L’Appel de la forêt/03

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Traduction par Raymonde de Galard.
La Renaissance du livre — Éditions Marcel Daubin (p. 81-99).

BUCK PREND LE COMMANDEMENT

— Hein ! qu’est-ce que j’avais prévu ? L’avais-je dit que Buck valait deux diables ?

Ainsi parlait François, quand le matin suivant, ayant constaté la disparition de Spitz, il attira Buck près du feu, pour compter ses blessures.

— Ce Spitz s’est battu comme un démon, dit Perrault, en examinant les nombreuses déchirures béantes.

— Et ce Buck comme l’enfer tout entier, répondit François. Maintenant nous allons bien marcher… Plus de Spitz, plus d’ennuis ! Tandis que Perrault emballait les effets de campement et chargeait le traîneau, François s’occupait d’atteler les chiens. Buck vint à la place qu’occupait Spitz comme chef de file, mais François, sans faire attention à lui, installa à ce poste tant désiré Sol-leck, qu’il jugeait le plus apte à l’occuper ; Buck furieux sauta sur le Mal-Content, le chassa et se mit à sa place.

— Hé, hé ! cria François en frappant joyeusement des mains, regardez ce Buck ! Il a tué Spitz, et maintenant il croit faire l’affaire comme chef.

— Va-t-en ! hors de là !… cria-t-il. Mais Buck refusa de bouger. François prit le chien par la peau du cou malgré ses grognements menaçants, le mit de côté et replaça Sol-leck dans les traits. Cela ne faisait pas du tout l’affaire du vieux chien, terrifié par l’attitude menaçante de Buck. François s’entêta, mais dès qu’il eut le dos tourné, Buck déplaça Sol-leck qui ne fit aucune difficulté de s’en aller. Fureur de François :

— Attends un peu, je vais t’apprendre !… cria-t-il, revenant armé d’un lourd bâton.

Buck, se rappelant l’homme au maillot rouge, recula lentement, sans essayer de nouvelle charge, lorsque Sol-leck fut pour la troisième fois à la place d’honneur ; mais, grognant de colère, il se mit à tourner autour du traîneau, hors de portée du bâton et prêt à l’éviter si François le lui avait lancé. Une fois Sol-leck attelé, le conducteur appela Buck pour le mettre à sa place ordinaire, devant Dave. Buck recula de deux ou trois pas ; François le suivit, il recula encore. Après quelques minutes de ce manège, François lâcha son bâton, pensant que le chien redoutait les coups. Mais Buck était en pleine révolte. Ce n’était pas seulement qu’il cherchât à éviter une correction, il voulait la direction de l’attelage qu’il estimait avoir gagnée et lui appartenir de droit.

Perrault vint à la rescousse ; pendant près d’une heure, les deux hommes s’évertuèrent à courir après Buck, lui lançant des bâtons qu’il évitait avec adresse. Il fut alors maudit ainsi que son père et sa mère et toutes les générations qui procéderaient de lui jusqu’à la fin des siècles ; mais il répondait aux anathèmes par des grognements et toujours échappait. Sans tenter de s’enfuir, il tournait autour du camp, pour bien prouver qu’il ne voulait aucunement se dérober, et qu’une fois son désir satisfait, il se conduirait bien.

François s’assit et se gratta la tête ; Perrault regarda sa montre derechef, se mit à sacrer et jurer : le temps passait, il y avait déjà une heure de perdue. François fourragea de plus belle dans ses cheveux ; puis il hocha la tête, ricana d’un air assez penaud en regardant le courrier qui haussa les épaules comme pour constater leur défaite. François s’approcha de Sol-leck tout en appelant Buck ; celui-ci rit comme savent rire les chiens, mais il conserva ses distances. François détacha les traits de Sol-leck et le remit à sa place habituelle. L’attelage prêt à partir formait une seule ligne complète, sauf la place de tête qui attendait Buck. Une fois encore François l’appela, mais une fois encore Buck fit l’aimable sans s’approcher de lui.

— Jetez le bâton, ordonna Perrault. François ayant obéi, Buck trotta jusqu’à lui, frétillant et glorieux, et se plaça de lui-même à la tête de l’attelage. Les traits une fois attachés, le traîneau démarra, les deux hommes prirent le pas de course et tous se dirigèrent vers la rivière gelée. Avant la fin du jour, Buck prouvait qu’il était digne du poste si orgueilleusement revendiqué. D’un seul coup, il avait acquis l’autorité d’un chef ; et dans les circonstances nécessitant du jugement, une réflexion prompte, ou une action plus rapide encore, il se montra supérieur à Spitz, dont François n’avait jamais vu l’égal.

