L’Architecture de la Renaissance/Livre II/Chapitre 2

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Librairies-imprimeries réunies (p. 186-244).

CHAPITRE II

ARCHITECTURE CIVILE


L. de Laborde, les Comptes des bâtiments du roi (1528-1571). Paris, 1877. — A. Berty, la Renaissance monumentale en France. Paris, 1864. — Id., Topographie historique du vieux Paris, t. Ier et II, dans l’Histoire générale de Paris, 1868. — Cl. Sauvageot, Palais, châteaux, hôtels et maisons de France. Paris, 1860-1867. — C. Daly, Motifs historiques d’architecture et de sculpture. Paris, 1863-1880. — Archives de la commission des monuments historiques, t. IV. Paris, 1872.

À l’inverse de ce qui s’est passé en Italie, l’architecture civile, dans le mouvement initiateur de la Renaissance, tient en France le premier rang. Depuis la disparition des guerres féodales, sous Louis XI, les seigneurs n’avaient plus aucun motif d’habiter dans des forteresses, et chez eux le désir était presque général de se procurer une existence plus agréable en apportant aux dispositions de leurs vieux châteaux des changements importants. Car il s’agissait bien moins de reconstruire que de transformer, et plusieurs motifs plaidaient en faveur de cette entreprise restreinte. On ne pouvait, sans compter la dépense qu’entraînerait la complète destruction de murs solides et épais, se laisser aller à supprimer toute trace d’ancienne possession. Puis, à une époque où la sécurité était souvent compromise par les bandes de pillards qui parcouraient les provinces, à moins de creuser de nouveaux fossés, il ne fallait pas songer à se priver de ceux depuis longtemps existants, en changeant le périmètre primitif.

Les châteaux de la Renaissance, bâtis sur plan irrégulier, flanqués de tours presque toujours rondes, munis de créneaux et de mâchicoulis, forment donc la famille la plus nombreuse, du moins jusqu’à la fin du règne de François Ier. Même à Gaillon, à Saint-Germain-en-Laye, à Fontainebleau, les architectes ne purent avoir leurs coudées franches, et l’on sent combien l’obligation dans laquelle ils étaient enserrés fut cause parfois de sérieux embarras. À Blois, les brillantes façades de l’aile élevée sous François Ier dérobent une épaisse courtine qui traverse le bâtiment dans toute sa longueur. Ces exemples suffisent, étant donné qu’ils sont fournis par les châteaux les plus célèbres.

Dans le but d’obtenir, sinon toujours un plan rectangulaire, du moins un peu plus d’espace, certains seigneurs n’hésitèrent pas cependant à sacrifier entièrement la demeure des ancêtres ; on en vit même qui, devenus plus riches par suite de faveurs extraordinaires du roi ou grâce à d’heureuses aventures, firent choix de nouveaux emplacements, rendant ainsi sa liberté à l’architecte. Celui-ci, naturellement, en profita pour introduire plus de symétrie dans la construction, tout en continuant sur bien des points les traditions du moyen âge. Le Verger, Bury et beaucoup d’autres châteaux, bâtis de 1490 à 1525, ont encore l’apparence d’anciennes habitations féodales. Pas d’ouvertures dans les parties donnant directement vers l’extérieur, de grosses tours crénelées aux angles formés par la jonction des différents corps de logis, d’autres tours plus petites de chaque côté de la principale entrée.

Sauf à Chambord, dans les châteaux élevés par François Ier, les tours d’angle, chaque fois qu’il s’agit d’une construction régulière, sont remplacées par des pavillons carrés. On préludait ainsi au système définitivement adopté sous Henri II et ses fils. La royauté sentait qu’elle n’avait plus besoin d’appareil militaire pour soutenir son prestige ; le château se transformait en palais, les temps modernes étaient nés.

Fig. 46. — Plan de Chenonceaux.

Longtemps encore un double pont-levis fut conservé en avant de la porte principale. Celle-ci, ouverte dans un avant-corps rectangulaire, occupait le centre d’une aile de bâtiments généralement moins élevée que les trois autres et disposée en galerie du côté de la cour. Les escaliers, à peu d’exceptions près, ne faisaient plus saillie au dehors ; mais leur emplacement était toujours indiqué par des fenêtres d’un genre particulier. En outre, sans répudier la vis du moyen âge, qui eut au contraire du succès jusque sous le règne de Charles IX, ainsi que le démontrent les anciens plans des Tuileries, un peu de tous côtés (à Nantouillet, à Chenonceaux, à Azay-le-Rideau), on commença de bonne heure à développer des rampes droites aux flancs d’un mur d’échiffre. Quant aux chapelles, qu’elles prennent place dans une tour comme à la Rochefoucauld, dans un pavillon comme à Écouen, qu’elles communiquent directement avec le château, comme à Chenonceaux, ou bien qu’elles soient isolées au fond d’un jardin comme à Bury, il leur est impossible de se soustraire aux voûtes sur croisées d’ogives et aux fenêtres en arc brisés. La tradition les étreint encore lorsqu’elle a déjà abandonné tout le reste.

À propos de François Ier, on parle souvent de l’influence italienne. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les constructions dues à ce prince pour voir combien, au contraire, tout demeure alors parfaitement français. Aucun rapprochement ne peut être établi entre nos châteaux et les palais ou villas d’au delà les monts. Si un reproche est à faire aux architectes employés par le roi, ce n’est pas de se montrer imitateurs, mais bien de tendre trop à l’originalité. À force d’être ingénieux et inventifs, quelques-uns d’entre eux finirent par tomber, comme à Chambord, dans des combinaisons peu propres à une résidence.

Dès la fin du xve siècle, lorsque de toutes parts la nécessité se fit sentir d’éclairer par le dehors comme elles l’étaient par le dedans les vastes pièces adossées aux courtines dont la conservation s’imposait, l’épaisseur des maçonneries créa des difficultés qui furent promptement résolues de la manière la plus heureuse. Au lieu de pratiquer çà et là des percements dangereux pour la solidité de la construction en même temps que d’une exécution assez lente, nos vieux maîtres maçons ouvrirent du haut en bas, dans les tours et les murs d’enceinte, de longues brèches qui, entre autres avantages, offraient celui de simplifier singulièrement le travail dont ils étaient chargés. Presque sans y penser, on obtint ainsi une ordonnance qui eut un grand succès ; car, jusqu’au milieu du règne de François Ier, même dans les constructions entièrement neuves et où, par conséquent, rien n’empêchait d’adopter d’autres dispositions, on la trouve souvent répétée. Elle comprend, dans une superposition pittoresque, parfois une porte, plusieurs fenêtres, une lucarne, et toutes ces ouvertures, encadrées de pilastres, reliées par de larges moulures plates traversant les allèges, contre-butées sur le toit par des arcs-boutants se détachant de la masse, forment des divisions verticales qui rompent agréablement la monotonie des longues façades.

