L’Art de greffer/Greffage des végétaux herbacés ou sous-ligneux

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G. Masson Éditeur (p. 464-475).

XII. — Greffage de végétaux herbacés ou sous-ligneux.

Si la greffe est une opération nécessaire à la multiplication des arbres et arbustes ligneux, elle n’est plus qu’un accessoire auprès des végétaux à tissus herbacés, sous-frutescents ou charnus.

Nos pères ont connu la période enthousiaste qui voulait transformer les chardons en artichauts, ou monter le brocoli sur le chou cavalier, ou marier la tomate à la pomme de terre pour « éviter la famine au peuple… »

N’a-t-on pas voulu rendre le blé vivace en le soudant aux racines du chiendent ?…

À la note sur la Morelle, p. 304, nous pouvons ajouter qu’il est resté aux Antilles, le greffage de l’Aubergine et de la Tomate sur Mélongène « diable », d’après Hahn et notre correspondant Duchamp, de la Martinique.

Des praticiens émérites de notre siècle, s’appuyant sur les lois d’affinité et d’adaptation végétales exposées au début de cet ouvrage, sont cependant parvenus à modifier l’aspect ou le rendement de plantes plus ou moins éphémères, ou leur manière de vivre.

La presse horticole s’est empressée de publier le résultat de ces expériences faites à différents points de vue, soit au Muséum, au Luxembourg, à Fromont, à la Muette, à Versailles et autres établissements d’étude et d’enseignement, soit dans les maisons de commerce et de production, en France et hors frontière.

Nous signalerons ce qui est admis dans le domaine de la pratique. Si le physiologiste n’y trouve pas toujours une greffe dans toute l’acception du mot, l’amateur de jardins ne s’intéressera pas moins à cette opération similaire.

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végétaux herbacés ou sous-ligneux soumis au greffage

Nous suivrons l’ordre alphabétique.

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Fig. 184. — Greffage sous écorce, du Chrysantème.

[1.1]Chrysanthème, Chrysanthemum (Composées). — Le Chrysanthème frutescent, Comtesse de Chambord, vigoureux et à fleur blanche, peut recevoir la greffe du Chrysanthème Étoile d’or, variété plus délicate, à fleur jaune.

Le Chrysanthème de l’Inde, herbacé et vivace, riche par ses coloris variés, fournira des plantes multicolores par la greffe. L’opération se pratique de mars en mai, sous verre dans la serre, et en mai, sous cloche à l’air libre ; le greffon est un jeune rameau herbacé, ses feuilles sont conservées ou coupées sur limbe ; ligature au raphia.

Un de nos greffeurs, Louis Asselin, a réussi ces deux manières qui, d’ailleurs, sont pratiquées au Japon, ainsi que nous l’a confirmé Hayato Foukouba, directeur des jardins du Mikado, lors de son voyage en France, en 1889 :

En touffe ; chaque rameau est coupé à 0m,10 et greffé en demi-fente (fig. 187) ou à l’anglaise (fig. 80 et 81) ;

En pyramide ; une tige unique (B, fig. 184 provenant du bouturage d’hiver recevra, sur le corps, plusieurs greffons (A) préparés et insérés par le procédé sous écorce (fig. 48). La tige à écorce lisse (Elaine, Hanoi, Eva, Joseph Rozain, Maiden’s Blush, Madame Féral) a été pincée au sommet, huit jours avant le greffage.

Imitant les Japonais, les Anglais réunissent sur la même tige quelques variétés présentant une analogie de port et d’époque de floraison. Ils opèrent dans la serre à vigne et entourent la greffe de sphagnum pendant l’étouffage.

Les soins généraux sont d’abord l’étouffée sous verre, l’aération aussitôt la reprise assurée, puis le palissage de chaque greffe, l’ébourgeonnage du tronc et l’édrageonnage de la souche.

[1.2]Coleus (Labiées). — Le greffage du Coleus permet de grouper des feuillages variés sur la même plante ; le sujet serait une variété à tige forte et vigoureuse, à feuillage plutôt unicolore.

