L’Astrée/première partie/Le Deuxiesme Livre

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Simon Rigaud (Première partiep. 32-72).


LE DEUXIESME
LIVRE DE LA
première partie d'Astrée


Cependant que ces choses se passoient de ceste sorte entre ces bergers et bergeres, Celadon receut des trois belles nymphes, dans le Palais d’Isoure, tous les meilleurs allegements qui leur furent possibles ; mais le travail, que l’eau luy avoit donné, avoit esté si grand, que quelque remede qu’elles luy fissent, il ne peut ouvrir les yeux, ny donner autre signe de vie que par le battement du coeur, passant ainsi le reste du jour, et une bonne partie de la nuict, avant qu’il revint à soy. Et lors quil ouvrit les yeux, ce ne fut pas avec peu d’estonnement de se trouver où il estoit advenu sur le bord de Lignon, et comme le desespoir l’avoit fait sauter dans l’eau : mais il ne sçavoit comme il estoit venu en ce lieu, et apres estre demeuré quelque temps confus en ceste pensée, il se demandoit s’il estoit vif ou mort. Si je vis, disoit-il, comment est-il possible que la cruauté d’Astrée ne me face mourir ? Et si je suis mort, qu’est- ce, ô Amour, que tu viens chercher entre ces tenebres ? ne te contentes-tu point d’avoir eu ma vie ? ou bien veux-tu dans mes cendres r’allumer encores tes anciennes flammes ? Et parce que le cuisant soucy, qu’Astrée lui avoit laissé, ne l’ayant point abandonné, appelloit toujours à luy toutes ses pensées, continua : Et vous, trop cruel souvenir de mon bon-heur passé, pourquoy me representez-vous le deplaisir qu’elle eust eu autrefois de ma perte, afin de rengreger mon mal veritable, par le sien imaginé, au lieu que pour m’alleger vous devriez plustost me dire le contentement qu’elle en a, pour la haine qu’elle me porte ?

Avec mille semblables imaginations, ce pauvre berger se r’endormit d’un si long sommeil, que les nymphes eurent loisir de venir voir comme il se portoit, et le trouvant endormy, elles ouvrirent doucement les fenestres, et les rideaux, et s’assirent autour de luy pour mieux le contempler. Galathée apres l’avoir quelque temps consideré, fut la premiere qui dit d’une voix basse, pour ne l’esveiller : Que ce berger est changé de ce qu’il estoit hier, et comme la vive couleur du visage lui est revenue en peu de temps  ! Quant à moi, je ne plains point la peine du voyage, puisque nous lui avons sauvé la vie ; car, à ce que vous dites, ma mignonne (dit-elle, s’adressant à Silvie) il est des principaux de cette contrée. – Madame, respondit la nymphe, il est tres-certain, car son pere est Alcippe, et sa mere Amarillis. – Comment, dit-elle, cet Alcippe de qui j’ay tant ouy parler, et qui pour sauver son amy, força à Usson les prisons des Visigots ? – C’est celui-là mesme, dit Silvie. Je le vis il y a cinq ou six mois à une feste que l’on chommoit en ces hameaux, qui sont le long des rives de Lignon, et parce que sur tous les autres Alcipe me sembla digne d’estre regardé, je tins sur lui longuement les yeux ; car l’authorité de sa barbe chenue, et de sa venerable vieillesse le font honorer et respecter de chacun. Mais quant à Celadon, il me souvient que de tous les jeunes bergers, il n’y eut que luy et Silvandre qui m’osassent approcher. Par Silvandre, je sceu qui estoit Celadon, et par Celadon qui estoit Silvandre ; car l’un et l’eutre avoit en ses façons et en ses discours quelque chose de plus genereux que le nom de berger ne porte.

Cependant que Silvie parloit, Amour, pour se mocquer des finesses de Climante et de Polemas, qui estoient cause que Galathée s’estoit trouvée le jour auparavant sur le lieu où elle avoit pris Celadon, commençoit de faire ressentir à la nymphe les effects d’une nouvelle amour ; car tant que Silvie parla, Galathée eut tousjours les yeux sur le berger, et les louanges qu’elle luy donnoit, furent cause qu’en mesme temps sa beauté et sa vertu, l’une par la veue, et l’autre par l’ouye, firent un mesme coup dans son ame. Et cela d’autant plus aisément qu’elle s’y trouva préparée par la tromperie de Climate, qui feignant le devin, luy avoit predit, que celuy qu’elle rencontreroit, où elle trouva Cealdon, devoit estre son mary, si elle ne vouloit estre la plus malheureuse personne du monde, ayant auparavant fait dessein que Polemas, comme par mesgarde, s’y en iroit à l’heure qu’il luy avoit dite, afin que deceue par ceste ruse, elle print volonté de l’espouser, ce qu’autrement ne luy pouvoit permettre l’affection qu’elle portoit à Lindamor. Mais la fortune, et l’Amour, qui se mocquent de la prudence, y firent trouver Celadon par le hazard que je vous ay raconté, si bien que Galathée voulant en toute sorte aimer ce berger, s’alloit à dessein representant toutes choses en luy beaucoup plus aymables. Et voyant qu’il ne s’esveilloit point, pour le laisser reposer à son aise, elle sortit le plus doucement qu’elle peut, et s’en alla entretenir ses nouvelles pensées.

Il y avoit pres de sa chambre un escalier desrobé, qui descendoit en une gallerie bassse, par où avec un pontlevis on entroit dans le jardin agené de toutes les raretez, que le lieu pouvoit permettre, fut en fontaines et en parterres, fut en allées et en ombrages, n’y ayant rien esté oblié de tout ce que l’artifice y pouvoit adjouster. Au sortir de ce lieu on entroit dans un grand bois de diverses sortes d’arbres, dont un quarré estit de coudriers, qui tous ensemble faisoient un si gracieux dedale, qu’encore que les chemins par leurs divers desturs se perdissent confusement l’un dans l’autre, si ne laissoient-ils pour leurs ombrages d’estre fort agreables. Assez pres de là dans un autre quarré, estoit la fotaine de la Verité d’amour, source à la verité merveilleuse ; car, par force des enchantemens l’amant qui s’y regardoit, voyoit celle qu’il aimoit, que s’il estoit aymé d'elle, il s’y voyoit auprès, que si de fortune elle en aimoit un autre, l’autre y estoit representé et non pas luy, et parce qu’elle descouvroit les tromperies des amants, on la nomma la Verité d’amour. A l’autre des quarrez estoit la caverne de Damon, et de Fortune, et au dernier, l’antre de la vieille Mandrague, plein de tant de raretez, et de tant de sortileges, que d’heure à autre, il y arrivoit tousjours quelque chose de nouveau ; outre que par tout le reste du bois, il y avoit plusieurs autres diverses grottes, si bien contrefaites au naturel, que l’oeil trompoit bien souvent le jugement.