Les portes étaient généralement petites, surtout celles donnant sur les cours, et l’on sait comment Charles VIII, courant à Amboise, heurta si malencontreusement du front une porte trop basse, que la mort suivit de près. Mais les fenêtres, d’abord surmontées d’une accolade, puis en anse de panier ou à linteau, atteignent souvent en hauteur des dimensions assez considérables. Il est vrai que, sauf Pierre Chambiges dans certains châteaux comme la Muette et Saint-Germain-en-Laye, tous les architectes font usage de croisillons. Ceux-ci sont même parfois doubles et triples, en sorte que la surface avec le meneau vertical se trouve divisée en quatre, six ou huit compartiments.

La manière dont les édifices doivent se terminer a toujours été un problème difficile à résoudre. En Italie, au temps de la Renaissance, on ne voulait rien voir apparaître au-dessus de la corniche, considérée comme le véritable couronnement, tandis que, chez nous, à la même époque, les toitures non seulement entraient dans la décoration, mais tendaient à prendre de plus en plus d’importance. Elles étaient relevées, du reste, par des ornements en plomb, tels que crête et épis ; puis, à la base, courait une balustrade en pierre, souvent découpée avec art et répétant à l’infini des devises ou des initiales (Blois, la Rochefoucauld, etc.). Cette dernière tantôt précédait, tantôt se reliait à des lucarnes aussi variées que riches ; et, pour achever d’égayer une surface naturellement triste, vu l’emploi de la sombre ardoise, des cheminées colossales étalaient dans certaines provinces une incroyable profusion de sculptures. Sous ce rapport, rien n’est comparable à Chambord, dont l’architecte ne semble avoir eu en vue que de faire valoir la toiture. Autour de la merveilleuse lanterne qui couronne le quadrilatère principal, tout pyramide et des lucarnes ont deux étages, les tuyaux de cheminée s’élèvent sur plans successifs.

Sous Charles IX, il y eut déjà quelques tentatives de briser la ligne élancée des combles. Philibert de l’Orme inventa, vers 1560, les célèbres toitures en forme de carène qui portent son nom. Par suite de la difficulté existant dès cette époque de se procurer les énormes pièces de bois habituellement nécessaires, il composa des fermes au moyen d’une multitude de morceaux bien assemblés et maintenus par des clefs et des chevilles. Mais il n’arrivait ainsi qu’à obtenir un plein cintre dont l’aspect extérieurement eût été fort désagréable. L’adjonction de deux nouvelles pièces, formant angle au point le plus élevé, remédia à cet inconvénient, et le plein cintre fut changé en une sorte d’arc en accolade ou en talon d’un effet assez gracieux, bien qu’un peu lourd. D’autres toitures en forme de dôme ou de cloche firent aussi leur apparition au xvie siècle. On en trouve particulièrement des exemples au temps de Henri IV.

Fig. 47. — Lanterne de Chambord.

Tous les châteaux bâtis ou simplement remaniés durant un siècle, de l’avènement de Charles VIII à la mort de Henri III, sont loin d’avoir échappé à la manie de destruction dont l’effet commença à se faire sentir bien avant la Révolution. Il suffit de rappeler à ce sujet la démolition d’une grande partie du château de Blois par Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, celle du château de Fère-en-Tardenois par le prince de Condé, celle du château du Verger par le trop célèbre cardinal de Rohan. Sous le ministère Turgot, — des documents en font foi, — le beau château de Madrid, qui, par sa brillante décoration enchantait le regard, fut condamné à être rasé, et ce n’est pas la faute du grand réformateur si l’exécution ne put avoir lieu. Louis XVI, en 1778, signa également un édit qui ordonnait « la vente ou démolition » des châteaux de la Muette, Vincennes et Blois. Comme la vente était impossible, au moins pour les deux derniers, on voit à quoi tendait l’édit royal.

Les châteaux dont la perte totale ou partielle excite le plus de regrets sont :

Le Verger (Maine-et-Loire), commencé par Pierre de Rohan, dit le maréchal de Gié, sous Charles VIII, terminé en 1499.

Amboise (Indre-et-Loire), presque tout entier rebâti par Charles VIII avant son expédition d’Italie.

Gaillon (Eure), ce chef-d’œuvre de Pierre Fain, Guillaume Senault et Pierre Delorme sur lequel nous n’avons pas à revenir.

Bury (Loir-et-Cher), dont les corps de bâtiments, quoi qu’on en ait dit, ne montraient rien d’antérieur à 1515, puisque, à cette date seulement, Florimont Robertet, surintendant des finances, devint possesseur du sol.

Bonnivet (Vienne), l’une des meilleures créations de la première Renaissance, due en partie au sculpteur architecte François Charpentier.

Sarcus (Oise), exemple précieux des transformations subies par les vieilles demeures féodales.

Montal (Lot), dont les admirables sculptures ont été dispersées en 1878.

Grignan (Drôme), si fièrement campé au sommet d’une haute colline isolée.

Gages (Aveyron), œuvre de Jean Salvanh, qui le construisit pour l’évêque de Rodez, Georges d’Armagnac, sous l’inspiration de Guillaume Philandrier.

Fig. 48. — Plan d’Anet.

Madrid (Seine), si remarquable par les terres cuites émaillées et par les émaux peints de sa longue façade.

Assier (Lot), illustre demeure de Galliot de Genouillac, grand-maître de l’artillerie, au sujet de laquelle on invoque bien à tort le nom de Nicolas Bachelier.

Apremont (Vendée), dont les tours d’angle, qui seules subsistent aujourd’hui, rappellent certaines dispositions de Chambord.

Saint-Maur-les-Fossés (Seine), l’un des chefs d’œuvre de Philibert de l’Orme.

Coulonges-les-Royaux (Vendée), commencé vers 1540 dans le style tout particulier qui caractérise la Renaissance en bas Poitou.

Coutras (Gironde), où le luxe étalé par Jacques d’Albon, maréchal de Saint-André, ne se retrouve plus que dans un puits heureusement sauvé de la destruction.

Challuau ou Saint-Ange (Seine-et-Marne), construit par Pierre Chambiges pour la duchesse d’Étampes.

Maulnes (Yonne), conception originale, sorte de pentagone flanqué de tours aux angles qu’une galerie ouverte sur les côtés unissait à une cour ronde entourée de bâtiments.

Anet (Eure-et-Loir), où Philibert de l’Orme eut pour collaborateur Jean Goujon. Il ne reste plus que l’entrée principale, d’un caractère si original, l’aile de gauche et la chapelle.

Les Tuileries (Paris), dues au même architecte (1564-1572). Le rez-de-chaussée, du côté du jardin, avant l’incendie de la Commune, était à peu près la seule partie demeurée intacte.

Le Puy-du-Fou (Vendée), œuvre de deux Manceaux peu connus, Jean Masneret et René Guitton.

Verneuil (Oise), dont la construction fut confiée par le duc de Nemours à Jean Brosse ou Debrosse, père de Salomon.

