L’Astrée/première partie/Le Huictiesme Livre

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Simon Rigaud (Première partiep. 339-407).


LE HUICTIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Soudain que le jour parut, Diane, Astrée et Phillis se trouverent ensemble, afin d’estre au lever de Leonide, qui ne pouvant assez estimer leur honnesteté et courtoisie, s’estoit habillée dés que la premiere clarté avoit donné dans sa chambre, pour ne perdre un seul moment du temps qu’elle pourroit demeurer avec elles, de sorte que ces bergeres furent estonnées de la voir si diligente, lors qu’elles ouvrirent la porte, et toutes ensemble, se prenant par la main ; sortirent du hameau pour commencer le mesme exercice du jour precedent.

A peine avoient elles passé entierement les dernieres maisons, qu’elles apperceurent Silvandre, qui sous la faincte recherche de Diane, commençoit à ressentir une amour naissante et véritable ; car picqué de ce nouveau soucy, de toute la nuict il n’avait peu clorre l’œil, tant son penser luy estoit allé representant tous les discours, et toutes les actions qu’il avoit veues de Diane le jour auparavant, si bien que ne pouvant attendre la venue de l’aurore dans le lict, il l’avoit devancée, et avoit desja esté long temps pres de ce hameau, pour voir quand sa nouvelle maistresse sortiroit, et aussi tost qu’il l’avoit apperceue, s’en estoit venu à elle chantant ces vers.

Stances


Des désirs trop élevez.

Espoirs, Ixions en audace,
Du Ciel dédaignant la menace,
Vous aspirez plus qu’il ne faut :
Au Ciel comme Icare pretendre,
C’est bien pour tomber d’un grand saut
Mais ne laissez de l’entreprendre.

Ainsi que jadis Promethée
En sa poictrine bequetée
Ses tourmens immortalisa,
Ayant ravy le feu celeste
Il dit : au moins ce bien me reste,
 D’avoir peu ce que nul n’osa.

Mon cœur sur un roc de constance
Tout devoré par ma souffrance,
Dira : Les plus hautains esprits
N’ont osé desrober sa flame,
Et j’ay ceste gloire en mon ame
 D’avoir plus que nul entrepris.

Echo pour l’amour de Narcisse
Contant aux rochers son supplice,
Se consoloit en son esmoy,
Et leur disoit toute enflammée :
Si de luy je ne suis l’aimée,
Nul autre ne l’aime que moy.

Phillis, qui estoit d’une humeur fort gaye, et qui se vouloit bien acquiter de l’essay à quoy elle avoit esté condamnée, se tournant vers Diane : Ma maistresse, luy dit-elle, fiez vous à l’advenir aux paroles de ce berger. Hier il ne vous aimoit point, et à cest’heure il meurt d’amour ; pour le moins, puisqu’il en vouloit tant dire, il devoit commencer de meilleure heure à vous servir, ou attendre encore quelque temps avant que de proferer telles paroles. Silvandre estoit si pres qu’il peut ouyr Phillis, qui le fit escrier de loing : O ma maistresse, bouchez vos oreilles aux mauvaises paroles de mon ennemie. Et puis estant arrivé : Ah ! mauvaise Phillis, lui dit-il, est-ce ainsi que de la ruine de mon contentement, vous taschez de bastir le vostre ? – II est bon là, respondit Phillis, de parler de vostre contentement ; n’avez-vous point avec les autres encor ceste perfection de la pluspart des bergers, qui par vanité se dient infiniment contents et favorisez de leur maistresse, quoy qu’au contraire ils en soient mal traittez ? Vous parlez de contentement ? Vous, Silvandre, vous avez la hardiesse d’user de ces paroles, en la presence mesme de Diane, et que direz-vous ailleurs, puis que vous avez l’outrecuidance de parler ainsi devant elle ?

Elle eust continué, n’eust esté que le berger, apres avoir salué la nymphe, et les bergeres, l’interrompit ainsi : Vous voulez que ma maistresse trouve mauvais que j’aye parlé du contentement que j’ay en la servant, et pourquoy ne voulez-vous pas que je le die, s’il est vray ? – II est vray ? respondit Phillis, voyez quelle vanité ! direz-vous pas encore qu’elle vous aime, et qu’elle ne peut vivre sans vous ? – Je ne diray pas, repliqua le berger, que cela soit, mais je vous respondray bien, que je voudrois qu’il fust ainsi. Mais vous monstrez de trouver si estrange que je die avoir du contentement au service que je rends à ma maistresse, que je suis contraint de vous demander, si vous n’y en avez point. – Pour le moins, dit-elle, si j’y en ay, je ne m’en vante pas. – C’est ingratitude, reprit le berger, de recevoir du bien de quelqu’un sans l’en remercier, et comment est-il possible d’aimer la mesme personne envers qui on est ingrat ? – Par là, interrompit Leonide, je jugerois que Phillis n’aime point Diane. – II y a peu de personnes qui ne fissent ce mesme jugement, respondit Silvandre, et je croy qu’elle mesme le pense ainsi. – Si vous aviez de bonnes raisons, vous me le pourriez persuader, repliqua Phillis. – S’il ne faut que des raisons pour le prouver, dit Silvandre, je n’en ay desja plus affaire ; car quoy que je preuve ou nie une chose, cela ne la fait pas estre autre que ce qu’elle est ; si bien que puis qu’il ne me manque que des raisons pour prouver vostre peu d’amitié, qu’ay-je affaire de vous en convaincre ? Tant y a que pour faire que vous n’aimiez point Diane, il ne tient qu’à vous à le prouver.

Phillis demeura un peu empeschéa à respondre, et Astrée lui dit : II semble, ma sœur, que vous approuviez ce que dit ce berger ? – Je ne l’approuve pas, respondit-elle, mais je suis bien empeschée à la reprouver. – Si cela est, adjousta Diane, vous ne m’aimez point ; car puis que Silvandre a trouvé les raisons que vous demandiez, et ausquelles vous ne pouvez resister, il faut advouer que ce qu’il dit est vray. A ce mot, le berger s’approcha de Diane, et luy dît : Belle et juste maistresse, est-il possible que ceste ennemie bergere ait encore la hardiesse de ne me vouloir permettre de dire que le service que je vous rends, me rapporte du contentement, quand ce ne seroit que pour la response que vous venez de faire tant à mon advantage ? – En disant, respondit Astrée, que Phillis ne l’aime point, elle ne dit pas pour cela que vous l’aimiez, ou qu’elle vous aime. – Si j’oyois, respondit-il, ces paroles, je vous aime ou vous m’aimez, de la bouche de ma maistresse, ce ne seroit pas un contentement, mais un transport qui me raviroit hors de moy, de trop de satisfaction. Et toutesfois, si celuy qui se taist monstre de consentir à ce qu’il ouyt, pourquoy ne puis-je dire que ma belle maistresse advoue que je l’aime, puis que sans y contredire elle oyt ce que je dis ? – Si l’amour, repliqua Phillis, consiste en paroles, vous en avez plus que le reste des hommes ensemble : car je ne croy pas que pour mauvaise cause que vous ayez, elles vous deffaillent jamais.

Leonide prenoit un plaisir extreme aux discours de ces bergeres, et n’eust esté la peine, en quoy le mal de Céladon la tenoit, elle eust demeuré plusieurs jours avec elles. Mais quoy qu’elle sceust qu’il estoit hors de fievre, si ne laissoit-elle de craindre qu’il ne retombast ; cela fut cause qu’elle les pria de prendre avec elle le chemin de Laignieu, jusques à la riviere, pource qu’elle jouyroit plus long temps de leur entretien. Elles le lui accorderent librement, car, outre que la courtoisie le leur commandoit, encores se plaisoient-elles fort en sa compagnie. Ainsi donc, prenant Diane d’un costé, et Astrée de l’autre, elle s’achemina vers la Bouteresse. Mais Silvandre fut bien trompé, qui de fortune s’estoit trouvé plus esloigné de Diane que Phillis, de sorte qu’elle avoit pris la place qu’il desiroit ; de quoy Phillis toute glorieuse s’alloit mocquant du berger, disant que sa maistresse pouvoit aisément juger qui estoit plus soigneux de la servir. Elle doit donner cela, respondit-il, à vostre importunité, et non pas à votre affection ; car si vous l’aimiez, vous me laisseriez la place que vous avez. – Ce seroit plustost signe du contraire, dit Phillis, si j’en laissois approcher quelqu’autre plus que moy ; car si la personne qui aime, desire presque se transformer en la chose aimée, plus on s’en peut approcher, et plus on est pres de la perfection de ses desirs. – L’amant, respondit Silvandre, qui a plus d’esgard à son contentement particulier, qu’à celuy de la personne aimée, ne merite pas ce tiltre. De sorte que vous qui regardez d’avantage au plaisir que vous avez d’estre si pres de vostre maistresse, que non point à sa commodité, ne devez pas dire que vous l’aimiez, mais vous mesme seulement ; car si j’estois au lieu où vous estes, si l’aiderois à marcher, et vous ne faites que Pempescher. – Si ma maistresse, repliqua Phillis, me rudoyoit autant que vous, je ne sçay si je l’aimerois. – Je sçay donc bien asseurément, adjousta le berger, que si j’estois au lieu de vostre maistresse, je ne vous aimerois point. Comment ? avoir la hardiesse de la menacer de ceste sorte ? Ah ! Phillis, une des principales loix d’amour, c’est que celui qui peut s’imaginer de pouvoir quelquefois n’aimer point, n’est desja plus amant. Ma maistresse, je vous demande justice, et vous requiers de la part d’amour, que vous punissiez ce crime de leze Majesté, et que l’ostant de ce lieu trop honnorable pour elle qui n’aime point, vous m’y mettiez, moy qui ne veux vivre que pour aimer. – Ma maistresse, interrompit Phillis, je voy bien que cet envieux de mon bien, ne me laissera point en repos, que je ne luy quitte ceste place, et je crains qu’avec son langage il ne vous y fasse consentir ; c’est pourquoy je desire, si vous le trouvez bon, de le prevenir, et la luy laisser, avec condition qu’il vous declarera une chose que je luy proposeray.

Silvandre alors, sans attendre la response de Diane, dit à Phillis : Ostez vous seulement, bergere, car je ne refuseray jamais ceste condition, puis que sans cela je ne luy celeray jamais chose qu’elle vueille sçavoir de moy. A ce mot, il se mit en sa place, et lors Phillis luy dit : Envieux berger, quoy que le lieu où vous estes ne se puisse acheter, si est-ce que vous avez promis d’avantage que vous ne pensez ; car vous estes obligé de nous dire qui vous estes et quelle occasion vous a conduit en ceste contrée, puis qu’il y a desja si long temps que vous estes icy, et nous n’avons peu en sçavoir encore que fort peu.

Leonide, qui avoit ceste mesme volonté, prenant la parole : Sans mentir, dit-elle, Phillis, vous n’avez point encor monstre plus de prudence qu’en ceste proposition ; car en mesme temps vous avez mis Diane, et moy, hors d’une grande peine : Diane, pour l’incommodité que vous luy donniez, empeschant que Silvandre ne l’aidast à marcher, et moy, pour le desir que j’avois de le cognoistre plus particulierement. – Je voudrois bien, respondit le berger en souspirant, vous pouvoir bien satisfaire en ceste curiosité, mais la fortune me le refuse tellement, que je puis dire que j’en suis et plus desireux, et presque autant ignorant que vous ; car il luy plaist de m’avoir faist naistre, et me faire sçavoir que je vis, en me cachant toute autre cognoissance de moy. Et afin que vous ne croyez que je ne yueille satisfaire à ma promesse, je vous jure par Theutates, et par les beautez de Diane, dit-il, se tournant vers Phillis, que je vous diray veritablement tout ce que j’en sçay.

Histoire de Silvandre[modifier]

Lors qu’AEtius fut fait Lieutenant general en Gaule de l’Empereur Valentinian, il trouva fort dangereux pour les Romains que Gondioch, premier roy des Bourguignons, en possedast la plus grande partie, et se resolut de l’en chasser, et le renvoyer delà le Rhin, d’où il estoit venu peu auparavant, lors que Stilico, pour le bon service qu’il avoit fait aux Romains, contre le Goth Radagryse, luy donna les anciennes provinces des Authunois, des Sequanois, et des Allobroges, que dés lors de leur nom ils nommerent Bourgongne. Et, sans le commandement de Valentinian, il est aisé à croire qu’il l’eust fait, pour avoir toutes les forces de l’Empire entre ses mains ; mais l’Empereur se voyant un grand nombre d’ennemis sur les bras, comme Gots, Huns, Wandales, et Francs, qui tous l’attaquoient en divers lieux, commanda à Ætius de les laisser en paix : ce qui ne fust pas si tost, que desja les Bourguignons n’eussent receu de grandes routes, et telles que toutes leurs provinces et celles qui leur estoient voisines, s’en ressentirent, ayans leurs ennemis fait le dégast avec tant de cruauté, que tout ce qu’ils trouvoient, ils l’emmenoient.

Or moy, pour lors, qui pouvois avoir cinq ou six ans, fus comme plusieurs autres emmené en la derniere ville des Allobroges, par quelques Bourguignons, qui pour se venger, estans entrez dans les pays confederez à leurs ennemis, y firent les mesmes desordres qu’ils recevoient. De pouvoir dire quelle estoit l’intention de ceux qui me prindrent, je ne le sçaurois, si ce n’estoit pour en avoir quelque somme d’argent. Tant y a que la fortune me fut si bonne, apres m’avoir esté tant ennemie, que je tombay entre les mains d’un Helvetien, qui avoit un pere fort vieux, et tres homme de bien, et qui prenant quelque bonne opinion de moy, tant pour ma physionomie, que pour quelque agreable response qu’en cet aage je luy a vois rendue, me retira pres de luy, en intention de me faire estudier. Et de fait, quoy que son fils y contrariast en tout ce qu’il luy estoit possible, si ne laissa-t-il de suivre son premier dessein, et ainsi n’espargna rien pour me faire instruire en toute sorte de doctrine, m’envoyant aux Universitez des Massiliens en la province des Romains. Si bien que je pouvois dire avec beaucoup de raison, que j’estois perdu, si je n’eusse esté perdu. Toutesfois quoy que, selon mon genie, il n’y eust rien qui me fut plus agreable que les lettres, si est ce que ce m’estoit un continuel supplice, de penser que je ne sçaurois d’où, ny qui j’estois, me semblant que jamais ce malheur n’estoit advenu à nul autre. Et comme j’estois en ce soucy, un de mes amis me conseilla d’enquerir quelque Oracle pour en sçavoir la verité ; car, quant à moy, pour estre trop jeune, je n’avois aucune memoire, non plus que je n’en ay encore, du lieu où j’avais esté pris, ny de ma naissance. Et celuy qui me le conseilloit, me disoit, qu’il n’y avoit pas apparence que le Ciel ayant eu tant de soin de moy, que j’en avois recogneu depuis ma perte, il ne me voulust favoriser de quelque chose d’avantage. Cetamyme sceut si bien persuader, que tous deux ensemble nous y allasmes : et-la response que nous eusmes, fut telle.

Oracle


Tu nasquis dans la terre, où fut jadis Neptune :
Jamais tu ne sçauras celuy dont tu es né,
Que Silvandre ne meure, et à telle fortune
Tu fus par les destins au berceau destiné.

