.

Cette pleine montagne, tout en « ballons » couverts de sapins, est d’un grand air sévère. — Si l’on gravit les pentes, sur un sol feutré de fines aiguilles où le pied glisse, et sous une voûte formée par les cimes, seules respectées, de ces arbres que l’administration ébranche, c’est indéfiniment un monotone spectacle de troncs bruns et résineux, tous pareils, s’élevant droit vers le ciel, avec au bas une maigre mousse. Cette monotonie, cette régularité, cette pauvreté même reposent les nerveux. Ordre, calme et beauté : une beauté apaisante que Puvis de Chavannes a mise dans son Bois sacré. Parfois ces jeunes corps sveltes et durs évoquent pour l’imagination, que leur senteur fortifie, une forêt de lances fichées en terre. Et sur la hauteur atteinte, sur le chaume, ce moutonnement des têtes, agitées par le vent, est pathétique comme la rumeur d’un camp. — Les vallées longues, étroites, étonnent l’œil par leur propreté parfaite : des tapis d’une herbe luisante, des ruisseaux, emportés et limpides sur les vieilles pierres se détachent d’autant mieux dans le cadre noir des sapins. — Çà et là, les hommes ont imposé une maison de garde, une petite ferme à la montagne ; elle reste pourtant maîtresse de sa beauté et de ses arrangements, et, dans certains cantons forestiers escarpés, nul ne peut exploiter sa vêture.

Il faut comprendre le système général de ces contre-forts qui soulèvent, creusent et enserrent le pays. Une race est née entre leurs bras, avec la mâchoire forte et la tête carrée, célèbre par son entêtement. Comme des divinités assoupies, toujours pareilles à elles-mêmes, les Vosges sont assises dans l’éminente splendeur du midi et au romanesque coucher du soleil et dans le tombeau étoilé de la nuit. Belle assemblée de montagnes, forte, paisible et si salutaire qu’à nos nerfs mêmes elle donne une discipline ! De ces colosses immobiles naît la frivolité, la pente, la fuite, l’insaisissable. La Moselle est la délégation de leurs énergies intimes.

Elle jaillit sur le versant français à trois cents mètres du tunnel qui franchit le col de Bussang et s’ouvre sur la magnifique plaine d’Alsace. La « source de la Moselle » n’est pas la plus forte, ni la plus reculée des gerbes d’eau qui la forment d’abord, mais celle-là ne tarit jamais. Tous les « ballons » de la région concourent aux premiers développements de la Moselle, comme une mère entourée des personnes de sa famille nourrit, caresse et fortifie pour la vie un petit à ses premiers pas. À deux kilomètres de Bussang, déjà cette enfant travaille. Elle fait tourner les roues de moulins, scieries, tissages, filatures et féculeries À chaque instant, les industriels lui opposent des barrages, ralentissent son cours, sa vie : c’est presque une morte où apparaît déjà la décomposition. Là contre elle se ramasse, fait effort de toutes ses ressources, passe l’obstacle et court, pacifiée, vraiment jeune et gaie. C’est de son courage que vivent Saint-Maurice, le Tillot, Ramonchamp et Rupt, ou passèrent d’abord Sturel et Saint-Phlin. Si jeune, elle a déjà pris la plus importante de toutes ses décisions : elle s’arrête dans sa marche au midi pour se jeter au nord-ouest.

Le Parisien Sturel sent les détails de la nature comme ferait un convalescent et trouve de neuves délices à l’ampleur des feuillages, au dessin des ombres sur le sol ensoleillé, à la qualité joyeuse de l’air sur son visage et dans sa bouche. Tous deux, chaque quart d’heure, se félicitent d’un mode de locomotion qui ne donne pas seulement un délicieux plaisir de vagabondage, mais qui par sa rapidité permet aux impressions de se masser en larges tableaux.

Voici des espaces admirables avec des montagnes trapues, bien garnies en terres, où alternent les spacieux herbages et les immensités d’arbres. À tous instants, d’autres vallées, qui s’ouvrent et vont se perdre dans la principale, fortifient la Moselle, libre, dégagée, charmante, de plus en plus heureuse, par mille contributions empressées. Au pied des ballons, les maisons éparses n’ouvrent que des petits yeux, des fenêtres étroites à cause du froid ; courbées, peureuses, abritées sous leurs longs toits qui montent si haut et descendent presque à terre, elles semblent toujours songer aux écrasantes charges de l’hiver. Le torrent, tout prêt à être maté, leur offre sa force motrice ; les bois attendent qu’elles les débitent.

La physionomie d’un paysage peut donner au passant les plus vives jouissances, mais combien le plaisir augmente d’intensité à mesure que nous savons saisir les liens intimes qui, dans une zone donnée, unissent le caractère de la nature au développement de la civilisation ! Dans la plaine lorraine, la plupart des villages existaient aux lieux qu’ils occupent dès la période gallo-romaine, mais dans ce haut pays granitique les corps de communauté ne s’organisèrent que récemment et par la volonté administrative. Ces terribles forêts de « La Vosge », domptées une première fois par une route des Romains qui disparut avec leur puissance, supportèrent ensuite dans quelques vallées des monastères qui exploitaient un cercle assez étroit de défrichement ; puis des émigrants de la plaine remontant la rivière qui fut la grande voie civilisatrice, du treizième au seizième siècle, commencèrent de coloniser. Les mœurs, les besoins, les tendances sociales qui naissent dans les industries qu’animent la Moselle et ses affluents, ne sont pas contrariés par des coutumes opiniâtres. De toute la Lorraine, cette population qui n’a que des habitudes de trois ou quatre siècles est assurément la moins conservatrice ; elle a l’esprit radical. Bien plus aisément que les agriculteurs de la plaine, voire avec plaisir, ces forestiers devenus ouvriers d’usine accepteraient une organisation de la propriété conforme aux vœux du prolétariat industriel. Qu’ils sachent ou non formuler leurs besoins, une réforme est ici nécessaire, car la race déjà déchue disparaîtrait par l’alcoolisme, conséquence d’une détestable exploitation de la main-d’œuvre.

À chaque développement de leur bicyclette, Sturel et Saint-Phlin devaient voir une population mieux enracinée et des cités plus mémorables. Ils déjeunèrent à Remiremont, puis, au soir de cette première belle journée, sortant de la montagne granitique, ils touchèrent à Épinal, dont les terres sont rouges, le seuil du grand plateau lorrain. Plus qu’aucune ville, celle-ci charge La vallée de fabriques qui, fortement installées sur de solides pentes vertes et parmi de noirs bouquets de sapins, communiquent au paysage un caractère de puissance et de santé sociale.

(De Bussang à Épinal, 60 kil.)

Vers Châtel, à 15 kilomètres d’Épinal, comme on dévale par les terrasses du trias, la vigne apparaît, se substitue sur de vastes espaces aux forêts et bordera la rivière jusqu’au Rhin, s’améliorant d’étape en étape, pour fournir les crus fameux de la Moselle. Dès Thaon, celle-ci a cessé son travail. Elle glisse parmi des saules épars et de grands peupliers verts, élégamment vêtus jusqu’à terre de branches frémissantes. Gracieuse avec ses circuits, ses eaux bleues, ses parures variées, elle s’amuserait, se déplacerait, si le canal de l’Est voulait bien la quitter. Ce tuteur morne, utilitaire et rectiligne, la contrarie. Mais Lui-même, par sa paix, sa belle nappe que nul bateau ne ride, assez large dans certains tournants, met dans cette verdure de prés, d’arbres et de vignes mélangées aux vergers sur les côtes silencieuses, la noblesse d’un parc de plaisir.

La vallée au-dessous d’Épinal est faite par des collines douces. Son élargissement vers Chtlel et Charmes engage aussi l’imagination à s’étendre pour considérer dans le temps les vicissitudes de ce territoire.

Ces trois petites villes mosellanes, Châtel, Charmes, Bayon, où ce siècle n’a pas modifié une maison autour de l’église, mais seulement ajouté des trottoirs, voilà de vieux abris de la plante humaine ! Que de tels lieux demeurent sans gloire, c’est une grande injustice, car ils subirent plus de désagréments qu’il n’en faut en moyenne pour conquérir l’illustration. Combien l’existence y fut pauvre, dure, alarmée ! Furent-elles assez de fois pillées, violées, brûlées ! Et Châtel, jalouse, se précipitait de bon cœur pour aider au sac de Charmes, qui comptait bien lui revaloir ces brigandages.

Il est difficile d’imaginer une histoire pire que celle de la Lorraine mosellane, disputée entre la France et l’Allemagne dès le dixième siècle, et que ces deux grands pays ne laissèrent pas vivre de sa vie organique. Nous avions une bonne maison souveraine, des coutumes, des institutions, tout ce qu’il faut pour conquérir une place dans l’histoire ou plus humblement pour s’assurer de l’ordre, de la sécurité, et pour créer une nationalité. Quelle importance tout le duché, chevalerie, communes et manants, attribuait à la journée de février 1477, écrasement sous les murs de Nancy du Téméraire qui avait rêvé l’annexion de l’état lorrain ! Quelle digue nous élevâmes contre le protestantisme, flot venu de l’Océan germanique dont le sel eût transformé nos terres ! Quelle fidélité les gentilshommes lorrains gardèrent à leurs souverains en dépit de la puissance cruelle des Richelieu et des Louis XIV, et lors même qu’un Charles IV fut exilé pour un demi-siècle ! C’est que nous n’étions pas un morceau quelconque de territoire, un domaine, mais un petit État, une nationalité ; nous aimions dans nos ducs notre épée et nos institutions, notre faculté directrice. De là notre maison ducale recevait un puissant principe de vie. Malheureusement elle était inférieure en intelligence aux Capétiens.

À Charmes, Saint-Phlin dit à Sturel :

— Nous avons le temps de flâner.

Avec l’aide du plan, ils allèrent dans une prairie, entre la ville et le Haut-du-Mont. Un étang marque encore les réserves où s’alimentaient les fossés du rempart.

— Dans ce lieu, dit « pré des Suédois », les bandes stipendiées par Richelieu après la mort de Gustave Adolphe pendirent les notables.

— Ne récriminons point là-dessus, dit Sturel ; je me rappelle qu’en 1870, dans cette même petite ville, les Allemands tuèrent à coup de baïonnette, dans la rue, le pharmacien Mariotte.

— Récriminer ! dit Saint-Phlin. C’est moi que tu soupçonnes de vouloir quereller les faits, moi qui te mène prendre leur leçon !… Je voudrais seulement diviser notre sujet ; c’est exact que la France et l’Allemagne nous ont travaillés à l’envi, mais on ne peut pas tout mener de front : nous examinons pour l’instant le travail français… Rendons-nous compte de l’effet que produit dans une très petite ville, dans un Charmes, un branchage des notables. C’est une terreur mêlée d’âpre ressentiment : on obéit au vainqueur de fait, en même temps que les cœurs appellent le chef de droit. S’il ne peut intervenir, il faut bien s’accommoder de l’événement. La disparition des notables affaiblit immédiatement la nationalité et, par suite, favorisa la substitution de l’idéal français au lorrain. Quand la Lorraine, après les horreurs — guerre, peste, disette, massacres, incendies, exactions — du long règne de Charles IV (1624-1675), voulut se refaire, elle avait perdu 300,000 habitants sur 400,000 et probablement les plus énergiques. Elle retrouva son territoire, mais non pas son âme. On dut importer des cultivateurs. Le duc Léopold, pour refaire le duché, substitua aux constitutions lorraines une compilation des ordonnances de Louis XIV : c’était enlever à la Lorraine sa cérébralité propre. Sa maison ducale allait aussi lui manquer. François III troqua son duché contre un équivalent avantageux, et, traître à son peuple, sans plus de scrupule qu’un propriétaire vendant un domaine, s’installa en Toscane, puis au trône d Autriche. Déjà les idées françaises gouvernaient ; les agents français vinrent administrer sous Stanislas. L’année 1766 vit les dernières formalités de l’annexion.

Saint-Phlin pourrait ajouter que les idées nationales tentèrent de se ranimer de 1786 à 1789 : cette petite nation mal renseignée espéra un gouvernement indigène, par une assemblée provinciale. L’union morale se fit grâce aux avantages matériels procurés aux paysans et aux bourgeois par la Révolution et puis au cours des guerres impériales et républicaines, où les Lorrains fournirent les plus gros contingents et soixante mille cadavres sur un ossuaire d’un million et demi de Français. En 1814, Blucher afficha sur les murs de Nancy : « Puissé-je ramener pour vous le bon vieux temps dont jouiront vos ancêtres sous le gouvernement doux et paternel de vos anciens ducs ! » On ne le comprenait plus. Quelque sentiment de la nationalité lorraine a survécu dans le fond des indigènes ; elle s’est témoignée académiquement vers la fin du second Empire dans les doctrines décentralisatrices de l’École de Nancy : c’est elle encore qui fait l’indignation de Saint-Phlin :

— Quel gâchage ! s’écrie-t-il ; on nous a toujours contraints à laisser reposer nos espérances propres. Le transport des pouvoirs lorrains dans les bureaux de Paris a ruiné notre développement autonome, et n’atténue même point le danger qu’a toujours présenté pour la paix européenne la situation géographique de la Lorraine : une fois de plus, en 1870, nous avons fait les frais d’une guerre entre la France et l’Allemagne. Boulanger, qui jette un appel à notre engourdissement, comprendra-t-il toute sa tâche ? Saura-t-il restituer au vieux duché la force d’apporter dans l’illumination française sa lumière particulière ?

Sturel, songeur, entrevit le grand rôle que son ami proposait au Général. Le chef national perçait sous le soldat populaire.

Ils atteignaient sur la rive droite, immédiatement au-dessous de Charmes, le village de Chamagne, où une inscription désigne la maison chétive, encore intacte, qui vit naître en 1600 Claude Gelée.

— Celui-là, dit Saint-Phlin, on a raison de l’appeler tout court « le Lorrain ». Si notre paysan, mal servi par ses chefs, n’a pu s’exprimer dans une nationalité politique, la souffrance qu’il en eut et sa naïveté sont fixées dans le clair-obscur de Claude Gelée. Enfant, Claude avait eu des rêveries aussi longues que les jours d’été, sur les côtes de cette vallée mosellane entre Charmes et Bayon ; la fraîcheur de ses yeux et de son cœur lui permettait de se pénétrer de la moralité de ce paysage. L’accent rural, la voix des prairies et des eaux, la modestie de ses parents, de sa classe paisible, de sa race contenue, voilà ce qu’entendit ce tendre bouvier avant de connaître la majesté romaine.

Les deux jeunes gens trouvèrent une ombre étroite pour s’asseoir devant ce beau spectacle du soleil sur les espaces mosellans. Adossés à une ligne de bois, ils voyaient à leur gauche, sur un léger renflement, les petites maisons de Chamagne, et toute la vallée qui vient de loin décrire une courbe devant eux et s’enfoncer à leur droite dans d’heureuses campagnes avec ses blés, ses avoines, ses seigles, où alternent les prairies artificielles, les coteaux de vignes, les vergers et les villages. Comme basse sourde, le bourdonnement d’une vanne, puis, par saccades, de minute en minute, la masse stridente des sauterelles, le vol des petits moucherons, parfois un appel d’oiseau, parfois un poisson troublant la surface de la rivière, très loin le grelot d’une bête. Il y a des moments du matin où le soleil réjouit si délicatement l’eau, les longs peupliers, les petites herbes imperceptiblement agitées, les bons arbres groupés en boule dans un champ. la vigne sur les pentes, les fonds vaporeux, douze petits hommes là-bas qui travaillent près d’un cheval et d’une voiture et dont on entend un peu les voix, oui, tout cela si délicatement se réjouit qu’on est plein de sympathie, et l’on accorde qu’il y a un élément moral dans le frisson de beauté et que, pour être tout à fait belles, les choses doivent être bienfaisantes.

La matinée s’écoulait, l’instant arriva où la végétation de juillet sous un soleil enfin chaud prend toute son ampleur et pendant quelques heures trouve des puissances qui dépeuplent la campagne. Sturel approuvait l’interprétation de Claude le Lorrain proposée par son ami.

— Mais, ajouta-t-il, cette harmonie des tons, cette pondération, ce bon ordre, cette délicatesse poétique, pour agrandir leur paix mosellane jusqu’à la majesté qu’on voit dans son œuvre, ce grand artiste les complète avec de magnifiques monuments et des ruines… Ah ! que notre conscience lorraine vaudrait davantage, si elle avait l’orgueil de quelques grands souvenirs !

Saint-Phlin saisit avec empressement cet éveil chez son ami :

— Bouteiller, dès le collège, aurait dû nous ouvrir les yeux sur notre race qui n’est pas sans gloire. Du moins tu vas la connaître au cours de ce voyage, et tu déblayeras en toi des ruines mémorables.

Proche de Bayon, ils distinguèrent sur la rivé gauche, à Neuvillers, le beau château bâti par Chaumont de la Galaizière, l’administrateur exécré que la France plaça comme premier ministre auprès du dernier duc Stanislas Leczinski.

Stanislas ! le régisseur du duché pour le compte de la France ! le Polonais ! Ah ! le mépris irrité de Saint-Phlin ! Il rendait ce Leczinski responsable de Louis XVI, un lourdaud, de Louis XVIII, fait pour la petite cour de Lunéville, de Charles X, un Slave, il lui reprochait d’avoir plus qu’aucun, par son sang polonais, différencié les Bourbons et la France.

Sturel souriait :

— On lui doit la place Stanislas, où rien n’est laid, ses grilles, les petits pavillons de Héré, la porte Royale, les places de la Carrière et d’Alliance, qui font de Nancy une ville excellente.

— Je ne conteste pas ces jolies choses, disait Saint-Phlin, mais, après avoir examiné un détail, il faut remonter sur la hauteur et toujours garder une vue d’ensemble. Sont-elles nécessitées, ces élégantes constructions, par notre développement national ? Reconnais-les pour un accident et le caprice d’un étranger, indigne souverain qui se borne à régner avec sa truelle comme aujourd’hui un riche banquier dans son domaine. Derrière ces portants de théâtre, l’État, relégué, dédaigné, périssait. Tout ce que Stanislas installe chez nous m’est odieux, Sturel, en tant qu’importation qui recouvre et étouffe notre nationalité. Sa petite cour de Lunéville, médiocre parterre transplanté de Paris sans racines, gâte l’atmosphère et notre esprit indigène. Les départements des Vosges, de la Moselle, de la Meurthe, de la Meuse, avec la civilisation qu’ils nous représentent, ont été construits sur nos monuments démantelés, sur nos institutions abolies, sur tout ce qui représentait d’anciennes et vénérables conditions de la vie proprement lorraine. Installé avec des moyens factices, ce parisianisme ne s’est maintenu que par la continuité des mêmes moyens. Il ne se fait pas sur place ; on devra nous l’expédier du dehors, jusqu’à ce qu’une dose suffisante de sang étranger soit inoculée dans les veines lorraines. — Mais, Sturel, sous cette domination superficielle, une humble sensibilité s’étend encore, profonde, et dont j’attends qu’un jour elle vivifie la France lassée.

Ils avaient fort bien déjeuné avec un brochet de la Moselle et du vin de Rayon ; c’était à peu près deux heures.

— En selle ! s’écriait Saint-Phlin, enfonçons-nous sous cette civilisation à la parisienne et pénétrons dans les catacombes de la vie locale.

Que valent, auprès de Lunéville et de Nancy, les Flavigny, les Messein, les Pont-Saint-Vincent, qui marqueront les obscures étapes de Sturel et Saint-Phlin jusqu’à Toul, à travers un pays presque sans chemin de fer ! Mais, dans ces plaines agricoles négligées, on voit la terre franche et la végétation humaine qu’elle produit naturellement.

Les deux cyclistes jouissaient beaucoup du paysage, parce que, au lieu de promener leur œil superficiellement comme sur un ensemble déjà vu, ils s’occupaient à replacer mentalement les individus et les choses dans le milieu historique auquel ils survivent. La motte de terre elle-même qui paraît sans âme est pleine de passé, et son témoignage ébranle, si nous avons le sens de l’histoire, les cordes de l’imagination.

Les villages lorrains actuels remontent aux premiers établissements des tribus celtiques. La communauté pastorale et agricole, que César appelait vicus, s’est conservée comme groupe de travail et comme base des relations de famille ; elle a maintenu, alors que la race conquérante changeait et que la propriété se transformait, la fixité presque absolue du type de l’habitant. Son territoire nous est connu : conservé à travers les siècles, il forme de nos jours le ban de notre village lorrain moderne, trois cents hectares en moyenne par commune. Sur ces morceaux de terre, le grand propriétaire gallo-romain se transforma en écuyer propriétaire des douzième et treizième siècles ; les habitudes de nos fermiers de Meurthe-et-Moselle nous donnent une idée approximative des habitudes d’un gentilhomme mosellan au moyen âge : repas en commun, culture dirigée par le maître, noces et funérailles qui sont les occasions de réceptions et de festins ruineux. Au quatorzième siècle, les seigneurs sont indépendants, toujours en guerre, peu soumis au suzerain ; ils constituent une république aristocratique. Au seizième et surtout au dix-septième, le gentilhomme n’est plus un petit potentat sans peur, il doit se ranger sous les bannières d’une ligue ou d’un grand prince. Au dix-huitième, il rêve des institutions anglaises qui lui permettraient de faire partie de la Chambre des communes. Au dix-neuvième, il se présente au Conseil général et au cercle des Pommes de terre.

Au-dessous de ce gros personnage, dont le château rebâti est entouré des restes d’une déférence jalouse, le paysan dans sa vieille maison a hérité les parcelles de son père, le serf du domaine, et de son ancêtre, l’esclave rural. Il a hérité aussi les intérêts, les aspirations, les croyances de ces antiques terriens et toute une façon d’entendre la vie qui n’aurait eu de satisfaction que dans le triomphe de la nationalité lorraine.

Ces mornes plaines et ces siècles qui d’abord semblaient ordinaires et maussades à Sturel, maintenant il leur sentait du caractère : il leur savait gré de n’être ornés d’aucun romanesque fade, mais nus et brutes comme l’histoire avant que les historiens la policent. Il disait : « Nous autres Lorrains, nous ne cherchons pas à étonner. » Une fois de plus les deux jeunes gens déploraient les humanités vagues, flottantes, sans réalité, qu’on leur avait enseignées au lycée, quand le vrai principe c’est l’éclaircissement de la conscience individuelle par la connaissance de ses morts et de sa terre.