La Tour-d’Aigues (Vaucluse), où, dans les parties qui ont survécu au terrible incendie de 1780, se manifeste l’influence des monuments romains, si nombreux en Provence.

Fig. 49. — Entrée de la Tour-d’Aigues.

Charleval (Eure), abandonné peu après le commencement des travaux, mais dont tous les détails sont connus par les gravures de Du Cerceau.

Monceaux (Seine-et-Marne), assez avancé, en 1561, pour recevoir la cour, ce qui démontre le peu de fondement de l’attribution à Henri II.
Fig. 50. — Escalier de Blois.

La liste est loin d’être épuisée, et nous pourrions facilement ajouter de nouveaux noms ; mais il vaut mieux s’occuper des châteaux qui ont échappé à deux siècles de vandalisme. Plusieurs d’entre eux, au point de vue de la beauté des lignes et de la perfection des détails, ont figuré dès l’origine et figurent encore au premier rang.

Fig. 51. — Château de Blois.

Louis XII, qui avait été élevé à Blois, à peine monté sur le trône, porta toutes ses préférences sur le château de cette ville, dont l’aile orientale était déjà reconstruite en 1501, lors de la visite de l’archiduc Philippe d’Autriche, père de Charles-Quint. Suivant un procédé du temps, l’ornementation, très riche, est rendue d’autant plus visible qu’elle se détache en blanc sur un fond de briques vermeilles. En outre, les différents artistes employés sacrifient partout largement au moyen âge, et la Renaissance ne fait guère son apparition que dans certaines parties secondaires, du côté de la cour.

Bien que n’ayant pas les mêmes motifs que son prédécesseur, François Ier commença également par entreprendre de grands travaux au château de Blois. Toute l’aile septentrionale remonte au début du règne brillant inauguré en 1515, et l’on peut dire que rien de plus beau n’a peut-être été élevé en France. La façade intérieure, avec ses trois étages où l’ordonnance romaine se montre déjà sans que rien du goût français soit sacrifié, est un véritable chef-d’œuvre. Nous devons cependant faire remarquer que la perfection n’a pas été atteinte du premier coup. Il y a eu hésitation dans l’esprit de l’architecte, et c’est ce qui explique pourquoi la partie de droite diffère sensiblement de celle de gauche. Le grand escalier lui-même, une merveille dont nulle description ne saurait rendre l’incomparable richesse, semble avoir été conçu tardivement. Les assises ne concordent pas et l’ornementation présente un caractère tout particulier.

Du côté du nord l’originalité domine principalement. Que l’on se figure, en effet, deux étages de loges peintes et dorées, ouvertes entre des pilastres isolés ou géminés, et devant lesquelles se décrochent des balcons de pierre portés en encorbellement. La toiture, au lieu de s’appuyer directement sur la corniche, repose à une assez grande hauteur sur des colonnettes qui continuent l’ordonnance et produisent le plus étrange effet.

Fig. 52. — Plan de Fontainebleau.

On ne s’explique bien cette disposition inattendue qu’en pénétrant à l’intérieur de l’édifice. Alors apparaît une construction du xve siècle que François Ier se contenta tout d’abord de faire habiller sur ses deux faces à la mode du jour. Mais bientôt sans doute ce corps de bâtiments parut trop étroit. La terrasse qui s’étendait entre la tour du Moulin et la salle des États fut sacrifiée, et la façade que nous voyons aujourd’hui s’éleva à son aplomb extérieur. Un problème toutefois restait à résoudre. À moins de donner à la nouvelle construction une hauteur démesurée, il paraissait impossible de racheter la déclivité du sol. Cette difficulté, capable d’arrêter les plus grands architectes, fut un jeu pour celui de François Ier, qui conçut aussitôt la galerie supérieure dont nous avons parlé. La différence de niveau se trouvait ainsi rachetée d’une manière extraordinairement habile, et tout au plus pourrait-on remarquer dans la toiture quelque chose de lourd et d’anormal, résultat des changements opérés sous la pression des nécessités du moment.

Blois n’était pas encore terminé que déjà l’on travaillait à Villers-Cotterets. La partie la plus importante du château, celle qui renferme la chapelle et un admirable petit escalier, a été construite de 1520 à 1530[1]. Quant au corps de bâtiments dit le logis du Roi, il ne fut commencé qu’en 1532 sous la direction des deux frères, Jacques et Guillaume Le Breton. Ces deux architectes furent occupés à Villers-Cotterets jusqu’en 1550 et c’est à eux également qu’est due une partie de l’avant-cour, achevée en 1559, par Robert Vaultier et Gilles Agasse.

Les dates de Fontainebleau ne sont pas moins bien établies. De 1528 à 1534, Gilles Le Breton, qui jusqu’à sa mort, en 1552, eut toute la faveur du roi, éleva la majeure partie des bâtiments de la cour Ovale, la galerie dite de François Ier et le rez-de-chaussée de l’aile en retour vers l’étang. Durant une seconde campagne, de 1540 à 1547, le même architecte attacha son nom à la construction du Péristyle, de la chapelle Saint-Saturnin et de la salle de bal, dite plus tard de Henri II, lorsque ce prince, en 1553, eut chargé Philibert de l’Orme de reprendre les travaux abandonnés. C’est ce dernier qui substitua un plafond à compartiments à la voûte projetée tout d’abord.

Fig. 53. — Château de Fontainebleau.
Le péristyle.

En même temps que Gilles Le Breton, Pierre Chambiges se voyait appelé à Fontainebleau où le roi, sur un dessin tout nouveau, voulait faire élever les longs corps de bâtiments destinés à enclore la cour du Cheval-Blanc. En quatre ans, de 1527 à 1531, tout fut achevé, au moins extérieurement, et cette rapidité d’exécution, constatée par des documents authentiques, exclut toute participation de Serlio, dont l’arrivée en France eut seulement lieu en 1541, à la construction de la célèbre grotte des Pins. De même l’architecte italien, mort en 1552, n’a-t-il pu être chargé, sous Charles IX, de fermer, du côté de l’est, la cour de la Fontaine. Pierre Girard dit Castoret était alors, c’est-à-dire de 1564 à 1566, chargé des travaux de Fontainebleau, et l’on est d’autant moins justifié à lui refuser le corps de logis en question que précédemment, de 1558 à 1561, il avait déjà fait ses preuves en remaniant complètement la façade du château sur la cour du Cheval-Blanc.

Certaines parties de la cour Ovale, telles que le péristyle et la double entrée de l’escalier qui dessert le pavillon de la porte Dorée, ne laissent pas que d’accuser une main habile ; mais cela ne suffit pas pour placer Gilles Le Breton au premier rang. La réputation de Fontainebleau tient surtout à la magnificence des décorations intérieures, au nombre des artistes rassemblés autour de François Ier et qui, durant la seconde moitié du règne, implantèrent chez nous un style absolument nouveau. Le terrain, du reste, avait été bien choisi pour faire des expériences. Dans un château où l’architecte, n’ayant à sa disposition que des matériaux rebelles à la sculpture, s’était trouvé condamné à une simplicité jugée trop grande par des yeux habitués à une véritable profusion d’ornements délicats, la comparaison entre le dehors et le dedans devenait trop défavorable, et l’on comprend que le roi et son entourage se soient laissés facilement entraîner. Ce qui eût peut-être échoué à Blois, Chambord ou tout autre château des bords de la Loire avait bien des chances de réussir et réussit en effet à Fontainebleau.