Jugez, belle Diane, quelle satisfaction nous eusmes de ceste response. Quant à moy, sans m’y arrester d’avantage, je me resolus de ne m’en enquerir jamais, puis qu’il estoit impossible que je ne le sceusse sans mourir ; et vesquis par apres avec beaucoup plus de repos d’esprit, me remettant à la conduite du Ciel, et m’employant seulement à mes estudes, ausquelles je fis un tel progrez, que le vieillard Abariel (car tel estoit le nom du pere de celuy qui m’avoit enlevé) eut envie de me revoir avant que de mourir, presageant presque sa fin prochaine. Estant donc arrivé pres de luy, et en ayant receu tout le plus doux traittement que j’eusse sceu desirer, un jour que j’estois seul dans sa chambre, il me parla de ceste sorte : Mon fils (car comme tel je vous, ay tousjours aimé, despuis que la rigueur de la guerre vous remit en mes mains) je ne vous croy point si mecognoissant de ce que j’ay fait pour vous, que vous puissiez douter de ma bonne volonté ; toutesfois si le soin que j’ay eu de faire instruire vostre jeunesse, ne vous a donné assez de cognoissance, je veux que vous l’ayez par ce que je desire de faire pour vous. Vous sçavez que mon fils Azahyde, qui fut celuy qui vous prit, et amena chez moy, a une fille que j’aime autant que moy mesme, et parce que je fais estat de passer le peu de jours, qui me restent, en repos et tranquillité, je fay dessein de vous marier avec elle, et vous donner si bonne part de mon bien, que je puisse vivre avec vous autant qu’il plaira aux dieux. Et ne croyez point que j’aye fait ce dessein à la volée, car il y a long temps que j’y prepare toute chose. En premier lieu, j’ay voulu recognoistre quelle estoit vostre humeur, cependant que vous estiez enfant, pour juger si vous pourriez compatir avec moy, d’autant qu’en un tel aage on n’a point encore d’artifice, et ainsi on void à nud toutes les affections d’une ame. Et vous trouvant tel que j’eusse voulu qu’Azahide eust esté, je pensay d’establir le repos de mes derniers jours sur vous, et pour cet effect, je vous envoyay aux estudes, sçachant bien qu’il n’y a rien qui rende une ame plus capable de la raison que la cognoissance des choses. Et cependant que vous avez esté loing de ma presence, j’ay tellement disposé ma petite fille à vous espouser, que pour me complaire, elle le desire presque autant que moy. Il est vray, qu’elle voudrait bien sçavoir qui, et d’où vous estes, et pour luy satisfaire je me suis enquis d’Azahide plusieurs fois, en quel lieu il vous prit. Mais il m’a tousjours dit qu’il n’en sçavoit autre chose, sinon que c’estoit delà le fleuve du Rhosne, hors la province Viennoise, et que vous luy fustes donné par celuy qui vous avoit enlevé à plus de deux journées en là, en eschange de quelques armes ; mais que peutestre vous en pourriez vous mieux ressouvenir, car vous pouviez avoir cinq ou six ans. Et luy ayant demandé si les habits que vous aviez lors, ne pouvoient point donner quelque cognoissance de quels parents vous estiez issu, il m’a respondu que non, d’autant que vous estiez si jeune encore, que mal-aisément pouvoit-on juger à vos habits de quelle condition vous estiez. De sorte, mon fils, que si vostre memoire ne vous sert en cela, il n’y a personne qui nous puisse oster de ceste peine.

Ainsi se teut le bon vieillard Abariel, et me prenant par la main, me pria encore de luy en dire tout ce que j’en sçavois : auquel apres tous les remerciements que je sceus luy faire, tant de la bonne opinion qu’il avoit de moy, que de la nourriture qu’il m’avoit donnée, et du mariage, qu’il me proposoit, je luy respondis, qu’en verité j’estois si jeune, quand je fus pris, que je n’avois aucune souvenance, ny de mes parents, ny de ma condition. – Cela, reprit le bon vieillard, est bien fascheux, toutesfois nous ne laisserons pas de passer outre, pourveu que vous l’ayez agreable, n’ayant attendu d’en parler à Azahyde, que pour sçavoir vostre volonté. Et luy ayant respondu, que je serois trop ingrat, si je n’obeissois entierement à ce qu’il me commanderoit, dés l’heure mesme, me faisant retirer, il envoya querir son fils, et luy declara son dessein que depuis mon retour il avoit sceu de sa fille, et que la crainte de perdre le bien que Abariel nous donneroit, luy faisoit de sorte desappreuver, que quand son pere luy en parla, il le rejetta si loing, et avec tant de raisons, qu’en fin le bon homme ne pouvant l’y faire consentir, luy dit franchement : Azahide, si tu ne veux donner ta fille à qui je voudray, je donneray mon bien à qui tu ne voudras pas ; et pour ce, resous toy de l’accorder à Silvandre, ou je luy en choisiray une qui sera mon heritiere.

Azahide, qui estoit infiniment avare, et qui craignoit de perdre ce bien, voyant son pere en tels termes, revint un peu à soy, et le supplia de luy donner quelques jours de terme pour s’y résoudre, ce que le pere, qui estoit bon, luy accorda aisément, desirant de faire toute chose avec la douceur, et puis m’en advertir. Mais il n’estoit pas besoin, car je le cognoissois assez aux yeux, et aux discours du fils, qui commença de me rudoyer et traitter si mal, qu’à peine le pouvois-je souffrir.

Or durant le temps qu’il avoit pris, il commanda à sa fille, qui avoit l’ame meilleure que luy, sur peine qu’il la feroit mourir (car c’estoit un homme tout de sang et de meurtre) de faire semblant au bon vieillard, qu’elle estoit marrie que son pere ne voulust faire sa volonté, et qu’elle ne pouvoit pas mais de sa des-obeissance ; que tant s’en faut, elle estoit preste à m’espouser secrettement, et quand il serait faict, le temps y feroit consentir son pere. Et cela estoit en dessein de me faire mourir.

La pauvre fille fut bien empeschée, car d’un costé les menaces ordinaires de son pere, de qui elle sçavoit le meschant naturel, la poussoient à jouer ce personnage, d’autre costé l’amitié que dés l’enfance elle me portoit, l’en empeschoit ; si est-ce qu’en fin son aage tendre, car elle n’avoit point encore passé un demy siecle, ne luy laissa pas assez de resolution pour s’en defendre. Et ainsi toute tremblante, elle vint faire la harangue au bon homme, qui la receut avec tant de confiance, qu’apres l’avoir baisée au front deux ou trois fois, en fin il se resolut d’en user comme elle luy avoit dit, et me le commanda si absoluement, que quelque doute que j’eusse de cet affaire, si n’osay-je luy contredire.

Or a resolution fut prise de ceste sorte, que je monterois par une fenestre dedans sa chambre, où je l’espouserois secrettement. Cette ville est assise sur l’extremité des Allobroges du costé des Helveces, et est sur le bord du grand lac de Leman, de telle sorte que les ondes frappent contre les maisons, et puis se desgorgent avec le Rhosne, qui luy passe au milieu. Le dessein d’Azahyde estoit, parce que leur logis estoit de ce costé-là, de me faire tirer avec une corde jusques à la moitié de la muraille, et puis me laisser aller dans le lac, où me noyant, on n’auroit jamais nouvelles de moy, parce que le Rhosne avec son impetuosité m’eust emporté bien loin ? de là, où entre les rochers estroits, je me fusse tellement brisé, que personne ne m’eust peu recognoistre. Et sans doute son dessein eust reussi, car j’estois resolu d’obeyr au bon Abariel, n’eust esté que le jour avant que cela deust estre, la pauvre fille, à qui on avoit commandé de me faire bonne chere, afin de m’abuser mieux, emeue de compassion et d’horreur d’estre cause de ma mort, ne peut s’empescher, toute tremblante, de me le découvrir, me disant puis apres : Voyez vous, Silvandre, en vous sauvant la vie, je me donne la mort ; car je sçay bien qu’Azahyde ne me le pardonnera jamais, mais j’ayme mieux mourir innocente, que si je vivois coulpable de vostre mort. Apres l’avoir remerciée, je luy dis, qu’elle ne craignist point la fureur d’Azahyde, et que j’y pourvoirais en sorte, qu’elle n’en auroit jamais desplaisir, que de son costé elle fist seulement ce que son pere luy avoit dit, et que je remedierais bien à son salut et au mien, mais que sur tout elle fust secrette.

Et dés le soir je retiray tout l’argent, que je pouvois avoir à moy, et donnay si bon ordre à tout ce qu’il me falloit faire, sans qu’Abariel s’en prist garde, que l’heure estant venue qu’il falloit aller au lieu destiné, apres avoir pris congé du bon vieillard, qui vint avec moy jusques sur la rive, je montay dans la petite barque, que luy mesme avois apprestée. Et puis allant doucement sous la fenestre, je fis semblant de m’y attacher, mais ce ne furent que mes habits remplis de sable. Et soudain me retirant un peu à costé, pour voir ce qu’il en adviendroit, je les ouys tout à coup retomber dans le lac, où avec la rame, je batis doucement l’eau, à fin qu’ils creussent, oyant ce bruit, que ce fust moy qui me debattois. Mais je fus bien tost contraint de m’oster de là, parce qu’ils jetterent tant de pierres, qu’à peine me peus-je sauver, et peu apres je veis mettre une lumiere à la fenestre, de laquelle ayant peur d’estre découvert, je me cachay dans le batteau, m’y couchant de mon long. Cela fut cause que la nuict estant fort obscure, et moy un peu esloigné, et la chandelle leur ostant encore d’avantage la veue, ils ne me virent point, et creurent que le batteau s’estoit ainsi reculé de luy mesme.

Or quand chacun se fut retiré de la fenestre, j’ouys un grand tumulte au bord où j’avois laissé Abariel, et comme je peus juger, il me sembla d’ouyr ses exclamations, que je pensay estre à cause du bruit qu’il m’avoit ouy faire dans l’eau, craignant que je fusse noyé. Tant y a que je me resolus de ne retourner plus chez luy, non pas que je n’eusse beaucoup de regret de ne le pouvoir servir sur ses vieux jours, pour les extremes obligations que je luy avois, mais pour la trop grande asseurance de la mauvaise volonté d’Azahyde ; je sçavois bien que si ce n’estoit à ce coup, ce seroit à un autre, qu’il paracheveroit son pernicieux dessein. Ainsi donc estant venu aux chaisnes qui ferment le port, je fus contraint de laisser mon batteau pour passer à nage de l’ autre costé, où estant parvenu avec quelque danger, à cause de l’obscurité de la nuict, je m’en allay sur le bord, où j’avois caché d’autres habits et tout ce que j’avois de meilleur.

Et prenant le chemin d’Agaune, je parvins sur la pointe du jour à Evians. Et vous asseure que j’estois si las d’avoir marché assez hastivement, que je fus contraint de me reposer tout ce jour-là, où de fortune n’estant point cogneu, je voulus aller prendre conseil, ainsi que plusieurs faisoient en leurs affaires plus urgentes, de la sage Bellinde, qui est maistresse des Vestales, qui sont le long de ce lac, et que depuis j’ay sceu estre mere de ma belle maistresse. Tant y a que luy ayant fait entendre tous mes desastres, elle consulta l’oracle, et le lendemain elle me dit, que le dieu me commandoit de ne m’estonner de tant d’adversitez, et qu’il estoit necessaire, si je voulois en sortir, de me voir dans la fontaine de la Verité d’amour, parce qu’en son eau estoit mon seul remede, et qu’aussi tost que je m’y serois veu, je recognoistrois et mon pere, et mon pays. Et luy ayant demandé en quel lieu estoit ceste fontaine, elle me fit entendre qu’elle estoit en ceste contrée de Forests, et puis m’en dclara la propriété et l’enchantement, avec tant de courtoisie que je luy en demeuray infiniment obligé.

Dés l’heure mesme, je me resolus d’y venir, et prenant mon chemin par la ville de Plancus, je m’en vins ici il y a quelques lunes, où le premier que je rencontray, fut Celadon, qui pour lors revenoit d’un voyage assez loingtain, duquel j’appris en quel lieu estoit ceste admirable fontaine. Mais lors que je voulus y aller, je tombay tellement malade, que je demeuray six mois sans sortir du logis ; et, quelque temps apres, que je me sentois assez fort, ainsi que je me mettois en chemin, je sceu par ceux d’alentour, qu’un magicien à cause de Clidaman l’avoit mise sous la garde de deux lyons, et de deux licornes, qu’il y avoit enchantées, et que le sortilege ne pouvoit se rompre qu’avec le sang et la mort du plus fidelle amant, et de la plus fidelle amante, qui fut oncques en ceste contrée.

Dieu sçait si ceste nouvelle me r’apporta de l’ennuy, me voyant presque hors d’esperance de ce que je desirois. Toutesfois considerant que c’estoit ce païs que le Ciel avoit destiné pour me faire recognoistre mes parents, je pensay qu’il estoit à propos d’y demeurer, et que peut-estre ces ridelles en amour se pourroient en fin trouver ; mais certes, c’est une marchandise si rare, que je ne l’ose presque plus esperer. Avec ce dessein je me resolus de m’habiller en berger, à fin de pouvoir vivre plus librement parmi tant de bonnes compagnies, qui sont le long de ces rives de Lignon, et pour n’y estre point inutilement, je mis tout le reste de l’argent que j’avois, en bestail, et en une petite cabane, où je me suis depuis retiré. Voilà, belle Leonide, ce que vous avez desiré sçavoir de moy, et voilà le payement de Phillis, pour la place qu’elle m’a vendue ; que d’oresnavant doncques, ô ma belle maistresse, elle n’ait plus la hardiesse de la prendre, puis qu’elle l’a donnée à si bon prix.

Je suis tres-aise, respondit Leonide, de vous avoir ouy raconter cette fortune, et vous diray que vous devez bien esperer de vous, puis que les dieux par leurs oracles vous font paroistre d’en avoir soing ; quant à moy, je les en prie de tout mon cœur. – Et moy non, reprit Phillis, en gaussant ; car s’il estoit cogneu, peut-estre que le merite de son pere lui feroit avoir nostre maistresse, estant tout certain que les biens et l’alliance peuvent plus aux mariages, que le mente propre, ny l’amour. – Or regardez comme vous l’entendez, reprit Silvandre : tant s’en faut que vous me vueilliez tant de mal, que j’espere par vostre moyen de parvenir à ceste cognoissance que je desire. – Par mon moyen ? respondit-elle toute estonnée, et comment cela ? – Par vostre moyen, continua ce berger : car puis qu’il faut que les lyons meurent par le sang d’un amant et d’une amante fidelle, pourquoy ne dois-je croire que je suis cest amant, et vous l’amante ? – Fidèle suis-je bien, respondit Phillis, mais vaillante ne suis-je pas, de sorte que pour bien aymer ma maistresse, je ne le cederay à personne ; mais pour mon sang et ma vie n’en parlons point, car quel service luy pourrois-je faire estant morte ? – Je vous asseure, respondit Diane, que je veux vostre vie de tous deux, et non pas vostre mort, et que j’aimerois mieux estre en danger moy mesme, que de vous y voir à mon occasion.

Cependant qu’ils discouroient de ceste sorte, et qu’ils alloient approchant du pont de la Bouteresse, ils virent de loing un homme qui venoit assez viste, et qui estant plus proche, fut recogneu bien tost par Leonide : car c’estoit Paris, fils du grand druide Adamas, qui estant revenu de Feurs, et ayant sceu que sa niepce Pestoit venu chercher, et voyant qu’elle ne revenoit point, luy envoyoit son fils pour l’advertir qu’il estoit de retour, et pour sçavoir quelle occasion la conduisoit ainsi seule, d’autant que ce n’estoit pas leur coustume d’aller sans compagnie.

D’aussi loing que la nymphe le recogneut, elle le nomma à ces belles bergeres, et elles, pour ne faillir au devoir de la civilité, quand il fut pres d’elles, le saluerent avec tant de courtoisie, que la beauté et l’agreable façon de Diane luy pleurent de sorte, qu’il en demeura presque ravy, et n’eust esté que les caresses de Leonide le divertirent un peu, il eust esté d’abord bien empesché à cacher cette surprise. Toutesfois, apres les premieres salutations, apres luy avoir dit ce qui le conduisoit vers elle : Ma sœur, luy dit-il, car Adamas vouloit qu’ils se nommassent frere et sœur, où avez-vous trouvé ceste belle compagnie ? – Mon frere, luy respondit-elle, il y a deux jours que nous sommes ensemble, et si je vous asseuré que nous ne nous sommes point ennuyées. Celle-cy, luy monstrant Astrée, est la belle bergere dont vous avez tant ouy parler pour sa beauté, car c’est Astrée, et celle-cy, luy monstrant Diane, c’est la fille de Bellinde et de Celion, et l’autre c’est Phillis, et ce berger, c’est l’incogneu Silvandre, de qui toutesfois les merites sont si cogneus, qu’il n’y a celuy en ceste contrée qui ne les ayme. – Sans mentir, dit Paris, mon pere avoit tort d’avoir peur que vous fussiez mal accompagnée, et s’il eust sceu que vous l’eussiez esté si bien, il n’en eust pas tant esté en inquietude. – Gentil Paris, dit Silvandre, une personne qui a tant de vertus qu’a ceste belle nymphe, ne peut jamais estre mal accompagnée. -Et moins encores, respondit-il, quand elle est entre tant de sages et belles bergeres.