— Comme nous serions ordonnés et plus puissants, se disaient-ils, si nous comprenions que les concepts fondamentaux de nos ancêtres forment les assises de notre vie ! Mis à même de calculer les forces du passé qui nous commandent, nous accepterions, pour en tirer profit, notre prédestination. Tout médecin admet que pour connaître un homme il ne suffit pas de l’examiner à trente ans : il faut savoir quel enfant il fut, les maladies qu’il traversa, et son père et sa mère. Or, nos éducateurs ne se préoccupèrent pas une fois de ce qu’est la Lorraine ! Un jeune être isolé de sa nation ne vaut guère plus qu’un mot détaché d’un texte.

La vérité de leurs conceptions les enivrant de sa force écartait même la fatigue physique. Quel plaisir, quand la route suit en balcon la courbe des collines, à passer de la vallée-mère soudain dans les vallées secondes, et à comprendre les plis du terrain, les hauteurs différentes, les pentes de végétation variée qui lentement écoulent tout le pays sur la Moselle ! Assis sur le côté d’un petit bois, ils se reposèrent d’un dur parcours de soleil ; un vent léger froissa les eaux, pour qu’elles fussent comme l’écaille luisante d’un poisson bleuâtre. Puis le soir vint plus doux, plus indulgent, et, en même temps que les animaux sortaient de leur retraite, eux-mêmes accéléraient leur course et s’enivraient de la transparence universelle, de l’harmonie de la terre natale. Il y avait des bêtes, des petits moucherons qui jouaient gaiement dans l’air, dans les rais du soleil, et ils se connaissaient pareils à ces insectes-là, qui ne vivent qu’une minute ; mais dans leur activité éphémère, Sturel et Saint-Phlin, du moins, prennent conscience des lois du développement, ils saisissent leurs rapports avec les choses et leur position dans la suite des étapes franchies à travers les siècles par la population de ce territoire.

Ils s’amusèrent à monter à pied la côte de Richardménil. Saint-Phlin montra les deux châteaux à son ami en lui disant :

— Ici et à Ludres, en face, habite depuis le treizième siècle une famille de la chevalerie lorraine, les Ludre. En 1282, elle acquit son fief — une maison forte, un moulin, des prés, des vignes, des hommes et des femmes, serfs attachés à la glèbe — environ pour 3,500 francs de notre monnaie. De l’autre côté de la Moselle, sur la rive gauche, voilà la région de Vézelise, le cœur de la Lorraine ; ici tout près, à notre droite, sombre et menaçant sous la nuit, c’est un petit pays historique : le Vermois. Ce simple plateau, ah ! si nous pouvions l’analyser en détail, nous le rendre intelligible ! Connaître vraiment, rendre compréhensible un groupe de hameaux, à condition de le situer sur un fond et de garder une vue générale de la France, quel bénéfice incalculable, quelle éducation en profondeur, autrement féconde que notre éparpillement de touche-à-tout et notre verbiage sur les civilisations mondiales !

Comme ils passaient devant une pauvre auberge de Richardménil, on leur cria : « Vive Boulanger ! » Ils s’arrêtèrent et burent un verre de vin avec quelques mineurs des exploitations voisines.

— Pourquoi, dit Sturel, pensez-vous que c’est Boulanger qu’il nous faut ?

Ces braves ouvriers, moins défiants que les cultivateurs, répondirent que le Général était pour les petites gens et qu’il faisait peur aux Prussiens. Sturel, avec affection, les confirma dans une doctrine qui simplifiait la vérité sans la déformer.

Maintenant le Vermois, sous la nuit tombante, étendait ses antiques cultures. Pour ceux qui savent entendre, l’heure du soir criait les grandes vérités : la bête humaine a des instincts farouches ; elle tend à s’organiser ; elle subit toujours le prestige des mots Justice, Égalité ; elle n’a pas en ces lieux l’instinct politique ; à toutes les époques, des étrangers lui fournirent un gouvernement, mais ils passèrent sur elle sans modifier ses aptitudes héréditaires.

Comment se modifieraient-elles quand les conditions demeurent pareilles à travers les siècles ? Sur ces villages qui jalonnent l’étape de Sturel et de Saint-Phlin, le monde antique s’est épaulé pour résister à l’effort barbare. D’Épinal à Metz, le cours de la Moselle est semé de camps romains, placés sur la hauteur ou sur la berge même. Il faisait nuit quand les deux cyclistes passèrent sous la roche d’Affriqùe ; les Romains avaient trouvé là un retranchement celte qu’ils consolidèrent ; de nos jours, le génie y élève une redoute contre l’éternel envahisseur germain.

Dans cette région de solitude, protégée de Nancy par les bois épais de la Haie, s’épanouit la flore rarissime de Lorraine : le « sabot de la vierge », pareil aux orchidées de serre, et cette toute petite fleur rose qui, vers la Pentecôte, pousse au grand soleil sur des buissons d’aiguilles pourpres. Jusqu’à Toul, Sturel et Saint-Phlin ne se laisseront plus divertir, et ce silence, auquel l’obscurité ajoutait encore, les donnait tout aux leçons de la terre et des morts.

(De Toul à Pont-à-Mousson, 36 kil.)

Leur troisième étape allait être si courte, même en préférant au chemin direct la courbe profonde de la Moselle, que Saint-Phlin remit le départ à six heures du soir : on dînerait dans une des auberges mosellanes, nombreuses sur ce parcours, où sont les rendez-vous des promeneurs nancéiens.

Ils circulèrent toute la journée à l’ombre de la belle cathédrale, dans les froides et graves petites rues de Toul, morte oublieuse d’elle-même, mais dont le passé ne cède à aucune cité de France ou d’Allemagne.

C’est un grand plaisir de parcourir ainsi les villes en profitant des empreintes lentement données par les hommes et sans supporter les conditions du particularisme, par exemple, tout ce que les petits endroits contiennent de taquineries, de curiosités mesquines et d’intolérance. Pour bien atteindre les qualités locales, il faut s’abandonner à la pente d’une rêverie très avertie de la succession des événements. Les paysans qui peuplent la contrée et qui sont les vignerons des propriétaires urbains se font d’abord reconnaître comme les descendants de la peuplade qui, sur ce territoire, prit parti pour César. Mais les citadins ? Mêlés sur toute la France, peuvent-ils maintenir un esprit autochtone qui semble impuissant à lutter contre la civilisation interprovinciale ? Sans doute, Paris commande les fonctionnaires nomades dont la population indigène, qui vit par eux et selon eux, semble le complémentaire, mais très vite la petite ville modifie ces étrangers, leur impose sa température. Dans ces rues qui s’appellent Général-Foy, Baron-Louis, Béranger, Liouville, Carnot Chanzy, Gambetta, mais pareilles à ce qu’elles étaient sous des noms qui tombèrent faute de sens ; dans ces maisons qui datent de cent cinquante, deux cents ans, et dont quelques rez-de-chaussée seulement ont été changés en boutiques ; au milieu de ces couvents, chapelles, séminaires encore reconnaissables malgré leur utilisation bourgeoise ; dans l’ombre immense de ces merveilles de l’art au moyen âge, Saint-Gengoult, Saint-Étienne, l’adhésion à l’uniformité nationale demeure superficielle. Si les grands bourgeois n’ont pas survécu à la chute de leur noble ville libre aux mains des Français (seizième siècle), quelque chose demeure d’un passé contre lequel toutes les forces administratives se massent. Nous saisissons mal cette persistance de la vieille Lorraine, parce que des mœurs trop éprouvées endorment notre sens du pittoresque. Peut-être faudrait-il un étranger pour exprimer la note de ces humbles lieux découronnés. Supposez un Anglais sensible aux nuances morales un peu froides (Walter Pater n’aimait-il pas ardemment nos provinces ?) et qui vienne pour quelques semaines habiter une de ces rues désertes. Il apporte avec lui une caisse de vieux livres français : leur verve narquoise le contente profondément sous ce ciel et au milieu des témoignages d’une politesse maligne. Il sent que ce n’est pas ici l’Allemagne rhénane, mais la France, ni bourguignonne, ni provençale : lorraine. Et s’il sait faire parler l’architecture, s’il possède une instruction suffisante pour dialoguer avec l’histoire, il évoquera les dignes exemples d’une organisation républicaine dans cette vieille municipalité ecclésiastique, tout en examinant la cathédrale des évêques de Toul, les remparts de Vauban, les formidables travaux des polytechniciens sur tous les monts.

D’ailleurs, qu’au milieu de tous ces canons installés par les bureaux parisiens, la petite ville, dépossédée du soin de veiller à ses destinées, sommeille dans une sorte de mort heureuse, et qu’elle ne comprenne plus sa devise Pia, pura, fidelis, peu importe ! Ce qui fait la constance de son caractère historique, c’est, plutôt que des mœurs et un esprit traditionnel, d’être un lieu où, de toute éternité, un même phénomène s’écoule. Il faut considérer cette vallée mosellane, de Trêves à Épinal, comme une rue des candidats à la nationalité française. À tous les siècles de l’histoire, des peuplades débusquent par cette voie, se précipitant sur la France comme la pauvreté sur le monde ; elles recouvrent les vieilles populations, puis leur flot, déposant sur le tout un humus, va se perdre plus avant dans la collectivité française. Notamment, tous les juifs de France dans les petites villes de Lorraine ont planté leurs tentes l’espace d’une génération, le temps d’enterrer un parent au cimetière spécial de Lunéville…

Sturel et Saint-Phlin, que Bar et Neuchàteau ont familiarisés avec ces trois éléments de toute petite ville lorraine, le fonctionnaire, l’indigène et l’immigré, se font une vue claire de Toul, mais, n’y trouvant aucune réalité nouvelle, et rappelés, comme on dit dans leur pays, par les fortes nourritures de la veille, ils voudraient retourner immédiatement dans la campagne, où le silencieux, l’anonyme paysan demeure sur les champs et la vigne sans qu’aucun étranger se mêle à son sang, modifie ses puissances. Seulement Saint-Phlin n’entend pas que l’enthousiasme nuise à la méthode. Après midi, sur une table de café, il déplie ses cartes et consulte ses notes.

Pour que la vallée mosellane leur soit une chose intelligible, ils doivent se mettre chaque fois dans l’esprit de leur étape du jour, et, tout en observant le plus grand nombre de détails possible, ne retenir que ceux qui s’accordent avec son caractère dominant. Après avoir joui de la Moselle vosgienne considérée comme industrielle et moderne, et de la vallée d’Épinal à Toul en tant que vieille Lorraine agricole, ils arrivent à une région dont Saint-Phlin déclare :

— Prêtons-nous à ce qu’elle nous émeuve par son pittoresque, quoique les cheminées et les détritus d’industries commencent à le gâter.

À cinq heures, quand ils s’éloignèrent du beau Mont Saint-Michel abîmé par un de ces forts qui commencent à ne plus servir, le soleil se tenait encore haut dans le ciel. Tout ce pays est à peu près semblable, caractérisé par une certaine médiocrité de la ligne qui ne s’enfle jamais beaucoup. Ces collines où serpente la rivière se vêtent de vignes à la base, de forêts au-dessus, et parfois leurs sommets demeurent dénudés. La Moselle, en se jetant à angle droit vers le nord-est, rejoignit les vastes bois de la Haie qu’elle avait quittés vers Toul. Paysage d’un joli ton clair et charmant de sérénité heureuse. Il n’affirme rien largement, vigoureusement ; sa grâce se développe un peu incertaine, mais les peupliers près de l’eau expriment un féminin, une pureté extraordinaires. Bientôt le ciel amortit sa grande chaleur et parmi des bouquets d’arbres, le long d’une rivière, — mystérieuse, à mesure qu’elle prenait des tons sombres, comme une enfant en velours violet, — ces paysages un peu maigres et qui, sous le soleil, avaient vite fini de parler, s’enveloppèrent d’élégante volupté.

Liverdun, Frouard, Custines, Marbache, Dieulouard, où l’on pourrait lire Virgile ! Nul poète, malheureusement, d’un vers immortel ne releva ces lieux. Leurs grâces sont consommées sur place par les Nancéiens du dimanche. D’un mot heureux, le jeune homme de Mantoue a porté sur l’univers le frémissement du lac de Garde égal aux flots de la mer. Des chansons populaires nous firent croire qu’à Triana, près Séville, à la Giudecca de Venise, que n’ombrage même pas une treille, s’étendaient des jardins divins. On est simple, simple, en Lorraine. On craint si fort de surfaire, de s’en faire accroire, qu’on apprécie mal ce qu’on possède. Qui voudra interpréter en beautés ces jolis endroits d’une douceur un peu atone ?

À mi-chemin de leur course, Sturel et Saint-Phlin atteignirent le confluent de la Meurthe et de la Moselle. En vain de grandes cheminées et les scories des hauts-fourneaux, dites « des laitiers », s’amassent sur ce point jusqu’à menacer de clore la vallée ; Saint-Phlin dit à Sturel :

— Voici l’endroit que j’aimerais entre tous célébrer. J’y distingue des éléments variés de romanesque. C’est un des points où tenaient les fortes racines de nos Guises, ils possédaient ici un château, et la Moselle y réfléchit la petite enfance de Marie Stuart, pareille elle-même, ne trouves-tu pas, à cette rivière.

Sturel, intrigué, demandait le nom d’un village sis en aval.

— Il a pour nous, continuait Saint-Phlin, un son particulièrement grave… Mais tu vas le deviner si je te le signale comme l’ancienne seigneurie d’une famille qui, dans un court espace et en ligne directe, nous a donné un soldat tragique, une jeune femme touchante et un romancier saturnien que les littérateurs « décadents » auraient dû recueillir.

Enfin, il le mit sur la voie.

— C’est la patrie d’un assassin que nous avons vu grandir.

— Racadot ! s’écria Sturel. Nous sommes à Custines !

La première roue de sa bicyclette glissa dans une forte ornière, et, après quelques cahots, il s’en alla sur le sol, où, selon la coutume, il ne se fit aucun mal.

Racadot ! l’assassin de Mme Astiné Aravian, la belle Asiatique ! Voici donc les images les plus profondément fixées dans ce malheureux ! Enfant, il a mille fois parcouru ce chemin sur les coteaux vers Bouxières-aux-Dames, et de ses petits pieds soulevé cette poussière où Sturel vient de culbuter. Voici les champs, premières richesses qu’il convoita, et voici les hommes qu’il désirait étonner. Les deux voyageurs, dans le ciel de Custines, dans ces coteaux de vignes, dans les grandes cheminées tragiques de la rive voisine, cherchent les éléments qui ont prédestiné leur camarade sanglant pour la pâle matinée de la Roquette.

Notre imagination, toujours heureuse de s’exciter, admet que des terres sans cesse dépouillées, des eaux fuyantes, des nuages mobiles, des fumées dissipées gardent l’empreinte d’un éphémère criminel. Comme si quelque chose de l’ordre moral pouvait se réfléchir dans l’ordre physique ! Certes, des lieux fameux nous renseignent sur les Virgile, les Rousseau, les Byron et les Lamartine ; ces grandes âmes, qui subirent une action évidente de la nature, ajoutèrent en outre du caractère à Mantoue, aux Charmettes, et à l’automne dans le Mâconnais ; mais, à propos d’un ignoble accident comme l’assassinat, interrogez seulement les conditions sociales qui l’ont déterminé et qui le qualifient.

Dans une auberge où ils mangèrent pour questionner directement sur leur ancien camarade, ils parlaient des lourdes usines qui s’imposent à la vallée et contrarient ses beautés.

— Elles doivent mettre beaucoup d’argent dans le pays, dit Saint-Phlin.

— De l’argent ! répond le patron, nous n’en voyons pas.

— Mais les ouvriers dépensent chez vous, chez l’épicier !

— On vous dit qu’ils n’ont pas d’argent. L’usine leur fournit tout, épicerie, viande, habillement, chaussures et le vin. Ici, pour les commerçants, rien à faire. Même la fête du pays est un désert. Charretiers, puddleurs, employés, tous, ils disposent d’un crédit à l’économat ; l’usine les règle en jetons, elle diminue ainsi leurs salaires du bénéfice qu’elle fait sur les marchandises et, d’autre part, elle les garde à l’attache par leur dette.

— Alors l’usine n’est pas aimée ?

— Aimée ? C’est à s’entendre ! Tous les petits propriétaires sollicitent d’y entrer.

— Comment, dans ces conditions ! des propriétaires !

— Hé ! Messieurs, dit l’aubergiste, qui décidément voyait clair, propriétaire, propriétaire ! ça flatte un homme, mais on n’a que le titre en poche.

Et il expliqua. Un propriétaire sans capitaux, comment joindra-t-il les deux bouts, l’année où la récolte manque ? Il faut tout de même payer les impôts et des frais de culture. Où trouver de l’argent ? Par hypothèque ? Voilà un intérêt à verser chaque année. Tout étant hypothéqué, on s’arrange avec les juifs… Et alors, il y a bien des propriétaires qui, sur du terrain pas mauvais, dans la vigne par exemple, n’arrivent même pas à garder pour eux l’équivalent du salaire qui leur reviendrait de leur travail s’ils l’avaient fourni comme manœuvres.

Il parlait rudement et sans cacher sa satisfaction un peu méprisante d’en remontrer à des bourgeois. Et pour conclure :

— Comprenez-vous qu’on est aise d’aller à l’usine, aux conditions qu’elle daigne fixer ? Quand toutes les parcelles auront été divisées une ou deux fois de plus dans les familles, leurs fils feront encore davantage baisser le salaire chez Fould.

— Fould ?

— Eh ! le propriétaire des hauts-fourneaux !

Et ce nom évocateur de la riche famille juive qui a peut-être le mieux symbolisé l’installation au pouvoir de l’aristocratie de Bourse succédant au patronat terrien, grandissait encore cette lumineuse démonstration de la nécessité qui jette le paysan de la forme agricole, où il ne peut plus vivre, dans la forme industrielle, où il se détruit.

Levés de table, les deux voyageurs montèrent jusqu’aux ruines du château de Condé, d’où sortit la magnifique famille des Guise. Ils commentaient la conversation de leur aubergiste. Ainsi le jeu des intérêts, en dépit des institutions de nivellement, rétablit des dominations et des servages ! Hier, nous nous figurions la féodalité abolie. Nous avons vu à Richardménil les paysans qui firent dans la cour seigneuriale un autodafé des vieux parchemins. Les ruines de ce château des Guise, mal distinctes à ras de terre, marquent assez, que le vieux sceau mis sur cette terre est brisé : les parents ne sauraient même plus en dire le sens à leurs fils. Cependant le système subsiste d’un puissant qui impose son patronat, qui oblige des intérêts plus faibles à se lier au sien propre et à lui rendre un hommage en échange d’une aide. Fould fixe les salaires, augmente ou réduit le chiffre de la population, met en valeur, selon son choix, telle région de terrain. Notaire, médecin, député, fonctionnaires, employés des chemins de fer, tous, directement ou par des intermédiaires échelonnés, vivent dans sa dépendance. Lui-même se ligue avec des égaux pour résister à de plus puissants. C’est une féodalité, comme jadis, à la fois exploiteuse et protectrice.

Ce qui exalte surtout l’imagination des deux jeunes gens, c’est un point d’histoire noté par Saint-Phlin. On se figure à l’ordinaire que, dès le siècle dernier, la liberté civile était établie d’une façon générale dans les provinces. Eh bien ! en 1789, les habitants de Custines sont « si sujets à leur seigneur que celui-ci peut prendre tout ce qu’ils ont, à leur mort ou durant leur vie, et leurs corps tenir en prison, toutes les fois qu’il lui plaît, soit à tort, soit à droit ». Très probablement, cette triste situation datait du temps où ils cultivaient comme esclaves ruraux sur ces pentes mosellanes quelque villa gallo-romaine. Le 4 août 1789, l’Assemblée nationale les libéra et voici qu’en juillet 1889 Sturel et Saint-Phlin les voient retombés dans une pareille servitude de fait.

Bel exemple de la prédestination des races ! à peine la maison seigneuriale abolie, de nouvelles seigneuries enfoncent leurs racines jusque dans les couches profondes du minerai de fer ! Sturel y trouvait ce plaisir cruel que procure à certaines sensibilités une vue claire de l’irrémédiable injustice de la vie ! Mais revenant à son affaire, il disait :

— C’est décourageant, cette persistance d’un même phénomène à réapparaître sous des formes variées, tandis que les influences politiques sont déplacées. Contre la force des choses, pour ces gens de notre terre, que pourra Boulanger ?

— Rien, Sturel, si nous sommes des libéraux ; mais je nous croyais des boulangistes !…

… Ah ! le grand mot que dit Saint-Phlin ! Nous ne sommes pas des libéraux ! nous ne sommes pas de ces gens qui pensent que la Nation doit se développer, aveuglément, selon des tendances confuses où nous admirerions le jeu harmonieux des nécessités. Nous voulons maintenir et développer la lourde masse nationale. Les grandes choses ne peuvent pas se faire presque au hasard. Les Capétiens ont créé la France avec leur raison de famille. Boulanger doit se faire l’agent de la raison nationale… Mais si nous pouvons soutenir que la société française souffre gravement de produire des exaltations individuelles telles que M. Fould, où trouver la force pour faire régner cette raison nationale, et pour revenir sur des libertés anti-nationales et anti-sociales ?

Les deux jeunes gens appréciaient la difficulté.

— Ces néo-féodaux, répondait Saint-Phlin, tiennent tous les fils matériels de ces malheureux et ne disposent d’aucune des fibres de leur âme. Il nous appartient de nous emparer des émotions… La force du boulangisme sera de s’appuyer sur les concepts ancestraux, les sentiments héréditaires, sur la conscience nationale.

— La conscience nationale ! — disait Sturel, inquiet. Et, après un silence : — Voyons, nous faisons ce voyage pour que je prenne contact avec les réalités ; cela me rend exigeant. Je ne veux pas me payer de mots. Ces jours-ci, j’ai bien compris que dans la partie la moins parcourue de la vallée et sur les plateaux subsistaient des traits nombreux de notre nationalité et, en vérité, les éléments d’une conscience lorraine. Mais à cette humble civilisation s’est superposée une civilisation parisienne. Comment agir sur l’une et sur l’autre ? Comment trouver le sentiment ou les intérêts communs à une population ainsi dissociée ?