Nos réflexions, il est du moins permis de le supposer, car la galerie d’Ulysse n’existe plus, s’appliquent également aux constructions élevées par Pierre Chambiges. La manie de substituer la brique à la pierre, partout où d’ordinaire se montrent des moulures, était peu faite pour exciter l’enthousiasme. Aussi le Primatice, par la main de Nicolas dell’Abbate qui savait si bien traduire les pensées du maître, eut-il, comme son prédécesseur « maître Roux », toute liberté d’action.

Le château de Chambord, suivant toute vraisemblance, a été commencé en 1519, et son premier architecte serait Denis Sourdeau, frère ou cousin d’André Sourdeau dont le nom a été conservé par les comptes de l’hôtel de ville de Loches. Mais déjà, en 1524, apparaît le nom de Pierre Nepveu dit Trinqueau, et ce nouvel architecte, jusqu’à sa mort, en 1538, semble bien avoir conservé la haute direction de l’œuvre. Un document nous le montre, en effet, payé à raison de 27 sols 6 deniers par jour (environ 6 francs), tandis que Denis Sourdeau, dont les services étaient toujours appréciés, et un autre « maistre-maçon », Jean Gobereau, recevaient seulement l’un et l’autre 20 sols. Trinqueau eut pour successeur Jacques Coqueau, qui travaillait encore au château, en 1556. C’est à lui, par conséquent, que doivent être attribués la chapelle et les bâtiments adjacents, élevés sous Henri II.

Chambord est trop connu pour qu’il soit besoin d’en donner une description. Nous nous bornerons donc à appeler l’attention sur certaines dispositions contestées, car le parti que l’on prendra à leur sujet dans la restauration actuellement entreprise a une souveraine importance.

Du Cerceau dit en parlant de Chambord : « Au milieu et centre est un escallier à deux montées, percé à iour, et autour iceluy quatre salles, desquelles l’on va de l’une à l’autre, en le circuissant. » Et plus loin : « Les quatre salles du troisième estage sont voûtées, sur lesquelles y a quatre terraces regnantes à l’entour de l’escallier, ainsi que les salles. » Ce témoignage est péremptoire ; depuis la seconde moitié du xvie siècle, tout au moins, il n’y a rien eu de changé. Alors, comme aujourd’hui, à chaque étage on pouvait aller de l’un à l’autre des quatre pavillons qui, avec les tours dont ils sont flanqués, constituent aux angles la partie habitable. Mais le monument lui-même fournit des indications plus précieuses encore : après observation attentive, on peut affirmer que les dispositions actuelles remontent à l’origine du château, qu’elles ont été voulues par l’architecte. Autour de l’escalier existent des pilastres qui, au lieu de suivre la double révolution des marches, correspondent aux différents étages ; au point de raccord avec les planchers et sur toute leur épaisseur, la balustrade, qui n’a pu être ajoutée après coup, puisqu’en certains endroits elle fait corps avec les gros piliers partant de fond, montre des parties pleines ; pour atteindre les mêmes planchers, on s’est trouvé amené à donner aux révolutions de l’escalier des hauteurs inégales, ce qui évidemment présuppose un plan arrêté dès le premier instant ; la corniche sur laquelle s’appuie la voûte, à l’étage supérieur, se confond avec la dernière assise des cheminées, d’où il s’ensuit que tout est du même temps ; enfin, sur les quatre faces extérieures, la décoration implique l’existence de trois étages et l’on ne s’explique pas, s’il en était autrement, comment les pavillons des angles pourraient communiquer entre eux. L’idée de supprimer la division en étages, de laisser chaque bras de la croix grecque, occupée au centre par l’escalier, s’élever du sol à la voûte bandée sous la plate-forme, est donc absolument contraire à la vérité, et une restauration entreprise dans cet esprit porterait au monument que l’on prétend rendre à son intégrité première le plus fâcheux préjudice.

Fig. 54 — Plan de Chambord.

Le château de Saint-Germain-en-Laye, qui s’élève sur des bases remontant au xive siècle, a été commencé, en 1539, par Pierre Chambiges ; et les travaux marchèrent rapidement, car, à la mort de cet architecte, en 1544, si l’on excepte le corps de bâtiments à droite de l’entrée, toutes les parties atteignaient presque le niveau des toits. Le successeur de Chambiges fut son gendre, Guillaume Guillain, qui, sans rien changer au plan primitif, achevait l’œuvre en 1548.

Saint-Germain, à partir du premier étage, est entièrement bâti en briques. Aussi l’ornementation fait-elle quelque peu défaut ; on l’a remplacée, du côté de la cour, par du mouvement dans les lignes, obtenu au moyen de contreforts très saillants, entre lesquels, à deux hauteurs différentes, sont bandés d’épais arceaux. Mais le principal caractère de la construction réside dans les terrasses en pierre de liais que Chambiges, comme il l’avait déjà fait à Challuau, substitua aux hautes toitures d’ardoises. De là la nécessité des tirants en fer qui ont eu le privilège de faire dire tant de sottises. Il était cependant facile de remarquer que, vu la hauteur à laquelle sont placées les voûtes, vu la largeur des bâtiments (12 mètres), le poids énorme des terrasses et l’impossibilité de chercher au dehors les points d’appui dont on avait besoin pour faire face à toutes les résistances, le parti adopté s’imposait. Rien n’autorise à voir ici le désir d’imiter l’Italie, et nous aimons à croire que si Chambiges se fût laissé entraîner dans cette voie, son choix eût été plus heureux.

Fig. 55. — Détails de Saint-Germain-en-Laye (Sauvageot).

On peut attribuer au séjour de Charles-Quint à Paris, en 1539, l’arrêt de mort du vieux Louvre. Cette résidence, hâtivement aménagée pour recevoir l’hôte impérial, parut alors si incommode que François Ier crut devoir décider sa complète reconstruction. Mais, par suite de différentes circonstances, il fallut attendre jusqu’en 1546 avant de commencer les travaux. À proprement parler, le nouveau Louvre appartient donc bien plus au règne de Henri II qu’à celui de son père. L’aile occidentale, dont on s’occupa tout d’abord, ne fut prête à être livrée aux sculpteurs qu’en 1555. La construction se poursuivit ensuite par l’aile du midi, avec une extrême lenteur si l’on en juge par les monogrammes de Charles IX et de Henri IV qui se succèdent à une courte distance. Quant aux deux autres corps de bâtiments qui devaient fermer le quadrilatère, au nord et à l’est, il n’en a jamais été question. Sous Louis XIII on trouva bon d’allonger démesurément les parties achevées, ce qui changea toutes les proportions et ne permit plus de juger que bien imparfaitement les belles sculptures de Jean Goujon.