Et en disant ce mot, il tourna les yeux sur Diane, qui presque se sentant semondre respondit : II est impossible, courtois Paris, que l’on puisse adjouster quelque chose à ce qui est accomply. – Si est-ce, repliqua Paris, que selon mon jugement, j’aymerois-mieux estre avec elle tant que vous y seriez, que quand elle sera seule. – C’est vostre courtoisie, respondit-elle, qui vous fait user de ces termes à l’avantage des estrangeres. – Vous ne sçauriez, respondit Paris, vous nommer estrangeres envers moy, que vous ne me disiez estranger envers vous, qui m’est un reproche, dont j’ay beaucoup de honte, parce que je ne puis qu’estre blasmé d’estre si voisin de tant de beautez, et de tant de merites, et que toutesfois je leur sois presque incogneu. Mais pour amender cette erreur, je me resous de faire mieux à l’advenir, et de vous pratiquer autant, que j’en ay esté sans raison trop esloigné par le passé. Et en disant ces dernieres paroles, il se tourna vers la nymphe : Et vous, ma sœur, encor que je sois venu pour vous chercher, toutesfois vous ne laisserez, dit-il, de vous en aller seule ; aussi bien n’y a-t-il guiere loing d’icy chez Adamas, car quant à moy je veux demeurer jusques à la nuict avec ceste belle compagnie. – Je voudrois bien, dit-elle, en pouvoir faire de mesme, mais pour ceste heure je suis contrainte d’achever mon voyage. Bien suis-je résolue de donner tellement ordre à mes affaires, que je pourray aussi bien que vous vivre parmy elles, car je ne croy point qu’il y ait vie plus heureuse que la leur.

Avec quelques autres semblables propos, elle prit congé de ces belles bergeres, et apres les avoir embrassées fort estroittement, elle leur promit encores de nouveau de les venir revoir bien tost, et puis partit si contente, et satisfaicte d’elles, qu’elle resolut de changer les vanitez de la Cour à la simplicité de ceste vie. Mais ce qui l’y portoit d’avantage, estoit qu’elle avoit dessein de faire sortir Celadon hors des mains de Galathée, et croyoit qu’il reviendroit incontinent en ce hameau, où elle faisoit deliberation de le pratiquer sous l’ombre de ces bergeres. Voilà quel fut le voyage de Leonide, qui vit naistre deux amours tres grandes, celle de Silvandre, sous la fainte gageure, ainsi que nous avons dit, et celle de Paris, ainsi que nous dirons, envers Diane. Car, depuis ce jour, il en devint tellement amoureux, que pour estre familierement aupres d’elle, il quitta la vie qu’il avoit accoustumé, et s’habilla en berger, et voulut estre nommé tel entre elles, afin de se rendre plus aimable à sa maistresse, qui de son costé l’honoroit, comme son merite et sa bonne volonté l’y obligeoient ; mais par ce qu’en la suite de nostre discours nous en parlerons bien souvent, nous n’en dirons pas pour ce coup d’avantage.

S’en retournant donc tous ensemble en leurs hameaux, ainsi qu’ils approchoient du grand pré, où la pluspart des troupeaux paissoient d’ordinaire, ils virent venir de loing Tircis, Hylas, et Lycidas, dont les deux premiers sembloient se disputer à bon escient, car l’action des bras et du reste du corps de Hylas le faisoit paroistre. Quant à Lycidas, il estoit tout en soy-mesme, et le chappeau enfoncé, et les mains contre le dos, alloit regardant le bout de ses pieds, monstrant bien qu’il avoit quelque chose en l’ame qui l’affligeoit beaucoup.

Et lors qu’ils furent assez pres pour se recognoistre, et que Hylas apperceut Phillis. entre ces bergers, d’autant que depuis le jour auparavant il commençoit de l’aimer, laissant Tircis, il s’en vint à elle, et sans saluer le reste de la compagnie, la prit sous les bras et avec son humeur accoustumée, sans autre déguisement de paroles, luy dit la volonté qu’il avoit de la servir. Phillis, qui commençoit de le recognoistre, et qui estoit bien aise de passer son temps, lui dit : Je ne sçay, Hylas, d’où vous peut naistre ceste volonté, car il n’y a rien en moy qui vous y puisse convier. – Si vous croyez, dit-il, ce que vous dites, vous m’en aurez tant plus d’obligation, et si vous ne le croyez pas, vous me jugerez homme d’esprit, de sçavoir recognoistre ce qui merite d’estre servy, et ainsi vous m’en estimerez tant plus. – Ne doutez point, respondit-elle, que comme que ce soit, je ne vous estime, et que je ne reçoive vostre amitié comme elle merite, et quand ce ne seroit pour autre consideration, pour ce au moins que vous estes le premier qui m’a aimée.

De fortune, au mesme temps qu’ils parloient ainsi, Lycidas survint, de qui la jalousie estoit tellement accreue, qu’elle surpassoit desja son affection, et pour son mal-heur il arriva si mal à propos, qu’il peut ouyr la response que Hylas fit à Phillis, qui fut telle : Je ne sçay pas, belle bergere, si vous continuerez comme vous avez commencé avec moy, mais si cela est, vous serez peu veritable, car je sçay bien pour le moins que Silvandre m’aydera à vous desmentir, et s’il ne le veut faire pour ne vous desplaire, je m’asseure que tous ceux qui vous virent hier ensemble, tesmoignerent que Silvandre estoit vostre serviteur. Je ne sçay pas s’il a laissé son amitié dessous le chevet, tant y a que si cela n’est, vous estes sa maistresse.

Silvandre qui ne pensoit point aux amours de Lycidas, croyant qu’il luy seroit fort honteux de desavouer Hylas, et qu’outre cela il offenseroit Phillis, de dire autrement devant elle, respondit : II ne faut point, berger, que vous cherchiez autre tesmoin que moy pour ce sujet, et ne devez croire que les bergers de Lignon se puissent vestir et devestir si promptement de leurs affections, car ils sont grossiers, et pource tardifs et lents à tout ce qu’ils font. Mais tout ainsi que plus un clou est gros, et plus il supporte de pesanteur et est plus difficile à arracher, aussi plus nous sommes difficiles et grossiers en nos affections, plus aussi durent-elles en nos ames. De sorte que si vous m’avez veu serviteur de cette belle bergere, vous me voyez encor tel, car nous ne changeons pas à toutes les fois que nous dormons. Que si cela vous advient, à vous, dis-je, qui avez le cerveau chaud, ainsi que vostre teste chauve, et vostre poil ardant le monstrent, il ne faut que vous fassiez mesme jugement de nous.

Hylas oyant parler ce berger si franchement, et si au vray de son humeur, pensa, ou que Tircis lui en eust dist quelque chose, ou qu’il le devoit avoir cogneu ailleurs ; et pour ce, tout estonné : Berger, luy dit-il, m’avez-vous veu autrefois, ou qui vous a appris ce que vous dites de moy ? – Je ne vous vy jamais, dit Silvandre. Mais vostre phisionomie et vos discours me font juger ce que je dis ; car malaisément peut-on soupçonner en autruy un deffaut, duquel on est entierement exempt. – II faut donc, respondit Hylas, que vous ne soyez point du tout exempt de ceste circonstance que vous soupçonnez en moy. – Le soupçon, repliqua Silvandre, naist ou de peu d’apparence, ou d’une apparence qui n’est point du tout, sinon en nostre imagination, et c’est celuy-là qu’on ne peut avoir d’autruy sans estre entaché. Mais ce que j’ay dit de vous, ce n’est pas un soupçon, c’est une asseurance. Appellez-vous soupçon, de vous avoir ouy dire que vous aviez aymé Laonice ? Et puis quittant celle-là pour ceste seconde, dit-il, qui estoit hier avec elle, vous les avez en fin changées toutes deux pour Phillis, que vous laisserez sans doute pour la premiere venue, de qui les yeux vous daigneront regarder.

Tircis qui les oyoit ainsi discourir, voyant que Hylas demeuroit vaincu, prit la parole de ceste sorte : Hylas, il ne faut plus se cacher, vous estes descouvert, ce berger a les yeux trop clairs pour ne voir les taches de vostre inconstance. Il faut advouer la verité ; car, si vous combatez contre elle, outre qu’en fin vous serez recogneu pour menteur, encore ne luy pouvant resister, d’autant que rien n’est si fort que la verité, vous ne ferez que rendre preuve de vostre foiblesse : Confessez donc librement ce qui en est, et afin de vous donner courage, je veux commencer. Sçachez, gentil berger, qu’il est vray que Hylas est le plus inconstant, le plus desloyal, et le plus traistre envers les bergeres, à qui il promet amitié, qui ait jamais esté. De sorte, adjousta Phillis, qu’il oblige fort celles qu’il n’aime point. – Et moy, ma maistresse, respondit Hylas, vous estes aussi contre moy ? Vous croyez les impostures de ces malicieux ? Ne voyez vous pas que Tircis, se sentant obligé à Silvandre de la sentence qu’il a donnée en sa faveur, pense le payer en quelque sorte de vous donner une mauvaise opinion de moy. – Et qu’importe cela ? dit Phillis à Silvandre. – Qu’il importe ? respondit l’inconstant ; ne sçavez-vous pas qu’il est plus difficile de prendre une place occupée, que non point celle qui n’est detenue de personne ? II veut dire, adjousta Silvandre, que tant que vous l’aimerez, il me sera plus mal-aisé d’acquerir vos bonnes graces. Mais Hylas, mon amy, combien estes-vous deceu ? Tant s’en faut, quand je verray qu’elle daignera tourner les yeux sur vous, je seray tout asseuré de son amitié ; car je la cognois de si bon jugement, qu’elle sçaura tousjours bien eslire ce qui sera meilleur.

Hylas alors respondit : Vous croyez peut estre, glorieux berger, d’avoir quelque avantage sur moy ? Ma maistresse, ne le croyez pas, car il n’en est rien. Et de fait, quel homme peut-il estre, puis qu’il n’a jamais eu la hardiesse d’aimer, ny de servir qu’une seule bergere, et encore si froidement que vous diriez qu’il se moque, là où j’en ay aimé autant que j’en ay veues de belles, et de toutes j’ay esté bien receu tant qu’il m’a pleu. Quel service pouvez-vous esperer de luy, y estant si nouveau qu’il ne sçait par où commencer ? Mais moy, qui en ay servi de toutes sortes, de tout aage, de toute condition, et de toutes humeurs, je sçay de quelle façon il le faut, et ce qui doit, ou ne doit pas vous plaire ; et pour preuve de mon dire, permettez moy de l’interroger, si vous voulez cognoistre son ignorance.

Et lors se tournant vers luy, il continua : Qu’est-ce, Silvandre, qui peut obliger d’avantage une belle bergere à nous aimer ? C’est, dit Silvandre, n’aimer qu’elle seule. – Et qu’est-ce, continua Hylas, qui luy peut plaire d’avantage ? – C’est, respondit Silvandre, l’aimer extremement. – Or voyez, reprit alors l’inconstant, quel ignorant amoureux est cestuy cy ? Tant s’en faut que’ce qu’il dit soit vray, qu’il engendre le mespris et la haine ; car n’aimer qu’elle seule, luy donne occasion de croire que c’est faute de courage, si l’on ne l’ose entreprendre, et pensant estre aimée à faute de quelqu’autre, elle mesprise un tel amant. Au lieu que si vous aymez par tout, pour peu que la chose le merite, elle ne croit pas, quand vous venez à elle, que ce soit pour ne sçavoir où aller ailleurs, et cela l’oblige à vous aimer, mesme si vous la particularisez, et luy faites paroistre de vous fier d’avantage en elle, et que pour mieux le luy persuader, vous luy racontiez tout ce que vous sçavez des autres, et une fois la sepmaine vous luy rapportiez tout ce que vous leur avez dit, et qu’elles vous auront respondu, agençant encor le conte, comme l’occasion le requerra, afin de le rendre plus agreable, et la convier à cherir vostre compagnie. C’est ainsi, novice amoureux, c’est ainsi que vous l’obligerez à quelque amour.

Mais pour luy plaire, il faut au rebours fuir comme poison l’extremité de l’amour, puis qu’il n’y a rien entre deux amans de plus ennuyeux que ceste si grande et extreme affection ; car vous qui aimez de ceste sorte, pour vous plaire, taschez de luy estre tous-jours apres, de parler tousjours à elle, elle ne sçauroit tousser, que vous ne luy demandiez ce qu’elle veut, elle ne peut tourner le pied que vous n’en fassiez de mesme : bref, elle est presque contrainte de vous porter, tant vous la pressez et importunez. Mais le pis est, que si elle se trouve quelquefois mal, et qu’elle ne vous rie, qu’elle ne parle à vous, et ne vous reçoive comme decoustume, vous voilà aux plaintes et aux pleurs ; mais je dis plaintes, dont vous luy remplissez tellement les oreilles, que pour se racheter de ces importunitez, elle est forcée de se contraindre. Et quelque fois qu’elle voudra estre seule, et se resserrer pour quelque temps en ses pensées, elle sera contrainte de vous voir, vous entretenir, et vous faire mille contes, pour vous contenter. Vous semble-t’il que cela soit un bon moyen pour se faire aimer ? tant s’en faut, en amour comme en toute autre chose, la mediocrité est seulement louable, si bien qu’il faut aimer mediocrement pour eviter toutes ces fascheuses importunitez. Mais encor n’est-ce pas assez ; car pour plaire, il ne suffit pas que l’on ne desplaise point, il faut avoir encor quelques attraits qui soient aimables, et cela c’est estre joyeux, plaisant, avoir tousjours à faire quelque bon conte, et sur tout n’estre jamais muet devant elle. C’est ainsi, Silvandre, qu’il faut obliger une bergere à nous aimer, et que nous pouvons acquerir ses bonnes graces. Or voyez, ma maistresse, si je n’y suis maistre passé et quel estat vous devez faire de mon affection. Elle vouloit respondre, mais Silvandre l’interrompit, la suppliant de luy permettre de parler. Et lors il interrogea Hylas de ceste sorte : Qu’est-ce, berger, que vous desirez le plus quand vous aimez ? D’estre aimé, respondit Hylas. – Mais, répliqua Silvandre, quand vous estes aimé, que souhaittez-vous de ceste amitié ? – Que la personne que j’aime, dit Hylas, fasse plus d’estat de moy que de tout autre, qu’elle se fie en moy, et qu’elle tasche de me plaire. – Est-il possible, reprit alors Silvandre, que pour conserver la vie, vous usiez du poison ? Comment voulez-vous qu’elle se fie en vous, si vous ne luy estes pas fidele ? – Mais, dit le berger, elle ne le sçaura pas. – Et ne voyez-vous, respondit Silvandre, que vous voulez faire avec trahison, ce que je dis qu’il faut faire avec sincerité ? Si elle ne sçait pas que vous en aimez d’autre, elle vous croira fidele, et ainsi ceste feinte vous profitera, mais jugez si la fainte peut ce que fera le vray. Vous parlez de mespris et de despit, et y a-t’il rien qui apporte plus l’un et l’autre en un esprit genereux, que de penser : celuy que je vois icy à genoux devant moy, s’est lassé d’y estre devant une vingtaine, qui ne me valent pas ; ceste bouche dont il baise ma main est flestrie des baisers qu’elle donne à la premiere main qu’elle rencontre, et ces yeux dont il semble qu’il idolatre mon visage, estincellent encores de l’amour de toutes celles qui ont le nom de femme ? Et qu’ay-je affaire d’une chose si commune ? Et pourquoy en ferois-je estat, puis qu’il ne fait rien, d’avantage pour moy, que pour la premiere qui le daigne regarder ? Quand il parle à moy, il pense que ce soit à telle ou à telle personne, et ces paroles dont il use, il les vient d’apprendre à l’escole d’une telle, ou bien il vient les estudier icy, pour les aller dire là. Dieu sçait quels mespris et quel despit luy peut faire concevoir ceste pensée !

