L’Art bouddhique/Introduction

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Henri Laurens (p. 1-10).

INTRODUCTION


L’
unité de l’Asie, le caractère évolutif du Bouddhisme, telles sont les deux idées sur lesquelles s’appuient les esthéticiens extrême-orientaux de notre temps, et l’on sent tout le parti qu’en peut tirer une école douée du sens des ensembles historiques et des synchronismes, animée non seulement par le patriotisme de la patrie, mais, si je puis dire, par le patriotisme d’un continent. Montrer d’une part la force, la permanence de l’unité asiatique à travers les siècles et, de l’autre, la souplesse d’un idéal religieux qui en est l’expression intime et profonde, qui a vécu avec l’histoire sans jamais se durcir et qui forme comme la chaîne d’or des temps et des lieux, c’est créer ou réveiller la conscience unanime des groupements ethniques, c’est aussi préparer un programme d’action. Cette conception exaltante, pouvons-nous l’accepter en bloc, est-elle d’accord avec les derniers résultats acquis par la science ? La question n’intéresse pas seulement l’histoire de l’Asie, mais celle de l’Occident même. Dès à présent elle peut être envisagée avec largeur. L’étude des arts nés du Bouddhisme ou transformés par lui a produit récemment, surtout en France, des travaux remarquables par la sûreté de la méthode et par la nouveauté des conclusions. Beaucoup de ces monuments nouvellement mis au jour, marqués d’un sens précis ou dépositaires d’inexprimables songes, se rattachent, par leur forme, sinon par leur contenu, aux mêmes origines que l’art méditerranéen. La grandeur du génie philosophique et plastique de l’Asie est loin d’en être diminuée, bien au contraire, mais ce génie apparaît plus complexe, moins un, moins massif à nos yeux.

Le travail que l’on va lire a pour objet d’appeler l’attention sur ces nuances nouvelles et de montrer comment les divers peuples d’Asie, à mesure qu’ils recevaient et s’assimilaient la philosophie indienne, les pensées nées de la méditation du Sage sous l’arbre de la Bodhi, les anecdotes populaires enfantées par la plus gracieuse et la plus luxuriante imagination, ont traité les formes concrètes par lesquelles la religion bouddhique devait traduire le mieux leur propre idéal. Il ne saurait être considéré comme un manuel d’art bouddhique, mais comme un essai sur l’esthétique de cet art, comme une étude des rapports entre la pensée religieuse et les formules plastiques et techniques qu’elle a tantôt inspirées, tantôt reçues du dehors et modifiées. Nos habitudes d’esprit rendent cette tâche malaisée. Nous nous débarrassons volontiers du problème en limitant le génie asiatique à des aptitudes purement décoratives. Une métaphysique et une mystique qui font trop de méandres pour notre logique européenne nous déconcertent. Nous n’avons pas seulement de la peine à éclaircir cet ordre de pensées, nous y répugnons en quelque manière. Pourtant l’art de l’Asie ne doit pas rester le privilège des purs érudits, il a un sens humain et général, il doit faire partie de notre conscience historique.

L’Europe et l’Asie ne sont pas fermées l’une à l’autre comme deux mondes hostiles évoluant à part selon des formules divergentes. De tout temps elles ont communiqué. Les Aryas de l’Inde, jadis considérés comme les ancêtres de l’homme d’Europe, sont ses descendants. Des régions baltiques ou de l’Europe centrale, il se répandit sur les deux continents. Il colonisa l’Iran et l’Inde. Plus tard l’expédition d’Alexandre renouvela cette marche vers l’est qui n’a cessé de tenter la race blanche. Elle n’est pas l’éblouissant épisode d’une vie légendaire, elle eut un lendemain, elle laissait derrière elle mieux que des vestiges de son passage, ces principautés helléniques qui se maintinrent longtemps en Bactriane et sur les rives de l’Indus. Peut-être sont-ce des Grecs d’Asie qui firent connaître le Bouddhisme aux néo-platoniciens. Leur culture rendit possible le développement d’un art hellénique dans le royaume de Gandhara. Enfin le Christianisme pénétra jusqu’au cœur de l’Asie où il subsista pendant des générations. Certaines impératrices mongoles le favorisèrent. En pleine Asie centrale, en vieux pays turc, près de Samarcande, on peut déchiffrer encore d’antiques épitaphes nestoriennes.

