L’Astrée/troisième partie/Le Douziesme Livre

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Le Unziesme Livre L’Astrée/troisième partie





Troisième partie
Le Douziesme Livre





La nymphe Galathée et Damon, incontinent apres disner, partirent de Bonlieu pour aller trouver Amasis, qui, impatiente ou plustost pressée des nouvelles qu’elle avoit receues, leur avoit encores renvoyé un autre chevalier, afin de les haster, qu’ils renvoyerent incontinent pour l’advertir qu’ils seroient prés d’elle aussi-tost que le chevalier. Et cela fut cause qu’Adamas, estant party plus tard d’aupres de ces gentils bergers, et belles bergeres, il ne la peut trouver au temple de la Bonne Déesse, ainsi qu’elle le desiroit grandement. Mais luy qui estoit soigneux de luy rendre toute sorte de devoir comme à sa Dame, sçachant qu’elle estoit partie, il n’y avoit pas long-temps, supplia Daphnide, et Alcidon, de trouver bon de continuer le voyage et qu’il envoyeroit Lerindas vers la Nymphe pour l’en advertir, qu’il l’asseuroit qu’elle leur feroit l’honneur de les attendre, et les prendre dans son chariot. Ces estrangers qui ne vouloient luy déplaire en chose quelconque, se mirent incontinent en chemin, et Lerindas, par le commandement du druide, se mit à courre pour l’atteindre.

Cependant la Nymphe et Damon faisoient leur voyage, parlant de diverses choses, lors que le chemin le leur permettoit, car le chevalier fust par fortune ou à dessein, n’avoit voulu entrer au chariot, mais estoit armé, et alloit à la portiere sur un tres-bon cheval que la Nymphe luy avoit envoyé, luy semblant qu’estant seul aupres de ces belles dames, il falloit qu’il fust en estat de les pouvoir deffendre ; et cela avoit esté cause que ce jour il portoit son habillement de teste et son escu, qu’il souloit les autresfois laisser à son escuyer.

Marchant donc de cette sorte, lors qu’ils eurent passé le pont de la Bouteresse, et qu’ils entrerent dans un bois qui est le long du grand chemin et tout auprés de la maison du sage Adamas, Halladin qui estoit assez loing derriere le chariot de Galathée, vit sortir à l’impourveue trois chevaliers hors du bois entre luy et Damon, qui tout à coup baissans leurs lances, s’en allerent à course de cheval contre son maistre. Le fidelle escuyer, voyant ces gens, ne peut en advertir Damon, sinon en luy criant le plus qu’il peut qu’il se print garde. Le chevalier, au cry de son escuyer, tourna la teste, et à mesme temps vit desja si prés de luy les trois chevaliers que tout ce qu’il pût faire fut de leur tourner le visage, mettre la main à l’espée, et se couvrir bien de son escu. Mais à peine ceux-cy estoient sortis du bois, que Galathée en vit autres trois, qui à toute bride vindrent comme les autres attaquer Damon ; elle qui n’avoit encor aperceu que ceux-cy, se mit à crier, et les nymphes aussi qui estoient dans son chariot, ce qui fut cause que le chevalier faillit d’estre porté par terre, parce que tournant la teste vers elle, il fut en mesme temps attaint de deux lances qui, le trouvant un peu tourné en arriere, faillirent de le desarçonner. Le troisiesme qui venoit un peu apres les autres, receut pour tous trois, car Damon, en colere de se voir si indignement traicter, luy donna un si grand coup sur l’espaule, qu’il luy avala presque tout le bras gauche, si bien que de douleur il tomba entre les pieds de son cheval.

Mais parce que le chevalier oyoit tousjours redoubler les cris des nymphes, tournant tout à faict vers elles, il se rencontra avec les autres trois chevaliers, qui plus advisez que les premiers, donnerent tous trois dans le corps de son cheval, de telle sorte qu’avec trois tronçons de lance, il fut contrainct de tomber, donnant si peu de loisir à son maistre, que tout ce qu’il peut faire fut de sortir à temps les pieds des estrieux. Sautant donc hors de la selle, et se voyant attaqué de cinq tout à la fois, il pensa que le meilleur estoit de se tenir aupres de son cheval mort, pensant empescher les autres de le fouler aux pieds, mais ceux qui attaquoient, voyant que leurs chevaux faisoient difficulté de s’en approcher, trois mirent pied à terre, et deux demeurerent à cheval, et tous cinq ensemble s’en vindrent contre luy d’une façon si resolue qu’il cogneut bien avoir une forte partie. Luy toutesfois qui avoit souvent couru semblables fortunes, se resolut de leur vendre sa vie bien cherement, et ainsi d’abord qu’il les vit venir à luy, il s’avança contre ceux qui estoient à pied, et au premier qu’il rencontra, il donna un si grand coup sur la teste, que les armes se trouvant bonnes, et l’homme n’ayant pas la force de soustenir la pesanteur du coup, il se laissa cheoir à la renverse tout estourdy, et donna un si grand coup contre une pierre, que le heaume luy sortist de la tete, de sorte que le combat se faisant fort prés du chariot de Galathée, elle et ses nymphes recogneurent facilement ce soldurier, pour l’avoir veu souvent avec Polemas, qui leur fit juger que ceste trahison venoit de luy, et cela fut cause que toutes ces nymphes luy conseilloient de ne s’arrester point là, mais de faire chemin, cependant que ces solduriers estoient occupés contre Damon. Mais la Nymphe respondit qu’on ne diroit jamais qu’elle eust laissé un si gentil chevalier dans un peril dont elle pensoit estre la cause.

Cependant qu’elles parloient ainsi, elles virent que les leurs qui estoient demeurés à cheval, aussi tost que Damon avoit esloigné le sien, l’estoient venu attaquer, et qu’au premier, le chevalier avoit mis l’épée dans le poitrail jusques à la garde, mais le second, ne perdant point le temps, avoit heurté si rudement Damon, qu’il l’avoit estendu de son long en terre, non pas toutesfois sans vengeance, car il avoit donné au deffaut de la cuirasse de la pointe de l’espée si avant dans le petit ventre du soldurier, qu’il estoit tombé mort à trois ou quatre pas de là. Des six, il n’en restoit plus que trois qui fussent en estat de l’offencer, et tous à pied, mais si opiniastres à finir leur dessein, que deux tout à coup se jetterent sur luy aussi-tost qu’il fut tombé, et quoy qu’il fust d’une extreme force, et qu’il se debatist et fist tout ce qu’il peut pour se relever, si luy estoit-il impossible, ayant ces deux hommes forts et puissans dessus luy. Et sans doute le troisiesme qui s’estoit démeslé de son cheval, eust bien eu le moyen de le tuer, s’il n’eust eu peur de blesser ses compagnons que Damon tenoit embrassez.

Et toutesfois il luy estoit impossible d’eviter la mort, car celuy-cy luy alloit cherchant les deffauts, lors qu’un berger et une bergere arriverent en ce lieu, et le berger voyant l’outrage que tant de personnes faisoient en un seul : Et pourquoy, dit-il à l’escuyer, ne deffendez-vous vostre maistre ? Il jugeoit bien que c’estoit l’escuyer de celuy que l’on traittoit si mal, par le desplaisir qui se voyoit en son visage. - Helas ! dit l’escuyer, je voudrois bien, mon amy, qu’il me fust permis, mais je n’ay point encore l’ordre de chevalerie, et si j’avois mis les mains aux armes contre un chevalier, je serois incapable de recevoir jamais cet honneur. - Que maudite soit, dit-il, la consideration, qui vous empesche de secourir au besoin vostre maistre.

Et à ce mot, prenant I’espée et l’escu d’un chevalier mort, il courut contre celuy qui alloit tastant les deffauts des armes de Damon, et apres luy avoir crié qu’il se gardast de luy, luy deschargea deux si grands coups sur l’espaule, qu’il le contraignit, se sentant blessé, de tourner vers luy, mais si mal à propos, que le berger le prenant à descouvert, luy donna de la pointe de l’espée sous le bras droict, si avant qu’elle luy sortit de l’autre costé du corps, de sorte qu’il tomba mort tout aupres de ses compagnons. Le bruit et le cry qu’il fit en tombant, estonna grandement ceux qui estoient sur Damon, et l’un d’eux voyant que c’estoit une personne desarmée qui avoit donné ce secours, il dit à son compagnon qu’il gardast bien que celuy-cy n’eschappast, et qu’il alloit chastier celuy qui avoit tué leur amy par derriere. Et s’adressant au berger, il le chargea de coups si furieux, qu’ayant l’avantage de combattre armé contre un qui ne l’estoit point, il le blessa de deux ou trois grandes playes dans le corps, non pas que le berger ne se deffendist, et fort genereusement, et avec beaucoup d’addresse, mais tous les coups desquels l’autre le frappoit, l’espée qui ne trouvoit point de resistance luy faisoit de tres-grandes blessures.

Damon cependant n’ayant plus affaire qu’à un chevalier, encore qu’il fust blessé en deux ou trois lieux dans les cuisses, si l’eust-il bien tost mis sous luy, et à mesme temps luy enfonçant un petit poignard dans les ouvertures de la visiere qui estoit à demy rompue, il l’estendit mort en terre, et soudain s’encourut vers le berger qui l’avoit secouru. Mais, parce que son heaume, ayant les courroyes toutes rompues, de force de s’estre debatu en terre, luy estoit tourné en la teste, et l’empeschoit de bien voir, de peur de perdre trop de temps à se le raccommoder, il l’osta du tout, et s’encourut la teste toute nue vers ce soldurier, qui alors mesme avoit donné un si grand coup au berger, qu’il alloit chancelant pour tomber. Mais Damon qui arrivoit ainsi qu’il se démarchoit pour le poursuivre, luy donna si à propos entre la teste, et les espaules, qu’il la luy separa du corps, et à mesme temps le pauvre berger ayant veu faire sa vengeance, tomba de son long en terre presque mort. La bergere accourut incontinent vers luy, et se jettant en terre le mit sur son giron tout sanglant, si pleine de desplaisir de le voir en cet estat, qu’elle eust voulu estre en sa place.

Damon s’avançoit pour luy aller aider, lors que Galathée luy cria qu’il prist garde à celuy qui l’attaquoit, et sans doute le chevalier eust esté en grand danger de sa vie, sans le cry de la Nymphe, car ayant opinion que tous les six solduriers fussent morts, il ne se prenoit pas garde que celuy qui estoit demeuré esvanouy s’estoit relevé, et s’en venoit par derriere, luy deschargeant un grand coup sur la teste, qu’estant nue, il luy eust fendue jusques aux dents. Mais tournant le visage du costé du cry, il vit tout aupres de luy cet homme qui, l’espée droite, le frappa d’un si pesant coup qu’il luy couppa l’escu en deux, en faisant cheoir une grande partie en terre ; et parce que c’estoit un tres-vaillant homme, et qui combatoit comme une personne desesperée, le combat fut fort dangereux pour Damon, qui desja blessé en deux ou trois lieux, ne pouvoit se servir de son addresse et de sa legereté comme de coustume. Toutesfois à la fin il en vint à bout, et luy donnant de I’espée dans le gosier, le luy couppa, de sorte que le sang incontinent l’estouffa.

Cependant Adamas arriva sur le mesme lieu, et Alcidon et Hermante voyant tout ce spectacle, et croyant qu’il y eust encore quelque chose à faire, se saisirent promptement chacun d’une espée et d’un escu des morts, et s’en coururent vers le chariot de la Nymphe pour la deffendre, et se mettant au devant d’elle, demeurerent en estat, qui faisoit bien juger qu’ils sçavoient bien faire autre mestier que celuy de berger. Quant à Adamas, s’approchant de la bergere, et voyant le berger qu’elle tenoit en son giron si fort blessé, avec son aide il le deshabilla pour luy bander ses playes, ce qu’il achevoit de faire, lors que la Nymphe, ayant veu la fin de ce soldurier, alloit vers Damon pour sçavoir comme il se portoit.

Le chevalier qui avoit bien veu que celuy qui l’avoit secouru estoit en mauvais estat, soudain accourut vers luy pour luy donner quelque secours, mais il trouva qu’Adamas luy avoit desja bandé ses playes, et que la bergere luy tenant la teste appuyée estoit toute couverte de larmes, et sans oster les yeux de dessus luy, pleine de douleur et de desplaisir, le voyoit tendre à la mort. Le berger sentant bien que sa fin s’approchoit, essaya deux ou trois fois de tourner la teste pour la voir, mais estant estendu de son long, et couché tout au contraire, il luy fut impossible, et toutesfois, sentant les larmes qui luy couloient sur le visage : Consolez-vous, luy dit-il, madame, et ne craignez point que celuy qui est juste Juge de tous, ne vous pourvoye de quelqu’un en ma place pour vous reconduire en vostre patrie ; j’emporte ce seul regret avec moy dans le tombeau, de vous laisser en ceste contrée, et esloignée, sans voir personne aupres de vous qui ait le soing que j’ay eu de vous servir jusques icy. Mais je sçay que Tautates nous escoute et qu’il me fera ceste grace de ne vous laisser point seule dans ces bois si dangereux.

Il vouloit parler davantage, mais la foiblesse l’en empescha, et la bergere alors : Et quoy ! dit-elle, as-tu bien le courage de m’abandonner à ce besoin, et de me laisser seule apres m’avoir tant de fois promis que jamais tu ne partirois d’auprès de moy, que nous n’eussions trouvé le chevalier que nous cherchions ? Est-ce ainsi que tu me tiens ta promesse, me delaissant dans ces bois effroyables, sans aide, sans secours, et sans support ? - Madame, respondit le berger, ne m’accusez point de la force que le destin me faict, je proteste le Ciel et tout ce qui nous void et nous entend, que mon dessein ne fut jamais de vous esloigner que je ne vous eusse remise entre les mains du chevalier du Tigre, ainsi que vous desirez. Mais, helas ! si les destinées coupent le filet de ma vie plus tost que je n’aye peu satisfaire à ce dessein, en quoy suis-je coulpable ? et de quoy me peut-on accuser, sinon que j’ay plus entrepris que je ne meritois pas d’executer ? Mais en cela il faut blasmer le desir que j’ay eu toute ma vie de vous rendre le tres-humble service, que tous ceux qui vous voyent sont obligez de vous rendre. Or, madame, si durant tout le voyage j’ay manqué à l’honneur et au respect que je vous dois, ou au soing que j’estois obligé d’avoir de vous, je ne veux point que ce grand Tautates me pardonne mes erreurs, sçachant bien que je n’ay jamais eu qu’une volonté si entiere et pure pour vostre service, qu’il est impossible que j’aye esté si malheureux que d’y avoir manqué, et parce que la conscience sert de mille tesmoings, je l’ay si nette de toute mauvaise intention, que si j’eusse receu cette grace de vous remettre avant ma mort, en lieu asseuré, je m’en irois avec toute sorte de contentement en l’autre vie.

Le chevalier estoit accouru vers le berger pour l’assister, mais d’abord qu’il jetta les yeux sur luy, et qu’il vit son visage, il demeura si ravy d’estonnement, que sans bouger d’une place, il s’arresta un long temps immobile à le considerer. Que si sa bergere n’eust eu la teste baissée, et qu’il l’eust peu voir, sans doute son admiration eust encore estée plus grande, mais elle se panchoit toute sur le visage du berger, tant pour ne luy donner la peine de tourner les yeux vers elle, que pour mieux ouyr ce qu’il luy disoit. Il luy sembloit bien de cognoistre ce visage, et en quelque sorte le ton de cette voix ; mais les habits dont ce berger estoit revestu, et les pasleurs mortelles, dont ses profondes blesseures le ternissoient, le mettoient en doute que ses yeux et ses oreilles ne le trompassent. Cependant qu’il estoit en cet estat, Halladin s’estoit approché de luy pour luy bander quelques playes desquelles il voyoit couler le sang, mais il estoit tant attentif à considerer ce berger que, sans respondre à son escuyer, ny sans tourner les yeux vers luy, il se laissa oster l’escu du col, et l’on commençoit de le vouloir desarmer à l’endroit où l’on voyoit le sang, car le Druide et Galathée s’estoient approchez de luy, et lors que le berger tournant les yeux de fortune sur l’escu que Halladin avoit posé en terre : O Dieu ! dit-il, madame, qu’est-ce que je voy ? Et lors, tendant à toute force le bras, il luy monstra l’escu avec le tygre se repaissant d’un cœur humain, et recognoissant que c’estoit veritablement celuy du chevalier qu’ils cherchoient : O heureux Tersandre, s’escria-t’il, et bien aimé du Ciel, puis qu’il t’a permis de conduire Madonte entre les mains de celuy à qui son aveugle affection l’a donnée, et qu’il ne veut pas que tu vives d’avantage pour ne te donner les desplaisirs d’en voir un autre plus heureux qu’il n’a voulu que tu ayes esté !

Damon oyant le nom de Tersandre, et apres, de Madonte, et l’un et l’autre ayant tourné les yeux vers luy, eust esté bien aveugle s’il ne les eust recogneus. Il vit donc ceste Madonte qu’il alloit cherchant, et ce Tersandre duquel il avoit tant desiré la rencontre pour luy oster la vie. Et en mesme temps, l’amour de Madonte, la hayne de Tersandre, l’extreme contentement de l’avoir trouvée et l’extreme colere de se voir devant les yeux de celuy duquel il pensoit estre le plus offensé, le saisirent de sorte qu’il se mit à trembler, comme s’il eust esté saisi d’un tresgrand accez de fiévre. Il ne sçavoit s’il s’en devoit aller, ou s’il devoit faire sa vengeance, et tuer le ravisseur de son bien devant les yeux de celle de laquelle il pensoit d’avoir esté si mal-traicté. L’injure pretendue l’y conjuroit, l’affection et le respect l’en retiroit, mais en fin le souvenir qu’il eut de l’Oracle qu’il avoit receu à Mont-verdun, chassa de son ame tout desir de vengeance. Et soudain, se démeslant de ceux qui estoient autour de luy, et qui pensoient que tous ces tremblemens qu’ils voyoient en luy, fussent des accidens de ses blessures, il s’en courut vers la bergere en s’escriant. O Madonte ! o Madonte ! est-il possible que le Ciel m’ait en fin voulu donner ce contentement de vous voir avant que de finir mes jours ?

Et à ce mot, mettant un genouil en terre devant elle, il luy voulut prendre la main pour la luy baiser : mais Madonte, surprise plus qu’on ne sçauroit penser, premierement d’avoir rencontré ce chevalier du Tygre qu’elle alloit cherchant, puis d’avoir recogneu que c’estoit Damon, qu’elle croyoit mort il y avoit long-temps, demeura si ravie, que se le voyant à genoux devant elle, lors que moins elle l’esperoit, elle ne peut faire autre chose, au lieu de luy laisser prendre sa main, que de luy tendre les bras, et en l’embrassant, elle fut si outrée de cette prompte joye, et de cette inesperée rencontre, qu’elle se laissa aller comme morte sur son visage. Damon de son costé n’en fit pas moins, de sorte que sans Halladin qui y accourut promptement, et qui se jettant en terre les appuya, sans doute ils fussent tous deux tombez.

Tersandre qui avoit aussi recogneu Damon, lors qu’il s’estoit approché, et qu’il l’ouyt parler, levant les yeux au ciel, n’ayant plus la force d’y hausser les mains. O Dieu ! dit-il, combien es-tu juste, bon et puissant ! Juste, rendant Damon à Madonte, et Madonte à Damon ; bon, voulant faire tout à coup trois personnes si heureuses, ces deux amans ayant rencontré tout le bon-heur qu’ils desiroient, et Tersandre ayant satisfait à son devoir et à sa promesse ; et puissant, ayant peu ordonner toutes ces choses lors que tous trois nous les esperions le moins. O Madonte ! et ô Damon ! soyez contens, et vivez ensemble à longues années avec toute sorte de repos et de bon-heur. A ce mot il devint pasle, et peu apres s’allongissant et tremblant, il se mit à baailler, et rendit l’esprit avec un visage qui monstroit bien qu’il laissoit cette vie avec contentement.

La Nymphe cependant et Adamas qui s’estoient advancez vers le chevalier, et toutes les autres nymphes, de mesme demeuroient estonnées, contemplans ces trois personnes qui sembloient estre aussi peu vivantes les unes que les autres. Mais Halladin qui estoit porté d’une extreme affection envers ce maistre qu’il aimoit : Si la pitié, dit-il, vous touche point, madame, je vous supplie de commander que Damon soit desarmé, afin que la perte de sang ne soit cause de nous en priver apres un si grand hazard. - Comment, dit Alcidon, escuyer mon amy, est-ce icy le vaillant Damon d’Aquitaine ? - C’est luy-mesme, respondit l’escuyer, qui aprés tant de loingtains voyages, semble s’estre venu entrer en ceste contrée, où il a plus respandu de sang en huict jours qu'il y est, qu’il n’a fait en tant d’années, par tous les autres lieux où il s’est trouvé. - Mon pere, dit alors Alcidon, je vous conjure de secourir ce chevalier, vous asseurant qu’il n’y en a point un meilleur, ny un plus accomply en toute l’Aquitaine : Et lors mettant un genouil en terre, et Hermante de l’autre costé, il le commença à desarmer sans qu’il en sentit rien.

Quant à Madonte, apres avoir demeuré quelque temps en son esvanouyssement, en fin elle revint, et ouvrant les yeux, et voyant chacun empesché autour de Damon, elle pensa qu’il fust mort des blessures qu’il avoit receues en ce combat. O Dieu ! s’escria-t’elle, se destournant les mains, et se les frappant à grands coups. O Dieu ! falloit-il que je te retrouvasse pour te reperdre si tost ? et falloit-il que je te revisse pour ne te revoir jamais plus ? Miserable Madonte : et quelle fortune t’attend desormais, puis que les biens que tu recois ne te sont donnez que pour t’en faire mieux ressentir la prompte perte ? O Ciel ! qu’est-ce que tu reserves plus pour mon supplice, et puis que tu as versé sur moy toutes les plus grandes amertumes qu’une personne vivante peut ressentir ? Qu’attens-tu plus à me ravir la vie qui me reste, afin de me faire aussi bien espreuver ta rigueur dans le tombeau que je l’ay souffert sur la terre ? A ce mot, les sanglots et les larmes luy empescherent de sorte le passage de la voix, qu’elle fut contraincte de se taire ; mais son silence apporta tant de compassion à toutes ces nymphes, que cependant qu’Alcidon, Daphnide, Hermante, Adamas et Galathée, estoient autour du chevalier, elles prindrent la bergere sous les bras, et l’ostant presque à force du lieu où elle estoit, l’esloignerent de ce sang, et de ces morts, et la mettant en terre, l’une d’elles la tenoit appuyée, et les autres assises toutes à l’entour, luy donnoient toute la consolation qu’elles pouvoient.

Cependant Damon fut desarmé, ses playes bandées, au mieux que l’incommodité du lieu le permettoit, et peu apres on luy vit ouvrir les yeux ; mais d’autant que la foiblesse l’empeschoit de se pouvoir lever, il tourna deux et trois fois la teste pour retrouver Madonte. Et Halladin, cognoissant bien ce qu’il cherchoit : Ne vous mettez point en peine, luy dit-il, seigneur, elle n’est par loing de vous, ceste tant aimée Madonte, il faut seulement que vous repreniez un peu de courage, afin de luy conserver celuy qui l’aime si parfaitement. - Halladin, respondit Damon, et qu’est-ce que tu me dis de courage ? penses-tu que celuy en puisse avoir faute, qui en a eu assez pour aymer les perfections de Madonte ? mais où est-elle ? et qui est-ce qui me cache ce beau visage ? est-elle point encores aupres de Tersandre ? - Tersandre, respondit l’escuyer, est mort en vous sauvant la vie, et par là vous voyez combien l’Oracle est veritable, et combien vous devez vous resjouyr, puis qu’il semble que vous soyez parvenu à la fin de vos peines. - Jamais, dit-il, ce que je souffriray pour un si grand subjet n’aura ce nom de peine que tu luy donnes. Mais, Halladin, aide moy à me relever afin que je voye si ce que tu me dis est vray.