Et de mesme pour le second point : que pour se faire aimer, il ne faut guiere aimer, et estre joyeux et galland ; car estre joyeux et rieur est fort bon pour un plaisant, et pour une personne de telle estoffe, mais pour un amant, c’est à dire, pour un autre nous mesme, ô Hylas, qu’il faut bien d’autres conditions ! Vous dites qu’en toutes choses la mediocrité seule est bonne. Il y en a, berger, qui n’ont point d’extrémité, de milieu, ny de deffaut, comme la fidelité ; car celuy qui n’est qu’un peu fidelle ne l’est point du tout, et qui l’est, l’est en extremité, c’est à dire, qu’il n’y peut point avoir de fidelité plus grande que l’autre. De mesme est-il de la vaillance, et de mesme aussi de l’amour, car celuy qui peut la mesurer, ou qui en peut imaginer quelqu’autre plus grande que la sienne, il n’aime pas. Par ainsi, vous voyez (Hylas) comme en commandant que l’on n’aime que mediocrement, vous ordonnez une chose impossible. Et quand vous aimez ainsi, vous faites comme ces fols melancoliques, qui croyent estre sçavans en toutes sciences, et toutefois ne sçavent rien, puis que vous avez opinion d’aimer, et en effet vous n’aimez pas. Mais soit ainsi, que l’on puisse aimer un peu : et ne sçavez-vous que l’amitié n’a point d’autre moisson que l’amitié, et que tout ce qu’elle seme, c’est seulement pour en recueillir ce fruit ? Et comment voulez-vous que celle que vous aimerez un peu, vous vueille aimer beaucoup ? puis que tant s’en faut qu’elle y gagnast, qu’elle perdroit une partie de ce qu’elle semeroit en terre tant ingrate. – Elle ne sçauroit pas, dit Hylas, que je l’aimasse ainsi.

— Voicy, dit Silvandre, la mesme trahison que je vous ay desja reprochée. Et croyez-vous, puis que vous dites que les effets d’une extreme amour sont les importunitez, que vous avez racontées, que si vous ne les luy rendiez pas, elle ne cogneust bien la foiblesse de vostre affection ? ô Hylas, que vous sçavez peu en amour ! Ces effets qu’une extrémité d’amour produit, et que vous nommez importunitez, sont bien tels peut-estre envers ceux qui, comme vous, ne sçavent aimer, et qui n’ont jamais approché de ce dieu, qu’à perte de vue. Mais ceux qui sont vrayement touchez, ceux qui à bon escient aiment, et qui sçavent quels sont les devoirs, et quels les sacrifices qui se font aux autels d’amour, tant s’en faut qu’à semblables effets ils donnent le nom d’importunitez, qu’ils les appellent felicitez, et parfaits contentements. Sçavezvous bien que c’est qu’aimer ? c’est mourir en soy, pour revivre en autruy, c’est ne se point aimer que d’autant que l’on est agreable à la chose aimée, et bref, c’est une volonté de se transformer, s’il se peut entierement en elle. Et pouvez-vous imaginer qu’une .personne qui aime de ceste sorte, puisse estre quelque fois importunée de la presence de ce qu’elle aime, et que la cognoissance qu’elle reçoit d’estre vrayement aimée, ne luy soit pas une chose si agreable, que toutes les autres au prix de celle-là ne peuvent seulement estre goustées ? Et puis, si vous aviez quelquefois esprouvé que c’est qu’aimer, comme je dis, vous ne penseriez pas que celuy qui aime de telle sorte, puisse rien faire qui desplaise. Quand ce ne serait que pour cela seulement, que tout ce qui est marqué de ce beau charactere de l’amour, ne peust etre desagreable, encor advoueriez-vous qu’il est tellement desireux de plaire, que s’il y fait quelque faute, telle erreur mesme plaist, voyant à quelque intention elle est faicte, ou que le desir d’estre aimable donne tant de force à un vray amant, que s’il ne se rend tel à tout le monde, il n’y manque guiere envers celle qu’il aime. De là vient que plusieurs qui ne sont pas jugez plus aimables en general que d’autres, seront plus aimez, et estimez d’une personne particuliere. Or voyez, Hylas, si vous n’estes pas bien ignorant en amour, puis que jusques icy vous avez creu d’aimer, et toutesfois vous n’avez fait qu’abuser du nom d’amour, et trahir celles que vous avez pensé d’aimer ? – Comment, dit Hylas, que je n’ay point aimé jusques icy ? et qu’ay-je donc fait avec Carlis, Amaranthe, Laonice, et tant d’autres ? – Ne sçavez-vous pas, dit Silvandre, qu’en toutes sortes d’arts il y a des personnes qui les font bien, et d’autres mal ? L’amour est de mesme, car on peut bien aimer comme moy, et mal aimer, comme vous ; et ainsi on me pourra nommer maistre, et vous brouillon d’amour.

A ces derniers mots, il n’y eut celuy qui peust s’empescher de rire, sinon Lycidas, qui oyant ce discours, ne pouvoit que se fortifier d’avantage en sa jalousie, de laquelle Phillis ne se prenoit garde, croyant de luy avoir rendu de si grandes preuves de son amitié, que par raison il n’en devoit plus douter : l’ignorante qui ne sçavoit pas que la jalousie en amour est un rejetton qui attire pour soy la nourriture qui doit aller aux bonnes branches, et aux bons fruits, et que plus elle est grande, plus aussi monstre-t’elle la felicité du lieu et la force de la plante !

Paris qui admirait le bel esprit de Silvandre, ne sçavoit que juger de luy, et luy sembloit que s’il eust esté nourry entre les personnes civilisées, il.eust esté sans pareil, puis que vivant entre ces bergers, il estoit tel, qu’il ne cognoissoit rien de plus gentil. Cela fut cause qu’il resolut de faire amitié avec luy, afin de jouyr plus librement de sa compagnie. Et pour le faire disputer encore, il s’adressa à Hylas, et luy dit, qu’il falloit avouer, qu’il avoit pris un mauvais party, puis qu’il en estoit demeuré muet. – II ne se faut point estonner de cela, dit Diane, puis qu’il n’y a juge si violent que la conscience. Hylas sçait bien qu’il dispute contre la verité, et que c’est seulement pour flatter sa faute.

Et quoy que Diane continuast quelque temps ce discours, si est-ce que Hylas ne respondit mot, estant attentif à regarder Phillis, qui depuis qu’elle avoit peu accoster Lycidas, l’avoit tousjours entretenu assez bas. Et parce qu’Astrée ne vouloit qu’il ouist ce qu’elle luy disoit, elle l’interrompit plusieurs fois, jusques à ce qu’elle le contraignit de luy dire : Si Phillis estoit autant importune, je ne l’aimerois point. – Vrayement, berger, lui dit-elle, expres pour l’empescher de les escouter, si vous estes aussi mal-gratieux envers elle, que peu civil envers nous, elle ne fera pas grand conte de vous. Et parce que Phillis, sans prendre garde à ceste dispute, continuoit son discours, Diane luy dit : Et quoy, Phillis, est-ce ainsi que vous me rendez le devoir que vous me devez ? vous me laissez donc pour aller entretenir un berger ? A quoy Phillis toute surprise respondit : Je ne voudrois pas, ma maistresse, que ceste erreur vous eust despleu ;car j’avois opinion que les beaux discours du gentil Hylas vous empeschoient de prendre garde à moy, qui cependant taschois de donner ordre à une affaire, dont ce berger me parloit. Et certes elle ne mentoit point, car elle estoit bien empeschée, pour la froideur qu’elle recognoissoit en luy. Il est bon là, Phillis, respondit Diane, avec des paroles de vraye maistresse, vous pensez payer tousjours toutes vos fautes par vos excuses ; mais ressouvenez-vous que toutes ces nonchalances ne sont pas de petites preuves de vostre peu d’amitié, et qu’en temps et lieu j’auray memoire de la façon dont vous me servez.

Hylas avoit repris Phillis sous les bras et ne sçachant la gageure de Silvandre et d’elle, fut estonné d’ouir parler Diane de ceste sorte. C’est pourquoy la voyant preste à recommencer ses excuses, il l’interrompit, luy disant : Que veut dire, ma belle maistresse, que ceste glorieuse bergere vous traitte ainsi mal ? Luy voudriez vous bien ceder en quelque chose ? Ne faites pas cette faute, je vous supplie : car encor qu’elle soit belle, si avez vous bien assez de beauté pour faire vostre party à part, et qui peut-estre ne cedera guiere au sien. – Ah ! Hylas, dit Phillis, si vous sçaviez contre qui vous parlez, vous esliriez plustost d’estre muet le reste de vostre vie que de vous estre servy de la parole pour deplaire à cette belle bergere, qui vous peut d’un clin d’œil, si vous m’aimez, rendre le plus malheureux qui aime. – Sur moy, dit le berger, elle peut hausser ou baisser, ouvrir ou fermer les yeux ; mais mon mal-heur, non plus que mon bon-heur, ne dépendra jamais, ny de ses yeux, ni de tout son visage, et si toutesfois je vous ayme et veux vous aimer. – Si vous m’aimez, adjousta Phillis, et que je puisse quelque chose sur vous, elle y a beaucoup plus de puissance ; car je puis estre esmeue, ou par vostre amitié, ou par vos services, à ne vous pas mal-traiter, mais cette bergere n’estant ny aimée, ny servie de vous,n’en aura aucune pitié. -Et qu’ay-je à faire, dit Hylas, de sa pitié ? peut-estre que je suis à sa mercy ? – Ouy certes, repliqua Phillis, vous estes à sa mercy : je ne veux que ce qu’elle veut, et ne puis faire que ce qu’elle me commande ; car voilà la maistresse que j’aime, que je sers, et que j’adore, mais de telle sorte que pour elle seule je veux aimer, je veux servir, et pour elle seule je yeux adorer, si bien qu’elle est toute mon amitié, tout mon service, et toute ma devotion. Or voyez, Hylas, que vous avez offensé, et quel pardon vous luy devez demander.

Alors le berger se jettant aux pieds de Diane, tout estonné, apres l’avoir un peu considerée, luy dit : Belle maistresse de la mienne, si celuy qui aime pouvoit avoir des yeux pour voir quelqu’autre chose que le sujet aimé, j’eusse bien veu en quelque sorte, que chacun doit honorer et reverer vos merites ; mais puis que je les ay clos à toute autre’chose qu’à ma Phillis, vous auriez trop de cruauté, si vous ne me pardonniez la faute que je vous advoue, et dont je vous crie mercy.

Phillis, qui avoit envie de se despestrer de cet homme, pour parler à Lycidas, ainsi qu’il l’en avoit priée, se hasta de respondre avant que Diane, pour luy dire que Diane ne luy pardonneroit point, qu’avec condition qu’il leur raconteroit les recherches, et les rencontres qu’il avoit eues depuis qu’il commençoit d’aimer ; car il estoit impossible que le discours n’en fust bien fort agreable, puis qu’il en avoit servy de tant de sortes, que les accidents en devoient estre de mesme.-Vrayement, Phillis, dit Diane, vous estes une grande devineuse, car j’avois desja faict dessein de ne luy pardonner jamais qu’avec ceste condition. Et pour cela, Hylas, resolvez-vous-y. – Comment ? dit le berger, vous me voulez contraindre à dire ma vie devant ma maistresse ? Et quelle opinion aura-t’elle de moy, quand elle ouyra dire que j’en ay aimé plus de cent : qu’aux unes j’ay donné congé avant que de les laisser, et que j’ay laissé les autres avant que de leur en rien dire ? Quand elle sçaura qu’en mesms temps j’ay esté partagé à plusieurs, que pensera-t’elle de moy ? – Rien de pire, que ce qu’elle pense, dit Silvandre, car elle ne vous jugera qu’inconstant, aussi bien alors qu’elle fait desja – II est vray, dit Phillis, mais afin que vous n’entriez, point en cette doute, j’ay affaire ailleurs, où Astrée viendra avec moy, s’il luy plaist,’et cependant vous obeirez aux commandemens de Diane.

A ce mot elle prit Astrée sous les bras, et se retira du costé du bois, où desjà Lycidas estoit allé. Et parce que Silvandre avoit entre-ouv ce qu’elle luy avoit respondu, il la suivit de loing, pour voir quel estoit son dessein, à quoy le soir luy servit de beaucoup pour n’estre veu, car il commençoit de se faire tard, outre qu’il alloit gaignant les buissons, et se cachant de telle sorte, qu’il les suivit aisément sans estre veu, et arriva si à propos, qu’il ouyt qu’Astrée luy disoit : Quelle humeur est celle de Lycidas, de vouloir parler à vous à ceste heure, et en ce lieu, puis qu’il a tant d’autres commoditez, que je ne sçay comme il a choisi ce temps incommode. – Je ne sçay certes, respondit Phillis, je l’ay trouvé tout triste ce soir, je ne sçay ce qui luy peut estre survenu, mais il m’a tant conjurée de venir.icy, que je n’ay peu dilayer. Je vous supplie de vous promener, cependant que nous serons ensemble, car sur tout il m’a requis que je fusse seule. – Je feray, respondit Astrée, tout ce qu’il vous plaira, mais prenez garde qu’il ne soit trouvé mauvais de vous voir parler à luy à ces heures indues, et mesme estant seule en ce lieu escarté. – C’est pour ceste consideration, respondit Phillis, que je vous ay donné la peine de venir jusqu’icy, et c’est pour cela aussi que je vous supplie de vous promener si pres de nous, que si quelqu’un survient, il pense que nous soyons tous trois ensemble.

Cependant qu’elles parloient ainsi, Diane et Paris pressoient Hylas de leur raconter sa vie, pour satisfaire au commandement de sa maistresse, et quoy qu’il en fist beaucoup de difficulté, si est-ce qu’en fin il commença de ceste sorte.

Histoire de Hylas[modifier]

Vous voulez donc, belle maistresse de la mienne, et vous, gentil Paris, que je vous die les fortunes qui me sont advenues, depuis que j’ay commencé d’aimer ? Ne croyez pas que le refus que j’en ay fait, vienne de ne sçavoir que dire, car j’ay trop aimé pour avoir faute de suject, mais plustost de ce que je vois trop peu de jour pour avoir le loisir, non pas de les vous dire toutes (cela seroit trop long), mais bien d’en commencer une seulement. Toutesfois, puis que pour obeir, il faut que je satisfasse à vos volontez, je vous prie, en m’escoutant, de vous ressouvenir, que toute chose est sujette à quelque puissance superieure, qui la force presque aux actions qu’il luy plaist. Et celle à quoy la mienne m’incline ainsi violemment, c’est l’amour : car autrement vous vous estonneriez peut-estre, de m’y voir tellement porté, qu’il n’y a point de chaisne assez forte, soit du devoir, soit de l’obligation, qui m’en puisse retirer. Et j’adovue librement, que s’il faut que chacun ait quelque inclination de la nature, que la mienne est d’inconstance, de laquelle je ne dois point estre blasmé. puis que le Ciel me l’ordonne ainsi. Ayez ceste consideration devant les yeux, cependant que vous escouterez le discours que je vay vous faire.

Entre les principales contrées que le Rhosne en son cours impetueux va visitant, apres avoir receu l’Arar, l’Isere, la Durance, et plusieurs autres rivieres, il vient frapper contre les anciens murs de la ville d’Arles, chef de son pays, et des plus peuplées et riches de la province des Romains. Aupres de ceste belle ville se vint camper, il y a fort long temps, à ce que j’ay ouy dire à nos druydes, un grand Capitaine nommé Caius Marius, devant la remarquable victoire qu’il obtint contre les Cimbres, Cimmeriens, et Celtoscythes, aux pieds des Alpes, qui estans partis du profond de l’Océan Scythique, avec leurs femmes et enfans, en intention de saccager Rome, furent tellement deffaits par ce grand capitaine, qu’il n’en resta un seul en vie. Et si les armes Romaines en avoient espargné quelqu’un, la barbare fureur qui estoit dans leur courage leur fit tourner leurs propres mains contre eux-mesmes, et de rage se tuer, pour ne pouvoir vivre, ayans esté vaincus. Or l’armée Romaine, pour r’asseurer les alliez, et amis de leur Republique, venant camper, comme je vous disois, pres de ceste ville, et selon la coustume de leur nation ceignant leur camp de profondes tranchées, il advint qu’estans fort pres :du Rhosne, ce fleuve qui est tres-impetueux, et qui mine et ronge incessamment ses bords, peu à peu vint avec le temps à rencontrer ces larges et profondes fosses, et entrant avec impetuosité dans ce canal, qu’il trouva tout fait, courut d’une si grande furie, qu’il continua les tranchées jusques dans la mer, où il se va desgorgeant, par ce moyen, par deux voyes : car l’ancien cours a tousjours suivy son chemin ordinaire, et ce nouveau s’est tellement agrandy, qu’il esgale les plus grandes rivieres, faisant entre-deux une Isle tres delectable, et tres fertile. Et à cause que ce sont les tranchées de Caius Marius, le peuple par un mot corrompu, l’appelle de son nom Camargue, et depuis, parce que le lieu se trouva tout entouré d’eau, à sçavoir de ces deux bras du Rhosne et de la mer Mediterranée, ils la nommerent l’isle de Camargue.