Le retard dont nous parlions tout à l’heure eut un résultat des plus heureux, bien que certainement inattendu. En 1539, Pierre Lescot, dont le nom n’était pas encore connu, se fût difficilement trouvé en position d’être appelé à doter Paris d’un somptueux monument. Mais après avoir fourni les plans du jubé de Saint-Germain l’Auxerrois (1541) et bâti pour le président de Ligneris (1544-1546) un hôtel qui, avec raison, excitait l’admiration générale[2], nul ne pouvait lui être préféré. Ceux-là mêmes qui d’abord avaient raillé le magistrat se faisant architecte étaient obligés de s’incliner. Pierre Lescot, en dépit de son titre de conseiller au parlement de Paris, fut donc choisi par François Ier, et la France, quelques années après, comptait un chef-d’œuvre de plus.

Fig. 56. — Le Louvre.

Le ralentissement apporté aux travaux du Louvre, à partir des premières années de Charles IX, s’explique par la construction des Tuileries qui, de 1564 à 1572, fut menée avec une grande activité. Puis un projet gigantesque s’était déjà fait jour dès ce moment-là : Catherine de Médicis songeait à unir, au moyen d’une longue galerie, son château à celui du roi. Rien de destiné à la défense, du reste, mais un simple passage couvert, largement éclairé sur ses flancs, que surmonterait une terrasse d’où la vue aurait toute facilité de s’étendre au loin. Ce programme reçut un commencement de réalisation. Sous la direction de Pierre II Chambiges, fils de l’architecte dont il a été question à propos de Fontainebleau et de Saint-Germain, de 1564 à 1571, d’une part fut portée à son entier achèvement la partie connue sous le nom de Petite Galerie, entre le Louvre et la Seine, de l’autre s’éleva l’étage inférieur du pavillon de Lesdiguières, jadis appelé lanterne des Galeries. Mais de l’une à l’autre de ces deux constructions, quoi qu’on ait dit, exista jusqu’à Henri IV une solution de continuité. Et comme en 1596, lorsque Thibaut Métezeau fut chargé de reprendre l’œuvre interrompue, les idées étaient quelque peu modifiées, que l’on voulait reporter le passage couvert au niveau de la terrasse, la grande galerie prit-elle une physionomie toute nouvelle. Au rez-de-chaussée se superposèrent deux étages forcément inégaux, car la hauteur était limitée et il s’agissait de ne pas faire quelque chose de trop banal. Métezeau y parvint en créant le célèbre mezzanino qui a tant intrigué les modernes historiens du Louvre.

Fig. 57. — Azay-le-Rideau.


Les châteaux d’origine royale ne sont pas les seuls, parmi ceux qui subsistent encore, dont il y ait intérêt à s’occuper. Mais l’espace faisant défaut, à peu d’exceptions près, nous allons nous borner non plus même à quelques réflexions, mais à une simple mention.

On trouve d’abord sur les bords de la Loire et dans les vallées tributaires :

Châteaudun (Eure-et-Loir), où l’on admire un magnifique escalier bâti, dans les premières années du xvie siècle, par François d’Orléans-Longueville, petit-fils de Dunois

Chaumont (Loir-et-Cher), dû à Charles d’Amboise, frère du cardinal ministre de Louis XII.

Beauregard (id.), au moment de sa construction, vers 1520, composé seulement de deux gros pavillons réunis par une galerie.

Chenonceaux (Indre-et-Loire), l’une des merveilles du xvie siècle. Le corps de logis, sur la rive droite du Cher, qui constitue le château proprement dit, a été élevé de 1515 à 1524, par Thomas Bohier, général des finances de Normandie. On ne connaît pas le nom de l’architecte. Diane de Poitiers fit commencer en 1556, sur les plans de Philibert de l’Orme, le pont et la galerie terminés dix ans plus tard par Catherine de Médicis.

Fig. 58. — Le Rocher.

Azay-le-Rideau (id.), moins pittoresque, mais plus fin comme exécution que le précédent. On remarque surtout la double entrée et les fenêtres qui la surmontent. Les lettres G et P semées un peu partout rappellent les noms des fondateurs, Gilles Berthelot et Philippe Lebès, sa femme. Tout porte à croire que les travaux (1516-1524) furent conduits par un architecte local, Étienne Rousseau.

Fig. 59. — La Rochefoucauld.

Villegongis (Indre), qui dans tous ses détails rappelle la manière de Pierre Nepveu dit Trinqueau.

Valençay (id.), superbe résidence de la famille d’Étampes, où, dans la transformation opérée sous François Ier, se reconnaît la main de deux architectes, l’un Blésois, l’autre Angevin.

Le Lude (Sarthe), auquel Jacques de Daillon faisait déjà travailler depuis cinq ans, lorsqu’il fut tué à Pavie, en 1525.

Landifer (Maine-et-Loire), élégante construction du temps de Henri II, en dépit de ses quatre tours d’angle.

Fig. 60. — Cheminée du château de Lauzun.

Saint-Ouen (Mayenne), où, dans un admirable pavillon servant de cage d’escalier, le gothique de la fin de Louis XII se marie à la gracieuse ornementation de la première Renaissance.

Serrant (Maine-et-Loire), dont le corps de logis principal, bâti dans les dernières années de François Ier, a été malheureusement gâté sous Louis XIII par l’adjonction d’un deuxième étage et la suppression des lucarnes.

Fig. 61. — Ancy-le-Franc (Sauvageot).

En dehors de la région pour ainsi dire classique de la Loire, nous trouvons à citer :

Nantouillet (Seine-et-Marne), que le cardinal Duprat fit élever durant les premières années de sa puissance (1517-1525).

Écouen (Seine-et-Oise), commencé vers 1532 sous la direction de Charles Billard qui, à sa mort, en 1550, eut pour successeur Jean Bullant.

Fig. 62. — Le Pailly (Sauvageot).

Chantilly (Oise), dont la seule partie existante, connue sous le nom de Petit Château, fut bâtie par Jean Bullant, peu de temps après la disgrâce d’Anne de Montmorency (1559).

Mesnières (Seine-Inférieure), où l’on remarque surtout le corps de bâtiments au fond de la cour (1540-1546).

Lasson (Calvados), œuvre probable d’Hector Sohier.

Fontaine-Henri (id.) composé de deux parties, l’une rappelant les constructions de Blaise Le Prestre, l’autre celles de l’architecte inconnu qui a élevé, à Caen, l’hôtel d’Écoville.

Fig. 63. — Le Grand-Jardin.

Chanteloup (Manche), qui plus encore que Lasson doit être attribué à Hector Sohier.

Le Rocher (Mayenne), où se reconnaît la main d’un architecte normand.