— Patience ! répliquait Saint-Phlin. Nous ne pouvons pas tout examiner à la fois. Jusqu’à ce point de notre itinéraire, nous avons constaté qu’à travers les siècles, en dépit des vicissitudes politiques et économiques, une population racinée dans un sol maintient ses façons de sentir. Quant au second problème que tu poses, dès notre prochaine étape nous allons pouvoir l’aborder. Oui, demain, tu verras, je crois, les moyens d’accorder dans un même intérêt, ou plus exactement dans une même émotion qui les suscitera, l’une et l’autre, la conscience parisienne et la conscience lorraine, c’est-à-dire sur ce territoire la conscience nationale.

Ils se turent. Leurs yeux que ne gênait plus le soleil se fortifiaient à réfléchir les profondes couleurs du dernier crépuscule. L’intérêt puissant des vignobles, des parcelles de terre, de la grande fabrique, de la rivière envahis par la nuit, ramenait leurs imaginations vers Racadot, indigne délégué d’un si beau paysage. Le long des siècles, comme la Moselle s’écoule, tout Custines passe et se transforme continuellement ; le brutal Racadot un instant est apparu sur ce fleuve des phénomènes, comme l’écaille d’un poisson qui saisit une mouche brille une seconde au ras de l’eau ; néanmoins dans cet animal éphémère retentissaient les âges antérieurs. Cet horizon où s’opère la brutale transformation de la vie rurale en vie industrielle, voilà sa première leçon de choses. Pendant son enfance, pendant toutes ses vacances, il vit uniquement des faibles, impuissants à se défendre et des bêtes de proie qui écrasaient tout autour d’elles. Cette dure discipline, il ne la recevait pas seulement du dehors ; il la portait héréditairement en lui : en 1782, son grand-père était né serf à Custines, d’une suite indéfinie d’esclaves ruraux. Cela rend un Racadot intelligible. Sur les bords de la Moselle, avec ses petites ressources, haussé de la catégorie des serfs dans la bourgeoisie exploitante, il aurait été un des plus durs prêteurs qui rançonnent ce pays À Paris, dans un milieu où son tempérament et son outillage n’étaient pas adaptés, il a satisfait avec la plus mauvaise entente du réel ses appétits d’agrandissement. Il meurt victime d’un romanesque grossier qui s’est surajouté à sa nature…

— … Par le lycée, interrompit Sturel, par l’action de Bouteiller qui nous orientait vers Paris et nous donnait le goût de jouer un rôle…

— Et aussi au tombeau de Napoléon, répliqua Saint-Phlin, qui craignit aussitôt d’avoir offensé son ami.

À l’auberge, quand ils payèrent, leur hôte parlait du bon air et de la qualité de la route « où l’on peut rouler sans y voir ». Saint-Phlin l’entama tout droit sur Honoré Racadot. Il devint subitement monosyllabique.

— Nous vous questionnons, dit Sturel, parce qu’on parlait beaucoup de lui à Paris.

— On a mis trop de choses dans les journaux, dit l’homme, avec son portrait qu’on est venu vendre jusqu’ici. Ça n’a pas été approuvé. Les Parisiens auraient bien pu nous laisser tranquilles.

— Ah ! dit Sturel se méprenant, le père a été persécuté ?

— Pourquoi donc on l’aurait persécuté, cet homme ? Il a tout fait pour son fils. Le collège à Nancy et puis les diplômes. On ne sait pas au juste comment les Parisiens tournent les choses. Il y en a des pires qui réussissent là-bas. On dit qu’avec son instruction il ne trouvait pas à vivre.

— Mais le père est riche, dit Saint-Phlin.

— Il est plus à son aise que beaucoup.

— S’il avait aidé son fils, la chose ne serait pas arrivée.

— Il lui avait payé ses études et Versé le dû de sa mère. Mais ce garçon-là, à cause de son instruction, ne savait pas la valeur de l’argent ; on lui mangeait tout ; il était fait pour être fonctionnaire. Seulement il manquait de recommandation. Nous sommes des petites gens, ici.

— Permettez, dit Saint-Phlin, parce qu’on ne le nommait pas juge d’instruction, ce n’était pas une raison pour assassiner.

— Nous sommes des petites gens, répéta l’homme ; nous ne savons pas ce qui se passe là-bas, chez les puissants. On dit que le fils Racadot n’était pas tout seul dans l’affaire et qu’un député de pas bien loin pourrait en dire long.

Il ne voulut plus parler et ils s’aperçurent qu’ils l’avaient froissé.

Poussant leurs bicyclettes à la main, ils s’étaient éloignés à peine de trente mètres, quand, d’une voix grossière, il les héla :

— Si vous avez affaire avec M. Racadot, justement il vous joint.

Dans la nuit, ils virent, à dix pas, un grand vieillard aux proportions athlétiques, courbé sur un bâton, et qui, dans une attitude de défiance, se rangeait au passage des deux inconnus. Saint-Phlin s’avançait pour lier conversation. Sturel le retint, cédant à une terreur, comme s’il portait une responsabilité dans l’affaire Racadot. Après un court débat, ils sautèrent sur leurs bicyclettes. Cependant l’aubergiste avait rejoint le père de l’assassin et leur évidente solidarité contre les étrangers projetait dans Sturel une sorte de tristesse et même une impression d’angoisse. Cette seconde de désarroi, telle qu’il manquait de mots pour se rendre compte à soi-même de son trouble, devait demeurer dans sa vie un de ces souvenirs pénibles qu’on chasse presque à la main.

Saint-Phlin, ignorant de ces délicatesses insensées, plaisantait :

— Tu t’es rappelé le proverbe lorrain : « Il ne faut pas se moquer des chiens avant d’être sorti du village. »

— Pauvre Racadot ! prononça Sturel avec un accent plus grave que sa voix n’en avait d’ordinaire, car dans cette minute il se sentait commandé, lui aussi, par la série de ses ancêtres, et qu’aurait-il valu affranchi, fils d’une série de malheureux esclaves agricoles !

Mais Saint-Phlin :

— Il est malsain de chercher des excuses à ces gens-là. Si tu croyais, tes velléités de pitié se satisferaient à penser qu’il peut s’en tirer avec du Purgatoire, moyennant une bonne contrition. Tu le jugerais d’un point de vue très sûr, la loi de Dieu. Il te reste du moins la notion de ce qui est utile à l’État : un boulangiste doit être plus implacable qu’un catholique à un Racadot.

Sturel s’offensait de la dureté que l’esprit de système ou bien une conscience trop sûre de sa dignité donnait à son ami. Il craignit qu’à resserrer son humanité un peu flottante en un nationalisme positif, lui-même ne baissât en générosité. Ce scrupule est classique chez l’individu qui commence à se socialiser. La prochaine étape, en le mettant en face des dures nécessités de vie ou de mort qui nous suppriment la liberté d’hésiter, allait le tranquilliser.

D’une façon générale il est difficile de voyager à deux sans qu’il surgisse de ces petites difficultés mal saisissables, auxquelles ajoute la fatigue nerveuse chez un cycliste mal entraîné.

(De Pont-à-Mousson à Metz, 28 kil.)

Certes, d’un bout à l’autre de son cours, la Moselle offre des paysages bien différents de ce que les voulait la nature ; l’homme les a recréés selon ses lois ; mais après Pont-à-Mousson et quand on passe la frontière, ce ne sont plus seulement des hauts-fourneaux salissant le ciel de leur fumée et obstruant la vallée de leurs « laitiers » : les transformations se présentent formidables et déconcertantes.

Le long de la Moselle, Sturel et Saint-Phlin ont déjà rencontré environ quatorze forts. Toul en a douze, et Metz, onze. C’est, pour relier ceux-ci, un enchevêtrement de lignes stratégiques et de travaux d’art sur un sol bosselé par les tombes de 1870. En méditant ces espaces dénaturés, on donne enfin leur sens plein aux codes et aux rêveries philosophiques où s’affirme l’antagonisme germano-latin. Un tel paysage, véritable état d’âme social, étale devant nous la conscience de l’Europe. Voilà le lieu où se font le plus intelligibles la précaire sécurité des peuples et leur surcharge financière. On y voit entre l’état-major français et l’allemand un état de guerre constant, entretenu par des millions sans cesse engloutis dans ce sol de frontière. Secrète ou déclarée, cette bataille, si haut qu’on remonte dans les siècles, ne fait point trêve. Elles ne sont pas près de désarmer, les deux forces ethniques qui s’affrontent ici, à perte de vue historique, sur une ligne d’intersection que tous leurs efforts n’ont jamais déplacée plus sensiblement que la corde de l’arc où tire un sagittaire. Dans la série des transformations qui va de l’idée au fait, un canon pointé marque l’instant où le rêve obscur d’une race devient une volonté. C’est à ce degré que sur la frontière, depuis dix-neuf ans, toutes choses sont haussées et maintenues. Le sol, comme un tableau de mathématiques, est couvert de formules que les ingénieurs des deux nations s’opposent, et, sans s’occuper d’éprouver immédiatement les valeurs françaises et allemandes, sans tenir compte du coefficient moral qu’apporterait au bénéfice de l’un ou de l’autre pays telle circonstance, ils dressent le système des opérations à faire, au bout desquelles ressort nécessairement où est l’énergie la plus puissante.

Sous cette algèbre écrasante, que devient la pauvre Lorraine ? Sturel se rappelait au palais du Té, à Mantoue, la salle des Géants. Sous une pluie de roches monstrueuses, les colosses, fils de la Terre, sont ensevelis : leurs mains s’agitent encore, quelques têtes dépassent, leurs bouches invectivent ou supplient jusqu’à ce que l’incessante avalanche leur écrase sur les dents leurs clameurs. Tel est l’état des indigènes sous les pierres amoncelées par le Kaiser allemand. Qu’ils puissent d’eux-mêmes tenter une résistance contre les forces supérieures qui renversent leur maison de famille et repétrissent leur sol, certes, cela ne vient à l’esprit de personne. Et ce fut avec un sentiment immédiat d’impuissance que les deux voyageurs, après les pourparlers de douane et les tracas de passeport, circulèrent au milieu de cet immense appareil stratégique.

Sturel avait connu Metz avant la guerre : en 1868 et 1869, il venait avec ses parents embrasser son frère, interne à Saint-Clément, et qui, deux ans plus tard, mourut prisonnier à Potsdam. Saint-Phlin avait habité quelques mois l’École d’application avec son père, commandant et chargé d’un cours. Pour la première fois depuis ces temps français, l’un et l’autre franchissaient la frontière et visitaient la préfecture du département de la Moselle » devenue la capitale de l’arrondissement de la Lorraine allemande.

Les Prussiens, qui brûlèrent et rebâtirent avec magnificence des quartiers de Strasbourg, n’ont ici rien modifié. Metz, une fois franchis les travaux qui l’enserrent, apparaît dans sa servitude identique à elle-même. Elle émeut d’autant plus, esclave qui garde les traits et l’allure que ses amis et ses fils aimaient chez la femme libre. Sturel et Saint-Phlin la reconnaissant encore française, lorraine et messine, sentirent avec une vivacité qui les troubla une nuée d’impressions se lever des uniformes, des visages prussiens, des inscriptions officielles. Tout les traitait trop clairement de vaincus chassés, d’étrangers tolérés et suspects.

S’il vous est arrivé de passer après des années devant l’appartement où vous vécûtes avec vos parents votre petite enfance heureuse, et si vous avez donné suite à votre soudain désir de visiter ces chambres occupées maintenant par des inconnus, vous les avez traversées avec cette contrainte, avec ce malaise mêlé de mélancolie agréable qu’éprouvent Sturel et Saint-Phlin, et comme eux vous disiez : « Quoi ! si petit, le lieu de souvenirs si nombreux et si grands ! »

Metz, qui gêne l’Univers, est une ville resserrée et basse, aux rues étroites, et cerclée par l’ancien système de ses murailles françaises, comme un vieux bijou mérovingien monté sur fer. Quand ils eurent visité, au hasard de leur après-midi, les maisons de la rue des Tanneurs, la rivière derrière la Préfecture, les nombreux ponts de la Seille et de la Moselle où s’offrent des vues pittoresques, les vieilles portes militaires, la vénérable cathédrale avec le cortège de ses filles, églises et chapelles :

— Eh quoi ! se disaient-ils, nous ne savions pas les maisons si humbles et si vieilles. Toutes ces rues dont les noms émeuvent les émigrés, et qui, parfois, telle la Serpenoise, ancienne route de Scarpone, nous relient au monde romain, ne sont que d’importantes ruelles où les fenêtres qui se font face voisinent.

Devant ces modestes magasins, aux enseignes encore françaises, et tandis qu’ils coudoyaient d’innombrables soldats et quelques indigènes, de types aisés à distinguer, ils crurent comprendre que Metz a perdu son élégance de bon ton, fameuse avant la guerre. Et cela, loin de leur déplaire, ajoutait à leur affection. Peut-être l’eussent-ils moins aimée, à la voir, en même temps qu’un lieu sacré pour la patrie, un riche entrepôt ou une belle œuvre d’art. Ils lui savaient gré de favoriser un sentiment désintéressé. Il suffisait qu’elle existât juste pour mettre de la chair vivante autour de leur notion abstraite du patriotisme.

Depuis cinq jours qu’ils voyageaient et bien qu’ils eussent compris avec affection chacune de leurs étapes, ils n’avaient pas encore ressenti la qualité de tendresse que leur inspira cette cité pour laquelle ils eussent été heureux de faire un sacrifice. Les jeunes femmes de Metz font voir un type particulier de douceur qu’ils retrouvaient dans la physionomie d’ensemble de la ville. Sa vaillance, son infortune, son cœur gonflé les enivraient d’une poésie qu’ils n’auraient pu lui exprimer que les deux genoux à terre et lui baisant la main.

— C’est, pensaient-ils, l’Iphigénie de France, dévouée avec le consentement de la patrie quand les hommes de 1870 furent perdus de misère, sanglants, mal vêtus sous le froid, et qu’eux-mêmes, les Chanzy, les Ducrot, les Faidherbe, les Bourbaki, les Charette, les Jaurès, les Jauréguiberry renoncèrent. Toi et ta sœur magnifique, Strasbourg, vous êtes les préférées ; un jour viendra que parmi les vignes ruinées, sur les chemins défoncés et dans les décombres, nous irons vous demander pardon et vous rebâtir d’or et de marbre. Ah ! les fêtes alors, l’immense pèlerinage national, toute la France accourant pour toucher les fers de la captive !

Ces rêves et ces sentiments, la nature entière les partage à chaque fois qu’un excitateur, tel Boulanger, ministre de la Guerre, crie le « Garde à vous » qu’il faut pour mettre en action et monter au même plan des hommes, accaparés dans l’ordinaire par les conditions propres de leur vie ; et combien ils croîtront chez celui qui ne se borne pas à connaître Metz dans les événements contemporains. À la suivre parmi les siècles, on voit à cette ville un foyer d’énergie intérieure : dans sa résistance à la germanisation, elle se conduit exactement comme le veulent les lois qui ont présidé à son développement et non point selon une émotion accidentelle, mais par une nécessité organique.

Metz posséda un esprit et un droit municipal avant qu’il existât un pays de Lorraine. Son dicton en gardait fierté : « Lohereigne est jeune et Metz ancienne. » Tombée aux mains du roi de France, en 1552, elle ne perdit point le sentiment de soi-même, et mieux qu’aucune ville elle demeura une bourgeoisie où chacun se connaissait et trouvait avantage à se conduire avec honneur. Une famille messine, c’est quelque chose de considérable en Lorraine : d’une façon confuse, elle garde le prestige des anciens bourgeois qui possédaient des droits et satisfaisaient à des devoirs. Si les paysans des villages travaillent encore la terre avec des méthodes et dans des sentiments de discipline hérités des vieux groupes gaulois et des villas romaines, Metz, la métropole de cette petite civilisation, subit l’influence morale de ses vieilles libertés. Sa municipalité, qui lutte aujourd’hui avec une connaissance parfaite du possible contre les immigrés et contre l’administration, ne fait rien que maintenir l’ancienne dignité locale associée depuis quelques siècles à la grandeur française.

Sturel remerciait Saint-Phlin de le ramener toujours à contempler les choses dans leur développement. Metz, quand on la voit s’avancer du fond des siècles, devient intelligible et plus belle. Ces petites organisations, de types infiniment variés, écloses sur tous les points au moyen âge, n’ont pas été combinées par des professeurs de droit politique : chacune porte en soi sa véritable raison d’être et ses institutions trahissent clairement sa force interne. Les Messins n’eurent pas besoin de charte d’affranchissement, puisque personne ne les asservit : ils se bornèrent à consolider et à étendre des libertés traditionnelles par des efforts constants, contre la domination ecclésiastique et contre la féodalité allemande. À la fin du douzième siècle, une aristocratie surgit qui transforma le statut politique de la communauté, tout en achevant de la dégager de l’évêque et du comte. Cette aristocratie (les paraiges), analogue aux maisons guelfes et gibelines d’Italie ou bien au patriciat de Venise et des villes allemandes, s’empara de toutes les magistratures et gouverna la cité, de la fin du treizième siècle au seizième. L’autorité représentative appartenait au maître-échevin. Lorsqu’on baptisait un enfant des paraiges, on lui souhaitait « d’être une fois dans sa vie maître-échevin ou du moins roi de France ». Bien que cette aristocratie demeurât entr’ouverte aux hommes riches et aux maris de ses filles, cependant, comme c’est de règle, elle craignit d’avilir ses privilèges et, faute de recrutement, elle tendait à l’extinction. Dans cette année 1328 où l’esprit d’indépendance agitait en France, en Flandre, en Angleterre, en Italie, les classes populaires, le peuple des paroisses, presque entièrement privé de droits politiques, se souleva contre ces familles souveraines. Au début du quinzième siècle, les boucliers prirent la tête de rébellions qui parfois eurent du succès. Néanmoins, la République traversait des périodes si prospères qu’un proverbe allemand disait : « Si Francfort m’appartenait, je le dépenserais à Metz. » Au seizième siècle, les mouvements qui constituaient les grands empires inquiétèrent la cité. Un parti proposa l’expédient d’accepter la Réforme et d’exproprier le clergé. Ces ressources auraient-elles suffi à garantir l’indépendance ? Metz, placée sur une orbite dont la France et l’Allemagne forment les foyers, n’eût-elle pas été entraînée par son protestantisme dans l’Allemagne ?


Le parti catholique s’orientait vers la famille de Valois. Le cardinal de Lenoncourt, évêque et par là légitime souverain de la ville d’après des droits en sommeil depuis trois siècles, disposa une partie des habitants. Les paraiges livrèrent la ville et furent eux-mêmes, avec Lenoncourt, mis de côté, joués par les Français. (Cession solennelle, 8 janvier 1556.) Un témoin, le maréchal de Vieille-Ville, a décrit les Messins « pleins de rage d’être ainsi forcés dans leur liberté publique, pour le recouvrement de laquelle ils eussent hasardé leurs âmes tant s’en faut qu’ils y eussent épargné leur propre vie ». Ainsi mourut la République messine qui s’était fondée et maintenue indépendante de la France, de l’Allemagne et du pouvoir religieux. Les Messins, qui excellaient dans la guerre et la diplomatie, mais qui manquaient d’art, s’accommodèrent rapidement de figurer dans une patrie où ils trouvaient d’abondantes et honorables compensations. Accotés à des grandes villes et à des régions de leur tempérament, ils jouirent de la civilisation parisienne et gardèrent le sentiment de leur bourgeoisie, à défaut du plein usage de leurs libertés. Après trois siècles, Metz fut une seconde fois trahie par ses défenseurs ; en 1870, les habitants firent vainement une démarche solennelle près du maréchal Bazaine pour lui apprendre qu’il n’avait plus leur confiance et pour qu’il remît ses pouvoirs au général Ladmirault. Cette malheureuse ville livrée ne peut recevoir de ses possesseurs actuels ni voisin, ni attache qui la satisfasse ; l’armée allemande l’a arrachée à ses naturelles conditions de vie et la détient comme une captive dans une enceinte fortifiée.

Ainsi Saint-Phlin, se promenant avec Sturel sur l’Esplanade, lui résumait les précédents de Metz, et il ajoutait :

— À aucune époque, Metz ne subit une crise qui risque plus de couper sa tradition. Voici que les Allemands, désespérant de séduire cette population, ont entrepris de la transformer brutalement. Pour vider les cerveaux lorrains de toute civilisation française et substituer l’allemande, ils ont décrété que dans ce pays, où jamais on n’a parlé une autre langue, la française serait interdite.

À la belle température des jours précédents succédait une pluie tiède qui de temps à autre forçait Sturel et Saint-Phlin à se couvrir de leurs pèlerines lorraines et qui donnait à la verte campagne, à la ville, quelque chose de triste, dé résigné, de méditatif. Le passé, que l’un ne se lassait pas d’apprendre ni l’autre de se préciser et de coordonner en l’expliquant, perdait le caractère morne des constructions d’érudits, parce qu’ils le rattachaient à une impression vivante. Tout en causant, ils se livraient, sans l’analyser, à l’atmosphère de cette Esplanade qui occupe un angle des remparts et domine la Moselle avec l’horizon des forts. Cette petite vue modeste et la biographie d’une ville pourtant de troisième ordre éveillaient dans leurs âmes préparées un tel sens de tragique qu’ils restèrent plusieurs heures à laisser s’agiter en eux des pensées d’amour et de respect pour leur patrie. Sans doute, avant 1870, cette étroite terrasse plantée ne leur aurait proposé qu’un agréable coup d’œil sur un paysage de rivière ; maintenait elle nourrissait de longues rêveries sur une terre esclave.

Les deux statues de l’Esplanade s’imposaient à leur attention : le maréchal Ney, qui fait face à la ville et qui naturellement date du temps français, et puis, tourné vers l’horizon, leur grand empereur Guillaume. « Errichtett von seinem dankbaren Volke : dressé par son peuple reconnaissant, » dit le piédestal de ce dernier. Qu’est-ce que son geste de main ? Un remerciement au peuple de Lorraine dont il accepte l’hommage ? Ou bien indique-t-il la frontière française, pour dire à son armée : « Veillez. » Affirme-t-il du doigt : « Toutes ces terres sont de mon empire » ? Telle quelle, cette pesante statue infiniment plus lourde, plus grande que le Ney à qui elle tourne le dos, détruit le caractère, la douce qualité de cette campagne mosellane. À tout Français qui passe elle met une épée dans la main : elle commande ce même geste que donnerait à de jeunes officiers le récit des hauts faits d’un Ney ou d’un Fabert. Le malheur vaut comme la gloire pour réveiller l’énergie.