Je ne vous eusse pas dit tant au long l’origine de ce lieu, n’eust esté que c’est la contrée où j’ay pris naissance, et où ceux dont je suis venu, se sont de long temps logez ; car à cause de la fertilité du lieu, et qu’il est comme destaché du reste de la terre, il y a quantité de bergers qui s’y sont venus retirer, lesquels à cause de l’abondance des pasturages on appela pastres. Et mes peres y ont tousjours esté tenus en quelque consideration parmy les principaux, soit pour avoir esté estimez gens de bien et vertueux, soit pour avoir eu honnestement et selon leur condition, des biens de fortune ; aussi me laisserent-ils assez accommodé, lorsqu’ils moururent, qui fut sans doute trop tost pour moy, car mon pere mourut le jour mesme que je nasquis, et ma mere qui m’esleva avec toute sorte de mignardise, en enfant unique, ou plustost enfant gasté, ne me dura que jusques à ma douziesme année. Jugez quel maistre de maison je de vois estre ! Entre les autres imperfections de ce jeune aage, je ne peus eviter celle de la presomption, me semblant qu’il n’y avoit pastre en toute Camargue, qui ne me deust respecter. Mais quand je fus un peu plus advancé, et que l’amour commença de se mesler avec ceste presomption, il me sembloit que toutes les bergeres estoient amoureuses de moy, et qu’il n’y en avoit une seule qui ne receust mon amitié avec obligation. Et ce qui me fortifia en ceste opinion, fut qu’une belle et sage bergere, ma voisine, nommée Carlis, me faisoit toutes les honnestes caresses, à quoy le voisinage la pouvoit convier. J’estois si jeune encores, que nulles des incommoditez qu’amour a de coustume de r’apporter aux amants par ses transports violents, ne me pouvoyent atteindre, de sorte que je n’en ressentois que la douceur. Et sur ce sujet je me ressouviens que quelquefois j’allois chantant ces vers :

Sonnet


Sur la douceur d’une amitié.

Quand ma bergere parle, ou bien quand elle chante.
Ou que d’un doux clin d’œil die eblouit nos yeux,
Amour parle avec elle, et d’un son gratieux ,
Nous ravit par l’oreille, et des yeux nous enchante.

On ne le voit point tel, quand cruel il tourmente
Les cœurs passionnez de desirs furieux.
Mais bien lors qu’enfantin, il s’encourt tout joyeux
 Dans le sein, de sa mere, et mille amours enfante.

Ny jamais se jouant aux vergers de Paphos,
Ny prenant au giron des Graces son repos,
Nul ne l’a veu si beau qu’aupres de ma bergere :

Mais quand il blesse aussi, le doit-on dire Amour ?
Il l’est quand il se joue, et qu’il fait son sejour
Dans le sein de Carlis, comme au sein de sa mere.

Encor que l’aage où j’estois ne me permist pas de sçavoir ce que c’estoit que l’amour, si ne laissois-je de me plaire en la compagnie de ceste bergere, et d’user des recherches dont j’oyois que se servoient ceux qu’on appelloit amoureux ; de sorte que la longue continuation fit croire à plusieurs que j’en sçavois plus que mon’aage ne permettoit. Et cela fut cause, que quand je fus parvenu aux dix-huict ou dix-neuf ans, je me trouvay engagé à la servir. Mais d’autant que mon humeur n’estoit pas de me soucier beaucoup de ceste vaine gloire, que la pluspart de ceux qui se meslent d’aimer, se veulent attribuer, qui est d’estre estimez constans, la bonne chere de Carlis m’obligeoit beaucoup plus que ce devoir imaginé.

De là vint qu’un de mes plus grands amis prit occasion de me divertir d’elle. Il s’appelloit Hermante, et sans que j’y eusse pris garde, estoit tellement devenu amoureux de Carlis, qu’il n’avoit contentement que d’estre aupres d’elle. Moy qui estois jeune, je ne m’apperceus jamais de ceste nouvelle affection, aussi avois-je trop peu de finesse pour la recognoistre, puis que les plus rusez en ce mestier ne l’eussent peu faire que malaisement. Il avoit plus d’aage que moy, et par consequent plus de prudence, de sorte qu’il sçavoit si bien dissimuler, que je ne croy pas que personne pour lors s’en doutast. Mais ce qui luy donnoit beaucoup d’incommodité, c’estoit que les parens de ceste bergere desiroient que le mariage d’elle et de moy se fist, à cause qu’ils avoient opinion que ce luy fust advantage. De quoy Hermante estant adverty, mesmes cognoissant aux discours de la bergere, que veritablement elle m’aimoit, il creut qu’elle se retireroit de moy, si je commençois de me retirer d’elle. Il avoit bien recogneu, comme je vous ay dit, que je changerois aussi tost que l’occasion s’en presenteroit. Et apres avoir consideré en soy-mesme par où il commenceroit ce dessein, il lui sembla que me donnant opinion de meriter d’avantage, il me feroit desdaigner pour l’incertain ce qui m’estoit asseuré. Il y parvint fort aisément : car outre que je le croyois comme mon amy, ce bien ne me pouvoit estre cher, qui m’estroit venu sans peine, et me faisoit croire que j’obtiendrois bien quelque chose de meilleur, si je voulois m’y estudier. Luy d’autre part me le sçavoit si bien persuader, que je tenois pour certain n’y avoir bergere en toute Camargue, qui ne me receust plus librement que je ne voudrois la choisir.

Asseuré sur ceste creance, j’oste entierement Carlis de mon ame, apres je fay élection d’une autre que je jugeay le meriter, et sans doute je ne me trompay point, car elle avoit assez de beauté pour donner de l’amour, et de la prudence pour le sçavoir conduire. Elle s’appelloit Stilliane, estimée entre les plus belles et plus sages de toute l’isle, au reste altiere, er telle qu’il me falloit pour m’oster de l’erreur où j’estois. Et voyez quelle estoit ma presomtion : parce qu’elle avoit esté servie de plusieurs, et que tous y avoient perdu leur temps, je me mis à la rechercher plus volontiers, à fin que chacun cogneust mieux mon merite.

Carlis qui veritablement m’aimoit, fut bien estonnée de ce changement, ne sçachant quelle occasion j’en pouvois avoir, mais si fallut-il le souffrir. Elle eut beau me r’appeler, et pour le commencement user de toutes les sortes d’attraits, dont elle se peut ressouvenir, je n’avois garde de retourner, j’estois es trop haute mer, il n’y avoit pas ordre de reprendre terre si promptement ; mais si elle eut du desplaisir de cette separation, elle en fut bien tost vengée par celle-là mesme qui estoit cause du mal. Car me figurant qu’aussi tost que j’asseurerois Stilliane de mon amour, qu’elle se donneroit encor plus librement à moy, la premiere fois que je la rencontray à propos en une assemblée qui se faisoit, je luy dis en dansant avec elle : Belle bergere, je ne sçay quel pouvoir est le vostre, ny de quelle sorte de charmes se servent vos yeux ; tant y a que Hylas se trouve tant vostre serviteur, que personne ne le sçauroit estre d’avantage.

Elle creut que je me mocquois, sçachant bien l’amour que j’avois portée à Carlis, qui luy fit respondre en sousriant : Ces discours, Hylas sont-ce pas ceux que vous avez appris en l’escole de la belle Carlis ? Je voulois respondre, quand selon l’ordre du bal on nous vint separer, et ne peus la r’approcher quelque peine que j’y misse. De sorte que je fus contraint d’attendre que l’assemblée se separast, et la voyant sortir des premieres pour se retirer, je m’advançay, et la pris sous les bras. Elle au commencement so sousrit, et puis me dit : Est-ce par resolution, Hylas, ou par commandement que co soir vous m’avez entreprise ? – Pourquoy, lui respondis-je, me faites vous cette demande ? – Parce, me dit-elle, que je vois si peu d’apparence de raison en ce que vous faites, que je n’en puis soupçonner que ces deux occasions. – C’est, luy dis-je, pour toutes les deux, car je suis resolu de n’aimer jamais que la belle Stilliane, et vostre beauté me commande de n’en servir jamais d’autre. – Je croy, me respondit-elle, que vous ne pensez pas parler à moy, ou que vous ne me cognoissez point, et afin que vous ne vous y trompiez plus longuement, sçachez que je ne suis pas Carlis, et que je me nomme Stilliane. – Il faudroit, luy respondis-je, estre bien aveugle pour vous prendre au lieu de Carlis, elle est trop imparfaite pour estre prise pour vous, ou vous pour elle. Et je sçay trop pour ma liberté, que vous estes Stilliane, et seroit bon pour mon repos que j’en sceusse moins. Nous parvinsmes ainsi à son logis, sans que je peusse recognoistre, si elle l’avoit eu agreable ou non.

Le lendemain, il ne fut pas plustost jour, que j’allay trouver Hermante, pour lui raconter ce qui m’estoit advenu le soir. Je le trouvay encor au lict, et parce qu’il me veit bien agité : Et bien, me dit-il, qu’y a-t’il de nouveau ? La victoire est-elle obtenue avant le combat ? – Ah ! mon amy, luy respondis-je, j’ay bien trouvé à qui parler, elle me desdaigne, elle se mocque de moi, elle me renvoye à chasque mot à Carlis. Bref, croyez qu’elle me traitte bien en maistresse.

Il ne se peut tenir de rire, oyant apres tout au long nos discours, car il n’en avoit pas attendu moins ; mais cognoissant bien mon humeur assez changeante, il eut peur que je ne revinsse à Carlis, et qu’elle ne me receust, qui fut cause qu’il me respondit : Avez-vous esperé moins que cela d’elle ? L’estimeriez-vous digne de vostre amitié, si ne sçachant encore au vray que vous l’aimez, elle se donnoit à vous ? Comment peut-elle adjouster foy au peu de paroles que vous luy avez dites, en ayant tant ouy autresfois, où vous juriez le contraire à Carlis ? Elle seroit sans mentir fort ayseé à gagner, si elle se monstroit vaincue pour si peu de combat. – Mais, luy dis-je, avant que je sois aimé d’elle, s’il faut que je luy en die autant que j’ay desja faict à Carlis, quand est-ce à vostre advis que cela sera ? – Vrayment, me respondit Hermante, vous sçavez bien peu que c’est qu’amour. Il faut que vous appreniez, Hylas, que quand on dit à une bergere, je vous aime, voire mesme quand on luy en fait quelque demonstration, elle ne le croit pas si promptement, d’autant que c’est la coustume de pastres bien nourris d’avoir de la courtoisie et il semble que leur sexe pour sa foiblesse oblige les hommes à les servir et honorer. Et, au contraire, à la moindre apparence de haine que l’on leur rend, elles croyent fort aisement d’estre hayes, parce que les amitiez sont naturelles, et les inimitiez au contraire, et ceux qui vont contre le naturel, il faut que ce soit par un dessein resolu, au lieu que ceux qui le suivent il semble plustost quece soit par coustume. Par là, Hylas, je veux dire que vous ferez bien plus aisément croire à Carlis que vous la ha?ssez à la moindre mauvaise volonté que vous luy monstrerez, que vous ne persuaderez pas à Stilliane que vous l’aimez. Et parce que vous voyez bien qu’elle a sur le cœur ceste affection de Carlis, croyez moy que ce que vous avez à faire de plus pressé, est de luy donner cognoissance que vous n’aimez plus cette Carlis, ce que vous devez faire par quelque action cogneue non seulement à Carlis, mais à Stilliane, et à plusieurs autres. Bref, belle bergere, il me sceut tourner de tant de costez, qu’en fin j’escrivis à la pauvre Carlis une telle lettre.


Lettre de Hylas à Carlis[modifier]

Je ne vous escris pas à ce coup, Carlis, pour vous dire que je vous ay aimée, car vous ne l’avez que trop creu, mais bien pour vous asseurer que je ne vous aime plus. Je sçay asseurément que vous serez estonnée de ceste declaration, puis que vous m’avez tousjours plus aimé presque que je n’ay sceu desirer. Mais ce qui me retire de vous, il faut par force advouer que c’est vostre mal-heur, qui ne vous veut continuer plus long-temps le plaisir de nostre amitié, ou bien ma bonne fortune, qui ne me veut d’avantage arrester à si peu de chose. Et afin que vous ne vous plaigniez de moy, je vous dis adieu, et vous donne congé de prendre party où bon vous semblera, car en moy vous n’y devez plus avoir d’esperance.

De fortune, quand elle receut cette lettre, elle estoit en fort bonne compagnie, et mesme Stilliane y estoit, qui desapprouva de sorte cette action, qu’il n’y en eut point en toute la trouppe qui me blasmast d’avantage. Ce que Carlis recognoissant : Je vous supplie, leur dit-elle, obligez moy toutes de luy faire response. – Quant à moy, dit Stilliane, j’en seray bien le secretaire. Et lors prenant du papier et de l’ancre, toutes les autres ensemble me rescrivirent ainsi, au nom de Carlis.


Response de Carlis à Hylas[modifier]

Hylas, l’outrecuidance a esté celle qui vous a peruadé d’estre aimé de moy, et la cognoissance que j’ay eu de vostre humeur, et ma volonté qui l’a tousjours trouvée fort desagreable, ont esté celles, qui m’ont empesché de vous aimer, si bien que toute l’amitié que je vous ay portée, a esté seulement en vostre opinion, et de mesme mon mal-heur, et vostre bonne fortune, et en cela il n’y a rien eu de certain, sinon que veritablement quand vous avez creu d’estre aimé de moy, vous avez esté trompé. Je vous le jure, Hylas, apr tous les merites que vous pensez estre, et qui ne sont pas en vous, qui sont en beaucoup plus grand nombre que ceux qui me deffaillent pour estre digne de vous. L’avantage que je pretends en tout cecy, c’est d’estre exempte à l’advenir de vos importunitez, et pour n’estre point entierement ingrate du plaisir que vous me faites en cela, je ne sçay que vous souhaitter de plus avantageux, et pour moy aussi, sinon que le Ciel vous fasse à jamais continuer cette resolution pour mon contentement, comme il vous donna la volonté de me rechercher pour m’importuner. Cependant vivez content, et si vous l’estes autant que moy, estant delivrée d’un fardeau si fascheux, croyez, Hylas, que ce ne sera peu.

Il ne faut point mentir : la lecture de cette lettre me toucha un peu, car je recogneus bien en ma conscience, que j’avois tort de cette bergere. Mais la nouvelle affection que Stilliane avoit fait naistre en moy, ne me permit pas de m’y arrester d’avantage, et en fin, comment que ce fust, j’en jettois la faute sur elle : Car, disois-je en moy-mesme, si elle n’est pas si belle, ny si agreable que Stilliane, est-ce moy qui en suis coupable ? qu’elle s’en plaigne à ceux qui l’ont faitte avec moins de perfection. Et pour moy, qu’y puis-je contribuer, que de regretter et plaindre avec elle sa pauvreté ? mais cela ne me doit pas empescher d’adorer et desirer la richesse d’autruy . Avec samblables raisons, j’essayois de chasser la compassion que Carlis me faisoit, et ne croyant plus avoir rien à faire que de recevoir Stilliane, qui me sembloit estre desja toute à moy, je priay Hermante de luy porter une lettre de ma part, et ensemble luy faire voir la copie de celle que j’avois escrite à Carlis, afin qu’elle ne fust plus en doute d’elle. Luy qui estoit veritablement mon amy en tout ce qui ne touchoit point à Carlis, n’en fit difficulté. Et prenant le temps à propos qu’elle estoit seule en son logis, en luy presentant mes lettres, il luy dit en sousriant : belle Stilliane, si le feu brusle l’imprudent qui s’en approche trop, si le soleil esblouit celuy qui l’ose regarder à plein, et si le fer donne la mort à celuy qui le reçoit dans le cœur, vous ne devez vous estonner si le miserable Hylas, s’approchant trop de vous s’est bruslé, si vous osant regarder il s’est esblouy, et si recevant le trait fatal de vos yeux, il en ressent la blesseure mortelle dans le cœur.

Il vouloit continuer, mais elle, toute impatiente, l’interrompit : Cessez, hermante, vous travaillez en vain, ny Hylas n’a point assez de merite, ny vous assez de persuasion, pour me donner la volonté de changer mon contentement au sien ; ny je ne me veux point tant de mal, ny à Helas tant de bien, que je consente à mon mal-heur, pour croire à vos paroles. Il me suffit, Hermante, que l’humeur de Hylas m’est cogneue auy despens d’autruy, sans qu’aux miens je l’espreuve. et ce vous doit estre assez que Carlis ait esté si laschement trompée, sans que vous serviez encor d’instrument pour la ruine de quelqu’autre. Si vous aimez Hylas, j’aime beaucoup plus Stilliane, et si vous luy voulez donner un conseil d’amy, conseillez-le comme je la conseille, c’est qu’elle n’aime jamais Hylas : dites luy aussi qu’il n’aime jamais Stilliane. Et s’il ne vous croit, soyez certain qu’à sa confusion il emploiera son temps vainement. Et quant à la lettre que vous me presentez, je ne feray point de difficulté de la prendre, ayant de si bonnes deffenses contre ses armes, que je n’en redoute point les coups.