Or ce fut dans ce jardin, que la nymphe se vint promener attendant le réveil du berger. Et parce que ses nouveaux desirs ne pouvoient lui permettre de s’en taire, elle feignit d’avoir oublié quelque chose qu’elle commanda à Silvie d’aller querir, d’autant qu’elle se fioit moins en elle pour sa jeunesse, qu’en Leonide, qui avoit un age plus meur, quoy que ces deux nymphes fussent ses plus secrettes confidentes. Et se voyant seule avec Leonide, elle lui dit : Que vous en semble, Leonide ? Ce druide n’a-t-il pas une grande cognoissance des choses ? Et les dieux ne se communiquent-ils pas bien librement avec luy, puis que ce qui est futur à chacun, lui est mieux cogneu qu’à nous le present ? – Sans mentir, respondit la nymphe, il vous fit bien voir dans le miroir le lieu mesme, où vous avez trouvé ce berger, et vous dit bien le temps aussi, que vous l’y avez renconté ; mais ses paroles estoient si douteuses, que mal-aisément puis-je croire que luy mesme se peust bien entendre. – Et comment dites-vous cela, responit Galathée, puis qu’il me dit paticulierement tout ce que j’y ay trouvé, que je ne saurois à ceste heure en dire plus que luy ? – Si me semble-t’il, respondit Leonide, qu’il vous dit seulement, que vous trouveriez en ce lieu là une chose de valeur inestimable, quoy que par le passé elle eust esté desdaignée. Galathée alors se mocquant d’elle, luy it : Quoy donc, Leonide, vous ne sçavez autre chose ? Il faut que vous entendiez, que particulierement il me dit : Madame, vous avez deux influences bien contraires. L’une la plus infortunée qui soit sus le ciel, l’autre la plus heureuse que l’on puisse desirer, et il depend de votre election de prendre celle que vous voudrez. Et afin que vous ne vous y trompiez, sachez que vous estes et serez servie de plusieurs grands chavaliers, dont les vertus et les merites peuvent bien diversement vous esmouvoir ; mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur amour, et non meritez, ou non point de ce que je vous en diray de la part des grands dieux, je vous predis, que vous serez la plus misérable qui vive. Et afin que vous ne soyez deceue en vostre election, ressouvenez-vous qu'un tel jour vous verrez à Marcilly un chevalier vestu de telle couleur, qui recherche, ou recherchera de vous espousser ; car si vous le permettez, dès icy je plains vostre malheur et ne puis assez vous menacer des incroyables desastres qui vous attendent, et par ainsi je vous conseille de fuir tel homme, que vous devez plustost appeller vostre mal-heur, que vostre amant. Et au contraire regardez bien le lieu qui est representé dans ce miroir, afin que vous le sçachiez retrouver le long des rives de Lignon ; car un tel jour, à telle heure, vous y rencontrerez un homme, en l’amitié duquel le Ciel a mis toute vostre felicité. Si vous faites en sorte qu’il vous ayme, ne croyez point les dieux veritables, si vous pouvez souhaiter plus de contentement que vous en aurez, mais prenez garde que le premier de vous deux qui verra l’autre, sera celuy qui aimera le premier. Vous semble-t-il que ce ne soit pas me parler fort clairement, et mesme que des-ja je ressens veritables les predictions qu’il m’a faictes ; car ayant veu ce berger la premiere, il ne faut point que j’en mente, il me semble recognoistre en moy quelque estincelle de bonne volonté pour luy. – Comment, Madame, luy dit Leonide, voudriez vous bien aymer un berger ? Ne vous ressouvenez vous pas qui vous estes ? – Si fait, Leonide, je m’en ressouviens, dit-elle, mais il faut aussi que vous sçachiez que les bergers sont hommes aussi bien que les druydes, et les chevaliers, et que leur noblesse est aussi grande que celle des autres, estans tous venus d’ancienneté de mesme tige, que l’exercice auquel on s’adonne ne peut pas nous rendre autres que nous ne sommes de nostre naissance ; de sorte que si ce berger est bien né, pourquoy ne le croiray-je aussy digne de moy que tout autre ? – Enfin, Madame, dit-elle, c’est un berger, comme que vous le vueillez desguiser. – En fin, dit Galathée, c’est un honneste homme, comme que vous le puissez qualifier. – Mais Madame, respondit Leonide, vous estes si grande nymphe, Dame apres Amasis de toutes ces belles contrées, aurez-vous le courage si a battu que d’aimer un homme nay du milieu du peuple ? un rustique ? un berger ? un homme de rien ? – M’amie repliqua Galathée, laissons ces injures, et vous ressouvenez qu’Enone se fit bien bergere pour Paris, et que l’ayant perdu, elle le regretta et peura à chaudes larmes. – Madame, (dit Leonide) celuy- là estoit fils de roy, et puis l’erreur d’autruy ne doit vous faire tomber en une semblable faute. – Si c’est faute, respondit-elle, je m’en remets aux dieux, qui me la conseillent par l’oracle de leur druyde ; mais que Celadon ne soit nay d’aussi bon sang que Paris, m’amie, vous n’avez point d’esprit si vous le dites, car ne sont-ils pas veus tous deux d’une mesme origine ? et puis n’avez-vous ouy ce que Silvie a dit de luy et de son pere ? Il faut que vous sçachiez qu’ils ne sont pas bergers, pour n’avoir de quoy vivre autrement, mais pour s’acheter par ceste douce vie, un honneste repos. – Et quoy, Madame, adjousta Leonide, vous oublierez par ainsi l’affection, et les services du gentil Lindamor ? – Je ne voudrois pas, dit Galathée, qu’un oubly fut la recompense de ses services ; mais je ne voudrois pas aussi, que l’amitié que je luy pourrois rendre fust l’entiere ruine de tous mes contentements. – Ah ! Madame, dit Leonide, ressouvenez-vous combien il a esté fidelle. – Ah ! m’amie, dit Galathée, considerez ce que c’est que d’estre eternellement mal- heureuse. – Quant à moy, respondit Leonide, je plie les espaules à ces jugements d’amour, et ne scay que dire, sinon qu’une extreme affection, une entiere fidelité, l’employ de tout un age, et un continuel service, ne se doivent si longuement recevoir, ou receus meritoyent d’estre payez d’autre monnoye que d’un change. Pour Dieu, Madame, considerez combien sont trompeurs ceux qui dient la fortune d’autruy, puis que plus souvent ce ne sont que legeres imaginations que leurs songes leur rapportent, combien menteurs, puisque de cent accidents qu’ils predisent, à peine y en a-t’il un qui advienne ! combien ignorants, puis que se meslant de cognoistre le bon-heur d’autruy, ils ne sçavent trouver le leur propre ! Et ne vueillez pour les fantastiques discours de cet homme rendre si miserable une prsonne, qui est tant à vous ; remettez- vous devant les yeux combien il vous aime, à quels hazards il s’est mis pour vous, quel combat fut celuy de Polemas, et quel desespoir fut lors le sien, quelles douleurs vous luy preparez à cette heure, et quelles morts vous le contraindrez d’inventer pour se deffaire, s’il en a cognoissance.

Galathée, en branlant la teste, luy respondit : Voyez-vous, Leonide, il ne s’agit pas icy de l’election de Lindamor, ou tout mon mal. Les considerations que vous avez sont tres bonnes pour vous, à qui mon mal-heur ne toucheroit que par la compassion ; mais pour moy elles sont trop dangereuses, puis que ce n’est pas pour un jour, mais pour tousjours que ce mal-heur me menace. Si j’estois en vostre place et vous en la mienne, peut-estre vous conseilleroy-je cela mesme que vous me conseillez, mais certes une eternelle infortune m’espouvante. Quant aux mensonges de ces personnes que vous dites, je veux bien croire pour l’amour de vous, que peut-estre il n’adviendra pas, mais peut-estre aussi adviendra-t’il.Et dist-moy, je vous supplie, croiriez vous une personne prudente, qui pour le conentement d’autruy, laisseroit balancer sur un peut-estre tout son bien, ou tout son mal ? Si vous m’aimez, ne me tenez jamais ce discours, ou autrement je croiray, que vous cherissez plus le contentement de Lindamor que le mien. Et quant à luy, ne faites doute qu’il ne s’en console bien par autre moyen que par la mort, car la raison et le temps l’emportent tousjours sur ceste fureur. Et de fait, combien en avez-vous veu de ces tant desesperez pour semblables occasions, qui peu de temps apres ne se soient repentis de leurs desespoirs ?

Ces belles nymphes discouroient ainsi, quand de loin elles virent retourner Silvie, de laquelle pour estre trop jeune, Galathée s’alloit cachant ainsi que j’ai dit. Cela fut cause qu’elle trencha son discours assez court, toutesfois elle ne laissa de dire à Leonide : Si vous m’avez aimée quelquesfois, vous me le ferez paroistre à ceste heure, que non seulement il va de mon contentement, mais de toute ma felicité. Leonide ne luy peut respondre, parce que Silvie s’en trouva si proche qu’elle eust ouy leurs discors. Estant arrivée, Galathée sceut que Celadon estoit esveillé, car de la porte elle l’avoit ouy plaindre et souspirer. Et il estoit vray, d’autant que quelque temps apres qu’elles furent sorties de sa chambre il s’esveilla en sursaut ; et parce que le soleil par les vitres donnoit à plein sur son lict, à l’ouverture de ses yeux, il demeura tellement esblouy, que confus en une clarté si grande, il ne sçavoit où il estoit. Le travail du jour passé l’avoit estourdy, mais à l’heure il ne luy en restoit plus aucune douleur, si bien que se ressouvenant de sa cheute dans Lignon, et de l’opinion qu’il avoit eue peu auparavant d’estre mort, se voyant maintenant dans cette confuse lumiere, il ne sçavoit que juger, sinon qu’Amour l’eust ravy au ciel, pour recompense de sa fidelité. Et ce qui l’abusa d’avantage en ceste opinion, fut que quand sa veue commença de se renforcer, il ne veid autour de luy, que des enrichisseures d’or, et des peintures esclattantes, dont la chambre estoit toute parée, et que son oeil foible encore ne pouvoit recognoistre pour contrefaites.

D’un costé il voyoit Saturne appuyé sur sa faux, avec les cheveux longs, le front ridé, les yeux chaissieux, le nez aquilin, et la bouche degouttante de sang, et pleine encore d’un morceau de ses enfans, dont il en avoit un demy mangé en la main gauche, auquel par l’ouverture qu’il luy avoit fait au costé avec les dents, on voyoit comme panteler les polmons, et trembler le coeur. Veue à la verité pleine de cruauté, car ce petit enfant avoit la teste renversée sur les espaules, les bras penchans par devant, et les jambes eslargies d’un costé et d’autre, toutes rougissantes du sang qui sortoit de la blessure que ce vieillard luy avoit faite, de qui la barbe longue et chenue en maints lieux se voyoit tachée des gouttes de sang qui tomboient du morceau qu’il taschoit d’avaler. Ses bras et jambes nerveuses et crasseuses, estoient en divers endroits couvertes de poil aussi bien que ses cuisses maigres, et descharnées. Dessous ses pieds s’eslevoient de gros morceaux d’ossements, dont les uns blanchissoient de vieillesse, les autres ne commençoient que d’estre descharnez, et d’autres joincts avec un peu de peau et de chair demy gastée, monstroient n’estre que depuis peu mis en ce lieu.

Autour de luy on ne voyoit que des sceptres en pieces, des couronnes rompues, de grands edifices ruinez, et cela de telle sorte, qu’ à peine restiot-il quelque legere ressemblance de ce que ç’avoit esté. Un peu plus loing on voyoit les Coribantes avec leurs cemblables et haut-bois, cacher le petit Jupiter dans une caverne, des dents devoreuses de ce pere. Puis assez pres de là on le voyoit grand, avec un visage enflambé, mais grave, et plein de majesté, les yeux benins, mais redoutables, la couronne sur la teste, en la main gauche le sceptre qu’il appuyoit sur la cuisse, où l’on voyoit encore la cicatrice de la playe qu’il s’estoit faite, quand pour l’imprudence de la nymphe semele, pour sauver le petit Bacchus, il fut contraint de s’ouvrir cest endroit, et de l’y porter jusqu’ à la fin du terme. De l’autre main il avoit le foudre à trois poinctes, qui estoit si bien representé, qu’il sembloit mesme voler des-ja par l’air.