Buck excellait à imposer la loi et à la faire respecter de ses camarades. Le changement de chef ne troubla ni Dave ni Sol-leck ; leur seule pensée étant de tirer de toutes leurs forces, pourvu que rien ne vînt les en empêcher, ils ne demandaient pas autre chose. Le placide Billee aurait pu être mis en tête qu’ils l’auraient accepté s’il avait maintenu l’ordre. Mais les autres chiens, indisciplinés dans les derniers jours de Spitz, furent grandement surpris quand Buck se mit en devoir de leur faire sentir son autorité. Pike, qui venait derrière lui et qui jamais ne tirait une once de plus qu’il ne fallait, fut si véhémentement repris de son manque de zèle, qu’avant la fin du premier jour il tirait plus fort qu’il ne l’avait jamais fait encore. Joe le grincheux, ayant essayé de désobéir, apprit dans la même journée à connaître son maître.

La tactique de Buck fut simple et efficace. Profitant de son poids supérieur, il s’installa sur son camarade, le harcela et le mordit jusqu’à ce qu’il criât grâce en gémissant. Le ton général de l’attelage se releva tout aussitôt ; il reprit son ensemble, et les chiens tirèrent de nouveau comme un seul. Aux rapides Rinks, deux chiens du pays, Teck et Koona furent ajoutés à la meute, et la promptitude avec laquelle Buck les dressa stupéfia François.

— Il n’y a jamais eu un chien comme Buck, non jamais ! Il vaut mille dollars comme un cent ! N’est-ce pas, Perrault ?

Et Perrault approuvait. Non seulement il avait regagné le temps perdu, mais il prenait tous les jours de l’avance sur le dernier record. La voie, en excellente condition, était bien battue et durcie ; et il n’y avait pas de neige nouvellement tombée pour entraver la marche. Le froid n’était pas trop vif : le thermomètre se maintint à cinquante degrés au-dessous de zéro, pendant tout le voyage. Les hommes se faisaient porter et couraient à tour de rôle, et les chiens étaient tenus en haleine sans arrêts fréquents.

La rivière de Thirty-Mile était à peu près gelée, ce qui leur permit au retour de faire en une seule journée le trajet qui leur en avait pris dix en allant. D’une seule traite, ils firent les soixante milles qui vont du pied du lac Le Barge aux rapides de White-Horse ; et parvenus à la région de Marsh, Tagish et Benett, les chiens prirent une allure si vertigineuse que celui des deux hommes dont c’était le tour d’aller à pied dut se faire remorquer par une corde à l’arrière du traîneau. La dernière nuit de la seconde semaine, on atteignit le haut de White-Pass, les voyageurs dévalaient la pente vers la mer, ayant à leurs pieds les lumières de Skagway et des navires de la rade. Durant quatorze jours, ils avaient fait une moyenne journalière de quarante milles ! Perrault et François se pavanèrent pendant trois jours, dans la grande rue de Skagway, et furent comblés d’invitations à boire, tandis que l’attelage était environné d’une foule admirative. Après quoi, trois ou quatre chenapans de l’Ouest, ayant fait une tentative de vol dans la ville, furent canardés sans merci, et l’intérêt du public changea d’objet.

Puis vinrent des ordres officiels : François appela Buck près de lui, et l’entoura de ses bras en pleurant ; ce fut leur dernière entrevue, et François avec Perrault, comme bien d’autres, passèrent pour toujours hors de la vie de Buck.

Ses camarades et lui furent alors confiés à un métis écossais, et reprirent, en compagnie d’une douzaine d’autres attelages, la pénible route de Dawson. Il ne s’agissait plus cette fois de fournir une course folle et de battre un record à la suite de l’intrépide Perrault. Ils faisaient le service de la poste, passant constamment par la même route, traînant éternellement la même lourde charge. Ce métier ne plaisait pas autant à Buck, néanmoins il mettait son orgueil à le bien faire, comme Dave ou Sol-leck, et s’assurait que ses camarades, contents ou non, le faisaient bien aussi.