En dépit de ce Guillaume le Grand, il n’est pas une terre d’où la patrie française soit plus invoquée, plus adorée que de cette Lorraine. Sur ce sol, ils peuvent ériger des trophées, mais l’indigène qui passe dans leur ombre élève spontanément, pour la leur opposer, une pensée d’amour vers la France, Les mots allemands peuvent bien proclamer : « Die für immer süss denkwürdige Capitulation von Metz : la capitulation à jamais doucement mémorable de Metz » ; jamais des syllabes françaises ne s’assembleront pour affirmer une telle façon de voir. Et voilà pourquoi des vainqueurs, conseillés par leur raison nationale, veulent que les écoles du pays annexé n’enseignent plus que l’allemand. C’est pour contraindre chacun à déserter les mots de ses aïeux, et pour tenir en échec l’âme héréditaire de ce territoire.

Or, se promenant ainsi sur l’Esplanade, Sturel et Saint-Phlin entendirent avec épouvante des tout petits enfants qui, au pied de l’Homme de la race ennemie et dans ce vent léger de la rivière lorraine, s’amusaient en grasse langue allemande. Eh ! quoi donc ! si vite, ces terribles mesuras ont tué les enfants français ! C’est le massacre des innocents. L’un d’eux pouvait être le sauveur. En quelques années, le maître d’école lui enlève toute vertu. Vainement la France l’appelle. Il ne sait plus son propre nom. Wilhelm, Karl, Fritz, héritiers d’une longue lignée de Français, répondent : « Was willmir dieser Fremde : que me veut cet étranger ?…» — L’isolement des deux voyageurs, leur sentiment de vaincu s’aggrava au point qu’ils pensaient à quitter Metz immédiatement… Comme ils les aimèrent, quelques pas plus loin, les bonnes petites commères de huit, de douze ans, qui disaient « ma chère » par ci, « ma chère » par là, assises sur des bancs ! Sûrement, ces garçons qui viennent de les inquiéter appartiennent à des fonctionnaires immigrés, et il faut se réjouir, car leur allemand a déjà pris un peu l’accent chanteur de Lorraine.

Ils gagnèrent, pour le souper de sept heures, un restaurant où l’un et l’autre jadis avaient mangé avec leurs familles et qu’ils trouvèrent encombré d’officiers de toutes armes. La salle, très simple, sans lourdeur de brasserie, les servantes, des petites demoiselles lorraines, faisaient un vieil ensemble messin où ces beaux géants, mécaniques dans leurs saluts et compassés dans leur fatuité, semblaient tout à fait déplacés. Les deux jeunes gens s’attristèrent à reconnaître que ces types-là maintenant se promènent nombreux même à Paris. Sous des casques à pointes, ils retrouvaient ces espèces de figures avec les basses parties énormes qui souvent les avaient irrités chez des contradicteurs de leur entourage. Il y a en France une incessante infiltration d’Allemands, qui, même s’ils renient leur patrie, compromettent nos destinées naturelles, car tout leur être se révolte contre notre vraie vie où ils ne trouvent pas les conditions de leur développement naturel. Les officiers de ce restaurant avec leur morgue alliée à une évidente acceptation de la discipline, avec leur forte carrure, sont d’intéressants types d’humanité, mais des servants d’un autre idéal ! Sturel et SaintPhin songeaient avec amour à ce que de tels êtres sont en train de détruire sur un espace de 14,587 kilomètres carrés.

Depuis le début de ce voyage, l’imagination de Sturel était souvent mise en mouvement par des objets usuels, ainsi, sur la table où ils mangeaient, des modèles surannés de la faïencerie de Sarreguemines, comme il en avait manié dans sa petite enfance ; et tel sucrier blanc de forme empire, à filet d’or, décoré de têtes de lion, utilisé comme pot à fleurs sur le bureau de la caissière, bouleversa agréablement tout le jeune homme pour le ramener là-bas, là-bas, vers son passé. La couleur aussi et le goût du petit vin de la Moselle ravivaient en lui un ensemble d’images et de sensations auprès desquelles contrastaient plus durement les éclats tudesques et les traîneries de sabres. Cependant que ces délicatesses un peu puériles troublaient les deux Lorrains, l’un et l’autre s’appliquaient à n’en rien trahir : dans ce milieu, il fallait par décence de vaincus éviter la moindre singularité. Seulement, au sortir du restaurant, contre leur habitude, ils se prirent le bras.

Ils marchaient ainsi affectueusement, quand ils rencontrèrent quatre bons voyous à la française, si sympathiques que Sturel proposait à Saint-Phlin de leur payer des cigares, mais les voyous, dégoûtés qu’on les examinât, se mirent à poursuivre ces passants indiscrets d’injures pittoresques devant lesquelles les deux amis fuyaient, tout réjouis que la discipline sociale allemande n’eût pas encore privé totalement ce pays des bénéfices libéraux de la critique alerte à la française.

Ils choisirent un café parce que les lettres de son enseigne dataient de la bonne époque ; ils n’y trouvèrent aucun soldat allemand. La propriétaire, une petite femme, avait la douceur, la gentillesse de la Moselle dans ses yeux. Ces excellentes gens, qui ont toute la finesse des vieilles villes, s’appliquent encore à plus de courtoisie et d’urbanité par réprobation de celle lourdeur teutonne qui pour une sensibilité française sera toujours goujaterie. On causa de la chose éternelle : l’amertume d’être allemand. Les troupes si nombreuses ne rapportent pas un sou au commerce ; elles se fournissent dans des coopératives ; il ne vient d’outre-Rhin que des gens de peu, avec une éducation de sauvage et seulement quelque argent pour parader, tels enfin que la vieille colonie messine ne voudra jamais les recevoir. Cette immigration incessante relèvera-t-elle les immeubles tombés à rien ? Et enfin, la grande chose : on avait tout espéré du général Boulanger, il terrifie les Prussiens ; comment se trouve-t-il des mauvais Français pour le persécuter ?

À Metz, les petites et les grandes filles de qui Sturel et Saint-Phlin subissent la puissance émouvante, touchent par une délicatesse, une douceur infinie plutôt que par la beauté. Leur image, quand elles parcourent ces rues étroites, pareilles aux corridors d’une maison de famille, s’harmonise aux sentiments que communique toute cette Lorraine opprimée et fidèle. Quelque chose d’écrasé, mais qui éveille la tendresse ; pas de révolte, pas d’esclaves frémissantes sous le maître, mais l’attente quand même, le regard et le cœur tout entier vers la France. C’est ici une caserne dans un sépulcre, mais c’est aussi un parfum, une manière de vieille province. Depuis 1870, la France fait voir d’immenses transformations, mais cette ville où ne sont restées que les classes moyennes et dans des conditions qui les soustraient à l’influence parisienne et des centres allemands, montre les couleurs fanées que l’imagination met sur l’ancien temps. Charmants anachronismes, dans Metz se promènent de jeunes sœurs de nos mères. Avec cela une honnête habileté. Sturel et Saint-Phlin qui cherchaient divers objets et un mécanicien, assez rare à cette date, pour réviser leurs bicyclettes, s’émerveillèrent de la gentillesse, de la fraternité des « bonjour, monsieur » qu’on répondait à leurs « bonjour » d’entrée. Et les « veuillez m’excuser », les « pardon », toute cette menue monnaie de la politesse française, comme les marchands la leur donnaient très vite, avec fierté, pour leur marquer : « Vous êtes Français, nous aussi ! » Après cela, pouvait-on discuter les prix ? Tandis qu’on parlait de bicyclettes, de chaussures, de lainages, on ne pensait rien qu’à la France, présente tout entière dans la langue des vaincus, langue du passé, des souvenirs, de ceux qu’on aime et sans accent germanique. Et puis des compliments, des tas de petites fleurs. À Sturel : « On voit bien que monsieur se fait chausser à Paris et prend ce qu’il y a de mieux. » — À Saint-Phlin, tout naïvement : « Monsieur a le pied très joli : ce n’est pas comme ces Allemands. » Après une demi-heure de courtoisie, et les objets payés fort cher, on se quittait en disant : « Espérons. »

Le troisième jour de leur arrivée, ils visitèrent, au cimetière de Chambière, le monument élevé à la mémoire de sept mille deux cent trois, soldats français morts aux ambulances de la ville en 1870. C’est, au milieu des tombes militaires allemandes, une haute pyramide ; Deux inscriptions terribles lui donnent un sens complet. L’une tirée des Écritures :

malheur à moi !
fallait-il naître pour voir la ruine de mon peuple
la ruine de la cité,
et pour demeurer au milieu, pendant qu’elle est livrée
aux mains de l’ennemi !
malheur à moi !

Cette plainte, cette imprécation, le passant français l’accepte dans tous ses termes, et l’ayant méditée, se tourne vers la France pour lui jeter : « Malheur à toi, génération qui n’as pas su garder la gloire ni le territoire ! » Et aussitôt encore : « Malheur à moi ! » Ne faut-il pas, hélas ! que tous, humblement, nous supportions une solidarité dans le crime commis, puisque, après tant d’années écoulées et les enfants devenus des hommes, rien n’est tenté pour la délivrance de Metz et de Strasbourg que nos pères trahirent ? Il semble qu’il y ait eu dans le premier instant, chez Gambetta, quelque instinct du devoir ; la vie nationale allait tendre uniquement à la réfection de la France. Il préféra passionner la masse agissante sur des abstractions où il n’y avait que des amorces électorales. La clientèle, tant bien que mal recrutée, qui reçut de ses mains le gouvernement de la France, comprit que le retour de Metz et de Strasbourg dans l’unité française installerait une nouvelle équipe de dirigeants. Elle ne veut pas d’une revanche. Elle fait croire à des vaincus que donner des fêtes à l’Europe, c’est de la gloire. La plus belle au bal ! Voilà le misérable idéal qu’ils composent à la nation. Dans ce printemps de 1889, Carnot en tête, les parlementaires viennent d’inaugurer la Danse du ventre et les prostitutions diverses dites Expositions universelles. Ils combattent à l’intérieur l’énergie française, la nation qui voudrait réagir et reprendre ses frontières ; ils donnent aux deux minorités juive et protestante un traitement de faveur et leur attribuent le caractère officiel d’une garde d’élite ; ils vont jusqu’à charger la famille Reinach, issue d’une lie allemande, d’insulter officiellement un général français, né Breton, coupable de confondre dans un soulèvement patriotique l’inconscient du paysan et de l’ouvrier.

Ces pensées qui font sécréter de la haine irritaient Saint-Phlin et appelaient le partisan Sturel à la guerre civile. Malédiction aux traîtres qui abandonnent Metz et désarment la France de son esprit propre ! Malédiction sur moi-même assez lâche pour les tolérer ! Mais dans ce même instant il leur sembla qu’une main douce se posait sur leurs épaules ; ils venaient de lire à l’autre face de la pyramide cette phrase plus pathétique encore que l’anathème :

les femmes de metz
à ceux qu’elles ont soignés

Ô solitude pluvieuse, étroits espaces dont la France se détourne ! Il gît là pourtant assez d’âme pour former les générations qui voudraient s’en approcher, et pour émouvoir l’histoire, si le génie français survit et ne laisse pas au seul Germain le soin de la rédiger. Tête nue, dans un sentiment douloureux et fraternel, les deux Lorrains déchiffrent sur les petites tombes les noms qui subsistent entre tant de milliers anéantis par les pluies, le soleil et le vent. Sous ces pierres, dans cette terre captive sept mille cadavres s’entassent de jeunes gens qui aujourd’hui atteindraient seulement la quarantaine, et leur vie n’aura pas eu un sens si on refuse de le chercher dans l’éternité de la patrie française. Leur mort fut impuissante à couvrir le territoire, mais elle permet à un Sturel et à un Saint-Phlin de se reporter sans honte complète à cette année funeste. C’est une fin suffisante du sacrifice qu’ils consentirent en hâtant la disparition inéluctable de leur chétive personnalité.

Les fifres et les tambours prussiens qui, sans trêve, d’un champ de manœuvres voisin retentissent sur les tombes de Chambière ne détournent pas les deux visiteurs de leur pieuse méditation, et avec une tendresse égale à l’orgueil de dénombrer sur l’Arc de Triomphe les généraux de la Grande Armée, ils épèlent la nomenclature des morts, les inscriptions des bannières délavées et des couronnes épandues.

Mais voici à trois mètres du monument français, dans cet exaltant cimetière, ou la douleur, la fraternité, l’humiliation et l’orgueil stagnent comme des fièvres, la pierre commémorative qu’eux aussi les Allemands consacrent à leurs morts. Elle jette ce cri insultant : « Dieu était avec nous ! » — Offense qui tend à annuler le sacrifice des jeunes vaincus à qui les femmes de Metz ont fermé les yeux !

Il ne dépend pas du grand état-major allemand de décider sans appel que nos soldats luttaient contre Dieu ! En vérité, la France a contribué pour une part trop importante à constituer la civilisation ; elle rend trop de services à la haute conception du monde, à l’élargissement et à la précision de l’idéal, — dans un autre langage : à l’idée de Dieu — pour que tout esprit ne tienne pas comme une basse imagination de caporal de se représenter que Dieu — c’est-à-dire la direction imposée aux mouvements de l’humanité — serait intéressé à l’amoindrissement de la nation qui conduisit les Croisades dans un sentiment d’émancipation et de fraternité, qui a proclamé par la Révolution le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ! Mais voilà bien la prétention de toute l’Allemagne, du plus mécanique de ses soldats jusqu’au plus réfléchi de ses professeurs. Ce n’est point par hasard, c’est par le développement d’une pensée très raisonnée qu’ils inscrivent Dieu comme leur allié à deux pas de l’ossuaire de nos compatriotes, excluant nos chrétiens du paradis des enfants de Jésus, dépouillant nos athées de leur part d’auteur dans l’œuvre civilisatrice de l’humanité, rejetant nos armées dans le brigandage, et proscrivant la pensée française comme nuisible. Dans cet étroit espace, ce double charnier de Français et d’Allemands produisit une vigoureuse végétation, cette trentaine d’arbres élancés vers les cieux, mais l’Allemagne consciente d’elle-même ne veut pas que « dans le sein de Dieu », dans le concert de l’humanité, le génie français et le génie allemand collaborent. Elle nous excommunie ; elle prêche l’anéantissement de notre langue, de notre pensée. C’est une guerre sacrée. Sur le territoire de Metz et de Strasbourg, l’Allemagne, plus cruelle que les peuples orientaux qui coupent les oliviers et comblent les puits, tend à traduire son principe en actes. Elle supprime la pensée française dans le cerveau des petits enfants, elle ensevelit sous des verbes germains, comme une source vive sous des fascines, une sensibilité qui depuis des siècles alimentait cette race et que ces enfants avaient reçue de leurs pères.

Saint-Phlin et Sturel, à mesure qu’ils maintiennent leur pensée sur ce que veut détruire l’Allemagne, voient avec plus d’horreur l’étendue du crime projeté et avec plus de lucidité sa démence. Ce n’est pas en jetant de la terre sur des cadavres, une formule insolente sur des siècles d’histoire et un vocabulaire sur des consciences qu’on annule ces puissances et qu’on empêche le phénomène nécessité par l’accumulation de leurs forces. Au cimetière de Chaumière, devant un sable mêlé de nos morts, la piété pour les martyrs, la haine contre les Français qui mésusent de la patrie, l’opposition à l’étranger, tout cet ensemble de sentiments habituels aux vaincus et portés au paroxysme par le lieu, déterminent chez les deux pèlerins un mouvement de vénération. Leur cœur convainc leur raison des grandes destinées de la France et par un coup subit trouve ici son état le plus propre à recréer l’unité morale de la nation.

Alors depuis ces tombes militaires, l’imagination de Sturel et de Saint-Phlin se tourne vers quelques penseurs en qui ils distinguent la connaissance et l’amour des éléments authentiques de la France. La patrie, si on continuait à l’entamer, saurait trouver un solide refuge dans de telles consciences. Une demi-douzaine de ces hommes suffisent à conserver le bon ferment pour notre renaissance. Et par-delà les frontières que notre influence ne franchit plus, le verbe français où ils déposent des idées si fortes et si bienfaisantes conquiert encore des intelligences, de telle sorte que par leur action notre génie contraint à l’hospitaliser ces mêmes races qui avaient juré de l’anéantir.

Avec un sentiment filial qu’ils n’éprouvèrent jamais hors de Metz, les deux Lorrains appellent un soldat heureux pour qu’il adjoigne la force à ces glorieux civilisateurs. En même temps ils se rappellent que cette élite proclama toujours la gloire de la France intéressée étroitement à l’intégrité de tous les peuples ; qu’elle exigea un traitement de faveur pour toutes les idées d’outre-Rhin ; qu’elle considérait Strasbourg comme un dépôt de la pensée allemande où devaient s’approvisionner nos laboratoires intellectuels ; Et ils ne trouvent point naïf de croire que par cette compréhension supérieure la France s’élève au plus haut degré dans la hiérarchie des nations et, pour reprendre le langage mystique du grand état-major allemand, demeure le soldat initié de plus près aux desseins de Dieu.

C’est ainsi qu’en sortant du cimetière de Chambière, et d’un grand tumulte du cœur, Sturel et Saint-Phlin associent dans un acte d’élévation les noms illustres de la pensée française aux noms obscurs des petits soldats sur la tombe de qui, tête nue, ils viennent d’unifier leurs intérêts individuels, leur hérédité lorraine, la société française et l’humanité. La tristesse générale de ce paysage asservi fait une magnifique atmosphère à la moralité qui les remplit et qui communique à leur visage la dignité sérieuse de ceux qui, après un deuil, se sentent des responsabilités.

(De Metz à Sierck, 52 kil.)

Le long de la vallée mosellane, très large ici et importante par ses hauts-fourneaux, une route rougeâtre, bordée de poiriers et de pommiers alternés, les mena, sans plus de cahots qu’eût fait une piste de vélodrome, jusqu’à Thionville, guerrière encore et corsetée si étroitement dans sa ceinture de murailles que d’un même point de sa petite place centrale on voit ses trois portes militaires et qu’un seul clairon est facilement entendu de tous les habitants dressés à en comprendre les sonneries.

La pluie qui pour le trajet s’était interrompue tombait par intervalles. Dans cette soirée humide, Sturel et Saint-Phlin ranimèrent leur tristesse à comprendre pleinement ce qu’est une vaincue, quand sur la plaque d’une rue ils constatèrent la condescendance du vainqueur qui de la « rue de Jemmapes » se contente de faire « die Jemmapenstrasse ». Cela rappelle ce qu’on sait de l’ironie empreinte sur les figures des Allemands quand à Sedan ils présentaient les armes au troupeau de nos soldats désarmés. Mais à Metz ne lit-on pas encore sur le socle de Fabert : « Si le roi m’avait confié une ville, plutôt que de la rendre, je boucherais la brèche avec moi, ma femme et mes enfants. »

Cette petite Thionville, aussi dénuée de ressources qu’une guérite de factionnaire, les retenait parce que sous l’enduit allemand ils distinguaient partout les couleurs françaises.

Il est fâcheux que les romantiques qui nous dirent avec des expressions saisissantes le grand secret de mélancolie des bois, de la mer et des prairies du centre aient ignoré les petites villes militaires de l’Est et leur atmosphère propre à former les âmes : le son du clairon, tout le jour, le drapeau, le général, les promenades sur le rempart et chaque soir soudain le fracas militaire de la retraite éclatant en apothéose. Ah ! les magnifiques tambours se déchaînant à huit heures sur un geste bref de la grande canne et s’engouffrant dans les rues avec toute la population derrière ! Cette discipline théâtrale et monotone pénétrait, pour en faire des héros et des amateurs de mort glorieuse, les jeunes garçons des places à la Vauban. Il y a là un état d’âme français qui disparaît sans avoir reçu son expression littéraire.

Les fortifications de Thionville subsistent, mais déclassées ; elles ne sont plus que des promenades agréablement plantées de chênes et aménagées en kiosques, en petites terrasses surélevées. 1870 a transformé les paysages de la Lorraine aussi bien que ses mœurs. Dès l’instant que la population perdait contact avec le soldat, — prussien et qui, d’ailleurs, évolue dans ses forts fermés à la curiosité publique, — c’était la fin de ces laboratoires d’esprit militaire. Pourtant ils ont fourni des officiers d’un même type hautement honorable, dédaigneux du panache, réalistes et moraux, en si grand nombre que cette discipline semble devoir survivre aux conditions qui la produisaient ; elle demeurera une des pierres de la construction française quand les carrières lorraines d’où on l’extrait auront totalement disparu sous les remblais allemands.

Après un arrêt de trois heures à Thionville, Saint-Phlin et Sturel franchirent dans la même journée les dix-sept kilomètres qui les séparaient de Sierck.

C’est une petite ville au bord de la Moselle, resserrée étroitement entre de fortes collines de vignes ou de prairies et qui d’abord semble toute se réduire à la vaste forteresse ruinée qui la surplombe. Plus âpre que Thionville, elle n’est faite vraiment que de ruelles autour d’une citadelle. Ses étroites maisons, qui chancellent de vieillesse les unes sur les autres, ont besoin des écus armoriaux et des saints au fronton délabré de leurs portes pour nous offrir de bonnes impressions sur leur dignité passée. Un torrent caillouteux, qui formait avec la Moselle les défenses d’eaux du rocher féodal, court au travers de la principale venelle. Toutefois, sur les remparts démolis et nivelés, une rangée de maisons modernes jouissent du bon air, du bon soleil et tournent le dos à leur vieux maître, le château, qui, pendant tant d’années, leur imposa de pénibles conditions de vie en leur garantissant une certaine sécurité. Il ne se maintient plus que par des expédients mesquins : il loge des étrangers pendant la belle saison, il hospitalise des indigents et prête ses ruines aux espaliers.