Il avoit les pieds sur un grand monde et pres de luy on voyoit un grand aigle, qui portoit en son bec crochu un foudre, et l’approchoit levant la teste contre luy au plus pres de son genouil. Sur le dos de cét oyseau estoit le petit Ganimede, vestu à la façon des habitants du mont Ida, grasset, potelet, blanc, les cheveux dorez et frisez, qui d'une main caressoit la teste de cet oyseau, et de l’autre taschoit de prendre le foudre de celle de Jupiter, qui du coude, et non point autrement repoussoit nonchalamment ce foible bras.Un peu à costé on voyoit la couppe, et l’esguiere dont ce petit eschanson versoit le nectar à son maistre, si bien representées, que d’autant que ce petit importun s’efforçant d’atteindre à la main de Jupiter, l’avoit touchée d’un pied, il sembloit qu’elle chancelast pour tomber, et que le petit eust expressement tourné la teste pour voir ce qui en adviendroit. De chasque costé des pieds de ce dieu on voit un gran tonneau : à costé droit estoit celuy du bien, et à l’autre celuy du mal, et à l’entour les voeux, les prieres, les sacrifices estoient diversement figurez. Car les sacrifices estoient representez par des fumées entre-meslées de feu, et au dedans les voeux et supplications paroissoient comme legeres idées, et à peine marquées, en sorte que l’oeil les peut bien recognoistre. Ce seroit un trop long discours de raconter toutes ces peintures particulierement : tant y a que le tour de la chambre en estoit tout plein. Mesmes Venus dans sa coque marine entre autres choses regardoit encores la blessure que le Grec luy fit en la guerre Troyenne, et l’on voyoit tout contre le petit Cupidon qui la caressoit, avec la blesseure sur l’espaule, de la lampe de la curieuse Psyché. Et cela si bien representé, que le berger ne le pouvoit discerner pour contrefait.

Et lors qu’il estoit plus avant en ceste pensée, les trois nymphes entrerent dans sa chambre, la beauté et la majesté desquelles le ravirent encor plus en admiration. Mais ce qui luy persuada beaucoup mieux l’opinion qu’il avoit d’estre mort, fut que voyant ces nymphes, il les prit pour les trois Graces ; et mesme voyant entrer avec elles le petit Meril, de qui la hauteur, la jeunesse, la beauté, les cheveux frisez, et la jolie façon , luy firent juger que c’estoit Amour. Et quoy qu’il fut confus en luy mesme, si est-ce que ce courage qu’il eut tousjours plus grand que ne requeroit pas le nom de berger, luy donna l’asseurance, apres les avoir saluées, de demander en quel lieu il estoit. A quoi Galathée respondit : Celadon, vous estes en lieu, où l’on fait dessein de vous guerir entierement. Nous sommes celles qui vous trouvans dans l’eau vous avons porté icy, où vous avez toute puissance. Alors Silvie s’avança : Et quoy  ! Celadon, dit-elle, est-il possible que vous ne me cognoissiés point ? vous ressouvient-il pas de m’avoir veue en vostre hameau ? – Je ne sçay, respondit Celadon, belle nymphe, si l’estat où je suis pourra excuser la foiblesse de ma memoire. – Comment, dit la nymphe, ne vous ressouvenez vous plus que la nymphe Silvie, et deux de ses compagnes allerent voir vos sacrifices et vos jeux, le jour que vous chommiez à la déesse Venus ? L’accident qui vous est arrivé, vous a-t’il fait oublier, qu’apres que vous eustes gagné à la lutte tous vos compagnons, Silvie fut celle qui vous donna pour prix un chapeau de fleurs, qu’incontinent vous mistes sur la teste à la bergere Astrée ? Je ne sçay pas si toutes ces choses sont effacées de vostre memoire, si sçay-je bien que quand vous portastes ma guirlande sur les beaux cheveux d’Astrée, chacun s’en estonna, à cause de l’inimitié qu’il y avoit entre vos deux familles, et particulierement entre Alcippe vostre pere, et Alcé pere d’Astrée. Et lors mesme j’en voulus sçavoir l’occasion, mais on me l’embrouilla de sorte, que je n’en peu sçavoir autre chose, sinon qu’Amarillis ayant esté aymée de ces deux bergers, et qu’entre les rivaux il y a tousjours peu d’amitié, ils vindrent plusieurs fois aux mains, jusques à ce qu’Amarillis eut espousé vostre pere, et qu’alors Alcé, et la sage Hipolyte, que despuis il espousa, espouserent ensemble une si cruelle haine contr’eux qu’elle ne leur permit jamais d’avoir pratique ensemble. Or voyez, Celadon, si je ne vous cognois pas bien, et si je ne vous donne de bonnes enseignes de ce que je dis.

Le berger oyant ces paroles s’alla peu à peu remettant en memoire ce qu’elle disoit, et toutesfois il estoit si estonné, qu’il ne sçavoit luy respondre ; car ne cognoissant Silvie pour nymphe d’Amasis, et à cause de sa vie champestre, n’ayant point de familiarité avec elle, ny avec ses compagnes, il ne pouvoit juger pourquoy ny comment il estoit à ceste heure parmy elles. Enfin il respondit : Ce que vous me dites, belle nymphe, est fort et vray, et me ressouviens que le jour de Venus, trois nymphes donnerent les trois prix, desquels j’eu celuy de la lutte, Lycidas, mon frere, celuy de la course, qu’il donna à Phillis, et Silvandre celuy de chanter, qu’il presenta à la fille de la sage Bellinde. Mais de me ressouvenir des noms qu’elles avoient, je ne le sçaurois , d’autant que nous estions tant empeschez en nos jeux, que nous nous contentasmes de sçavoir que c’estoient des nymphes d’Amasis, et de Galathée ; car quant à nous, de mesme que nos corps ne sortent des paturages, et des bois, aussi ne font nos esprits peu curieux. – Et despuis, repliqua Galathée, n’en avez vous rien sceu d’avantage ? – Ce qui m’en a donné plus de cognoissance, respondit le berger, c’a esté le discours que mon pere m’a fait bien souvent de ses fortunes, parmy lesquelles je luy ay plusieurs fois ouy faire mention d’Amasis, mais non point d’aucune particularité qui la touche, quoy que je l’aye bien desiré. – Ce desir, reprit Galathée, est trop louable pour ne luy satisfaire ; c’est pourquoy je veux vous dire particulierement, et qui est Amasis, et qui nous sommes.

Sçachez donc, gentil berger, que de toute ancienneté ceste contrée que l’on nomme à ceste heure Foretz, fut couverte de grands abysmes d’eau, et qu’il n’y avoit que les hautes montaignes que vous voyez à l’entour, qui fussent découvertes, hormis quelques pointes dans le milieu de la plaine, comme l’escueil de bois d’Isoure, et de Mont-verdun, de sorte que les habitans demeuroient tous sur le haut des montaignes. Et c’est pourquoy encores les anciennes familles de ceste contrée ont les bastimens de leurs noms sur les lieux plus relevez, et dans les plus hautes montaignes, et pour preuve de ce que je vous dis, vous voyez encores aux coupeaux d’Isoure, de Mont-verdun, et autour du chasteau de Marcilly, de gros anneaux de fer plantez dans le rocher, où les vaisseaux s’attachoient, n’y ayant pas apparence qu’ils peussent servir à autre chose. Mais il peut y avoir quatorze ou quinze siecles, qu’un estranger Romain, qui en dix ans conquit toutes les Gaules, fittrompre quelques montaignes, par lesquelles ces eaux s’escoulerent, et peu apres se découvrit le sein de nos plaines, qui luy semblerent si agreables et fertiles, qu’il delibera de les faire habiter. Et en ce dessein fit descendre tous ceux qui vivoient aux montaignes, et dans les forests, et voulut que le premier bastiment qui y fut fait, portast le nom de Julius, comme luy. Et parce que la plaine humide et limonneuse jetta grande quantité d’arbres, quelques uns ont dit que le pays s’appelloit Foretz, et les peuples Foresiens, au lieu qu’auparavant ils estoient nommez Segusiens ; mais ceux-là sont fort déceus, car le nom de Foretz vient de Forum qui est Feurs, petite ville que les Romains firent bastir,et qu’ils nommerent Forum Segusianorum, comme s’ils eusent voulu dire la place ou le marché des Segusiens, qui proprement n’estoit que le lieu où ils tenoient leurs armées durant le temps qu’ils mirent perdre aux contrées voisines.

Voilà, Celadon, ce que l’on tient pour asseuré de l’antiquité de ceste province, mais il y a deux opinions contraires de ce que je vous vay dire. Les Romains disent que du temps que nostre plaine estoit encore couverte d’eau, la chaste déesse Diane l’eut tant agreable, qu’elle y demeuroit presque ordinairement ; car ses Dryades, et Hamadryades vivoient, et chassoient dans ces grands bois et hautes montaignes qui ceignoient ceste grande quantité d’eaux, et parce qu’elle n’estoit que de sources de fontaines, elle y venoit bien souvent se baigner avec ses Nayades, qui y demeuroient ordinairement. Mais lors que les eaux s’ecoulerent, les Nayades furent contraintes de les suivre, et d’aller avec elles dans le sein de l’ocean, si bien que la déesse se trouva tout à coup amoindrie de la moitié de ses nymphes ; et cela fut cause que ne pouvant avec un choeur si petit, continuer ses ordinaires passe-temps, elle esleut quelques filles des principaux druydes et chevaliers, qu’elle joignit avec les nymphes qui luy estoient restées, ausquelles elle donna aussi le nom de nymphes.

