L’Architecture de la Renaissance/Livre II/Chapitre 3

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Librairies-imprimeries réunies (p. 244-271).

CHAPITRE III

ARCHITECTURE RELIGIEUSE


Rouyer et Darcel, l’Art architectural en France. Paris, 1866. — Calliat et Leroux de Lincy, l’Église Saint-Eustache. Paris, 1850. — Fichot, Statistique monumentale du département de l’Aube. Troyes, 1881-1891.

Le clergé, contrairement à ce que l’on pourrait croire en voyant le petit nombre de monuments religieux élevés dans le nouveau style au début de la Renaissance, ne se mit pas systématiquement en travers du mouvement. Les résistances qui se produisirent vinrent surtout des architectes, merveilleusement façonnés par des programmes séculaires et peu disposés à sacrifier des formules facilement utilisables. Maîtres et élèves se trouvaient également embarrassés, car si les premiers répugnaient à recommencer leurs études, les seconds, en dehors de l’Italie, qui les eût trop radicalement séparés des traditions nationales, ne savaient encore où aller puiser l’enseignement dont ils avaient besoin.

Aussi, par une conséquence logique, le système des voûtes à nervures, qui est le point de départ et la raison d’être de l’architecture gothique, fut-il le dernier ébranlé. On ne croyait pas pouvoir y toucher sans modifier le plan des églises, et c’est justement ce qui faisait la difficulté. Clergé et architectes se refusaient à innover sur un point si important. Du reste, l’occasion se présenta rarement de faire une application de principes. La seule grande église qui ait alors été bâtie de toutes pièces est Saint-Eustache de Paris. En général, tout se borna à faire ou refaire ici un chœur, là un clocher, plus rarement une nef ou une façade. Les cathédrales dont la construction ne dépassait guère le transept restèrent en cet état. Les travaux de longue haleine avaient cessé d’être du goût des évêques et si, quelques-uns se décidèrent à dépenser noblement les revenus dont ils pouvaient disposer, leur choix se porta plus volontiers sur des remaniements, des compléments faciles, des œuvres d’art proprement dites, comme retables, jubés, clôtures et tombeaux. Ce n’est plus l’ère des cathédrales, c’est encore moins celle des églises monastiques ; le principal et presque unique effort se porta sur les églises paroissiales qui, dans certaines contrées, reçurent alors en grand nombre de notables embellissements.

Ajoutons que la Renaissance est loin d’avoir des droits à faire valoir sur tout ce qui fut construit pour le culte catholique dans le temps où elle eut sa part plus ou moins prédominante dans nos temples. Ce temps commence aux trois ou quatre dernières années de Louis XII, et, pendant tout le règne de François Ier, pendant la plus grande partie du règne de Henri II, on vit des architectes étaler sans vergogne dans le voisinage, souvent à quelques pas des édifices les plus gracieux de la Renaissance, les formes heurtées et anguleuses du style gothique. Il n’y a rien ou presque rien du nouveau style dans Saint-Merry de Paris, église élevée de 1520 à 1612 ; rien ou presque rien dans les croisillons si riches et si imposants des cathédrales de Beauvais et de Senlis, dont la construction, entreprise sous Louis XII, se prolongea jusque vers le milieu du règne de Henri II ; rien dans le magnifique portail septentrional de la cathédrale d’Évreux, terminé vers 1525 ; rien dans le chœur de Saint-Vincent de Rouen, exécuté de 1511 à 1530 ; rien dans la célèbre église de Brou (Ain), ni dans ses non moins célèbres mausolées.