Et d’autre part l’Asie, que nous nous représentons volontiers comme une immobilité majestueuse, fataliste, contemplative, comme le continent des grands empires morts, et morts depuis des siècles, a vécu et vit avec une intensité extraordinaire. Elle n’a pas seulement produit et propagé des rêves d’une déconcertante profondeur, elle a enfanté des civilisations organiques, solides et pourvues de techniques savantes. Le beau livre de Léon Cahun sur les Mongols, par exemple, nous laisse l’impression, non d’un tourbillon de forces confuses, non d’un fourmillement de tentatives amorphes, mais d’un système, qui se meut avec largeur et qui partout organise. Derrière les immenses déploiements de la politique militaire de Gengis-Khan, derrière les chevaleries de Timour, que l’on nous présente d’ordinaire comme d’aveugles déplacements de matière humaine sur lesquels ont brodé des caprices orientaux et de tyranniques fantaisies, il y eut une extrême alacrité de vie nationale consciente, alliée aux plus larges vues des chefs. L’histoire de la Chine, ce prétendu sommeil séculaire, agité de révolutions amorphes, révèle la puissance de la grande fonction civilisatrice de cet empire, qui est d’accueillir les nomades des steppes septentrionales et de les assimiler au communisme agricole de la Vallée Jaune. Dans sa citadelle insulaire, sur ces inexpugnables rochers contre lesquels vint se briser l’armada de Koublaï-Khan, le Japon, à l’abri de tout mélange, fier de sa dynastie solaire, reçoit, décante et raffine les formules les plus hautes de la pensée asiatique. Longtemps ce chapelet d’îles extrême-orientales paraît vivre exclusivement pour lui, mais la race qui le peuple peine sur elle-même, dans un extraordinaire effort d’ascétisme social, et se prépare laborieusement à son rôle d’élite. À l’autre extrémité du continent, l’Iran des Arsacides, sorte de charnière entre l’Europe et l’Asie, divulgue vers l’est les thèmes de la vieille terre mésopotamienne et ouvre ses routes à de plus lointaines influences. L’Inde enfin, au matin de la race blanche, recueille et conserve une langue, des rites, une mythologie dont les racines se retrouvent dans les premières annales de l’humanité d’Occident. Elle construit la religion et la civilisation brahmaniques, pense le Bouddhisme, le répand et y renonce pour elle, revient à sa profusion de dieux étranges, copieux, ondoyants, difformes, jusqu’au jour où l’Islam la pénètre, où elle connaît le tolérantisme mongol.

Quels furent les rapports réciproques de ces puissantes unités morales, par quels chemins les échanges purent-ils passer, dans quel sens et selon quel rythme ? L’Asie est partagée en grandes régions naturelles, véritables catégories géographiques qui apparaissent posées une fois pour toutes à l’aurore de l’histoire. Les peuples qui les habitent sont profondément distincts les uns des autres. Pour ne prendre qu’un exemple, qu’y a-t-il de commun entre le Sémite mésopotamien, constructeur de châteaux de briques, sculpteur de reliefs d’albâtre où il se représente domptant le lion et le taureau, avec le nez busqué, la barbe frisée d’un sacrificateur juif, et d’autre part le riverain du Pacifique, l’agriculteur sédentaire qui laboure la terre jaune, le rude et mélancolique montagnard des pays du Fleuve Bleu ? La largeur d’un continent les sépare et, plus profondément encore, leurs origines ethniques et leurs formules de civilisation. Nous verrons pourtant ce que la Chine des Han doit à l’inspiration mésopotamienne. Chine, Mongolie, Inde, Iran, Mésopotamie, ces foyers de développement original, dont l’intensité et la force d’expansion se manifestent inégalement à travers les siècles, n’ont cessé d’agir les uns sur les autres. Ce sont des milieux en général résistants, mais soumis à des oscillations amples. L’Inde, carrefour des relations asiatiques, devait exercer par la pensée une influence longue et dominatrice entre toutes.

L’aspect de la terre semble d’abord donner raison à une théorie de fixité absolue. L’Asie paraît composée de blocs hétérogènes, séparés les uns des autres par d’infranchissables barrières de montagnes et par de mortels déserts. Les hommes eux-mêmes ont renforcé ces remparts : la muraille construite par les Han autour de la Chine claquemure l’empire. L’Hindou-Kouch et l’Himalaya isolent l’Inde de l’Asie centrale. Du Pamir au Baïkal court une succession de chaînes d’où émergent et se détachent ces épis redoutables, le Thian-Chan et l’Altaï. Entre le Thian-Chan et le Kouen-Lun, le bassin desséché du Tarym, que vivifie à peine un étroit collier d’oasis entourant le funèbre Takla-Makan. Contre la muraille de l’Himalaya, le formidable socle plissé du Thibet. Au nord-est, l’immensité du Gobi.