Madonte qui avoit ouy tout ce que Damon avoit dit, reprenant ses esprits, et joyeuse de le voir en meilleure santé qu’elle n’avoit pensé, se relevant à toute force, s’en courut vers luy, où arrivant, sans regarder en la presence de qui elle estoit, elle s’abouche sur luy, et sans pouvoir de quelque temps former une parole. En fin retirée par Halladin, qui craignoit que ces trop grandes caresses ne fissent mal à son maistre, et s’assiant en terre aupres de luy les bras croisez, et le considerant d’un œil plein d’admiration : Est-il bien possible, luy dit-elle, que le Ciel m’ait reservée à ce contentement de te voir, Damon, encore une fois ? Est-il possible que ce chevalier du Tygre qui me vint oster d’entre les mains de la perfide Leriane, soit ce Damon à qui elle avoit malicieusement donné tant d’occasion de me hayr ? Est-il possible, ô chevalier, que ton affection ait eu tant de force par dessus le juste dépit que tu devois avoir conceu contre moy, qu’elle ait peu pousser ta generosité à venir sauver la vie à celle que tu devois plus hayr que la mort ? J’advoue, Damon, que tu te peux dire le plus parfait amant qui fut jamais, et moy la mieux aimée de toutes les filles du monde. Mais, chevalier, s’il est vray que tu sois ce Damon que je dis, et si les déplaisirs que tu as receus de moy, et la longue absence n’ont point changé ceste affection de laquelle je parle, pourquoy tardes-tu tant à m’en asseurer, et que ne me tens-tu la main en signe de la fidelité que je veux croire que tu m’as conservée ?

Damon alors, baisant la main, et luy prenant la sienne : Ouy, madame, luy dit-il, je suis celuy-là mesme que vous dites, et je vous promets n’y avoir en moi rien de changé, sinon que je vous aime encore d’avantage que je ne faisois. Et quelque occasion que la malice de Leriane m’ait donnée, ou que le bon-heur de Tersandre m’ait peu representer, le Ciel est tesmoin, qui a souvent ouy mes protestations, et le soleil qui a veu toutes mes actions, que jamais je n’ay peu estre approché de la moindre pensée qui eust intention de diminuer l’amour que je vous ay vouée. - J’advoue, reprit Madonte, que la trahison de Leriane vous a donné sujet de me hayr, et de croire tout ce qu’elle a voulu de bon-heur de Tersandre ; mais je jure par la memoire de mon pere, et par tout le contentement que je puis encore souhaitter, n’avoir jamais esté trompée d’elle que pour le desir qui me pressoit d’estre plus aymée de vous, et que toutes les faveurs de Tersandre n’estoient faites que pour rappeller Damon, et le retirer d’une autre affection imaginée, ny que le dessein qui m’esloigna de mes parens et de ma patrie, n’a esté que pour chercher Damon sous le nom et les armes du chevalier du Tygre. - O dieux ! s’escria Damon, y a-t’il quelque chevalier au monde plus heureux que celuy-cy, puis que je reçois ces asseurances de la bouche de Madonte ?

Elle vouloit repliquer, lors qu’Adamas, craignant que le sejour en ce lieu ne fust guiere asseuré, ou que les blessures de Damon n’empirassent, dit à Galathée qu’il luy sembloit bien à propos de faire emporter ce chevalier en quelque lieu où il peust estre mieux pensé, et que voyant la grande foiblesse qu’il avoit, il luy sembloit fort à propos de le faire reposer pour quelques jours en sa maison, parce qu’elle estoit si proche de là qu’il ne falloit que monter la petite coline, sur laquelle elle estoit assise. La necessité fit consentir la Nymphe à cet advis, et ayant envoyé prés de là dans quelques hameaux, l’on fit venir quelques hommes avec des branquarts qui emporterent Damon dans la maison d’Adamas, et le corps de Tersandre dans la ville de Marcilly, pour luy donner une honorable sepulture. Et en mesme temps Galathée advertit Amasis par Lerindas, de tout ce qui luy estoit arrivé, la suppliant de trouver bon qu’elle mist Damon en lieu de seureté, et qu’incontinent apres, elle l’iroit trouver, pour recevoir ses commandemens.

Il fut impossible à Madonte de n’accompagner de larmes le corps du pauvre Tersandre, et de ne regretter sa perte, qu’elle eut bien mieux ressentie, sans la rencontre de Damon, et toutes-fois l’affection, la fidelité, et la discretion qu’il luy avoit fait paroistre tant d’années, ne luy pouvoient revenir devant les yeux de l’esprit qu’elles ne contraignissent ceux du corps à donner quelques larmes, pour payer en quelque sorte tant de services et tant de peines. Cependant l’on emportoit Damon, qui tournant les yeux de tous costez, pour voir que faisoit Madonte, et appercevant le corps de Tersandre, ne peut le laisser partir sans l’accompagner d’un souspir, ne sçachant encore s’il le devoit desirer en vie ; et toutesfois, considerant qu’il estoit mort pour le sauver, sa generosité le contraignit de dire : Or à Dieu amy, et repose content, couronné de cette gloire, d’avoir eu Damon pour ennemy, et l’avoir obligé à regretter ta perte, et à te nommer son amy. A ce mot, il tendit la main à Madonte, qui s’estoit approchée du branquart, et qui ne l’ abandonna plus qu’il ne fut dans la maison du sage Adamas, quoy que Galathée la pressast fort d’entrer avec elle dans son chariot, aymant mieux suivre à pied Damon, que de l’esloigner d’un moment.

D’autre costé Adamas ayant fait cognoistre Daphnide, Alcidon, et les autres de leur compagnie à la Nymphe, et elle, leur ayant dit toutes les paroles de civilité, que le trouble où elle estoit luy pouvoit permettre, les fit entrer tous deux dans son chariot, et les autres dans ceux de ses nymphes, car Adamas voulut suivre Damon que l’on portoit par un chemin plus court, afin d’estre aussi-tost que luy en sa maison, pour le faire mieux loger, parce que les chariots estoient contraints de faire un grand destour, pour monter plus aisément la coline qui estoit un peu trop aspre par le droit chemin.

Mais cependant Lerindas laissant venir doucement le corps de Tersandre, se mit au grand trot pour donner promptement l’avis a Amasis que Galathée luy mandoit, et quoy qu’il apperceut bien plusieurs personnes à main gauche qui chassoient dans la campagne, et qu’il eut opinion que ce fust Polemas, si est-ce qu’il ne s’arresta point, ayant commandement de ne parler à personne qu’à Amasis. Mais celuy que Polemas avoit mis prés du chemin pour prendre garde à ceux qui passeroient, courut l’en advertir, et peu apres un autre luy vint rapporter que l’on voyoit venir un branquart, où il sembloit qu’il y eust quelqu’un dessus. Luy qui ne chassoit en ce lieu que pour scavoir tant plustost ce qui seroit advenu de Damon, creut incontinent que c’estoit luy que l’on portoit, ou mort, ou bien blessé, et s’en resjouyssant grandement en soy-mesme, et faisant semblant d’en estre en peine, il s’y en alla au petit pas, apres y avoir renvoyé en diligence ceux qui luy en avoient apporté les nouvelles. Et par le chemin, feignant d’ignorer que Galathée fust allée à Bon-lieu, ny qu’elle deust revenir par là, il demandoit à ceux qui estoient avec luy, qui pouvoit estre celuy que l’on portoit de ceste sorte. Personne ne sçavoit que luy respondre, parce qu’il n’avoit rien decouvert de ceste entreprise à pas un de tous ceux qui estoient autour de luy, jugeant bien qu’il faut divulguer les desseins que l’on ne veut pas executer.

Il n’eut guières marché, que l’un des siens s’en retournant vers luy dit, que c’estoit un mort que Galathée faisoit emporter à Marcilly, et qui avoit esté tué en sa presence dans le bois plus proche. Ce fut bien alors qu’il eut opinion que ses solduriers avoient exécuté ce qu’ils avoient promis, et en son cœur en avoit le contentement que la vengeance peut donner à une ame offencée, mais il ne luy dura qu’autant qu’il retarda d’arriver où estoit celuy que l’on emportoit, parce qu’alors il vid bien que ce n’estoit pas un chevalier. Et demandant à ceux qui l’avoient en charge, où ils avoient pris ce corps, et où ils le portoient, ils répondirent que Galathée avoit este attaquée par six chevaliers, et qu’un seul les avoit tous deffaits, que toutesfois ce berger luy ayant voulu donner secours avoit esté tué, mais que les autres y estoient tous demeurez morts, et qu’ils portoient ce corps par commandement de Galathée, pour le faire honorablement enterrer à Marcilly. - Et le chevalier, dit Polemas, qui a resisté à tous les autres, qu’est-il devenu ? - Il est fort blessé, respondirent-ils, et l’on l’a emporté en la maison du grand Druide.

Polemas alors, faisant semblant de ne sçavoir rien de cet affaire : Voilà que c’est, reprit-il en s’en allant, de licentier les solduriers sans raison, je m’asseure que ce sont ceux que nous avons cassez, qui en colere contre Damon, ont voulu s’en venger, et l’ont attendu dans ce bois. Et cela il le disoit, afin de preparer son excuse lors que Galathée s’en plaindroit, parce qu’il eut bien opinion qu’ils seroient recogneus. Et continuant encores quelque temps la chasse, pour oster à tous l’opinion qu’il eust quelque part en cette entreprise, dépescha incontinent un des siens, pour aller de sa part se resjouyr avec Galathée, du bon-heur que Damon avoit eu en ceste contrée, et luy commanda de prendre bien garde à toutes les paroles, et à toutes les actions de la Nymphe, et en mesme temps en dépescha un autre pour en donner avis à Amasis, la suppliant de ne permettre plus que Galathée marchast ainsi seule, et sans les gardes ordinaires qui estoient convenables à sa grandeur. Il fit le mesme commandement à celuy-cy, de prendre garde à tout ce que diroit et feroit Amasis.

Depuis que Clidaman, Guyemant, et Lindamor, avec la plus grande partie des chevaliers de la contrée, estoient partis pour aller en l’armée des Francs, Polemas qui estoit demeuré comme lieutenant d’Amasis, et en la place que Clidaman souloit avoir, d’un dessein ambitieux, avoit haussé ses esperances à se rendre seigneur de cette province. Et toutesfois considerant combien il est mal-aysé que les loix fondamentales d’un Estat soient renversées, sans une grande violence, et combien la domination qui est telle est peu asseurée, il fit resolution d’espouser Galathée, et de ne rien laisser d’intenté pour y parvenir. Et parce qu’il voyoit deux voyes pour achever son entreprise, l’une de la douceur, et l’autre de la force, il pensa qu’il falloit essayer celle qui venoit de la bonne volonté, et en cas qu’elle vint à manquer, recourre apres aux extremes remedes.

Pour suivre ce premier dessein, il voulut que ce feint druide qui se nommoit Climante, et qui avoit autrefois donné la bonne fortune à Galathée, revint encores une fois pour refaire de nouveau ce premier artifice, ayant opinion que ou la nymphe l’avoit oublié, ou que le feint druide ne s’estoit pas bien fait entendre. Il le fit donc venir prés de ces mesmes jardins de Montbrison, où il avoit esté l’autre fois, et ayant, ce luy sembloit, donné encor meilleur ordre à ses artifices qu’auparavant, il y avoit desja deux ou trois jours qu’il commençoit de se laisser veoir, esperant que Galathée ne manqueroit pas de l’aller treuver comme elle avoit faict autresfois. Et afin que le temps de l’esloignement de Clidaman et de Lindamor, ne se perdit pas inutilement, il tenoit quantité de solduriers dans les estats des Vissigots, et des Bourguignons, qui, sans se dire tels, demeuroient dans les villes voisines, et n’attendoient que son commandement. Il avoit aussi acquis l’amitié des princes voisins, par presens faicts à leurs principaux officiers, et dans le pays des Segusiens faisoit paroistre une si grande liberalité, et au peuple, et aux solduriers, tant de courtoisie, et de douceur aux chevaliers, et tant d’honneur et de respect aux Druides, Eubages, Saronides, Vacies et autres sacrificateurs, qu’il y en avoit fort peu qui ne desirassent le mariage de Galathée et de luy, si ce n’estoient ceux qui, plus advisez, s’estoient pris garde qu’il forçoit en cela son naturel, et qu’il n’en usoit de ceste sorte, que pour parvenir à cette souveraine puissance, laquelle, ayant obtenue, il ne maintiendroit pas avec les mesmes moyens qu’il l’auroit acquise, mais avec des biens plus rudes, et plus tyranniques.

Amasis avoit demeuré long-temps sans se prendre garde de toutes ces choses, parce que mal-aisément une ame bien née se peut-elle imaginer qu’une personne outrée d’obligation, se laisse emporter à l’ingratitude, et à la trahison. Enfin, elle commença de s’en appercevoir, par le moyen d’une lettre qui luy tomba entre les mains, par laquelle elle vid l’estroitte amitié que Gondebaut avoit avec luy. Cela fut cause qu’aussi tost que Lerindas luy en dit l’accident qui estoit arrivé à Damon, et que c’estoit des solduriers de Polemas, elle eut opinion qu’il l’avoit fait faire, et toutesfois sçachant combien il est dangereux de faire paroistre à son principal officier d’avoir quelque doute de sa fidelité, sans estre en estat de se pouvoir opposer à mesme temps à ses mauvais desseins, lors que le soldurier de Polemas luy vint dire de sa part ces nouvelles, elle feignit de recevoir un grand contentement du soing qu’elle luy voyoit avoir, et de la conversation de Galathée, et de sa grandeur, et luy remanda qu’elle suivroit en cela, et en toute autre chose son bon advis. Et à mesme temps le luy ayant renvoyé, elle partit de Marcilly, et s’en alla en la maison d’Adamas, sous la conduitte d’une fort bonne trouppe des chevaliers qu’elle mena pour la servir, parce que les nouvelles qu’elle avoit eues de l’armée des Francs, la pressoient infiniment, et elle craignoit que, ne la pouvant pas tenir secrette longuement, Polemas ne se resolust à quelque meschant dessein, comme depuis quelques jours elle en estoit entrée en opinion.

Galathée estoit à peine arrivée au logis d’Adamas, que le soldurier de Polemas y arriva, qui luy fit assez mal la harangue que son maistre luy avoit commandée ; mais elle, ne pouvant dissimuler le desplaisir qu’elle avoit receu, luy respondit : Dites à vostre maistre, que je suis fort mal satisfaite de ceux qui sont à luy, et que s’il n’y met ordre, j’auray occasion de m’en plaindre.

Cependant Damon ayant esté mis au lict fut visité par les chirurgiens, et ses playes trouvées plus douloureuses que dangereuses, parce qu’encores qu’il eust la cuisse percée en deux ou trois endroits, si est-ce que de bonne fortune, il n’y avoit ny veine, ny nerf offencé qui fust d’importance, si bien que Madonte estoit si ravie de contentement, qu’elle ne pouvoit assez en donner de cognoissance. Et les chirurgiens qui cogneurent combien le contentement est necessaire à la guerison du corps, supplierent Madonte de ne bouger d’aupres de luy. Et parce qu’elle desiroit sçavoir quelle avoit esté sa fortune depuis qu’elle estoit partie d’Aquitaine, elle luy raconta non seulement ce qu’il avoit demandé, mais de plus tous les artifices dont Leriane avoit usé à l’advantage de Tersandre, et luy rapporta tout ce discours si naifvement, que tous ceux qui l’ouyrent, jugerent qu’il estoit veritable. Mais lors qu’elle racontoit les desplaisirs qu’elle eut de sa mort, quand Halladin rapporta à Leriane le mouchoir plein de sang et la bague de Tersandre à elle, elle ne pouvoit encores en retenir les larmes. Et puis quand elle representoit l’horreur qu’elle avoit de mourir d’une mort si honteuse, et le secours inesperé qu’elle avoit receu du chevalier du Tygre : II faut bien, disoit-elle, que nous ayons en nous quelque chose qui nous advertit des choses plus secrettes, parce que je ne vis pas si tost entrer ce chevalier, que je ne luy presse (sic !) une certaine affection qui n’estoit pas commune. Et encores que le combat estant finy, il s’en allast sans hausser la visiere, j’avoue que je l’aimay d’amour, sans l’avoir jamais veu au visage. Et cela fut cause, continuoit-elle, que je me resolus de le venir chercher du costé où il m’avoit dit. Mais cruel ! il faut bien, Damon, que je vous donne ce tiltre, comment vous en pûtes-vous aller sans me dire qui vous estiez ? Comment, m’ayant donné la vie du corps, me voulustes-vous ravir celle de l’ame ? Et pourquoy ne me fistes-vous sçavoir que vous viviez, afin de tarir pour le moins les pleurs, qui sans cesse, comme d’une source immortelle, sont continuellement sortis de mes yeux ? O Damon ! que vous m’eussiez espargné de souspirs, de peines, de larmes, et de travaux incroyables ! Mais non, Damon, la faute n’en est pas à vous, mais à ma fortune qui vouloit que j’achetasse plus cherement le contentement de vous sçavoir en vie, de vous voir, et de vous avoir.

Apres, elle luy raconta le dessein qu’elle avoit fait de trouver ce chevalier incogneu, sans presque sçavoir pourquoy elle le cherchoit ; en effect, pensant que le destin qui conduit toute chose sous la sage providence du Grand Tautates, l’avoit ainsi ordonné, afin de pouvoir rencontrer de ceste sorte ce Damon, qu’elle alloit cherchant sous le nom d’un autre : Car, disoit-elle, j’ay opinion que si je ne vous eusse trouvé de ceste sorte, jamais je n’eusse eu le bien de vous voir, puis que vous alliez si curieusement vous esloignant et vous cachant de nous. Enfin voyez comme Dieu rapporte toute chose à son commencement : Tersandre avoit esté la premiere cause de nostre separation, et Tersandre a esté la derniere cause de nous avoir remis ensemble. Que les peines qu’il a prises à me servir et me conduire avec tant de fidelité, soient recogneues par la bonté de Bellenus au lieu où il s’en va avec cette reputation auprés de moy, de n’avoir jamais fait faute contre le respect qu’il me devoit, que celle que la malicieuse Leriane luy avoit fait commettre, par les esperances trompeuses qu’elle luy avoit données, et ausquelles un plus advisé que luy se fust peut-estre bien laissé decevoir.

Et sur ce propos, elle raconta comme sa nourrice mourut sur le Mont-d’or, la rencontre qu’elle eust de Laonice, de Hylas, et de Tircis, et enfin comme l’Oracle l’avoit faict venir en ce pays de Forests, où elle avoit tousjours esté en la compagnie d’Astrée, Diane, Phillis, et ces autres bergers de Lignon, d’auprés desquelles elle estoit partie ce matin en dessein de se retirer en Aquitaine parmy les vestales ou filles druides. Bref elle n’oublia rien de tout ce qui luy estoit advenu qu’elle ne luy rapportast fidellement, ce que Damon escoutoit avec tant de contentement, qu’il ne pouvoit assez remercier Dieu du bon-heur où il le voyoit ; et aprés il luy dit : Je vous raconteray à loisir, madame, quelle a esté ma vie depuis que je n’ay eu l’honneur de vous voir ; mais à ceste heure que les mires me deffendent de parler, je ne veux pas vous faire un si long discours, c’est assez pour ce coup, que je vous die, que j’espere d’oresnavant nostre fortune meilleure, parce que l’Oracle que j’ay consulté le dernier à Mont-Verdun m’a asseuré que je serois remis de la mort à la vie, par celuy des hommes que je hayssois le plus, et je voy bien qu’il a voulu entendre que ce pauvre chevalier vous conduiroit au lieu où je vous ay trouvée, car il est vray que je pouvois estre estimé mort, estant privé du bien de vostre veue, et que maintenant je puis dire que je vis, ayant le bon-heur d’estre aupres de vous. Et quand je considere cest accident, il n’y a rien en quoy je n’admire la prevoyance de ce grand Dieu, qui a si bien veu que Tersandre me donneroit doublement la vie ; je veux dire celle du corps par le secours qu’il m’a fait, et celle de l’ame, vous conduisant si à propos et si inopinément où j’estois, sinon qu’il me reste encore une doute en l’Oracle qu’il m’a rendu, car voicy quel il a esté :


Et toy, parfaict amant,
Lorsque tu parviendras, où parle un diamant,
Tu seras r’appelé de la mort à la vie
Par celuy des humains,
A qui plus tu voudrois l’avoir desja ravie.
Laisse donc contre luy desormais tes desdains.

Car je voy tout le reste avoir eu effect, hormis d’estre parvenu où un diamant parle, si ce n’est qu’il ait voulu entendre que vous soyez un diamant, en la constance, et en la fermeté de vostre amitié.

Le druide qui avoit attentivement escouté leurs discours : Si j’eusse eu le bien, dit-il, en sousriant, d’estre cogneu de vous, vous eussiez aisément entendu l’obscurité de cet Oracle, parce que je m’appelle Adamas, et ce mot signifie, en la langue des Romains, un diamant, de sorte qu’il vouloit vous faire sçavoir qu’aussi-tost que je serois auprés de vous, cet accident vous arriveroit ; et il est advenu tout ainsi, car à l’heure mesmes qu’Alcidon, Daphnide et moy sommes venus sur le lieu où nous vous avons trouvé, vous avez recogneu Madonte. - J’advoue, dit Damon, qu’il n’y a plus rien à desirer pour l’éclaircissement de cet Oracle, que j’ay retrouvé si certain pour mon bon-heur, et dont je remercie la bonté de celuy qui l’a ainsi ordonné, lors que je l’esperois le moins ! Mais, mon pere, continua-t’il, et tournant les yeux par toute la chambre, vous me nommez deux personnes : que si ce sont celles que j’ay veues porter ailleurs ces noms, je m’estimerois infiniment heureux de les avoir rencontrées en ce lieu.

Alors Alcidon s’avançant et l’embrassant : Ouy, Damon, ce sont ces mesmes Daphnide et Alcidon que vous dites, et qui sont conduits en ceste contrée, qui se peut dire celle des merveilles, par le mesme amour qui vous y a fait venir. Et à mesme temps, Daphnide le venant saluer, luy dit : J’attendois à vous rendre ce devoir que Madonte vous eust raconté ce qu’avec raison vous desirez si fort de sçavoir de sa fortune, ne voulant estre cause de vous esloigner ce contentement duquel je me resjouys avec vous, comme l’une de vos meilleures amies. Damon surpris de voir ce chevalier, et ceste dame revestue de ces habits, ne sçavoit au commencement s’il estoit bien esveillé, ou s’il dormoit, mais enfin les touchant, et les oyant parler, il s’escria en les embrassant : J’advoue avec vous, Alcidon, que voicy la contrée des merveilles, mais des merveilles pleines de bon-heur, puisqu’elle m’en faict voir aujourd’huy plus que je n’eusse jamais esperé.

Et cependant que Daphnide et Alcidon saluoient Madonte, et qu’ils se resjouyssoient ensemble de ceste bonne rencontre, l’on vint advertir Adamas, que la Nymphe Amasis entroit dans la basse court. Et à peine estoit-il sorty de la chambre pour aller à la rencontre, qu’elle se trouva à la porte, où s’estant fort peu arrestée, elle entra où estoit Damon : Je pense, luy dit-elle, vaillant chevalier, que je ne vous dois jamais venir voir, sinon quand vous serez si mal-heureusement blessé par les miens mesmes. - Madame, respondit Damon, je ne pleins non plus ces blesseures que les premieres que vous me vistes, puis que si celles-là me donnerent l’honneur de voir la Nymphe et vous, madame, ces dernieres m’ont faict retrouver la seule personne, qui me pouvoit rendre heureux, qui est, dit-il, monstrant Madonte, cette belle bergere que vous voyez, de sorte que au lieu de me plaindre de cette contrée, je ne cesseray jamais de l’estimer, louer et benir.

A ce mot, Amasis ayant desja esté informée de la qualité de Madonte, l’alla embrasser, et caresser comme elle meritoit ; et parce qu’elle ne faisoit pas semblant de Daphnide et d’Alcidon : Madame, luy dit Damon, je voy bien que ces deux personnes ne sont pas cogneues de vous, mais faictes en cas, et croyez que leurs merites sont tels, que les recognoissant, vous ne leur plaindrez point les caresses que vous leur avez faictes. Car, encore que vous les voyez ainsi desguisées, sçachez, madame, que ce sont Daphnide et Alcidon, je dis cette Daphnide dont les merites luy ont fait posseder toute l’affection du grand Euric, et voicy Alcidon tant aimé par sa valeur de Torrismond le roy des Vissigots, et de tous ceux qui luy ont succédé.