C’est bien intéressant de voir les braves jardiniers aux reins courbés et les manches retroussées, c’est-à-dire, n’est-ce pas, la race la plus paisible des hommes, seuls en mesure de tirer parti des vieux remparts. Les formidables constructions des ducs de Lorraine à Sierek et des ingénieurs français à Thionville aboutissent à favoriser d’humbles horticulteurs ou des nourrices qui, les uns et les autres, recherchent pour leurs produits « les petites Provences ».

Si l’on s’enferme dans cette observation fragmentaire, elle autorise des vues optimistes sur l’adoucissement des mœurs en Occident. Mais Sturel et Saint-Phlin, placés par leurs émotions de Metz au seul point de vue français ressentaient douloureusement la puissance d’oubli des peuples.

— Ces populations mosellanes, se disaient-ils, possèdent la paix et la sécurité. Tout porte à croire que ce sont les fins qu’elles poursuivaient au cours de leurs transformations successives. Mais alors ! des événements que nous tenons très importants leur paraissent négligeables, s’ils ne les dépossèdent point de ce bien, présumé principal ? Il leur fut très sensible d’échanger l’ordre romain, c’est-à-dire le règne de la loi, contre l’anarchie féodale où dominaient seules les volontés individuelles. Ce fut aussi un grave changement, quand cette population qui avait supporté le bon plaisir du seigneur de Sierck pour qu’il la protégeât, qui avait ensuite à ses risques et périls géré directement les intérêts de sa municipalité autonome, trouva maître, protecteur et gérant là-bas, dans les bureaux de Versailles. Mais aujourd’hui que la domination est impersonnelle et que le maître ne procède pas selon une volonté particulière, mais par la force abstraite de la loi, qu’importe, semble-t-il, si le centre administratif pose à Paris ou à Berlin, si le drapeau tricolore fonce son bleu jusqu’au noir ? Qu’importe qu’elle se nomme France ou Allemagne, l’immense collectivité dont la petite ville subit les conditions générales ? De cette collectivité, Sierck vient de recevoir un beau chemin de fer. Il détruit une partie importante de l’agrément du site, car ses talus masquent la Moselle qui jusqu’alors baignait la ville, mais il donne du bien-être. Cet immense avantage et ces légers inconvénients, que la petite ville à elle seule eût été incapable d’organiser, lui furent attribués par les tout-puissants ingénieurs de l’État. Les pouvoirs appartiennent aux délégués d’une longue hiérarchie, dans les limites d’une loi fixe, et sous l’action générale de la force des choses ; chaque patrie, allemande ou française, exige de ses membres les mêmes charges en échange des mêmes services ; pourquoi donc l’homme des petites villes qui vit d’un travail assidu, loin des centres d’enthousiasme ou de haute culture, serait-il sensible à des déplacements de frontière ? Ils n’entraînent qu’un changement de l’étiquette sur un ensemble de réalités qui continuent à se développer selon leur force organique…

Et voici Sturel et Saint-Phlin mis en défiance sur la réalité de l’idée de la patrie.

Dans la petite auberge de Sierck, le soir de leur arrivée, les deux jeunes gens mangeaient à table d’hôte avec cinq ou six personnes, des pensionnaires plutôt que des voyageurs À Metz, à Thionville, et dans cette petite ville tout à l’heure, certains noms lus sur un magasin : Lœwenbruck, quincaillier, Saur, marchand de fromages, Collignon, architecte, leur avaient rappelé des anciens camarades du lycée de Nancy. Serait-ce lui ou bien un parent ? Tout en mangeant, ils s’informèrent.

— Le Frédéric, le Léon, le François ? leur répondait-on, il est négociant en cafés au Havre, il est dans les draps à Rouen. Ah ! Messieurs, on connaît bien toutes les bonnes familles du pays…

Le deuil de Metz, Sturel et Saint-Phlin au monument de Chambière l’avaient subi avec une pleine force et jusqu’à ressentir comme un empoisonnement physique. Mais c’est ce mot « les bonnes familles du pays » qui leur mit sous les yeux, comme une chose tangible, le désastre subi par la nation française en 1870. Car voilà pour le développement prospère d’une civilisation la chose essentielle : qu’un sol soit peuplé de gens honnêtes dans leur ordre et jouissant d’être connus comme tels. Nul ne fût mieux rentré dans cette définition que Frédéric Lœwenbruck, ou Léon Saur, ou François Collignon, maintenant disséminés : des fils de petites gens, mais de qui le nom familial se prononçait avec considération. Que les enfants de modestes commerçants aient suivi les professeurs français à Nancy, quand il eût été plus économique, plus familial de s’accommoder des gymnases du pays annexé, comme cela représente des mères courageuses, des pères travailleurs, une opinion publique idéaliste, oui, d’honnêtes familles, bien fidèles à la France ! Être un anneau dans une chaîne de ce métal, quelle solidité, quelle sécurité, quelle convenance c’était pour les camarades de Sturel et de Saint-Phlin ! Ces jeunes gens, sans le traité de Francfort, auraient doucement passé leur temps d’existence ! quelques-uns émigrant sans doute vers les autres départements, sur l’Europe, aux colonies, mais se réservant toujours leur lieu de naissance, l’endroit qui leur est le plus sain, leur refuge et leur centre. Et maintenant les chaînons brutalement ont été rompus ; ces familles françaises sont dispersées en poussière d’individus sur la terre française. Leur petite patrie leur est interdite et leur serait méconnaissable. Voilà des exilés ! Voilà des diminués ! À chaque pas sur ce territoire spolié, Sturel et Saint-Phlin constatent le déracinement de la plante humaine. Un beau travail des siècles a été anéanti ; une magnifique construction sociale, un jardin d’acclimatation français, dévastés et défoncés.

Eh bien ! ce sol de Lorraine, ainsi retourné par l’arrachement de ses fortes familles, laisse mieux voir sa qualité de fonds. En 1889, c’est toujours de la magnifique France. Cette conversation de table d’hôte, où nulle question d’abord ne fut abordée franchement, ne laissa aucun doute pour Sturel et Saint-Phlin. Un notaire, fonctionnaire allemand, donnait des chiffres : Sierck, depuis la guerre, s’est vidée de moitié en France. Ce qui n’a pu émigrer s’oriente désespérément vers la frontière, comme les branches et les feuilles d’un arbre, à qui l’on oppose un obstacle, avant de périr s’ingénient encore vers la lumière. Et ces dîneurs rappelaient que chaque année des jeunes conscrits, dont les parents en 1871 n’ont pu opter, passent la frontière et se présentent dans les bureaux du recrutement français. Là-dessus un fonctionnaire allemand intervint pour ricaner et dire :

— On les enrôle dans la Légion étrangère, on les envoie se détruire au Tonkin.

C’est l’argument formidable que répètent chaque jour les journaux officieux d’Alsace-Lorraine ; ils donnent des listes et montrent l’énorme pourcentage des annexés sacrifiés dans un service si dur et si peu fait pour de bons adolescents.

— Pardon, disait Sturel, du ton détaché qu’on prend là-bas pour traiter ces dangereuses questions, pardon ! ce mois-ci, juillet 1889, sur l’initiative de M. Charles Relier, député de Belfort, je précise, la Chambre a décidé que les Alsaciens-Lorrains pouvaient recouvrer par une simple déclaration leur nationalité française, et entrer dans les régiments et dans les écoles militaires françaises.

Tous furent bien étonnés, mais ils se réjouirent de voir le fonctionnaire contredit[2].

Après le souper, l’hôtelier jeune, honnête, très sympathique, se tint debout en face des deux amis qui buvaient leur café ;

— Messieurs, je suis de Sierck ; j’étais allé à Paris ; eh bien ! on n’a pas d’égards : j’étais mal vu, traité en étranger. Oui, en étranger et pis ! Mon patron, un pâtissier-traiteur, chez qui j’étais saucier, après trois ans qu’il n’avait eu qu’à se louer de moi, m’a dit : « Je ne vous aurais pas pris si je vous avais su Prussien. »

Le pauvre garçon à qui l’on reprochait d’être Lorrain en France revenait être Français en Elsass-Lothringen.

Ainsi l’hostilité d’une partie de la population française et la mauvaise volonté du gouvernement français s’unissent pour rejeter les Lorrains et les Alsaciens vers l’Allemagne. Dureté incroyable de notre conduite ! Ils devaient être un gage aux mains de l’ennemi, et, sitôt reconstituée, la France en armes allait les réclamer. Trahison ! Nous les avons livrés et nous ne voulons plus les connaître.

Quand même ! il n’appartient pas à l’injustice de la mère-patrie, ni à une minorité de vainqueurs, ni à des événements désastreux de changer l’inconscient d’une population. Ces fils, dont se détourne la France, sont forcés, par leur structure mentale d’associer les idées à la française et de préférer la civilisation qui, pendant des siècles, leur fournit leurs conditions de vie. Sous cette Germanie arrogante qui frappe sèchement de ses talons les étroits trottoirs des vieilles villes militaires, une France nombreuse et saine encore fait le fonds de ce pays. Comme, à certains tournants morts, la nappe d’eau pure de la Moselle sous la croûte des herbes parasites, elle transparaît cette France, en dépit des plantes germaines, jusqu’alors sans racines profondes, dans la douceur du regard des femmes, seul aveu de leur sensibilité souffrante, deuil honorable de celles qui vivent avec des frères, des époux, des pères vaincus. Elle s’affirme dans la fierté du regard des jeunes gens, quand ils ont entendu la langue de leur pays et que leur œil s’écrie : « Le papier des diplomates est nul ! Moi aussi, j’appartiens à la France ! » Elle se proclame dans la fraternité immédiate et sans phrases avec des hommes de toute classe et de toute condition, quand leur main qui serre la nôtre nous déclare : « Jamais il n’arrivera que nous opposions nos fusils, et sous une même tente, un jour, nous partagerons le même péril pour la France ! »

Contre cette fidélité à l’idéal, le grand moyen de l’Empire, c’est de transformer la cérébralité et d’imposer aux jeunes êtres ce qui contient toute civilisation et toute sensibilité : une langue nouvelle, l’allemande. En les forçant à déserter la syntaxe, le vocabulaire, ils espèrent les contraindre à renier leurs idées, leur âme propre.

Voilà qui ne se prête pas à une représentation plastique, ni à l’expression scénique. Mais celui qui veut fixer son attention avec force sur une telle situation reconnaîtra qu’on n’en connaît pas de plus pathétique, et sa pensée aura peine à l’embrasser, depuis la place du village où l’enfant joue avec des noms nouveaux les jeux de ses pères, jusqu’aux bibliothèques où l’étudiant qui était né pour la culture française se débat, asphyxié dans l’atmosphère du génie allemand.

Les conséquences d’un si barbare jacobinisme impérial passent notre imagination. Si vous supposez qu’un Voltaire, — d’esprit rapide, faiseur de clarté, et qui répugne à examiner dans un même moment vingt-cinq aspects de choses, — ou bien un Victor Hugo, — génial parce qu’il entendait bruire dans chaque mot français les plus lointains sens étymologiques, — vient de naître depuis 1870 dans quelque village de Lorraine, ne doutez pas que son cerveau désorienté, tenu en servage par l’enseignement allemand du maître d’école, manquera sa naturelle destinée. Je prends cette hypothèse pour qu’on se représente sensiblement la chose ; mais l’ensemble de la génération subit d’une façon certaine la diminution qu’éprouveraient ce Voltaire et ce Hugo hypothétiques. Elle est sacrifiée si les pères et les mères, chaque soir, ne défont pas chez eux tout le travail du maître. Véritable bataille que se livrent, dans ces jeunes cerveaux de vaincus, les ancêtres et le vainqueur.

Sturel et Saint-Phlin connurent par leur aubergiste de Sierck les manuels d’histoire pleins de haine et de mensonges qu’on met aux mains des petits annexés. Son fils, des livres sous le bras, dit en rentrant de l’école :

— Pourtant, selon mon livre, les Français furent toujours frivoles et battus !

Et le père, mal à l’aise, de répondre :

— Oublie tout ce qu’il t’enseigne, le maître. Il n’y a de vérité qu’en français.

Cette magnifique parole d’un aubergiste qui baisse la voix sur une terre esclave, ramène, une fois de plus, vers leur collège de Nancy, la pensée irritée de Sturel et de Saint-Phlin. Des professeurs, le croirait-on, cédant à quelque fade sentimentalité, se désolaient des avantages brutaux pris par Louis XIV et Napoléon dans une lutte qui dure de toute éternité entre les populations du territoire français et celles du territoire allemand. C’est niaiserie. En l’absence d’une vérité absolue sur laquelle des membres d’espèces différentes se puissent accorder, les fonctionnaires chargés de l’enseignement doivent s’inspirer du salut public. Ce n’est pas une vérité nationale, celle qui dénationalise les cerveaux.

Sturel et Saint-Phlin le sentent ; ce qui résiste à l’invasion allemande, c’est un vieux fonds sentimental rebelle à l’analyse ; ce n’est pas l’éducation française puisqu’elle tend à faire des hommes, des citoyens de l’humanité plutôt que des Français et des membres de la société traditionnelle ; ce n’est pas, non plus, le souvenir d’une civilisation matérielle qu’on trouve au moins égale sous le régime allemand. Que vaudraient-ils ces admirables patriotes du pays annexé si leur amour pour la France était racine dans ce terrain universitaire,, bon seulement pour qu’il y pousse des fleurs de cosmopolitisme ? Ils résisteront autant qu’ils tiendront fort dans le sol et dans l’inconscient.

Sturel et Saint-Phlin voient bien, d’après la hâte des petits enfants de Lorraine à rendre un bonjour amical au salut français d’un inconnu, que ceux-là, comme les pères, maintiendront la France. Et pourtant, après la classe du village, le petit annexé trouve cette autre école, le régiment, là-bas, dans les plaines de Prusse où un conscrit lorrain souffre d’un grand malaise. À ce drapeau que par la force il sert, doit-il lier son honneur ? ou bien l’honneur serait-il de le trahir à l’occasion ? Malheur au peuple qu’on accule à de tels débats où la conscience ne trouve pas une solution satisfaisante… Et puis cet annexé que n’ont pu entamer ni l’école ni le régiment, faudrait-il encore qu’il se ferme les administrations ? Et s’il lutte toute sa vie, ne se résignera-t-il pas dans ses enfants ? Quand même la bouche jamais ne renierait la France, un instant viendra qu’au milieu des conditions de vie organisées à cet effet par une administration merveilleusement intelligente, les cerveaux seront germanisés et le sang mêlé. Un idéal chasse l’autre, avec le temps, par des mariages et par l’éducation… C’est un délai de vingt-cinq années, de trente-cinq peut-être que Metz, Thionville, Sierck nous consentent.

À chaque pas, Sturel et Saint-Phlin se sentaient plus attachés au général Boulanger :

— Il est l’occasion précieuse pour la France de remplir son devoir ; Si son mouvement échoue, on ajoute gravement aux présomptions qu’il y a d’une acceptation définitive du traité de Francfort. Mais, concluaient-ils, notre voyage nous précise l’ampleur que nous devons donner au boulangisme : ce ne doit pas être un effort uniquement militaire, car notre tâche d’ensemble est de maintenir le nationalisme français. Il faut affermir la mentalité française sur toute la surface de notre territoire, car jusque chez nous les étrangers tendent à appliquer la méthode destructive sous laquelle se transforment les territoires annexés.

(De Sierck à Trêves, par Remich, 52 kil.)

Par un soleil délicieux, ils quittèrent Sierck et passèrent le bac à Apach. C’est entre cette ville et Perl, à quatre kilomètres de Sierck, qu’avant 1870 la ligne de frontière séparait la France de la Prusse rhénane. Rive gauche, Sturel et Saint-Phlin roulaient sur le territoire du grand-duché souverain de Luxembourg. Sur la rive droite, ils voyaient l’empire d’Allemagne. La douceur reposante de la Moselle fait contraste avec la suite de querelles qu’évoquent ces lieux perpétuellement disputés par deux grandes races. Elle coule bleue dans les vignobles et dans des prairies ; sur sa rive des chalets aux fenêtres largement ouvertes annoncent des chambres à louer. Petites maisons à la française, perpétuellement rafraîchies par le vent de la rivière, égayées par le vin innocent des coteaux et d’où l’on n’entend rien que le bruit d’une faux aiguisée, des enfants, un chant de coq, un village qui donne l’heure, de jolis silences. Il est impossible de les entrevoir sans imaginer qu’on y passerait d’excellentes vacances.

Sur cette belle route plate vers Remich, ils retrouvaient les paysages de Charmes, de Rayon, de Bainville-aux-Miroirs, mais agrandis, plus forts, comme la vigne, qui fait leur principal élément. La petite fille Moselle est devenue jeune femme.

— À quoi bon pédaler si vite ? dit Saint-Phlin, quand ils eurent atteint Remich. Asseyons-nous en plein air ; la vallée est large, le soleil tempéré, il y a des groupes d’arbres épars sur des villages dans les fonds, de vastes espaces en culture ; vivons dans la minute présente et prenons conscience de notre santé et de la santé des êtres.

Sturel remarqua, pour la première fois avec précision, ce que le visage de son ami, autrefois nerveux et mobile, avait pris de calme et de force. Et, sous cette influence, il s’appliqua, lui aussi, à se mettre tout dans le moment présent et à savourer parmi ces trésors éparpillés le goût de la vie.

Ainsi passèrent-ils un long temps sur le pont à péage qui relie Remich à Nennig. Non pas que le spectacle ait rien de surprenant, mais cette grande prairie, ces nombreux villages heureux, ces vaches qui paissent, ces barques au port fortifient les yeux et l’âme. Un tel paysage, c’est une bonne leçon d’art, car rien n’y figure dont on ne discerne la nécessité, et la beauté sûre qui s’en dégage est faite du rapport d’utilité où vivent, depuis une longue suite d’années, tous ces objets, que l’œil simultanément embrasse.

À mesure que par la réflexion ils comprenaient mieux la Moselle, ils l’aimaient davantage. Quelle variété dans son décor ! que de climats politiques et sociaux ! Le vieux duché de Lorraine, puis le tragique pays messin et, pour leur faire suite, un troisième terrain où le flot français à plusieurs reprises séjourna et dont il ne baigne même plus les limites. Que ces régions placides, pourvu qu’on les laisse reposer, soient belles sous tous les vainqueurs, voilà une différence cruelle qui touche l’âme des deux jeunes gens d’une sorte de trait romantique.

Onze kilomètres avant Trêves, ils atteignirent un point que depuis longtemps Saint-Phlin annonçait et recommandait à son compagnon : le fameux tombeau romain d’Igel.

C’est une pyramide mortuaire du siècle des Antonins en quartiers de grès brut où sont sculptés d’intéressants épisodes de la vie familière. Ce noble monument s’adosse à une colline de 25 mètres environ qui supporte une petite église et des tombes catholiques ; Le pauvre village d’Igel l’entoure.

Assis sous les noyers tout près de l’obélisque, puis là-haut, sur le mur bas qui clôt le cimetière, les deux jeunes gens jouirent de l’agréable paysage où la Moselle reçoit la Sarre. Saint-Phlin, en tirant de sa poche quelques feuillets décousus d’un livre, dit que Gœthe avait visité cette ruine :

— Il y a surtout apprécié le désir et le goût de transmettre à la postérité l’image sensible de la personne avec tout son entourage et les témoignages de son activité. Vois, sur cet obélisque, des parents et des enfants réunis dans un banquet de famille, puis, afin que le spectateur apprenne d’où vient cette aisance, des chevaux chargés arrivent, et l’industrie, le commerce, sont représentés de diverses manières, car, ce monument le témoigne, alors comme aujourd’hui, on pouvait amasser assez de biens dans cette vallée.

Et voici qu’auprès du monument d’Igel, Sturel et Saint-Phlin accomplissent un pèlerinage gœthien. Si peu archéologues, comment s’intéresseraient-ils à la méthode d’assemblage de ces rudes blocs ? Et puis ces sculptures trop effacées ne produisent pas une nette impression artistique. Mais ils sentent une satisfaction, peut-être puérile, à mettre exactement leurs pas dans les pas du grand homme qui, devant cette pierre funéraire, marqua une fois de plus son goût pour toutes les formes de l’activité. À chacune d’elles, il savait trouver une place dans sa vision de l’Univers qu’il travaillait sans cesse à élargir. Gœthe traversa Igel en août 1792, quand il suivait l’armée de Brunswick, et il recueillit ses impressions dans sa Campagne de France.

— C’est un des livres les plus honorables pour notre nation, dit Sturel. Sans oublier des rapports naturels et consentis qui l’engagent avec son souverain et avec l’Allemagne, Gœthe comprend les fièvres françaises qu’assurément il n’était pas né pour partager. Il distingue quelque chose de fécond dans ces fréquents boulangismes où l’histoire nous montre que souvent notre nation affaissée trouva un ressort imprévu.

Dans ces dispositions, où les mettait le contact de Gœthe, à tout prendre avec sérieux pour en tirer de l’agrément intellectuel, Sturel et Saint-Phlin jouissaient que le pays fût riche en civilisations superposées, au point de présenter dans un espace de trente mètres ce vigoureux bloc romain, évocateur de la sagesse pratique des morts, et cimetière du goût le plus terrifiant, où des Christs émaciés et des saintes femmes en convulsions prêchent l’amour de la Douleur.

— Une chose me semble d’une qualité poétique, dit Sturel, c’est que mon grand-père simple volontaire dans l’armée de la Moselle, a pourchassé ici Gœthe et Brunswick. Il a pu s’adosser pour soutenir son sac contre cette pierre où Gœthe, peu de jours avant, venait d’appuyer son carnet de notes. S’il n’avait tenu qu’à Jean-Baptiste Sturel, dont je suis le prolongement, les destinées de ce pays auraient été fixées.

— Ton aïeul a fait pour le mieux et nous lui devons un souvenir. Mais qu’on a mal utilisé son effort ! Installer ici un département de la Sarre et un département de Rhin-et-Moselle, c’était une fantaisie sans aucun rapport avec les espérances propres de ce pays.

Sturel protestait :

— Le flot prussien a recouvert ces territoires en 1816 ; en 1870, il s’étendit jusqu’à Novéant ; pourquoi renoncer à le refouler jusqu’au Rhin ?

— Sturel, mettons-nous bien d’accord. Je ne suppose pas que tu conçoives le boulangisme comme le point de départ d’une épopée militaire ?