Mais il advint, comme en fin l’abus pervertit tout ordre, que plusieurs d’entr’elles, qui avoient de jeunesse esté nourries en leurs maisons, les unes entre les commoditez d’une aimable mere, les autres entre les allechements des soupirs, et des services des amants, ne pouvant continuer les peines de la chasse, ny bannir de leur memoire les honnestes affections de ceux qui autrefois les avoient recherchées, se voulurent retirer en leurs maisons, et se marier. Quelques autres, à qui la Déesse en refusa le congé, manquerent à leur promesse, et à leur honnesteté, de quoy elle fut tant irritée, qu’elle resolut d’esloigner ce pays prophané, ce luy sembloit, de ce vice qu’elle abhorroit si fort. Mais pour ne punir la vertu des unes, avec l’erreur des autres, avant que de partir, elle chassa ignominieusement, et bannit à jamais hors du pays toutes celles qui avoient failly, et éleut une des autres, à laquelle elle donna la mesme authorité, qu’elle avoit sur toute la contrée, et voulut qu’à jamais la race de celle là y eust toute puissance, et dès lors leur permit se marier, avec deffences toutefois tres-expresses, que les hommes n’y succedassent jamais. Depuis ce temps, il n’y a point eu d’abus entre nous, et nos lois ont tousjours esté inviolablement observées.

Mais nos druydes parlent bien d’autre sorte, car ils disent que nostre grande princesse Galathée, fille du roy Celte, femme du grand Hecule et mere de Galathée, qui donna son nom aux Gaulois, qui auparavant estoient appelez Celtes, pleine d’amour pour son mary, le suivoit partout où son courage et sa vertu se portoient contre les monstres, et contre les géants. Et de fortune en ce temps-là ces monts qui nous separent de l’Auvergne, et ceux qui sont plus en là à la main gauche, qui se nomment Cemene, et Gebenne, servoient de retraite à quelques geants, qui par leur force se rendoient redoutables à chacun. Hercule en estant adverty y vint, et parce qu’il aymoit tendrement sa chere Galathée, il la laissa en ceste contrée, qui estoit la plus voisine et où elle prenoit beaucoup de plaisir, fut à la chasse, fut en la compagnie des filles de la contrée. Et parce qu’elle estoit royne de toutes les Gaules, lors qu’Hercule eust vaincu les géants, et que la nécessité de ses Affaires le contraignit d’aller ailleurs, avant que partir, pour laisser une memoire eternelle du plaisir qu’elle avoit eu en ceste contrée, elle ordonna ce que les Romains disent, que la déesse Diane avoit fait. Mais que ce soit Galathée, ou Diane, tant y a que par un privilege surnaturel, nous avons esté particulierement maintenues en nos franchises, puis que de tant de peuples, qui comme torrens sont fondus dessus la Gaule, il n’en y a point eu qui nous ait troublé en nostre repos ; mesme Alaric Roy des Visigoths, lors qu’il conquit avec l’Aquitaine toutes les provinces de deça Loyre, ayant sceu nos statuts, en reconfirma les privileges, et sans usurper aucune authorité sur nous, nous laissa en nos anciennes franchises.

Vous trouverez peut-estre estrange, que je vous parle ainsi particulierement des choses qui sont outre la capacité de celles de mon age ; mais il faut que vous sçachiez, que Pimandre, qui estoit mon pere, a esté curieux de rechercher les antiquitez de ceste contrée, de sorte que les plus sçavans druydes luy en discouroyent d’ordinaire durant le repas, et moy qui estois presque tousjours à ses costez, en retenoit ce qui me plaisoit le plus. Et ainsi je sceus que d’une ligne continuée, Amasis ma mere estoit descendue de celle que la déesse Diane ou Galathée avoit esleue. Et c’est pourquoy estant Dame de toutes ces contrées, et ayant encore un fils nommé Clidaman, elle nourrit avec nous quantité de filles, et de jeunes fils des druydes, et des chevaliers, qui pour estre en si bonne escole, apprenent toutes les vertus, que leur aage peut permettre. Les filles vont vestues comme vous nous voyez, qui est une sorte d’habit que Diane ou Galathée avoient accoustumé de porter, et que nous avons tousjurs maintenue pour memoire d’elle. Voilà, Celadon, ce que vous vouliez sçavoir de nostre estat, et m’asseure avant que vous nous esloigniez (car je veux que vous nous voyez toutes ensemble) que vous direz nostre assemblée ne ceder à nulle autre, ny en vertu, ny en beauté.

Alors Celadon cognoissant qui estoient ces belles nymphes, recogneut aussi quel respect il leur devoit, et quoy qu’il n’eust pas accostumé de se trouver ailleurs qu’entre les bergers, ses semblables, si est-ce que la bonne naissance qu’il avoit, luy appreniot assez ce qu’il devoit à telles personnes. Donc apres leur avoir rendu l’honneur, auquel il croyoit estre obligé : Mais, dit-il en continuant, encor ne puis-je assez m’estonner de me voir entre tant de grandes nymphes, moy qui ne suis qu’un simple berger, et de recevoir d’elles tant de faveurs. – Celadon, respondit Galathée, en quelque lieu que la vertu se trouve, elle merite d’estre aimée et honorée, aussi bien sous les habits des bergers, que sous la glorieuse pourpre des rois. Et pour vostre particulier vous n’estes point envers nous en moindre consideration, que le plus grand des druydes, ou des chavaliers de nostre cour, car vous ne devez leur ceder en faveur, puis que vous ne le faites en mérite. Et quant à ce que vous voyez entre nous, sçachez que ce n’est point sans un grand mystere de nos dieux, qui nous l’ont ainsi ordonné, comme vous le pourrez sçavoir à loisir, soit qu’ils ne vueillent plus que tant de vertus demeurent sauvages entre less forests, et les lieux champestres, soit qu’ils facent dessein, en vous faisant plus grand que vous n’estes, de rendre par vous bienheureuse une personne qui vous aime. Vivez seulement en repos, et vous guerissez, car il n’y a rien que vous puissiez desirer en l’estat où vous estes, que la santé. – Madame, respondit le berger, qui n’entendoit pas bien ces paroles, si je dois desirer la santé, le principal sujet est, pour vous pouvoir rendre quelque service, en eschange de tant de graces qu’il vous plaist de me faire ; il est vray que tel que je suis, il ne faut point parler que je sorte des bois, ny de nos pasturages, autrement le voeu solennel que nos peres ont fait aux dieux, nous accuseroit envers eux, d’être indignes enfans de tels peres. – Et quel est ce serment ? respondit la nymphe. – L’histoire, repliqua Celadon, en seroit trop longue, si mesme il me faloit redire le sujet, que mon père Alcippe a eu de le continuer. Tant y a, Madame, qu’il y a plusieurs années, que d’un accord general, tous ceux qui estoient le long des rives de Loire, de Lignon, de Furan, d’Argent, et de toutes ces autres rivieres, apres avoir bien recogneu les incommoditez que l’ambition d’un peuple nommé Romain, faisoit ressentir à leurs voisins pour le desir de dominer, s’assemblerent dans ceste grande plaine, qui est autour de Mont-verdun, et là d’un mutuel consentement, jurerent tous de fuir à jamais toute sorte d’ambition, puis qu’elle seule estoit cause de tant de peines, et de vivre, eux et les leurs, avec le paisible habit de bergers. Et depuis a esté marqué (tant les Dieux ont eu aggreable ce voeu) que nul de ceux qui l’ont faict, ou de leurs successeurs, n’a eu que travaux et peines incroyables, s’il ne l’a observé, et entre tous, mon pere en est l’exemple le plus remarquable et le plus nouveau ; de sorte qu’ayant cogneu que la volonté du Ciel estoit de nous retenir en repos ce que nous avons à vivre, nous avons de nouveau ratifié ce voeu, avec tant de serments, que celuy qui le romproit seroit trop detestable. – Vrayement, respondit la nymphe, je suis tres-aise d’ouyr ce que vous me dites, et n’ay encore peu sçavoir, pourquoy tant de bonnes et anciennes familles, comme j’oyois dire qu’il y en avoit entre vous, s’amusoent hors des villes, à passer leur aage entre les bois, et les lieux solitaires. Mais, Celadon, si l’estat où vous estes le vous peut permettre, dites-moy, je vous prie, quelle a esté la fortune de vostre pere Alcippe, pour luy faire reprendre la sorte de vie qu’il avoit si long-temps laissée ? car je m’aseure que le discours merite d’estre sceu.

Alors, quoy que le berger se sentist encore mal de l’eau qu’il avoit avalée, si est-ce qu’il se contraignit pour luy obeir, et commença de ceste sorte.


Histoire d’Alcippe

Vous me commandez, Madame, de vous dire la fortune la plus traversée, et la plus diverse d’homme du monde, et en laquelle on peut bien apprendre, que ceuy qui veut donner de la peine à autruy, s’en prepare la plus grande partie. Toutesfois, puis que vous le voulez ainsi, pour ne vous desobeir, je vous en diray briefvement ce que j’en ay appris par les ordinaires discours de celuy mesme à qui toutes ces choses sont advenues, car pour nous faire entendre combien nus estins heureux de vivre en repos d’esprit, mon pere nous a raconté bien suvent ses fortunes estranges. Sçachez donc, Madame, qu’Alcippe ayant esté nourry par son pere avec la simplicité de berger, eut tousjours un esprit si esloigné de sa nourriture, que toute autre chose luy plaisoit plus que ce qui sentoiot le village, si bien que jeune enfant, pour presage de ce qu’il reussiroit, et à quoy estant en aage il s’addonneroit, il n’avoit plaisir si grand que de faire des assemblées d’autres enfans ainsy que luy, ausquels il apprenoit de se mettre en ordre, et les armoit, les uns de fondes, les autres d’arcs, et de flesches, desquels il leur montroit à tirer justement, sans que les menaces des vieux et sages bergers l’en peussent destourner. Les anciens de nos hameaux qui voyoient ses actions, predisoyent de grands troubles par ces contrées, et sur tout qu’Alcippe seroit un esprit turbulent, qui jamais ne s’arresteroit dans les termes du berger.