Amasis alors, le remerciant de l’advis qu’il luy donnoit, les alla embrasser, et leur fit toute la bonne chere qui luy fut possible. Et se retirant : Il suffisoit, dit-elle, que vous m’eussiez dict leur nom, car les oyant, j’eusse incontinent recogneu les deux personnes les plus estimées du grand Euric. Mais j’advoue que voyant ces belles dames, et ce gentil chevalier revestus en bergeres, et en berger, je ne les eusse jamais estimez ce qu’ils sont, et que vous m’avez grandement obligée de me le dire. - C’est nous, reprit Daphnide, qui luy avons toute l’obligation, madame, nous ayant fait cognoistre à une si grande Nymphe, et tant estimée, et honorée par toutes les Gaules. - Mais, seigneur chevalier, dit Amasis, comment estes-vous ainsi desguisez ? et où avez-vous trouvé des habits de berger ? - L’histoire seroit trop longue à vous en dire la cause, respondit Alcidon. Mais, Madame, qui peut estre en Forests sans estre berger, je croy qu’il n’a point de cognoissance de ceste contrée où les bergers sont si gentils, et les bergeres si belles et si accomplies, que je m’estonne autant de ne vous veoir avec l’habit de bergere, et toutes vos nymphes, qu’il semble que vous soyez esbahie de nous en veoir revestus. - Je suis bien-aise, respondit la Nymphe, que vous ayez trouvé quelque chose en cette contrée qui vous ayt esté aggreable ; peut-estre que quand nous aurons le bien de vous avoir tenu quelque temps à Marcilly, vous ne jugerez pas que mes nymphes devoient changer leurs habits à celuy de nos bergeres pour estre plus aymables. - Madame, respondit Alcidon, je n’en doute point, mais vous trouverez bon, s’il vous plaist, que je ne parle que de ce que je sçay pour encores.

La Nymphe eust plus long-temps continué ce discours, n’eust esté que ne voulant guere demeurer en ce lieu pour les doutes où elle estoit entrée, et ayant à discourir longuement avec Galathée et Adamas sur les nouvelles qu’elle avoit receues, s’approchant de Damon, elle luy demanda comme il se portoit depuis qu’il avoit esté pensé, et ayant sceu qu’il se trouvoit un peu mieux, elle le laissa avec Madonte, ne voulant, disoit-elle, luy interrompre le contentement de l’entretenir en particulier ; et commanda à Silvie, et aux autres nymphes de demeurer aupres de Daphnide, et de sa compagnie, pour l’empescher d’ennuyer, et pour commencer à faire paroistre à Alcidon que les nymphes de Marcilly ne cedent point aux bergeres de Lignon.

Et à ce mot, prenant Adamas d’une main, et Galathée de l’autre, elle le retira dans la galerie, où les portes estans bien fermées, elle fit un tour tout entier sans luy rien dire, et puis enfin avec un visage tout changé de celuy qu’elle avoit auparavant, et tesmoignant assez de la peine où elle estoit, elle leur parla de ceste sorte, se tournant vers Adamas : J’ay à vous dire, mon pere, de grandes choses, et vous, à me donner le fidelle et prudent conseil que vous ne m’avez jamais refusé. Et parce que ce que je desire que vous sçachiez tous deux, est un discours long, et auquel je pourrois bien oublier quelque chose, je veux que celuy qui m’a apporté ces nouvelles vous le die bien au long, d’autant que si nous avons le loisir de nous en retourner à Marcilly avant qu’il soit nuict. - Ce m’est assez, madame, respondit Adamas, pourveu que vous ne soyez trompée en la prudence que vous croyez en moy, je vous asseure bien que vous ne le serez jamais en ma fidelité. Et pour ce qui est de vostre retour à Marcilly, si ce n’est chose qui vous haste trop, vous me ferez, s’il vous plaist, l’honneur de demeurer icy ce soir, afin que vous n’ayez pas l’incommodité de vous en retourner peut-estre au serein. - Vous sçavez bien, mon pere, respondit Amasis, que je n’en ferois point de difficulté, si la necessité de mes affaires ne m’y contraignoit, comme je m’asseure que vous jugerez bien, lors que vous aurez ouy ce chevalier que Lindamor m’a envoyé, et que je vous auray dit encores quelque chose que j’ay descouvert depuis peu.

Et lors, faisant appeller par Galathée le chevalier de Lindamor, apres que la gallerie fut bien refermée : Je vous prie, luy dit-elle, chevalier, de dire au long tout ce que Lindamor me mande par vous, sans y oublier aucune des particularitez que vous m’avez racontées, soit pour ce qui concerne nos affaires, ou pour celles de Childeric et de Guyemants, puis qu’elles sont de telle sorte joinctes ensemble, qu’il est bien mal-aisé de les separer. A ce mot, mettant le chevalier entr’elles et Adamas, afin qu’ils se peussent mieux entendre, elle prit Galathée de l’autre costé, et ainsi tous quatre commencerent de se promener ; et lors le chevalier apres avoir fait une grande reverence à la Nymphe, prit avec un grand souspir la parole de ceste sorte pour luy obeyr.

Histoire de Childeric, de Silviane et d’Andrimarte[modifier]

Je ne puis, madame, sinon avec un grand regret, vous redire ce que vous me commandez, y ayant faict une perte que malaisément dois-je esperer de recouvrer jamais. Toutesfois je ne laisseray de satisfaire à ce que je dois en vous obeyssant, apres vous avoir toutesfois suppliée d’accuser le déplaisir que je ressens lors que vous verrez mon discours embrouillé, et si peut-estre j’oublie quelque chose, de m’en vouloir faire ressouvenir, et vous verrez parce que j’ay à vous dire, que tous ceux d’un prince ont grandement de l’interest à sa conduite, puis que tout leur bien ou tout leur mal en despend.

Le roy Merovée, qui par la grandeur de ses faicts s’est acquis ce nom parmy les Francs, parce qu’en leur langage Merveich signifie, prince excellent, et non pas comme quelques-uns ont osé dire, pour le monstre marin, qui attaqua Ingrande sa mere, femme de Bellinus duc de Thuringe et fille de Pharamond, lors qu’elle se vouloit baigner dans la mer, que les Francs aussi nomment Merveich, et duquel ils ont voulu faire croire qu’il avoit esté engendré. Apres avoir gaigné plusieurs victoires, tant sur les Huns, Gepides, Alains, que Romains, et Bourguignons, et avoir regné douze ans, mourut plein de gloire, et de trophées, regretté de tous ces peuples, ne laissant de sa femme Methine, fille de Stuffart roy des Huns, et predecesseur d’Attile, surnommé le fleau de Dieu, qu’un seul fils nommé Childeric.

La reputation du pere, l’amour que les Francs luy avoient portée, car ils [le] nommoient la delice du peuple, et la grande estendue de ses conquestes furent cause qu’aussi-tost que Merovée fut mort, tous les Francs d’un commun accord esleverent Childeric son fils sur le pavois, et l’ayant couronné d’une double couronne : l’une pour monstrer la succession des Francs, et l’autre pour tesmoigner les conquestes de son pere, ils le porterent sur les espaules presque par toutes les rues de Soissons, où il fut proclamé roy des Francs. Devant luy marchoient en premier lieu les heraux d’armes avec leurs marques en la main, et apres on voyoit les enseignes conquises par Merovée, sur les Huns, Gepides, Alains, Bourguignons, et Romains qu’on portoit trainantes par terre. Apres suivoient celles des Francs qui estoient semées de la fleur de pavillée sur de l’azur ; et les dernieres de toutes estoient celles de Merovée, son pere. La premiere avec un lyon qui essayoit de monter sur une haute montaigne pour devorer un aigle qui y estoit au plus haut avec ce mot,

AVEC PEINE S’OBTIENT LA PROYE.

Et l’autre, ayant un bouclier qui couvroit une couronne avec ce mot,

COUVERTE DE L’ESCU PLUS SEURE EST LA COURONNE.

Et faisant trois tours par toutes les rues principales, suivis du peuple, et accompagnez de leurs acclamations et de celles des soldats. Les feux de joye sur le soir furent allumez aux portes de la ville à gros flambeaux de cire qui bruslerent toute la nuict, et à la lueur desquels on dança et l’on chanta tant qu’ils durerent, faisant des resjouyssances si extremes, que l’on voyoit par toutes les rues les tables mises, où estoient receus, et traictez tous ceux qui s’y presentoient.

Il me seroit possible de vous pouvoir redire, madame, combien estoit grande l’esperance que tout ce peuple avoit en ce jeune roy, tant pour estre fils de Merovée, duquel la memoire estoit encore si fraische que ses grandes victoires leur estoient ordinairement devant les yeux, que pour l’avoir veu luy-mesme faire de tres-genereuses actions, en suivant son pere dans les armées, et maniant les affaires publiques. Mais bien-tost il leur fit assez cognoistre que la domination est un lieu si glissant, qu’il y a fort peu de personnes qui y parviennent, et qui y puissent demeurer les pieds fermes, et sans tomber ; car peu de temps apres avoir esté couronné, il commença de mespriser les armes, et s’addonner à toute sorte de delices, ne se souvenant plus que la magnanimité, et les exploicts belliqueux de ses predecesseurs avoient aquis la domination des Gaules aux Francs, et le royaume des Francs à luy, et à ses successeurs. De sorte que l’on ne voyoit plus faire estat dans sa Cour que des mollesses effeminées, et des hommes tellement changez de ce qu’ils estoient auparavant, que la pluspart des jeunes hommes qui sous Merovée avoient commencé de s’addonner aux genereux exercices de la guerre, sous Childeric, se laisserent tellement aller à son exemple, qu’ils sembloient les femmes des hommes qu’ils souloient estre ; si bien que l’on vit en mesme temps les esperances des conquestes que les Francs avoient conceues lors que Merovée vivoit, aussi-tost que ce prince se fut de cette sorte laissé aller à la douceur des delices, se changer en la crainte que justement ils avoient, de veoir enlever l’estat qu’ils avoient conquis, par ceux qui auparavant ne mettoient toute leur estude qu’à se pouvoir conserver contre les armes belliqueuses de ce vaillant peuple. Ce qui donna un grand coup à cet Estat naissant, et qui retarda si bien les grandeurs de ce nouvel Empire, que tous les progrez en furent retranchez, et tous les espoirs limitez à conserver ce qui estoit acquis.

Clidaman, Lindamor et Guyemants souffroient avec beaucoup de desplaisir ce changement en ce prince, mais plus que tous Guyemants, comme celuy qui luy avoit une extreme obligation, et qui pour ceste cause avoit destiné tous ses services à l’advantage de ce roy. Et lorsque plusieurs fois Lindamor conseilla Clidaman de s’en revenir en cette contrée, puis qu’il n’y avoit plus de moyen d’acquerir de la gloire aupres de ce prince ensevely dans ses delices, et dans ses voluptez, Guyemants, les larmes aux yeux, l’en dissuadoit, disant, que si quelque chose pouvoit encore rappeller Childeric à son devoir, ce seroit la generosité et la vertu de Clidaman, et que si ce bien advenoit aux Francs à son occasion, il s’acquerroit plus de gloire, et plus de reputation en ceste seule action, qu’il n’avoit faict par toutes les precedentes, outre qu’il falloit considerer qu’ayant assisté Merovée et Childeric, soit contre les enfans de Clodion, soit contre les Romains, et autres, il ne falloit point douter que ce royaume venant à se perdre, il en recevroit un grand desadvantage, s’estant rendu tous ces princes ennemis, comme partisan des Francs. Clidaman qui estoit prince genereux, et qui aimoit la personne de Childeric, comme tres-aimable à ceux ausquels il vouloit plaire, se laissa fort aisément arrester aupres de luy et boucha de telle sorte les aureilles aux bonnes et saines considerations de Lindamor, que tout ce qui luy fut sagement proposé par luy, demeura inutile, et sans force.

Il y avoit un jeune chevalier nommé Andrimarte, fils de l’un des plus vaillans et des mieux apparentez qui fussent parmy les Francs, qui fut nourry enfant d’honneur aupres de ce jeune prince, lors qu’il estoit encore en un si bas aage qu’il ne pouvoit suivre Merovée dans les armées. Cet Andrimarte, avec plusieurs autres enfans des principaux chevaliers, ne bougeoit jamais d’aupres du jeune Childeric, estant instruict en tous les exercices que l’on luy enseignoit, afin d’estre rendu, aussi bien que quantité d’autres, plus capable de servir ce prince ; et la couronne des Francs, tirant aprés de là, comme d’une seconde pepiniere, les plus genereux chevaliers, et les plus grands capitaines, qui, comme asseurées colomnes, pouvoient soustenir cet Estat naissant, et l’augmenter par la valeur de leurs courages, et par force et prudence le conserver. Ces jeunes enfans estoient nourris, non seulement pour les rendre adroicts et courageux, dans toutes les choses necessaires à la guerre, mais pour leur polir aussi l’esprit, et adoucir le farouche naturel de ces vieux Sicambriens, et de ces habitants des Palus Meotides. Et afin de les rendre plus aymables aux Gaulois, les plus civilisez entre tous les peuples de l’Europe, ils estoient ordinairement parmy les jeunes dames de la royne Methine, et avoient tant d’honnestes familiaritez avec elles, que quand ils venoient à estre grands, il se faisoit plusieurs mariages entr’eux, à cause des amitiez qu’en un aage si tendre ils avoient contracté ensemble. Ceste royne avoit commandement du prudent Merovée son mary, de mesler parmy les filles des Francs le plus de Gaulois qu’elle pourroit, afin de rendre par ces alliances ces deux peuples non seulement amis, mais alliez, desseignant par ce moyen de se rendre aussi bien roy des Gaulois par amour, qu’il l’estoit par les armes.

Parmy celles qui estoient nourries de ceste sorte durant le bas aage de Childeric, Silviane tenoit l’un des premiers rangs, tant pour ses merites que pour les predecesseurs desquels elle tiroit son origine. Ceste jeune fille avoit toutes les conditions qui ont la force de faire aymer, pouvant dire que la fortune et la nature l’avoient également favoriser ; mais outre la beauté du corps qui estoit estimée tres-grande, encor avoit-elle un esprit si beau que tous ceux qui estoient attirez par ses yeux, estoient arrestez par sa courtoisie et douce conversation. Ceste jeune fille n’ayant encore que dix ou onze ans fut veue parmy les autres du gentil Andrimarte, et qui n’en ayant pas plus de treize ou quatorze, estoit tousjours auprés de Childeric presque de mesme aage. Si Silvanire [Silviane], dés ce temps, estoit estimée belle et accomplie parmy les filles de Methine, Andrimarte emportoit la louange entre tous ces jeunes enfans d’honneur de Childeric pour estre le plus adroit, fust à dancer, fust à sauter, ou à quelque autre exercice du corps qu’il se mist à faire. Mais plus encore pour avoir un esprit doux et gentil, et s’addonnant de sorte à tout ce qui estoit de beau et de louable, qu’il emportoit sans difficulté l’avantage sur tous ses compagnons, que toutefois il se conservoit avec tant de modestie et de courtoisie, que personne n’estoit marry d’estre surmonté de luy, et de luy ceder la gloire qui luy estoit si bien deue.

Ce fut donc en cet aage que le jeune Andrimarte jetta les yeux sur la belle Silviane, et n’estant pas une beauté qui peust estre veue par un si bel esprit que le sien, sans estre aimée, la jugeant la plus accomplie de toutes ses compagnes, il commença de la servir avec des affections enfantines, et à luy en donner les cognoissances que tel aage pouvoit luy enseigner ; elle qui ne cognoissoit pas seulement encores le nom d’amour, recevoit tous ces petits services, comme les enfans ont accoustumé de s’en rendre les uns aux autres, sans dessein. Et toutesfois, avec le temps, elle commença de les avoir plus agreables de luy que des autres, et enfin à ressentir quelque chose qui l’attiroit à parler à luy, et à estre bien aise qu’il fist plus de cas d’elle que de toutes ses compagnes, sans qu’il y eust encore ny amour ny affection de son costé. Mais, d’autant que tout ainsi que plus on demeure auprés d’un feu, plus aussi en ressent-on la chaleur, de mesme Andrimarte ne peut avoir longuement une si particuliere familiarité aupres de Silviane, sans donner commencement aux premieres ardeurs de l’amour, et en fin de l’allumer en son ame, de telle sorte que depuis, ny le temps, ny les traverses qu’il receut ne peurent jamais l’esteindre.

La premiere cognoissance qu’il luy en donna, fut un soir que la royne Methine, selon sa coustume, s’alla promener le long des rivages de la Seine, car en ce temps là, elle demeuroit le plus souvent dans Paris, tant pour estre comme le centre des conquestes de Merovée, que pour un oracle qui depuis peu avoit esté rendu au temple d’Isis, qui disoit.


Le Gaulois estranger en Gaule regnera,
Lors que Paris le chef de la Gaule sera.

Parce que Merovée et ses Francs estimerent que leurs ayeuls ayans esté Gaulois, cet oracle eust voulu parler d’eux.

Or ce beau fleuve de la Seine, comme je m’asseure, madame, vous avez bien ouy dire, sert de fossé à ceste belle ville, la ceignant de ses deux bras et en faisant une isle et delectable et forte. Et d’autant qu’il ne ronge ny ne devore pas ses bords comme Loire, mais coule paisiblement parmy ceste grande plaine, qu’il arrose par cent et cent divers destours, son rivage est presque tousjours tapissé de belles et diverses fleurs, et peuplé de plusieurs sortes de beaux arbres qui le couvrent au plus chaud de l’esté d’un frais et agreable ombrage. Quand la royne s’y devoit promener, les dames et les chevaliers, ou deux à deux, ou trouppe à trouppe, s’alloient entretenans qui çà, qui là, le long de ce beau rivage, sans toutefois s’esloigner, de sorte qu’ils ne la vissent tousjours, tant pour se retirer avec elle, quand elle s’en iroit, que pource qu’elle vouloit bien leur permettre une honneste privauté, mais toutesfois à sa veue.

Ce soir, car c’estoit presque tousjours apres soupper que Methine alloit prendre le fraiz de ce promenoir, Andrimarte, prenant Silviane sous les bras, l’entretenoit comme de coustume de ses affections enfantines, ausquelles elle respondoit avec des paroles si nayves, que l’enfance mesme n’en pouvoit concevoir de plus innocentes. S’esgarant ainsi parmy les arbres plus espais, ils s’assirent au commencement au pied de quelques vieux saules proches du cours de ceste riviere. Mais la jeune fille ne pouvant demeurer trop long-temps en repos, et s’ennuyant d’estre assise, s’en alla sautant vers quelques aulnes, parmy lesquels elle en choisist un de qui l’escorce tendre et polie la convia d’y graver son nom, de sorte qu’avec une esguille qu’elle avoit dans ses cheveux elle s’amusa d’y picquer les lettres de Silviane. Andrimarte voyant ce qu’elle avoit commencé de marquer, passa de l’autre costé du petit arbre, et escrivit comme si c’eust esté une mesme ligne, avec un fermoir de lettre ce mot, J’ayme, de sorte que quand ceste belle fille eut escrit le nom de Silviane, il s’y rencontra en joignant les deux mots, J’ayme Silviane. Mais elle, ne prenant pas garde à ce qu’elle avoit escrit, mais seulement à ce que Andrimarte avoit marqué : Vous aimez, luy dit-elle, Andrimarte, et qui est celle qui vous en a donné la volonté ? - Vous le trouverez, luy dit-il, madame, s’il vous plaist de continuer de lire le reste de la ligne. - Quant à moy, respondit-elle, je ne vois point que vous y ayez escrit autre chose. - Lisez seulement, madame, dit-il, tout ce qui est escrit, sans rechercher qui en a esté l’escrivain, et vous contentez que celle qui a mis le nom que j’adore sur ceste escorce, me l’a bien plus vivement gravé dedans le cœur. - Et qui est-elle ? reprit Silviane, et où est ce nom duquel vous parlez ? - Tous deux, repliqua Andrimarte, sont bien préz d’icy. - Je ne sçay, dit-elle, vous entendre, car en fin je ne vois que ce mot seul que vous avés escrit. - Et comment y a-t’il ? repliqua Andrimarte. - Si je sçay bien lire, dit-elle, il y a J’ayme. - Et icy ? continua Andrimarte, luy monstrant du doigt ce qu’elle avoit escrit. - Il y a, respondit-elle, Silviane. - Or, adjoustez tous les deux, dit Andrimarte. - Je vois bien, reprit-elle, que joignant ces deux paroles, il y a j’ayme Silviane, mais c’est moy qui l’ay escrit. - Il est vray, respondit Andrimarte, aussi est-ce bien vous qui me l’avez gravé dans le cœur. - Dans le cœur, reprit-elle toute estonnée, et comment se peut faire cela, puis que je ne veis jamais vostre cœur ? - Je ne sçay, repliqua-il, comment s’est peu faire ; mais si sçay-je bien que c’est avec les yeux que vous l’avez faict. - Or s’escria-t’elle, voilà ce que je ne croiray jamais, car outre que mes yeux ne sçauroient graver chose quelconque, encore si les yeux le pouvoient faire, peut-estre, je m’en fusse bien apperceue quelque autre fois, puis que vous n’estes pas la seule chose que j’ay veue en toute ma vie. Et pour vous monstrer que je dis vray, n’a-t’il pas fallu que je me sois servie de cette esguille pour mettre mon nom sur ceste escorce ? Je croy que j’eusse long-temps employé mes yeux à cet office, avant qu’ils y eussent peu marquer la moindre lettre de mon nom.

Ceste response d’enfant fit bien cognoistre le peu de ressentiment qu’elle avoit des traicts d’amour, et toutesfois il ne laissa de luy dire : Ne vous estonnez pas, madame, que vos yeux n’ayent gravé vostre nom sur l’escorce de cet arbre, puis que le mespris qu’ils font de ces choses insensibles, en est la cause. - Mais n’ay-je pas veu, dit-elle, ces petits chiens que la royne aime si fort, et qui sont continuellement devant mes yeux, et regardez si vous y treuverez une seule lettre de mon nom ? - Ny moins, repliqua-t’il, daignent-ils de le faire sur ces animaux sans raison, mais seulement dans le cœur des hommes, et des hommes encore qui sont dignes d’estre estimez tels. - Et comment, dit Silviane, s’est peu faire cela sans que je m’en sois apperceue ? - N’avez-vous pas esté plus petite que vous n’estes ? dit Andrimarte. Et respondez-moy, madame, s’il vous plaist, quand vous vous estes faite plus grande, avez-vous pris garde comment vous avez faict pour croistre ? - Cela, respondit-elle, je l’ay fait naturellement. - Et naturellement aussi, reprit Andrimarte, vous m’avez fait ces blesseures dans le cœur. - Mais, mon Dieu ! repliqua-t’elle, j’ay ouy dire que toutes les blesseures du cœur sont mortelles. Si cela est, et que mes yeux vous y ayent blessé, je seray cause de vostre mort, et vous aurez bien occasion de me vouloir du mal. - Il est vray, continua-t’il, que toutes les blesseures du cœur sont mortelles, et que celles que vous m’avez faictes me feront mourir, si vous n’y mettez remede ; mais quoy qu’il m’arrive, je ne vous voudray jamais du mal, puisqu’au contraire je ne pense pas avoir assez de force pour vous pouvoir aimer autant que je desire, et que vous meritez. - Je pense, dit la jeune Silviane, puis que mes yeux vous ont fait le mal, que le meilleur remede sera, qu’à l’avenir je les vous cache. - Ne le faites pas, madame, je vous supplie, si vous ne voulez ma mort aussi-tost que vous aurez commencé un si mortel remede, car sçachez que la blesseure que j’ay receue de vous, est telle que si quelque chose me peut conserver la vie, c’est en me donnant d’autres nouvelles et semblables blesseures.

- Voilà un mal estrange, dit la jeune Silviane, et puis qu’il est ainsi, de peur que vous mouriez, je feray non seulement le contraire de ce que je disois, mais je supplieray encores toutes mes compagnes d’en faire de mesme, afin que la quantité des blesseures que leurs yeux vous feront, puissent vous soulager de celles que vous avez receues de moy. - Vos compagnes, respondit-il, ont bien des yeux, mais non pas pour me guerir, ny pour me blesser. - Et quelle difference, adjousta-t’elle, mettez vous de mes yeux aux leurs, puisque quant à moy, je n’y en cognois point ? - Elle est telle, repliqua Andrimarte, que j’aimerois mieux estre desja mort, que si elles m’avoient peu faire la moindre des blesseures que j’ay pour vous, et que j’eslirois plustost de n’avoir jamais esté que de n’estre blessé de vos yeux, comme je suis. - Je n’entends pas, dit-elle, pourquoy vous estes de ceste opinion, car il me semble, que les blesseures sont tousjours blesseures, de qui que nous les recevions. - Il y a, reprit Andrimarte, des blesseures honorables et agreables, et d’autres qui sont honteuses et fascheuses, et celles que je reçois de vous sont du nombre des premieres et au contraire seroient celles que vos compagnes me feroient si leurs yeux en avoient la puissance. - Je ne puis, respondit la jeune Silviane, m’imaginer sur quoy se fonde ceste difference. - S’il se trouvoit, dit Andrimarte, d’autres Silvianes aussi belles et aussi accomplies que vous estes, et qui par leur beauté peussent faire d’aussi aimables blesseures, je vous accorderois qu’elles seroient aussi desirables que les vostres, mais cela ne pouvant pas estre, soyez certaine, madame, que jamais je n’estimeray faveur ny remede, que celuy qui me viendra de vous.