À proprement parler, l’église française de la Renaissance ne se distingue et ne saurait se distinguer par aucune disposition spéciale. Plan, coupe et élévation sont empruntés aux édifices analogues du xiiie siècle. Les architectes ont les yeux fixés sur le type le plus remarquable de la région où ils bâtissent, ainsi que cela se voit à propos de Saint-Eustache. Pierre Lemercier, qui a commencé les travaux en 1532, Nicolas, son fils, qui les a continués en 1578, Charles David, gendre de ce dernier, qui les a terminés en 1629, poursuivent jusque dans des détails assez singuliers l’imitation de Notre-Dame. Comme à la cathédrale de Paris, bien que partout depuis longtemps on s’en tienne aux pans coupés, le rond-point se termine en demi cercle. De même, les doubles bas côtés sont interrompus par un transept qui n’a de saillie qu’en hauteur, les chapelles au pourtour affectent la forme rectangulaire.

Fig. 80. — Contreforts de l’église Saint-Salomon, à Pithiviers.

La principale nouveauté introduite par le xvie siècle est la coupole, généralement préférée à la flèche pour le couronnement des clochers et des clochetons ; on la voit apparaître dès 1507, à la tour nord de la cathédrale de Tours, œuvre des deux frères, Martin et Bastien François. Mais la coupole n’en vient jamais à commander les proportions et les dimensions du clocher ; moins encore, en s’établissant au centre du transept, — ce qui, si l’on excepte certaines chapelles sépulcrales, n’arriva guère qu’au temps de Louis XIII, — réduit-elle, comme en Italie, la masse de l’édifice à n’être que son contrefort et son accessoire.

À Saint-Eustache, la composition des piliers, où sont groupés et superposés des éléments de nature différente, paraît quelque peu artificielle. Mais à Saint-Étienne-du-Mont, dont la nef n’a été commencée qu’en 1540, la vieille tradition de l’Île-de-France se trouve maintenue. Les colonnes allongent de chaque côté leurs longs cylindres que, pour plus de solidité, étrésillonnent vers le milieu d’épais arceaux surmontés d’une balustrade. Sauf ce dernier détail, même arrangement au pourtour du chœur de Saint-Nicolas-des-Champs, qui date de Henri III. Les embellissements alors exécutés furent complétés par un magnifique portail (1576-1581), ouvert sur le flanc sud et reproduisant presque sans aucun changement un projet d’arc de triomphe gravé dans le Premier tome de l’architecture (p. 245). En réalité, nous avons donc là une composition de Philibert de l’Orme et c’est sans surprise que l’on admire avec quel art sont combinées toutes les parties, avec quelle perfection sont traités les moindres détails.

À l’ouest et au sud de Paris, la Renaissance n’a exercé qu’une action presque insignifiante et c’est à peine si nous pouvons à Étampes (église Saint-Basile), à Brie-Comte-Robert, à Orly, à Montfort-l’Amaury, signaler quelques travées ou quelques parties de façades remontant au règne de François Ier. Mais, au nord, il en est autrement et, sans parler de Saint-Maclou de Pontoise, où Pierre Lemercier fit ses débuts, dans un rayon peu étendu, à l’ombre pour ainsi dire du château d’Écouen, se rencontrent les églises de Luzarches, l’Isle-Adam, Maffliers, Belloy, Villiers-le-Bel, le Mesnil-Aubry, Sarcelles, Groslay et Goussainville. Bullant, comme on le suppose bien, a été le grand instigateur du mouvement, et sa main se reconnaît directement dans la belle façade de Belloy.

Le séjour de Philibert de l’Orme à Villers-Cotterets, au début du règne de Charles IX, est sans doute cause que l’on attribue à ce maître le chœur de l’église Notre-Dame, à la Ferté-Milon (Aisne). Du reste, la construction est digne d’une telle origine et la pureté des lignes ne saurait être poussée plus loin. À notre avis, la façade de l’église d’Othis (Seine-et-Marne), qui est à peu près du même temps, mérite aussi de grands éloges. L’architecte, secondé par un habile ornemaniste, est parvenu, chose rare, à faire une œuvre dont l’extrême richesse n’entraîne aucune lourdeur.