Lors qu’il commençoit d’atteindre un demy siecle de son aage, de fortune il devint amoureux de la bergere Amarillis, qui pour lors estoit recherchée secretement d’un autre berger son voisin, nommé Alcé. Et parce qu’Alcippe avoit une si bonne opinion de soy-mesme, qu’il luy sembloit n’y avoir bergere qui ne receut aussi librement son affection, comme il la luy offriroit, il se resolut de n’user pas de beaucoup d’artifice pour la luy declarer, de sorte que la rencontrant à un des sacrifices de Pan, ainsi qu’elle retourmoit en son hameau, il luy dit : Je n’eusse jamais creu avoir si peu de force, que de ne pouvoir resister aux coups d’un ennemy, qui me blesse sans y penser. Elle luy respondit : Celuy qui blesse par mégarde, ne doit pas avoir le nom d’ennemy. – Non pas, respondit-il, en ceux qui ne s’arrestent pas aux effets, mais aux paroles seulement ; mais quant à moy je trouve que celuy qui offense comme que ce soit, est ennemy, et c’est pourquoy je vous puis bien donnerce nom. – A moy, repliqua-t-elle ? je n’en voudrois avoir, ny l’effet ny la pensée, car je fais trop d’estat de vostre merite. – Voilà, adjousta le berger, un de ces coups dont vous m’offensez le plus, en me disant une chose pour une autre. Que si veritablement vous recognissiez en moy ce que vous dites, autant que je m’estime outragé de vous, autant m’en irois-je favorisé, mais je voy bien qu’il vous suffit de porter l’amour aux yeux, et en la bouche ; sans lui donner place dans le cœur.

La bergere alors se trouvant surprise, comme n’ayant point entendu parler d’amour, lui respondit : Je fais estat, Alcippe, de vostre vertu ainsi que je dois, et non point outre mon devoir, et quant à ce que vous parlez d’amour, croyez que je n’en veux avoir, ny dans les yeux, ny dans le coeur pour personne, et moins pour ces esprits abaissez, qui vivent comme des sauvages dans les bois. – Je cognois bien, repliqua le berger, que ce n’est point election d’amour, mais ma destinée, qui fait estre vostre, uis que si l’amour doit naistre de ressemblance d’humeur, il seroit bien mal-aisé qu’Alcippe n’en eust pour vous, qui dés le berceau a eu en haine ceste vie champestre, que vous meprises si fort. Et vous proteste, s’il ne faut que changer de condition pour avoir part en vos bonnes graces, que dés icy je quitte la houlette, et les trouppeaux, et veux vivre entre les hommes, et non point entre les sauvages. – Vous pouvez bien, repondit Amarillis, changer de cndition, mais non pas m’en faire changer, estant resolue de n’estre jamais moins à moy que je suis, pour donner place à quelque plus forte affection. Si vous voulez donc que nous continuons de vivre, comme nous avons fait par le passé, changez ces discours d’affection et d’amour, en ceux que vous souliez me tenir autresfois, ou bien ne trouver point estrange que je me banisse de vostre presence, estant impossible qu’amour et l’honnesté d’Amarillis puissent demeurer ensemble.

Alcippe qui n’avoit point attendu une telle response, se voyant si éloigné de sa pensée, fut tellement confus en soy-mesme, qu’il demeura quelque temps sans luy pouvoir respondre ; en fin estant revenu, il tascha de se persuader, que la honte de son aage et de son sexe, et non pas faute de bonne volonté envers luy, luy avoit fait tenir tels propos. C’est pourquoy illuy respondit : Quelle que vous me puissiez estre, je ne seray jamais autre que vostre serviteur, et si le commandement que vous me faites n’estoit incompatible avec mon affection, vous devez croire qu’il n’ y a rien au monde qui m’y peut faire contrevenir ; vous m’en excuserez donc, et permettrez que je continue ce dessein, qui n’est qu’un tesmoignage de vostre merite, et auquel vueillez vous, ou non, je suis entierement resolu.

La bergere tournant doucement l’œil vers luy : Je ne sçay, Alcippe (luy dit-elle) si c’est par gageure ou pa opiniastreté que vous parlez de ceste sorte. – C’est, respondit-il, par tous les deux, car j’ay fait gageure avec mes desirs de vous vaincre, ou de mourir, et ceste resolution s’est changée en opiniastreté, n’y ayant rien qui me puisse divertir du serment que j’en ay faict. – Je serois bien aise (repliqua Amarills) que vous eussiez pris quelqu’autre pour but de telles imortunitez. – Vous nommerez (luy dit le berger) mes affactions comme il vous plaira, cela ne peut toutesfois me faire changer de dessein. – Ne trouvez donc point mauvais, repliqua Amarillis, si je suis aussi ferme en mon opiniastreté, que vous en vostre importunité. Le berger voulut repliquer, mais il fut interrompu par plusieurs bergeres qui survindrent ; de sorte qu’Amarillis, pour conclusion, luy dit assez bas : Vous me ferez déplaisir, Alcippe, si vostre deliberation est cogneue, car je me contente de sçavoir vos folies, et aurois trop de déplaisir que quelqu’autre les entendist.

Ainsi finirent les premiers discours de mon pere, et d’Amarillis, qui ne firent que luy augmenter le desir qu’il avoit de la servir, car rien ne donne tant d’amour que l’honnesteté. Et de fortune le long du chemin, ceste trouppe rencontra Celion, et Bellinde, qui s’estoient arrestez à contempler deux tourterelles, qui sembloient se caresser, et se faire l’amour l’une à l’autre, sans se sucier de voir à l’entour d’elles tant de personnes. Alors Alcippe, se ressouvenant du commandement qu’Amarillis venoit de luy faire, ne peut s’empescher de souspirer tels vers, et parce qu’il avoit la voix assez bonne, chacun se teut pour l’escouter.

Sonnet


Sur les contraintes de l’honneur.

Chers oyseaux de Venus, aymables tourterelles,
Qui redublez sans fin vos baisers amoureux,
Et lassez, à l’envy renouvellez par eux
Ores vos douces paix, or’vos douces querelles.

Quand je vous voy languir, et trémousser des aides,
Comme ravis de l’aise où vous estes tous deux,
Mon Dieu, qu’à nostre egard je vous estime heureux
De jouir librement de vos amours fidelles !

Vous estes fortunez de pouvoir franchement
Monstrer ce qu’il nous faut cacher si finement
Par les injustes loix que cet honneur nous donne:

Honneur feint qui nous rend de nous mesme ennemis,
Car le cruel qu’il est, sans raison il ordonne
Qu’en amour seulement le larcin soit permis.

Depuis ce temps, Alcippe se laissa tellement transporter à son affection, qu’il n’y avoit plus de borne qu’il n’outre-passast, et elle au contraire se monstroit tousjours plus froide, et plus gelée envers luy; et sur ce sujet, un jour qu’il fut prié de chanter, il dit tels vers.


Madrigal


Sur la froideur d’Amarillis.

Elle a le cœur de glace, et les yeux tous de flamme,
Et moy toutau rebours
Je gele par dehors, et je porte tousjours
Le feu dedans mon ame.

Helas ! c’est que l’Amour
A choisi pour sejour
Et mon cœur et les yeux de ma belle bergere.

Dieu, changera-t-’il point quelques fois de dessein,
Et que je l’aye aux yeux, et qu’elle l’ait au sein ?

En ce temps-là, comme je vous ay dit, Alcé rechercheroit Amarillis, et parce que c’estoit un tres-honneste berger, et qui estoit tenu pour fort sage, le pere d’Amarillis penchoit plus à luy bailler, que non point à Alcippe, à cause de son courage turbulent. Et au contraire le bergere aimoit davantage mon pere, parce que son humeur estoit plus approchante de la sienne, ce que recognoissant bien le sage pere, et ne voulant user de violence ni d’authorité absolue envers elle, il eut opinion que l’éloignement la pourroit la divertir de ceste volonté ; et ainsi resolut de l’envoyer pour quelque temps vers Artemis, soeur d’Alcé, qui se tenoit sur les rives de la riviere d’Allier. Lorsqu’Amarillis sceut la deliberation de son pere, comme tousjours on s’efforce contre les choses defendues, elle prit resolution de ne partir point sans asseurer Alcippe de sa bonne volonté ; en ce dessein, elle luy escrivit tels mots :


Lettre d’Amarillis à Alcippe

Vostre opiniastreté a surpassé la mienne, mais la mienne aussi surmontera celle qui me contraint de vous advertir, que demain je pars, et qu’aujourd’huy si vous vous trouvez sur le chemin où nous nous rencontrasmes avant-hier, et que vostre amour se puisse contenter de paole, elle aura occasion de l’estre, et à Dieu.

Il seroit trop long, Madame, de vous dire tout ce qui se passa particulierement entr’eux, outre que l’estat où je me trouve, m’empesche de le pouvoir faire. Ce me sera donc assez en abbregeant, de vous dire qu’ils se rencontrent au mesme endroit, et que ce fut là le premier lieu où mon pere eut asseurance d’estre aimé d’Amarillis, et qu’elle luy conseilla de laisser la vie champestre où il avoit esté nourry, parce qu’elle la méprisoit comme indigne d’un noble courage, luy promettant qu’il n’y avoit rien d’assez fort pour la divertir de sa resolution. Apres qu’ils furent separez, Alcippe grava tels vers sur un arbre, le long du bois:


Sonnet d’Alcippe


Sur la constance de son amitié.