Kerjean (Finistère), tout à la fois château et forteresse, bien que construit sous Charles IX et Henri III.

Fig. 64. — Cheminée de Cons-la-Granville.

Chateaubriant (Loire-Inférieure), pour lequel Jean de Laval fit certainement venir un architecte de Tours ou de Blois.

Oiron (Deux-Sèvres), qui, demeuré inachevé en 1519, après trois années de travaux, fut continué, de 1542 à 1550, par Claude Gouffier, dit le Grand Écuyer.

La Roche-du-Maine (Vienne), très probablement dû aux mêmes artistes que Bonnivet.

Dampierre (Charente-Inférieure), où, dans un long plafond de galerie à caissons, on sent l’influence de l’érudite Jeanne de Vivonne, tant vantée par Brantôme.

Usson (id.), plus riche qu’élégant, pour la majeure partie l’œuvre d’un architecte local assez médiocre.

La Rochefoucauld (Charente), immense forteresse brillamment transformée de 1520 à 1535.

Puyguilhem (Dordogne), remarquable surtout par la finesse et l’élégance des parties décoratives, exécutées sous François Ier.

Bourdeille (id.), construction de forme carrée, sans toiture apparente, visiblement imitée des villas italiennes.

Lanquais (id.), magnifique modèle de l’architecture du temps de Charles IX.

Cadillac (Gironde), royale habitation du duc d’Épernon, élevée de 1598 à 1603 sur les plans de Pierre Souffron.

Caumont-Savès (Gers), même possesseur et probablement même architecte.

Lauzun (Lot-et-Garonne), commencé sur de grandes proportions, mais demeuré inachevé en 1570.

Bournazel (Aveyron), l’une des œuvres les plus parfaites du xvie siècle, élevée vers 1545 sur les plans de Baduel.

Graves (id.), création non moins remarquable, due à un élève de Baduel, Guillaume Lissorgues.

Pau (Basses-Pyrénées), singulièrement embelli du temps de Marguerite de Valois, épouse de Henri d’Albret, par des artistes venus des bords de la Loire.

Fig. 65. — La Bastie.

Saint-Elix (Haute-Garonne), construction brique et pierre, remarquable par ses hautes toitures (18 mètres), les allèges de ses fenêtres en glacis et les animaux de toute sorte sculptés sous ses lucarnes.

Pibrac (id.), type précieux d’architecture toulousaine aux environs de 1540.

Uzès (Gard), qui montre une façade attribuée à Philibert de l’Orme, mais plus probablement l’œuvre d’un architecte provençal.

Roussillon (Isère), bâti par le cardinal de Bourbon, sous Henri II.

Sully (Saône-et-Loire), attribué avec beaucoup de vraisemblance à Nicolas Ribonnier, qui se serait mis à l’œuvre en 1567.

Bussy-Rabutin (Côte-d’Or), réduit aux deux corps de logis latéraux, composés d’un double étage de galeries, décorées avec la plus exquise délicatesse vers 1535.

Ancy-le-Franc (Yonne), construction de la plus parfaite régularité. Autour d’une cour carrée, quatre corps de bâtiments renforcés aux angles par des pavillons. Les profils remarquablement étudiés indiquent un architecte de premier ordre ; mais le nom du Primatice a été mis en avant sans aucune raison. Il faut bien plutôt songer à un architecte français du temps de Henri II.

Joigny (id.), commencé en 1569. Le corps de logis central et un pavillon d’angle ont seuls été achevés.

Vallery (id.), que Du Cerceau mettait en parallèle avec le Louvre, au moment où il venait d’être reconstruit en partie par le maréchal de Saint-André.

Frasnes (Haute-Saône), où l’on admire une longue et pittoresque façade élevée par les Granvelle dans les dernières années de François Ier.

Le Pailly (Haute-Marne), splendide résidence du maréchal de Saulx-Tavannes, authentiquement due à Nicolas Ribonnier.

Fig. 66. — Portail de l’archevêché de Sens.

Le Grand-Jardin, à Joinville (id.), auquel firent successivement travailler les ducs Claude Ier et Claude II de Guise. La forme, qui se répétera à l’infini dans les siècles suivants est celle d’un long corps de logis à simple rez-de-chaussée sur sous-sol élevé.

Louppy (Meuse), bâti sur de grandes proportions, durant la seconde moitié du xvie siècle, par un architecte venu d’Allemagne.

Cons-la-Granville (Meurthe-et-Moselle), où, dans une salle ornée d’une frise peinte tirée des Chasses de Jean Stradan, se voit une magnifique cheminée du temps de Henri III. Le manteau, supporté par deux cariatides, présente trois histoires amoureuses, empruntées à la mythologie : la fin tragique de Pyrame et Thisbé, le jugement de Pâris et la métamorphose d’Actéon.

Meillant (Cher), qui appartient au règne de Louis XII, mais n’a rien de commun avec Frà Giocondo, ainsi qu’on s’est plu à le répéter.
Fig. 67. — Hôtel de ville de Beaugency.
Boucard (Cher), très élégante construction des dernières années de François Ier.
Fig. 68. — Ancienne porte du Capitole, à Toulouse.

La Bastie (Loire), demeure célèbre, remaniée profondément, de 1535 à 1555, sous l’inspiration de Claude d’Urfé, par un architecte très probablement bourguignon, Antoine Jovillyon. La chapelle, naguère encore toute remplie d’objets d’art, et la grotte qui précède, l’une et l’autre conçues dans le goût italien, occupent en grande partie le corps de logis principal, au fond de la cour, tandis que, à droite, règnent deux étages de galeries, assez maladroitement précédées d’une rampe en pente douce.

Au xvie siècle, les évêques résidaient peu dans leurs diocèses ; ils n’avaient donc pas autant de motifs que les seigneurs laïques pour tout reconstruire ou tout transformer. Cependant, on trouve plusieurs palais épiscopaux qui ont alors reçu de notables embellissements. L’un d’eux même, celui de Sens, jouit à bon droit d’une grande réputation. On admire, dans l’aile terminée en 1521, l’habile mélange de la brique et de la pierre, la délicatesse des ornements tant sur les pilastres que sur les chambranles des fenêtres, l’élégance des frises où, par un emprunt fait aux armes de l’évêque, Étienne Poncher, des coquilles enrubannées alternent avec des balustres aussi riches que variés. Quant au corps de logis commencé en 1535, par ordre du cardinal Louis de Bourbon, sous la direction de Nicolas Godinet, et composé d’un étage sur galerie à arcades cintrées, il se fait remarquer par son ordonnance symétrique et sa régularité. En outre, pas de meneaux aux fenêtres ni de lucarnes sur les toits, ce qui est une infraction aux habitudes françaises.

