L’Art de greffer/Mise à fruit des végétaux par la greffe

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G. Masson Éditeur (p. 388-400).

IX. — Mise à fruit des végétaux par la greffe

Par sa propre influence, le greffage excite la floraison et la fructification des végétaux.

Nous examinerons les circonstances où la pratique horticole peut en tirer parti.

[1]

rôle du bourrelet de la greffe dans la floraison
et dans la fructification

Le bourrelet de la greffe, placé à la jonction des deux parties soudées, forme point d’arrêt et tamise pour ainsi dire le courant séveux. Il paraît démontré que sa présence ralentit les arrivages, sur les branches, de la sève brute des racines en y accumulant, au contraire, la sève élaborée par l’action respiratoire des organes aériens ; le liber devient plus riche en carbone et les bourgeons portent dans leurs flancs de sérieux éléments de fécondité.

Donc, à conditions égales, un arbre greffé sera plus disposé à fleurir et à fructifier qu’un sujet de la même espèce, franc de pied.

Il est certain que sans le greffage on ne pourrait réunir, dans un même sol, toutes les variétés de Poirier, de Pommier, de Prunier, de Cerisier, de Pêcher, d’Abricotier ou d’Oranger.

En supposant que ces mêmes variétés puissent se reproduire par semis, par bouture, par marcotte ou drageon, ne voyons-nous pas dans le vignoble, à l’appui de notre thèse, depuis que l’affranchissement du greffon est évité, ne voyons-nous pas, grâce au greffage, prospérer et fructifier certains cépages étrangers qui, jusque-là francs de pied, s’y étaient refusés ?

Si du jardin fruitier nous pénétrons dans le parterre, nous pouvons rencontrer toutes les variétés de Rosier, de Lilas, de Clématite, d’Azalée, de Camellia, de Rhododendron, aux formes multiples, vigoureuses et couvertes de fleurs, ayant le bourrelet de la greffe au pied, alors que le bouturage et le semis seraient impuissants à nous procurer ces délices ! Or, la floraison, n’est-ce pas le prélude de la fructification ?

Ne serait-ce pas l’occasion de signaler ici un fait assez rare du greffage réitéré ? Il s’agit du Rhododendron javanais.

Ainsi que nous l’avons dit p. 354, le Rh. Princess royal, à fleur rose, de cette série, issu de la fécondation du Rh. jasminiflorum blanc, avec le Rh. javanicum jaune, supporte mieux que tout autre le greffage de ses congénères. En 1884, chez Veitch à Chelsea, le Rh. javanicum greffé sur Princess royal se développe avec énergie ; immédiatement le chef de culture, Georges Schneider, cueille un greffon à ce nouvel arbuste et le porte sur un autre Princess royal.

spécimens de la coupe du bourrelet de la greffe.

[fig129][fig130][fig131]

Baltet - L'art de greffer - fig129.jpg
Fig. 129. — Pommier
sur pommier.
Fig. 130. — Poirier
sur cognassier.
Fig. 131. — Cerisier
sur Mahaleb.

Qu’arriva-t-il ? La première plante toujours vigoureuse devint multiflore, et ses corolles plus larges, mieux étoffées et d’une nuance plus foncée que sur l’arbuste premier étalon. À son tour, la seconde plante devint une « merveille » de végétation et de floribondité. La fleur, plus riche encore dans son ampleur et dans son coloris, passait du jaune à l’orange saumoné.

Faut-il rapprocher cet incident de greffage de nos observations relatives, à l’Abutilon, p. 206, et chercher le rôle du bourrelet de de la greffe ?

Nous donnons ici la coupe de différents bourrelets de greffe montrant la structure intérieure des deux parties à leur point de rencontre.

La fig. 129 reproduit la greffe du Pommier (A) sur son propre sauvageon (B) ; la fig. 130, d’un Poirier (C) sur Cognassier (D) ; la fig. 131, le rapprochement du Cerisier (E) avec le Mahaleb (F).

[2]

amélioration du fruit d’un arbre greffé sur lui-même ou par surgreffage.

Le rôle du bourrelet de la greffe que nous venons d’esquisser est quelquefois insuffisant lorsque, par exemple, l’arbre produit des fruits tavelés d’une façon anormale.

Il convient alors de regreffer l’arbre sur lui-même, c’est-à-dire que des greffons de la même sorte, sains d’origine, seront insérés sur les branches de l’arbre et même sur la tige principale, à la condition qu’il y ait une distance suffisante avec le bourrelet primitif.