Silviane estoit fort jeune, et toutesfois non pas tant, qu’oyant parler Andrimarte de ceste sorte, elle luy en sceut bon gré ; car l’amour de nous-mesmes est tellement naturel en nous que rien ne nous peut obliger davantage en quelque aage que nous soyons, que la bonne estime que l’on fait de nous. Et cela fut cause qu’elle luy respondit : La bonne opinion que vous avez de moy vous fait tenir ce langage ; mais croyés, Andrimarte, que vous y estes obligé par celle que j’ay de vous.

Et peut-estre leurs discours eussent passé plus outre, sans la survenue de Childeric qui, avec une grande trouppe de ces jeunes enfans, alloit courant par ces prez, faisant divers saults et divers jeux d’exercice, et qui, passant auprez d’eux, les separerent, parce que ce jeune prince emmena Andrimarte presque par force pour saulter avec ses compagnons comme celuy qui les surpassoit tous en addresse et en agilité. Ce fut avec regret qu’il laissa la belle Silviane. Elle ne demeura pas seule avec moins de plaisir, parce qu’encores qu’elle n’eust aucun ressentiment d’amour jusques en ce temps-là, si est-ce que ces dernieres paroles luy firent depuis penser à des choses qu’elle n’avoit point encores imaginées. Et peu apres, se remettant devant les yeux les merites et les perfections du jeune Andrimarte, et repassant par sa memoire les cognoissances qu’elle avoit eues de sa particuliere bonne volonté, Amour commença de luy esgratigner la peau si doucement, qu’au lieu de la cuiseur, elle en ressentit une certaine demangeaison, qui peu à peu en se grattant, s’agrandit de sorte, qu’en peu de temps elle devint une playe incurable.

Aussi-tost qu’Andrimarte se peut desrober de Childeric, il s’en recourut vers Silviane, luy demandant mille pardons de l’avoir laissée seule, s’excusant sur la force que ce jeune prince luy avoit faicte. Voylà que c’est, respondit Silviane, si vous ne valliez pas tant, vos amies pourroient avoir plus long temps le bien de vous voir. - Pleust à Dieu ! dit incontinent Andrimarte, que vous voulussiez estre de ce nombre, et que vous creussiez de me voir, peut-estre quelque bien. - Et pouvez-vous douter, reprit Silviane, que l’un et l’autre ne soit pas ? Vous avez trop de merites, Andrimarte, pour ne donner pas la volonté à ceux qui vous voyent d’estre de vos amis ; et il y a trop long temps que je vous voy pour ne les avoir pas recogneues et estimées. - Madame, respondit-il, j’estimerois ce soir plus heureux que tous les jours de ma vie, si je pensois que la belle Silviane eust quelquefois daigné tourner ses beaux yeux sur mes actions, aussi bien que mon cœur les a ressentis tout puissans, et si à cette heure j’en pouvois avoir quelque asseurance par vos paroles.

La jeune Silviane, ne pensant pas encore que l’amour fust quelque chose qui peust obliger un cœur à se donner entierement à quelqu’un, mais seulement une certaine complaisance, qui nous faict avoir plus agreable la veue et la conversation d’une personne que d’une autre, pensa bien qu’Andrimarte l’aymoit, puis qu’il luy tenoit ces discours, et se considerant en elle-mesme, creut bien aussi d’avoir de l’amour pour luy, mais de l’ amour faicte comme je vous disois, et telle qu’une sœur a pour son frere ou une fille pour son pere. Et cela fut cause qu’avec cette innocence que son aage tenoit encore en son ame, elle luy respondit : Soyez certain, Andrimarte, que veritablement je vous ayme, et que si vous me dites quelle asseurance vous voulez que mes paroles vous en donnent, je le feray tres-volontiers, vous protestant que je n’ay point de frere que j’ayme plus que vous.

Andrimarte qui avoit plus d’aage et plus d’amour aussi qu’elle, cogneut bien que ce n’estoient que des propos d’enfant, et toutesfois luy semblant d’avoir desja gaigné un grand point sur elle, il se contenta pour ce coup, esperant que le temps et la continuation de sa recherche la pourroit faire sortir de cette amour innocente pour la porter à l’entiere et parfaicte affection qu’il en desiroit ; et pour ce, luy prenant la main, il la luy baisa, et avec un visage riant : Je demeure, dit-il, le plus heureux et constant chevalier de ma race, puis que j’ay eu cette declaration de vous comme la chose du monde que j’ay la plus desirée. D’une seule chose je vous veux supplier, qui est de ne tromper jamais l’asseurance que vous m’en faictes, et que je puisse, pour marque de ce que vous dites, porter le nom de vostre frere, et vous appeller ma sœur, afin que ces noms nous obligent d’avantage à nous rendre l’un a l’autre les mesmes devoirs, et la mesme amitié. - Je le veux, respondit franchement la jeune fille, et vous promets de vous aymer, et vous estimer comme si vous estiez mon frere.

Il vouloit respondre, mais craignant le serein qui commençoit à tomber, se retira et les contraignit d’en faire de mesme, et de la suivre. Il est vray que depuis ce jour, Andrimarte sceut de sorte rechercher cette belle fille, que peu à peu il luy apprit que l’amour ne s’arreste pas aux loix de l’amitié, ny dans les termes que le parentage prescrit par sa bien-vueillance, car en peu de temps elle l’ayma de telle façon que quand elle se prit garde que c’estoit Amour qui la lioit en l’affection du jeune Andrimarte, il luy fut impossible de s’en retirer, si bien qu’un jour qu’elle se rencontra sur le bord de la Seine avec luy, où Mathine comme de coustume s’estoit allée promener, s’estans retirez à part sous certains arbres, elle prit occasion de luy dire : Et bien, mon frere, c’est ainsi qu’elle l’appelloit, vous souvenez-vous des discours que nous eusmes en ce mesme lieu il y a quelque-temps, lors que je gravois mon nom sur l’escorce de cet arbre ? - Et doutez-vous ma sœur, respondit Andrimarte, que je ne m’en souvienne tant que je vivray ? Jamais ce jour ne s’effacera de ma memoire, puis que c’est celuy qui a donné commencement à tout le bien que j’auray jamais. - Et qu’est-ce, dit-elle, qui vous contenta le plus en tout ce que nous dismes alors ? - Ce fut, respondit-il, ces mots que vous me dites : Asseurez-vous, Andrimarte, que veritablement je vous ayme. - Or, dit Silviane, voulez-vous, mon frere, que je vous confesse la verité ? Croyez, je vous supplie, continua-t’elle en sousriant, que quand je vous dis ces paroles, je ne sçavois veritablement ce que je vous disois. - Comment, reprit-il incontinent, vous ne sçaviez, ma sœur, ce que vous disiez ? - Asseurément, respondit-elle, je n’en sçavois rien, et comment pourrois-je vous asseurer de faire une chose que j’ignorois, et qui m’estoit incogneue ? - Vous me trompiez donc ? luy dit-il. - Veritablement, dit Silviane, je vous trompois, mais c’estoit apres m’avoir deceue moy-mesme, car il faut que j’advoue que quand je disois que je vous aymois, je ne sçavois que c’estoit que d’aymer, et toutefois, la bonne volonté que je vous portois me faisoit croire que c’estoit amour, ce qui n’estoit qu’une bien-vueillance d’enfant.

Andrimarte l’oyant parler ainsi, demeura un peu estonné, craignant qu’avec cette excuse elle ne se voulust desdire de tout ce qu’elle luy avoit promis ; mais elle qui avoit bien d’autres intentions, le voyant muet, et se doutant bien de l’occasion de son silence : Mais, mon frere, ne soyez point en peine de ce que je vous dis, car ce n’est seulement que pour vous donner maintenant de plus certaines asseurances de l’amitié que je vous porte. Je dis maintenant, parce que depuis ce temps là je confesse que vos merites et l’affection que j’ay recogneue en vous, m’ont bien rendue plus scavante que je n’estois pas : je sçay à cette heure que c’est que d’aymer, non pas seulement un frere, mais Andrimarte, et le sçachant je vous proteste que je l’ayme autant que son amitié m’y oblige.

Andrimarte, oyant ce discours tant à son advantage, se relevant à genoux, car ils estoient assis en terre : Si j’employois toute ma vie à vous remercier, madame, dit-il, et tout mon sang à vostre service, je ne sçaurois sortir de l’obligation où vos paroles m’ont mis, tant cette declaration me lie, et tant je recognois la grandeur du bien que vous me faictes. Mais puis qu’il vous plaist que j’oye de si favorables asseurances, ayez aggreable que je vous supplie à l’exemple des dieux de vouloir rendre le bien que vous me faictes du tout parfaict. - Et qu’est-ce, dit Silviane, que vous voulez que je die d’avantage pour vous contenter, puis que vous declarant que je sçay à cette heure que c’est qu’aymer, j’ayme Andrimarte autant que son amitié m’y oblige ? - Dites, madame, adjousta-t’il, encore d’avantage, car peut-estre mon amitié ne vous oblige guere, et ainsi vous ne m’aymeriez que fort peu. - J’ayme, reprit-elle, Andrimarte autant que je dois. - Dites plus encores, respondit-il, car il n’y a rien parmy les hommes, qui merite l’honneur que vous me faictes. - J’ayme, reprit-elle, Andrimarte autant qu’il m’ayme. - A ce coup, dit Andrimarte, je suis contant. - Or, continua Silviane, il me plaist maintenant de dire d’avantage : J’ayme Andrimarte plus qu’il ne m’aime, et je proteste devant les nymphes et les deïtez de ce fleuve, que je n’en aymeray jamais point d’autre, et je veux seulement une chose de mon frere, c’est qu’il me promette, sur la foy qu’il veut que je luy tienne, en ce que je viens de luy dire, que jamais il ne recherchera de moy, que ce que mon honnesteté luy peut librement permettre. - Que tous les supplices, dit-il incontinent, des plus hays du Ciel me tombent sur la teste ; que tout le courroux des dieux m’accable, et que jamais je ne voye l’accomplissement d’aucun de mes desirs, si jamais, non pas en effect, mais en pensée seulement, j’outrepasse les limites que vous me donnez.

Lors qu’ils se tindrent ces discours, Silviane pouvoit avoir treize ou quatorze ans, et Andrimarte seize ou dix-sept, aage si propre à recevoir toutes les impressions d’Amour, qu’il imprima ces jeunes cœurs de tous les caracteres qu’il voulut ; si bien que depuis ce jour, ils allerent de sorte augmentant, que n’eust esté la longue et familiere nourriture qu’il avoient ensemble, et qui couvroit beaucoup des actions de leur amour, sous le voile de la courtoisie, et de leur ancienne cognoissance, plusieurs sans doute s’en fussent pris garde, mais ayans eu tant de familiarités estans petits enfans, personne ne trouvoit estrange les devoirs qu’ils se rendoient l’un à l’autre, mesme pouvant encore les couvrir sinon de l’enfance, pour le moins d’une bien tendre jeunesse qui estoit en eux.

Ils vesquirent ainsi pleins de contentemens, et de toutes les plus grandes satisfactions qu’ils pouvoient recevoir, attendant que par le consentement de leurs parens, ils peussent estre mariez, et ce bien leur continua jusques à ce que par mal-heur Childeric tourna les yeux sur cette belle fille, car il faut bien croire que ce fut un mal-heur qui la luy fit trouver alors si belle, l’ayant veue seule auparavant tant de fois, sans s’en estre soucié, mais à ce coup se trouvant à un bal, où Silviane s’estoit deguisée comme durant les Baccanales l’on a accoustumé de faire suyvant la coustume des Romains, il la treuva tant à son gré que depuis il l’ayma furieusement. Silviane s’en prit garde bien tost apres ; et parce qu’elle eust pensé commettre une extreme faute de ne dire tout ce qu’elle pensoit à son cher frere, aussi-tost qu’elle peut parler à luy, elle l’en advertit, et luy raconta tout ce qu’elle en avoit recogneu. Andrimarte creut bien incontinent cette nouvelle affection : Et je m’estonne plus, luy dit-il, qu’il ait tant demeuré à vous aymer, vous ayant continuellement devant les yeux, que non pas de sçavoir qu’il vous ayme maintenant. Mais, ma sœur, l’ambition d’estre aymée du fils du Roy Merovée effacera-t’elle l’affection de vostre frere, et sera-t’il vray que je sois la miserable tourterelle delaissée de sa compagne ? - Mon frere, luy dit-elle lors, en luy prenant la main, soyez certain que vous ne serez jamais la tourterelle que vous dites, que quand la mort me ravira le moyen de vous accompagner. Et si je pensois que la doute vous en fut seulement entrée en l’ame, l’amitié que je vous porte s’en plaindroit grandement ; car croyez, Andrimarte, que la mort mesme ne me fera jamais changer la volonté que j’ay pour vous, puis que je la vous veux conserver entiere en la seconde vie que nos druides nous asseurent que nous aurons apres cette-cy, et cette bague que je vous donne, et que je mets icy en depost entre vos mains, si vous estes cet Andrimarte que j’ ay creu m’aymer si parfaictement, me sera rendue par vous en cette autre vie, afin que vous me puissiez sommer de la parole que je vous ay donnée, et qu’à cette heure je vous reconfirme d’estre perpetuellement à vous.

Est-il possible, madame, de pouvoir representer avec des paroles le contentement du jeune Andrimarte ? Il se jette à genoux, luy baise la main, et cent fois la bague qu’elle luy avoit donnée, avec ces extremes sermens de la luy representer au temps qu’elle luy commanderoit. Et prenant des ciseaux qu’elle portoit à sa ceinture, s’en piqua de sorte le doigt, où il avoit mis la bague, qu’il ensanglanta le mouchoir en plusieurs lieux, et puis le presentant à Silviane : C’est ainsi, madame, luy dict-il, que je signe de mon sang les sermens que je viens de vous faire, et je vous conjure de me vouloir rendre ce mouchoir avec ce sang, au temps que vous m’avez commandé de vous rendre cette bague, afin que par ces marques, et les vivans et les morts puissent cognoistre combien est grande l’affection qu’Andrimarte porte à la belle Silviane, et combien cette affection a esté heureuse de rencontrer par dessus ses merites une si entiere amitié en elle.

Amour alloit de cette sorte nouant de plus forts liens les cœurs de ces deux amants, afin de faire perdre l’esperance à toutes les puissances du monde, d’en pouvoir jamais deslier ny rompre les chaisnes, et toutesfois cela n’empescha pas Childeric de continuer l’amour commencée, et de s’y laisser emporter de sorte, qu’il n’avoit ny contentement ny repos, que quand il estoit aupres d’elle. Au commencement, de peur que Merovée n’en fust adverty, il cacha le plus qu’il peut, cette passion, et cette consideration fut cause, que mesme il n’osa la desclarer par ses paroles à la belle Silviane, quoy que ses actions fussent si cogneues de chacun, que c’estoit une chose superflue que de dire ce que personne n’ignoroit plus.

En ce temps, d’autant qu’il n’avoit point un plus grand contentement que de la voir, il commanda à un peintre de la peindre sans qu’elle s’en prist garde, croyant bien que de sa volonté elle n’y consentiroit jamais. Et le peintre fut si diligent à satisfaire au desir de ce jeune prince, que la voyant par deux ou trois fois cependant que les sacrifices se faisoient, il la peignit si bien, que quand Childeric la vid, il la baisa plus de mille fois, et ne pensant pas que son heur fust entier, si Silviane ne sçavoit le thresor qu’il possedoit, la trouvant dans l’antichambre de la royne sa mere, il la tira à part, et luy dit : Belle Silviane, je vous apporte une nouvelle que peut-estre vous ne sçavez pas : c’est que vous pensez estre seule fille de vostre mere, et toutesfois vous avez une sœur. - Si je pensois, repondit-elle, seigneur, que ceste nouvelle fust vraye, je la tiendrois pour la meilleure que je puisse recevoir, et je vous aurois beaucoup d’obligation de la peine que vous daignez prendre de me la dire. - Vous avez raison, dit Childeric, d’en estre bien aise, car encore qu’elle ne soit pas si belle que vous, elle ne laisse de vous ressembler fort. Et afin que vous en puissiez juger, voyez-la, dit-il en luy monstrant le portraict qu’il avoit fait faire, et advouez que j’ay dit vray.

Soudain que Silviane jetta les yeux dessus, elle s’y recogneut, et à meme temps receut un tres-grand sursaut de se voir entre les mains d’autre que d’Andrimarte, luy semblant que ne voulant estre à personne qu’à luy, luy seul aussi en devoit avoir la ressemblance ; et tendant la main pour le prendre, feignant de le vouloir mieux considerer, il le luy donna, mais l’ayant un peu regardé, et ne sçachant de quelle sorte elle le luy pourroit oster entierement, sans considerer davantage ce qui en pourroit arriver, et se voyant prés de la cheminée, elle le jetta dans le feu, qui estant fort grand, et le pourtraict n’estant faict que du carton, l’eust plustost bruslé, que presque Childeric n’y eust pris garde. Mais elle ne l’eust pas si tost jetté, qu’elle se repentit de sa promptitude, voyant combien ce jeune prince estoit demeuré estonné. Et pour couvrir en quelque sorte sa faute : Mon Dieu ! dit-elle, seigneur, il estoit si mal fait, que j’avois honte que l’on me vist si laide. - Silviane, respondit Childeric, vous m’avez grandement offencé, et je ne sçay avec quelle patience je le souffre. - Seigneur, respondit-elle en rougissant, j’en serois extremement marrie, car c’est la verité qu’il estoit si mal faict que j’aymerois autant la mort, que de me laisser voir ainsi.

Le despit alors et l’amour eurent un grand debat dans le cœur offencé de ce prince. En fin l’amour estant le plus fort : Je verray bien, dit-il, si c’est pour l’occasion que vous me dites, ou si la haine, ou le mespris le vous a fait faire. Car si ce que vous dites est vray, et que ce ne soit pas une excuse, vous permettrez qu’un autre peintre vous peigne tout à loisir, afin qu’il rencontre mieux que le premier n’a peu faire qui avoit desrobé ce portraict sans que vous l’ayez sceu : Que si vous refusez ce que je demande, je croiray avec raison que c’est pour m’offencer ; et que vous mesprisez un prince qui ne l’a jamais esté de personne que de vous. La jeune Silviane qui craignoit d’estre tancée de la gouvernante et de ses parens, fut contrainte d’accorder ce que Childeric luy demanda, avec des paroles si pleines de courtoisie, qu’il ne peut refuser son amour, de n’estre content de ceste satisfaction. - Vous me permettez donc reprit le prince, que je vous face peindre. - Je vous accorde, seigneur, luy respondit-elle, tout ce qu’il vous plaist, pourveu qu’il despende de moy, mais c’est sans doute que la royne le trouvera mauvais, si ce n’est avec sa permission, ou pour le moins avec celle de la gouvernante. - Ce m’est assez, dit Childeric, que je cognoisse que vostre volonté consent à ce que je desire, et que vous n’avez jetté ce pourtraict au feu, que parce qu’il estoit mal faict. Et d’autant qu’elle faisoit paroistre d’estre grandement en peine du desplaisir qu’il en avoit receu, et que quelques-unes de ses compagnes s’en estoient pris garde, de peur qu’elle n’en fust tancée, luy-mesme dit que le pourtraict estoit si mal faict, que veritablement il ne meritoit pas moins de punition que le feu. Et afin que l’on pensast que Silviane n’avoit rien faict que par son consentement, il en fit des vers qu’il luy donna, et qui estoient tels.


Sonnet


Que nul qu’Amour ne doit oser peindre
sa Maistresse.

Que tu fus temeraire, ô toy dont le pinceau
Osa bien desseigner les traicts de ce visage !
Ton art peut seulement en un hardy tableau
Imiter la nature, et non pas davantage.

Mais, peintre, ne vois-tu qu’un si parfait ouvrage
Est mesme en la nature un miracle nouveau :
Et comment penses-tu d’en bien faire l’image,
Ne pouvant elle-mesme en refaire un si beau ?

Que ton art cede donc où cede la nature,
Et ne te va plaignant que l’on t’ait fait injure,
En bruslant ce crayon par trop ambitieux.

Pour un si haut dessein foible est la main d’Apelle
Nul ne le doit oser, et fut-il l’un des dieux,
Qu’Amour qui dans le cœur me l’a peinte si belle.

Si ce pourtraict ne servit à autre chose, il fut cause pour le moins que ce jeune prince fit sçavoir à la belle Silviane quelle estoit son affection envers elle ; car ceste belle fille ne peut s’empescher d’ouyr tout ce qu’il voulut luy en dire, de peur que luy en faisant refus il ne se plaignist de la promptitude de laquelle elle avoit jetté son pourtraict dans le feu. Et depuis, continuant ceste recherche, il ne se passa occasion qu’il la luy peust tesmoigner sans luy en faire voir la grandeur. Et parce qu’il est bien mal-aisé que la violente passion d’amour se renferme dans les limites de la raison, et de la discretion, depuis que Childeric eut donné air à sa flamme, en la declarant à Silviane, elle s’accreut de sorte que, rompant bien souvent les bornes de la modestie, il advint qu’un jour la voyant chanter, il se trouva de sorte transporté de cette puissante amour, qu’encores qu’il la vid au milieu de ses compagnes, et qu’il y eust une fort grande assemblée et de dames, et de chevaliers, il ne se peut empescher de la prendre par la teste et de la baiser par force. Silviane n’ayant aucune bonne volonté pour Childeric, se sentit grandement offencée de ceste violence, et mesme voyant que c’estoit devant les yeux presque de toute la Cour, elle n’en fit pas une petite plainte, et d’autant plus qu’Andrimarte de fortune s’y estoit rencontré, auquel elle ne vouloit donner aucune opinion, que ceste recherche de Childeric peust alterer en quelque chose l’affection qu’elle luy avoit juré. Toutesfois ce jeune prince, mettant tout en risée, la voyant en colere, chanta sur ce suject ces vers pour essayer de l’adoucir.


Sonnet

Qu’il luy veut rendre ce qu’il luy a desrobé.

Elle se plaint, Amour, qu’en l’aymant je l’offense,
Et voudroit en effect que j’eusse moins de feux :
Pourquoy, s’il est ainsi, resserres-tu mes nœuds,
Et d’en sortir jamais m’ostes-tu l’esperance ?

Si pressé, si vaincu d’extreme violence,
Un baiser je desrobe, ou desrober je veux,
Sans pitié de mon mal, et mesprisant mes vœux,
Colere elle me dit : Quelle est ceste insolence ?

A quelle estrange loy m’a le destin sousmis ?
Dans le regne d’Amour le larcin est permis,
Et si vostre beauté ce larcin me commande.

Mais s’il vous desplaist tant, en fin je me resous
Pour effacer l’erreur qui vous semble si grande,
De rendre mon larcin, mais de le rendre à vous.

Silviane toutesfois ne pouvoit prendre en jeu la continuation de l’amour de Childeric, et Andrimarte, quelque mine qu’il en fit, n’estoit pas sans peine de voir que son maistre estoit son rival scachant assez que l’amour et la domination ne veulent point avoir de compagnon ; et cela fut cause qu’il se resolut de demander Silviane à la royne, apres toutesfois d’estre sorty d’entre ces enfans d’honneur du roy, puis que mesme l’aage luy en donnoit une bonne excuse. Et afin de ne rien faire qui dépleust à Silviane il luy communiqua son dessein, lequel elle approuva fort, tant, disoit-elle, pour sortir de la tyrannie de Childeric, que pour pouvoir passer nos jours ensemble sans contrainte.

Andrimarte donc qui n’avoit nulle plus grande envie que de posseder seul et entierement sa chere Silviane, ne manqua point de proposer à son pere le juste desir qu’il avoit de ne plus demeurer parmy les enfans, ny perdre son aage tant inutilement, puis que tant de belles occasions se presentoient de le pouvoir employer aupres de Merovée, et dans ses armées à l’imitation de ses ancestres, que les années qu’il avoit luy commençoient à faire honte, se voyant encores nourry entre les femmes et les enfans, qu’il le supplioit de trouver bon qu’il laissast la robbe de l’enfance pour prendre la virile, et celle que le nom de Franc, et la memoire de ses predecesseurs, et l’ exemple particulier qu’il luy donnoit, luy faisoit trouver plus convenable et à son humeur et à son aage. Le pere qui estoit genereux, et qui voyoit son fils assez fort pour le suivre dans les armées, et supporter la peine des armes, fut bien aise de remarquer en luy ceste genereuse intention, et apres l’en avoir loué et estimé beaucoup, luy promit de satisfaire bien tost à son desir. Et pour ne mettre cet affaire en plus de longueur, le jour mesme il en parla au roy Merovée, qui le trouvant bon, le fit sçavoir à Childeric, afin que luy faisant les gratifications ordinaires, il peust donner l’espée, et mettre l’esperon au jeune Andrimarte avec les ceremonies de l’accolée, comme ils ont accoustumé depuis peu, et à l’imitation d’Artus Roy de la Grande Bretagne, lors qu’il mettoit les jeunes bacheliers et escuyers au rang des chevaliers.