Il semblerait que, sous l’influence des deux cardinaux d’Amboise, la Renaissance, dans la vallée de la basse Seine, eût dû prendre de bonne heure possession de l’architecture religieuse. Cependant le contraire est facile à constater. Sauf la tour Saint-Éloi et quelques parties à Saint-Martin-sur-Renelle, la ville de Rouen n’a rien à nous montrer. Au dehors, dans la direction du Havre, à peu près même pénurie, car tout se borne, si l’on excepte les remaniements insignifiants de Caudebec, à une tentative de reconstruction à Jumièges (église paroissiale). Le mouvement est plus étendu sur la côte, grâce aux relations par mer avec la ville de Caen. À Valmont, Notre-Dame-de-la-Toussaint, le Bourg-Dun, Offranville, Longueville, Auffay, le nouveau style triomphe sans partage. Mais c’est surtout à Saint-Jacques de Dieppe qu’il faut aller admirer trois chapelles élevées aux frais du célèbre armateur Jean Ango, dans la manière d’Hector Sohier. Ainsi, par une transformation hardie, les nervures gothiques de la voûte, soigneusement conservées, au lieu de recevoir directement sur leurs reins des remplissages bombés, portent, au moyen de tympans ajourés, des dalles horizontales qui constituent dans leur ensemble un véritable plafond de pierre.

À Caen, sur le flanc nord de l’église Saint-Étienne-le-Vieux, existe un porche datant des premières années du xvie siècle, où se fait remarquer, croyons-nous, la plus ancienne application du système dont il vient d’être question. En tout cas, les belles chapelles de Saint-Pierre, dans la même ville, commencées en 1518, terminées en 1545, sont certainement postérieures, et les choses ont suivi leur cours ordinaire, c’est-à-dire que la perfection du genre se trouve assez loin du point de départ. Hector Sohier, à qui on ne saurait disputer ce chef-d’œuvre, a montré jusque dans l’arrangement des moindres parties une richesse d’imagination qui enlève tous les suffrages, et l’on comprend la nouvelle dérogation aux coutumes du moyen âge, consistant, dans le but de mieux éclairer les délicates sculptures répandues un peu partout, à priver certaines fenêtres de leurs meneaux. L’extérieur n’est pas moins élégant que l’intérieur et les pinacles à base évasée et à renflements multipliés, plantés sur les contreforts, peuvent à bon droit passer pour l’une des meilleures créations de la Renaissance.

Fig. 81. — Saint-Pierre de Caen.

La difficulté de trouver des dalles assez grandes pour remplacer les anciens triangles de remplissage suggéra bientôt une autre combinaison dont le plus parfait modèle se voit dans le chœur de l’église de Tillières (Eure), rebâti, de 1534 à 1546, aux frais du cardinal Jean Le Veneur. Plus de croisées d’ogives à proprement parler, mais des nervures dédoublées à leur naissance et arrivant ainsi à former huit panneaux triangulaires autour d’un losange central. Ce dernier naturellement, à chacun de ses angles, à une clef pendante, ce qui ajoute à la richesse de l’ensemble, car le plafond continue à être entièrement couvert de sculptures et l’on ne peut lui reprocher qu’un peu d’obscurité dans la partie avoisinant les murs, par suite de la substitution, au-dessus des arcs, de maçonneries pleines aux claires-voies primitives.

Toutes les églises n’avaient pas un protecteur aussi riche que le cardinal Le Veneur, et si le système pratiqué à Tillières facilitait l’emploi des plafonds, il entraînait de grandes dépenses, vu la nécessité de ne pas laisser sans ornements des surfaces relativement considérables. On renonça donc de bonne heure à combiner deux inventions qui entraînaient certaines complications et sur la nouvelle ossature, ainsi qu’on peut le voir à Verneuil, Laigle et autres localités de la même région, vinrent reposer les voûtains d’autrefois. Mais, quel que soit le parti adopté, on retrouve invariablement des nervures à section rectangulaire dont l’intrados est richement décoré.

Fig. 82. — Chœur de Tillières.