Amarillis toute pleine de grace
Alloit ces bors de ces fleurs despouillant,
Mais sous la main qui les alloit cueillant,
D’autres soudain renaissoient en leur place.

Ces beaux cheveux, où l’Amour s’entrelasse,
Amour alloit d’un dux air esveillant,
Et s’il en voit quelqu’un s’esparpillant,
Tout curieux soudain il le ramasse.

Telle Lignon pour la voir s’arresta,
Et pour miroir ses eaux luy presenta,
Et puis luy dit : Une si belle image

A ton départ mon onde esloignera ;
Mais de mon coeur jamais ne partira
Le traict fatal, nymphe, de ton visage.

Lors qu’elle fut partie, et qu’il commença à bon escient de ressentir les déplaisirs de son absence, allant bien souvent sur le mesme lieu où il avoit pris congé de sa bergere, il y soupira plusieurs fois tels vers.


Sonnet


Sur l’Absence.

Riviere de Lignon, dont la course éternelle
Du gracieux FORETS va le sein arrousant,
Et qui flot dessus flot ne te vas reposant,
Que tu ne sois r’entrée en l’onde paternelle,

Ne vois-tu point Allier, qui ravissant ta belle,
Use comme outrageux

des lois du plus puissant,
Et l’honneur de tes bords loihg de toy ravissant,
T’oblige d’entreprendre une juste querelle ?

Contre ce ravisseur appelle à ton secours
Ceux qui pour son départrepandent tous les jours
Les larmes que tu vois inonder ton rivage.

Ose-le seulement, et nos yeux et nos coeurs
Verseront pour t’aider mille fleuves de pleurs,
Qui ne se trariront qu’en vengeant ton outrage.

Mais ne pouvant vivre sans la voir au mesme lieu, où il avoit tant accoustumé le bien de sa veue, il se resolut, comme que ce fust, de aprtir de là, et lors qu’il en cherchoit l’occasion, il s’en presenta une toute telle qu’il l’eust sceu desirer. Peu auparavant la mere d’Amasis estoit morte, et on se preparoit dans la grande ville de Marcilly de la recevoir comme nouvelle Dame, avec beaucoup de triomphe. Et parce que les preparatifs, que l’on y faisoit, y attiroient par curioaité presque tout le pays, mon pere fit en sorte qu’il obtint congé d’y aller. Et c’est de là d’où vint le commencement de tous ses travaux. Il avoit un demi siecle et quelques lunes, le visage beau entre tous ceux de ceste contrée, les chaevaeux blonds, annelés et crespez de la nature, qu’il portoit assez longs ; et bref, Madame, il estit tel que l’Amuor en voulut faire peut-estre queleue secrette vengeance. Et voicy comment : Il fut veu de quelque dame, et si secretement aimé d’elle, que jamais nous n’en avons peu sçavoir le nom. Au comencement qu’il arriva à Marcilly, il estoit vestu en berger, mais assez proprement, car son pere le cherissoit fort, et afin qu’il ne fist quelque folie, comme i avoit accoustumé en son hameau, il mit deux ou trois bergeres aupres, qui en avoient le soin, principalement un nommé Cleant, homme à qui l’humeur de mon pere plaisoit, de sorte qu’il l’aimoit comme s’il eust esté son fils. Ce Cleante en avoit un nommé Clindor, de l’aage de mon pere, qui sembloit avir eu de la nature la mesme inclination à aymer Alcippe. Alcippe, qui d’autre costé recognoissoit cette affection, l’aima plus que tout autre, ce qui estoit si agreable à Cleante, qu’il n’avoit rien qu’il peut refuser à mon pere.

Cela fut cause qu’apres avoir veu qualques jours, comme les jeunes chevaliers, qui estoient à ces festes, alloient vestus, comme ils s’armoient et combattient à la barriere, et ayant eclaré son dessein à son amy Clindor, tous deux ensemble requirent Cleante de leur vouloir donner les moyens de se faire paroistre entre ces chevaliers. Et comment, leur dit Cleante, avez-vous bien le courage de vous esgaler à eux ? – et pourquoy non (dit Alcippe) n’ay-je pas autant de bras, et de jambes qu’eux ? – Mais, dit Cleante, vous n’avez pas appris les civilitez des villes. – Nous ne les avons pas apprises, dit-il, mais elles ne sont point si difficiles, qu’elles nous doivent oster l’esperance de les apprendre bien tost ; et puis il me sembe qu’il n’y a pas de difference de celles-cy aux nostres, que nous ne les changions bien aisément. – Vous n’avez pas, dit-il, l’adresse des armes. – Nous avons, repliqua-t’il, assez de courage pour suppléer à ce deffaut. – Et quoy, adjousta Cleante, voudriez vous laisser la vie champestre ? – Et qu’ont affaire, respondit Alcippe, les bois avec les hommes ? et que peuvent apprendre les hommes en la pratique des bestes ? – Mais, respondit Cleante, ce vous sera bien du deplaisir de vous voir desdaigner par ces glorieux courtisans, qui à tous coups vous reprocheront que vus estes des bergers. – Si c’est honte, dit Alcippe, d’estre berger, il ne le faut plus estre ; si ce n’est pas honte, le reproche n’en peut estre mauvais. Que s’ils me mesprisent pour ce nom, je tascherois par mes actions de me faire estimer.

En fin Cleante les voyant si resolus à faire autre vie que celle de leurs peres : Or bien, dit-il, mes enfans, puis que vous avez pris ceste resolution, je vous diray, que quoy que vous soyez tenus pour bergers, vostre naissance toutesfois vient des plus anciennes tiges de ceste contrée, et d’ où il esrt sorti autant de braves chevaliers que de quelqu’autre qui soit en Gaule, mais une consideration contraire à celle que vous avez, leur fit eslire ceste vie retirée ; par ainsi ne craignez point que vous ne soyez bien receus entre ces chevaliers, dont les principaux sont mesmes de vostre sang. Ces paroles ne servirent que de rendre leur desir plus ardant, car ceste cognoissance leur donna plus d’envie de mettre en effet leur resolution, sans considerer ce qui leur pourroit advenir, fut par les incommoditez que tlle vie rapporte, fut par le desplaisir, que le pere d’Alcippe et ses parents en recevroient. Dés l’heure, Cleante fit la despense de tout ce qui leur estoit necessaire. Ils estoient tons deux si bien nays, qu’ils s’acquirent bien tost la cognoissance et l’amitié de tous les principaux. Et Alcippe en mesme temps s’adonna de telle sorte aux armes, qu’il reussit un des bons chevaliers de son temps.

Durant ces festes qui continuerent deux lunes, mon pere fut veu, comme je vous ay dit, d’une dame de qui je n’ay jamais peu sçavoir le nom, et parce qu’il ne luy defalloit aucune de ces choses qui peuvent faire aymer, elle en fut de sorte esprise, qu’elle inventa une ruse assez bonne, pour venir à bout de son intention. Un jour que mon pere assistoit dans un temple aux sacrifices, qui se faisoient pour Amasis, une assez vieille femme se vint mettre pres de luy, et feignant de faire ses oraisons, elle luy dit deux ou trois fois, Alcippe, Alcippe, sans le regarder ; luy qui s’ouyt nommer, luy vulut demander ce qu’elle luy voulit. Mais luy voyant les yeux tournez ailleurs, il creut qu’elle parloit à une autre ; elle qui s’apperceut qu’il l’escoutoit, continua : Alcippe, c’est à vous à qui je parle, encore que je ne vous regarde point. Si vous desirez d’avoir la plus belle fortune que jamais chavalier ait eue en ceste cour, trouvez-vous entre jour et nuict au carrefour qui conduit à la place de Pallas, et là, vous sçaurez de moy le reste.

Alcippe voyant qu’elle luy parloit de ceste sorte, sans la regarder aussi, luy respondit qu’il s’y trouveroit. A quoy il ne faillit point ; car, le soir approchant, il s’en alla au lieu assigné, où il ne tarda guere que ceste femme aagée ne vint à luy, presque couverte d’un taffetas qu’elle avoit sur la teste, et l’ayant tié à part, luy dit : Jeune homme, tu es le plus heureux qui vive, estant aimé de la plus belle, et la plus aimable dame de cette cour, et de laquelle (si tu veux me promettre ce que je te demanderay) dés à ceste heure, je m’oblige à te faire avoir toute sorte de contentement. Le jeune Alcippe oyant ceste proposition, demanda qu iestoit la dame. Voilà, dit-elle, la premiere chose que je veux que tu me promettes, qui est de ne t’enquérir point de son nom, et de tenir ceste fortune secrette ; l’autre, que tu permettes que je te bouche les yeux, quand je te conduiray où elle est. Alcippe luy dit : Pour ne m’enquerrir de son nom, et de tenir cette affaire secrette, cela feray-je fort volontiers ; mais de me boucher les yeux, jamais ne le permettray. – Et qu’est-ce que tu pqux craindre ? dit elle. – Je ne crains rien, respondit Alcippe, mais je veux avoir les yeux en liberté. – O jeune homme, dit la vieille, que tu es encore apprentif  ! Pourquoy veux-tu faire desplaisir à une personne qui t’aime tant ? et n’est-ce pas luy deplaire, que de vouloir sçavoir d’elle plus qu’elle ne veut ? Croy moy, ne fay point de difficulté, ne doute de rien ; quel danger y peut-il avoir pour toy ? où est ce courage que ta presence promet à l’abord ? est-il possible qu’un peril imaginé te fasse laisser un bien asseuré ? Et voayant qu’il ne s’en esmouvoit point : Que maudite soit la mere, dit-elle, qui te fit si beau, et si peu hardy ; sans doute et ton visage, et ton courage, sont plus fort de femme que de ce que tu es. Le jeune Alcippe ne pouvoit ouyr sans rire les paroles de ceste vieille en colere. En fin apres avoir qualque temps pansé en luy mesme, quel ennemy il pouvoit avoir, et trouvant qu’il n’en avoit point, il se resolut d’y aller, pourveu qu’elle luy permit de porter son espée ; et ainsi se laissa bouchr les yeux et, la prenant par la robe, la suivit où elle le voulut conduire. [57/58] Je serois trop long, si je vous racontois, madame, toutes les particularitez de ceste nuict. Tant y a qu’apres pusieurs detours, et ayant peut estre plusieurs fois passé sur un mesme chamin, il se trouva en une chambre, où les yeux bandez il fut deshabillé par ceste mesme femme, et mis dans un lict. Peu apres arriva la dame, qui l’avoit envoyé chercher, et se mettant aupres de luy, lui debaoucha les yeux, parce qu’il n’y avoit point de lumiere dans la chambre ; mais quelque peine qu’il a prit, il lne sceut jamais tirer une seule parole d’elle, de sorte qu’il se leva le matin, sans sçavoir qui elle estoit, seulement la jugea-t’il belle et jeune. Et une heure avant le jour, celle qui l’avoit amené le vint reprendre, et le reconduisit avec les mesmes ceremonies. Depuis ce jur, ils resolurent ensemble que toutes les fois qu’il y devroit retourner, il trouveroit une pierre à un certain carrefour dés le matin.