Greffer en demi-fente (fig. 87) ou de côté (fig. 65), au printemps ; ligaturer au raphia ; étouffer aussitôt l’opération finie.

[1.3]Croton, Codiæum (Euphorbiacées). — Ici encore, la greffe est un moyen de varier les feuillages sur la même plante.

Opérer en avril-mai, en demi-fente (fig. 187) ou en placage (fig. 118), et porter la plante sous cloche, dans une couche de tannée à + 20°.

On a essayé de même la greffe par approche au printemps.

[1.4]Dahlia (Composées). — Depuis les essais de Thomas Barkes, en 1821, répétés en France par Lelieur et David, à Saint-Cloud, le Dahlia se multiplie par le séparage des touffes (fig. 185) mises en végétation sur couche, par le bouturage des jeunes pousses, par le greffage. On peut greffer (fig. 186) sur tubercule (A) un bourgeon (B) provenant de la plante à reproduire, la souche ayant été forcée dès le mois de février.

Le tubercule choisi est de moyenne grosseur ; la tête étant coupée, on le fend pour y insérer le greffon, jeune pousse de 0m,05 à 0m,15 de longueur (B) portant une ou deux paires de feuilles ; il est avivé de chaque côté à la base. Un œil (C) ménagé au dos du biseau permettra d’assurer la propagation de la plante l’année suivante. Sans cette précaution, le Dahlia greffé ne saurait être conservé au delà d’une saison.

Une fente de biais au tubercule pour recevoir le greffon a toute chance de succès.

Aussitôt ligaturée au raphia, la greffe logée dans un pot sera placée sous cloche à chaud, sur la bâche vitrée de la serre à multiplication.

[fig185][fig186]

Baltet - L'art de greffer - fig185.jpg
Fig. 185. — Souche de Dahlia. Fig. 186. — Greffage du Dahlia.

Veiller aux ravages des insectes, des colimaçons ; bassiner le matin et éviter la pourriture. Trois semaines après, la reprise est assurée et la végétation commence. On aère progressivement. La plante est mise en pot de 0m,09 à 0m,12 ; on la place sur couche tiède ; plus tard, on la rempotera dans des pots de 0m,14.

Chauvière, Dufoy, Lequin, etc., procédaient ainsi pour envoyer au marché, dès le 15 mai, des Dahlias fleuris. Toute plante naine et à fleur blanche est, en cette saison, d’une vente assurée.

Il paraît que le Dahlia imperialis, greffé, peut fleurir sous le climat de Paris.

[1.5]Érythrine (Papilionacées). — Sur l’Érythrine crête de coq, Er. crista galli, les variétés à rameaux étalés et à belle floraison comme Madame Bellanger, Monsieur Barillet, deviennent exubérantes en floraison et trapues en végétation. Greffer en demi-fente (fig. 114), sous verre.

[1.6]Fuchsia (Onagrariées). — Le bouturage facile du Fuchsia n’ôte rien à l’intérêt qui s’attache à son greffage.

Grâce à cette opération, on obtient des Fuchsias à haute tige comme des Rosiers ou des Orangers. En 1869, M. Harms exhibait de ces plantes à Hambourg et nous expliquait sa méthode. La tige est une variété très vigoureuse, comme Der Wucherer, qui garde sa sève longtemps, sans être ni cassante ni fluette, et ses racines restent bien « mottées ». Bouturé de bonne heure et poussé à l’engrais liquide, il peut, à l’automne suivant, recevoir sur tige des greffons de variétés à végétation courte, buissonnante ou retombante. Ici, les floraisons précoces sont recherchées par l’amateur, et la série du Fuchsia fulgens dégage des grappes florales de son épais feuillage. La variété fulgens Dark fait valoir, au greffage, ses abondantes corolles longues et tubulées et se présente ainsi sous un aspect qui lui est plus favorable.

Moins élancées sont les tiges des Fuchsias Général Lapasset et Marquis of Bristol, également propres au rôle de sujet.