C’était une vie monotone et réglée comme le mouvement d’une machine. Les jours étaient tous semblables entre eux. Le matin, à heure fixe, les cuisiniers apparaissaient, allumaient les feux, et on déjeunait. Puis, tandis que les uns s’occupaient de lever le camp, les autres attelaient les chiens, et le départ avait lieu une heure avant la demi-obscurité qui annonce l’aurore. À la nuit, on établissait le camp ; les uns préparaient les tentes, les autres coupaient du bois et des rameaux de sapins pour les lits, ou apportaient de l’eau et de la glace pour la cuisine. On donnait alors aux chiens leur nourriture, ce qui était pour eux le fait principal de la journée ; puis une fois leur poisson mangé, ils allaient flâner dans le camp pendant une heure ou deux, faisant connaissance avec les autres chiens, en général au nombre d’une centaine. On comptait parmi ceux-ci de farouches batailleurs, mais trois victoires remportées sur les plus redoutables acquirent à Buck la suprématie, et tous s’éloignaient quand il se hérissait en montrant les dents.

Son plus grand plaisir était de se coucher près du feu, les pattes allongées, les membres postérieurs repliés sous lui, la tête levée, les yeux clignotants à la flamme. Buck pensait alors parfois à la maison du juge Miller, dans la vallée ensoleillée, à la piscine cimentée, à Ysabel, le Mexicain sans poils, ou au Japonais Toots ; mais le plus souvent il se rappelait l’homme au maillot rouge, la mort de Curly, la grande bataille avec Spitz, et les bonnes choses qu’il avait mangées ou aimerait à manger. Il n’avait pas le mal du pays : et le Sud lui était devenu vague et lointain. Bien plus puissante était chez lui l’influence héréditaire qui allait s’affirmant chaque jour davantage, lui présentant comme familières des choses jamais vues ; appelant impérieusement à la surface les instincts primitifs qui sommeillaient au fond de son être.

Parfois, étendu devant le feu en regardant danser les flammes, immobile mais non endormi, il lui semblait avoir veillé jadis près d’un autre homme tout différent du métis écossais. Cet homme-là, couvert de poils, les cheveux longs, proférait des sons inintelligibles en scrutant l’obscurité d’un œil inquiet. Puis il cédait au besoin de repos, et il semblait à Buck qu’il protégeait encore le sommeil de cet homme, accroupi près du feu, la tête sur les genoux, contre des bêtes féroces dont il voyait les yeux danser dans la nuit.

Ces visions disparaissaient à la voix brutale du métis, et Buck se levait et baillait pour feindre d’avoir dormi.

Le convoi de la poste, travail éreintant pour les chiens, les avait mis en piteux état lorsqu’ils arrivèrent à Dawson. Il leur aurait fallu là un repos d’une dizaine de jours ou d’une semaine au moins. Mais deux jours plus tard, la caravane chargée de lettres pour le dehors redescendait les pentes du Yukon.

Les chiens étaient fatigués, les conducteurs grognons, et, pour comble de malchance, il neigeait tous les jours, ce qui rendait la voie plus difficile, les patins plus glissants, et imposait aux chiens une fatigue plus grande, malgré les soins que leur prodiguaient les hommes. Chaque soir, les bêtes étaient pansées les premières, mangeaient avant les hommes, et aucun conducteur ne se couchait avant d’avoir examiné et soigné les pattes de son attelage ; mais toutes ces précautions n’empêchaient pas leurs forces de diminuer. Depuis le commencement de l’hiver, tirant de lourds traîneaux, ils avaient fait plus de dix-huit cents milles, et ce travail forcené aurait eu raison du plus vigoureux. Buck résistait malgré sa fatigue, et tâchait de maintenir la discipline parmi ses camarades épuisés ; Billee geignait et gémissait toute la nuit dans son sommeil ; Joe était plus grincheux que jamais, et Sol-leck devenait inabordable de l’un ou de l’autre côté. Dave souffrait plus que les autres, étant atteint d’une maladie intérieure qui le rendait morose et irritable. Lorsque le camp était établi, il se hâtait de creuser son nid dans la neige, et son conducteur devait lui apporter sa nourriture sur place. Une fois hors du harnais il ne bougeait que pour le reprendre le lendemain matin. La douleur lui arrachait des cris, si dans les traits il lui arrivait de recevoir un choc, par suite d’un arrêt brusque, ou de se donner un effort en démarrant. Son maître l’examinait sans pouvoir trouver la cause du mal ; bientôt tous les autres hommes s’intéressèrent à son état. Ils en parlaient aux repas, le discutaient en fumant les dernières pipes de la veillée, et enfin tinrent une consultation sur son cas. Dave fut apporté près du feu, et on se mit à le palper et tâter jusqu’à lui arracher des cris perçants. On ne trouvait rien de cassé, mais il existait sûrement un désordre interne impossible à découvrir. Quand on atteignit Cassiar-Bar, le malheureux chien était si faible qu’il tomba plusieurs fois dans les traits. Le métis fit arrêter le convoi et détacha le malade de l’attelage, pour mettre Sol-leck près du traîneau afin de laisser Dave se reposer en marchant dans la voie tracée par les véhicules. Mais celui-ci, malgré sa faiblesse, furieux d’être écarté de son poste, grondait pendant que l’on détachait ses traits et se mit à hurler douloureusement en voyant Sol-leck à la place qu’il avait occupée si longtemps avec honneur. La passion du trait et de la route le tenait, et malade à la mort, il ne voulait pas qu’un autre chien prît sa place.

