L’Astrée/troisième partie/Le Septiesme Livre

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Troisième partie
Le Septiesme Livre





Adamas, qui desiroit grandement de contenter la belle et honnorable trouppe qui estoit en sa maison, et de satisfaire particulierement à la promesse qu’il avoit faicte à ces belles bergeres, qui l’avoient supplié d’aller en leur hameau pour faire le sacrifice du remerciement, soudain que le jour fut venu, donna ordre à faire partir les sacrificateurs avec les animaux et autres choses nécessaires, et pour faire advertir tous ceux des hameaux voisins afin qu’ils y peussent assister.

Et cependant qu’il ordonnoit toutes ces choses, la belle Daphnide et toutes ces estrangeres, et honnestes bergeres, finirent de s’habiller, et incontinent apres se mirent toutes ensemble en chemin, pour s’en aller au petit pas au lieu où le sacrifice devoit estre faict. Alexis entre toutes estoit la plus interdicte ; car d’abord que sortant du logis, elle jetta les yeux sur la riviere de Lignon, et qu’elle apperceut le lieu de sa derniere demeure, il luy sembla que ce voyage tant hors de son esperance n’estoit point veritable, mais en songe seulement. Il est vray que, quand elle eut descendu une partie de la colline avec Astrée, et que Hylas par ses discours l’eut cent fois esveillée, et que enfin elle recogneut que ce n’estoit pas un songe, mais un veritable voyage, elle se trouva si pleine de contentement, que chacun le pouvoit lire en ses yeux et en son visage. Astrée d’autre costé, qui ne pouvoit désirer un plus grand bon-heur que d’estre aupres de ceste druide déguisée, et par qui le visage de Celadon luy estoit si naifvement representé, s’en alloit si contente et satisfaicte, qu’ayant presque oublié les traverses que la fortune luy avoit données par le passé, elle se disoit maintenant la plus heureuse bergere de Lignon. Et parce qu’Adamas luy avoit faict entendre que ce soir il vouloit loger avec Phocion, et que Leonide et Alexis y seroient aussi, elle en donna advis au vieux pasteur, afin qu’il se preparast à bien recevoir ses hostes, et à donner tel ordre en sa maison, qu’ils n’y receussent point d’incommodité. Et d’autant qu’Alcidon, Daphnide et sa trouppe devoient loger dans celle de Lycidas, ce fut luy qui, laissant cette troupe, se mit devant pour en porter les nouvelles, cependant qu’au petit pas ils s’en alioient chantans et discourans pour tromper la longueur du chemin.

Calidon qui avoit le souvenir si present de la cruelle response qu’Astrée luy avoit faicte, n’ayant plus la hardiesse de s’approcher d’elle, et toutesfois ne pouvant celer son desplaisir, ny son extreme affection, marchant quelques pas devant elle, ne se peut empescher de souspirer ces vers :



Sonnet

Que de l’aymer, c’est assez de récompense.

Pourquoy faut-il l’aymer, puis qu’elle est insensible ?
On n’a nul sentiment que pour s’armer le cœur
Contre un fidelle amant de nouvelle rigueur,
A tout autre pouvoir se rendant invincible ?

Pourquoy faut-il l’aymer, puis qu’il est impossible
De pouvoir par amour en estre le vainqueur,
Ny gaigner son esprit par peine ou par longueur,
Et qu’y perdre le temps, c’est l’espoir infaillible ?

Mais pourquoy ne l’aymer, si telle est sa beauté,
Que de ne l’aymer point, ce seroit lascheté,
Et que de la quitter n’est plus en ma puissance ?


Mais c’est perdre le temps, la peine et le soucy.
Peut-estre Amour vaincra ? Que s’il n’advient ainsi,
N’est-ce assez de l’aymer pour toute recompense ?

Hylas qui estoit auprès de luy, et qui ne pouvoit approuver cette opiniastre affection, soudain que Calidon eut achevé, chanta à haute voix ces vers :


Villanelle

Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

I

Ceux qui veulent vivre en servage,
Peuvent comme esclaves mourir,
Hylas jamais n’a peu souffrir
Que l’on luy fist un tel outrage.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

II

II est certain, Hylas vous aime.
Mais vous sçavez, belle Alexis,
De son amour, quel est le prix :
Le prix d’amour, c’est

l’amour mesme.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

III

Languir auprès d’une cruelle,
C’est un bien maigre passe temps,
Et c’est en quoy je ne m’entends,
II vaut mieux estre infidelle.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

IV

Mais pour ne le trouver estrange,
Qu’égale entre nous soit la loy :
Comme je vous ayme, aymez moy,
Et me changez si je vous change.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

V

Ainsi d’une si douce vie
Nul de nous ne se lassera,
Parce que celuy changera
Qui premier en aura envie.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

VI

Et si jamais je vous en blasme,
Que je puisse mourir d’amour,
Ou bien que j’ayme quelque jour
Longuement une laide femme.
Change d’humeur qui s’y plaira,
Jamais Hylas ne changera.