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Fig. 187. — Greffage du Fuchsia.
À Passy-Paris, le fleuriste Paintèche nous a montré des types porte-greffe qu’il a trouvés sur le marché et qu’il utilise ainsi, comme il utilise Pauline, Lamennais, etc. Avec le système en coulée (fig. 184), à l’herbacé, il groupe plusieurs sortes sur la même plante.

Par le greffage rez-terre, l’horticulteur nancéien Victor Lemoine a sauvé des Fuchsias malades ou brisés ; il a pu également devancer la mise au commerce de nouveautés inédites et forcer la floraison du Fuchsia spectabilis, enté sur le F. syringæflora.

Un amateur a réussi le greffage du Fuchsia gracilis et autres à calice rouge sur la tige du Fuchsia corallina.

La greffe habituelle est la demi-fente sur le sujet (A, fig. 187), entre deux feuilles (i, i), ou à l’aisselle, en fente de côté, sur un sujet bien racine. Opérer sur parties herbacées, le greffon (B) ayant les feuilles (e, e) de la base tronquées ; ligaturer et emmousser. Placer les plantes dans une serre plutôt humide et bien fermée ; donner des seringages fréquents et veiller aux ligatures.

[1.7]Héliotrope, Heliotropium (Borraginées). — Les tiges d’Héliotropes se font avec les variétés vigoureuses : Triomphe de Liège, Ornement des Jardins ; en tête, on leur insérera d’autres sortes par la greffe en demi-fente. Opérer dans une serre un peu humide ; aérer quinze jours après. [fig188]
Fig. 188. — Greffage de l’Œillet.

[1.8]Œillet, Dianthus (Caryophyllées). — En dehors du greffage de variétés distinctes sur une touffe de l’œillet des fleuristes, on multiplie cette jolie plante par le marcottage et le bouturage, quelquefois par le greffage.

Le sujet est un jeune plant, bouture ou semis ; le greffon, jeune pousse coupée au-dessus d’un nœud, est muni de ses feuilles, celles de la base étant tronquées à moitié ; le biseau est double et laisse le nœud intact. L’assemblage se fait par la greffe de côté (fig. 66), en février-mars.

Le rhizome de Saponaire (Saponaria officinalis) constitue un sujet pour les variétés vigoureuses ; un tronçon (A, fig. 188) âgé de deux ou trois ans, long de 0m,05, suffit ; les petits chevelus y sont conservés et les yeux détruits. Le greffon plus ferme au printemps ou à l’automne est à peu près herbacé en été. Si le biseau peut conserver un œil, son affranchissement en sera la conséquence. L’insertion se fait en face d’un bourgeon d’appel (a) par la demi-fente, et l’on y introduit le greffon (B). Après ligature avec un gros fil, la plante est placée dans le sable fin, sous cloche, à froid. Éviter trop d’humidité.

Par cette méthode, préconisée par Lachaume, un spécialiste, Brot-Delahaye, a rendu l’œillet Souvenir de la Malmaison trapu et florifère. Le greffage dit d’automne, soit du 15 août au 15 septembre, est fait sous châssis, avec des tronçons de racine conservés dans le terreau ou la tannée, ainsi que procédait Loisel avant 1830.

[1.9]Pelargonium (Géraniacées). — À Cherbourg, à Lyon, à Nancy, à Hambourg, et dans la banlieue de Paris ou de Versailles, nous avons vu quelques exemples, seulement, de greffage du Pélargonium, bien que Louis Thibaut, Uterhart, Méline l’eussent pratiqué de 1835 à 1840.

Le but est de multiplier certaines variétés délicates, de rapprocher plusieurs formes ou divers coloris sur la même plante, et d’y grouper des types différents.

Dès 1849, Victor Lemoine greffait les Pelargonium Anaïs Chauvière et Queen Victoria de la section dite « fantaisie » sur l’espèce « à grandes fleurs ». Le bouturage en était difficile par suite de la végétation « tuée » par la floribondité ; peu ou point de rameaux.