Pendant qu’Hector Sohier et les architectes désireux de marcher à sa suite dans une voie nouvelle créaient un mouvement singulier au centre de la Normandie, Robert Grappin, ses trois fils, Michel, Jacques et Jean Ier, son petit-fils Jean II, non seulement transformaient l’église de Gisors, à l’extrémité de la même province, mais encore au dehors, dans l’Île-de-France, à Vétheuil, Magny, Saint-Gervais, Montjavoult, élevaient toute une série de constructions reconnaissables à leur air de famille. Et quand nous parlons ainsi, nous ne faisons pas allusion à certaine manière de pratiquer le système des voûtes plates ; on ne trouve trace qu’en deux endroits, Vétheuil et Magny, de la célèbre innovation, et il semble bien évident que les Grappin ont seulement voulu se montrer par là au courant de tout ce qui se faisait autour d’eux. L’effort principal se porte sur l’extérieur, où la tendance était d’imiter le plus possible les formes antiques. Partout ce ne sont que frontons tracés suivant un segment de cercle, colonnes cannelées surmontées de chapiteaux empruntés aux trois ordres, fasces d’architraves séparées par un chapelet d’oves, triglyphes alternant avec des patères à ombilic, denticules, grecques, postes et rinceaux. Ajoutons un amour désordonné des niches, introduites souvent à contresens (portail de Magny), et sur les piédestaux, au droit des colonnes, d’élégants médaillons qui représentent non plus des personnages de fantaisie en buste, mais des scènes tirées de l’Ancien ou du Nouveau Testament.

Nous n’avons pas la prétention de signaler toutes les églises marquées du sceau de la Renaissance ; celles seulement qui font partie d’un groupe, ou dont la construction peut être considérée comme l’œuvre authentique de tel ou tel architecte, méritent quelque attention. Ainsi en est-il, d’un côté, de la lanterne de l’église Saint-Pierre, à Coutances (Manche), élevée, de 1545 à 1580, sur les plans de Richard Vatin, Guillaume Le Roussel et Nicolas Saurel ; de l’autre, des bas côtés de l’église Saint-Germain, à Argentan (Orne), dus aux soins de Guillaume Crété et de Thomas Olivier, qui figurent avec le titre de maîtres de l’œuvre, de 1580 à 1598.

Pas plus à la Renaissance qu’au moyen âge, le Maine n’a eu d’architecture propre. Cette province a toujours été entraînée dans l’orbite soit de l’Anjou, soit de la Normandie. Comme nouvelle preuve à l’appui, il suffit de citer les belles chapelles absidales de l’église Notre-Dame-des-Marais, à la Ferté-Bernard (Sarthe). Rien ne ressemble davantage à Saint-Pierre de Caen, et Mathurin Delaborde qui, de 1535 à 1544, fut chargé de la direction des travaux, avait certainement reçu les enseignements d’Hector Sohier. L’originalité reparaît seulement dans les meneaux des fenêtres, formés de motifs d’architecte, ainsi que dans les balustrades où, par une exception dont nous ne connaissons pas d’autre exemple, figure toute une série de petits personnages représentant les sept jours de la semaine, le roi de France au milieu de ses pairs et les tempéraments de la médecine.

Fig. 83. — Voûtes de Tillières.

La Bretagne est un pays de pèlerinages : partant, dans la construction des églises, on s’est occupé surtout de la nécessité de grouper autour du prédicateur en renom le plus de fidèles possible. De là certaines dispositions très caractéristiques, l’absence de déambulatoire, un chœur terminé carrément, peu ou point de chapelles latérales, les trois nefs, à peu près égales en hauteur et en largeur, séparées par des colonnes de diamètre restreint, des voûtes en bardeaux richement historiées à leur base sur les sablières et les entraits. Naturellement l’extérieur correspond à l’intérieur. Comme il n’y a pas de poussées obliques à neutraliser, que tout l’édifice se trouve englobé sous un même toit, les savantes combinaisons du moyen âge sont remplacées par quelques niches et une série de gâbles au-dessus des fenêtres.