Chacun se mit à rire de la chanson d’Hylas ; et parce que Stiliane qui marchoit avec Carlis et Hermante assez pres de luy, avoit escouté attentivement ce qu’il avoit dit : II me semble, Hylas, luy dit-elle, que ceux qui vous accusent d’estre inconstant vous font un grand outrage, puis que jamais homme ne fut plus constant que vous estes, d’autant que dés la premiere fois que je vous vis, vous estiez de la mesme opinion que je vous retreuve. – Que voulez-vous, ma vieille maistresse, que je vous die ? c’est de la misere de nostre siecle qu’il faut que je me plaigne, puis que les hommes et les femmes sont de si peu d’esprit qu’ils ne sçavent recognoistre cette vérité. – Voilà, dict-elle en sousriant, une mauvaise recompense pour le bon office que je vous rends. Vous me nommez vostre vieille maistresse, et ne sçavez-vous, Hylas, qu’il n’y a rien qui offence plus une femme que de l’appeller vieille ? – Je le croy, respondit Hylas, mais, je ne sçay qu’y faire ; le long temps qu’il y a que nous nous cognoissons, est cause de cette injure.

Daphnide qui parloit avec le sage Adamas, oyant rire ceux qui estoient aupres d’Hylas, et desireuse de sçavoir que c’estoit, le demanda à Diane qui estoit assez pres d’elle, et luy en ayant dict le subject : II faut advouer, dit Daphnide, que son humeur est la plus agreable que l’on puisse rencontrer, et que l’on le peut nommer l’unique en son espece, et je croy que toute cette trouppe seroit marrie de le perdre. Mais, belle bergere, dites-moi, je vous supplie, depuis quand est-il parmy vous ? qu’est-ce qui l’y a fait venir, et qui l’y arreste ?

Diane alors luy respondit : II y peut avoir quatre ou cinq lunes qu’il vint, et je croy que de vous dire ce qui l’arreste icy, il est superflu, puis, madame, que vous le pouvez assez imaginer, cognoissant son humeur comme vous faictes. Mais pour l’occasion qui le nous a amené, je ne pense pas que personne le sçache que luy seul. Ce n’est pas qu’il soit fort caché ny retenu à raconter tout ce qui luy est arrivé, mais c’est qu’ayant plusieurs fois commencé, ou il a esté interrompu, ou le temps luy a manqué ? Et je m’asseure, madame, que pour peu que vous fassiez semblant de le désirer, il ne fera pas difficulté de vous le dire, puis qu’il croit estre bien autant obligé à ceux qui le veulent escouter, que luy sçauroient estre ceux ausquels il raconte ses fortunes. – Je pense, adjousta Daphnide, que ce ne seroit point un mauvais divertissement, s’il nous vouloit entretenir, et que le chemin en seroit beaucoup moins ennuyeux, mais pour en venir à bout, il faut que cette belle druide, dit-elle monstrant Alexis, le luy commande.

Alexis qui s’ouyt nommer, et qui prit garde au signe que faisoit Daphnide de la main, pour ne point monstrer qu’elle fust trop attentive à parler avec Astrée, luy demanda si elle vouloit quelque service d’elle, et sçachant par Diane ce qu’elle desiroit : Je m’asseure, madame, dit Alexis, que personne n’y a plus de pouvoir que vous, et toutesfois, puis qu’il vous plaist de me le commander ainsi, je m’en vay faire preuve de celuy que j’y puis. Et lors relevant la voix : Mon serviteur, luy dit-elle, je deviens jalouse. – Il y a peu d’occasion de l’estre, respondit Hylas. – L’occasion, adjousta Alexis, y est tres grande ; car, outre que le visage de ces belles estrangeres ne m’en donne que trop, encores sçavez-vous bien que ce n’est pas sans raison, si l’on soupçonne de larcin celuy qui a accoustumé de desrober. – Vous voulez dire, respondit Hylas en sousriant, que j’ay accoustumé de desrober les cœurs de celles qui me voyent, et vous craignez que je n’en fasse de mesme de celuy de ces nouvelles bergeres ? Mais n’ayez peur, ma belle maistresse, car il peut bien estre que je feray ce larcin, toutesfois, encores que je prenne le leur, je vous promets que pour cela elles n’auront pas le mien, et qu’il sera tout à vous. – Cette asseurance, repliqua Alexis, me plaist fort, mais, mon serviteur, ce n’est pas ce que je veux dire : j’entends qu’elles sont belles, et que vous faictes gloire d’aimer toutes celles qui ont de la beauté.

Hylas alors, s’approchant d’Alexis : Je voy bien, ma maistresse, luy dit-il, que vous ne sçavez pas encores de quelle sorte j’aime. Il faut que vous sçachiez que je m’y gouverne tout ainsi qu’un marchand bien advisé : lors qu’il fait dessein d’acheter quelque chose, il regarde combien elle peut valoir, et puis amasse de tous costez l’argent qui luy est necessaire pour esgaler ce prix. J’en fais de mesme ; car lors que j’entreprends d’aimer une dame, je regarde incontinent quelle est sa beauté, car, comme vous sçavez, ce qui donne le prix aux femmes, ce n’est que la seule beauté. Et soudain, je fais un amas d’amour en mon ame, esgal au prix et à la valeur qui est en elle, et lors que j’ayme, je vay despendant cet amas d’amour, et quand je l’ay tout employé au service de celle pour qui je l’avois amassé, il ne m’en reste plus pour elle. Et faut, si je veux aimer, que j’aille ailleurs chercher une nouvelle beauté pour faire un autre amas d’amour, si bien qu’en cela mon argent et mon amour se ressemblent bien fort. Je veux dire, que l’un et l’autre, quand je les ay dépendus, je ne les ay plus, vous auriez donc quelque raison de craindre, ma maistresse, si jamais je n’avois aimé ces nouvelles bergeres ; mais il y a long temps que j’ay despendu tout l’amas que j’avois fait pour leur beauté, et qu’il n’y en a plus en moy pour elles. – Mais, mon serviteur, adjousta Alexis, les marchands qui sont riches, encores qu’ils-ayent une fois vuidé leurs bources, ils ne laissent de les remplir pour achepter la seconde fois ce que la premiere ils n’auroient peu avoir. – Or, reprit Hylas, c’est en quoy, ma maistresse, ces riches marchands et moy ne sommes pas semblables ; car eux, par deux et trois fois reprennent et renouent leurs marchez, voire s’ils n’ont pas l’argent, l’empruntent sur leur crédit, mais moy, jamais plus je n’y reviens, lors que la premiere fois j’ay manqué de l’achepter.