En 1656, une de nos célébrités, Claude Mollet recommandait la greffe sur greffe, par exemple le greffage du Poirier Bon-Chrétien sur Catillac, pour « hâter la fructification, augmenter le volume des fruits et les rendre plus suaves ». Le raffinement de la saveur n’était certes pas emprunté à la poire de Catillac, mais le Théâtre d’Agriculture reconnaissait ainsi l’influence du bourrelet de la greffe.

[fig132]


Fig. 132. — Branche d’Abricotier surgreffée en pêcher.

Faut-il rappeler encore les beaux espaliers de Doyenné d’hiver et de Beurré d’Hardenpont au potager de Versailles, greffés sur Cognassier par l’intermédiaire du Poirier de Curé (fig. 121) ?

Un amateur distingué de Marseille, M. Paul Giraud, surgreffe sur eux-mêmes ses arbres fruitiers vigoureux afin d’en hâter la mise à fruits. Il a obtenu la fertilité du branchage, la grosseur et la qualité du fruit avec les pêches précoces Amsden, Alexander, Rouge de mai, et similaires, qu’il avait inoculées sur des rameaux gourmands d’Abricotier (fig. 132), l’arbre étant déjà enté sur Prunier. En 1768, l’agronome Duhamel du Monceau recommandait cette opération.

Et sous le verre, le vigoureux Buckland swetwater ne devient-il pas fertile, greffé sur le Frankenthal ?

N’avons-nous pas remarqué, dans le Bordelais, des ceps de Cabernet greffés hors terre, non affranchis, exempts de coulure au milieu de plants de la même sorte francs de pied, atteints de cette atrophie du raisin ?

C’est l’occasion de rappeler le mot de Hardy père : « Greffez le Chasselas Gros-Coulard, serait-ce sur lui-même, et vous combattrez la coulure ! »

Nous constaterons, au chapitre XI (p. 429) l’amélioration de la qualité du vin des vignes greffées, même sur cépage au goût foxé.

[3]

fructification, par la greffe, des arbres stériles ou peu productifs

D’après la logique stricte du règne végétal, les arbres stériles sont ceux qui ne peuvent se féconder eux-mêmes, par suite de la séparation des sexes ; tels sont les végétaux dioïques, comme l’Aucuba, l’Idésia, le Pistachier, le Maclure, le Caroubier, le Cannellier, le Gingko et divers Conifères.

[fig133]


Fig. 133. — Aucuba femelle, fructifiant après la fécondation des rameaux du type mâle, greffés sur la plante.

Le greffage permet d’inoculer une branche mâle sur un arbre femelle ; au moment de la floraison, elle le fécondera, lui et ses voisins du même genre. Le greffage contraire, rameaux apportant l’élément pistillé sur le sujet mâle se pratiquera de même ; le résultat fructifiant sera semblable si l’on a conservé suffisamment de la partie staminée.

On peut ainsi transformer le sexe ou le produit d’un branchage ou d’un arbre dioïque.

Nous représentons ici un Aucuba femelle (F, fig. 133), sur lequel on a greffé le rameau (M) du type mâle, soit par le procédé dans l’aubier M’ sur F’, soit par la greffe en tête M" sur F". Il en est résulté une fécondation naturelle suivie de la fructification de l’arbuste.

Il est encore une amélioration que le greffage peut amener sur les arbres qui réunissent étamines et pistils dans la même fleur, et qui n’en sont pas moins sujets à la coulure, par suite d’un vice de l’organe mâle ; il suffirait d’y greffer une branche de variété staminifère et prolifique, mais épanouissant ses fleurs à la même époque que les premiers.

[4]

transport, par la greffe, des éléments fructifères d’un arbre sur un autre

Enfin, il est possible de transporter les éléments fructifères d’un arbre trop chargé sur un sujet moins favorisé, quand même celui-ci serait d’une autre variété ; c’est au moyen de la greffe de boutons à fruits.

Si l’arbre ainsi travaillé commence à produire des fruits qui ne sont pas les siens, il ne tarde pas à modifier ses allures indépendantes et à rentrer dans la loi commune qui veut que tout arbre fruitier donne des fruits.

Voici comment on pratique cette greffe qui rentre, dans le groupe 1er du greffage par rameau : Greffe de côté sous écorce (page 98).

[4.1] Greffe de boutons à fruits. — La bonne saison de la « greffe à fruit », ainsi qu’elle est appelée vulgairement, est en août, quelquefois en juillet, rarement en septembre. Greffé trop tôt, le bourgeon pousse et s’annule ; trop tard, il ne peut plus se souder et meurt complètement.