— J’attends du boulangisme la réfection française. Au moral et au géographique, nous voulons restituer la plus grande France !

— Écoute Sturel, tu es un Français de Neufchâteau, formé dans des conditions très déterminées. Tes idées ne valent pas comme une vérité générale autour de laquelle le monde graviterait. Pourquoi veux-tu que ce soit une fin pour la Basse-Moselle d’être française ?

— Il a fallu plus de cinquante ans pour leur faire oublier le plaisir d’avoir été Français.

— C’est exact. En 1794, nous défendions l’ensemble des idées libérales dont le principe existe dans chaque être. Mais ces peuples-ci ont gardé notre Code civil ; ils se sont organisés pour défendre eux-mêmes leurs libertés, qu’ils n’entendent plus exactement selon nos dogmes révolutionnaires. Aujourd’hui, on intervenant sur le territoire de Trêves, à quels intérêts nous lierons-nous ?

— Quand Louis XV a annexé la Lorraine, répliquait Sturel, il ne s’est pas préoccupé de prendre le fil des destinées lorraines, de réaliser l’idéal particulier de ses nouveaux sujets.

— Pardon ! les deux pays se confondirent quand la France, par sa Révolution, adopta en Lorraine les intérêts des petites gens et satisfit l’idéal libéral… D’ailleurs, je t’accorde qu’il y a des exemples de peuples contraints rien que par la force à confondre leurs destinées interrompues avec les volontés du vainqueur ! Nous venons même de voir un essai de cette méthode à Metz, et jadis la maison capétienne en usa vigoureusement. (L’histoire de la formation d’une nationalité renferme des choses douloureuses qu’il faut cacher. Maintenons un peu de mystère aux racines de l’idée de patrie. Pour amalgamer une France, il faut des mesures exceptionnelles, et il ne conviendrait pas d’inviter tout le monde à s’enfoncer dans des recherches sur ces préliminaires, car il pourrait arriver que certains esprits généreux et étroits n’acceptassent pas les injustices du passé. Pour ma part, beaucoup d’esprit historique, beaucoup d’esprit social, me décident avec peine à excuser la manière dont nous fûmes francisés…) Mais une démocratie fait-elle de sa force l’usage que pouvait s’en permettre la maison capétienne ? Et que vaut notre force ?

— Tu conclus que nous devons, même en doctrine, céder la place à la Prusse ?

— Eh ! quelle obstination à considérer les villages de la Basse-Moselle comme une grenaille que se disputent les aimants de Paris et de Berlin ? Amenons notre esprit à un état plus lucide et plus doux. Pourquoi ce territoire ne poursuivrait-il pas un développement ni parisien ni berlinois ? Est-ce que ces régions n’ont pas été un centre du quatrième au neuvième siècle ?… Elles ne surent garder ni prépotence, ni unité. Liées comme électorat à l’Allemagne, attirées au dix-septième siècle dans l’orbite française, rattachées à la France de 1794 à 1815, maintenant prussiennes, elles languissent d’avoir été tiraillées entre deux grands pays, et sans cesse empoisonnées d’étrangers. Mais notre France n’aurait-elle pas beaucoup gagné à l’existence propre d’un État catholique, avec, pour capitale, la vieille ville romaine des archevêques de Trêves ? Tiens, Sturel, plutôt qu’un soldat français appuyant son fusil contre ce monument d’Igel, je voudrais un poète indigène accoudé à cette pierre vénérable et lui demandant l’inspiration de quelque beau cri de patriotisme local… Il serait archéologue, ce poète, pour dire à l’Allemagne : « Vous élevez, dans la foret de Teutberg, le monument du Teuton Hermann, qui massacra trois légions de l’empereur, mais nous honorons à Neumagen le souvenir de Constantin le Grand ; nous sommes le sol des empereurs. » Il serait linguiste pour restituer de la noblesse au dialecte franc qui d’Arlon à Baireuth atteste encore l’unité disparue et les temps où l’Austrasie, comprenant en plus du bassin de la Moselle celui du Main, s’étendait aux deux rives du Rhin… Il faudrait que ce pays dégageât ses divers âges gallo-romain, franc, autrasien, et connût qu’ils lui imposent dans l’Allemagne des fins particulières.

Saint-Phlin se plaisait à ces idées, car il continua à les développer.

— Tout s’écoule, disait-il, comme se parlant à soi-même ; nous sommes boulangistes ; nous demandons à notre pays un effort national qui peut échouer. Si Paris, continuant à se développer dans la direction d’un Casino, préférait constamment les étrangers aux Français et poursuivait des fins de plus en plus inconciliables avec les destinées des provinces, celles-ci auraient à se préoccuper de suppléer au cerveau que la capitale cesserait de leur fournir. Peut-être alors trouverions une ressource à ressusciter la vieille nationalité austrasienne ?

Sturel, mal habitué à la notion de développement, dont les conséquences parfois peuvent faire peur, se blessa de cette hypothèse exactement comme d’une impiété. Dans ces questions de patriotisme, de religion, il n’y a pas de logique qui persuade, c’est de l’ordre sentimental, héréditaire, c’est du vieil inconscient. Saint-Phlin n’insista pas, car il était bien élevé, mais intérieurement il prit en pitié le servage de son ami. Et pourtant, lui-même, comme tout le monde, il soustrayait aux méthodes critiques cinq ou six idées de fond. Il n’y a pas d’esprit libre.

Les deux jeunes gens se promenèrent dans Igel et jouirent des choses, le temps d’apaiser leur humeur, puis ils se regardèrent en souriant.

— Ô romantique, disait Saint-Phlin, est-ce que je ne vois pas que depuis une heure tu n’as pas donné plus de cinq minutes au monument funéraire des Secundini, tandis que tu ne te lasses pas de regarder les images de la Douleur et de la Mort sur ces pauvres tombes ?

Sturel le reconnut.

— Et pourtant, continuait son ami, on trouve partout des cimetières, et sauf en Provence, il n’y a nulle part, de ce côté des Alpes, un monument qui vaille celui-ci.

— Si je voyageais seul, Saint-Phlin, je visiterais tous les cimetières sur ma route. Cette pierre romaine a quelque, chose de raisonnable sans mystère, d’honorable sans élan, comme la manifestation d’un commerçant enrichi. C’est là-haut que je respire, auprès de ces images d’anéantissement que toi, catholique, tu devrais rechercher.

— Erreur ! Sturel ! Le Dies iræ exprime une très petite part de notre doctrine. Le catholicisme est avant tout un faiseur d’ordre, voilà pourquoi j’apprécie les belles pierres sculptées où se témoigne la bonne et solide nature des Secundini. Une doctrine, supérieure à tous les établissements, m’invite à voir dans les choses bien moins des suites du passé que des promesses pour l’avenir. C’est peut-être le secret de nos divergences : tu trouves ta poésie à te considérer comme un prolongement et jamais comme un point de départ. Dès le début de notre voyage j’ai vu ton imagination se fixer chez les morts. L’idée que le sol où tu naquis prendrait une figure inconnue de tes ancêtres te choque gravement. Pour moi, sachant que rien n’arrive sans la volonté de la Providence, je suis un optimiste décidé, et certain de ne pas collaborer à une œuvre qui manque de sens, je porte toujours mes regards sur les étapes à venir. Je n’ai jamais senti dans les cimetières cette odeur du néant où tu t’abîmes. J’y vois l’arbre de la vie, et ses racines y soulèvent le sol.

Sturel reconnut qu’en effet il répugnait secrètement à ce que le temps et les circonstances apportent de modifications. Cette constatation d’un état d’esprit qu’il trouvait lui-même un peu stérile le rendit soucieux jusqu’à Trêves, où de beaux monuments et l’animation d’une grande ville le sortirent d’idées qu’il n’avait pas un intérêt immédiat à creuser.

Le sens profond de Trêves, c’est d’être la cité romaine, comme Metz la cité franco-carlovingienne. Elle eut sa grande époque au quatrième siècle. Capitale de la Gaule, de l’Espagne, de la Grande-Bretagne et l’une des quatre têtes de l’Empire, résidence de Constantin et de Julien, elle fut la proue latine que battaient les flots du Nord. Ses épaves ensablées attestent une civilisation recouverte par le tourbillon germain. Sa porte Nigra subit l’assaut répété des hordes barbares. Dans son amphithéâtre, maintenant enfoui sous les vignobles, les empereurs, qui assumaient avec fermeté les moyens d’ordre social, livrèrent aux bêtes des milliers de Francs et de Bructères. Voici leur palais tout tapissé de lierre. Et pourtant la grande ville industrielle étendue sous son ciel nébuleux ne donne pas d’ensemble les impressions romaines qu’à lire Ausone et Fustel de Coulanges Sturel et Saint-Phlin avaient espérées.

— Nous venons, se disaient-ils, de visiter autant de monuments du grand peuple qu’on en voit à Orange, dans Arles ou dans Nîmes, mais la vie sèche de Provence, ses mœurs maigres, son ciel bleu, sa lumière qui cuit le marbre, répondent mieux à nos idées de bachelier sur la civilisation latine. Là-bas, la route dure, sonore sous le pied, mérite le beau nom de voie romaine. Ici, c’est du sable de Moselle, où la longue suite des conquérants effacent leurs pas les uns les autres. La phrase commencée dans Trêves par des Romains, brisée par trente-six peuples, finit sur des sonorités gutturales de Berlin. En Provence, elle s’est déroulée sans hiatus jusqu’à ce que Mistral y ajoutât son mot.

Ils se rappelaient le Musée Réattu. On peut en plaisanter, car il s’intitule musée des souvenirs arlésiens et l’on n’y trouve rien de proprement local que dans la loge du concierge, une panetière ; et puis, comme témoignage du génie municipal, il propose officiellement au visiteur des peintures dans la formule de David et de Prud’hon. Mais cette naïveté même fait juger avec quelle force les enfants de ce pays tendent aux formes classiques. Dans l’instant où la Provence s’ignore et veut être « à l’instar de Paris », elle suit encore les modes de Rome. Son grand Mistral est tout classique.

Au bout de vingt-quatre heures, Sturel et Saint-Phlin s’attachèrent avec force au vrai caractère du pays de Trêves, qui est d’être bâti sur des couches superposées de civilisation. Ils se plaisaient surtout au Musée provincial, où l’on voit les coutumes et les travaux des habitants à l’époque romaine représentés sur les tombeaux avec un réalisme sain. Si l’on réfléchit sur la magnificence des monuments publics, sur le grand nombre des domaines où toutes les cultures prospéraient, sur le bon goût et la douceur des mœurs, sur l’aisance des particuliers, sur la facilité des échanges et des transports, on doit conclure que les trois siècles romains placés à la racine de la plante locale influèrent comme un chaud fumier sur son développement général. Devant un bas-relief funéraire où des élèves écoutent docilement la leçon d’un magister, Saint-Phlin disait :

— Les vois-tu, ces petits Trévires qui sont en train de se faire certaines conceptions du droit, de l’État ! En trois siècles, elles ont dû leur entrer dans le sang. Elles n’en sortirent pas en même temps que les légions vaincues se repliaient sur le Midi. À l’appel d’un poète, un tel passé vaguement renaîtrait. Que ce pays près de quinze siècles ait été la résidence d’évêques et d’archevêques électeurs, ce n’est pas une mauvaise condition pour la permanence des éléments latins. On dit que le désir de garder le fructueux pèlerinage de la « Sainte Tunique » a contribué à faire repousser la Réforme ; eh bien, un tel culte et cet attachement au catholicisme prouvent un sang où des globules fidèles s’accordent encore avec le sang d’Italie. Hypothèse, peut-être ! Un poète en ferait une vérité. Il restituerait une autonomie à ce territoire pour la gloire de Trêves et pour le bien de la France. Il nous servirait mieux qu’une armée. Ah ! si nous pouvions leur procurer un Mistral !

— Quelle place tu accordes à l’auteur de Mireille ! dit Sturel un peu surpris.

— C’est que celui-là, précisément, des cimetières dégage la vie. Mistral a restauré la langue de son pays, et par là, en même temps qu’il retrouvait une expression au contour des rochers, à la physionomie des plantes et des animaux, à la transparence de l’air, à la beauté des nuages et par cette même voie aux mœurs locales, il restituait à son univers natal un sens naturel. Il a rendu confiance à une société qui s’était désaffectionnée d’elle-même. Son œuvre est une magnifique action. Il est le sauveteur d’une petite patrie.

Sturel croyait la connaître, cette Provence, rude par son vent et ses coteaux pierreux, douce de civilisation. Il avait respiré l’odeur des cyprès qui se mêle à l’odeur des pins, et suivi le Rhône jusqu’à ses embouchures fiévreuses à travers les villes grecques et sarrasines. Il pouvait décrire de mémoire le terrain d’action de Mistral, qui laisse Marseille à la mer et Nice aux cosmopolites, pour préférer Arles, ses tombeaux et ses filles, Avignon et sa colline papale, le bric-à-brac archéologique des Baux qui sont couleur de sépulcre, les effets d’eau de la Sorgue et ses platanes si puissants vers Vaucluse, enfin les ruines romaines de Saint-Rémy.

Un jour d’automne, en montant du village vers les Alpines, derrière un rideau d’oliviers, soudain lui avait apparu le plateau des Antiques. Sur un gazon planté de quelques arbres où sont disposés des bancs de pierre, dans une admirable campagne, s’élèvent un arc de triomphe et un mausolée. Leurs bas-reliefs inspirèrent David et son École. En plus du dessin, quel charme de couleur ! Ah ! cette trouée d’azur, par la fenêtre du premier étage, dans le monument funéraire, bleuté des colonnes au faîte ! Et sur les espaces pleins, ces couleurs d’ocre pointillées d’un carmin qu’ont fait le soleil, la pluie et une moisissure ! Sturel, assis dans l’ombre de ces ruines, avait derrière lui, toute proche, la ligne sévère de la montagne rocheuse, et, sous les yeux, des intensités d’arbres, des accentuations de vigueur au premier plan incliné d’une plaine semée d’oliviers, inondée de pure lumière et ondulée à l’horizon par la Montagnette. Dans cette solitude, une fontaine bruissait ; quelques branches déjà jaunies dans le feuillage vert des ormes semblaient de longs fruits d’or pendants. Le clocher de Saint-Rémy, édifié sans doute depuis une trentaine d’années, troublait seul ce divin ensemble, comme un jeune homme qui parle haut quand les aïeux se taisent.

— Oui, dit Saint-Phlin à son ami que le souvenir de ces beaux jours enchantait, du plateau des Antiques on est bien placé pour aimer la Provence ; mais pour la comprendre comme une chose vivante, le meilleur point, c’est auprès de Mistral.

Sturel fut curieux de connaître quel état d’esprit permet d’espérer que reverdiront des vieilles tiges dont il s’avouait aimer précisément qu’elles fussent desséchées sans espoir. Il pressa son ami de lui parler plus longuement de ce maître.

La visite de Saint-Phlin chez Mistral.

« C’est en été, vers les dix heures, qu’un matin j’arrivai à Maillane, la ville des platanes et des cyprès. Quand j’eus pénétré dans la maison de Mistral et dans son cabinet frais et fermé à la grosse chaleur, je vis un homme d’une grande beauté ; et d’abord il menait la conversation avec un peu de gène, parce qu’il cherchait à distinguer mon caractère. J’aurais voulu placer derrière nous de longs entretiens pour qu’il sût déjà que je l’abordais avec une connaissance profonde de sa réalité. Allais-je lui expliquer par des compliments comment il m’a révélé la Provence ? Je préférai lui dire mes raisons d’aimer la Lorraine.

« Je lui exposais que nous possédons une belle histoire, mais systématiquement dissimulée par les bureaux parisiens, au point que le Lycée de Nancy ne nous a pas donné une seule notion sur notre province.

« — Des notions ! me dit-il, on vous les eût données fausses ! C’est le comte d’Arles, et non Charles Martel, qui a repoussé les Sarrasins. Peut-être avons-nous eu tort. Nous posséderions des Alhambras… Plus tard ce sont les paysans de Provence qui ont dévasté leur pays, héroïquement coupé leurs oliviers devant Charles-Quint. Mais tout cela, quelle histoire le dit ?

« Par manière de plaisanterie hospitalière, il remarqua encore que Jeanne d’Arc était de suzeraineté provençale et que le roi René nous appartient en commun.

« — En somme, ajoutai-je pour conclure, nous avons un esprit lorrain, un honneur de soldat que nous avons fait connaître, dans les armées de la France et, aujourd’hui, dans Metz, fidèle à la patrie qui l’abandonne, mais il nous manque une expression littéraire.

« — J’ai pourtant reçu, me dit-il, un almanach d’Épinal.

« — Oui, nous avons des patois lorrains qui sont une langue diversifiée de village en village et, tout comme le français ou le provençal, formée régulièrement du latin rustique. Mais le malheur, c’est qu’on n’a jamais pensé d’une façon importante en patois lorrain ! Sauf un instant, aux quinzième et seizième siècles, sous la maison d’Anjou et sous la branche cadette de Lorraine où l’on écrivit quelques ouvrages notables en un dialecte sélecté des patois, la vie locale était trop tumultueuse et trop pauvre pour que des écrivains se plussent à composer des travaux et pour que l’aristocratie ou les bourgeois cherchassent du plaisir à voir leurs mœurs et leurs sentiments fixés dans leur langue. Cette culture de luxe, ils la demandaient sans doute à la cour de France. Bien avant de perdre leur autonomie, nos compatriotes cherchaient à l’étranger une discipline. Dans nos patois abandonnés aux petites gens, il y a des expressions saisissantes de vérité, toutes moulées sur les habitudes, sur les préoccupations, sur le gagne-pain, et fort malicieuses à l’occasion. (J’ai cité à Mistral quelques-uns des mots pittoresques que nous disait, l’autre soir, ma grand’mère.) Mais l’ensemble correspond aux manières de sentir d’une civilisation inférieure. Où ces paysans réussissent le mieux, c’est dans leurs chansons, rondeaux, noëls, légendes et fabliaux, quand ils donnent carrière à leur esprit satirique avec des quolibets d’une effroyable grossièreté. Voilà, à mon avis, toute la tradition qu’on pourrait retrouver et faire apprécier. Du temps que MM. Jules Ferry et Buffet se disputaient la prééminence dans les Vosges, ils ont souvent et avec succès lancé des pamphlets en patois. Je sais bien qu’un dialecte qui s’est essayé dans l’épopée et qui fait encore rire dans le bas comique suffirait au génie d’un Mistral, mais la situation n’est plus entière en Lorraine. Voilà des siècles que du patois lorrain, prêt à sombrer, nous avons, à tort ou à raison, débarqué beaucoup de choses pour les placer avec nous dans la langue française, et maintenant, celle-ci, nous devons la défendre contre l’allemande où notre esprit se noierait tout entier. C’est partie perdue pour le dialecte lorrain, et un Mistral chez nous voudrait lutter pour maintenir la langue des « Parigots ».

« Le maître m’approuva, car il répugne à heurter, puis aussitôt il me proposa une série d’affirmations bien faites pour m’ébranler.

« — Quand je veux parler avec un homme, disait-il, je ne prends pas un « paysan instruit » ; c’est un bêta qui ne comprend rien. J’apprends des « illettrés » : ils savent le nom des oiseaux et des plantes, leurs mœurs, et leur emploi, les traditions ; ils ont des mots vivants auxquels ils peuvent rattacher des idées, des impressions de chez eux. Les expressions de la ville, dénuées d’objet propre dans nos campagnes, y deviennent des à peu près sans convenance réelle. Il est bon d’étendre notre langue quand nos besoins dépassent le champ qu’elle embrasse, mais les croyez-vous si nombreuses, ces personnes faites pour déborder le milieu où elles sont nées ? D’ailleurs celles-là, qu’elle soient bilingues ! À Marseille jadis on parlait grec, latin, celtique et aujourd’hui encore la Suisse est trilingue. Souvent, quand j’étais jeune, on m’affirmait qu’à Paris seulement je pourrais m’épanouir (et quelquefois aussi je m’attristais à me représenter les plaisirs de la grande ville), mais je reconnais maintenant que ma langue et ma Provence ont été mon bonheur et mon talent, parce qu’elles étaient les conditions naturelles de mes sentiments. Croyez-moi, les paysans de la campagne de Metz défendront leur patois messin plus longtemps que le français ne résistera, car beaucoup de choses chevillées dans leur race ne peuvent s’exprimer que dans le patois.

« Voilà ce que m’a dit Mistral. Je me rappelle certaines de ses expressions et, pour le reste, je ne crois pas trop m’écarter de son sentiment.

« Je ne m’étais pas proposé, en venant à Maillane de lui faire accepter mes idées, qui d’ailleurs, mon cher Sturel, se précisent surtout à parcourir avec toi notre pays ; je me préoccupais seulement de ne pas retourner en Lorraine sans avoir amassé de bonnes provisions. Et je m’abandonnais au plaisir de le comprendre comme un être complet. Ce ne sont pas des théories qu’il faut demander à Mistral ; il fortifie parce qu’il ne perd jamais le contact de la réalité. Il dit aux jeunes écrivains de la région : « Tu es le fils d’un petit paysan ; tu veux faire le Parisien ! Il y en a bien assez. » Voilà le recrutement du félibrige. Tout accepter, tout prendre ; l’élimination se fera par la suite.

« — Mais quelle difficulté, Monsieur, lui disais-je, de manier et d’accorder des poètes qui naturellement écrivent tous pour se surpasser !

« — Bah ! me répondit-il, pourquoi refuser l’opinion qu’un homme se fait de soi ? C’est dureté de détruire une illusion, et puis le sage ménage celui qui dépensera toute son ardeur si on l’emploie tel qu’il se donne.

« Je fus ravi que ce grand homme ne dissimulât pas ce qu’il a d’habileté. La dignité de sa vie sort naturellement du bon ordre de ses pensées, de leur beauté et de leurs rapports intimes avec la Provence où elles se développent ; il dédaignerait de s’augmenter par des draperies artificielles, comme c’est trop souvent la coutume, mais il use, avec autant de psychologie que faisait le vieil Ulysse, des hommes et des circonstances pour l’influence de son œuvre.