Ce jeune prince, qui estoit entierement amoureux de la belle Silviane, fit tres-volontiers toutes ces faveurs au gentil Andrimarte, sous l’esperance qu’il avoit que soudain qu’il seroit armé chevalier, il seroit contraint de s’en aller dans les armées, et luy laisser Silviane de laquelle il esperoit de gaigner plus aisément la bonne volonté lors qu’elle n’auroit plus devant les yeux ce jeune homme, auquel il avoit bien recogneu qu’elle ne luy vouloit point de mal.

Toutes choses donc favorisans au dessein d’Andrimarte, il fut armé chevalier par les mains de Childeric, qui avoit esté fait chevalier quelque temps auparavant par le roy Merovée. Et lors qu’il fallut luy ceindre l’espée, et que l’on mit à son choix d’eslire telle dame qu’il voudroit, le jeune Andrimarte mettant un genouil en terre, supplia la belle Silviane de luy vouloir faire ceste faveur, afin qu’il se peust dire le chevalier du monde qui eust receu cet honneur de la plus belle main et de la plus belle dame qui vive. Childeric fut surpris, luy voyant faire ceste requeste à Silviane, et peu s’en falut qu’il ne fist quelque demonstration violente du desplaisir qu’il en recevoit, mais la presence du roy son pere le retint en son devoir, non toutesfois sans rougir, et sans donner cognoissance à plusieurs que cet acte luy desplaisoit grandement, et plus encores lors qu’il vit que cette belle fille, avec une facon joyeuse, la luy avoit ceinte apres en avoir demandé et obtenu le congé de la royne Methine, monstrant et à ses yeux et à ses actions le contentement qu’elle avoit de la requeste qu’Andrimarte luy avoit faite. Mais celuy que le jeune chevalier fit paroistre fut extreme, lors que, la remerciant de ceste faveur, il luy protesta d’employer ceste espée et sa vie à son service. Et elle qui ne se soucioit guere de cacher la bonne volonté qu’elle luy portoit, scachant bien qu’il ne tarderoit pas de la demander en mariage à la royne et à ses parens, elle luy respondit : Je prie Hesus qu’il vous rende ceste espée aussi heureuse que de bon cœur je la vous ay ceinte, et que je voudrois faire encore davantage pour vous tesmoigner l’estime que je fais de vostre merite. - Vous aurez donc agreable, luy dit-il, madame, afin qu’aujourd’huy je reçoive toute sorte de contentement, que je puisse porter ceste espée que j’ay receue de vos mains, et l’employer à vostre service, et afin qu’elle soit plus heureuse, que je me puisse honorer du tiltre de vostre chevalier.

Silviane alors, rougissant un peu : Ce seroit moy, respondit-elle, qui en cela recevrois de l’honneur ; mais je ne puis ny ne veux que cela soit que par le consentement de la royne qui peut disposer de moy comme il luy plaist. Andrimarte qui cogneut bien qu’elle avoit parlé avec beaucoup de discretion, mettant un genouil en terre devant Methine : C’est aujourd’huy, madame, le jour qui semble me devoir estre le plus heureux. Ne vous plaist-il pas que par vostre commandement je reçoive le plus grand honneur que maintenant je puisse esperer ?

Childeric perdant toute patience, l’interrompit : Il me semble, luy dit-il, Andrimarte, que si vous n’eussiez point esté tant outrecuidé, vous eussiez attendu de faire cette demande à la royne, et à Silviane, lors que par quelque belle action, vous vous en fussiez rendu digne. Andrimarte qui cogneut bien pourquoi Childeric luy en parloit de cette sorte : Seigneur, luy respondit-il, j’advoue que je ne merite pas ceste faveur, mais je ne laisse de la demander, pour le desir que j’ay de vous rendre quelque bon service, et je scay bien que quand j’auray l’honneur d’estre chevalier de Silviane, ce nom glorieux me donnera tant de force et tant de courage qu’il n’y a entreprise, pour difficile qu’elle soit, de laquelle je ne vienne heureusement à bout. - Cette pensée, respondit le prince tout en colere, seroit bonne, si elle n’estoit injuste, mais il n’est pas raisonnable que vous vous donniez un nom qui ne peut estre merité qu’avec le sang. - Mon sang, reprit incontinent le jeune chevalier, ne sera jamais espargné pour ce suject non plus que ma vie pour le service du roy. Mais, seigneur, je me trouve bien deceu de l’esperance que j’avois, qu’en cette occasion, et en toute autre vous seriez mon protecteur, et que ce seroit vous qui me procureriez toute sorte d’avantage, comme le prince à qui je suis, et à qui la nature et ma volonté m’ont donné.

Childeric vouloit respondre, et peut-estre porté de la violence de sa passion, eust parlé outrageusement, si Merovée, trouvant cette action tres-mauvaise en son fils, n’eust pris la parole, afin de couvrir l’imprudence de Childeric : Vous avez raison, Andrimarte, dit le sage roy, de penser que Childeric vous favorisera en tout ce qu’il luy sera possible : il le veut, et je le luy commande ; mais ce qu’il a dit, ç’a seulement esté pour passer le temps et pour vous mettre un peu en peine. Et à cette heure et luy et moy prions la royne de trouver bon que Silviane vous reçoive pour son chevalier, estant tres-raisonnable qu’une si belle fille ait un si gentil chevalier qu’Andrimarte.

Ce jeune homme tout transporté de contentement vint baiser la main au roy et à Childeric, pour la grace qu’il recevoit de luy ; et quoy que le jeune prince le luy permit, si fust-ce avec un visage qui tesmoignoit assez que ce n’estoit que pour le respect du roy qu’il le consentoit. Et quoy que Methine le recogneust aussi bien que Merovée, qui en eut un grand desplaisir, si est-ce qu’elle ne laissa pas de commander à Silviane qu’elle receut Andrimarte pour son chevalier, puis qu’elle voyoit que le roy le trouvoit bon. La jeune fille n’obeyt jamais à commandement que la royne luy eust fait, plus volontiers qu’à celuy-cy, et d’un visage si content que chacun le remarqua fort aisément, ce qui toucha encore plus vivement le cœur de Childeric, qui se resolut, à quelque prix que ce fust, de rompre cette amour qui luy estoit tant à contre-cœur. Et parce qu’il cogneut bien qu’il avoit donné trop de cognoissance de sa passion, et que le roy n’en estoit pas content, il se contraignit le plus qu’il luy fut possible, afin de faire croire que tout ce qu’il en avoit faict, avoit seulement esté pour le suject que Merovée avoit dict ; mais il n’y en eut guere en la compagnie qui ne cogneust bien cest artifice, et mesme Andrimarte qui sçavoit l’affection qu’il portoit à Silviane, et qui previt assez les traverses qu’il en recevroit. Toutesfois, n’y ayant rien de trop difficile pour son amour, il se resolut à tout ce qui luy en pouvoit arriver ; et d’autant que l’ordre de chevalerie qu’il avoit receu, l’obligeoit à ne demeurer plus oisif parmy les dames, il fit dessein de partir pour aller à l’armée, aussi tost qu’il auroit peu prendre congé de Silviane, et n’en point retourner que par quelque acte signalé il n’eust merité cette belle dame. Elle qui jugea qu’il falloit de necessité que cette separation se fist, et qu’ils parvinssent tous deux au contentement qu’ils desiroient par cette voye, luy donna le congé qu’il luy demanda, quoy qu’avec beaucoup de desplaisir ; scachant que le roy avoit cette coutume pour inciter le courage genereux des jeunes chevaliers à faire des actions plus hardies, de donner semblables recompenses à ceux qui par leur vaillance se signaloient dans les armées, ils se contraignirent l’un et l’autre, et avec regrets et larmes se separerent, sous l’esperance de parvenir plustost à ce qu’ils desiroient par cet esloignement, que par leur presence.

De raconter icy les adieux qu’ils se dirent, et les demonstrations de bonne volonté qu’ils se firent en cette cruelle separation, outre que je le crois inutile, encore ay-je opinion, qu’il seroit impossible. Il suffira de penser qu’ils n’en oublierent une seule de toutes celles que la pudicité de Silviane peut permettre à Andrimarte, et que l’honnesteté d’un si parfaict amour luy donna la hardiesse de rechercher, mais je pense estre aussi peu à propos de rapporter maintenant tout ce qu’il fit en suitte de ce dessein, lors qu’il fut dans l’armée, car il faudroit beaucoup plus de temps qu’il ne nous reste de jour, pour raconter les choses seulement plus signalées.

Tant y a qu’en la conqueste que Merovée fit de la seconde Belgique, il donna de telles preuves et de son courage, et de sa force, que Merovée l’esleut pour conduire le secours qu’il envoyoit contre les enfans du roy Clodion ausquels il avoit esté preferé en la couronne des Francs, tant pour la pusillanimité et lasche courage de Renaud que pour la jeunesse d’Alberic, et lesquels toutesfois il avoit partagé de la moitié du royaume d’Austrasie.

Mais eux, estans venus en aage, et Alberic se trouvant seigneur de Cambray, et des pays voisins, et Renaud duc d’Austrasie, et ayant espousé la fille de Multiade roy des Tongres, nommée Hasemide, ils firent une estroitte alliance avec les Saxons, et desireux de r’avoir le royaume paternel, vindrent fondre avec une tres-puissante armée sur le reste de l’Austrasie. Et n’eust esté que prudemment Merovée y envoya un puissant secours sous la conduite du vaillant Andrimarte, il est certain que leurs armes se fussent faict voir jusques aux portes de Paris ; et peut-estre eussent non seulement retardé les autres conquestes de ce vaillant roy, mais luy eussent mis sa couronne en un grand hazard. Au contraire, la valeur et la prudence d’Andrimarte fut telle, qu’arrestant les progrez de ces deux freres, il les restreignit en fin dans l’Austrasie, attendant que Merovée eust le temps de se demesler des ennemis que les Romains secrettement luy avoient suscitez, et ce service fut si grand que ce sage roy en voulant bien donner cognoissance par toute sorte de tesmoignages, ne fut avare des louanges que sa vertu meritoit, ny des recompenses dignes des services qu’il en avoit receus.

Il seroit mal-aisé de dire les contentemens de Silviane, lors qu’à tous coups les feux de joye qui se faisoient n’estoient accompagnez que des resjouyssances pour les valeureux exploits de son tant aymé Andrimarte, la presence duquel elle desiroit infiniment, pour se pouvoir resjouyr avec luy de tant d’heureux succez. Et toutesfois elle ne pouvoit estre marrie de le sçavoir esloigné, puis que son courage genereux luy donneroit tant de satisfaction, en l’honneur qu’elle luy voyoit acquerir, qu’elle vouloit bien participer à ses peines, par les ennuis de son absence, puis qu’elle avoit si bonne part aux gloires qu’il y acqueroit, avec tant d’advantage pour la couronne des Francs, monstrant bien par une si vertueuse resolution qu’elle estoit veritablement petite fille de Semnon, duc de la Gaule Armorique, et si bon et fidelle amy du roy Merovée.

Il n’y avoit personne qui n’aymast et louast grandement le vaillant et sage Andrimarte ; aussi en six ans qu’il demeura dans les armées, il n’eut jamais accident de fortune, qui ne luy fust heureux. Un seul Childeric estoit celuy qui avoit à contre-cœur ses victoires, encores qu’elles fussent à l’advantage de la couronne qu’il devoit porter apres Merovée ; mais l’amour qui estoit plus forte en luy que l’ambition, luy faisoit trouver toutes ses actions mauvaises, et en diminuer la gloire, tant qu’il luy estoit possible, cognoissant bien que ces louanges ne servoient que d’allumer d’avantage l’affection que Silviane avoit pour luy. En fin Andrimarte ne pouvant plus vivre esloigné de sa dame, encores que bien souvent il en eust des lettres, et que de mesme il luy fist sçavoir le plus souvent qu’il pouvoit de ses nouvelles, il obtint congé d’aller à Paris, pour donner ordre à quelques affaires, qu’il feignoit luy estre survenues.

Il se presenta donc devant la royne, de laquelle il receut toutes les caresses qu’il peut desirer, et ayant trouvé la commodité de voir Silviane et recogneu que sa bonne volonté estoit de beaucoup augmentée en son esloignement, il luy fit trouver bon qu’il parlast à la royne de leur mariage. Jamais en toutes les victoires que la fortune luy avoit données, il ne remercia le Ciel avec plus de graces, que recevant ceste permission, qu’il estimoit par dessus toutes les autres bonnes fortunes ; et pour faire cognoistre à Silviane l’impatience de son affection, aussi-tost qu’elle luy eut permis, il pria quelques-uns de ses plus proches parens, car il n’avoit plus de pere, de faire cette requeste à la royne pour luy, et la luy demander en grace attendant que ses services luy peussent faire meriter une si grande recompense.

Methine qui sçavoit les merites d’Andrimate, et les grands et signalez services qu’il avoit rendus au roy son mary, fut tres-aise que l’occasion se fust presentée de faire pour luy quelque chose qu’il desirast ; et pour tesmoigner à ceux qui luy en porterent la parolle combien ce mariage luy estoit agreable : Dites, leur respondit-elle, à Andrimarte, que non seulement je consens à ce qu’il desire ; mais d’autant que Silviane est petite fille de Semnon, nostre cher amy, seigneur de la Gaule Armorique, et qu’il ne seroit pas raisonnable d’en disposer sans sçavoir sa volonté, je luy promets que je luy feray trouver bon, et au roy aussi, si pour le moins ils veulent me complaire en quelque chose. Et pour tesmoignage de ce que je dis, je luy permets de vivre avec elle, non seulement comme son serviteur, mais comme son futur mary.

Ceste response tant advantageuse, et aussi favorable qu’Andrimarte eust peu esperer, fut receue avec tant de contentement par ce jeune chevalier, qu’il luy fut impossible de la tenir secrete, de sorte que la nouvelle s’en espandit par toute la Cour, et bien tost dans toute l’armée, parce que Merovée en ayant esté adverty par Methine, il l’eut si agreable, qu’il la dit en disnant tout haut, monstrant qu’il estoit bien aise que cette volonté fut venue à ce gentil chevalier, afin de commencer par là à recognoistre les grands services qu’il avoit receus de luy ; et pour ne mettre les affaires en plus de longueur, il depescha incontinent vers le duc Semnon, son cher et ancien amy, pour luy faire trouver bon ce mariage, luy promettant d’advantager de sorte Andrimarte qu’il n’auroit point de regret de lui donner sa petite fille.

Mais Childeric qui se trouva alors dans l’armée, ayant appris au commencement cette nouvelle, par les lettres de la royne sa mere, et puis par les discours de Merovée, en receut un si grand desplaisir qu’il ne se peut empescher d’en parler à son pere, couvrant son dessein sous la feinte apparence de son service : Seigneur, luy dit-il, le trouvant en particulier, j’ay sceu par les lettres de la royne et par les discours que vous en avez tenus ce matin, qu’Andrimarte pretend d’espouser Silviane. Le tres-humble service que je vous dois me commande de vous representer des choses que je pense estre bien dignes de consideration. Et encores que je ne doute point que vostre prudence accoustumée ne les ait bien desja preveues, toutesfois les grandes et plus pregnantes affaires que vous avez sur les bras, me font craindre que n’ayant pas eu loisir de bien considerer celles qui semblent estre de beaucoup moindre importance, vous pourriez peut-estre passer legerement par dessus, sous l’esperance juste de recompenser les services de ce chevalier, que j’advoue, seigneur, estre dignes de recognoissance, pour donner courage aux autres, d’en faire autant que luy, quand vous leur ferez l’honneur de les employer, mais que je nie bien meriter de vous faire commettre une si grande et prejudiciable offence contre Semnon vostre cher amy et allié, et contre vous-mesme, car il est certain que les recompenses ne doivent jamais estre faites au desavantage de nos amis, et de ceux qui s’asseurent en nous des choses qu’ils tiennent les plus cheres. Semnon, comme vous sçavez, seigneur, est duc de la Gaule Armorique, c’est luy qui à vostre arrivée en ces contrées, vous a receu en son amitié, vous a assisté de ses forces et de ses conseils, et il se peut dire que luy, et Gyweldin gouverneur des Eduois, ont esté les deux plus fermes pierres, sur lesquelles vous avez asseuré les fondemens de vostre domination. Est-il maintenant raisonnable que, s’il vous a confié cette fille qui doit estre le support, et le soulagement de sa vieillesse, vous en deviez disposer sans son contentement ? ou seulement est-il bien à propos que vous luy proposiez un party tant inegal, et que chacun jugera si desadvantageux ? Voulez-vous donc que l’on die, que le roy Merovée recompense ceux qui le servent, aux despens des princes ses voisins et amis ? Souffrirez-vous que l’on puisse reprocher que le roy des Francs, sous pretexte d’amitié et de consideration, apparie si mal les filles de telle qualité, que de les donner en payement des services receus, à des personnes de qui la naissance leur est tant inferieure ? Pardonnez-moy, seigneur, si je parle si hardiment devant vous, et accusez le naturel desir que j’ay de ne voir point vostre nom taché d’aucun soupçon de chose que je sçay bien estre entierement esloignée de vostre intention, et du tout contraire à toutes vos actions passées. Ce n’est pas que je tienne pour tres-raisonnable, et digne de louange, la volonté que vous avez de faire pour Andrimarte ; mais je vous supplie, seigneur, que ce soit à vos despens, et de chose où vous seul ayez interest, car en cela vous acquerrez le nom de prince genereux et magnanime, et vous vous rendrez aussi bien le roy des cœurs que vous l’estes des corps des Gaulois. Il ne manque pas dans vostre royaume des partis pour Andrimarte, et que luy-mesme jugera luy estre plus convenables, que celuy de Silviane de laquelle il ne peut pretendre que du mescontentement, puis qu’au lieu d’acquerir des amis par cette si peu égale alliance, il se fera des ennemis immortels qui jamais ne luy pardonneront l’offence qu’ils penseront avoir receue de vous à son occasion. Et ainsi, sans qu’il luy en revienne aucun advantage, il vous fera perdre et le credit et l’amitié qu’avec tant de peine vous avez acquise, et qu’avec tant de soing et de prudence vous vous estes conservée parmy tous ceux qui ont cogneu vostre nom.

Ne croyez pas, seigneur, que je sois l’autheur de ces considerations, plusieurs de vos meilleurs serviteurs et qui n’ont osé le vous dire, se sont addressez à moy, afin que vous les apprinssiez de moy, sçachant bien que les grands roys qui ont tousjours l’esprit occupé à des grandes entreprises, ne daignent bien souvent tourner les yeux sur ces choses qu’ils pensent n’estre pas capables de faire des grands effects, et qui quelquefois trainent apres les commencemens d’un grand mal. Je sçay que quand Andrimarte scauroit de quelle importance, ou plustost dequel prejudice est ce mariage à vostre service, il est tant vostre serviteur, qu’il sera le premier à vous supplier, pour amoureux qu’il soit, de ne faire rien qui puisse alterer le service de vostre Majesté, ou troubler le repos de vostre peuple, ou diminuer tant soit peu l’amitié et la bien-vueillance de vos alliez. Et quand il vous plaira me le commander, pour vous descharger de cette importunité, je m’offre à le luy faire entendre, et à luy en deduire les raisons de telle sorte, que jamais plus il n’y pensera.

Ainsi finit Childeric, qui fut escouté si attentivement de son pere, qu’il pensa d’avoir à l’heure mesme la commission d’en parler à Andrimarte ; mais le sage roy, qui dés long-temps avoit bien pris garde que ce jeune prince estoit amoureux de Silviane, et que toutes ces considerations ne luy estoient dites, que pour l’envie qu’il avoit de la posseder tout seul, luy ayant donné audience telle qu’il voulut, et voyant qu’il attendoit sa response, apres y avoir quelque temps pensé, reprit ainsi la parole avec un visage severe, et luy tesmoignant assez par là le peu de satisfaction qu’il avoit receu de sa harangue :

Je suis tres-marry de recognoistre en vous les choses que je voudrois le moins y estre, et particulierement deux, qui seront la cause de vostre perte, si avec prudence vous ne vous en despouillez bien-tost. La premiere, cette humeur effeminée qui vous emporte à une vie dissolue, et à la recherche des delices et de l’amour, car si par les contraires l’on fait de contraires effects, et si les Gaules que je possede ont esté ravies d’entre les mains de ces vaillans et puissans Romains, par la force et par la generosité de Pharamond et de Clodion, et s’il a falu que j’aye tant sué sous le harnois, et couru tant de hazards pour conserver et agrandir les limites de l’Empire qu’ils m’ont laissé, comment ne puis-je juger avec raison, que quand je vous auray remis cette couronne apres moy, vous ne la conserverez guere long-temps, puis que vous vous esloignez et des moyens que nous avons tenus, et de la guerriere vertu de la nation des Francs ? Mais l’autre condition que je blasme grandement en vous, c’est d’employer vostre esprit à vouloir couvrir vostre vice sous le voile de la vertu. Pensez-vous, Childeric, que j’aye si peu de cognoissance des affaires du monde, que je ne juge bien que toutes les choses, que vous me venez representer ne sont seulement que pour empescher que Silviane que vous aymez, ne se marie encores de quelque temps ? Pensez-vous que je ne me souvienne des paroles que vous tintes lors qu’Andrimarte fut armé chevalier ? Avez-vous opinion que je n’aye sceu qu’elle jetta un portraict dans le feu, que vous aviez d’elle sans qu’elle le sceust ? Et croyez-vous, que je n’aye esté adverty de la violence que vous luy fistes quand vous la baisastes par force ? Ne vous figurez point, Childeric, que pas une de vos actions envers elle me soit incogneue, et que si jusques icy je les ay supportées, et faict semblant de ne les voir pas, ce n’a esté que sous l’esperance qui me restoit encore, que peut-estre vous retireriez-vous de vous-mesme de la mauvaise facon de vivre que vous avez prise, et que vous ne pouvez pas douter qu’il ne me desplaise ?

Vous faictes le grand homme d’estat et me venez representer ce que je dois à l’amitié de Semnon, et aux bons offices qu’il m’a rendus ; et envers lequel de tous mes voisins, et de tous mes alliez m’avez-vous veu manquer en ce que je leur dois, et d’amitié et de bien-vueillance ? Et pourquoy, si vos pensées estoient bien saines, ne jugeriez-vous qu’en cette occasion je ne defauts non plus à ces devoirs envers celuy que j’ayme et que j’estime par dessus tous les Gaulois ? Que si, vous ne pouvez penetrer jusques au profond de mes desseins, que ne jugez-vous que ce qui vous est incogneu ne laisse d’estre faict avec autant de raison, que vous en voyez en ceux que vous sçavez, et que vous entendez ? Qu’est-ce que j’ay faict jusques icy que mes amis ayent blasmé ? ou dites-moy, dequoy mes propres ennemis me peuvent accuser, si ce n’est de leur avoir osté par la valeur de nos armes ce que autrefois ils avoient acquis sur des autres, mais plus avec la peau du renard, qu’avec les ongles du lyon ? Et un seul Childeric sera celuy qui condamnera les actions de son pere, et pourquoy ? parce qu’il consent au mariage d’une fille que, poussé d’une folle affection, il voudroit deshonorer entre les bras mesme de sa mere, et devant les yeux de son pere.

Trouverez-vous plus à propos, ou plus honorable pour ce genereux Semnon, et nostre ancien amy, comme vous dites, que sa fille soit remise entre vos mains, que mariée avec Andrimarte ? La voulez-vous peut-estre espouser ? vostre folle humeur vous porteroit-elle bien à cette faute ? Je ne le veux pas croire, car j’aymerois mieux que ce gesse que j’ay en la main vous fust dans le cœur, que non pas une si vile pensée ; non que je n’estime la vertu du pere, et la nourriture de la fille, car l’un et l’autre sont estimables : mais j’eslirois plustost de rendre à Regnaud ou à son frere Alberic, le sceptre entier de leur pere Clodion, que de consentir qu’un courage si abbaissé que seroit le vostre eust la souveraine puissance sur un peuple si genereux, et si belliqueux que celuy auquel je commande. Or si vous ne la voulez point espouser, et quand vous le voudriez, si mon consentement n’y sera jamais, qu’est-ce donc que vous pensez faire de Silviane ? La tiendrez-vous pour concubine ? Avez-vous opinion que l’honneur de ma maison le comporte ? que la reputation de la royne le souffre, ou que le courage de Semnon, et la generosité de sa race le puisse endurer.