Ce qui précède ne peut donner qu’une bien faible idée de l’intérêt présenté par les églises bretonnes. Toutes sont précédées, du côté ouest, d’un svelte et élégant clocher, tandis que, sur le flanc sud, font souvent saillie un porche richement orné et une sacristie monumentale. À cela ajoutez, dans le cimetière qui est limitrophe, une chapelle funéraire, un ou plusieurs ossuaires, un calvaire, voire même une fontaine aux proportions colossales. L’esprit est véritablement ébloui quand pour la première fois il considère, comme à Saint-Thégonnec et à Sizun, à travers la triple porte en forme d’arc de triomphe qui sert d’entrée, un pareil entassement d’œuvres architecturales, sinon toujours parfaitement belles, du moins conçues dans un sentiment indéfinissable de grandeur.

Fig. 84. — Clocher nord de la cathédrale de Tours.

Tous les monuments auxquels nous avons fait allusion sont situés dans la région comprise entre Landerneau et Morlaix. Les plus anciens datent du règne de Henri II, les plus modernes de celui de Louis XIII ; car, si cette partie de la Bretagne a adopté tardivement les principes de la Renaissance, elle leur est demeurée attachée plus longtemps qu’ailleurs.

On pourrait croire au premier abord que, vu l’éloignement, les choses eussent dû se passer partout de la même façon ; mais il n’en est pas ainsi, et, d’une part, dans les Côtes-du-Nord, à Kerfons, à Bulat, à Guingamp, de l’autre, dans le Morbihan, à Ploërmel, à Sainte-Avoye, à Saint-Nicodème, on trouve des constructions reproduisant les gracieux motifs du temps de François Ier. Enfin, ce qui est plus digne encore d’être signalé, sur le flanc nord de la cathédrale de Vannes, une chapelle de forme circulaire, terminée en 1537, a toute sa décoration inférieure imitée du palais Farnèse. D’où il ne s’ensuit pas que nous soyons en présence d’une œuvre due à un étranger ; le fait s’explique par la fantaisie d’un chanoine, qui, retenu chaque année à Rome durant de longs mois, avait eu tout le temps d’étudier le style de San-Gallo[1].

Le célèbre Jean de Lespine, qui personnifie en quelque sorte la Renaissance dans la province d’Anjou, ne pouvait manquer de mettre la main à de nombreux édifices religieux. Mais on est allé trop loin en lui attribuant la belle chapelle de la Bourgonnière, entre Champtoceaux et Saint-Florent-le-Vieil. Il a surtout bâti des clochers (la Trinité d’Angers, Beaufort-en-Vallée, les Rosiers), où dans la disposition des ouvertures et des colonnes de l’étage principal on sent le désir de ne pas trop s’éloigner des types du moyen âge.

Fig. 85. — Clocher sud de la cathédrale de Tours.

En Touraine également il existe de très remarquables clochers. Deux d’entre eux se font pendant à la façade de la cathédrale de Tours et, chose assez rare, se ressemblent beaucoup, bien que plus d’un quart de siècle les sépare l’un de l’autre. Le plus ancien, celui du nord, un peu sauvage d’aspect quand on le voit de près, a été terminé en 1507 ; il est l’œuvre des deux frères, Bastien et Martin François, qui, ne reculant devant aucune hardiesse, établirent à l’intérieur un escalier en spirale sur la clef d’une voûte à jour. Le second clocher, au sud, commencé seulement en 1537, ne reçut son dernier couronnement que dix ans plus tard. L’exécution ne laisse rien à désirer et il est regrettable que le nom de l’architecte demeure inconnu. Entre temps (1519-1530) s’élevait à Loches le clocher de Saint-Antoine, dont le couronnement comprend, comme pour les précédents, un étage de plan octogone surmonté d’une coupole et d’un lanternon. Cette liste s’augmente, au dehors, du clocher de Bressuire (Deux-Sèvres), achevé en 1538 par Jean Gendre et Jean Odonné, qui imitèrent jusqu’à l’escalier intérieur sur voûte ajourée.