– Voilà, dit Daphnide en sousriant, la plus belle façon d’aimer dont j’aye jamais ouy parler. – Il est vray, dit Alexis, mais elle n’est pas tant à mon advantage que je desirerois bien, car j’ay peur que vous n’ayez bien tost despendu l’amour que vous avez amassée pour moy, et lors vous ne m’aimerez plus. – Il est certain, respondit froidement Hylas, que si je l’avois toute employée, vous n’en devriez jamais esperer en moy ; mais il est du tout impossible, parce que quand je fais cet amas d’amour, je le rends esgal à la beauté que je veux aimer, et la vostre estant infinie, vous devez croire que le monceau est grand de l’amour que j’ay mis ensemble pour l’esgaler. – J’en seray bien aise, respondit Alexis, car ce me seroit bien du regret de vous perdre, vous estimant comme je fais, et cela me fait vous supplier, si de fortune il n’y en avoit pas un si grand monceau que vous le figurez, que vous rabaissiez un peu de vostre despence, afin que vostre provision durast d’avantage. J’ayme mieux que vous m’aimiez un peu moins, que si vous imitiez ceux qui despendent en un jour ce qui leur pourroit suffire pour tout un an. – Ma maistresse, dit-il incontinent, si vous n’avez que ce soucy, vivez seulement en repos, car je vous asseure que j’en ay tant que j’ay de quoy vous aimer plus long-temps que je ne vivray. – Mais, mon serviteur, puis que vous avez tant d’amour pour moy, dit Alexis, encore me semble-t’il que vous devriez desirer que j’en eusse autant pour vous, afin que cette amour ne fust point boiteuse.

– Vous dites fort bien, reprit Hylas, et c’est en quoy je suis bien empesché. Si vous me dites ce qu’il faut faire, vous verrez que je le désire pour le moins autant que je vous aime. – Je ne doute point, adjousta Alexis, de cette bonne volonté, mais puis qu’il est ainsi, il faut que vous en cherchiez les moyens. J’ay tousjours ouy dire que ce qui donne le plus d’amour, c’est la cognoissance de la chose aimable. Comment voulez-vous que je vous aime si je ne vous cognois point, ou pour le moins, si je ne sçay de vous que fort peu ? Le thresor caché ne sert à rien pour le faire estimer, vos actions sans doute vous pourroient rendre estimable, si elles estoient sceues ; c’est pourquoy il me semble que si vous desirez que je vous aime, vous devez estre curieux de me faire scavoir vostre vie, et maintenant que le temps est si propre et que vous aurez une si belle audience, vous ne devez pas en perdre l’occasion. – Et quoy, ma maistresse, dit Hylas, tout ce long discours que vous avez faict, n’a-ce esté que pour ce subject ? Il ne falloit que me faire signe que vous le vouliez, vous eussiez veu que mon affection est encore plus grande que vostre curiosité ; et quoy que je tienne ces maximes fausses en amour, qu’il faille cognoistre avant que d’aimer, aussi bien que toutes les autres que Silvandre va proposant, si ne veux-je manquer de vous dire tout ce que je sçay de moy, seulement pour vous obeyr.

Et lors Adamas l’ayant faict mettre au milieu de toute la troupe, chacun demeura attentif à l’escouter, et pour le mieux ouyr, ils se pressoient si fort autour de luy qu’ils se marchoient presque sur les pieds. Et lors, voyant qu’ils faisoient tous un grand silence, il commença de cette sorte :

Histoire de Cryseide et d’Hylas[modifier]

II est certain que l’ignorance a cela de propre qu’elle fait blasmer plusieurs choses qui, d’elles-mesmes, sont louables. Je l’ay recogneu maintesfois depuis que je suis parmy les bergers de cette riviere de Lignon, où les fausses maximes de Silvandre sont tellement suivies que vous diriez, ma maistresse, quand il parle, que c’est un oracle et que les dieux seroient bien offencez si l’on ne croyoit tout ce qu’il dit. Et cette erreur est tellement enracinée dans l’opinion de tous ceux de ce rivage, qu’il semble que ce soit un crime de leze-majesté en amour que d’y contredire. Mais moy qui ne m’arreste pas à l’opinion, mais à la verité, et qui ne me laisse gueres vaincre aux paroles sans les raisons, j’ay tousjours voulu suivre ce que cette raison m’a monstre se devoir faire. Y a-t’il quelqu’un qui puisse blasmer l’experience, puisqu’elle est mère et nourrice de la prudence ? Et toutesfois, parlez à Silvandre, et à ceux qui sont de sa secte, ils vous maintiendront au peril de leur vie, que ces experiences sont vicieuses, et qu’il faut, comme coquilles, depuis qu’on est attaché à un rocher, ne s’en séparer jamais. Voire, comme si les dieux ne nous avoient pas donné le jugement pour discerner des choses bonnes celles qui sont meilleures, et la volonté qui est tousjours portée de son naturel et par la raison à celles qui sont les plus parfaictes ! Ces considerations seront, s’il vous plaist, devant vos yeux, ma maistresse, quand vous verrez que j’en ay quelquesfois aimées, que j’ay changées apres pour d’autres, sans que cela vous puisse faire craindre que je vous laisse jamais pour quelque autre, puis qu’il est impossible que je trouve quelque chose qui vaille mieux. Vous n’avez pas esté la premiere, ma belle maistresse, qui avez désiré d’entendre la suite estrange de mes fortunes. Il y en a eu plusieurs qui ont eu cette curiosité, et mesme en cette troupe, et à qui, en diverses fois, j’en ay dit une grande partie. Or je sçay bien que ce que vous desirez sçavoir de moy, c’est ce que vous ne pouvez apprendre de nul autre qui soit icy, car, pour le reste, ces causeuses bergeres à qui je l’ay desja raconté, vous le diront à loisir, si desjà elles ne l’ont faict.