Cessez, Childeric, de remonstrer à vostre pere ce qu’il doit faire en une chose où il n’a point d’autre passion que celle de la raison et vous despouillez de cette folle amour qui vous preoccupe l’entendement, et lors vous verrez que, si je ne faisois ce mariage, je manquerois grandement à ce que je dois. Car, si les princes sont obligez, comme vous dites, de recompenser les services receus par des bien-faicts et des honneurs, qu’est-ce que je ne dois pas faire pour Andrimarte, qui, sans parler des autres exploicts qu’il a faicts pour nous, n’a pas seulement resisté à la force des enfans de Clodion, mais en les contraignant de demeurer dans les limites de l’Austrasie, peut dire nous avoir conservé le reste de nos Estats, donné le moyen de faire le progrez que mes armes ont fait depuis le temps que, me surprenant engagé à de nouvelles conquestes, ils s’en venoient fondre si inopinément sur nous, si la valeur et la sage conduite d’Andrimarte ne nous eussent faict espaule, et n’eussent reprimé l’insolence de leurs armes ? Et dites-moy, Childeric, qu’est-ce que je ne dois pas à un si signalé service, et de quelle ingratitude ne serois-je point avec raison accusé, si je refusois à son affection, à sa fidelité, à son courage, et à ses merites la premiere chose qu’il m’a demandée.

Mais dites-vous, recompensez-le à vos despens, et non pas à ceux de Semnon, qui garde ceste fille pour le support de sa vieillesse, et pour le soulagement de son dernier aage. Au contraire, que ce soit à ses despens, ce seroit veritablement à son dommage, si je refusois pour sa petite fille un party si convenable, et si avantageux. Car y a-t’il ny prince, ny grand roy qui ne creust avoir beaucoup gaigné de s’estre acquis à tel prix un semblable gendre, et qui est capable non seulement de conserver un estat, mais d’acquerir cent royaumes par sa valeur, et par sa prudence ? Que peut desirer Semnon de plus advantageux sur ses vieux jours, que de voir Silviane entre les mains d’un vertueux chevalier, et son estat sous la garde d’un vaillant, prudent, et heureux capitaine ? Souvenez-vous, Childeric, que je dois non seulement ceste gratification à Andrimarte, pour les services qu’il m’a faicts, mais je dois ce gendre à Semnon, pour l’amitié et la fidelité qu’il m’a tousjours monstrée, et je sçay que vous-mesme le recognoissez bien ainsi, et que quand vous avez parlé à moy d’autre sorte, ce n’a pas esté Childeric qui a parlé, mais ceste folle passion qui le fera perdre et qui luy ostera enfin la couronne que je porte s’il ne change bientost et de conduite, et d’humeur.

Et pource, si vous me voulez plaire, vous quitterez non seulement ceste vie, qui vous rendra méprisable et odieux à tous ceux qui la sçauront, et particulierement aux Francs, de qui le courage guerrier ne peut aimer ny supporter un vicieux, ny un faineant pour son roy, mais aussi cet artifice duquel vous essayez de couvrir vos desseins effeminez sous le visage deguisé de la vertu. Autrement, Childeric, soyez asseuré que si de nom je suis vostre pere, je ne le seray point d’affection, et qu’au contraire je feray paroistre et à vous, et à chacun, que je ne contribue ny consens en rien à la honteuse et mesprisable vie que vous faictes.

Childeric demeura grandement confus, oyant ceste response de Merovée, parce que sa propre conscience le convainquoit, et toutesfois, suivant l’ordinaire coustume de tous ceux qui veulent couvrir leur faute, il essaya de s’excuser en partie des choses que son pere luy avoit reprochées, en niant entierement les unes, et desguisant de sorte les autres, qu’il eust peut-estre rendu sa cause bonne s’il eust parlé à une personne moins avisée que Merovée. Mais le sage pere ayant quelque temps escouté ses excuses : Enfin, dit-il en l’interrompant, vous estes bien marry, Childeric, que j’aye eu assez bonne veue pour recognoistre vostre faute, mais ce n’est pas de cela que vous devez estre fasché : soyez-le d’avoir failly, et non pas que je l’aye recogneu, car estant vostre pere comme je suis, j’auray tousjours plus de soing de cacher vostre erreur que vous-mesme. Mais si vous estes sage, ne continuez plus cette vie qui sans doute vous fera perdre honteusement, et vous souvenez que tout prince qui veut commander à un peuple, se doit rendre plus sage, et plus vertueux que ceux desquels il veut estre obey, autrement il n’y parviendra jamais qu’avec la tyrannie, qui ne peut estre asseurée ny agreable à celuy mesme qui l’exerce.

A ce mot, Merovée le laissant, sans vouloir plus ouyr ses repliques, depescha incontinent à la royne Methine, que, sans plus prolonger ce mariage, elle en donnast advis à Semnon, le bon duc de la Gaule Armorique, afin que le tout se fist par son consentement et qu’ensemble elle l’asseurast qu’il rendroit Andrimarte tel, qu’il n’auroit point de regret d’avoir accordé sa petite-fille à un si accomply chevalier. La royne qui ne desiroit pas avec moins de passion de contenter Andrimarte, sans perdre un moment de temps, y envoya un ambassadeur, qui n’eut beaucoup de peine à l’y faire consentir, parce que Semnon oyant le nom d’Andrimarte, duquel la renommée luy avoit raconté tant de belles et genereuses actions, le receut pour son gendre avec infinis remercimens à la royne de la faveur qu’elle luy faisoit de vouloir donner un tel mary à Silviane, se sentant de telle sorte obligé à Mérovée et à elle pour ceste eslection, qu’il tenoit pour bien recompencez tous les services qu’il leur avoit autrefois rendus, et leur remettant deslors entre les mains toute l’auctorité qu’il avoit sur elle, il les supplioit d’en vouloir disposer comme estant à eux. Que seulement il desiroit de veoir Andrimarte, afin de cognoistre celuy à qui Silviane et ses estats devoient estre, et pour l’obliger par la bonne chere qu’il pretendoit de luy faire, à aymer d’advantage sa fille, et à cherir selon leurs merites les peuples sur lesquels il devoit commander.

Ceste response ayant esté receue, la royne en donna incontinent son advis à son mary, qui jugea estre à propos qu’Andrimarte fist promptement le voyage vers le bon duc Semnon, afin de luy rendre le devoir auquel il estoit obligé, et cela d’autant plustost qu’en ce temps-là il avoit paix ou tréve avec tous ses voisins, si bien qu’il avoit moins à faire de sa presence. Andrimarte et Silviane, advertis de ceste prochaine separation, encore qu’ils sceussent que de ce voyage dependoit tout leur contentement futur, si est-ce que l’extreme affection qu’ils se portoient ne les y pouvoit faire consentir qu’avec un desplaisir extréme, d’autant que les autres fois qu’Andrimarte l’avoit esloignée, ce n’avoit esté que pour aller à l’armée, qui ne le separoit que de deux ou trois journées. Et Mérovée y estant, elle en avoit des nouvelles presque tous les jours, mais cét esloignement sembloit devoir estre plus long, tant pour la distance des lieux, que pour prevoir que le bon duc Semnon ne le laisseroit pas si tost retourner, et leur amour impatiente ne pouvoit sans une tres-grande peine se preparer à ceste longue absence. Toutesfois la necessité les y contraignant, Andrimarte, avant que de partir, pour tesmoignage de sa passion, luy donna ces vers.


Stances

Sur un depart.

I

Dieux ! qui sçavez quelle peine
Donne l’absence inhumaine,
Accomplissez, s’il vous plaist,
Mon souhait.

II


Faictes-moy, puis que l’absence
Me doit ravir sa presence,
Aussi tost qu’un souvenir,
Revenir.

III

Faictes, comme un androgine,
D’une puissance divine,
R’assembler par le dehors
Nos deux corps.

IV

Ainsi ma fortune premiere
Me seroit rendue entiere,
Ayant par vostre pitié
Ma moitié.

V

Faites, comme le lierre
L’ormeau de son bras enserre,
Qu’elle soit jusqu’au trespas
En mes bras.

VI

Pour rompre la douce estrainte
De ceste union si saincte,
Le Ciel n’a rien, ny la mort
D’assez fort.


VII

Faictes, comme aux irondelles,
Qu’il me soit donné des aisles,
Afin de plustost pouvoir
La revoir.

VIII

Si j’obtenois ceste grace,
Pour loing que je m’esloignasse,
J’y ferois cent fois retour
Chaque jour.

IX

Que si cela ne peut estre,
Vueillez mon retour permettre
Tout aussi-tost en ce lieu
Que l’adieu.

X

Ma voix, où s’addresse-t’elle ?
Les dieux la voyant si belle,
En sont amans et jaloux
Comme nous.

XI

Ayant donc l’ame saisie
D’une froide jalousie,
La pitié dans leur esprit
S’assoupit.


XII

Vainement je les reclame,
Puis qu’amoureux de ma dame,
Ils m’en esloignent d’aupres
Tout exprés.

XIII

Mais en vain, remplis d’envie,
Vous nous troublez nostre vie :
Nos nœuds sont, et nos liens,
Gordiens.

Ainsi s’en alla le gentil Andrimarte, plus desireux de revenir, que d’estre possesseur de la Gaule Armorique.

Je ne vous raconteray point icy, madame, la reception qui luy fut faicte, tant par Semnon que par ses peuples, qui ayans sceu la volonté de leur seigneur, s’estoient preparez à le recepvoir avec toute sorte d’honneur, et de contentement, infiniment resjouys de l’eslection que leur bon duc en avoit faicte, tant pour Silviane, que pour estre leur seigneur apres luy, car cela ne faict rien au discours que vous desirez sçavoir de moy. Il suffira de dire que Semnon, apres l’avoir receu avec toute sorte de magnificence, et retenu quelque temps aupres de luy, luy accorda non seulement Silviane, comme il desiroit, mais de plus, le fit proclamer seigneur de la Gaule Armorique apres luy, et en vertu de ce futur mariage, le fit recognoistre pour tel par tous ses vassaux, et subjets, n’y ayant ny ambassades, solduriers, ny chevaliers qui ne le receussent avec applaudissement.

Quelque temps auparavant, Clidaman estoit arrivé dans l’armée de Merovée, de sorte qu’il avoit veu Andrimarte, et avoit esté fort souvent tesmoing, ou pour mieux dire son compagnon d’armes en tant de beaux exploicts qui s’estoient faicts, et mesme quand Merovée se rendit entierement seigneur de la seconde Belgique, de sorte que les nouvelles, qui se sceurent aussi tost dans la Cour de Merovée, du bon-heur de ce gentil chevalier, luy furent tres-agreables, comme aussi à tous les autres seigneurs, et princes Francs, n’y ayant que Childeric seul qui en receut du desplaisir.

Car, encores qu’il feignit le contraire, depuis que son pere l’en avoit tancé, il n’avoit eu la hardiesse de faire paroistre l’amour qu’il portoit à Silviane, qui toutesfois, au lieu de diminuer, alloit croissant de jour en jour, non toutesfois qu’il eust aucune intention de l’espouser, car il tournoit les yeux à quelque chose de plus relevé, mais il eust bien voulu la posseder en autre qualité. Et lors que chacun ouyt la bonne eslection que Semnon en avoit faicte, il ne se pouvoit empescher d’en parler desavantageusement, le blasmant quelquesfois d’injustice, et d’autrefois d’imprudence : d’injustice, privant les justes successeurs de son bien ; et d’imprudence, en sousmetant la Gaule Armorique à une France, qui estoit une nation estrangere.

Et ne pouvant vaincre la passion qui le consommoit, et trouvant un jour commodité de parler à Silviane, il luy dit : Est-il possible, belle dame, que vous soyez resolue de vous donner à Andrimarte ? - Et n’est-ce pas, seigneur, luy respondit-elle, un chevalier qui merite plus que je ne vaux ? - Vous faites bien paroistre, repliqua-t-il, que vous vous cognoissiez fort peu en la valeur des choses, puis que vous l’estimiez plus que vous, de qui le moindre merite surpasse tout ce que peut valoir Andrimarte. - Si je vaux quelque chose, respondit-elle en sousriant, je le rendray bien tost riche ; car je me donneray entierement à luy, et quant à moy, il m’est assez, pourveu qu’il m’ayme, et à cela j’espere de l’obliger par l’amitié que je luy porteray. - Cela est bon, dit Childeric, avec ceux desquels l’ambition ne suffoque pas le jugement, ou de qui la perfidie naturelle, ne prenant par dessus la raison.

Silviane alors, offencée de ce discours : Seigneur, luy repondit-elle, si vous tenez ce discours pour me fascher, c’est sans raison, puis que je n’eus jamais autre volonté que de vous honorer. Que si c’est pour offencer Andrimarte, je ne sçay comme vous en avez le courage, puis que ce pauvre chevalier, outre les grands services qu’il vous a desja rendus, et qui sont si signalez, encore ne parle-t’il jamais que de l’ambition qu’il a d’employer le reste de sa vie en augmentant vostre couronne. - Ma belle fille, respondit le jeune prince, ce n’est ny pour vous desplaire, ny pour l’offencer, mais seulement pour ne vous veoir perdre, comme je prevoy que vous ferez, si vous ne vous retirez de ceste jeune et peu prudente affection. Croyez-moy que je ne parle point sans raison, si vous sçaviez quel bon-heur vous attend, peut-estre ne vous precipiteriez-vous point de ceste sorte. - Seigneur, repliqua Silviane, mettez, je vous supplie, vostre esprit en repos, et croyez que tous les plus grands advantages qui se peuvent imaginer ne me divertiront jamais de l’affection que j’ay promise à Andrimarte. La royne et le roy le veulent, Semnon le treuve bon, et me le commande, qu’est-ce qui m’en peut donc retirer ? - Et quoy ! Silviane, reprit Childeric, vous ne faictes donc point de conte de ma volonté, et vous ne pensez pas que mon consentement y soit necessaire ? - Si fay, seigneur, respondit-elle, mais je n’en parle point, croyant qu’il ne sera jamais autre que la volonté de Merovée. L’amour, dit-il, que je vous porte est telle, que je contrarierois mesmes à Tautates, s’il estoit necessaire pour vostre bien ; mais puis que vous l’estimez si peu, allez, et souvenez-vous que je suis Childeric, c’est à dire le fils du roy, et qu’un jour je vous feray paroistre combien folement vous mesprisez maintenant ma bonne volonté. Et à ce mot, sans attendre sa response, il partit tout en colere, dequoy elle fut bien marrie, non pas pour elle, mais pour la crainte qu’elle avoit que son courroux ne peust rapporter du mal à son cher Andrimarte.

Cependant, Semnon ayant retenu quelques mois Andrimarte aupres de luy, et luy semblant qu’il estoit temps de le renvoyer vers Merovée, il luy donna congé de s’en retourner, à condition qu’aussi-tost que le mariage seroit accomply, il luy ameneroit Silviane, et se resoudroit de demeurer avec luy d’ordinaire pour prendre soin de ses estats, et luy donner le moyen de vivre le reste de ses jours en repos. Chacun à son tour le receut avec toute sorte d’honneur et de caresses. Merovée qui le traittoit desja comme duc de la Gaule Armorique, estoit bien-aise que par son moyen il y eust une personne de sa nation, et sur laquelle il avoit tant de puissance, qui commandast à un peuple si grand, et son voisin, luy semblant que c’estoit une grande asseurance pour sa couronne d’avoir ce costé-là si asseuré, et duquel il pouvoit entierement disposer. Et en ceste consideration, il commandoit à Childeric d’en faire cas, et de l’aimer non pas comme son vassal, mais comme son voisin, et duquel il pouvoit retirer beaucoup d’utilité pour le progrez et l’affermissement de ses conquestes. Mais ce ne fut rien au prix de la bonne chere que Silviane lui fit, qui desja le tenant pour son mary, vivoit presque avec l’honneste liberté de femme aupres de luy, et quoy qu’elle ne voulust rien cacher de tout ce qu’elle faisoit ou qu’elle avoit en la pensée, si est-ce qu’elle creut n’estre pas bien à propos de luy dire les discours que Childeric luy avoit tenus, tant parce qu’elle scavoit bien qu’ils estoient faux, que d’autant qu’ils luy donneroient un grand rnescontentement ; seulement elle resolut de se retirer avec luy dans les estats de Semnon le plustost qu’il luy seroit possible, et aussi-tost que leur mariage seroit faict, afin d’eviter la tyrannie du jeune Childeric, et les insolences qu’elle prevoyoit lors qu’il seroit maistre absolu des Francs.

N’y ayant donc plus rien qui empeschast l’accomplissement de ce tant souhaitté mariage, Methine par l’authorité du roy, et en suitte de la volonté de Semnon, en faict passer les articles, et huict jours apres les ceremonies en furent faictes au contentement general de tous, et avec tant de satisfaction de Silviane et d’Andrimarte, que jamais on ne vit deux amans plus contens, ny deux visages où le plaisir, et la joye se remarquassent plus visiblement. Un seul Childeric souspiroit en son cœur de ce que tout le peuple se resjouyssoit ; mais comme si le Ciel eust attendu seulement que ce mariage fust accomply pour mesler toute la Gaule de trouble et de tristesse, dans sept ou huict jours Merovée tomba malade, et bien tost apres mourut, plein de gloire et d’honneur, et tellement regretté de son peuple et des Gaulois, que jamais les Francs n’ont faict paroistre un si grand desplaisir pour roy, qu’ils ayent perdu.

Childeric, comme je vous disois, madame, fut eslevé sur le pavois, et proclamé roy des Francs incontinent apres, avec des esperances bien trompeuses, qu’il seroit imitateur des vertus de son pere. Silviane, alors qu’elle se ressouvint des paroles desavantageuses qu’il luy avoit tenues, conseilla son cher mary d’esloigner promptement ce jeune roy, et de se retirer en la Gaule Armorique, tant pour éviter la mauvaise volonté de Childeric, que pour satisfaire à ce qu’il avoit promis à Semnon. Mais Andrimarte qui ignoroit les derniers propos que Childeric avoit tenus à Silviane, et qui pensoit estre obligé de demeurer quelque temps avec ce nouveau roy pour le servir à son advenement à la couronne, ne voulut croire le conseil de Silviane, luy semblant qu’il manqueroit à son devoir s’il se retiroit avant que de voir le nouveau regne de Childeric bien asseuré. Et ainsi sans rejetter entierement ce qu’elle luy avoit proposé, alloit dilayant, et faisant semblant que les choses necessaires à leur voyage se preparoient, et cependant demeuroit ordinairement aupres de la personne du roy avec tant de soing et d’affection, que tout autre que Childeric s’en fust ressenty obligé. Luy au contraire conservant dans son cœur l’outrage qu’il pensoit avoir receu de luy, n’alloit esloignant la resolution qu’il avoit prise en son ame, qu’autant que duroient les ceremonies et les resjouyssances de son couronnement. Et le mal-heur ne voulut-il pas que cependant les nouvelles vindrent à Silviane, et au valeureux Andrimarte que Semnon, le bon duc, estoit mort, et que tous les vassaux et subjects leur faisoient instante priere de venir en leurs Estats ?

Le desplaisir de Silviane fut tres-grand, et celuy d’Andrimarte ne fut guere moindre, ayant receu tant de bien-faicts de ce prince sans avoir eu le loisir de luy en rendre services ; mais lors que les premieres larmes commençoient de se secher, il sembla que le Ciel leur voulut donner occasion de les renouveller avec plus d’amertume encores que les premieres.

Desja Childeric voyoit, ce luy sembloit, ses affaires asseurées, et la couronne bien r’afermie sur sa teste, lors que cette nouvelle vint à Silviane et desja il avoit commencé de vivre si licentieusement, s’abandonnant à toute sorte de voluptez, que comme je vous ay dit, madame, chacun avoit perdu l’espoir que la vertu du pere avoit fait concevoir du fils. Le peuple s’en plaignoit, les grands en murmuroient, et les plus affectionnez en souspiroient. Enfin, apres qu’ils eurent quelque temps supporté ceste honteuse vie, et plusieurs autres tyrannies et foules qu’il faisoit sur son peuple, les grands de l’Estat s’assemblerent à Provins, et puis à Beauvais, où toutes choses bien considerées et debatues, enfin ils resolurent de le declarer indigne et incapable de la couronne des Francs, et en mesme temps en eslirent un, qu’encores que Romain, ils jugerent toutesfois estre personne si plein de merites, qu’il estoit digne d’estre leur roy. Celuy-cy s’appelloit Gillon, qui dés long-temps avoit quitté le party des empereurs Romains, pour suivre celuy de Merovée, auquel il avoit tousjours rendu un fort bon et fort fidelle service, et qui mesme avoit augmenté l’Estat des Francs de la ville de Soissons dont il estoit gouverneur. Mais quant à moy, je croy qu’ils firent eslection de cet homme ambitieux, parce qu’il n’y eut point de Franc qui en voulust prendre ny le nom, ny la charge, de peur de ne la pouvoir maintenir contre leur roy naturel, ou pour ne point estre atteint du crime de felonnie qui est si detesté parmy eux.

Mais voyez, madame, comme, lors que Tautates veut chastier les fautes des hommes, il fait rencontrer les occasions inesperées. En ce mesme temps que desja Gillon se preparoit secrettement pour s’armer, et le reste des grands pour joindre leurs vassaux et leurs ambactes avec luy, ne voilà pas que Childeric se resolut, avec toute l’impudence que l’on sçauroit imaginer, d’oster par force Silviane à Andrimarte, non pas pour l’espouser, car aussi ne le pouvoit-il plus, estant desja mariée, mais pour en passer sa fantaisie, comme desja il avoit fait de quelques autres, depuis le decez de Merovée. Et ce qui portoit ce jeune prince à semblables desordres, c’estoit l’opinion que quelques flatteurs luy donnoient, que toutes choses estoient permises au roy ; que les roys faisoient les loix pour leurs sujects, et non pas pour eux, et que puis que la mort et la vie de ses vassaux estoit en sa puissance, qu’il en pouvoit faire de mesme pour tout ce qu’ils possedoient. Ces trois fausses, mais flatteuses maximes, apres plusieurs autres violences, et qui avoient donné suject aux plus grands de s’assembler par deux fois pour le despouiller de l’authorité qui luy estoit si mal deue, le porterent à yeux clos à faire cet outrage à Silviane, et au valeureux Andrimarte.

La royne Methine s’estoit retirée pour lors en la ville des Remois, tant pour n’estre tesmoing des mauvaises et honteuses actions de Childeric, puis qu’elle ne pouvoit plus y remedier, que pour passer plus doucement l’ennuy de la perte qu’elle avoit faite, avec les ordinaires consolations d’un grand personnage nommé Remy qui reluit de tant de vertus, qu’encores que le Dieu qu’il adore soit incogneu aux Francs, et à nous, si est-ce que jamais personne affligée ne part d’aupres de luy sans estre soulagée de sa peine. Or Childeric, prenant donc occasion de l’esloignement de sa mere, pour faire qu’Andrimarte laissast Silviane seule, il le tire à part, et luy controuve mille fausses raisons pour luy faire croire qu’il estoit necessaire qu’il allast de sa part luy communiquer des affaires qu’il ne voudroit commettre à la fidelité d’autre que de luy, et que pour ce suject il le prie de vouloir incontinent partir, qu’il ne doute pas du desplaisir que ce luy est d’esloigner Silviane ; mais que le voyage estant de peu de jours, et si necessaire pour le bien de sa couronne, il vouloit croire qu’il ne le refuseroit pas. Andrimarte qui n’eust jamais pensé qu’un roy, fils de Merovée, eust une si damnable pensée, respondit qu’il estoit prest à le servir, et en cette occasion et en toute autre ; qu’à la verité il aymoit Silviane comme sa femme, mais qu’il honoroit Childeric comme son seigneur, que ces deux affections n’estoient point incompatibles, et qu’il luy tesmoigneroit tousjours qu’il n’avoit rien de plus cher que le bien de son service. Avec semblables propos, Childeric luy faisant donner ses depesches, il n’eut pas plus de loisir à se preparer à ce voyage, que la prochaine nuict, durant laquelle il fit sçavoir à sa bien aymée Silviane, la charge que Childeric luy avoit donnée, et luy recommanda tres-expressément de pourvoir en sorte aux choses necessaires à leur retour en la Gaule Armorique, que rien ne les peust retarder plus de cinq ou six jours, quand il seroit revenu de la ville des Remois.