Les greffons sont choisis sur les arbres chargés de dards, de lambourdes, de boutons fructifères, et qui doivent en être déchargés par la taille. On les détache de l’étalon au moment de s’en servir ; on a soin de couper leurs feuilles aussitôt et de tenir le greffon au frais dans un vase rempli d’eau ou garni de mousse humide.

Un greffeur habile sait les utiliser par des procédés différents. La figure 134 montre deux greffons préparés. Les biseaux (E, G) sont taillés sur le dos et à la base du greffon. Le sujet (F) a été incisé en T et, sous les écorces soulevées, le greffon (D) a été inséré. Parfois, on est obligé d’entamer l’écorce à la tête du T pour faciliter le glissement du greffon.

La solidité du greffon sera mieux assurée avec le greffage sous écorce à l’anglaise (fig. 49).

Un greffon allongé n’est pas à rejeter ; il suffira que le biseau occupe une plus grande étendue, soit environ la moitié de la longueur totale de la greffe ; de cette façon, quelque bouton fruitier placé sur le dos du greffon pourra se trouver enchâssé dans l’incision du sujet.

[fig134][fig135]

Baltet - L'art de greffer - fig134-135.jpg
Fig. 134. — Greffe de brindille fruitière (Poirier). Fig. 135. — Greffe de
lambourde.

Souvent le greffon est un rameau excessivement court ou un simple bouton à fruit (fig. 135) ; il sera utilisé comme écusson boisé ou petit rameau avec embase (Voir fig. 50, p. 104).

On le lèvera avec une plaque d’écorce et d’aubier (B) longue de 0m,03 à 0m,06. On se gardera bien de lui retirer la moindre esquille ligneuse au revers de l’embase ; il suffira d’en polir la surface pour assurer son adhérence, puis on l’inoculera (C) sur le sujet (A), par une incision formant T (fig. 92, p. 170) ou + (fig. 93).

La ligature doit être strictement serrée partout ; on couvrira les joints avec de la boue, du mastic ou une feuille d’arbre. La ligature sera conservée jusqu’au commencement de l’été suivant, alors que le nouage du fruit est assuré.

[fig136]


Fig. 136. — Greffe de dard fructifère, en couronne.

Si l’on a quelques lambourdes ou dards fructifères à greffer, quand la sève n’est plus assez abondante, on emploiera la greffe en fente d’automne, ou en couronne (fig. 136), au printemps.

Le Poirier est l’arbre qui se prête le mieux à cette opération. Les variétés très fertiles et à gros fruit, telles que Marguerite Marillat, Williams, Favorite de Clapp, Docteur Jules Guyot, Colmar d’Arenberg, Duchesse d’Angoulême, Beurré Clairgeau, Beurré Baltet père, Charles-Ernest, Passe-Crassane, etc., donnent ainsi de belles productions. Les poires Doyenné d’hiver et de Saint-Germain y sont parfois aussi saines qu’en espalier.

[fig137]


Fig. 137. — Produit de la greffe de boutons à fruits
(Poire Belle Angevine).

Le bouton à fruit conserve pendant quelque temps encore ses dispositions fructifères. La figure 137 montre le résultat d’une greffe âgée de dix ans, portant fruit chaque année. Nous avons reconnu cet avantage depuis 1850, date de la pratique de la greffe à fruits dans nos écoles fruitières. Nous en devons la connaissance à Gabriel Luizet, horticulteur à Écully ; il en a été le vulgarisateur, bien qu’elle eût été trouvée antérieurement et dédiée à la famille Girardin, de Montreuil, aux portes de Paris.

M. Fr. Burvenich, arboriculteur à Gand, a inoculé ainsi le fruit du Poirier sur l’Aubépine parasol, sur le Poirier à feuille de saule, et sur une haie de Cognassiers. Nous avons fait prendre de même le Sorbier et l’Alisier sur le Poirier.

Le Pêcher a des bourgeons renflés, disposés à fleurir et à fructifier, que l’on peut utiliser par le procédé de l’écussonnage ordinaire ou boisé appliqué sur des scions vigoureux. Mais quand ces yeux sont placés au sommet de petites brindilles trapues, dites bouquets de mai, la levée de l’œil est difficile ; alors on a recours à la greffe par rameau sous écorce (fig. 48), en ayant le soin d’allonger le biseau pour qu’il soit terminé par une lamelle l’écorce. L’œil terminal est rigoureusement conservé. L’incision en T du sujet est basée sur la longueur du biseau du greffon à insérer ; le rameau greffé est de l’année courante.

Ligaturer, garantir du soleil par une feuille d’arbre ; enlever cette feuille avant l’hiver et retirer la ligature aussitôt les fruits noués.