Et pource, je ne vous diray pas que je suis originaire des Camargues, que j’y commençay mon apprentissage aupres de Carlis, et le finis en Stiliane, qui me firent quitter le lieu de ma naissance, tant j’estois nouveau en ce mestier, ny que, suivant ma fortune, je parvins à Lyon, apres avoir aimé par les chemins la belle Aymée, la folastre Floriante et la triste Cloris. Je me tairay aussi qu’y estant arrivé, j’entrevis Circene, et que j’en fus espris d’amour, et que si cette affection nasquit dans le Temple, elle mourut aussi tost que j’en sortis, pour revivre quelque temps après, laissant cependant la place à la charitable Palinice, et celle-là à la courtoise Parthenope, puis à la malicieuse Dorinde, et à la glorieuse Florice. Mais parce que Florice est la derniere de toutes celles que j’ay nommées, je suis contraint de commencer mon discours où cette amour prit fin, pour vous faire mieux entendre ce que vous desirez sçavoir de ma vie.

Periandre, tres-honneste chevalier, et qui estoit passionnément amoureux de Dorinde, pour luy complaire, fut cause de me faire perdre la bonne volonté de Florice, en me desrobant, quoy que mon amy, quelques lettres qu’elle m’avoit escrites, et que depuis, Dorinde, pour se venger d’elle et de moy, fit voir, la malicieuse qu’elle est, à Teombre, mary de Florice, et desquelles il conceut un si grand soupçon qu’il l’emmena hors de la ville, me laissant perdre par cet esloignement le bien de la voir, et peu de temps apres le desir de la revoir.

Car, ma maistresse, je vous avoue librement que, tout ainsi que mon amour prend naissance par les yeux, de mesme meurt-il aussi tost que par la veue je ne le puis plus nourrir, suivant ceste tres-veritable maxime, Qui est loing des yeux, l’est aussi du cœur, et ceste autre, Qui ne sçait oublier, s’en aille. Or le sejour de Florice hors de la ville fut d’une lune, terme assez long pour voir naistre et mourir en moy une douzaine de diverses amours ; mais quand le temps de son esloignement n’eust pas esté si long, l’occasion qui se presenta n’eust esté que trop suffisante de me la faire oublier. Toutesfois,, il ne faut point que je me vante, encores que la perte ou le changement d’une amitié n’ait guere accoustumé de me faire desesperer, ayant tousjours eu une certaine resolution et grandeur de courage qui ne m’a laissé abatre sous une trop grande tristesse pour un semblable accident, si fus-je bien empesché de moy-mesrne, quand Florice partit, et plus encore quand je vis que son sejour estoit si long, car il est certain que je n’ay jamais appreuvé ces amours qui se nourrissent de la pensée et de l’imagination.

Et parce que je me souvins qu’estant petit enfant, lors que par mesgarde je m’estois bruslé le doigt, ceux qui avoient le soing de ma conduite me le faisoient rapprocher du feu, et comme s’ils eussent voulu faire brusler la bruslure mesme, me contraignant de l’y tenir, jusques à ce que les larmes m’en venoient aux yeux, je pensay qu’amour estant, ainsi qu’on dit, un feu qui m’avoit bruslé, il falloit chercher un autre feu, et pour guerir de ma première bruslure, en faire presque une nouvelle. Cette resolution fut cause que par tout où je sçavois qu’il y avoit quelque belle dame, je m’y en allois pour m’y rebrusler ; enfin le Ciel qui ordinairement favorise les desseins qui sont justes me fit rencontrer le feu qui m’estoit necessaire.

Un soir je me trouvay sans autre dessein que de laisser passer le reste du jour prés du pont de l’Arar, dans la place qui le touche et qui descouvre d’un bout à l’autre de ce pont. Et de fortune, y jettant les yeux, j’apperceus venir au grand trot trois chariots descouverts, chacun tiré par six chevaux ; et parce que c’estoit un equipage que nous n’avions guiere accoustumé, je me mis en lieu commode pour les voir passer. Dans chacun il y avoit quatre dames vestues tout autrement que les nostres : leurs robes estoient volantes, leurs manches si estroittes, que la forme du bras paroissoit, le bas de la robe sans plis, et tellement coupé sur le corps, que la rondeur du ventre se discernoit, leurs fraizes grandes et à gros bouillons, dont les bords brilloient tout à l’entour de petites paillettes d’or, leurs cheveux fort relevez par le devant, horsmis quelques-uns qui estoient frisez, et qu’elles laissoient nonchalamment tomber sur le visage ; au bout de la coiffure, par le derriere, estoit attachée une gaze qui alloit accompagnant le corps aussi bas que la robe, comme aussi les doubles manches qui larges et ouvertes s’avaloient jusques en terre.