La sage Silviane, ayant escouté paisiblement tout ce qu’Andrimarte luy avoit dit, comme elle avoit un esprit prompt et subtil, elle luy respondit en souspirant : Ce voyage ne me promet point de contentement, et Dieu vueille que l’opinion que j’en ay soit fausse. Vous devez vous souvenir que Childeric m’a aymée, ou que pour le moins il en a fait le semblant, durant que le roy son pere a vescu. Il m’a tenu des langages que je n’ay jamais voulu vous redire, et que je vous supplie ne me point commander de vous faire sçavoir, tant y a, qu’il m’a bien fait paroistre, et qu’il n’avoit pas beaucoup de memoire des services que vous avez rendus, et à luy, et à Merovée, et que s’il eust eu en ce temps-là l’authorité qu’il a maintenant, jamais nostre mariage n’eust eu une si heureuse conclusion que le Ciel nous a voulu donner ; depuis, vous avez veu quelle sorte de vie il a faite, à quelles violences il ne s’est point laissé aller, et par là vous pouvez prevoir ce que nous en devons esperer ; quant à moy, je vous diray que je crains infiniment cet homme. Il a aussi les deux conditions qui sont à craindre en une personne ; c’est à sçavoir, la volonté mauvaise, et la puissance entiere et absolue. Vous pouvez juger quel sujet il a de vous envoyer vers la royne si hastivement que s’il n’est bien vraysemblable, je penserois que vostre commission n’a point esté donnée avec le bon dessein. L’on dit que les femmes sont ordinairement soupçonneuses, et m’oyant tenir ce langage, vous ne perdrez pas ceste opinion, mais, mon fils, considerez si c’est avec raison que je la suis, et si ce n’est point une extreme affection que je vous porte, qui m’en fait parler ainsi, et vous servant de vostre prudence accoustumée, recevez ce que je vous dis pour y pourvoir, en sorte que ny vous ny moy n’en avons point de desplaisir. Car je say bien qu’en tous les accidens où je vois celles de nostre sexe sujettes, j’ay un recours qui ne me defaillera point, et une porte par laquelle je trouveray tousjours mes asseurances, qui est la mort ; mais j’advoue qu’il me fascheroit grandement d’esloigner si tost mon fils, et de le perdre pour si long-temps.

A ce mot se relevant sur un bras, elle luy jetta l’autre autour du col, et le baisant le couvrit tout de ses larmes, desquelles le genereux chevalier fut grandement esmeu. Et apres avoir longtemps consideré sans dire mot les discours de Silviane, et luy semblant qu’elle parloit avec beaucoup de raison, il luy respondit : Ces pleurs qui me mouillent le visage me touchent encore plus vivement le cœur, et faut que je vous advoue, que si j’eusse bien pensé à tout ce que vous me venez de representer avec tant de justes raisons, j’eusse faict en sorte que quelque autre eust eu ce voyage en ma place, mais puis que j’ay pris congé du roy, et que toutes les depesches sont entre mes mains, quelle excuse puis-je prendre qui soit valable ? et comment m’en puis-je dédire sans rompre tout à fait avec luy ? Cela veritablement ne se peut, et puis que nous en sommes venus si avant, il faut passer plus outre, et non point toutesfois sans essayer d’y pourvoir au mieux que nous pourrons, et voicy ce que je pense que nous devons faire.

Il faut premierement que j’aille et revienne avec toute la plus grande diligence qu’il me sera possible, et que cependant vous vous mettiez dans la maison d’Andrenic nostre ancien et fidele serviteur, sans toutesfois que personne le sçache, feignant que vous estes toujours en celle-cy. Que si Childeric a quelque mauvais dessein, sans doute il viendra ou envoyera icy, et par là sa mauvaise volonté nous sera cogneue ; que si de fortune cela n’est pas, je seray bien-aise que nous n’en ayons point faict d’esclat, et asseurez-vous que la diligence que je feray en mon voyage, luy donnera fort peu de loisir d’executer ses desseins. Que si je pensois qu’en son ame il l’eust ainsi resolu, jamais il ne verroit la fin du jour de demain, car je luy ravirois l’ame du corps, au milieu mesme de toutes ses gardes, et de tous ses solduriers, mais en estant en doute, je ne veux pas qu’on die qu’Andrimarte ait commis une telle felonnie, sous un foible soupçon de jalousie.

Telle fut la resolution d’Andrimarte, qui partant de bon matin, fit entendre à son fidelle Andrenic tout ce qu’il avoit resolu avec Silviane, luy commandant de tenir l’affaire si secrette que personne n’en sçeut rien. Cet Andrenic estoit un vieux serviteur qui avoit eu le soing de sa jeunesse, et de qui l’affection estoit si grande, et la fidelité si cogneue, qu’il avoit autant d’asseurance en luy qu’en soy-mesme. Son logis estoit assez pres de celuy d’Andrimarte, car il avoit esté contraint d’en prendre un separé, lors que le chevalier n’estoit pas marié, parce qu’il avoit femme et enfans, et depuis l’avoit tousjours gardé sous l’opinion que son maistre s’en iroit bien tost en la Gaule Armorique.

Soudain qu’Andrimarte fut party, Silviane, sans en rien dire à ses filles, se retira dans la maison d’Andrenic, feignant de vouloir demeurer seule dans son cabinet, pour le desplaisir qu’elle avoit de l’esloignement de son mary, et leur commanda, si quelques dames venoient pour la visiter, de dire qu’elle se trouvoit mal, et qu’elle ne vouloit voir personne, donnant ordre qu’Andrenic seul et un valet de pied, qu’Andrimarte luy avoit laissé pour l’advertir en diligence s’il estoit necessaire avant son retour, comme celuy auquel il se fioit infiniment, luy portassent à manger, ou feignissent pour le moins de le luy porter. Elle cependant, se r’enfermant seule avec la femme d’Andrenic, demeuroit aux escoutes, tressaillant au moindre bruit qu’elle oyoit, et luy semblant de voir desja Childeric à la porte de sa chambre. C’est une grande chose que des cognoissances aveugles que nous avons quelque-fois des accidents qui nous doivent arriver.

Silviane avoit à la verité occasion de craindre la fascheuse insolence de Childeric, mais il n’y avoit rien qui luy en deust donner une si grande apprehension, puis que depuis la mort de Merovée il avoit fait paroistre d’avoir d’autres intentions, et par ses violences s’estoit adressé à plusieurs autres, ce qui pouvoit bien donner l’opinion que ses pensées fussent portées ailleurs. Et toutesfois il y avoit quelque bon demon qui continuellement luy disoit dans le cœur, qu’elle ne verroit point son cher mary, que quelque malheur ne luy fust arrivé, et cela fut cause qu’elle se representoit tous ceux qu’elle pouvoit craindre, et à mesme temps recherchoit quels remedes elle y pourroit apporter, prevoyant par ainsi son mal, et y remediant avant qu’il fust advenu ; et parce qu’elle se fioit grandement en la femme d’Andrenic, comme celle qui n’avoit rien plus en son cœur, que le bien d’Andrimarte, aussi-tost qu’une pensée luy venoit, elle la luy declaroit, et soudain elles recherchoient ensemble par quel moyen elles pourroient y pourvoir, et l’ayant trouvé, y donnoient l’ordre qui leur sem-bloit estre necessaire.

Silviane luy proposa donc à quoy elles se resoudroient si Childeric ne la trouvant point dans son logis, sa mauvaise fortune le faisoit venir en celuy où elle estoit. Premierement elles rechercherent un lieu où se cacher, car de resister à la force du roy, il estoit impossible ; mais voyant la maison petite et incommode pour cet effect, et n’y ayant place si retirée, où incontinent elle ne fust trouvée, son recours à la mort ne luy faillit pas, car c’estoit tousjours son dernier et extreme refuge. Mais la bonne femme, qui outre l’amitié qu’elle luy portoit, sçavoit bien qu’Andrimarte ne survivroit guere la nouvelle de son trespas : Non, non, madame, dit-elle, ne parlons point de mort, mais si vous voulez me croire, je vous donneray un moyen qui vous asseurera de toute violence, et qui n’est point trop mal-aisé. Vous estes jeune, vous avez le corps long, la jambe bien faite, et n’avez point encore beaucoup de sein : je suis d’advis que vous vous habilliez en jeune chevalier, j’ay icy des habits de l’un de mes fils, qu’il y a long-temps qu’il n’a portez, et par consequent ils ne seront point recogneus, nous choisirons celuy qui sera plus propre à vostre taille, je m’asseure qu’il n’y a personne qui vous voyant l’espée au costé, et le chappeau avec le panache sur la teste, ne vous mescognoisse pour Silviane. Et par ce que vos cheveux vous pourroient faire recognoistre, je suis d’advis que nous les couppions, mais seulement à l’extreme necessité, et que cependant que nous avons le loisir, nous vous habillions, parce que cela ne peut vous rapporter aucune incommodité. - O ma mere ! s’escria alors Silviane, que heureuse à jamais soit celle qui vous a fait naistre, puis que par vostre prudence je me vois aujourd’huy conservée à mon cher Andrimarte, ne croyant pas qu’il y ayt autre moyen de me garder en vie, veu la violence que je prevoy de l’insolent Childeric. Usons, ma douce mere, de diligence, puis que le cœur me dit que nous n’aurons pas du temps de reste ; et quant à mon poil, tenez les ciseaux prests pour en faire l’office, et croyez que je ne le plaindray aucunement, si je le perds en une si bonne occasion.

A ce mot cette vertueuse Silviane commença à se deshabiller, cependant que la bonne femme alla querir ses habits desquels elle avoit parlé ; et parce qu’elle desiroit grandement de la bien servir, elle fut incontinent de retour, et se r’enfermant toutes deux seules, choisirent celuy qui leur sembla plus à propos, et moins remarquable, et le mettant sur la belle Silviane, elle parut le plus beau chevalier de la Cour, mais de telle sorte deguisé, que la bonne femme n’eut plus d’opinion qu’elle peust estre recogneue, mesmes que le bardiac, qui est une certaine sorte de vestement que les Lingones ont accoustumé de porter, luy estoit si juste qu’il sembloit avoir esté faict sur son corps.

Et lors luy ceignant une espée au costé : Je vous fais chevalier, luy dit la bonne femme, et ce nom vous oblige de maintenir l’honneur des dames. - Ma mere, respondit Silviane, je vous promets devant les dieux domestiques qui nous voyent et qui nous escoutent que cette espée maintiendra aujourd’huy l’honneur d’une dame pour le moins, et que l’ayant à mon costé, je ne crains plus la violence de Childeric, sçachant bien m’en servir contre luy, ou s’il est trop fort, contre moy-mesme, qui, encores que plus foible, n’auray pas moins de courage qu’un homme à m’en aller attendre l’autre vie, sans tache d’aucune souilleure. Mais il me semble qu’il me faudroit encore des bottes et des esperons, parce que si ce tyran vient icy, il n’y a pas apparence que je m’y arreste, et de m’en aller à pied, vous sçavez qu’une personne si bien vestue que je suis n’y va pas ordinairement, et cela peut-estre me feroit recognoistre plus aysément. - Puis, dit la bonne femme, que vous avez ce courage, je vous le conseille, et afin qu’il n’y ait point de doute de vostre pudicité, quoy que je sçache bien qu’Andrimarte est trop asseuré de vostre vertu, pour en rien soupçonner à vostre desadvantage, je vous veux accompagner, afin de pouvoir rendre tesmoignage de toutes vos actions. Et de fortune, il y a deux chevaux que j’ay ouy dire à Andrenic estre si aisez et commodes que nous pouvons sans crainte les monter, et avant que de me desguiser, je vay commander qu’ils soient sellez et bridez, et que le valet de pied d’Andrimarte les tienne, tant pour nous les donner quand nous en aurons affaire, que pour nous ayder à monter à cheval.

Cependant qu’elle descendit pour donner ordre à tout ce qu’elle avoit dit, Silviane demeura seule dans sa chambre, si aise de se voir desguisée de cette sorte, qu’elle ne se pouvoit assez regarder ny remercier le Ciel de luy avoir donné un si bon moyen pour tromper les desseins de Childeric ; car se souvenant des derniers discours qu’il luy avoit tenus, elle croyoit infailliblement qu’il n’avoit esloigné Andrimarte d’elle, que pour luy faire quelque violence. Et en mesme temps, il luy vint une opinion qui luy gela l’ame de peur. Ce tyran, disoit-elle en soy-mesme, ayant desseigné de me faire quelque violence, et cognoissant le courage d’Andrimarte, n’envoyera-t’il point sur les chemins pour le faire tuer à son retour. Et lors qu’elle estoit sur cette pensée, la femme d’Andrenic revint, à laquelle toute tremblante, et les larmes aux yeux : Ah ! ma mere, luy dit-elle, je suis morte si vous ne me secourez. Ce meschant, continua-t’elle, cognoist bien que le courage d’Andrimarte ne supportera pas l’injure qu’il a pensé de me faire, sans vengeance ; c’est pourquoy il faut tenir pour chose certaine, qu’il le fera massacrer à son retour si nous n’y prevoyons. - Madame, luy respondit-elle, laissez-moy habiller vistement, afin que je vous puisse suivre, car il me semble d’avoir ouy quelque bruit dans la rue, et cependant je penseray à ce que nous aurons à faire, parce que ce que vous dictes n’est pas sans apparence, puis que jamais un meschant ne faict à moitié une mauvaise action s’il peut. Et lors s’accommodant au mieux qu’il luy fut possible, à peine avoient-elles pris des bottes que le valet de pied s’en vint tout effrayé leur dire, que le roy estoit entré dans la maison d’Andrimarte, et qu’il cherchoit Silviane, faisant de grandes menaces à Andrenic, et aux autres domestiques, pour sçavoir où elle estoit. Silviane alors se descoiffant : Couppe ces cheveux, luy dit-elle, mon amy, et depesche-toy le plus que tu pourras. Mais le valet de pied en faisant quelque difficulté, elle-mesme mit les ciseaux dedans, et parce qu’elle se gastoit toute, il luy dit : Puis qu’il vous plaist, madame, je les coupperay, à condition que l’occasion passée je les puisse appendre au temple de la chaste Diane pour tesmoignage de cette action si genereuse. - Depesche-toy, luy dit-elle, je te prie, et fais-en ce que tu voudras, estant resolue que ma mort me signalera bien mieux devant tout le monde, si cet artifice ne me faict eschapper la violence de ce tyran.

Cependant que ce jeune homme couppoit les cheveux de Silviane, elle tondoit la femme d’Andrenic, et fust bien ou mal, elle eut faict plustost que luy, et sans perdre temps, descendans tous trois dans l’escurye, apres toutesfois avoir bien serré leurs robbes, elles monterent à cheval, et si à temps, qu’à peine estoient-elles hors de la maison, lors que Childeric et toutes ses gardes y entrerent par l’autre porte, faisants un bruit et une si grande violence que ces pauvres dames en oyant la rumeur trembloient de crainte de tomber entre ses mains. Mais le jeune homme qui s’estoit trouvé plusieurs fois dans les dangers de la guerre avec son maistre, sans s’effrayer : Suivez-moy, leur dit-il, et ne craignez rien, car je jure par la vie de Monseigneur, que je le tueray plustost que de souffrir qu’il face injure à la femme de mon maistre. Et lors hastant un peu leur pas parce que la clameur du peuple avec celle des domestiques d’Andrimarte alloit augmentant, il leur fit passer le Pont, et puis prenant le chemin du Mont de Mars, les mit au derriere de la montagne en un lieu bas, où l’on avoit tiré des pierres, et d’une certaine chaux blanche, qu’ils appellent plastre, afin qu’elles ne fussent veues, avec intention d’aller la nuict reposer en quelque village aupres de là.

Mais la femme d’Andrenic qui estoit grandement en peine de son mary, et Silviane aussi, fort desireuse de sçavoir ce qu’auroit fait Childeric, quand il ne l’auroit pas trouvée, luy commanderent d’aller dans la ville pour leur en rapporter des nouvelles. Ce jeune homme incontinent s’y en alla, et de fortune entra dans la ville au mesme temps que l’on en vouloit fermer les portes, laissant ces deux dames si estonnées de se voir seules en lieu escarté et en cet habit desguisé, que la plus asseurée trembloit de crainte et de frayeur.

Toutesfois l’extreme affection de Silviane envers Andrimarte, parmy toutes ses peurs et ses estonnemens, eut bien encor assez de force pour la faire resouvenir du peril qu’elle avoit prevu pour luy à son retour ; et si elle eust sceu le chemin, il est certain qu’elle n’eust pas attendu ce jeune homme, mais dés l’heure mesme s’y en fust allée, tant que les chevaux eussent peu marcher, dequoy elle se plaignit grandement avec cette bonne femme, qui jugea bien estre necessaire de luy en donner advis, mais qui cognoissoit bien aussi que d’y aller sans guide, c’estoit perdre le temps. Et pour ce, la consolant au mieux qu’elle pouvoit, la supplia de ne vouloir rien precipiter, que le Ciel avoit si bien conduit leur dessein jusques-là, qu’il ne leur seroit non plus avare de ses faveurs à l’advenir.

Attendant donc avec impatience le retour de ce jeune homme, et le temps commençant à leur sembler fort long, en fin elles l’apperceurent de loing qui venoit tant qu’il pouvoit courre, car de temps en temps, tantost l’une et tantost l’autre sortoient sur le haut pour voir s’il ne revenoit point, et par ce qu’elles virent qu’il n’y avoit personne qui les peust appercevoir, pressées d’impatience, elles allerent à sa rencontre afin de sçavoir tant plustost les nouvelles qu’il leur apportoit. Soudain qu’il fut arrivé, et qu’il peut reprendre son haleine pour parler : Madame, luy dit-il, les dieux ne vous ont jamais mieux assistée, et vous n’eustes jamais une plus sage resolution, que celle que vous avez faicte de vous desguiser. Car sçachez que cet ingrat de Childeric (il ne merite pas que nous le nommions roy, puis qu’il en faict les actions toutes contraires) ce meschant, dis-je, et ce tyran a fait des violences les plus extraordinaires dans vostre maison, et dans celle d’Andrenic qui jamais ayent esté commises par les plus cruels barbares en la prise et au saccagement d’une ville ennemie. - Eh ! mon amy, dit Silviane, conte-nous par le menu tout ce que tu en sçais. - Madame, interrompit la femme d’Andrenic, permettez-luy premierement de me dire comme se porte mon mary. - Vostre mary, respondit ce jeune homme, est en bonne santé, et a esté surpris d’une joye extreme, quand je luy ay dit la resolution que vous aviez prise. Et parce que ce lieu est trop pres de la ville, je croy, madame, qu’il seroit bien à propos de vous en esloigner, et par les chemins je vous raconteray toutes mes nouvelles. - Mon amy, respondit Silviane, conduis-nous du costé d’Andrimarte, car je suis resolue de l’aller moy-mesme advertir de tout ce qui s’est passé.

Ce jeune homme alors se mettant devant et prenant le chemin que son maistre luy avoit asseuré qu’il tiendroit à son retour, parvint enfin à Ville Parisis, et puis laissant à main droicte les Galle-Heluetiens, essaya de gagner par les endroicts les plus couverts, Lisi et Gandelu, parce qu’Andrimarte luy avoit asseuré qu’il reviendroit par Largeri, par Fere, et par Coincy, droit à Gandelu. Et d’autant qu’il estoit desja bien tard et qu’il eut opinion que Silviane n’estant guere accoustumée d’aller de cette sorte à cheval, se trouveroit bien-tost lasse, il fit dessein de ne passer point Claye pour ce soir.

Et cependant, pour ne perdre temps, s’estant mis au milieu d’elles deux, il commença de parler de cette sorte à sa maistresse pour leur rendre le chemin moins ennuyeux : Vous desirez, madame, de sçavoir ce qui s’est passé en vostre logis depuis que vous estes dehors encore qu’il n’y ait pas long-temps ; toutesfois j’ay tant de choses à vous raconter, que je ne sçay par lesquelles je commenceray. Ce n’a point esté sans raison (et faut croire que le Grand Tautates vous en donné la pensée), si vous avez eu crainte de Childeric, estant un miracle que vous ayez eschappé de ses inhumaines mains, parce que veritablement il est venu avec la plus grande insolence dans vostre logis que jamais l’on ait ouy dire. Sçachez, madame, que quand je suis arrivé à la porte de la ville, j’ay esté tout estonné de la voir à moitié fermée, si bien que pour peu que j’eusse retardé d’avantage, il m’eust esté impossible d’y pouvoir entrer. Quantité des notables y estoient accourus avec les armes, et avec un si grand tumulte qu’incontinent les chaisnes se sont trouvées tendues et garnies des hommes du quartier. Je suis enfin avec beaucoup de peine parvenu en vostre logis, où j’ay trouvé la plus grande rumeur, et la plus grande foule du peuple, et des solduriers, et des gens de la garde de ce tyran, et qui en armes les uns contre les autres se presentoient furieusement les piques, avec contenance de venir bientost aux mains. Cependant l’on entendoit de grands cris dans nos deux logis, et plusieurs disoient que c’estoit Silviane, que Childeric vouloit des-honorer, et que pour en avoir plus de commodité, il avoit envoyé Andrimarte vers la bonne royne Methine, que c’estoit une grande honte au peuple de Paris, de souffrir une si grande violence devant ses yeux, que d’avoir desja supporté semblables actions, luy donnoit et la volonté, et la hardiesse de continuer, et que desormais il n’y auroit plus de seureté pour l’honneur de leurs femmes et de leurs filles, puis que l’on s’addressoit à des personnes de telle qualité, et qu’il valoit bien mieux mourir pour une fois, que vivre avec tant de honte et vitupere.

Je remarquay que parmy ceux qui tenoient ces langages, il y avoit et des Gaulois, et des Francs, et que peu de chose les porteroit aux armes. Cela fut cause qu’aux Francs, je leur disois : Ah ! Messieurs ! souffrira-t’on qu’Andrimarte soit traicté avec tant d’indignité devant les yeux de nous tous ? et aux Gaulois : Et quoy ? la fille du bon duc Semnon demeurera donc sans secours, et sera honteusement forcée dans vostre ville ? Il ne falut guere leur repliquer ces paroles pour tout à coup les faire venir aux mains, mais avec tant de furie, que des gardes et des solduriers du tyran une partie a esté tuée, et l’autre s’est mise en fuitte, avec un si grand desordre que c’a esté tout ce qu’il a peu faire luy-mesme de se sauver dans son palais, où maintenant tout le peuple le tient, investy, et ne sçaiton ce qui s’ensuivra. Quant à moy, j’ay incontinent couru dans vostre logis, où j’ay trouvé Andrenic sans chappeau, et sans manteau, et y a apparence que les fuyans de Childeric l’ayent maltraicté ; toutesfois il n’a point de blesseure. La maison est tout ainsi que si elle avoit esté saccagée, et toutes les filles et les femmes eschevelées et deschirées par de si grandes violences, que jamais l’on n’a veu desordre si grand en une maison. Aussi-tost qu’Andrenic m’a veu, et toutes ces filles, l’une me sautoit au col d’un costé, l’autre me tiroit de l’autre, crians toutes comme insensées, et me demandans où vous estiez. Je leur ay briefvement respondu à toutes : Que vous estiez en lieu où la plus grande peine que vous aviez estoit l’apprehension de leur mal. Et me retirant à part avec Andrenic, je luy ay raconté tout au long ce que vous aviez faict et le lieu où vous étiez. Luy alors ravy de joye se laissant cheoir les genoux en terre, et levant les mains en haut : Soyez-vous à jamais beny, o grand Tautates, a-t’il dit, puis qu’il vous a pleu par vostre prevoyance prevenir un si grand mal-heur. Et puis se relevant, il ne pouvoit se lasser de me demander comment vous aviez fait, si sa femme ne vous avoit point abandonnée, et de quelle sorte vous estiez toutes deux sans estre recogneues, et ayant satisfait le plus briefvement qu’il m’a esté possible à toutes ses demandes, je l’ay laissé le plus content homme du monde. Il m’a commandé, lors qu’il m’a veu partir, de dire à sa femme, de mourir plustost que de vous esloigner. Et parce que j’ay eu crainte que le temps ne vous semblast trop long, je m’en suis revenu vers vous, madame, mais non pas sans peine, car j’ay trouvé cent chaines tendues, et à chacune il a fallu demeurer long-temps avant que de pouvoir passer. Enfin voyant ce peuple si animé et presque tous parler si advantageusement de mon seigneur, je me suis resolu de leur dire tout ouvertement, que j’estois à Andrimarte, et que vous m’envoyiez vers luy pour l’advertir de la violence dont Childeric avoit voulu user contre vous. Vous sçaurois-je dire, madame, avec combien d’affection ils se sont tous venus offrir à moy ? Je n’ay pas eu depuis beaucoup de peine à passer, car se disant à l’aureille l’un à l’autre, qui j’estois, et où j’allois, ils faisoient à l’envy à qui me rendroit plus de courtoisie et de faveur ; de ceste sorte, estant à la porte, elle m’a esté incontinent ouverte, et celuy qui y commande, lors que je suis sorty : Mon enfant, m’a-t’il dit, ne manquez de dire à vostre maistre qu’il se haste de venir, et que ceste ville luy fera paroistre combien elle ressent l’outrage qu’on luy a voulu faire, et qu’il ne craigne point la force ny la violence de personne, parce que nous mettrons tous la vie pour luy faire reparer une si grande injure.