Eh bien, ces mondes si terriblement isolés communiquent. Des brèches et des cols ouvrent les montagnes. La passe de Khaïber, par la vallée de Kaboul, mène de l’Inde au pays afghan ; la passe de Baroghil ouvre à l’Inde par le Pamir une fenêtre sur le Turkestan ; les hautes vallées du Brahmapoutre et de ses affluents de gauche, non moins que les cols du Sikkim, donnent accès au Thibet oriental. Entre l’Altaï et le Tengri-Dagh (Thian-Chan), une dépression, une sorte de détroit terrestre, la Dzoungarie, conduit de la Mongolie au Turkestan, et plus au sud, presque à l’endroit où se nouent les éléments de toute l’ossature orographique, des cols de faîtage tels que le Terek-Davane permettent de passer de pays d’est en pays d’ouest, de Kachgar à Tachkent, unissent les deux bassins, les deux « golfes » de l’Asie centrale.

Les plus praticables de ces passes furent de tout temps utilisées pour les parcours commerciaux par les caravanes ; pour la propagande religieuse par les pèlerins et par les moines errants ; pour la guerre par les conquérants et par les aventuriers. De tout temps l’Asie fut mêlée à l’Asie. Comment pourrions-nous comprendre notre moyen âge d’Europe, son architecture religieuse, ses poèmes épiques, si nous ne connaissions les chemins, les étapes et le terme des pèlerinages ? Il en est de même pour l’Asie. Ce sont des pèlerins chinois qui, par leurs relations, nous font connaître l’Inde bouddhique ancienne. Ce sont des moines de l’Inde, ces perpétuels errants des premiers âges de la foi, qui traversaient durement les passes de l’Asie centrale pour montrer à un empereur chinois la statuette d’or d’un dieu nouveau. Plus tard ils eurent à Lo-yang leurs hôtelleries et de nombreux adeptes : ils furent d’abord des explorateurs. Que les pénétrations et les influences aient été lentes, par ces chemins difficiles, c’est possible, et aussi que ces immenses voyages aient exigé de longs repos, des stations séculaires. Un fait les aida puissamment et, au besoin, les précipita, — le nomadisme. Les cavaliers des steppes septentrionales, âmes et corps de fer, durcis par les rigueurs d’un climat aux extrêmes terribles, capables de tout endurer et de tout renverser, ont brassé l’Asie dans tous ses éléments, mené les routiers chinois combattre en Palestine, fondé à Pékin, à Delhi, dans l’Iran, plus loin encore, de durables empires.

De ces observations quelles conclusions tirer ? Que l’unité de l’Asie est un fait, et qu’elle est due aux nomades ? Pas le moins du monde. On ne peut même pas dire que ce grand corps ait jamais pensé avec unanimité. Il faut respecter la diversité du génie asiatique, en tenant compte des contacts, parfois prolongés, entre ses éléments. Le pèlerin, le marchand et le cavalier mongol furent d’exceptionnels agents de liaison. De là de grands courants d’échanges. La philosophie indienne fut ainsi répandue au loin, par des moines errants, par des voyageurs exaltés, par des simples comme par des lettrés. Elle fut accrue et nuancée par des peuples dont chacun lui communiquait la note originale et profonde de sa propre essence spirituelle, et qu’elle abordait d’ailleurs sans intransigeance, avec une pleine capacité d’adaptation.

Son histoire, dans la mesure où il est possible de la connaître, ne se présente pas comme le développement harmonieux d’un principe d’où découlent un évangile, une théologie et des dogmes cohérents, mais comme la vie d’un large thème que travaille une perpétuelle inquiétude et soumis à des mutations. Règle morale à l’origine plutôt que système métaphysique, elle comportait des contradictions, une espèce de casuistique, comme une médecine variant avec les malades. Et d’autre part elle était harcelée par les exigences philosophiques ou plutôt par la manie spéculative des peuples de l’Inde, hantés par le problème du moi et du non-moi, du Nirvana conçu tantôt comme un retour au néant, tantôt comme une survie bienheureuse… Le Maître de la « voie moyenne », du « chemin du milieu », l’agnostique exquis ne pouvait empêcher ceux qui se réclamaient de son nom de tomber, à droite ou à gauche de la route, dans les extrêmes de l’abstraction systématique ou dans le mysticisme magique. De là une extraordinaire multiplicité d’aspects, qui déconcerte l’analyse et qui ne nous permet guère d’appliquer le concept d’évolution à l’histoire des arts bouddhiques. Le plus prudent, c’est encore de les suivre pas à pas, sur les divers terrains où ils se sont propagés et enrichis.