Cest habit incogneu à mes yeux me donna une extreme curiosité de les bien considerer, et de fortune la premiere sur qui je jettay les yeux, me les retint tant que je la peus voir. Elle estoit dans le premier chariot en la place la plus honorable, ses cheveux estoient entre blonds et chastains, son teint si beau qu’il faisoit honte au satin le plus blanc, l’œil et le sourcil noir, mais l’œil si vif qu’il perçoit d’un seul coup jusques au centre du cœur, sa bouche si rouge qu’on l’eust jugée du plus vif coral qui se trouve, le col un peu long, mais si blanc, si rond et si uny qu’il sembloit une colonne d’albastre, et qui, s’approchant de la gorge, s’alloit eslargissant peu à peu d’une si juste proportion, qu’il faisoit juger l’embonpoinct de tout le reste du corps. Sa fraize qui estoit ouverte, en laissoit la veue, et d’une partie du sein aussi, dont un curieux mouchoir cachoit le reste, et toutesfois, par mesgarde ou à dessein, bien souvent il s’entr’ouvroit ou s’eslevoit selon le bransle du chariot, et laissoit passer l’œil curieux quelquesfois bien avant, pour luy donner, comme je croy, plus de desir de voir le reste par la veue de ce qui luy estoit permis. Pour sa taille, la robe volante la cachoit, et le chariot empeschoit que la hauteur peust estre bien recogneue ; toutesfois, par ce qui s’en voyoit, l’on pouvoit juger qu’elle n’estoit ny grande ny petite. Quant à sa main, que de temps en temps, elle sortoit du gand pour relever les cheveux qui luy tomboient sur les yeux, elle paroissoit telle que rien ne se pouvoit esgaler à la blancheur du visage qu’elle seule.

Or jugez, madame, si ceste beauté pouvoit estre veue sans estre aymée ! aussi fut-ce le feu où je bruslay toutes mes autres brusleures, mais de telle sorte qu’en oubliant Circene, Palinice, Dorinde, et Florice mesme, je me donnay entierement à celle-cy. Peut-estre trouverez-vous estrange qu’estant dans un chariot, et ne faisant que passer, je peusse remarquer tant de particularitez en ceste belle, mais il faut se souvenir que je la regardois avec plus de deux yeux, car outre les miens, j’avois encore ceux d’Amour qu’il me presta afin que je peusse bien veoir ceste merveille. Et ne faut pas croire ce que Silvandre allegue bien souvent que l’Amour est aveugle, car au contraire, ceux qui voyent avec ses yeux percent les habillemens, et voyent à travers la robe les beautez qui sont cachées à tous les autres. Mais encores sembla-t’il que cest amour eust un grand dessein sur moy à ce coup, parce que ce fut luy sans doute qui, pour donner plus de loisir de me servir de ses yeux et des miens, fit accrocher quelques charettes qui venoient de mon costé, pour passer sur le pont, aux roues de ce bien-heureux chariot ; tant y a que, quand il s’en alla, il estoit plus chargé que quand il vint, parce qu’il emporta mon cœur en plus.

Vous riez, Silvandre, dit Hylas, interrompant le fil de son discours, et je cognoy bien que vous voulez dire qu’il n’estoit guere plus chargé au partir qu’à l’abord. Contentez-vous que mon cœur, tout leger que vous l’estimez, est aussi pesant que le vostre. – Je ne scay pas, dit Silvandre, mais si fais bien que, pour peu que le chariot qui emportoit vostre cœur allast rudement, il en sortit bien-tost, car il n’a guere accoustumé de demeurer en une place. – Voilà, continua Hylas, la mesme opinion de Periandre, lorsqu’il me trouva appuyé sur le banc où je m’estois retiré pour voir passer ces estrangeres. Ce bon amy me voyant à moitié hors de moy, se douta à peu pres de mon mal, et s’approchant doucement : Courage, me dict-il, Hylas, vous guerirez aussi bien de celle-cy que des autres. Je luy respondis d’un visage tout renfrongné : Periandre, vous vous mocquez de moy, mais si vous sçaviez la grandeur de mon mal, vous en auriez pitié, quoy que je vous advoue qu’il vient d’amour. – Ah ! mon amy, me repliqua-t’il, il ne faut qu’avoir bon cœur, ce n’est pas la premiere fois que vous avez eu cette mesme maladie sans en mourir. – Il est vray, dis-je, mais en ce temps-là je sçavois qui me faisoit le mal, et maintenant je l’ignore. – Comment, reprit Periandre en sousriant, vous estes amoureux, et ne scavez de qui ? – Il est ainsi que vous le dites, luy respondis-je. Or considerez si à cette fois Amour ne m’a pas bien attrapé ? – Que vous aimiez, dit-il, je le croy, mais que vous ne scachiez qui vous aimez, encore qu’en toute autre chose je vous estime veritable, toutesfois en celle-cy je suis incredule, et s’il est vray, je tiens que celle-cy est l’une de ces choses qui sont plus aisées à faire qu’à persuader ny à croire. – Que vous le croyez ou non, dis-je en souspirant, cela n’empesche pas que je ne sois l’homme du monde le plus possedé d’une amour incogneue. – Et y a-t’il long-temps, me dict-il, que vous avez ce bigearre mal ? – Un peu plus, luy respondis-je, qu’il y a que nous en parlons.