Ainsi finit ce jeune homme, et cependant ceste belle dame marchoit le plus diligemment qu’elle pouvoit pour le desir qui le pressoit de rencontrer Andrimarte, afin de luy raconter tout cet accident, et luy en faire voir la vengeance que le peuple luy promettoit.

Mais, madame, nous estions d’autre costé bien empeschez, parce qu’aussi-tost que Childeric fut asseuré qu’Andrimarte estoit party, prenant quelques jeunes gens mal-advisez et qui ordinairement le portoient à ces violences, il s’en alla dans la maison d’Andrimarte, où ne trouvant que le fidelle Andrenic, et quelques-uns luy faisant accroire qu’il avoit caché la belle Silviane, ou pour le moins qu’il sçavoit bien où elle estoit, il se saisit de sa personne, luy fit des injures sans nombre, et je croy que sans Clidaman et Lindamor, il l’eust fait mourir. Mais eux, ayans esté advertis que le peuple s’assembloit, et enfin qu’il prenoit les armes, ils accoururent mal-heureusement où le tumulte estoit le plus grand, avec ceux que promptement ils avoient peu assembler des leurs, et bien à propos pour le roy, parce que sans leur secours il eust esté en danger d’espreuver quelle est la furie d’un peuple esmeu, et qui avec raison a pris les armes. Mais Clidaman voyant Childeric en ce danger, mettant la main à l’espée, et tous ceux qui estoient de sa suitte, nous y fismes de si grands efforts, qu’en fin le roy fut desengagé, non point toutesfois que Clidaman et Lindamor n’y fussent grandement blessez, non pas tant qu’ils ne l’accompagnassent tous deux dans son palais, où incontinent tous nos Segusiens s’assemblerent au mieux qu’ils peurent, encores qu’il ne leur fust pas permis d’y venir en trouppe, et entre autres Guyemants s’y trouva, qui encore que recogneu pour serviteur de Childeric n’estoit pas hay du peuple, parce que chacun sçavoit bien qu’il n’estoit point du nombre de ceux qui consentoient, ou qui poussoient ce jeune prince à ces indignes et honteuses violences.

Quand Lindamor l’apperceut : Et bien, luy dit-il, Guyemants, vous avez enfin voulu que Clidaman ait porté la penitence de la faute qu’il n’a pas faite ? - Vous pouvez croire, respondit-il tout troublé, que ma creance n’a jamais esté qu’un si grand mal-heur deust arriver. Et approchant de luy, il se mit à genoux aupres du lict où il estoit couché, parce qu’il ne pouvoit plus se tenir debout, et luy prenant une main : Seigneur, luy dit-il, ne voulez-vous pas faire paroistre que vostre courage peut vaincre encore un plus grand mal-heur ? - Mon cher amy, luy respondit-il, jamais Clidaman ne manqua de courage, mais je ne puis resister à la force de la mort. Alors Guyemants, les larmes aux yeux : J’espere que Tautates ne nous affligera point de tant que nous ravir un prince si necessaire pour le bien des hommes, et qu’il nous fera la grace de vous posseder plus longuement. - Guyemants, respondit-il, nous sommes tous en sa main, il peut disposer de nous, et pourveu qu’il me face le bien de laisser cette vie avec la bonne reputation que mes ancestres m’ont acquise, je demeure content et satisfaict du temps que j’ay vescu.

Et lors appelant Lindamor qui estoit blessé, mais non pas mortellement comme luy, et qui fondoit tout en pleurs pour voir son seigneur en ceste extremité : Vous estes, leur dit-il, les deux personnes en qui j’ay plus de confiance. Je vous conjure, vous Guyemants, d’asseurer Childeric, que je meurs son serviteur, et que j’emporte un extreme regret de ne luy avoir peu rendre plus de tesmoignage de mon affetion. Que si toutesfois les services que je luy ay rendus, et au roy son pere, ont quelque pouvoir envers luy, qu’il trouve bon que vous luy disiez de ma part, que s’il ne delaisse la vie honteuse qu’il a faite depuis qu’il est roy, il doit attendre un tres-aspre chastiment du Ciel. Et vous, Lindamor, aussi-tost que la mort m’aura clos les yeux, si pour le moins vos blesseures le vous permettent, r’amenez tous ces chevaliers Segusiens en leur pays, et les rendez de ma part à la Nymphe ma mere, à laquelle je vous conjure par l’amitié que je vous ay portée, de continuer le service que vous avez commencé, et luy dites que je la supplie de ne se point affliger de ma perte, puis que le Ciel l’a ainsi voulu, et que les humains sont entierement en sa disposition. Qu’elle se console en ce que le peu de temps que j’ay vescu, je pense avoir tousjours faict les actions d’un homme de bien, et que je vais attendre l’autre vie avec ceste satisfaction, que je croys avoir passé celle-cy sans reproche. Dites aussi à ma chere sœur, que si j’ay quelque regret de mourir si tost, c’est plus pour n’avoir plus le bien de la voir, que pour autre chose, que je laisse parmy les hommes.

Et lors nous faisant tous appeller, et nous voyant la plus part tout autour de son lict les larmes aux yeux, il nous tendit, quoy qu’avec peine, la main à tous, et apres nous commanda d’obeyr à Lindamor comme à sa propre personne, et sur tout de vous servir, madame, et la nymphe Galathée, avec toute la fidelité de vrays chevaliers, et qu’il s’asseuroit que nous recevrions de vous, la recompense des services que nous luy avons rendus.

Il sembloit qu’il voulust dire encore quelque chose, mais une foiblesse le prit, qui luy ravit en fin la vie, demeurant pasle et froid entre les bras de Lindamor, qui le voyant en tel estat, de douleur tomba esvanouy de l’autre costé. Je ne scaurois vous redire les pleurs et les gemissemens que nous fismes, et tous ceux de la Cour aussi, quand ils sceurent sa mort. Mais ce qui fut une grande preuve de sa preud’hommie : le peuple mesme de la ville, qui estant esmeu est ordinairement sans respect et sans amour, l’oyant dire, le plaignit, et en chantoit à haute voix la louange, criant que c’estoit grand dommage de la mort de ce prince tant amy de leur nation et de leur couronne, et d’autant plus qu’ils sçavoient bien tous qu’il n’avoit jamais consenty aux violences et tyrannies de Childeric.

Il ne faut point douter que les plaintes et les regrets n’eussent duré encore d’avantage, sans l’eminent peril où nous nous trouvasmes incontinent apres, mais l’apprehension de la mort qui se presentoit aux yeux de tant que nous estions, nous contraignit de nous mettre en deffence. De fortune en mesme temps, tous ces seigneurs qui s’estoient assemblez à Provins, et depuis à Beauvais, sans sçavoir cet accident, estoient venus en trouppe pour essayer la volonté du peuple, et le trouvant avec ses armes en la main, pour le mesme dessein qu’ils estoient venus, ils se mirent à la teste de tout ce peuple, et vindrent investir le Palais Royal, avec quantité de tambours et de trompettes, et menant un si grand bruit que Childeric commença d’apprehender la furie de ces mutinez. Et parce qu’il avoit un grand espoir en la valeur de Lindamor, et au conseil de Guyemants, il les envoya querir tous deux, afin d’adviser à son salut. Ny l’un, ny l’autre ne voulurent en cette presente occasion luy reprocher ses fautes, mais tous deux luy offrirent toute sorte d’ayde et de secours au peril de leurs vies, et Lindamor, encore que blessé voulut à l’heure mesme aller donner dans l’ennemy, et conseilloit le roy de mourir, mais en roy et en homme de courage. Au contraire Guyemants, comme sage et prudent : Il ne faut jamais, dit-il, seigneur, se precipiter où il n’y a point d’espoir de salut. Quand chacun de nous auroit la fortune de cinq cens, nous ne serions encore point esgaux au nombre grand des ennemis que nous avons. Le temps, à qui sait bien s’en servir, rapporte les biens à la fin qu’il luy a ravis, c’est pourquoy sa supreme sagesse est de fleschir au temps et de naviger selon le vent. Il ne faut point penser que, quelque effort que nous peussions faire à ceste heure, nous puissions changer la volonté de ce peuple tumultueux ; et d’autant moins que nous voyons les principaux des Francs et des Gaulois estre joincts avec eux, il faut croire qu’Andrimarte et tous ses amis y sont, car ils auront promptement envoyé apres luy, sans doubte Gillon le Romain n’aura pas esté oublié, ny tous les autres qui sont mal contens. Et qui sçait si Renaut et son frere, enfans de Clodion, n’ont pas desja esté mandez pour s’y trouver ? Que si cela est comme nous le devons croire, quelle force avons-nous pour les remettre à leur devoir ? ou seulement pour nous garentir de leur outrage ? Je vous conseille donc, seigneur, (s’il vous plaist de croire mon conseil, je m’oblige de ma vie à vous remettre au throne de vostre pere), je vous conseille, dis-je, de ceder à la violence de ceste fortune contraire, vous retirer hors de ce royaume, et demeurer en repos aupres de Basin en Thuringe. Il est votre parent et vostre amy, il sera bien aise de vous retirer en sa maison, et de vous rendre tous les devoirs de l’hospitalité deue à un si grand prince affligé et cependant je prends les dieux penates pour tesmoins que tant que vous serez absent, je ne penseray, ny ne travailleray à chose quelconque qu’à vous remettre bien avec vos peuples, et j’espere d’en venir à bout, si vous suivez les advis que je vous donneray.

A peine avoit-il finy de parler ainsi, lors qu’on ouyt une trompette, qui s’estant un peu approché du pont-levis, apres avoir sonnré par trois fois, dit à haute voix ces paroles :

Les druides, princes et chevaliers des Francs, et Gaulois assemblez et unis, declarent Gillon roy des Francs, et Childeric tyran, et incapable de porter la couronne de ses ayeux.


A mesme temps Guyemants, qui estoit accouru, et Childeric mesme virent porter le long de la rue Gillon sur le pavois selon la coustume des Francs, avec des exclamations si grandes, qu’il cogneust bien que Guyemants avoit raison ; et craignant que les siens mesmes ne les trahissent, il se retira avec le fidelle Guyemants, où apres fort peu de discours il se separa d’avec luy, emportant la moitié d’une piece d’or, pour signe que quand Guyemants luy envoyeroit l’autre moitié qu’il gardoit, il pourroit revenir en toute asseurance dans son royaume, et la figure de ceste piece estant rejoincte, avoit d’un costé une tour pour monstrer la constance : et de l’autre un dauphin au milieu des vagues tourmentées avec ce mot tout à l’entour, REND LES DESTINS CONTRAIRES. Et en mesme temps, changeant d’habits, il pria Lindamor, tout blessé qu’il estoit, de le vouloir accompagner jusques hors des mains de ce peuple avec ses chevaliers Segusiens ; et Lindamor le luy ayant accordé, Guyemants promit de donner telle sepulture au prince Clidaman, que l’on cognoistroit combien il l’avoit honoré durant sa vie. La nuit estant venue, le roy passa secrettement par la porte qui sortoit hors de la ville, et accompagné de tous nos chevaliers, fut conduit jusques aupres de Thuringe, et parce que le travail avoit beaucoup fait de mal aux playes de Lindamor, il fut contrainct de s’arrester à son retour en la ville des Rhemois, où la royne Methine prit un soin tout particulier de luy, et de sa cure. Là nous sceusmes que le genereux Andrimarte ayant rencontré la belle Silviane se resolut incontinent à la vengeance, mais adverty le mesme jour de la punition que Childeric en avoit receue, il pensa, sans luy faire plus de mal, de se retirer en ses estats, et de pardonner ceste faute à Childeric, qu’il excusoit en quelque sorte, considerant l’extreme beauté de Silviane. Lindamor d’autre costé, ne luy semblant pas à propos que vous fussiez plus long-temps sans estre advertie de ces nouvelles, encore que tres-mauvaises, m’a commandé de les vous apporter, vous avouant, madame, n’avoir jamais eu charge plus ennuyeuse, ny qui me donnast plus de soucy ; mais craignant que cela n’importast à vostre service, je n’ay pas voulu manquer au commandement qu’il m’en a fait.

Ainsi finit le chevalier avec les larmes aux yeux : mais Galathée oyant la mort de son frere, encore qu’elle se contraignit tant qu’elle peut, si fallut-il en fin qu’elle laschast la bonde à ses pleurs, et quelque remonstrance qu’Amasis luy peut faire, qu’elle payast le tribut de la foiblesse humaine, et de son bon naturel. Cela fut cause que sa mere luy voulant donner un peu de temps pour se descharger de cette juste douleur, demanda cependant au chevalier, si Lindamor ne reviendroit point bien-tost, et luy ayant respondu, qu’il attendroit son entiere guerison, elle tira Adamas à part, ayant commandé à ce chevalier de s’en aller dans la salle, jusques à ce qu’elle luy fist entendre ce qu’elle vouloit qu’il fist, et sur toute chose qu’il fust secret, et ne parlast à personne de la mort de Clidaman, ny des autres accidens arrivés à Lindamor, et au roy Childeric.

Et se tournant vers le druide, lors qu’elle vit le chevalier hors de la gallerie, et que personne ne la pouvoit entendre, que la nymphe Galathée : Or, mon pere, luy dit-elle, vous avez ouy les mal-heureuses nouvelles que ce chevalier m’avoit desja racontées, et faut que j’advoue que la perte de mon fils m’a tellement touchée, que si je n’eusse permis à ma douleur de se descharger la nuict par mes larmes, je croy que l’estomac me fust ouvert, tant j’ay ressenty vivement ce coup de fortune. Mais la necessité des affaires que je me vois tomber sur les bras, m’a contrainte de dissimuler cette douleur, et il est necessaire, ma fille, que vous en fassiez de mesme, car si la mort de Clidaman vient à estre sceue avant que nous ayons donné ordre à nos affaires, je crains que Polemas n’use de quelque trahison envers nous, nous voyant mesme desnuées de tant de chevaliers, qui sont encore avec Lindamor. Et je ne dis pas ces choses sans raison, puis que j’ay remarqué il y a quelque temps, que cet homme s’attribue plus d’authorité qu’il ne devroit, qu’il a entrepris par deux fois de faire mourir Damon, et mesme en vostre presence, cela d’autant qu’il craint que je ne prenne fantaisie de le vous faire espouser. Mais ce qui me descouvre plus clairement sa mauvaise intention, j’ay veu des lettres que Gondebaut le roy des Bourguignons luy escrit, par lesquelles je remarque une grande et fort particuliere intelligence, qui m’ayant esté si soigneusement cachée, ne peut estre qu’à mon desadvantage ; je croy que son dessein est de s’emparer de cet estat, et afin de s’affermir son usurpation, me ravir Galathée et l’espouser, ou de bonne volonté ou de force. - O dieux ! Madame, s’escria Galathée, seroit-il possible que cet outrecuidé eust bien conçeu un si meschant dessein ? - N’en doutez point, madame, respondit le druide, je juge sur ce que madame vous a dit, que ce fut pour ce subject qu’il fit venir il y a quelque temps ce trompeur auprés des jardins de Mont-brison, pour vous abuser sous le nom de sa feinte saincteté et le tiltre de druide, et essayer si par ce moyen il pourroit parvenir à l’honneur de vos bonnes graces. Et voyant que cela ne luy a profité de rien, et que Clidaman, Lindamor et tous ces autres chevaliers sont absents, il pourroit bien prendre maintenant l’occasion aux cheveux, et s’en servir par le moyen des intelligences qu’il a eu loisir de faire, depuis que l’entier gouvernement de cette contrée luy a esté remis. C’est pourquoy je serois d’advis, madame, dit-il se tournant vers Amasis, que vous fissiez retourner ce chevalier en toute diligence vers Lindamor, pour le haster de venir avec tous ses vaillans et aguerris chevaliers qui luy restent, et autant qu’il en pourra promptement recouvrer d’ailleurs ; et cependant retirez-vous dans vostre ville de Marcilly, où sans en faire semblant je vous envoyeray le plus de solduriers et de chevaliers que je pourray, et moy-mesme je m’y rendray dans deux jours, et s’il m’est possible y feray porter Damon, ne le croyant guere asseuré en ce lieu champestre, contre la violence de Polemas.

- Je jure, interrompit Galathée, que s’il estoit si mal-advisé que d’entreprendre contre ma personne de cette sorte, avec les mains et avec les ongles mesme je l’estranglerois. - Ma fille, respondit Amasis, Dieu vous garde d’estre en ces extremitez, j’aymerois mieux vous voir morte dans un cercueil, que sousmise à la discretion de cet insolent ; mais j’espere aussi que cela ne sera jamais, et toutesfois si faut-il de nostre costé y apporter le remede que la prudence d’Adamas et sa fidelité nous propose. Et pource je suis d’advis que ce soir mesme vous vous en en veniez avec moy à Marcilly, et qu’ensemble nous emmenions Alcidon et Daphnide avec toute leur suitte, et que nous les priions de quitter les habits si peu convenables à leur condition, et sans leur en dire le subject, nous nous prevaudrons de leur ayde, si nous en avons de besoing. Et demain j’envoyeray une littiere pour emporter Damon et Madonte, m’asseurant que si nous luy en donnons tant soit peu de cognoissance, il s’efforcera de sorte qu’il pourra bien supporter le bransle de la littiere. Mais, dit-elle, se tournant du costé d’Adamas, à propos du druide qui vint il y a quelque temps autour de Montbrison, qui devinoit et qui vivoit avec tant d’apparence de saincteté, il faut que vous sçachiez, mon pere, qu’il y est retourné, et qu’il recommence de faire comme la premiere fois. - O Madame ! dit le druide, que c’est un grand abuseur, et que si vous sçaviez en quoy Polemas s’en est voulu servir, vous jugeriez bien que l’un et l’autre est bien digne de chastiment, mais le discours en seroit trop long pour ceste heure que je vois le soleil se baisser si fort, que vous n’avez pas du temps à perdre pour vous en retourner de jour. Tant y a que si l’on s’en pouvoit saisir, vous descouvririez par luy tout le dessein de Polemas, car il en est un des plus asseurez instruments.

Galathée, à qui le despit avoit seché en partie les larmes : Si madame veut, dit-elle, nous le prendrons asseurément, parce qu’il faut seulement que je feigne de vouloir parler encores à luy ; mais je ne sçaurois conduire cette affaire sans Leonide, c’est pourquoy il est necessaire de l’envoyer querir. - Madame, respondit Adamas, je vous asseure que demain, lors que je reconduiray Damon, je la vous ameneray. Cependant je suis d’advis que dés le grand matin vous mandiez Silvie vers ce trompeur, pour luy dire que dans deux ou trois jours vous le voulez aller voir ; cela abusera Polemas, et pourroit bien estre cause de retarder d’autant le mauvais dessein qu’il a, ce qui nous seroit un grand advantage, pour avoir le loisir de donner ordre à la deffence que je prevoy qu’il nous faudra faire.

Avec quelques autres semblables discours, ils se resolurent à ce qu’ils avoient à faire. Amasis pour ne perdre point le temps et en donner à Galathée de bien secher ses yeux, se faisant apporter du papier et une escritoire, escrivit à Lindamor, qu’en la plus grande diligence qu’il pourroit, il vinst la trouver, et que comme que ce fust, il se fist plustost porter, pour une occasion tant importante qu’il sçauroit par ce porteur. Et à mesme temps faisant appeler le chevalier, luy donna la lettre, et luy commanda de ne perdre une heure de temps, et de dire à Lindamor, qu’à ce coup elle cognoistroit qu’elle estoit son affection, par la diligence qu’il feroit à revenir avec toutes les trouppes qui luy restoient ; et parce que c’estoit un homme fort fidelle, et en qui Lindamor avoit toute confiance, elle luy fit entendre le mauvais dessein de Polemas afin de le convier d’aller plus viste, et ramener tant plus promptement Lindamor.

Le chevalier sans retarder d’avantage, prenant congé des Nymphes, les asseura et de la fidelité de Lindamor et de la sienne. Et Galathée, pour obliger d’avantage Lindamor à revenir promptement : Dites-luy, chevalier, dit-elle, que je cognoistray par la haste qu’il aura de revenir, s’il est tousjours de nos amis.

A ce mot le chevalier partit, feignant d’aller à Marcilly et incontinent les Nymphes et Adamas sortirent, qui apres quelques propos communs supplierent Daphnide et sa trouppe vouloir venir à Marcilly passer le temps pour quelques jours. Daphnide tournant l’œil sur Alcidon, et voyant qu’il s’en remettoit à elle, pensa n’estre pas à propos de refuser la Nymphe, et s’offrit à l’accompagner par tout où il luy plairoit ; dequoy Amasis l’ayant remercié et la prenant par la main, elle s’approcha de Damon et de Madonte : Seigneur chevalier, dit-elle, je vous envoyeray demain une littiere, il faut, s’il vous plaist, que vous vous efforciez de venir pour les raisons qu’Adamas vous fera entendre. - Madame, respondit Damon, j’ay encores assez de force pour vous aller servir par tout où il vous plaira.

Et apres quelques autres semblables discours, le soir contraignit la Nymphe de partir avec toute cette bonne compagnie, et le lendemain, fut si soigneuse d’envoyer vers Damon, qu’avant les dix heures du matin il fut à Marcilly avec Madonte, Adamas et Leonide. Car dés que les nymphes furent parties, le druide voulut envoyer querir Leonide, mais Paris desireux de ne perdre point de temps pour aller vers Bellinde, le supplia de luy donner la lettre qu’il luy vouloit escrire, avant que d’envoyer vers Leonide, tant son affection le pressoit, et Adamas, pour le contenter, mettant la main à la plume, escrivit ce qu’il desiroit. Et à l’heure mesme il partit, si aise et content du congé que Diane luy avoit donné, et si satisfait de la permission qu’il avoit eue d’Adamas, qu’il luy sembloit ne le pouvoir estre d’avantage.

Mais Adamas, pour ne manquer à ce que Galathée desiroit, envoya dés le soir mesme vers Leonide afin que le lendemain elle se trouvast à bonne heure le matin aupres de luy ; et d’autant que c’estoit pour aller vers Galathée, il luy escrivit qu’il ne falloit point qu’Alexis vinst de peur d’estre recogneue, et que pour ce subject elles cherchassent ensemble quelque bonne excuse, et que cette separation ne seroit que pour deux ou trois jours au plus. Lors que Leonide receut ceste lettre, il estoit presque nuict, et de fortune Astrée les avoit conduittes chez Diane parce que le desplaisir qu’elle avoit receu de la tromperie de Laonice luy avoit fait un peu de mal, et la contraignoit de tenir la chambre, de sorte que, cependant qu’Astrée entretenoit Diane et Daphnis, la nymphe fit voir à Alexis la lettre qu’elle avoit receue. Au commencement elle se troubla un peu, luy semblant bien estrange de demeurer seule en ce lieu, où, si elle venoit à estre recogneue, elle pensoit recevoir toute sorte de reproches ; mais considerant que d’aller vers la nymphe Galathée, ce seroit se ruiner entierement, elle consentit de demeurer encore en ce lieu, feignant que son mal n’estoit point encore passé, et disant toutefois à la belle Astrée en secret, qu’elle aymoit de sorte cette vie retirée, qu’il luy faschoit d’aller vers Galathée, qui l’envoyoit querir, et qu’elle faisoit semblant d’estre malade pour vivre avec elle en ce repos parmy ces lieux esloignez de la frequentation de tant de gens.

Et ainsi Leonide, dés le plus grand matin, laissant Phillis aupres d’Astrée dans le lict, parce que Diane affligée depuis le départ de Madonte, n’estoit point sortie de son logis, elle print congé de ces belles bergeres, avec promesse de revenir bien tost querir Alexis, et puis s’approchant d’elle qui n’estoit bien encore levée : Souvenez-vous, luy dit-elle à l’oreille, d’estre bonne mesnagere du temps, et de ne point perdre les occasions inutilement. Alexis luy respondit en souspirant.

Et ainsi Leonide s’en alla trouver Adamas, et puis avec luy s’achemina à Marcilly, vers Galathée, laissant la desguisée druide dans l’abondance des contentemens, si elle eust eu l’asseurance de s’en prevaloir.

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FIN DE LA TROISIESME PARTIE D’ASTREE.

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