A ce mot, despliant ma lettre, elle la leut tout haut : ce n’estoit en fin qu’une asseurance de mon affection, par le congé que j’avois donné à Carlis à sa consideration, et une tres-humble supplication de me vouloir aimer. Elle sousrit après l’avoir leue, et s’addressant à Hermante, luy demanda s’il vouloit qu’elle me fist response, et luy ayant respondu qu’il le desiroit passionnément, elle luy dit qu’il eust un peu patience, et qu’elle l’alloit escrire. elle estoit telle :

Response de Stilliane à Hylas[modifier]

Hylas, voyez combien sont mal fondez vos desseins : vous voulez que pour la consideration de Carlis je vous aime, et il n’a y rien qui me convie tant à vous hayr que la memoire que j’ay de Carlis. Vous dites que vous m’aimez : si quelqu’autre plus veritable que vous me le disoit, je le pourrois peut-estre croire, car je cognois bien que je le merite ; mais moy qui ne mens jamais, je vous asseure que je ne vous aime point, et pource n’en doutez nullement : aussi seroit-ce avoir bien peu de jugement d’aimer une humeur si mesprisable. Si vous trouvez ces paroles un peu trop rudes, ressouvenez-vous, Hylas, que j’y suis contrainte, afin que vous ne vous persuadiez pas d’estre aimé de moy. Carlis m’est tesmoin de la condition de Hylas, et Hylas le sera de la mienne, si pour le moins il veut quelquesfois dire vray. Si cestre response vous plaist, remerciez en la priere de Hermante ; si elle vous desplaist, ressouvenez.vous de n’en accuser que vous mesme.

Hermante n’avoit point veu ceste lettre, quand il me la donna, et encor qu’il eust bien opinion qu’il y auroit de la froideur, si ne pensoit-il pas qu’elle deust estre si estrange. Il n’en fut pas toutesfois tant estonné que moy, car je demeuray comme une personne ravie, laissanr choir la lettre en terre. Et apres estre revenu à moy, j’enfonce mon chappeau dans la teste, jette les jeux en terre, m’entrelasse les bras sur l’estomac, et à grands pas et sans parler, me mets à promener le long de la chambre. Hermante estoit immobile au milieu, sans seulement tourner les yeux sur moy. Nous demeurasmes quelque temps de ceste sorte sans parler. En fin tout à coup, frappant d’une main contre l’autre, et faisant un saut au milieu de la chambre : A son dam, dis-je tout haut, qu’elle cherche qui l’aimera, à sçavoir s’il manque en Camargue de bergeres plus belles qu’elle, et qui seront bien aises que Hylas les serve. Et puis m’adressant à luy : O que Stilliane est sotte, luy dis-je, si elle croit qie je la vueille aimer par force, et que j’aurois peu de courage, si je me souciais jamais d’elle ! Et que pense-t’elle estre plus qu’une autre ? Voire, elle merite bien qu’on s’en mette en peine. Je m’asseure, Hermante, qu’elle a bien fait la resolue, quand vous avez parlé à elle : ce n’a pas esté pour le moins sans faire les petits yeux, sans se mordre la levre, et sans se frotter les mains l’une l’autre pour les paslir. Que je me mocque de ses affetteries et d’elle aussi, si elle croit que je me soucie non plus d’elle, que de la plus estrangere des Gaules ! Elle ne me sçait reprocher que ma Carlis : ouy, je l’ay aimée, et en despit d’elle je la veux aimer encores, et m’asseure qu’elle recognoistra bien tost son imprudence, mais jamais il ne faut qu’elle espere que Hylas la puisse aimer. Je dis quelques autres semblables paroles, ausquelles je veis bien changer de couleur de Hermante, mais pour lors j’en ignorois la cause. Depuis j’ay jugé que c’estoit de peur qu’il avoit que je ne revinsse en la bonne grace de sa maistresse ; si n’en fit-il autre semblant, sinon qu’il se mit à rire, et me dit qu’il y en auroit bien d’estonnées quand elles verroient ce changement.

Mais si je pris promptement cette resolution, aussi promptement la voulus-je executer. Et en ce dessein m’en allay trouver Carlis, à qui je demanday mille pardons de la lettre que je luy avois escrite, l’asseurant que ce n’avoit jamais esté faute, mais transport d’affection. Elle qui estoit offensée contre moy, comme chacun peut penser, apres m’avoir escouté paisiblement, en fin me respondit ainsi : Hylas, si les asseurances que tu me fais de ta bonne volonté, sont veritables, je suis satisfaite ; si elles sont mensongeres, ne croy pas de pouvoir renouer l’amitié qu’à jamais tu as rompue, car ton humeur est trop dangereuse.

Elle vouloit continuer, quand Stilliane, pour luy monstrer la lettre que je luy avois escritte, la venant visiter, nous interrompit. Lors qu’elle me vid pres de Carlis : Veillé-je, ou si je songe ? dit-elle toute estonnée. Est-ce bien lá Hylas que je vois, ou si c’est un fantosme ? Carlis tres-aise de cette rencontre : C’est bien Hylas, dit-elle, ma compagne, vous ne vous trompez point, et s’il vous plaist de vous approcher, vous ouyrez les douces paroles dont il me crie mercy, et comme il se desdit de tout ce qu’il m’a escrit, se sousmettant à telle punition qi’il me plaira. – Son chastiment, respondit Stilliane, ne doit point estre autre, que de luy faire continuer l’affection qu’il me porte. – A vous ? luy dit Carlis, tant s’en faut ; il me juroit quand vous estes entrée, qu’il n’aimoit que moy. – Et depuis quand ? adjousta Stilliane ; je sçay bien pour le moins que j’en ay un bon escrit, qu’Hermante depuis une heure m’a donné de sa part. Et afin que vous ne doutiez point de ce que je dis, lisez ce papier, et vous verrez si je mens.

Dieux ! que devins-je à ces mots ?

Je vous jure, belle bergere, que je ne peus jamais ouvrir la bouche pour ma deffense. Et ce qui me ruina du tout, fut que par malheur plusieurs autres bergeres y arriverent en mesme temps, ausquelles elles firent ce conte si desavantageusement pour moy, qu’il ne me fut pas possible de m’y arrester d’avantage.

Mais sans leur dire une seule parole, je vins raconter à Hermante ma mesaventure, qui faillit d’en mourir de rire, comme à la verité le sujet le meritoit. Ce bruit s’espancha de sorte par toute Camargue, que je n’osois parler à une seule bergere, qui ne me le reprochast, dont je pris tant de honte, que je resolus de sortir de l’isle pour quelque temps. Voyez si j’estois jeune, de me soucier d’estre appellé inconstant, il faudroit bien à ceste heure de semblables reproches pour me faire desmarcher d’un pas. – Voilà que c’est, dit Paris, il faut estre apprentif avant que maistre. – Il est vray, respondit Hylas, et le pis est, qu’il en faut bien souvent payer l’apprentissage.

Mais pour revenir à nostre discours, ne pouvant alors supporter la guerre ordinaire que chacun m’en faisoit, le plus secrettement qu’il me fut possible, je donnay ordre à mon mesnage, et en remis le soin entier à Hermante, et puis me mis sur un grand batteau, qui remontoit, ensemble avec plusieurs autres. Je n’avois alors autre dessein que de voyager et passer mon temps, ne me souciant non plus de Carlis, ni de Stilliane, que si je ne les eusse jamais veues, car j’en avois tellement perdu la memoire en les perdant de veue, que je n’avois un seul regret. Mais voyez combien il est difficile de contrarier à son inclination naturelle ! Je n’eus pas si tost mis le pied dans le batteau, que je veis un nouveau sujet d’amour.

Il y avoit, entre quantité d’autres voyageurs, une vieille femme, qui alloit à Lyon rendre des vœux au temple de Venus, qu’elle avoit faits pour son fils, et conduisoit avec elle sa belle-fille, pour le mesme sujet, et qui avec raison portoit le nom de belle, car elle ne l’estoit moins que Stilliane, et beaucoup plus que Carlis. Elle s’appelloit Aymée, et ne pouvoit encor avoir attaint l’aage de dix-huict ou vingt ans, et quoy qu’elle fust de Camargue, si n’avoit-elle point de cognoissance de moy, parce que son mary jaloux [comme son ordinairement les vieux qui ont de jeunes et belles femmes] et sa belle-mère soupçonneuse, la tenoient de si court, qu’elle ne se trouvoit jamais en assemblée. Or soudain que je la veis, elle me pleut, et quelque dessein que j’eusse fait au contraire, il la fallut aimer. Mais je prevy bien au mesme temps, que j’y aurois de la peine, ayant tromper la belle-mère, et à vaincre la velle-fille.

Toutesfois, pour ne ceder à la difficulté, je me resolus d’y mettre toute ma prudence, et jugeant qu’il falloit donner commencement à mon entreprise par la mere, car elle m’empeschoit de m’approcher de mon amie, je pensay qu’il n’y auroit rien de plus à propos,que de me faire cognoistre à elle, et qu’il ne pourroit estre, puis que nous estions d’un mesme lieu, que quelque ancienne cognoissance et amitié de nos familles, ou quelque vieille alliance ne me facilitast le moyen de me familiariser avec elle, et que l’occasion apres m’instruiroit de ce que j’aurois à faire. Je ne dus point deceu en ceste opinion, car aussi tost que je luy eus dit qui j’estois, et que j’eus faint quelque assez mauvaise raison de ce que j’allois desguisé, qu’elle receut pour bonne, et que je luy eus asseuré que ce qui me faisoit descouvrir à elle, n’estoit que pour la supplier de se servir plus librement de moy. Mon fils, me respondit-elle, je ne m’estonne pas que vous ayez ceste volonté envers moy, car vostre pere m’a tant aimée, que vous degenereriez trop, si vous n’aviez quelque estincelle de ceste affection. Ah ! mon enfant, que vous estes fils d’un homme de bien, et le plus aimable qui fust en toute Camargue.

Et me disant ces paroles, elle me prenoit par la teste, et me joignoit contre son estomach, et quelquesfois me baisoit au front, et ses baisers me faisoient ressouvenir de ces fouyers, qui retiennent encor quelque lente chaleur, apres que le feu en est osté ; car mon pere avoit failly de l’espouser, et peut-estre l’avoit trop servie pour sa reputation, comme je sceus depuis. Mais moy qui ne me souciois beaucoup de ses caresses, sinon en tant que’elles estoient utiles à mon dessein, feignant de les recevoir avec beaucoup d’obligation, la remerciay de l’amitié qu’elle avoit portée à mon pere, la suppliay de changer toute ceste bonne volonté au fils, et que puis le Ciel m’avoit fait heritier du reste de ses biens, elle ne me des-heritast de celuy que j’estimois le plus, qui estoit l’honneur de ses bonnes graces, et que de mon costé je voulois succeder au service que mon pere luy avoit voué, comme à la meilleure fortune de toutes les siennes.

Bref, belle bergere, je sceus de sorte flatter ma vieille, qu’elle n’aimoit rien tant que moy, et contre sa coustume, pour me gratifier, commanda à sa belle-fille de m’aimer. O qu’elle eust esté bien advisée, si elle eust suivy son conseil ! Mais je ne trouvay jamais rien de si froid en toutes ses actions, de sorte qu’encor que je fusse tout le jour aupres d’elle, si n’eus-je jamais la hardiesse de luy faire paroistre mon dessein par mes paroles, que nous ne fussions bien pres d’Avignon, car Stilliane m’avoit beaucoup fait perdre de la bonne opinion que j’avois eue de moy-mesme. Mais, outre cela, elle estoit tousjours aux pieds de la vieille, qui ordinairement m’entretenoit du temps passé.

Il advint que ce grand convoy, avec lequel nous montions, ainsi que je vous ay dit, et que plusieurs marchands assemblez faisoient faire, alla branler dans une isle aupres d’Avignon. Et d’autant que nous, qui n’estions pas accoustumez aux voyages, nous trouvions tous engourdis de demeurer si longtemps assis, cependant que les batelliers faisoient ce qui leur estoit necessaire, nous mismes pied à terre, pour nous promener, et entre autres la belle-mère d’Aimée fut de la trouppe. Aussi tost que ma bergere fut dans l’isle, elle se mit á courre de long de la riviere, et à se jouer avec d’autres filles qui estoient sorties du batteau de compagnie, et moy je me meslay parmy elles, pour avoir le moyen de prendre le temps à propos, cependant que la vieille se promenoit avec quelques autres femmes de son aage. Et de fortune Aimée s’estant un peu separée de ses compagnes, cueillant des fleurs qui venoient le long de l’eau, je m’advançay, et la pris sous le bras ; et apres avoir marché quelque temps sans parler, enfin comme venant d’un profond sommeil, je luy dis : J’aurois honte, belle bergere, d’estre si longuement muet pres de vous, ayant tant de sujet de vous parler, si je n’en avois encor plus de me taire, et si mon silence ne procedoit d’où les paroles me devroient naistre. – Je ne sçay, hylas, me dit-elle, quelle occasion vous avez de vous taire, ny quelle vous pouvez avoir de parler, ny moins quelles paroles ou silence vous voulez entendre. -Ah ! belle bergere, luy dis-je, l’affection qui me consomme d’un feu secret, me donne tant d’occasion de declarer mon mal, qu’à peine le puis-je taire. Et d’autre costé ceste affection me fait craindre de sorte d’offenser celle que j’aime en le luy declarant, que je n’ose parler ; si bien que ceste affection, qui me devroit mettre les paroles en la bouche, est celle qui me les denie quand je suis aupres de vous. – De moy ? reprit-elle incontinent : pensez-vous bien, Hylas, à ce que vous dites ? – Ouy, de vous, luy repliquay-je, et ne croyez point que je n’aye bien pensé à ce que je dis, avant que de l’avoir osé proferer. – Si je pensois, me respondit-elle, que ces paroles fussent vrayes, je vous en parlerois bien d’autre sorte. – Si vous doutez, luy dis-je, de ceste verité, jettez les yeux sur vos perfections, et vous en serez entierement asseurée.

Et lors avec mille sermens, je luy dis tout ce que j’en avois sur le cœur. Elle sans s’esmouvoir, me respondit froidement : Hylas, n’accusez point ce qui est en moy de vos folies, car je sçauray bien y remedier de sorte, que vous n’en aurez point de sujet. Au reste, puis que l’amitié que ma mere vous porte, ny la condition en quoy je suis, ne vous a peu destourner de vostre mauvaise intention, croyez que ce que le devoir n’a peu faire en vous, il le fera en moy, et que je vous osteray tellement toute sorte d’occadion de continuer, que vous recognoistrez que je suis telle que je dois estre. Vous voyez comme je vous parle froidement : ce n’est pas que je ne ressente bien fort voste indiscretion, mais c’est pour vous faire entendre que la passion ne me transporte point, mais que la raison seulement me fait parler ainsi ; que si je vois que ce moyen ne vaille rien pour divertir vostre dessein, je recourray apres aux extremes.

Ces paroles proferées avec tant de froideur, me toucherent plus vivement que je ne sçaurois vous dire. Toutesfois, ce ne fut pas ce qui m’en fit distraire, car je sçavois bien que les premieres attaques sont ordinairement soustenues de ceste façon.