A cette response, Periandre se mit à rire, et puis se mocquant de moy, et me mettant une main sur l’espaule : Et bien, mon amy, me dit-il, si ce mal s’envieillit, je veux payer les medecins. Et à ce mot, il s’en voulut aller, mais le retenant par la cape, je luy dis, comme par reproche : Est-ce cela toute l’aide et toute la consolation que je dois attendre de l’amitié que vous m’avez promise ? – Et que puis-je pour vous, me dit-il, si vous ne scavez qui vous a fait le mal dont vous vous pleignez ? – Encores, repliquay-je, m’y pouvez-vous aider, me faisant avoir cognoissance de celle que j’adore. – Vous vous mocquez de moy, dit-il, aussi bien que de vostre mal : comment voulez-vous que je la cognoisse mieux que vous ? – Et quoy, repris-je alors, ne voit-on pas ordinairement que les personnes saines disent aux malades quelle est leur maladie, et y trouvent et rapportent les remedes que, ceux qui ont le mal ne peuvent ny sçavoir, ny trouver ? Ah ! Periandre, si vous m’aimiez comme vous dites, vous ne me refuseriez pas l’assistance que vous me devez.

Alors il me respondit : Que voulez-vous, Hylas, que je vous die ? Je croy, sur ma foy, que vous estes devenu fol. – Je suis fol ? luy dis-je, or oyez si c’est folie d’aimer ce que j’adore. Celle pour qui je meurs ne cede en beauté à la mesme déesse d’Appelles, elle a plus de grace que les Graces mesmes. Et si l’Amour n’avoit le bandeau sur les yeux, sans doute Amour brusleroit d’amour pour elle, mais il est vray que je ne sçay qui elle est. – En ce dernier poinct, me repliqua-t’il, gist vostre folie,, mais où l’avez-vous veue ? – O dieux ! luy dis-je, n’estes-vous pas bien aveugle de ne veoir point le soleil quand il esclaire ? N’avez-vous point veu ces chariots qui ne font que de passer ? Dans le premier estoit celle que j’aime, et que je ne cognois point. – Si c’est celle-là, me dit-il, incontinent, sçaches, mon amy, que tu es prisonnier d’une prisonniere. Gondebaut, nostre roy, les a prises de là les Alpes, et les envoyé icy pour marque de sa victoire.

J’appris ainsi qui estoit cette belle estrangere, et s’il n’eust esté si tard, j’eusse dés ce soir mesme essayé de la voir, mais le remettant au matin, je me retiray en mon logis, si tourmenté que je ne reposay de toute la nuict. Je sortis du lict au mesme temps que le jour parut. Et parce que Periandre m’avoit promis que nous irions de compagnie au Palais, pour nous trouver lors que ces estrangeres iroient au Temple, attendant qu’il vinst, je pris un miroir pour prendre advis de luy comme ce jour-là je m’habillerois. Cent fois je passay les mains dans mon poil, tantost pour le relever et tantost pour le frizer, et cent fois il me sembla qu’il ne se vouloit tenir si bien que de coustume ; cent fois je mis et remis ma fraize, et je ratachay de tant de sortes mes jarretieres, que le jarret m’en faisoit mal, et laissay tous ceux qui estoient autour de moy à m’accommoder le reste de mon habit.

Mais en fin, quand je revins au miroir, je pris garde que mes cheveux paroissoient un peu trop dorez, et parce que c’est une chose à laquelle il se faut bien prendre garde, de ne donner point une mauvaise impression aux femmes la premiere fois qu’elles nous voyent, et que je sçay qu’encores que ce soit sans raison, elles craignent le poil de la couleur du mien, je me chargeay la teste de tant de poudre de Cypre, que de loing elle sembloit mieux la teste d’un meunier que celle d’Hylas, et Periandre m’y surprenant demeura long-temps à me considerer en ce travail avant que je l’apperceusse. En fin je levay de fortune la teste, et haussant les yeux, je vis qu’il en sousrioit : Periandre, luy dis-je, vous n’estes pas bon amy puis qu’au lieu de m’aider et d’avoir pitié de mon mal vous vous mocquez de ce que je vous dis. – Tant s’en faut que je m’en mocque, dict-il, qu’au contraire je l’admire, et ne puis penser que ce mal duquel vous vous plaignez soit veritable, si ce n’est que Amour, se soit voulu venger de vous, vous faisant espreuver en vous-mesme ce que vous n’avez peu croire en autruy. – Et de quoy, dis-je, ay-je esté tant incrédule ? – Qu’il se puisse treuver, dit-il, une affection si grande qu’elle puisse effacer tous les autres soings, sinon ceux, qui la touchent ou qui despendent d’elle. – Vous avez raison, luy dis-je, mais si m’avez-vous tousjours veu desireux de plaire à celles que j’ay aymées ; et parce que, quand je mettrais ensemble toutes les amours que j’ay eu pour celles que j’ay jusques icy affectionnées, elles ne sçauroient esgaler la seule affection que je porte à celle-cy seule, vous ne devez trouver estrange que j’employe aussi plus de peine et plus de soing que pour toutes les autres, sçachant assez que les premieres impressions qu’elles reçoivent sont malaisément effacées.

Et d’autant qu’en luy tenant ce discours, je ne laissois de m’habiller et agencer le plus soigneusement qu’il m’estoit possible : Encore, me dit-il, faut-il mettre une fin à cette curiosité, autrement nous y arriverons quand elles seront parties. Et lors, me prenant par la main, il me detacha presque par force de mon miroir, et me contraignit de le suivre au Palais, où estoit logée cette belle estrangere, et où nous n’eusmes guere attendu, que nous les vismes sortir, se tenans par les mains deux à deux, pour s’en aller au Temple.

