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L’Art de séduire les hommes, suivi de L’Amour et les poisons/L’Art de séduire les hommes/30

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MANIÈRE DE DISTINGUER
UNE
FEMME DU MONDE D’UNE DEMI-MONDAINE

Il faut être très civilisé pour reconnaître une femme du monde d’une demi-mondaine.

Un vin fabriqué, quel que soit l’art avec lequel on le fabrique, ne possède jamais la chaleur, le bouquet d’un véritable vin de cru.

Quand une femme a cette chaleur, ce bouquet, cette essence propre qui dénote des premiers soins, une éducation, une finesse de la sensibilité, quelle que soit sa vie, elle demeurera une femme du monde et un homme délicat ne s’y trompera pas.

Une femme du monde, par exemple, peut jurer grossièrement sans choquer. Elle le fera avec une pointe d’exagération qui permettra de discerner que ce n’est point là son élément de conversation.

Si elle va dans les lieux de plaisir vulgaires, il y aura entre elle et les choses où elle se trouvera une désharmonie qui fera mieux ressortir sa personnalité.

Dans la volupté il y aura une spontanéité qui fera que ni les mots, ni les poses, ni les excès n’auront un caractère professionnel.

Une femme du monde — et la chose arrive — peut se donner à un homme la première fois qu’elle le voit, sans se rabaisser le moins du monde. Peut-être cet acte sera-t-il d’une prostituée, mais certainement l’atmosphère qui l’enveloppera décèlera la femme du monde.

Pour les esprits vulgaires la toilette est en général un critérium. Une élégance recherchée, une coquetterie originale, un grand chapeau font présumer immédiatement de celle qui les porte qu’elle est une demi-mondaine. Classification barbare ! Cette stupidité de l’opinion publique peut inciter des femmes d’un naturel timide à restreindre leur effort vers la beauté.

La vérité serait une étude attentive de la toilette. Quelle qu’elle soit, la demi-mondaine ne peut s’empêcher de se trahir par une pointe de mauvais goût. Que ce soit par un excès de faste ou par un excès de simplicité, par des bijoux trop voyants ou trop nombreux, par des cheveux trop teints ou des bas trop ajourés, un je ne sais quoi emblématique crie la qualité de la femme.

J’ai été à Luchon, dans le même hôtel qu’un nègre richissime qui avait la monomanie de l’élégance. La beauté et la qualité de ses bottines étaient célèbres. Il ne mettait rien qui ne vînt de Londres. La plus grande partie de son temps était employée à sa toilette. Je ne l’ai vu que deux fois. La première, j’ai remarqué un nœud de cravate blanche tout fait. La seconde fois, avec un impeccable habit, il avait, au casino, le soir, une canne à bout ferré. Comment une telle aberration était-elle possible chez quelqu’un qui ne pensait qu’à cela ? La seule réponse est qu’il était nègre et qu’il y a des détails qui ne s’apprennent pas. C’est une question de race.