« Comme nous étions à table et qu’avec cette même sagesse et une joyeuse bonne grâce, ses paroles et ses manières continuaient à créer cette atmosphère de haute dignité et de simplicité qu’on trouve par exemple dans le chant VI de l’Odyssée, — tu sais, l’épisode divin de Nausicaa, — je lui dis en lui tendant les mains :

« — Je suis heureux d’être ici.

« En homme qui connaît sa puissance, il m’a répondu :

« — N’est-ce pas qu’on s’y sent libre ?

« Écoute, Sturel, ayant fait usage de bien des libertés, on constate que la meilleure et la seule, c’est précisément cette aisance dont jouit celui qui resserre volontairement ses liens naturels avec quelque région, avec un groupe humain et avec les emplois de son état, c’est-à-dire quand, bannissant les inquiétudes de notre imagination nomade, nous acceptons les conditions de notre développement. Indépendance et discipline, voilà quelle formule je me propose depuis Maillane.

« La conversation de table se prolongea fort avant dans l’après-midi. Mistral me parla de son journal, l’Aioli, qu’avec le concours de ses amis il publie à Avignon, Il plaçait au-dessus de tous son regretté frère d’armes Roumanille, avec qui, dès 1846, il entreprit la renaissance provençale ; il me citait les meilleures épigrammes des luttes passées. Il m’indiqua ses projets pour l’accomplissement de son œuvre. Il a rassemblé tout ce qui flotte de particulier dans l’atmosphère de Provence pour en faire un tout significatif comme un monument. À sa nation, il a donné successivement des poèmes où les coutumes héréditaires sont reliées à l’histoire et aux paysages, de manière à former une âme, puis un glossaire où les mots sont éprouvés et épurés, enfin, une ligue où les bonnes volontés se fortifient et s’utilisent, et maintenant cet infatigable sauveteur voudrait réunir dans un musée provençal tous les objets usuels, les humbles surtout, pourvu qu’ils soient du terroir ; Il s’est ainsi créé des intérêts importants qui lui imposent des soins agréables et ne le laissent pas inactif, sans qu’ils soient tels pourtant qu’il ne puisse les embrasser dans leur ensemble. Ces œuvres d’espèces diverses semblent d’abord modestes, mais leur vérité même les propage et les amplifie, tandis qu’au service d’une conception artificielle l’homme le mieux doué s’exténue en efforts inutiles. Et pensant à Gœthe dans Weimar je prononçai son nom : quand il apparut, l’Allemagne, longtemps inondée de peuples étrangers, transportait dans sa langue des images tout à fait déplacées, et les meilleurs talents s’agitaient dans un trouble infécond parce qu’ils manquaient d’un fond national. Chez Mistral, tout jeune, il y eut une émotion quand il entendit le bourgeois, le « monsieur », railler le paysan et la langue terrienne ; il prétendit venger ces nobles dédaignés. Tout entier, il s’appuie sur cette vérité de l’histoire : « La Provence, en se donnant à la France, a bien marqué que ce n’était pas comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal. »

« Nous étions allés nous asseoir au petit café de la place, que connaissent tous les pèlerins de Maillane. Je vérifiai de quel respect confiant l’entourent ses concitoyens. La voiture publique qui m’allait ramener au chemin de fer vint se ranger à notre trottoir. J’aurais voulu, au moins, par l’âge, être l’égal de mon hôte illustre pour oser le presser dans mes bras.

« Comme nous nous éloignions, durant quelques minutes, je le vis de dos qui regagnait sa maison. C’est à cette image dans le grave décor des cyprès que ma piété s’attache le plus. Il retournait dans son isolement. Mais dans une maison héritée de son père, parmi les témoins de sa constance, au milieu de ce riche village, de cette plaine et des pures montagnes, dont l’abolition ferait de son œuvre une épave insensée, il est moins isolé qu’aujourd’hui la plupart des hommes supérieurs, qu’interprète avec malveillance un entourage sans unité. Ils s’attristent, parfois s’aigrissent, et de toutes façons ressentent un perpétuel malaise. Ne penses-tu pas, Sturel, qu’à nous-mêmes Mistral fournit une grande leçon sur l’importance, pour notre bien-être et pour la conservation de nos énergies supérieures, d’accepter un ensemble d’où nous dépendions ? C’est, du moins, dans ces sentiments, avec une profonde émotion, que je quittai ce grand homme et ce centre d’un monde particulier. »

Quand Saint-Phlin eut terminé son récit et mis sur pied cette forte image bien propre à illustrer les idées qu’ils avaient levées de concert aux étapes précédentes, Sturel, après un silence, demanda :

— Quand donc l’as-tu fait, ton voyage à Maillane ?

— En 1884, peu de temps après que Mouchefrin m’eut insulté ! Tu te rappelles l’état que je traversais… Mistral ne m’a rien exprimé qui fût tout à fait nouveau pour moi, mais à voir dans sa maison cette paix et cette dignité, j’appréciai plus justement le parti que je pouvais tirer de ma terre de famille.

Les deux jeunes gens prolongèrent avant dans la soirée, la conversation sur Mistral. Saint-Phlin à commenter sa visite et Sturel à l’entendre s’enthousiasmaient. S’ils avaient pris dans leur jeunesse l’habitude de versifier, certainement ils eussent fait cette nuit-là de bonnes poésies.

(De Trêves à Coblence, 163 kil.)

Après deux jours pleins, ils sortirent de Trêves, un matin, dès la première heure et quand le brouillard vêt encore les petits villages romantiques d’un bleu de tourterelle. Nul souci de la tonnelle où dîner, de l’arbre où s’abriter contre la grosse chaleur, de l’auberge du soir : jusqu’au Rhin, la Moselle ne fait plus qu’un sinueux sentier de plaisir, tout bordé de modestes et charmantes, villégiatures. Rien ne presse les deux touristes ; ils rêvent avec le paysage et font provision de fraîcheur. Ils admirent les vapeurs, celles qui rampent sur l’eau courante en la cachant et celles qui, accrochées aux vignobles des collines et aux rochers de grès rouge, hésitent à monter pour devenir pluie ou a descendre pour dégager le soleil. Ils sentent leurs vingt-six ans, jeunes, allègres, et leurs yeux frais rajeunissent encore l’univers, qui leur est d’autant plus amical que seuls ils assistent à son éveil.

Voici Pfalzel, où se déroula l’aventure de Geneviève, fille du duc de Brabant et par mariage comtesse de Pfalzel. Siegfried, son mari, s’en allant guerroyer contre les Sarrasins, ignorait qu’il la laissât enceinte. L’infâme Golo, intendant du domaine, n’ayant pu la séduire, la dénonça comme adultère, et le crédule Pfalzel ordonna la mise à mort de la malheureuse et de l’enfant que des valets attendris se contentèrent d’abandonner dans ces montagnes boisées. Une caverne abrita Geneviève ; des fruits la nourrirent et son fils tétait une biche. Après plusieurs années, Siegfried, à la chasse, poursuivit la biche jusque dans le rocher où sa femme lui prouva son innocence. L’infâme Golo fut écartelé. La touchante martyre ne tarda pas à mourir de ses privations.

Cette tradition mosellane, qui a enchanté l’enfance de Sturel, date de 724 peut-être ; sûrement on la connaissait en 1472. Elle appartient à un cycle d’histoires qui des plus nobles châteaux glissèrent aux petits enfants. Dans les pays de formation féodale, elles les touchent beaucoup, tant que Paris ne les a pas détournés et qu’ils laissent parler en eux les préférences de leurs pères. Mais ces petits eux-mêmes ne soutiendront pas longtemps ces légendes sur le gouffre de l’oubli ; ils ne les sentiront plus comme nationales, parce qu’eux-mêmes se seront vidés de leur antique nationalité. L’esprit local la remplit, cette histoire de Geneviève ! Elle fait comprendre la bonne et douce race si disciplinée d’Austrasie. On y trouve de la débilité, du raisonnement, un goût serf pour s’apitoyer, une confiance rustique dans la nature. Le comte de Pfalzel est un impulsif. Il condamne, il pardonne, sans avoir les éléments d’une sérieuse connaissance de la vérité. Ah ! les belles garanties pour l’hérédité de la seigneurie de Pfalzel, quand Geneviève, dans la caverne, par des dates, des souvenirs intimes, fait reconnaître son fils ! Mais la situation est poétique. Dans un tel dialogue, cette jeune femme certainement en appela aux sentiments les plus délicats. L’état d’esprit que révèle dans cette légende le bon peuple mosellan qui la créa rend compte de la légitimité du système féodal. Cette forme correspondait vraiment à la mentalité des individus qui amnistièrent Geneviève et Siegfried pour accabler Golo. Ils n’éprouvaient aucune hésitation à suppléer nos formes habituelles de justice par le bon plaisir du seigneur, maître et protecteur. L’idée latine de la loi n’avait donc rien laissé dans cette population ? Les abus du pouvoir n’indisposent pas l’imagination populaire contre Pfalzel : c’est l’intendant, le collecteur d’impôts, qui porte toutes les rancunes. On se réjouit quand, par une saute brusque du comte, Golo est écartelé. Enfin, il faut noter une confiance touchante dans la nature ; si dure qu’elle soit, elle est le refuge : une grotte abrite l’innocente, une biche nourrit l’enfant.

Sturel et Saint-Phlin étaient heureux de retrouver dans cette belle et pleine légende des façons délicates de comprendre la vie, qu’à l’usage ils avaient dû reléguer, anéantir, mais qu’ils tenaient de leurs ancêtres ; et ils auraient voulu, sur la tombe de Geneviève à Niedermendig, aller rêver à la formation historique d’une sensibilité qui les desservait à Paris.

Ils arrivèrent à Neumagen sous les rayons du soleil ; la brume blanche et épaisse qui tout à l’heure emplissait la vallée se resserrait en rosée tremblante sur la pointe des herbes. Ici s’élevait un magnifique château de Constantin.

— En se promenant le long de cette Moselle par une matinée semblable, cet Empereur, disait Sturel, a pu discuter en soi-même s’il serait raisonnable d’avoir cette vision qui peu après le convainquit d’inaugurer la liberté de conscience.

À cinquante kilomètres de Trêves, vers les dix heures du matin, dans un lieu nommé Berncastel, comme les deux cyclistes se reposaient de la route devenue poussiéreuse, en admirant la vallée de Tieffenbach encore moirée d’ombres molles et de lueurs humides, ils virent venir le bateau à vapeur qui descend à Coblence et ils comprirent tout de suite que, par le gros du jour, ce serait excellent de déjeuner au fil de l’eau. Depuis Bussang, ils avaient franchi trois cent cinquante-cinq kilomètres en bicyclette, et la Moselle, à partir de Trêves, s’enfonce dans un massif compact où elle ne pénètre qu’avec les efforts d’une vrille. C’est la région des coudes. La route, pour profiter de l’étroit défilé ouvert par les eaux, s’associe à leurs serpentements. Le cycliste peste, quand, sous un gros soleil, les lacets du chemin le ramènent continuellement à quelques kilomètres du point où deux heures plus tôt il passait ; mais sur un bateau, commodément installés à l’ombre, jouissant des villages semés sur les deux rives et des rochers abrupts mêlés aux terrasses de vignobles, Sturel et Saint-Phlin ne songèrent qu’à se féliciter de circuits qui renouvelaient perpétuellement le paysage.

De Trêves à Coblence, on descend en onze heures trois quarts, on remonte en vingt-trois heures, tandis que le chemin de fer fait le trajet en deux heures et demie. Aussi le bateau est presque vide. Les touristes croient devoir préférer le Rhin. S’ils avaient le goût plus fin, après avoir suivi le grand fleuve de Mayence à Cologne, ils jouiraient de retrouver au long de la rivière les vignes sur les pentes, les maisons à pignons, groupées en bourgades à chaque tournant ou allongées sur la berge étroite et toujours surmontées d’une ruine féodale, les vallées qui s’ouvrent aux deux rives et qui laissent apercevoir des donjons dans chacun de leurs dédoublements, enfin tous les éléments rhénans proportionnés pour composer l’harmonie délicate des paysages mosellans. Çà et là, des bancs précisent ce gentil caractère de toute la Basse-Moselle, heureuse de sa paix, de son demi-isolement, touchant rendez-vous des petites gens, pays de vin, non de bière, et dont les eaux transparentes apportent un peu de France à l’Allemagne.

Ce ne sont point ici les grands ciels salis de brume des antiques burgraves, mais des nuages joliment formés promettent des pluies dont la verdure se réjouit. Et l’absence d’hommes et de bruit ne va pas jusqu’à créer la solitude, mais seulement le repos. En dépit de quelques montagnes d’une structure assez puissante, la nature dans le val de la Moselle ne trouble pas, ne domine pas le voyageur. Elle dispose Sturel et Saint-Phlin à une activité raisonnable et régulière. Le courant d’air vivifiant de la rivière, un sport modéré, l’excitation de l’amitié, leur méthode d’éliminer du paysage ce qui ne se rapporte point à leur programme, tout concourt à faire de ces deux jeunes gens non pas des hystériques livrés aux sensations, mais des êtres qui dirigent le travail de leur raison avec une parfaite santé morale.

Depuis leur sortie de Lorraine, des Gretchen leur offrent des biftecks plats coiffés d’œufs au beurre, des confitures variées avec de la viande rôtie. Maintenant, ils naviguent au travers de régions qui produisent des vins fameux, et puisque le bateau prétend posséder d’honorables échantillons, Saint-Phlin fréquemment interrompra leur sérieuse causerie pour se faire des opinions sur la variété des crus.

— Il n’y a pas à en rougir, remarqua Sturel ; nous devons nous prêter aux mœurs du terroir, et l’on sait comment les Germains allient les préoccupations matérielles et particulièrement les stomacales aux plus excellentes abstractions.

Au cours de cette longue journée de rivière, tandis que leur bateau, sous un clair soleil, chemine et déplace des eaux délicieusement transparentes, tout se mêle à la rêverie de Saint-Phlin et de Sturel : la verdure, les villages, l’histoire ; mais sur les deux rives les vieux manoirs calcinés sont toujours le centre et l’excitant des paysages successifs.

Voilà près de Berncastel, le château de Landschutt, puis la tour d’Uerzig, dite rocher de Michel et Nicolas, et au delà de l’heureuse petite ville de Trarbach, le château de Grafenbourg. Les siècles, en donnant à ces tours orgueilleuses, parmi les sapins qui les pressent, les couleurs et la ruine des foudroyés, les ont harmonisées aux sombres imaginations qu’elles évoquent. Elles sont fameuses par les assauts qu’à tour de rôle elles supportèrent dans les incessantes querelles des seigneurs entre eux et avec l’archevêque de Trêves. Cette anarchie se prolongea indéfiniment, faute d’une famille qui jouât pour l’Austrasie le rôle des Capétiens dans l’Île-de-France. Ces populations auraient du acclamer comme une succession de feux de joie, au long du Val de la Moselle, les incendies allumés par Louis XIV et qui charbonnent encore ces pierres branlantes. Mais le petit peuple mosellan, consterné des rudesses de l’opération, n’en distingua point les conséquences sociales.

Ce fut un grand malheur : les sympathies de la vallée évidemment n’auraient pas épargné au Grand Roi la dure obligation de détruire sa forteresse de Mont-Royal, que Sturel et Saint-Phlin tout à l’heure cherchaient des yeux près de Trarbach, mais les haines soulevées ont indéfiniment desservi la France dans ces régions. Et pourtant Louis XIV, quand il délivrait ce pays de cette suite ininterrompue de donjons, précédait utilement les armées de la Révolution ; il collaborait à ruiner les petits pouvoirs féodaux. On doit compter ses dévastations parmi les préliminaires indispensables de l’Unité allemande, au profit de la Prusse. Épuisée par des siècles d’anarchie, cette terre quand on la dégagea ne put se ressaisir. Aujourd’hui, et c’est une grande moralité, des banquiers de Berlin, enrichis par les prospérités commerciales dont le traité de Francfort fut le signal, relèvent, pour s’en faire des maisons de plaisance, les manoirs mosellans.

À l’un des innombrables tournants de la rivière, vers quatre heures de l’après-midi, Cochem apparaît soudain dans son petit appareil théâtral, et satisfait l’œil comme un décor qui devait être ici et qui ne pourrait être ailleurs. Véritable composition-type, gentil jouet de la Basse-Moselle, un peu troubadour, marqué à la fois du style Restauration et de civilisation rhénane. C’est d’abord, au long de la Moselle qui fait ses voltes, une ligne assez épaisse de maisons aux toits pointus et ardoisés que pressent de hautes collines toutes en vignobles, et sur celles-ci s’élève, pour caractériser le lieu, un coquet château à tourelles restitué par un architecte de Cologne. Il est impossible de contempler cette petite ville, et d’ailleurs toute la suite des stations mosellanes, sans envier l’air excellent que respirent leurs habitants. Des barques où flottent des drapeaux et qui mènent d’une rive à l’autre de joyeuses sociétés vers des cabarets pavoisés rappellent que l’Allemand, à l’encontre du Français, n’économise jamais. Par un joli soleil, une vue superficielle de Cochem donne des impressions d’idylle modeste, et, à boire sur sa rive une bouteille, on se trouve dans ces dispositions honnêtes, humanitaires et légèrement puériles où les jolies femmes de Trianon aimaient à se mettre en trayant les vaches.

Le bateau pouvait conduire Sturel et Saint-Phlin à Coblence pour souper, mais ils jugèrent suffisante leur étape de cent treize kilomètres. Dans ce coin perdu, ils se donnèrent le plaisir d’être des passants qui songent parmi des images qu’ils ne reverront pas.

Les maisons de Cochem précipitent l’une vers l’autre, à travers la rue étroite, leurs fronts bosselés d’étages qui surplombent, et elles prodiguent à l’amateur de la vieille architecture bourgeoise les authentiques carreaux verdâtres de leurs petites fenêtres, les poutres mêlées à la maçonnerie intérieure et leurs vieux bois sculptés si noirs.

Au soir, ils se promenèrent sur les collines. Pendant plusieurs siècles, sous cette même lumière lunaire et tandis qu’une forêt pendante voilait à demi la rivière, les pauvres gens entendirent, les fées voltiger, survivances dénaturées du « fatum » romain. C’est bon pour des serfs de s’abandonner à l’incohérence de leurs ressouvenirs quand la nuit travaille leurs humeurs ; Sturel et Saint-Phlin ne veulent pas qu’un brouillard les désorganise. Les poètes eux-mêmes, à qui l’on passerait de déraisonner, quand ils suivent les nourrices au pays des fées, en rapportent des puérilités qui ont une odeur de petit-lait. Les deux jeunes Lorrains entendent se posséder. Tandis que la nuit ajoute au pathétique des grands arbres immobiles auprès des eaux courantes et à l’air secret des vieilles maisons qui, derrière leur seuil où le pas des morts est lavé, gardent l’odeur du passé, Sturel et Saint-Phlin, près de leur fenêtre ouverte sur un pays que recouvrit, il y a cent ans, le flot français, imaginent tristement ce que deviendra un village messin dans un siècle.

Le lendemain, dans la salle à manger, ouverte sur la Moselle, du petit hôtel économique et charmant, quelques Allemands dînaient. Les deux Lorrains, installés à une extrémité de la table, eurent un léger malentendu avec la servante sur un mot qu’elle ne comprenait pas et qu’elle essayait en vain de deviner, non par la réflexion, mais en courant leur chercher tous les plats. Défiguraient-ils leur allemand de collège, ou bien la fille ne connaissait-elle que le patois local ? Brusquement, l’un des dîneurs apparut entre eux, posa ses mains sur leurs épaules, et dit par trois fois :

— Quoi ? Quoi ? Quoi ?

Grossièrement bâti en colosse, il bedonnait en s’élargissant toujours vers le bas, ce qui lui donnait un ensemble piriforme. Ses bottes à tiges droites, qui montaient jusqu’à mi-mollet sous le pantalon déformé par le genou, rendaient encore la jambe plus laide et le pied plus vaste. Tous les détails le complétaient. De son binocle partait une chaînette en or, élégamment passée derrière son oreille droite, et, sous les verres, son regard dardait inquisiteur et intelligent. Ses cheveux plats, fort rares, collaient et luisaient d’une pommade qui sentait la graisse. Sa redingote gris foncé, à deux rangs de boulons, croisait sur sa poitrine, avec de nombreux plis lourds, à cause de l’étoffe trop raide, tandis que, d’encolure manquée, elle bâillait dans le dos. Le faux col, mal maintenu par une de ces chemises en laine tissée et d’un jaune sale qui portent le nom de leur inventeur, le professeur Dœger, remontait dans le cou. Par devant s’étalait une chemisette en caoutchouc, blanche, mais qui devait à d’innombrables lavages matinaux des reflets verdâtres ; un énorme bouton, pointu comme un casque, fermait le col et empêchait de monter une cravate constituée par deux parallélogrammes plats et croisés avec une partie intermédiaire supérieure où brillait un gros corail rouge. Les manchettes, indépendantes de la chemise, s’agitaient librement autour du poignet et glissaient jusqu’au bout des doigts, d’où le personnage les repoussait incessamment avec un geste élégant. Son chapeau de velours brun, à bords larges, s’avachissait.

Sturel et Saint-Phlin considérèrent d’abord, comme une magnifique curiosité, ce type classique de l’Allemand apporté par le flot historique sur les douces rives mosellanes. Puis ils comprirent qu’il se proposait pour interprète, et, bien qu’il leur parût familier, ils ressentirent de la gêne pour son humiliation quand ils ne saisirent pas un mot de son baragouin.

Gehen wir aus ! Sortons ! leur dit-il assez bas.

Soustrait à la surveillance de ses compatriotes, il raconta avec des substantifs et des infinitifs qu’autrefois il avait su le français et qu’à Nancy, dernièrement encore, une demoiselle dans un bureau de tabac l’avait félicité de sa prononciation.

— Je disais toujours en France que j’étais Viennois parce qu’il paraît que les gens du commun, chez vous, n’aiment pas les Prussiens. Si j’avais l’occasion de m’exercer, je saurais très bien le français. Chaque fois que je vois des Français, j’aime à causer avec eux.

Et il voulut que les deux amis lui expliquassent la différence entre « porter, apporter, déporter, importer, exporter, emporter, rapporter ». Il marchait en s’efforçant de sortir la poitrine et de rentrer le ventre ; il posait le pied à plat et d’un seul coup. Ce personnage si évidemment trivial et prosaïque manquait du moindre tact, et l’on avait toujours à craindre qu’il ne parlât d’idéal. D’instant en instant, il demandait :

— Comment dites-vous : un juge de paix ? Je suis juge de paix d’une petite ville près de Kolberg.