En passant, il a déjà été question des hôtels de ville bâtis par Charles Viart, à Orléans et à Beaugency. Quel que soit le mérite du premier, curieux spécimen du style de transition en honneur sous Louis XII, il cède la place au second dont la façade, qui montre tout le progrès fait en vingt-cinq ans, peut passer pour un chef-d’œuvre d’élégance et d’harmonie. L’hôtel de ville de Lorris, dans la même région, n’a pas l’importance des précédents ; mais on admire, comme au palais de Sens, le sage emploi de la brique et de la pierre, en même temps que l’un des plus anciens exemples de ces fenêtres géminées si chères aux architectes orléanais.

Fig. 69. — Tourelle de l’hôtel Lallemant, à Bourges.

On a beaucoup disputé et on dispute encore sur le nom du véritable auteur des plans de l’Hôtel de Ville de Paris. S’ils ont été dressés, ainsi que le voudraient des documents récemment publiés, par Dominique de Cortone, il faut avouer que ce maître avait singulièrement mis en oubli les traditions de son pays. Du reste, puisque, sur l’État des gages des ouvriers italiens amenés en France par Charles VIII, on le trouve désigné comme « menuisier de tous ouvraiges de menuiserie et faiseur de chasteaulx », c’est-à-dire de tours en bois destinées à la défense, tout fait donc supposer qu’il a appris chez nous son métier d’architecte. En 1533, au moment où la première pierre du monument fut solennellement posée, Dominique de Cortone était en France depuis trente-huit ans, et on admettra difficilement que, pour révéler un talent possédé dès le début, il ait attendu si longtemps.

L’un des plus charmants hôtels de ville bâtis sous François Ier (1532-1535) se voit à Niort, dans les Deux-Sèvres. Il se compose d’un corps de bâtiments plus profond que large dont l’architecte, Mathurin Berthomé, a eu l’idée de renforcer les angles par des contreforts cylindriques assez semblables à des tours. Au sommet, des mâchicoulis complètent l’aspect pseudo-guerrier de l’édifice. L’hôtel de ville de Loches, à peu près du même temps (1534-1543), présente un autre genre d’intérêt. L’architecte, Jehan Baudoin, a su tirer très habilement parti d’un emplacement ingrat, dans l’angle formé par une saillie des vieux remparts.

On sait combien sont rares les œuvres authentiques de Nicolas Bachelier. Cet architecte, en 1545, fut chargé de refaire, à Toulouse, l’entrée principale du Capitole ; mais dans les transformations subies à différentes reprises par le vieil édifice, les souvenirs de la Renaissance ne devaient pas être respectés. Les uns ont disparu, d’autres, comme la porte de Bachelier, se sont vus transportés loin de leur place primitive.

À propos des Métezeau, nous avons dit quelques mots de l’hôtel de ville de Dreux. Il ne faut pas oublier non plus, à Arras, les additions dues à Mathias Tesson, qui portent la date de 1573 ; à Besançon, l’élégante façade dont un document fait honneur à Hugues Sambin (1582-1585)[3] ; à la Rochelle, le long corps de logis terminé en 1607, sur les plans d’un architecte inconnu. Toutes ces constructions ont été disposées spécialement pour servir de siège aux administrations municipales, tandis que l’hôtel de ville d’Amboise (1502-1505) et celui de Paray-le-Monial (1525-1528), par exemple, ne sont que des habitations privées, récemment appropriées à leur nouvelle destination.

Fig. 70. — Fenêtre de l’hôtel Lasbordes, à Toulouse.

Il ne reste rien, à Paris, de la célèbre Cour des comptes, élevée dans les dernières années du règne de Louis XII ; mais, à Grenoble, une partie du palais de justice qui, en dépit de ses allures toutes gothiques, est à peu près de la même date, n’a heureusement guère subi d’injures. On peut dès lors plus facilement juger du progrès accompli dans une province longtemps en retard, car tout à côté, de 1561 à 1602, l’achèvement de l’édifice a été poursuivi conformément aux doctrines du temps.

Le palais de justice de Dijon appartient aussi à différentes époques de la Renaissance. Commencé sous Louis XII, en 1511, il n’était terminé qu’en 1586, sous Henri III. L’une des parties les plus remarquables, le plafond à caissons de l’ancienne salle des séances solennelles du Parlement, qui porte le nom d’Antoine Gailley, dit Alement, a été posé en 1522. La salle des Procureurs, aujourd’hui des Pas Perdus, était encore en construction sous Henri II, et le joli porche qui précède la façade à pignon, œuvre probable de Nicolas Ribonnier, date de Charles IX. Enfin c’est seulement sous Henri III, en 1582, qu’un traité fut passé avec Hugues Sambin pour l’exécution de la splendide clôture en bois de la chapelle.

Fig. 71. — Palais ducal, à Nancy.

Les grandes habitations urbaines, le plus souvent bâties par la bourgeoisie que le commerce avait enrichie, étaient alors et sont encore désignées sous le nom d’hôtels. À la différence des simples maisons dont la façade en bordure sur la rue constitue toute la partie architecturale, elles déploient autour d’une cour plusieurs corps de bâtiments. Les jardins, quand ils existent, sont de peu d’étendue, ce qui s’explique par la difficulté de s’étendre dans les limites resserrées des villes.

Fig. 72. — Détails de l’hôtel Bretenières, à Dijon.

On peut citer comme principalement dignes d’être étudiés :

À Paris, l’hôtel Carnavalet (1544), œuvre de Pierre Lescot.

À Rouen, l’hôtel du Bourgtheroulde, construction de la fin du xve siècle, remaniée de 1520 à 1532. Sur les murs se déroule toute une série de bas-reliefs, destinés à rappeler, en même temps que le fait même de l’entrevue du Camp du drap d’or, la magnificence déployée dans la circonstance par François Ier et Henri VIII[4].

À Caen, l’hôtel d’Écoville, élégant édifice, l’un des meilleurs de la Renaissance, bâti, de 1532 à 1538, par un architecte inconnu dont la main se reconnaît également, tout près de là, à l’hôtel de Mondrainville, et, hors des murs, dans le gros pavillon du château de Fontaine-Henri.

Fig. 73. — Maison à Orléans.

À Blois, l’hôtel d’Alluye, contemporain des dernières années de Louis XII. On admire surtout, à l’intérieur, une cheminée couverte de fines sculptures.

À Tours, l’hôtel de Beaune-Semblançay, commencé en 1507 sur les plans de Guillaume Besnouard, terminé en 1518, sept ans après la mort de cet architecte.

Fig. 74. — Fenêtres à Cahors.

À Angers, l’hôtel de Pincé, en partie l’œuvre de Jean de Lespine qui, vers 1533, fut appelé à continuer les travaux.

À Bourges, l’hôtel Lallemant, remanié plutôt que reconstruit durant le premier quart du xvie siècle ; l’hôtel Cujas, attribué non sans quelque raison à Guillaume Pellevoisin, qui l’aurait terminé une trentaine d’années avant l’arrivée (1555) du célèbre jurisconsulte dont il porte le nom.

Fig. 75. — Porte à Valence.