Les églises et les chapelles bâties en Touraine durant la première moitié du xvie siècle présentent toutes une disposition caractéristique. Au centre de la façade se creuse une immense arcade qui enserre sous ses multiples archivoltes non seulement les deux baies d’entrée, mais encore les fenêtres au-dessus. C’est là, si nous ne nous trompons, un développement des portails à tympan ajouré de la cathédrale de Tours. Néanmoins la première application du système a été faite à la chapelle du château de Thouars (Deux-Sèvres), par Jean Chahureau et André Amy, de 1503 à 1515. L’église de Saint-Marc-la-Lande, qui semble venir après, est également dans le même département. Mais la Touraine l’emporte avec la chapelle des Roches-Tranchelion (1527), celle du château d’Ussé (1522-1538), la collégiale de Montrésor (1520-1532) et l’église Saint-Symphorien, à Tours (1531). Citons pourtant encore, dans le haut Poitou, la collégiale d’Oiron (Deux-Sèvres) et l’église Saint-Pierre, à Loudun (Vienne). Cette dernière possède, du côté sud, le chef-d’œuvre du genre.

Fig. 86. — Portail de l’église Saint-Symphorien, à Tours.

À propos de l’église de Lonzac (Charente-Inférieure), élevée aux frais de Galiot de Genouillac, grand maître de l’artillerie sous François Ier, on a évoqué le nom de Bachelier. Mais ce que nous connaissons du maître toulousain ne permet pas de souscrire à pareille opinion. Tout dans l’édifice rappelle l’architecture des bords de Loire, et, certes, il fallait être du pays où le droit de litre subsistait, pour imaginer la riche et haute frise qui, à deux mètres au-dessus du sol, épouse toutes les saillies extérieures. Galiot de Genouillac fit également construire une église près de son château d’Assier (Lot), et pour cela sans doute eut recours au même architecte, car les dispositions sont absolument semblables.

L’Angoumois et le Limousin n’ont rien produit qui vaille la peine d’être cité. Mais, en Berry, l’attention se porte sur la chapelle dite d’Anjou, à Mézières-en-Brenne ; en Auvergne, sur la sainte-chapelle de Vic-le-Comte ; en Périgord, sur la chapelle du château de Biron. Tous ces monuments appartiennent à la première Renaissance.

En Gascogne et autres provinces le long des Pyrénées, la pauvreté est exceptionnelle. Tout se réduit à quelques détails : le contrefort dit de Grammont à la cathédrale de Bordeaux, une chapelle à l’église Saint-Michel de la même ville, le portail sud de la cathédrale d’Auch, quelques colonnes à Lézat (Ariège), et un portail à Bagnères-de-Bigorre.

Fig. 87. — Clef de voûte de l’église d’Oiron.

L’école de Toulouse n’était pas encore née au moment où, dans la grande capitale du Midi, furent élevés le portail de la Dalbade et l’avant-portail de Saint-Sernin. Aussi ces œuvres, qui séduisent par la délicatesse de leur ornementation, n’ont-elles aucun caractère local.

En 1562, Jean Salvanh, à la demande du cardinal d’Armagnac, bâtit le pignon occidental de la cathédrale de Rodez. Il conçut, vers la même époque, le projet de terminer la tour sud-ouest, et par avance, dans une inscription orgueilleuse, abaissa devant son œuvre les pyramides d’Égypte. Mais le temps ne lui permit d’ajouter que quelques assises à ce qui existait déjà.

Sur les deux rives du Rhône, en Provence, en Languedoc, dans le Comtat et le Dauphiné, absence complète de monuments. Il faut remonter jusqu’à Lyon pour trouver prétexte à nous arrêter. Encore tout se borne-t-il au portail de Saint-Nizier que la tradition, non sans quelque raison, attribue à Philibert de l’Orme. Mais si le célèbre architecte a commencé les travaux, il ne les a pas terminés, et l’on ne saurait mettre à son compte le disgracieux enfoncement en demi-cercle que nous voyons aujourd’hui. Le projet primitif comportait une rotonde entière avec coupole et lanternon.