Il chercha ensuite à rendre intelligible sa conception de l’Allemagne, où Sturel et Saint-Phlin reconnurent l’expression vulgaire d’une philosophie fondée sur la mission des peuples germaniques. Il souligna de ses rires grossiers la diminution des naissances en France, mais il reconnut que nous possédons quelque chose d’unique, le génie oratoire, Fléchier, Bourdaloue, Massillon ; devant ce dernier il ouvrait la bouche, les deux bras, et s’inclinait. L’ensemble de ses propos témoignait non pas le désir d’offenser, grand Dieu ! mais une grossièreté naturelle ; c’était la confiance dans la force, dans le sérieux de l’Allemand et une admiration de domestique pour l’élégance, la richesse, la politesse de la France. Quand il chercha des termes pour exprimer son horreur et sa terreur du général Boulanger, Sturel n’y put tenir et lui dit :

— Nous allons être obligés d’expliquer à vos amis que vous ne savez pas un mot de français.

— Non, disait-il, ne faites pas cela. À quoi bon ?

Pendant un quart d’heure il les retint par le bras, discourant dans sa langue, avec des « mon cher ami » en français. Mais eux simulaient la conscience qui veut se décharger :

— Voilà comme nous sommes, nous autres Français ; pouvons-nous laisser plus longtemps dans l’erreur vos compatriotes qui vous croient polyglotte ? Serait-ce délicat ?

Coblence est à cinquante kilomètres de Cochem. En montant sur leurs bicyclettes pour cette dernière étape, les deux voyageurs se proposent d’observer mieux que jamais les détails de la route ; près de retourner à leur vie banale, ils voudraient amasser le plus possible d’images. C’est sain de sortir de soi-même, de s’attacher aux réalités, et Sturel chaque jour distingue un mérite nouveau à la méthode imposée par Saint-Phlin, de regarder toutes choses comme se développant.

Voici encore des ruines, le magnifique manoir des comtes d’Eltz, les châteaux de Pommern, de Wildenburg, de Treis, la tour de Bischofstein, l’église Saint-Martin à Münster-Maifeld, le château de Thurn la maison des chevaliers de Wiltberg à Alken, puis le Tempelholf, la Chapelle Saint-Mathias, l’Oberburg et le Niederburg des seigneurs de Cobern. Sturel et Saint-Phlin se préoccupent d’organiser dans leur connaissance, pour en tirer un profit intellectuel immédiat, tous les éléments de ce paysage.

Dans quelles conditions les institutions féodales, si fortement individualistes, se substituèrent-elles aux latines, les plus imprégnées qu’on vit jamais de l’idée abstraite de la Loi ? La société gallo-romaine, à la veille des invasions germaniques, préparait-elle la voie aux institutions aristocratiques où l’Europe allait marcher pendant huit siècles ? Les villas qu’Ausone a vu enrichir ces pentes devinrent les donjons, refuges du grand propriétaire et des classes rurales qu’il exploitait et protégeait. Redescendu après des siècles de sa tour, le hobereau terrien domine les villages de cultivateurs et commande les recrues de la vallée dans l’armée de l’Empire. Les laboureurs, les bergers, les vignerons, les charpentiers, les maçons, les tisserands, tous ces serfs ou colons qui, du temps romain jusqu’à ce siècle, appartinrent au maître du sol, vivent aujourd’hui dans les mêmes soucis, les mêmes occupations et la même dépendance que connurent leurs pères. La force des choses, plus puissante que le droit politique, maintient un esprit féodal. Au-dessous de cette aristocratie riche et entreprenante qui dirige les affaires publiques, soit personnellement, soit comme déléguée d’un pouvoir éloigné, la vie n’a pas plus changé dans ce val de la Moselle que le dialogue des cloches qui, de village à village, en fait seul l’animation.

Sturel et Saint-Phlin s’intéressent à voir les constructions se conformer à un type uniforme selon les nécessités du sol et du travail : ici le rez-de-chaussée toujours élevé de sept ou huit marches, ailleurs toujours à ras de terre ; des balcons ou non, selon que la montagne abrite du vent. Dans les villes, les inventions du luxe, les modes de la capitale combattent les agencements de simple commodité ; dans les groupes ruraux, c’est la seule préoccupation de l’utile qui domine, et toutes ces humbles maisons qui s’assurent ce que le lieu comporte de bien-être sont esthétiquement supérieures à certaines constructions urbaines, riches, mais dénuées de sens. Quant aux êtres vivants, on sent leur analogie entre eux et avec leurs prédécesseurs. Ces petits garçons et ces petites filles, qui manifestent par un même cri leur étonnement, leur plaisir de voir des bicyclettes, deviendront semblables à ces vieux et à ces vieilles. Ils vivront dans les mêmes maisons et dans les mêmes travaux, et les préjugés qu’ils y héritent demeureront longtemps encore les vérités de leur ordre. La civilisation industrielle ne descend pas au-dessous de Trêves, et dans ce couloir de la Moselle jusqu’à Coblence l’emplacement manque, qui permettrait l’installation d’une ville. Aussi des principes conçus dans d’autres milieux perdent ici toute force pour transformer la population indigène. Peut-être aussi est-elle épuisée par de longs siècles d’anarchie.

Dans certains pays des individus apparaissent parfois qui, pour le plaisir de s’agiter, par besoin de se faire remarquer, enfin à cause de leur humeur, accomplissent des choses héroïques et sont à la fois des objets d’admiration et les causes de grands désordres ; ces héros, ces hommes dangereux n’existent pas dans cette région de la Moselle. D’Épinal à Toul, Sturel et Saint-Phlin ont vu des paysans assujettis et délaissés, mais de Trêves à Coblence, ils sentent en outre la lenteur d’esprits difficiles à stimuler. Les femmes, les enfants, après avoir entendu les « Hop ! hop ! » des deux cyclistes et leurs sonnettes d’avertissement, après s’être retournés lentement, prennent encore un délai avant de se garer. — Un astronome qui veut observer une étoile, quand elle passe au croisé des fils du réticule, presse sur un ressort : une pointe trempée dans l’encre grasse se déclanche de l’aiguille à secondes et vient marquer en noir sur le cadran l’instant précis. On pense que les résultats de tous les observateurs correspondent ? Nullement ! il y a des différences de quelques centièmes de seconde, qui sont permanentes, Cette quantité qu’on appelle 1’« équation personnelle » représente le temps dépensé dans un cerveau entre l’arrivée de la sensation et la décision. Un astronome connaît son équation personnelle et la soustrait dans ses calculs. — En juillet 1889, Saint-Phlin et Sturel crurent constater que les riverains de la Basse-Moselle, trop bonnes gens pour jeter des pierres, ne savaient s’écarter des bicyclettes qu’après trente-six lenteurs et admirer qu’à deux cents mètres en arrière : leur équation personnelle les prouverait plus lents que nos paysans lorrains.

Un cabaretier qui servit aux jeunes gens du vin de la Moselle parlait français. Son père avait fait la campagne de Russie avec la Grande Armée, dans le même corps que le grand-père de Sturel ; lui-même racontait sa présence, en 1870, au siège de Paris. On voyait bien qu’il ne se sentait pas de responsabilité dans ces vicissitudes humiliantes de sa petite patrie. État d’esprit incompréhensible pour un prolétaire parisien ! cet indigène subissait les phénomènes politiques comme la pluie, le soleil, les orages et la mort, sans y intéresser ses nerfs, avec une résignation de serf. Et Sturel, humant l’air dans la direction du Rhin, dit à Saint-Phlin, qui le trouva irrespectueux, mais sourit :

— Je commence à sentir Gœthe et les doctrines un peu serves de l’acceptation.

Entre deux villages, un orage les surprit. Ils comprirent alors la destination des nombreuses petites chapelles élevées sur le côté des routes. Ce sont des abris qu’un signe religieux protège contre les brutes ou contre les jeunes gens turbulents jusqu’à la dévastation. On tend à leur substituer des cafés ; il plaît mieux cependant que des filles, sous leurs jupes relevées en capuchons, courent s’abriter vers un autel de la Vierge. Et puis leur dimension en fait d’excellentes remises pour bicyclettes. Saint-Phlin ne répugnait pas à interpréter ainsi le catholicisme comme une administration civilisatrice. Sturel, en principe, eût préféré à ces chapelles hospitalières les terribles crucifix des carrefours d’Espagne ; mais le calme bienfaisant de cette terre, à laquelle les associait étroitement la fatigue de cinq cent soixante-dix kilomètres, lui modérait l’imagination.

Vers les sept heures du soir, quand ils arrivèrent dans Coblence avec la Moselle, ils étaient, comme cette rivière, chargés des importantes contributions d’un long territoire. En quatorze jours, leur allure avait bien changé. Ce n’étaient plus des jeunes torrents qui font de l’écume et des jeux de lumière sur tous les obstacles, mais des masses qui veulent qu’on cède où elles portent leur poids. Le puissant pont de la Moselle, la ville sur la droite, la haute forteresse d’Ehrenbreitstein, le Rhin considéré comme l’âme d’un Univers nouveau, leur composaient dans la nuit un accueil qu’ils acceptèrent avec des sympathies de poètes, mois aussi avec les réserves d’hommes pour qui il y a des vérités nationales. C’est bon pour la Moselle éperdue qu’elle se jette de toutes ses puissances dans le Rhin ! Et s’ils ne peuvent empêcher la pente de leurs curiosités vers la vallée du fleuve magnifique, du moins, à ce point extrême d’un grand courant français, ils savent se dire : « Attention !. nous appartenons à la France. Plus avant s’étendent des espaces étrangers et que nous aurions à comprendre comme tels, bien loin de nous y confondre ! »

(Coblence.)

À Coblence, toute allemande et qui ne sait plus qu’elle a été le chef-lieu du département français de Rhin-et-Moselle, Sturel et Saint-Phlin devaient une visite au tombeau de Marceau, « soldat à seize ans, général à vingt-deux, » mort au champ d’honneur. Ils trouvèrent au Pétersberg, dans les glacis du fort François, un terrain de quelques mètres, très vert, très ombragé, et bloqué étroitement par la gare de la Moselle. Autour de la pyramide glorieuse, une trentaine de tombes contiennent chacune vingt-cinq cadavres de prisonniers français, qui périrent de misère en 1871 dans un camp installé tout près sur la hauteur. Un tir traverse ce modeste cimetière des vaincus, et volontiers les Allemands s’assoient sur les renflements faits de la cendre de nos compatriotes. Le bruit des trains qui manœuvrent l’envahit d’un tapage ininterrompu. Mais un ossuaire de huit cents corps projette un rideau si épais de branchages et surtout impose une si forte atmosphère morale que Saint-Phlin et Sturel, dans cette belle matinée, jouirent de ce lieu sacré comme d’une enclave de la France en Prusse.

Ayant lu les pauvres noms des morts et puis, avec plaisir, les inscriptions noblement pompeuses qui célèbrent Marceau, ils s’aperçurent que c’est un peu léger de se consoler des choses d’il y a dix-neuf ans par celles d’il y a quatre-vingt-huit ans. Ils revinrent ainsi à l’idée que constamment ils vérifiaient depuis dix jours : la diminution de la France dans la vallée de la Moselle. Et, bien que cette vérité les attristât, ils se complaisaient à la comprendre. Après ce voyage, l’un et l’autre s’assurant d’apprécier plus justement les faits, ils voyaient le boulangisme comme un point dans la série des efforts qu’une nation, dénaturée par les intrigues de l’étranger, tente pour retrouver sa véritable direction. Une suite de vues analogues leur composaient un système solidement coordonné où ils se reposaient et prenaient un appui pour mépriser le désordre intellectuel du plus grand nombre de leurs compatriotes.

Dans cette solitude où ils repassaient leurs impressions pour en faire des idées, ils furent soudain dérangés par trois ouvriers militaires accompagnés d’un civil qui commencèrent à desceller le monument de Marceau. Sturel et Saint-Phlin, très surpris d’un tel travail, apprirent que le gouvernement français réclamait la cendre du jeune héros pour le Panthéon. Les pauvres gens décédés en 1871 resteront dans les glacis du fort François, mais on enlève celui dont la gloire fait tant bien que mal compensation. Les politiciens de Paris, ayant chassé un général qu’aime le peuple, prétendent distraire les imaginations avec la rentrée d’une dépouille guerrière. Manœuvre sans prévoyance ni dignité, et par là bien conforme à l’ensemble de notre politique mosellane[3].

— Voilà ! dit Sturel à son ami, en regagnant leur hôtel sous le plus chaud soleil de midi, voilà un fait qui vient se placer au bout de nos réflexions tout naturellement comme un majestueux point d’orgue. Quelque sens que lui donnent nos professionnels de l’éloquence, c’est un déménagement sans esprit de retour et déterminé par le désir d’amoindrir une force nationale. Mais ils auront beau faire ! Vive Boulanger ! Lord Randolph Churchill, à qui tu le comparais dans une lettre que je lui ai lue, le fait dîner cette semaine avec le prince de Galles.

Il fallait songer au retour. Saint-Phlin avait promis à sa grand’mère de ne pas la laisser seule plus de huit jours ; Mme de Nelles rappelait Sturel ; lui-même voulait passer à Londres. Mais quels renseignements précis apporter à Boulanger ?

— J’aurais tout de même dû visiter les comités de Nancy et de Saint-Dié.

— Tu diras qu’il leur faut une conférence de Déroulède ou de Laguerre. L’important, c’est de raconter notre voyage au Général… Tu souris ! Ce serait trop malheureux si ça ne l’intéressait pas ! Arrange un peu les choses ou plutôt les mots d’après son ton habituel, mais voici l’essentiel à lui faire entendre… Nous avons vu qu’une nation est un territoire où les hommes possèdent en commun des souvenirs, des mœurs, un idéal héréditaire. Si elle ne maintient pas son idéal, si elle le distingue mal d’un idéal limitrophe, ou bien le subordonne, elle va cesser de persévérer dans son existence propre et n’a plus qu’à se fondre avec le peuple étranger qu’elle accepte pour centre. C’est ainsi que le duché de Lorraine s’est annexé à la France en deux temps, quand la noblesse a délaissé la constitution nationale pour le système français (vers 1711), et quand les intérêts des paysans et des bourgeois se sont accordés avec les passions révolutionnaires de Paris ( 1789-1814) ; c’est ainsi encore que Metz deviendra Allemagne le jour où les possédants auront substitué leur langue et par suite leur mentalité à la notre. Le long de cette vallée de la Moselle, visiblement nous sommes entamés, et même par cette voie des fusées du mal allemand pénètrent bien avant dans notre nation. Le boulangisme doit être une réaction là-contre. Ce qu’on demande au Général, c’est un service de soldat d’abord : la reprise de Metz et Strasbourg, ouvrages avancés qui couvrent la patrie ; c’est en outre une discipline morale, une raison qui rassure, fortifie, épure la conscience française… Dis-lui bien cela, Sturel. Il s’est trop diminué en Naquettisme, en verbalisme parlementaire. Il est né de notre instinct du danger national. Il n’a pas à choisir entre les passions particulières qui nous animent, signes nécessaires de nos divers tempéraments ; il doit les absorber dans une passion plus vaste, et recréer ainsi l’énergie nationale. Qu’il prenne connaissance du haut rôle qui lui semble réservé d’être un des expédients de la France dans une des périodes les plus critiques de notre histoire.

Sturel, il y a quinze jours, quand il arrivait à Saint-Phlin fier de posséder la confiance d’un chef, s’était choqué de ce mot « expédient ». C’est qu’il se faisait du boulangisme l’idée oratoire qu’en fournissent les tribuns et les journalistes, du parti. Aujourd’hui il embrasse la série des événements, il voit une situation nationale presque désespérée ; et que son Général soit l’« expédient » de la France, cela cesse de le froisser, mais le convainc d’aimer davantage l’homme à qui les circonstances confient un rôle si grave et peut-être sacrifié.

Il se voit déjà à Londres :

— Boulanger n’est pas un idéologue. Nos idées, détachées des paysages où nous les avons cueillies, lui paraîtraient un peu en l’air. Il me demandera des conclusions pratiques.

— Un plan d’action ? Sturel, c’est votre affaire. Mais de notre point de vue lorrain, voici l’état des choses : d’abord sa première grande occasion est passée. Que n’a-t-il saisi l’affaire Schnœblé ! Faire la guerre, ce jour-là, restituer Metz et Strasbourg à la France, créer un État catholique autour de Trêves et comme une haie austrasienne contre le vent de Prusse si dangereux à nos plantes françaises (j’ai bien le droit de rêver, n’est-ce pas ?), et puis, soutenant de provincialisme notre patriotisme, cultiver sur notre sol lorrain les espèces locales, parce qu’elles résistent mieux à l’envahissement des graines d’outre-Rhin, c’était le rôle d’un César. De la méthode électorale où ses conseillers l’engagent, je n’attends rien. Ce sauveur qui veut que les petites gens le sauvent ignore notre tempérament politique. Si positifs que soient les intérêts liés à notre patriotisme, que seuls les observateurs superficiels croient d’ordre sentimental, nos populations n’interviendront pas dans le débat du Général et des parlementaires. Elles se bornent à lui donner le droit moral de saisir le pouvoir à Paris et la certitude que la France acceptera le fait accompli. Qu’il ose et qu’il réussisse !

— Pourquoi ne viens-tu pas à Londres ? dit Sturel, inquiet.

— À Londres ! Oh ! je ne prétends pas lutter de dialectique avec M. Naquet. Ma tâche, et je ne crois pas choisir la plus vaine, c’est de fortifier mon petit pays. Sais-tu ma conclusion de notre enquête ? Je me décide à me marier. Je serai un chaînon dans la série lorraine, et, si Dieu le permet, mes enfants auront des cerveaux selon leurs aïeux et leur terre. Et sais-tu bien, au lieu de te fixer à Paris, reviens avec ta mère à Neufchâteau et imite-moi.

Sturel distingua dans cette philosophie quelque chose d’égoïste et de satisfait. À cette façon de dire « imite-moi », il sentit en outre que son ami prenait de soi-même une opinion orgueilleuse et desséchante. Comment ose-t-on ériger en loi sa méthode propre, sa convenance, et proposer à un égal d’abandonner ses buts naturels ! Sturel se tut et pensa avec une affection tendre à l’exilé de Londres. Tout l’après-midi, il y eut de la froideur entre eux, d’autant que Coblence, à qui ils dédaignaient de donner un sens, ne les unissait point comme eût fait certainement Metz.

Le soir, en attendant le dîner, et leurs malles déjà bouclées, les deux amis étaient assis sur un banc devant l’hôtel. Sturel songeait avec un mécontentement de soi-même à Mme de Nelles, dont il venait de lire une lettre plaintive. Cette puissance de remords s’étendit ; il se blâma de se sentir irrité par des indices contre celui à qui il devait les bénéfices certains de ce voyage ; enfin, dans une sorte de transport, il sollicita de son ami une légère concession. Il s’écria brusquement :

— N’est-ce pas, Saint-Phlin, quand même les Français différeraient de comprendre le danger auquel veut parer le boulangisme, et quand ce mouvement échouerait, nous serions quelques-uns pour honorer et servir la mémoire du Général ?

— Mais que veux-tu, mon brave Sturel, répondait l’autre surpris, s’il échoue, on ne s’occupera plus de ce pauvre homme.

Saint-Phlin avait l’esprit social et Sturel l’esprit partisan. Et puis chez l’un et l’autre, à la suite de cet effort de l’intelligence, se produisait un ébranlement de la sensibilité. Ils étaient moins des gens à système que des âmes totales, agissantes, et tandis que l’un rêvait de servir un chef et de se dévouer, l’autre projetait de fonder une famille et, par avance, aimait ceux en qui revivraient ses pensées. Leur cœur montrait ses exigences, et des solutions diverses les attiraient. Après avoir posé la question nationale dans des termes communs et s’être développés quelques instants d’accord, ils se séparaient à la façon d’une branche vigoureuse qui se divise en deux rameaux. L’instinct qui les décidait spontanément, l’un à prendre le fil normal de la vie, l’autre à chercher une aventure, les avertissait de leur diversité naturelle. Mais quelle que fût leur contrariété de cet obscur malentendu., aucun d’eux ne songeait à dénier les obligations intellectuelles et morales contractées envers son compagnon de route, et bien souvent, par la suite, Sturel devait se répéter :

— Si j’avais pensé le monde comme j’ai pensé la Lorraine, je serais vraiment un citoyen de l’humanité ; du moins, ma conscience m’autorise à me déclarer un Français de l’Est. J’aime et j’estime Gallant de Saint-Phlin, en dépit de sa prudence qui s’exagère et qui me contrarie, parce que je le connais formé par les siècles pour être mon compatriote.

Et Saint-Phlin, de son côté, eut plusieurs fois l’occasion de rendre témoignage à Sturel :

— C’est une graine emportée par le vent, disait-il, et qui peut fleurir sur le meilleur ou sur le pire terrain, mais elle y portera nos qualités héréditaires et montrera aux étrangers ce que vaut la plante lorraine.

  1. Ce serait le lieu de mentionner quelques-uns des ouvrages que Saint-Phlin connaît et auxquels il se réfère constamment. Bien qu’il ne soit pas proprement in érudit, il doit une forte part de son nationalisme lorrain aux travaux du comte d’Haussonville, de M. Charles Guyot, du frère M.-B. Schwalm, de l’abbé D. Mathieu, du comte de Ludres, de M. Lucien Adam. etc. Il a lu tout ce qui concerne l’événement de Varennes.
  2. Sturel avait raison. Mais le gouvernement ne s’est jamais préoccupé de l’application de cette loi sur laquelle on fait le plus complet silence. On l’ignore aux pays annexés. Les jeunes réfractaires qui, par amour pour notre pays, passent la frontière et viennent dans nos bureaux de recrutement, n’apportent point les papiers exigés et l’on continue à les expédier sur la Légion étrangère. On a relevé une proportion formidable d’Alsaciens-Lorrains parmi les morts de Madagascar.
  3. Ce que Sturel et Saint-Phlin ignorent, c’est qu’on trouva la tombe vide. Elle avait été précédemment violée.