Mais pas hazard, lors qu’Aimée me voyant sans paroles, et tant estonné, s’en retourna sans m’en dire d’avantage, il y eut une de ses compagnes qui me voyant ainsi resver s’en vint à moy, et me faisant la mouche, me passa deux ou trois fois la main devant les yeux, et puis se mit à courre comme presque me conviant à luy aller apres. Pour le commencement j’estois encor si estourdy du coup, que je n’en fis point de semblant ; mais quand elle y revint la seconde fois, je me mis à la suivre, et elle, apres avoir tourné quelque temps autour de ses compagnes, s’escarta de la trouppe, et apres s’estre un peu esloignée, feignant d’estre hors d’haleine, se coucha aupres d’un buisson assez touffu. Moy qui la courois au commencement sans dessein, la voyant en terre, et en lieu où elle ne pouvoit estre veue, monstrant de me vouloir venger de la peine qu’elle m’avoit donnée, je me mis à la fouetter, à quoy elle faisoit bien un peu de resistance, mais de sorte qu’elle monstroit que ceste privauté ne luy estoit point desagreable ; mesme qu’en faisant semblant de se deffendre, elle se descouvroit, comme je crois, à dessein, pour faire voir sa charnure blanche, plus qu’on n’eust pas jugé à son visage. Enfin s’estant relevée, elle me dit : Je n’eusse pas pensé, Hylas, que vous eussiez esté si rude joueur, autrement je ne me fusse pas attaquée à vous. – Si cela vous a dépleu, luy respondis-je, je vous en demande pardon ; mais si cela n’est pas, je ne fus de ma vie mieux payé de mon indiscretion que ceste fois. – Comment l’entendez-vous, me dit-elle ? – Je l’entends, luy dis-je, belle Floriante, que je ne veis jamais rien de si beau, que ce que je viens de voir. – Voyez, me dit-elle, comme vous estes menteur. Et à ce mot, me donnant doucement sur la joue, s’en recourut entre ses compagnes.

Ceste Floriante estoit fille d’un tres-honneste chevalier, qui pour lors estoit malade, et se tenoit pres des rives de l’Arar ; et elle, ayant sceu la maladie de son pere, s’en alloit le trouver, ayant demeuré quelque temps avec une de ses soeurs, qui estoit mariée en arles. Pour le visage, il n’estoit point trop beau, car elle estoit un peu brune ; mais elle avoit tant d’affeteries, et estoit d’une humeur si gaillarde, qu’il faut advouer que ceste rencontre me fit perdre la volonté que j’avois pour Aimée, mais si promptement, qu’à peine ressentis-je le desplaisir de la quitter, que le contentement d’avoir trouvé celle-cy m’en osta toute sorte de regret.

Je laisse donc Aymée, ce me semble, et me donne du tout à Florinate. Je dis, ce me semble : car il n’estoit pas vray entierement, puis que souvent, quand je la voyois, je prenois bien plaisir de parler à elle, encor que l’affection que je portois à l’autre me tirast avec un peu plus de violence ; mais, en effet, quand j’eus quelque temps consideré ce que je dis, je trouvay qu’au lieu que je n’en soulois aimer qu’une, j’en avois deux à servir. Il est vray que ce n’estoit point avec beaucoup de peine ; car quand j’estoit pres de Floriante, je ne me ressouvenois en sorte du monde d’Aymée, et quand j’estois pres d’Aymée, Floriante n’avoit point de lieu en ma memoire. Et n’y avoit rien qui me tourmentast, que quand j’estois loin de toutes les deux : car je les regrettois toutes ensemble.

Or, gentil Paris, c’est entretien me dura jusques à Vienne. Mais estant par hazard au logis [car presque tous les soirs nous mettions pied à terre, et mesme quand nous passions pres des bonnes villes] ne voilà pas qu’une bergere vint prier le patron du batteau où j’estois, de luy donner place jusques à Lyon, parce que son mary ayant esté blessé pqr quelques ennemis, luy mandoit de l’aller trouver. Le patron qui estoit courtois, la receut fort librement, et ainsi le lendemain elle se mit dans le batteau avec nous. Elle estoit belle, mais si modeste et discrette, qu’elle n’estoit pas moins recommandable pour sa vertu, que pour sa beauté, au reste, si triste, et pleine de melancolie, qu’elle faisoit pitié à toute la troupe. Et parce que j’ay tousjours eu compassion des affligez, j’en avois infiniment de celle-cy, et taschois de la desennuyer le plus qu’il m’estoit possible, dont Florinate n’estoit guiere contente, quelque mine qu’elle en fist, ny Aimée aussi.

Car ressouvenez-vous, gentil Paris, que quoy que feigne une femme, elle ne peut s’empescher de ressentir la perte d’un amant, d’autant qu’il semble que ce soit un outrage à sa beauté, et la beauté estant ce que ce sexe a de plus cher, est la partie la plus sensible qui soit en elles. Moy toutesfois, qui parmy la compassion commençois à mesler un peu d’amour, sans faire semblant de voir ces deux filles, continuois de parler à celle-cy, et entre autres choses, à fin que les discours ne nous deffaillissent, et aussi pour avoir quelque plus grande cognoissance d’elle, je la suppliay de me vouloir dire l’occasion de son ennuy. Elle alors toute pleine de courtoisie, prit la parole de ceste sorte :

La compassion que vous avez de ma peine m’oblige bien, courtois estranger, à vous rendre plus de satisfaction encores, que ce que vous me demandez, et penserois de faire und grande faute, si je vous refusois si peu de chose ; mais je vous veux supplier de considerer aussi l’estat en quoy je suis, et d’excuser mon discours, si je l’abbrege le plus qu’il me sera possible.

Sçachez donc, berger, que je suis née sur les rives de Loire, où j’ay esté élevée aussi cherement jusques en l’aage de quinze ans, qu’autre de ma condition le sçauroit estre. Mon nom fut Cloris, et mon pere s’apella Leonce, frere de Gerestan, entre les mains de qui je fus remise apres la morte de mon pere et de ma mere, qui fut en l’aage que je vous ay dit. Et deslors, je commençay à ressentir les coups de la fortune, car mon oncle ayant plus de soin de ses enfans que de moy, se sentoit bien fort importuné de ma charge. Toute la consolation que j’avois, estoit de sa femme qui se nommoit Callirée, car celle-là m’aimoit, et m’accomodoit de tout ce qui luy estoit possible, sans que son mary le sceust. Mais le Ciel vouloit m’affliger du tout, car lors que Filandre, frere de Callirée, fut tué, elle en eut tant de regret, qu’il n’y eut jamais consolatioin de personne qui la peust faire resoudre à le survivre, de sorte que peu de jours apres elle mourut, et je demeuray avec deux de ses filles, qui estoient encore si jeunes que je n’en pouvois guiere avoir du contentement.

Il advint qu’un berger de la province Viennoise, nommé Rosidor, vint visiter le temple d’Hercules, qui est pres des rives du Furan, sur le haut d’un rocher qui s’esleve au milieu des autres montagnes par dessus toutes celles qui luy sont autour. Le jour qu’il y fut, nous nous y trouvasmes une forte bonne trouppe de jeunes bergeres, car c’estoit un jour fort solemnel pour ce lieu-là. Ce ne seroit qu’user de paroles inutiles, de raconter les propos que nous eusmes ensemble, et la façon dont il me declara son amitié ; tant y a que depuis ce jour, il se donna de sorte à moy, que jamais il n’a fait paroistre de s’en vouloir desdire. Il estoit jeune et beau ; quant à son bien, il en avoit beaucoup plus que je ne devois esperer, au reste l’esprit si ressemblant à ce qui se voyoit du corps, que c’estoit un tres-parfait assemblage.

Sa recherche dura quatre ans, sans que je puisse dire qu’en ce temps là, il ait jamais fait, ny pensé chose dont il ne m’ait rendu conte et demandé advis. Ceste extreme sousmission, et si longuement continuée me fit tres-certaine qu’il m’aimoit, et ses merites qui jusques alors ne m’avoient peu obliger à l’aimer, depuis ce temps m’y convierent de façon, que je puis dire avec verité, n’y avoir rien au monde de plus aimé que Rosidor l’estoit de Cloris, dont il se sentit de sorte mon redevable, qu’il augmenta son affection, si toutesfois elle pouvoit estre augementée. Nous vesquimes ainsi plus d’un an, avec tout le plaisir qu’une parfaite amitié peut rapporter à deux amants. En fin le Ciel fit paroistre de vouloir nous rendre entierement contents, et permit que quelques difficultez, qui empeschoient nostre mariage fussent ostées : nous voilà heureux, si des mortels le peuvent estre. Car nous sommes conduits dans le temple, les voix d’Hymen Hymenée esclattoient de tous costez ; bref estant de retour au logis on n’oyoit qu’instrumens de resjouyssance, on ne voyait que bals et chansons, lors que le malheur voulut que nous fussions separez par une des plus fascheuses occasions, qui m’eust peu advenir. Nous estions alors à Vienne, où est la plus part des possessions de Rosidor. Il advint que quelques jeunes débauchez des hameaux qui sont hors de Lyon, du costé où nos Druides vont reposer le guy, quand ils l’ont couppé dans la grande forest de Mars, ditte d’Airieu, voulurent faire quelques desordres, que mon mary ne pouvant supporter, apres le leur avoir doucement remonstré, leur empescha d’executer, dont ils furent de telle sorte courroucez, que [pensant que ce seroit la plus grande offense qu’ils pourroient faire à Rosidor, que de s’attaquer à moy] il y en eut un d’eux qui me voulut casser une phiole d’ancre sur le visage. Mais voyant venir le coup, je tournay la teste, si bien que je ne fus attainte que sur le col, comme, dit-elle en se baissant, vous en pouvez voir les marques encor assez fraiches. Mon mary, qui me vid tout l’estomach plein d’ancre, et de sang, creut que j’estois fort blessée, et outre ce, l’outrage lui sembla si grand, que mettant l’espée à la main, il la passa au travers du corps de celuy qui avoit fait le coup, et puis se meslant parmi les autres, avec l’aide de ses amis, il les chassa hors de sa maison.

Jugez, berger, si je fus troublée, car je pensois estre beaucoup plus blessée que je n’estois, et voyois mon mary tout sanglant, tant de celuy qu’il avoit tué, que d’une blessure, qu’il avoit eue sur une espaule. Mais quand ceste premiere frayeur fut en partie passée, et que la playe qu’il avoit fut soudée, à peine avoit-on finy l’appareil, que la justice se vint saisir de luy, et l’emmena avec tant de violence qu’on ne me voulut permettre de luy dire adieu. Mais mon affection plus forte que leur deffense, me fit enfin venir jusques à luy, et me jettant à son col, m’y attachay de sorte, que ce fut tout ce qu’on peut faire, que de m’en oster. Luy d’autre costé, qui me voyoit en cest estat, aimant mieux mourir que d’estre separé de moy, fit tous les efforts dont un grand courage et une extreme amour estoient capables, qui furent tels, que tout blessé qu’il estoit, il se despestra de leurs mains, et sortit hors de la ville. Ceste deffense l’empescha bien d’estre prisonnier, mais elle fut cause aussi de rendre sa raison mauvaise envers la justice, qui cependant jette contre luy toutes ses menaces et proclamations, durant lesquelles son plus grand déplaisir estoit de ne pouvoir estre aupres de moy. Et parce que ce desir le pressoit fort, il se desguissoit et me venoit trouver sur le soir, et passoit toute la nuict avec moy. Dieu sçait quel contentement estoit le mien, mais combien grande aussi estoit ma crainte ; car je sçavois que ceux qui le poursuivoient, sçachant l’amour qui estoit entre nous, feroient tout ce qu’il leur seroit possible, pour l’y surprendre. Et il advint comme je l’avois tousjours craint, car en fin il y fut trouvé, et emmené dans Lyon, où soudain je le suivis, et fort à propos pour luy, d’autant que les juges qu’à toutes heures j’allois solliciter, eurent tant de pitié de moy, qu’ils luy firent grace, et ainsi nonobstant toute la poursuite de nos parties, il fut delivré.

Si j’avois eu beaucoup d’ennuy de l’accident, et de la peine où je l’avois veu, croyez, courtois berger, que je n’eus pas peu de satisfaction de le voir hors de danger, et absous de tout ce qui s’estoit passé. Mais parce que le desplaisir qu’il avoit receu dans la prison, l’avoit rendu malade, il fut contraint de sejourner quelques jours à Lyon, et moy tousjours pres de luy, essayant de luy donner tout le soulagement qu’il m’estoit possible. Enfin estant hors de danger, il me pria de venir donner ordre à sa maison, afin que nous y peussions recevoir nos amis en la resjouyssance qu’il desiroit de faire avec eux, pour le bon succez de ses affaires. Et voilà que ces desbauchez, qui ont esté cause de toute nostre peine, voyans qu’ils n’en pouvoient avoir autre raison, se sont resolus de le tuer dans son lict, et estans entrez dans son logis, lui ont donné deux ou trois coups de poignard, et le laissans pour mort, s’en sont fuis. Helas, courtois berger, jugez quelle je dois estre, et en quel repos doit estre mon ame, qui à la verité est attainte du plus sensible accident qui m’eust sceu advenir !

Ainsi finit Cloris, ayant le visage tout couvert de larmes, qui sembloient autant de perles qui roulaient sur son beau sein.

Or, gentil Paris, ce que je vous vay raconter, est bien une nouvelle source d’amour. L’affliction que je veis en ceste bergere, me toucha de tant de compassion, qu’encore que son visage ne fust peut-estre pas capable de me donner de l’amour, toutefois la pitié m’attaignit si au vif, qu’il faut que je confesse que Carlis, Stilliane, Aymée, ny Floriante, ne me lierent jamais d’une plus forte chaine, que ceste desolée Cloris. Ce n’est pas que je n’aimasse les autres, mais j’avois encor, outre leur place, celle-cy vuide dans mon ame. Me voilà donc resolu à Cloris comme aux autres, mais je cogneus bien qu’il n’estoit pas à propos de luy en parler, que Rosidor ne fust ou mort ou gueri, car la pleine où elle estoit, l’occupoit entierement.

Nous arrivasmes de ceste sorte à Lyon, où soudain chacun se separa. Il est vray que la nouvelle affection que je portois à Cloris me la fit accompagner jusques en son logis, où mesme je visitay Rosidor, afin de faire cognoissance avec luy, jugeant bien qu’il falloit commencer par là à parvenir aux bonnes graces de sa femme. Elle qui le croyoit beaucoup plus blessé qu’elle ne le trouva [car on fait tousjours le mal plus grand qu’il n’est pas, et l’apprehension augemente de beaucoup l’accident que l’on redoute] changea toute de visage, et de façon, quand elle le trouva levé et qu’il se promenoit par la chambre. Mais oyez ce qui m’arriva. La tristesse que Cloris avoit dans le batteau, fut, comme je vous ay dit, la cause de mon affection, et quand aupres de Rosidor je la veis joyeuse et contente, tout ainsi que la compassion avoit fait naistre mon amour, sa joye aussi, et son contentement le firent mourir, esprouvant bien alors, qu’un mal se doit tousjours guerir par son contraire : j’entray donc serf et captif dans ce logis, j’en sortis libre et maistre de moy-mesme. Mais considerant cet accident, je m’allay ressouvenir d’Aymée, et de Floriante ; incontinent me voila en queste de leur logis, et tournay tant d’un costé et d’autre, qu’en fin je les recontray, qu’elles s’estoient de fortune mises ensemble.

Par bonne rencontre, le lendemain estoit la grande feste de Venus. Et parce que, suivant la costume, le jour avant la solemnité, les filles chantent dans le temple les hymnes qui sont faits à l’honneur de la déesse, et qu’elles y font la veillée jusques à minuict, j’ouys prendre resolution à la belle-mere d’Aimée d’y passer la nuict, comme les autres, afin de mieux rendre son voeu. Floriante, à la secrette requeste d’Aymée, promit d’en faire de mesme ; et d’autant que l’on y demeuroit en fort grande liberté, je fis dessein, sans en parler, d’y entrer aussi, feignant d’estre fille, lors qu’il seroit bien obscur. Mais sçachant que les druides estoient eux-mêmes aux portes, depuis qu’il commençoit à se faire tard, je me resolus de m’y cacher long temps auparavant. Et de faict m’estant mis en un recoin, le moins frequenté, et le plus obscure, j’y demeuray qu’il estoit plus de neuf ou dix heures du soir. Desja le temple estoit fermé, et n’y avoit d’hommes que moy, si ce n’est qu’il y en eust quelqu’autre aussi curieux que j’estois, et desja les hymnes avoient long temps continué, lors que je sortis de ma cachette. Et parce que le temple estoit fort grand, et qu’il n’y avoit clarté que celle que quelques flambeaux allumez sur l’autel pouvoient donner à l’entour, je me mis aysément entre les filles, sans qu’elles me recogneussent. Et lors que j’allois cherchant de l’oeil l’endroit où estoit Aymée, je veis porter une petite bougie à und jeune fille, qui se levant, s’approcha de l’autel, et apres avoir fait quelques ceremonies, se mit à chanter quelques couplets, ausquels quelques ceremonies, se mit à chanter quelques couplets, ausquels sur la fin toute la trouppe respondit. Je ne sçay si ce fut ceste clarté blafarde [car quelquefois elle aide fort à couvrir l’imperfection du tout] ou bien si veritablement elle estoit belle, tant y a qu’aussi tost que je la veis, je l’aimay.