J’estois si attentif à les voir passer devant nous, et à bien remarquer celle qui m’avoit blessé, que Periandre, pour se mocquer de moy, me vint dire à l’oreille : Prenez garde que celle que vous aimez si fort ne passe sans que vous la recognoissiez. – Si mes yeux, luy respondis-je, avoient fait cette faute, je les arracherois du lieu où ils sont, pour n’estre plus trompé de cette sorte.

– Je ne le dis pas sans raison, repliqua-t’il en sousriant, car je suis le plus trompé homme du monde si elle n’est desja passée. – Est-il possible ? repris-je incontinent, et ne vous mocquez-vous point de moy ?

Et à ce mot, sans attendre sa response, je m’avançay devant toutes, afin de les revoir repasser une autre fois, mais je cogneus bien qu’il ne l’avoit dict que pour me mettre en peine, parce que peu apres je vis venir celle que j’attendois, la derniere de toutes, accompagnée de tant de beautez, qu’elle attiroit les yeux de chacun sur elle. Cette seconde veue me ravit de telle sorte, que je ne sçay ce que je devins ; seulement, je me ressouviens que quand elle passa au devant de moy, je ne me peus empescher de dire avec un grand souspir : Voilà la plus belle de toutes. Et de fortune il advint que de toutes ces estrangeres, il n’y avoit qu’elle seule qui entendist le langage des Gaulois, de sorte que je l’obligeay aux despens des autres, sans toutesfois aussi les desobliger, parce qu’il n’y eut qu’elle qui m’entendist, d’autant que quelque mine qu’une femme en fasse, c’est une playe presque incurable que le mespris qu’on faict de sa beauté, et au contraire, de toutes les flatteries qui plaisent le plus aux femmes, il n’y en a point qui leur soit plus agreable que celles qui touchent leur beauté parce que jamais leurs jugemens ne desmentent les paroles qui en sont dictes, pour avantageuses qu’elles soient. Le Temple estoit assez esloigné du Palais, et toutesfois je treuvay le chemin si court, que je ne pensois pas en avoir fait la moitié, lors que nous y arrivasmes ; mais ce que je treuvay de plus estrange, ce fut de voir achever si promptement le sacrifice qui y fut faict, qu’à peine pensois-je qu’il fust bien commencé, lors que j’ouys les dernieres paroles qui permettoient de s’en aller, et cela, d’autant que je recevois un contentement si extreme de voir cette belle estrangere que je n’ostay jamais les yeux de dessus elle, tant que le sacrifice dura. Et parce que ces belles dames n’estoient pas sans curiosité non plus que nous, elles ne s’amusoient pas tant à leurs devotions, qu’elles ne donnassent quelquesfois le temps à leurs yeux de faire une ronde parmy le Temple ; mais il n’arriva jamais que cette belle estrangere tournast les yeux vers moy, qu’elle ne rencontrast les miens attachez sur son visage.

Diane alors, en sousriant : Encores faut-il, dit-elle, Hylas, que je vous interrompe pour vous faire prendre garde que vous n’aviez point de raison de blasmer Vesta, et la bonne Déesse, lors que la venerable Chrisante vous deffendit, et à tout le reste des bergers, d’assister aux sacrifices qui leur sont faicts par les vestales, puis que les temples sont pour prier les dieux, et non pas pour faire l’amour à celles que l’on aime. – Encore n’est-ce pas sans raison, respondit Hylas, que je m’en suis plaint, puis qu’il me semble que les dieux ne doivent pas treuver mauvais que nous fassions en terre ce qu’ils font eux-mesmes dans les Cieux.

Et sans attendre que Diane repliquast, il reprit son discours de ceste sorte : Le sacrifice estant finy, elles s’en retournèrent au mesme ordre qu’elles estoient venues, mais de fortune, au sortir du temple, qui est relevé, comme vous sçavez, de plusieurs degrez, cette belle qui regardoit ailleurs, faillit une des dernieres marches et, à cause des souliers qu’elles portent, qui sont d’excessive hauteur, ne pouvant se retenir, elle tomba, mais toutesfois sans se faire mal. J’y accourus incontinent, comme celuy qui avoit tousjours les yeux sur elle, et la prenant par le bras, je la relevay avec tant de contentement pour moy, que je tins pour bien employée toute la peine que j’avois eue le reste du jour, luy ayant peu rendre ce petit service, qui fut la premiere cognoissance que depuis elle me confessa avoir eue de ma bonne volonté. Et cela a esté cause que depuis, en toutes mes autres affections, j’ay observé de ne laisser jamais perdre une occasion, pour petite qu’elle soit, de servir celles que j’ay aimées, ayant appris de là, qu’en imitant les bons maistres d’escrime, il vaut mieux tirer plusieurs coups, encore qu’ils ne soient pas tous mortels, que d’attendre tout un jour pour en faire un seul, parce que celuy est bien ignorant en ce mestier, qui ne sçait se deffendre d’un coup ; mais quand il tombe une gresle, et que pesle-mesle l’un n’attend pas l’autre, il est presque impossible que quelqu’un ne porte et ne fasse effect. Je dis ces choses particulierement pour Silvandre qui est bien si glorieux, qu’il ne voudroit pas faire un moindre service à sa maistresse, que de luy sauver la vie, luy semblant que les autres qui sont plus petits ne meritent d’être mis en compte.