Quand le traîneau démarra, Dave s’élança dans la neige qui bordait la piste, essayant de mordre Sol-leck, se jetant contre lui pour le faire rouler dans la neige et s’efforçant de se glisser près du traîneau, pleurant de chagrin et de souffrance tout à la fois. Le métis tenta de le chasser avec son fouet, mais le chien restait insensible à la mèche, et l’homme ne se sentait pas le cœur de frapper fort. Dave refusa de marcher derrière le traîneau, dans un chemin facile, et persistant à courir sur les côtés que la neige molle lui rendait plus pénibles, acheva de s’épuiser. Il tomba, et resta à la même place, hurlant lugubrement, tandis que la longue file des véhicules le dépassait.

Par un dernier effort il réussit cependant à se relever, et à les suivre en chancelant jusqu’à un arrêt qui lui permît de revenir à son traîneau, aux côtés de Sol-leck. Le conducteur s’étant arrêté pour emprunter du feu à un de ses camarades et allumer sa pipe, voulut à son tour faire repartir ses chiens. Ceux-ci démarrèrent avec une remarquable facilité et tournèrent la tête, en s’arrêtant tout surpris. L’homme le fut aussi : le traîneau n’avait pas bougé. Il appela alors les autres pour leur faire constater que Dave avait rongé les deux traits de Sol-leck et se tenait devant le traîneau, à sa place habituelle ; ses yeux imploraient la permission d’y rester. L’Écossais était embarrassé ; on répétait autour de lui qu’un chien pouvait très bien succomber au chagrin de se voir refuser le travail qui l’a épuisé ; chacun citait des exemples de chiens blessés ou trop vieux pour tirer et réduits au désespoir dans cette condition ; tous ajoutaient qu’il était charitable, Dave étant sûrement près de mourir, de lui donner la joie de finir ses jours sous le harnais.

Il fut donc attelé de nouveau et s’efforça, tout fier, de tirer comme avant, mais sa douleur intérieure lui arrachait des cris involontaires ; il tomba plusieurs fois, et retenu par les traits, reçut le traîneau sur le corps, ce qui le fit boiter. Mais il tint bon jusqu’au camp où son conducteur lui fit une place à côté du feu. Le lendemain matin, il était trop faible pour marcher. À l’heure de l’attelée il arriva par des efforts convulsifs à se remettre sur pied, chancela et tomba de nouveau, son arrière-train étant paralysé ; il tenta de rejoindre en rampant ses camarades qu’on harnachait, et fit ainsi quelques mètres. Puis ses forces l’abandonnèrent tout à fait ; et quand ses compagnons le virent pour la dernière fois, il était étendu sur la neige, haletant et cherchant encore à les suivre puis, on l’entendit hurler tristement quand les arbres de la berge les dérobèrent à ses yeux.

On arrêta alors le convoi. Le métis écossais retourna lentement sur ses pas, jusqu’au campement récemment quitté. Les hommes cessèrent de parler. On entendit un coup de revolver. Le conducteur revint rapidement. Les fouets claquèrent, les clochettes tintèrent gaiement, les traîneaux battirent la neige : mais Buck et les autres chiens savaient ce qui s’était passé derrière les arbres de la rivière.