À Toulouse, l’hôtel Bernuy (1530), peut être dû à un architecte espagnol ; l’hôtel d’Assézat (1555), somptueuse résidence qui rappelle par plus d’un point le Louvre de Pierre Lescot ; les hôtels Cheverry, Brucelles, Saint-Félix la Mammy, Felzins (anciennement Molinier), Buet et Lasbordes (anciennement Burnet), en tout ou en partie bâtis, de 1535 à 1570, dans un style particulier que bien des raisons portent à considérer comme celui de Nicolas Bachelier. Toute l’ornementation est réservée aux fenêtres dont le cadre de pierre, composé de deux ordres superposés avec architrave intermédiaire, se détache sur un fond de briques.

À Dijon, l’hôtel de Vogué, tout empreint encore de l’esprit de la Renaissance, bien que bâti au commencement du xviie siècle (1607-1614).

Fig. 76. — Fontaine de Villesavin.

À Besançon, le palais Granvelle, où de bonne heure (1532-1540) sont superposés les trois ordres antiques.

À Nancy, le palais Ducal (1501-1512), auquel travailla le célèbre architecte-sculpteur Mansuy Gauvain.

Fig. 77. - Fontaine d’Amboise, à Clermont-Ferrand.

Dans les jardins qui accompagnent les hôtels, ou bien isolément, on rencontre parfois des monuments d’un caractère assez singulier, évidemment construits non pour l’habitation, mais pour servir de théâtre à des fêtes. Au rez-de-chaussée comme au premier étage, tout est en grandes pièces et en longues galeries. Par similitude avec certaines maisons de plaisance italiennes ; nous leur donnerons le nom de casinos. Les plus importants sont, à Dijon, le belvédère de l’hôtel Bretenières (1541) ; à Caen, le pavillon dit maison d’Étienne Duval (1550) ; à la Rochelle, la prétendue maison de Diane de Poitiers, rue des Augustins (1559).

Les habitations de second rang, celles qui d’ordinaire étalent aux yeux des passants toute leur richesse, sont naturellement plus nombreuses que les hôtels. On en trouve jusque dans les localités les plus infimes, celles qui n’ont jamais eu aucun renom. Beaucoup d’entre elles sont en bois, principalement dans la région nord-ouest, et l’on admire en bien des cas l’état de conservation des sculptures, presque toujours pleines de verve et d’esprit.

Certaines villes, comme Orléans, doivent une bonne part de leur célébrité artistique aux maisons que le temps a respectées. La plupart se distinguent par l’emploi d’un style tout local, spécialement caractérisé par des fenêtres géminées.

Nous ne pouvons même indiquer sommairement les maisons les plus curieuses. Pour se faire une idée de la variété qui règne en ce genre de construction, il faut parcourir les vieux quartiers de Rouen, Lisieux, Caen, Morlaix, Saint-Brieuc, Laval, Angers, Chinon, Tours, le Mans, Chartres, Riom, Poitiers, Fontenay-le-Comte, la Rochelle, Périgueux, Brive, Cahors, Rodez, Arles, Valence, Viviers, Vienne, Dijon, Joigny, Langres, Troyes, Bar-le-Duc, Beauvais et Amiens.

Au cours du xvie siècle, la plupart des villes, ayant pris de l’extension, sentirent le besoin de renouveler leur enceinte. Partout, du reste, si l’on ne voulait demeurer en arrière et compromettre la défense, l’obligation s’imposait de substituer des bastions aux tours. Les comptes municipaux, en général, s’étendent assez longuement sur ces travaux. Grâce à eux, le nombre des architectes connus, sans grand profit souvent, se trouve considérablement augmenté. Nous avons beaucoup de noms, mais peu d’œuvres, car, sauf à Nancy, Metz et Langres, a-t-on peine à rencontrer quelque trace de la transformation alors opérée. Les portes elles-mêmes, où se déployait tout le génie décoratif de la Renaissance, ont disparu. En ce genre, depuis la récente destruction, à Arles, de la porte de la Cavalerie, qui datait de Henri II, il n’est guère possible de citer que la porte Montre-Écu, à Amiens, bâtie sous François Ier, et la porte Saint-Nicolas, à Nancy, dont la construction rappelle les agrandissements dus à Charles III (1580-1624).

Soit par les dessins de Du Cerceau, soit par les débris plus ou moins importants conservés au Louvre, à Blois et au petit château de Villesavin, près Chambord, nous sommes suffisamment renseignés sur les fontaines commandées en Italie, au temps de Charles VIII et de Louis XII. Toutes se composaient de deux vasques superposées, maintenues par une colonne émergeant d’un large bassin. Cette disposition fit fortune et nous la retrouvons encore de nos jours dans des fontaines d’âges divers, mais bien françaises d’exécution, à Mantes (1519-1521), Guingamp (1535) et Saint-Jean-du-Doigt (1570). À Clermont-Ferrand, au contraire (1515), c’est le nombre des bassins qui est porté à deux, tandis que la seule vasque conservée, au lieu de s’arrondir uniformément, est divisée en plusieurs lobes.

Fig. 78. — Fontaine de Beaune, à Tours.

La belle fontaine, dite de Beaune, à Tours, en un certain sens, se rattache également aux précédentes. Les vasques n’existent plus, il est vrai ; mais, du centre d’un bassin en pierre de Volvic, émerge une pyramide en marbre, haute de 4m,20, qui, par ses différences de plans, figure assez bien une superposition de piédouches. Suivant les registres de l’hôtel de ville, l’œuvre a été exécutée par les deux frères, Martin et Bastien François, neveux de Michel Colombe (1510-1511).

Fig. 79. — Fontaine Saint-Lazare, à Autun.

Sur la place Saint-Lazare, à Autun, s’élève une fontaine d’un type tout particulier, mais remarquable par son élégance (1540-1543). Qu’on se figure deux rotondes ou lanternes superposées, naturellement de proportions différentes et découpées en arcades dont les supports sont revêtus de colonnes non engagées. La rotonde inférieure, seule utilisée, abrite une vasque posée sur un pied habilement profilé.

Il ne nous reste plus à parler que de la fontaine des Innocents, à Paris (1547-1550). Jusqu’en 1786, ce chef-d’œuvre de Jean Goujon, au lieu de se dresser comme aujourd’hui au milieu d’une place, occupait l’angle formé par la rue aux Fers et la rue Saint-Denis. En outre, il ne comptait que trois arcades, ce qui rendait son développement fort inégal. À le voir, on eût dit une sorte de loggia assez élevée au-dessus du sol et richement ornée en toutes ses parties.


  1. Voir, pour la description de Villers-Cotterets, la Renaissance en France, t. Ier, p. 122-134.
  2. Connu depuis le xviie siècle sous le nom d’hôtel Carnavalet.
  3. Il s’agit ici de l’ancien hôtel de ville, aujourd’hui transformé en palais de justice.
  4. Voir la Renaissance en France, t. II, p. 287-303.