Cependant que ces choses se passoient ainsi, le pere d’Alcippe vint à mourir, de sorte qu’il demeura plus maistre de soy mesme qu’il ne souloit estre. Et n’eust esté le commandement d’Amarillis et son intention particuliere qui l’y retenoit, l’amour qu’il portoit à sa bergere l’eust peut estre rappelé dans les bois, car les faveurs de ceste dame incogneue ne pouvoient en rien luy en oster le souvenir. Que si les grands dons qu’il recevoit d’elle ordinairement, ne l’eussent retenu en ceste pratique, passé les deux ou trois premiers voyages, il s’en fust retiré, quoy qu’il sembla que depuis ce temps-là i entra en favur aupres de Pimandre, et d’Amasis. Mais pare qu’un jeune coeur pqut mal-aisément tenir longtemps quelque chose de caché, il advint que Clindor son cher amy, le voyant despenser plus que de coustume, lui demanda d’ où lui en venoient les moyens. A quoy du premier coup respondant fort diversement, en fin il luy descouvrit toute ceste fortune, et puis luy dit que quelque artifice qu’il y eust sceu mettre, il n’avoit jamais peu sçavoir qui elle estoit. Clindor trop curieux, luy conseilla de coupper demy pied de la frange du lict, et que le lendemain il suivist les meilleures maisons dont il se pouvoit douter, et qu’il la recognoistroit, ou à la couleur, ou à la piece, ce qu’il fit, et par cet artifice, mon pere eut cognoissance de celle qui le favorisoit. Toutefois il en a tellement tenu le nom secret, que ny Clindor, ny nul de ses enfans n’en a jamais rien peu sçavoir.

Mais la premiere fois que par apres il a retourna, lors qu’il estoit prest à se lever le matin, il la conjura de ne se vouloir plus cacher à luy, quaussi bien c’estoit peine perdue, puis qu’il sçavoit asseurément qu’elle estoit une telle. Elle s’oyant nommer fut sur le poinct de parler, toutesfois elle se teut, et attendit que la vieille fust venue, à laquelle, quand Alcippe fut sorti du lict, elle fit tant de menaces, croyant que ce fust elle qui l’eut descouverte, que cette pauvre femme s’en vint toute tremblante jurer à mon pere qu’il se trompoit. Luy alors en souriant, luy raconta la finesse dont il avoit usé, et que ç’avoit esté de l’invention de Clinor ; elle, bien aise de ce qu’il luy avoit descouvert, apres mille sermens u contraire, r’entra le dire à ceste dame, qui mesme s’estoit levée pour oyr leur discours. Et quand elle sceut que Clindor en avoit esté l’inventeur, elle tourna toute sa colere contre luy, pardonnant aisément à Alcippe qu’elle ne pouvoit hair toutesfois depuis ce jour elle ne l’envoya plus querir.

Et parce qu’un esprit offensé n’a rien de si doux que la vengeance, ceste femme tournera tant de tous costez, qu’elle fit une querelle à Clindor, pour laquelle il fut contraint de se battre contre un cousin de Pimandre, qu’il tua, et quoy qu’il fust poursuivy, il se sauva en Auvergne avec l’aide d’Alcippe. Mais Amasis fit en sorte, qu’Alaric Roy des Visigoths estant pour lors à Usson, avec commandement à ses officiers de le remettre entre les mains de Pimandre, qui n’attendoit pour le faire mourir que d’avoir la commodité de l’ebvoyer querir. Alcippe ne laissa rien d’intenté pour obtenir son pardon, mais ce fut en vain, car il avoit trop forte partie. C’est pourquoy voyant la perte asseurée de son amy, il delibera, à quelque hazard que ce fust, de le sauver.

Il estoit pour lors à Usson, comme je vous ay dit, place si forte qu’il eust semblé à tout autre une folie de vouloir entreprendre de l’en sortir. Son amitié, toutesfois, qui ne trouvoit rien de plus mal-aisé que de vivre sans Clindor, le fit resoudre de devancer ceux qui y alloient de la part de Pimandre. Ainsi feignant de se retirer chez soy mal content, il part luy douziesme, et un jour de marché se présentent à la porte du chasteau tous vestus en villageois, et portant sous leurs jupes de courtes espées, aux bras des paniers, comme personnes qu alloient vendre. Je luy ay ouy dire qu’il y avoit trois forteresses, l’une dans l’autre ; ces resolus paysans vindrent jusques à la derniere, où peu de Visigoths estoient restez, car la plus part estoient descendus en la basse ville pour voir le marché, et pour se pouvoir de ce qui estit necessaire pour leur garnison. Estans là ils offroient à si bon prix leurs denrées, que presque tous ceux qui estoient dedans, sortirent pour en achepter. Lors mon pere voyant l’occasion bonne, saisissant au collet celuy qui gardoit la porte, luy mit l’espée dans le corps, et chacun de ses compagnons comme luy, se deffit en mesme instant du sien, et entrant dedans mirent le reste au fil de l’espée. Et soudain serrant la porte coururent aux prisons, où ils trouverent Clindor dan sun cachot, et tant d’autres, qu’ils se jugerent, estans armez, suffisans de defaire le reste de la garnison.

Pour abreger, je vous diray, madame, qu’encore que pour l’alarme, les portes de la ville fussent fermées, si les forcerent-ils sans perdre un seul homme, quoy ue legouverneur, qui en fin y fut tué, y fist toute la resistance qu’il peut. Ainsi voilà Clindor sauvé, et Alaric averti que c’estoit mon pere qui avoit fait ceste entreprise, dequoy il se sentit tant offensé, qu’il en demanda justice à Amasis, et elle qui ne vouloit perdre son amitié, s’affectionna beaucoup pour le contenter, et envoya incontinent pour se saisir de mon pere. Mais ses amis l’en advertirent si à propos, qu’ayant donné ordre à ses affaires, il sortit hors de ceste contrée, et piqué contre Alaric plus qu’il n’est pas croyable, s’alla mettre avec une nation, qui depuis peu estoit entrée en nos Gaules, et qui, our estre blliqueuse, s’estoit saisie des deux bords du Rhosne et de l’Arar, et d’une partie des Allobroges. Et parce que desireux d’aggrandir leurs terres, ils faisoient continuellement la guerre aux Visigotz, Ostrogots et Romains, il y fut tres-bien receu avec tous ceux qu’il vulut conduire, et estant cogneu pour homme de valeur, fut incontinent honoré de diverses charges. Mais quelques années estant escoulées, Gondioch roy de ceste nation venant à mourir, Gondebaut son fils succeda à la couronne de Bourgogne, et desirant d’asseurer ses affaires dés le commencement, fit la paix avec ses voisins, mariant son fils Sigisond avec une des filles de Theodoric roy des Ostrogotz, et pour complaire à Alaric, qui estoit infiniment offensé contre Alcippe, luy promit de ne le tenir plus aupres de luy. De sorte qu’avec son congé, il se retira avec una utre peuple, qui du coté de renes s’estoit saisi d’une partie de la Gaule, en dépit des gaulois et des Romains.

Mais, madame, ce discours voouos serit ennuyeux si particulierement je vous racontis tous ses voages ; car de ceux cy il fut contrait de s’en aller à Londres vers le grand Roy Artus, qui en ce mesme temps, comme depuis je lui ay ouy raconter plusieurs fois, institua l’ordre des Chevaliers de la Table ronde. De là il fut contraint de se retirer au royaume qui porte le nom du port des Gaulois. Et en fin estant recherché par Alaric, il se resolut de passer la mer et aller à Bisance, où l’Empereur luy donna la charge de ses galeres. Mais d’autant que le desir de revenir en la patrie est plus fort que tous les autres, mon pere, quoy que tres-grand avec ces grands empereurs, n’avoit toutesfois rien plus à coeur, que de revoir fumer ses fouyers, où si souvent il avoit esté emmaillotté, et sembla que la fortune luy en presenta le moyen, lors que moins il l’attendoit. Mais j’ay ouy dire quelquefois à nos druydes, que la fortune se plaist de tourner le plus souvent sa roue de costé où l’on attend moins son tour. Alaric vint à mourir, et Thierry son fils luy succeda, qui pour avoir plusieurs freres, eut bien assez affaire à maintenir ses estats, sans penser aux inimitiez de son pere. Et ainsi se voulant rendre aymable à chacun (car la bonté et la liberalité sont les deux aymans, qui attirent le plus l’amitié de chacun) dés le commencement de son regne, il publia une abolition generale de toutes les offenses faites en son royaume. Voilà un grand commencement pour moyenner le retour d’Alcippe ! si ne pouvoit-il encore revenir, d’autant que Pimandre n’avoit point oublié l’injure receue. Toutesfois, ainsi que les Visigotz furent cause de son bannissement, de mesme la fortune s’en vulut servir pour instrument de r’appel.