Avec le concours du Pélargonium zonale à fleur double, Gloire de Nancy, on peut élever sur tige, soit un P. zonale nain comme le Souvenir de Carpeaux, soit un P. à feuille de lierre Madame Crousse ou autre variété non moins élégante, soit un type à feuille panachée, comme Gyselinck en exhibait à Gand, en 1888.

L’époque du greffage est au printemps.

Les parties à juxtaposer seront à l’état herbacé, et cependant assez fermes pour faciliter la taille en coin du greffon et l’incision du sujet ; leur rapprochement est en placage à l’anglaise (fig. 56) ou en demi-fente (fig. 187).

Une serre demi-fermée vaut mieux qu’une serre humide ; les arrosages y seront modérés.

[1.10]Pétunia (Solanées). — Le Pétunia réussit sur tige de Tabac glauque, Nicotiana glauca. Nous en avons vu un groupe curieux chez Aimé Champin, dans la Drôme.

L’opération, à demi-fente (fig. 187), se pratique sous verre, en mai. Éviter l’excès d’humidité.

[1.11]Rose trémière, Althæa rosea (Malvacées). — Dans les pays froids, on greffe la Rose trémière, particulièrement les variétés à fleur pleine ou qui mûrissent mal leurs graines. La greffe reproduit les caractères floraux ; la plante devient plus ramifiée, plus hâtive et plus abondante en floraison.

L’opération se fait de juillet en septembre, sous cloche, dans une serre chauffée à + 15°. La jeune plante est d’abord mise en godet et enterrée à moitié du greffon.

Le sujet est un fragment de racine (fig. 20) d’espèce rustique, long de 0m,05 ; le greffon, un jet de souche portant quelques feuilles. La taille du biseau et l’assemblage des deux parties ont quelque analogie avec ce que nous avons dit au Dahlia (p. 467).

Les Anglais ont adopté la demi-fente (fig. 186) et le placage ; parfois, on greffe sur semis de la Rose trémière « noire » ou des teinturiers.

La greffe étant soudée et en végétation, on la place sous châssis pour l’hivernage ; la plantation au jardin se fait au printemps suivant.

Vers 1840, Bacot, à la Villette, greffait la Rose trémière sur racine de Guimauve (Althæa officinalis), à chaud et sous cloche, à l’étouffée.

[1.12]Tacsonia (Passiflorées). — Nous pourrions citer encore plusieurs végétaux qui se prêtent au greffage en serre ; tels sont les Acokanthera (A. spectabilis sur A. Thunbergii), Allamanda. Bouvardia, Chrysophyllum, Combretum, Hibiscus, Ipomea, Ixora, Pavetta, Phytolacca, Strychnos, Verbena (sur Lantana) etc. ; nous dirons seulement un mot du Tacsonia, à propos d’une expérience faite, à Nancy, dans les serres de Victor Lemoine et fils.

Un Tacsonia Buchanani greffé en placage sur Passiflore quadrangulaire à feuille panachée, devint panaché lui-même ; ses rameaux greffés ensuite sur de nouveaux sujets de Passiflore accentuèrent encore leur panachure. La même opération fut recommencée à trois reprises, et la sous-variété panachée fut définitivement fixée.

XIII. — Greffage des végétaux charnus

Les végétaux à tissus charnus ou succulents dits « plantes grasses » ne comprendront ici que la Famille des Cactées. De serre, sous le climat de Paris, ces plantes vivent en pleine terre et à l’air libre dans la région méridionale de la France, en Algérie et aux Colonies.

Le greffage des Cactées est en quelque sorte une juxtaposition cellulaire interne ; et si l’on admet un ternie de comparaison, nous dirons que la greffe des plantes grasses n’est pas un mariage, mais bien un collage ou un soudage de parties charnues, plus ou moins succulentes.

Cependant les Cactées greffées vivent assez longtemps, en modifiant leurs formes naturelles et leurs conditions d’existence ou de floraison, de quoi les rendre intéressantes.

Les horticulteurs spécialistes ont adopté le greffage pour étudier et propager les nouvelles