La Bourgogne, qui avait traversé des années si brillantes, au xve siècle, ne pouvait demeurer indifférente à la nouvelle évolution. De bonne heure elle eut sa part dans tout ce qui se fit de remarquable et l’un de ses artistes, Hugues Sambin, est même arrivé à une renommée peu commune. Seulement, comme pour Bachelier à Toulouse, les choses ont été singulièrement exagérées. Sambin, né aux environs de 1520, n’a pu à une date inconnue, mais évidemment trop récente puisque les deux portails latéraux étaient terminés en 1537, fournir les plans de la grande et belle façade de l’église Saint-Michel, à Dijon. Tout au plus, vers 1564, dut-il intervenir dans la construction du portail central qui, depuis l’année 1551, était resté inachevé. Le tympan et l’immense voussure en entonnoir, destinée à remplacer la série d’arcs concentriques si chers au moyen âge, seraient son œuvre, et tout à la fois nous possédons un admirable spécimen du talent du maître comme architecte et comme sculpteur. Plus tard, en 1570, Sambin aurait été également appelé à continuer la tour sud, dont les deux premiers étages datent de 1541. Mais il ne put pousser bien loin les travaux qui, pour cette partie de la façade, ne furent sérieusement repris et conduits à bonne fin qu’en 1655. Nous ne parlons pas de la tour nord, achevée encore plus tard, en 1661, après avoir vu sa construction arrêtée à la hauteur du second étage, en 1557.

Fig. 88. — Portail de l’église Saint-Michel, à Dijon.

Saint-Michel de Dijon a une telle importance qu’il fait presque oublier ce qui l’entoure. Et pourtant une mention est bien due tout au moins au beau portail de Saint-Jean-de-Losne, à la riche chapelle greffée sur le flanc sud de l’église Notre-Dame, à Beaune (1529-1532), à la chapelle non moins riche jadis, mais aujourd’hui mutilée, qui se dresse isolément au milieu des ruines du château de Pagny. Ces divers édifices sont situés au centre de la province (Côte-d’Or) ; au sud (Ain et Saône-et-Loire), la Renaissance n’a pour ainsi dire pas laissé de trace, et quant au nord (Yonne), qui du reste dépendait en partie de la Champagne, s’il se mêle activement au mouvement, c’est surtout sous l’influence de ce dernier pays.

Pour épuiser le Nivernais, il suffit de citer le portail de la Maison-Dieu, le chœur de Brassy (1546-1549) et le clocher de Sully-la-Tour (1545). La Franche-Comté est encore moins riche, puisque l’on ne trouve rien en dehors du chœur de Montbenoît (Doubs), élevé, de 1520 à 1526, aux frais et par les soins de Ferry Carondelet, abbé commendataire du lieu. De même, en Lorraine, tout se borne à la construction de deux chapelles, aux angles rentrants formés par la nef et le transept de la cathédrale de Toul. La plus ancienne, au nord, commencée sous l’épiscopat de Pierre d’Ailly, vers 1530, ne fut guère terminée que dix ans plus tard. De forme carrée, elle est recouverte par un plafond orné de caissons et de rosaces. La plus moderne, au sud, date du milieu du xvie siècle. On y travaillait encore en 1549, au moment de la mort du fondateur, le chanoine Forget. Également sur plan carré, elle est voûtée en coupole avec lanternon.

Fig. 89. — Église Saint-André-lez-Troyes (Fichot).