Quelque temps auparavant, comme je vous ay dit, Artus roy de la Grande Bretagne avoit institué les chavaliers de la Table ronde, qui estoit un certain nombre de jeunes hommes vertueux, oblidez d’aller chercher les advntures, punir les mechans, faire justice aux oppressez, et maintenir l’honneur des dames. Or les Visigotz d’Espagne, qui alors demeuroient dans Pampelune, à l’imitation de cestuy-cy esleurent des chevaliers, qui alloient en divers lieux monstrans leur force et adresse. Il advint qu’en ce temps un de ces Visigotz, apres avoir couru plusieurs contrées s’en vint à Marcilly, où ayant fait son deffi accoustumé, il vainquit plusieurs des chavaliers de Pimandre, auxquels il cupoit la teste et d’une cruauté extreme pour tesmoignge de sa valeur les envoyoit à une Dame qu’il servoit en espagne. Entre les autres Amarillis y perit un oncle, qui comme mon pere, ne voulant demeurer dans le repos de la vie champestre, avoit suivi le mestier des armes. Et parce que durant cest eloignement, elle avoit esté assez curieuse pour avoir d’ordinaire de ses nouvelles, par la voye de certains garçons qu’elle et luy avoient dressez à cela, aussitost que ce mal-heur luy fut avenu, elle luy esrivit, non pas en opinion qu’il deust s’en retourner, mais comme luy faisant part de son deplaisir.

Amour qui n’est jamais dans une belle ame sans la remplir de mille desseins genereux, ne permit à mon pere de sçavoir le deplaisir d’Amarilis estre causé par un homme, sans incontinent faire resolution de chastier cet outrecuidé. Et ainsi avec le congé de l’empereur, s’en vint deguisé en la maison de Cleante, qui sçachant sa deliberation, tascha plusieurs fois de len divertir, mais amour avoit de plus fortes persuasions que luy. Et un matin que Pimandre sortoit pour aller au temple, Alcippe se presenta devant luy, armé de toutes pieces, et quoy qu’il eust la visiere haussée, si ne fut-il point recogneu pour la barbe qui lui estoit venue depuis son départ. Lors que Pimandre sceut sa resolution, il en fit beaucoup d’estat, pour la haine qu’il portoit à cest etranger, à cause de son arrogance et de sa cruauté, et dés l’heure mesme fit advenir le Visigoth par un heraut d’armes. Pour abreger, mon pere le vainquit, et en presenta l’espée à Pimandre, et sans se faire cognoistre à personne, sinon à Amarillis, qui le vid en la maison de Cleante, il s’en retourna à Bisance, où il fut receu comme de coustume. Cependant Cleante qui n’avoit nul plus grand desir, que de le revoir libre en Fortetz, le decouvrit à Pimandre, qui estoit fort desireux de sçavoir le nom de celui qui avoit combatu l’estranger. Luy au commencement estonné, eb fin esmeu de la vertu de cet homme, demanda s’il estoit possible qu’il fust encor en vie. A quoy Cleante respondit, en racontant toutes ses fortunes, et tous ses longs voyages et en fin quel il estoit parvenu aupres de tous les rois qu’il avoit servis. – Sans mentir, dit alors Pimandre, la vertu de cet homme merite d’estre recherchée, et non pas bannie, outre l’extreme plaisir, qu’il m’a fait ; qu’il revienne onc, et qu’il s’asseure que je le cheriray, et aimeray, et comme il merite, et que dés icy je lui pardonne tout ce qu’il a contre moy.

Ainsi mon pere, apres avoir demeuré dixsept ans en grece, revint en sa patrie, honoré de Pimandre, et d’Amasis, qui luy donnerent la plus belle charge qui fust pres de leur personne. Mais voyez que c’est que de nous. On se saoule de toute chose par l’abondance, et le desir assouvy demeure sans force. Aussi tost que mon pere eut les faveurs de la fotune telle qu’il eust sceu desirer, le voilà qu’il en perd le goust, et les mesprise. Et lors un bon demon, qui le voulut retirer de ce goulphe, où il avoit si souvent failly de faire naufrage, luy representa, à ce que je luy ay ouy dire, semblable considerations. Vien ça, Alcippe, quel est ton dessein ? N’est-ce pas de vivre heureux autant que Cloton filera tes jours ? Si cela est, où penses-tu trouver ce bien, sinon au repos ? Le repos, où peult-il estre que hors des affaires ? Les affaires, comment peuvent-elles esloigner l’ambition de la cour, puisque la mesme felicité de l’ambition git en la pluralité des affaires ? N’as tu point encor assez esprouvé l’inconstance ont elles sont pleines ? Aye pour le mons ceste consideraton en toy : l’ambition est de commander à plusieurs, chacun de ceux-là a mesme dessein que toy. Ces desseins leur proposent les mesmes chains : allant par mesme chemin, ne peuvent-ils parvenir là mesme où tu es ? Et y parvenant, puis que l’ambition est un lieu si estroit qu’il n’est pas capable que d’un seul, il faut que tu deffendes de mille qui t’attaqueront, ou que tu leur cedes. Si tu te deffens, quel peut estre ton repos, puis que tu as à te garder des amis, et des ennemis, et que jour et nuict leurs fers sont aihuisez contre toy ? Si tu leur cedes, est-il rien de si miserable qu’un courtisan décheu ? Doncques, Alcippe, r’entre en toy mesme, et te ressouviens que tes peres et ayeuls ont esté plus sages que toy. Ne vueille point estre plus advisé, mais plante un clou de diamant à la roue de ceste fortune, que tu as si souvent trouvée si muable. Reviens au lieu de ta naissance, laisse-là ceste porpre, et la change en tes premiers habits ; que ceste lance soit changée en houlette, es ceste espée en coutre, pour ouvrir la terre, et non pas le flanc des hommes. Là tu trouveras chez toy le repos, qu’en tant d’années tu n’as jamais peu trouver ailleurs.

Voilà, madame, les considerations qui r’amenerent mon pere à sa premiere profession. Et ainsi au grand estonnement de tous, mais avec beaucoup de louanges des plus sages, il revint à son premier estat, où il fit renouveler nos anciens statuts, avec tant de contentement de chacun, qu’il se pouvoit dire estre au comble de l’ambition, quoy qu’il s’en fust despouillé, pus qu’il estoit tant aimé, et honoré de ses voisins, qu’ils le tenoient pour un oracle. Et toutesfois ce ne fut pas encor là la fin de ses peines, car s’estant apres la mort de Pimandre retiré chez lui, il ne fut plustost en nos rivages, qu’Amour ne luy renouvelast sa premiere playe, n’y ayant de toutes les flesches d’amour, nulle plus acerée que celle de la conversation. Ainsi donc voilà Amarillis si avant en sa pensée, qu’elle luy donnoit plus de peine que tous ses premiers travaux. Ce fut en ce temps qu’il reprit sa devise qu’il avoit portée durant tous ses voyages, d’une penne de geay, voulant signifier PEINE J’AY. De cet amour vint une tres-grande inimitié. Car Alcé, pere d’Astrée, estoit infiniment amoureux de cette Amarillis, et Amarillis durant l’exil de mon pere, avoit permis cette recherche, par le commandement de ses parents, et à ceste heure ne s’en pouvoit distraire sans luy donner tant d’ennuy, que c’estoit le desesperer. D’autre costé, Alcippe, qui despouillant l’habit de chevalier, n’en avoit pas laissé le courage, ne pouvant souffrir un rival, vint aux mains plusieurs fois avec Alcé, qui n’estoit pas sans courage, et croit-on que n’eust esté les parens d’Amarillis, qui se resolurent de la donner à Alcippe, il fust arrivé beaucoup ce malheurs entr’eux. Mais encor que par ce mariage on coupa les racines des querelles, celles toutesfois de la haine demeurereut si vives, que depuis elles creurent si hautes, qu’il n’y a jamais eu familiarité entre Alcé, et Alcippe.

Et c’est cela (dict Celadon, s’adressant à Silvie), belle nymphe, que vous ouystes dire estant en nostre hameau ; car je suis fils d’Alcippe et d’Amarillis, et Astrée est fille d’Alcé et d’Hippolyte. Vous trouverez peut estre estrange, que n’estant sorti de nos bois ny de nos pasturaes, je sçache tant de particularitez des contrées voisines. Mais, madame, tout ce que j’en ay appris, n’a esté que de mon pere, qui me racontant sa vie, a esté contraint de me dire ensemble les choses que vous avez ouyes.

Ainsi finit Celadon son discours, et certes non point sans peine, car le parler luy en donnoit beaucoup, pour avoir encores l’estomach mal disposé, et cela fut cause qu’il raconta ceste histoire le lus briefvement qu’il peut. Galathée toutesfois en demeura plus satisfaite, qu’il ne se peut croire, pour avoir sceu de quels ayeuls estoit descendu ce berger qu’elle aimoit tant.