Or qu’à ceste heure ceux-là me viennent parler, qui dient que l’amour vient des yeux de la personne aimée ! Cela ne pouvoit estre, car elle ne m’eust sceu voir, outre qu’elle ne tourna pas mesme les yeux sur moy, et qu’à peine l’avois-je assez bien veue, pour la pouvoir recognoistre une autre fois et cela fut cause, que poussé de la curiosité, je me coulay doucement entre les bergeres qui luy estoient plus pres. Mais par malheur, estant avec beaucoup de danger parvenu jusqu’aupres d’elle, elle finit son hymne. Et renvoya la bougie au mesme lieu où elle souloit estre, si bien que le lieu demeura si obscur, qu’à peine en la touchant l’eussé-je peu voir. Toutesfois l’esperance qu’elle, ou quelqu’autre pres d’elle recommenceroit bien tost à chanter, m’arresta là quelque temps. Mais je veis qu’au contraire la clarté fut portée à l’autre choeur, et incontinent apres une de celles qui estoient y commença de chanter comme avoit fait ma nouvelle maistresse.

La difference que je remarquay, fust de la voix, fust du visage, estoit grande : car elle n’avoit rien qui approchast de celle que je commençois d’aimer, qui fut cause que ne pouvant plus long temps commander à ma curiosité, je m’adressay à une dame qui estoit la plus escartée, et me contrefaisaient le mieux qu’il m’estoit possible, je lui demanday qui estoit celle qui avoit chanté avant la derniere. Il faut bien, me dit elle, que vous soyez estrangere, puisque vous ne la cognoissez pas. -Peut-estre, luy respondis-je, la recognoistrois-je si j’oyois son nom. -Qui ne la recognoistra, dit-elle, à son visage, demandera son nom en vain. Toutesfois pour ne vous laisser en peine, sçachez qu’elle s’appelle Cyrcene, l’une des plus belles filles qui demeure le long des rives de l’Arar, et tellement cogneue en toute cette contrée, qu’il faut, si vous ne la cognoissez, que vous soyez d’un autre monde. Jusques là j’avois si bien contrefait ma voix, que comme la nuict luy trompoit les yeux, aussi decevois-je son oreille par mes paroles. Mais à ce coup, ne m’en ressouvenant plus, apres plusieurs autres remerciements, je luy dis, que si en eschange de la peine qu’elle avoit prise, je luy pouvois rendre quelque service, je ne croirois point qu’il y eust homme plus heureux que moy. Comment ? me dit-elle alors et qui estes-vous qui me parlez de ceste sorte ? Et me touchant soudain, et regardant de plus pres, elle recogneut à mon habit, ce que j’estois, dont toute estonnée : Avez-vous bien eu la hardiesse, me dit-elle, d’enfraindre nos loix de ceste sorte ? Sçavez-vous bien que vous ne pouvez payer ceste faute, qu’avec la perte de vostre vie ? Il faut dire la verité : quoy que je sceusse qu’il y avoit quelque chastiment ordonné, si ne pensois-je pas qu’il fust tel, dont je ne fus peu estonné. Toutesfois, luy representant que j’estois estranger, et que je ne sçavois point leurs statues, elle prit pitié de moy, et me dit que dés le commencement elle l’avoit bien recogneu, et qu’il falloit que je sceusse qu’il estoit impossible d’obtenir pardon de cette faute, parce que la loy y estoit ainsi rigoureuse pour oster de ces veilles tous les abus qui s’y souloient commettre. Toutesfois, que voyant que je n’y estois point allé de mauvaise intention, elle feroit tout ce qui lui seroit possible pour me sauver. Et que pour cest effect il ne falloit pas attendre que la minuict sonnast, car alors les druides venoient à la porte avec des flambeaux, et les regardoient toutes au visage. Qu’à ceste heure la porte du temple estoit bien fermée, mais qu’elle essayeroit de la faire ouvrir.

Et lors, me mettant un voile sur la teste qui me couvroit jusques aupres des hanches, elle m’accommoda mon manteau par dessous, en telle sorte qu’il estoit mal-aisé de recognoistre la nuict, si c’estoit une robbe. M’ayant ainsi equippé, elle dit à quelques-unes de ses voisines, qui estoient venues avec elle, qu’elle se trouvoit mal, et toutes ensemble s’en allerent demander la clef à la plus vieille de la trouppe, et nous en allans ensemble à la porte avec une petite bougie seulement, qu’elle mesme portoit, et qu’elle couvroit presque toute avec la main, feignant de la conserver du vent, nous sortismes en foule, et j’eschappay ainsi heureusement de ce danger par sa courtoisie. Et pour mieux me déguiser, et aussi que j’avois envie de sçavoir à qui j’avois ceste obligation, je m’en allay parmi les autres jusques à son logis.

Mais, belle bergere, dit-il s’adressant à Diane, ce discours n’est pas encore à moitié, et il me semble que le soleil est couché il y a long temps ; ne seroit-il pas plus à propos d’en remettre la fin à une autre fois que nous aurons plus de loisir ? -Vous avez raison, dit-elle, gentil berger, il ne faut pas desprendre tout son bien à la fois. Ce qui reste à sçauroit arrester ici plus longtemps sans se mettre a la nuict. -Il n’y a rien, dit-il, belle bergere, qui me puisse incommoder quand je suis pres de vous. -Je voudrois bien, respondit-elle, qu’il yeust quelque chose en moy, qui vous fust agreable, car vostre merite et vostre courtoisie oblige chacun à vous rendre toute sorte de service.

Paris vouloit respondre, mais Hylas l’interrompit en luy disant : Pleust à Dieu, gentil Paris, que je fusse vous, et que Diana fust Phillis, et qu’elle me tinst ce langage. – Quand cela seroit, dit Paris, vous ne lui en auriez que tant plus d’obligation. – Il est vray, dit Hylas, mais je ne craindray jamais de m’obliger en partie à celle à qui je suis desja entierement. – Vos obligations, dit Diane, ne sont pas de celles qui sont pour tousjours, vous les revoquez quand il vous plaist. – Si les unes, respondit-il, y perdent, les autres y ont de l’avantage. Et demandez à Phillis, si elle n’est pas bien aise que je sois de ceste humeur, car si j’estois autrement, elle pourroit bien se passer de mon service.

Avec semblables discours, Diana, Paris et plusieurs autres bergeres parvindrent jusques au grand pré, où ils avoyent accoustumé de s’assembler, avant que de se retirer, et Paris donnant le bon-soir à Diana, et au reste de la trouppe, print son chemin du costé de Laigneu.

Mais cependant Lycidas parloit avec Phillis, car la jalousie de Silvandre le tourmentoit de sorte qu’il n’avoit peu attendre au lendemain à luy en dire ce qu’il en avoit sur le cœur. Il estoit tellement hors de luy-mesme, qu’il ne prit pas garde que l’on l’escoutoit : mais, pensant estre seul avec elle, apres deux ou trois grands souspirs, il luy dit : Est-il possible, Phillis, que le Ciel m’ait conservé la vie si longuement pour me faire ressentir vostre infidélité ? La bergere qui attendoit toute autre sorte de discours, fut si surprise, qu’elle ne luy peut respondre. Et le berger voyant qu’elle demeuroit muette, et croyant que ce fust pour ne sçavoir quelle excuse prendre, continua : Vous avez raison, belle bergere, de ne point respondre, car vos yeux parlent assez, voire trop clairement pour mon repos. Et ce silence ne me dit et ausseure que trop ce que je vous demande, et que je ne voudrois pas sçavoir.

La bergere, qui se sentit offensée de ses paroles, luy respondit toute despite : Puis que mes yeux parlent assez pour moy, pourquoy voudriez-vous que je vous respondisse d’autre façon ? Et si mon silence vous donne plus de cognoissance de mon peu d’amitié, que mes actions passées n’ont peu faire de ma bonne volonté, pensez-vous que j’espere de vous en pouvoir rendre plus de tesmoinage par mes paroles ? Mais je voy bien que c’est, Lycidas, vous voulez faire une honneste retraite, vous avez dessein ailleurs, et pour ne l’oser, sans donner á vostre legereté quelque couverture raisonnable, vous vous faignez des chimeres, et bastissez des occasions de desplaisir, où vous sçavez bien qu’il n’y a point de sujet, afin de me rendre blasmée de vostre faute. Mais, Lycidas, serrons de pres toutes vos raisons, voyons quelles elles sont, ou si vous ne le voulez faire, retirez-vous, berger, sans m’accuser de l’erreur que vous avez commise, et dont je sçay bien que je feray une longue penitence. Mais contentez-vous de m’en laisser le mortel desplaisir, et non pas le blasme, que vous en importunez et le ciel et la terre. -Le doute où j’ay esté, repliqua le berger, m’a faict plaindre, mais l’asseurance que vous m’en donnez par vos aigres paroles me fera mourir. -Et quelle est vostre crainte ? respondit la bergere. -Jugez, repliqua-t’il, qu’elle ne doit pas estre petite, puis que la plainte qui en procede, importune et le ciel et la terre, comme vous me reprochez. Que si vous la voulez sçavoir, je la vous diray en peu de mots. Je crains que Phillis n’ayme point Lycidas. -Ouy, berger, reprit Phillis, vous pouvez croire que je ne vous ayme point, et avoir en vostre memoire ce que j’ay fait pour vous et pour Olympe ? Est-il possible que les actions de ma vie passée, vous reviennent devant les yeux, lors que vous concevez ces doutes ? -Je sçay bien, respondit le berger, que vous m’avez aimé, et si j’en eusse esté en doute, ma peine ne seroit pas telle que je la ressens ; mais je crains que comme une blessure, pour grande qu’elle soit, si elle ne fait mourir, se peut guerir avec le temps, de mesme celle qu’amour vous avoit faite alors pour moy, ne soit à cette heure de sorte guerie, qu’à peine la cicatrice en apparoisse seulement.

Phillis, à ces paroles, tournant la teste à costé, et les yeux avec un certain geste de mescontentement. Puis, berger, lui dit-elle, que jusques icy par les bons offices et par tant de tesmoignages d’affection, que je vous ay rendus, je cognoy de n’avoir rien avancé, asseurez-vous que ce que j’en plains le plus, c’est la peine et le temps que j’y ay employez.

Lycidas cogneut bien d’avoir fort offensé sa bergere. Toutesfois il estoit luy respondre : Ces courroux, bergere, ne me donnent-ils pas de nouvelles cognoissances de ce que je crains ? car se fascher des propos qu’une trop grande affection fait quelquefois proferer, n’est-ce pas signe de n’en estre quelquefois attaint ? Phillis oyant ce reproche, revint un peu à soy, et tournant le visage à luy, respondit : Voyez-vous, Lycidas, toutes faintes en toutes personnes me desplaisent, mais je n’en puis supporter en celles avec qui je veux vivre. Comment ? Lycidas a la hardiesse de me dire qu’il doute de l’amitié de sa Phillis, et je ne croiray pas qu’il dissimule : et quel tesmoignage s’en peut-il rendre que je ne vous aye rendu ? Berger, berger, croyez-moy, ces paroles me font mal penser des asseurances qu’autresfois vous m’avez données de vostre affection ; car il peut bien estre que vous me trompiez en ce qui est de vous comme il semble que vous deceviez en ce qui est de moy. Ou que comme vous pensez n’estre point aimé, l’estant plus que tout le monde, de mesme vous pensiez de m’aimer en ne m’aimant pas. -Bergere, respondit Lycidas, si mon affection estoit de ces communes, qui ont plus d’apparence que d’effet, je me condamnerois moy-mesme, lors que sa violence me transporte hors de la raison, ou bien quand je vous demande de grandes preuves d’une grande amitié. Mais puis qu’elle n’est pas telle, et que vous sçavez bien qu’elle embrasse tout ce qui est de plus grand, ne sçavez-vous pas que l’extreme amour ne marche jamais sans la crainte, encores qu’elle n’en ait point de sujet, et que pour peu qu’elle en ait, ceste crainte se change en jalousie, et la jalousie en la peine, ou plustost en la forcenerie où je me trouve ?

Cependant que Lycidas, et Phillis parloient ainsi, pensant que ces paroles ne fussent ouyes que d’eux-mesmes, et qu’ils n’eussent autres tesmoins que ces arbres, Silvandre, comme je vous ay dit, estoit aux escoutes, et n’en perdoit une seule parole. Laonice, d’autre costé, qui s’estoit endormie en ce lieu, s’esveilla au commencement de leur discours, et les recognoissant tous deux, fut infiniment aise de s’y estre trouvée si à propos, s’asseurant bien qu’ils ne se separeroient point, qu’ils ne luy apprinssent beaucoup de secrets, dont elle esperoit se servir à leur ruine. Et il advint ainsi qu’elle l’avoit esperé, car Phillis oyant dire à Lycidas qu’il estoit jaloux, luy repliqua fort haut : Et de qui ? et pourquoy ? -Ah ! Bergere, respondit l’affolé Lycidas, me faites-vous ceste demande ? Dites moy, je vous supplie, d’où procederoit ceste grande froideur envers moy depuis quelque temps, et d’où ceste familiarité que vous avez si estroitte avec Silvandre, si l’amitié que vous me souliez porter n’estoit point changée à son avantage ? Ah ! bergere, vous deviez bien croire que mon cœur n’est pas insensible à vos coups, puis qu’il a si vivement ressenty ceux de vos yeux. Combien y a t’il que vous vous estes retirée de moy ? que vous ne vous plaisez plus à parler à moy, et qu’il semble que vous allez mendiant toutes les autres compagnies pour fuir la mienne ? Où est le soin que vous aviez autrefois de vous enquerir de mes nouvelles, et l’ennuy que vous rapportoit mon retardement hors de vostre presençe ? Vous pouvez vous ressouvenir combien le nom de Lycidas vous estoit doux, et combien de fois il vous eschappoit de la bouche, pour l’abondance du cœur, en pensant nommer quelqu’autre ? Vous en pouvez-vous ressouvenir, dy-je, et n’avoir à ceste heure dans ce mesme cœur, et dans ceste mesme bouche que le nom et l’affection de Silvandre, avec lequel vous vivez de sorte, qu’il n’est pas jusques aux plus estrangers qui sont en ceste contrée, qui ne recognoissent que vous l’aymez ? Et vous trouvez estrange que moy qui suis ce mesme Lycidas, que j’ay tousjours esté, et qui ne suis né que pour une seule Phillis, sois entré en doute de vous ?

L’extreme desplaisir de Lycida luy faisoit naistre une si grande abondance de paroles en la bouche, que Phillis pour l’interrompre ne pouvoit trouver le temps de luy respondre ; car si elle ouvroit la bouche pour commencer, il continoit encore avec plus de vehemence, sans considerer que sa plainte estoit celle qui rentregeoit son mal et que s’il y avoit quelque chose qui le peust alleger c’estoit la seule response qu’il ne vouloit escouter. Et au contraire, ne cognoissant pas que ce torrent de paroles ostoit le loisir à la bergere de luy respondre, il jugeoit que son silence procedoit de se sentir coulpable, si bien qu’il alloit augmentant sa jalousie à tous mouvemens et à toutes les actions qu’il luy voyoit faire ; dequoy elle se sentit si surprise et offensée, que toute interditte elle ne sçavoit par quelles paroles elle devoit commencer, ou pour se plaindre de luy, ou pour le sortir de l’opinion où il estoit. Mais la passion du berger, qui estoit extreme, ne luy laissa pas beaucoup de loisir à y songer ; car, encore qu’il fust presque nuict, si la veit-il rougir, ou pour le moins il luy sembla de le voir, qui fut bien la conclusion de son impatience, tenant alors pour certain, ce dequoy il n’avoit encore que doubté. Et ainsi sans attendre d’avantage, apres avoir reclamé deux ou trois fois les dieux, justes punisseurs des infidelles, il s’en alla courant dans le bois, sans vouloir escouter, ny attendre Phillis, qui se mit apres luy pour luy descouvrir son erreur, mais ce fut en vain, car il alloit si viste,qu’elle le perdit incontinent dans l’espaisseur des arbres.

Et cependant Laonice, bien aise d’avoir descouvert ceste affection, et de voir un si bon commencement à son dessein, se retira comme de coustume avec la bergere sa compagne. Silvandre d’autre costé se resolut, puis que Lycidas prenoit à si bon marché tant de jalousie, de la luy vendre à l’advenir un peu plus cherement, feignant de vrayment aymer Phillis, lors qu’il verroit aupres d’elle.