Il ne reste plus à parler que de la Champagne. Le sud de cette province (Aube) et les parties voisines de la Bourgogne (Yonne), pour l’intensité du mouvement de reconstruction des édifices religieux et la franchise dans le sens des idées nouvelles, figurent au premier rang. Rien qu’à Troyes il existe encore six églises qui en tout ou en partie sont l’œuvre de la Renaissance. L’une d’elles, Saint-Nicolas, commencée en 1518, sous la direction de Gérard Faulchot, fut continuée, à partir de 1535, par le fils de ce dernier, nommé Jehan. Une autre, Saint-Pantaléon, a eu quelque temps aussi pour architectes les deux Faulchot ; mais on ne sait à qui sont dus Saint-Nizier, reconstruit en 1535, la Madeleine, dont la tour fut élevée de 1531 à 1559, Saint-Remy, qui montre un portail daté de 1555, Saint-Martin-ès-Vignes, où se retrouvent les transformations opérées de 1590 à 1600.

Aux environs de Troyes les monuments sont non moins nombreux. Maîtres et ouvriers, lorsque les travaux de la ville leur laissaient quelque répit, se répandaient dans la campagne, où, par le prestige de leurs travaux déjà connus, ils décidaient sans peine les fabriques, les paroissiens, le clergé et les moines à faire quelque chose pour la décoration des églises. Avec quelle largesse les ressources matérielles furent mises à leur disposition, avec quels succès ils répondirent aux espérances qu’ils avaient fait concevoir, il est encore facile d’en juger. Si nous ne possédons plus la belle église abbatiale de Montier-la-Celle dont Gérard Faulchot commença la construction en 1517, nous pouvons toujours admirer les deux portes jumelles de Saint-André-lez-Troyes (1549), dues aux talents réunis de François Gentil et de Dominique del Barbière dit le Florentin ; les trois portes occidentales de Pont-Sainte-Marie (1553) ; le portail si original d’Auxon (1535-1540) ; des parties plus ou moins étendues à Saint-Phal (1530), Ervy (1537-1540), Villemaur (1540-1547), Creney (1557), Laubressel (1560), etc.

Fig. 90. — Église d’Auxon (Fichot).

Il n’est peut-être pas de région en France, où, sur un petit espace, les types soient aussi variés que dans la région troyenne. L’affranchissement souvent radical des traditions gothiques n’entraîne pas une inféodation complète à l’antiquité ; les architectes demeurent eux-mêmes et savent vraiment trouver. Plusieurs églises, telles que Saint-Nicolas de Troyes, semblent défier toute classification. Les réseaux des fenêtres sont généralement composés d’éléments empruntés aux différents ordres gréco-romains, et les portes, divisées en deux baies, ne se montrent qu’enserrées sous une épaisse archivolte.

Dans le département de l’Yonne, les édifices religieux, moins originaux, moins dégagés que les précédents des procédés traditionnels, présentent en revanche un luxe d’ornementation plus soutenu. À citer en première ligne la belle chapelle du château de Fleurigny (1532), la façade de l’église Notre-Dame, à Tonnerre (1533), le chœur de Neuvy-Sautour (1540), la façade de Villeneuve-sur-Yonne (1575), œuvre de Jean Chériau, la voûte de l’église Saint-Jean, à Joigny (1596), qui porte la signature du même architecte. Puis viennent le chœur et les chapelles de Brienon-l’Archevêque (1535), l’église de Molesmes (1539), le chœur et la tour de Cravant (1550), l’église de Seignelay (1560), l’église Saint-Pierre de Tonnerre (1562 et 1590). À Saint-Florentin, des parties notables du chœur et les façades des croisillons, élevées sous Louis XIII (1611-1622), se ressentent encore pleinement de la Renaissance. Il en est de même du chœur de l’église Saint-Père, à Auxerre, achevé en 1623.

Le mouvement, si développé au centre et au sud de la Champagne (Aube et partie de l’Yonne), est au contraire à peine sensible dans le nord et l’est (Marne, Haute-Marne et Ardennes). On ne trouve guère à signaler que la grande et riche chapelle dite des Fonts ou de Sainte-Croix, à Langres (1541-1545), un portail à Épernay (1540), le chœur de l’église Saint-Jacques, à Reims (1548), et la façade malheureusement incomplète de Vouziers (1535-1540).



  1. Voir, pour plus de détails, la Renaissance en France, t. III, p. 17-20.