Silvandre, pour ne l’interrompre, ne vouloit point respondre, mais voyant que chacun avoit les yeux tournez sur luy, et que Diane mesme le regardoit, comme attendant quelque chose de luy, il creut d’estre obligé de luy dire : J’avoue, Hylas, et desavoue en partie ce que tu viens de dire de mon humeur ; car tant s’en faut que je ne voulusse faire un moindre service à ma maistresse que de luy sauver la vie, qu’au contraire je prie Tautates que l’occasion ne s’en presente point ; afin qu’elle ne soit jamais touchée, ny mon cœur aussi, d’une si grande et si fascheuse apprehension. Mais j’avoue bien que ces petits services, qui mesme ne meritent point d’avoir tel nom, mais seulement d’estre appellez des soings, qu’autrement n’estans point faicts s’appelleroient nonchalances, ne sont pas dignes d’estre mis au compte que tu fais, puis que les plus grands doivent estre effacez de la memoire de celuy qui les a rendus. Et croy moy, Hylas, qu’à quelque compte que l’amant vienne de ses services avec celle qu’il ayme, c’est un signe tres asseuré qu’il se lasse de la servir, et qu’il luy tarde de n’avoir achevé le prix faict qu’il a commencé. – Et quoy donc, reprit Hylas, en branlant la teste, on doit perdre la memoire d’un long service ? et pourquoy faut-il donc les rendre ? puis que les choses passées, et desquelles on ne se ressouvient point, il vaudroit autant qu’elles n’eussent point esté. Sois certain, Silvandre mon amy, que tu trouveras force femmes qui s’accorderont à cette ordonnance, parce que l’ingratitude qui leur est naturelle, est pour les bienfaicts receus, la mere de l’oubly. Mais ayant tousjours creu que c’estoit vivre en personne de peu de jugement, que de vivre sans conte, je remarque de telle sorte les services que je leur rends, que, si elles font semblant de ne s’en souvenir point, ou de n’y prendre pas garde, je les leur dis et redis si souvent, qu’elles sont bien sourdes, si enfin elles ne les entendent. Aussi, pour dire la vérité, je pense que si tes services meritoient autant que les miens, tu ne les donnerois pas à si bon marché, ou pour mieux dire, tu ne les voudrois pas perdre si inutilement, car quant à moy, je tiens que les moindres que je rends méritent une très-grande recompense. – Si je ne sçavois, respondit Silvandre en sousriant, que tu es de l’isle de Camargue, je penserois, te voyant faire si grand cas de si peu de chose, que tu fusses né dans une certaine contrée des Gaules, où les habitans ont trois conditions qui ne semblent pas estre fort esloignées de ton humeur. – Et quelles sont-elles ? adjousta Hylas. – Je ne les voulois pas dire, reprit Silvandre, mais puis que tu me presses, il faut que tu les sçaches : la premiere, c’est qu’ils sont riches de peu de bien, l’autre, docteurs de peu de sçavoir, et la derniere, glorieux de peu d’honneur.

Hylas voulut respondre à moitié en colère, mais l’esclat de rire que fit toute la troupe au commencement l’en empescha. Et apres, quand il voulut reprendre la parole, Silvandre le devança, et luy dit en sousriant : Il suffit Hylas, que je te declare n’avoir point dit ces paroles pour la province des Romains où tu es né ; mais si tu te penses estre obligé à quelque ressentiment, je te permets de bon cœur d’en dire autant ou plus du lieu de ma naissance quand il te plaira. – Ne doute point, reprit incontinent Hylas, que si le lieu duquel tu parles ne m’estoit autant incogneu qu’à toy-mesme, je ne demeurerois pas muet à cette reproche, et avec plus de verité que tu n’as fait ; et toutesfois, sans sçavoir quelle est cette contrée malheureuse, on peut aisément juger qu’elle ne doit guere rapporter que des ronces et des chardons, puis qu’elle a produit un esprit si espineux et si mordant que le tien.

A quoy Silvandre n’ayant voulu respondre pour ne le distraire point davantage de la continuation de son discours, apres s’estre teu quelque temps, il reprit ainsi la parole : La coustume de l’ancienne ville de Lyon, qui est de caresser et d’honorer grandement les estrangers, estans tres-religieux en l’observation des loix de l’hospitalité, fut cause qu’Amasonte, tante de Periandre, quelques jours apres l’arrivée de ces belles estrangeres, s’enquist de ceux qui les avoient en garde, s’il estoit permis de les visiter ; et ayant appris que le roy l’auroit tres-agréable, elle ne manqua point de s’y en aller pour leur offrir toute sorte d’assistance et de service. Elle avoit une jeune fille nommée Orsinde, qui n’estoit point desagreable. Cette fille, dés la premiere fois, demeura si satisfaite de ces dames, et Amasonte aussi, que depuis elles y retournerent fort souvent. Et de fortune la plus estroitte amitié qu’elles contracterent fut avec cette belle qui m’avoit sceu si bien surprendre, et cela, comme je croy, outre les autres perfections qui l’avantageoient par dessus toutes ses compagnes fut à cause qu’elle parloit le langage des Gaulois, aussi bien que si elle eust esté eslevée en ces contrées.

Periandre m’ayant adverty de ces particularitez, je luy dis qu’il faloit en toute sorte faire que cette bonne tante nous y donnast l’entrée, sans que mesme elle sceust nostre dessein. Et nous estans séparez en cette resolution, ce mesme jour Periandre disnant avec sa tante, feignit d’estre grandement curieux de scavoir des nouvelles de ces estrangeres et s’enqueroit fort particulierement quel estoit leur façon de vivre, quelle leur civilité et leur courtoisie. A quoy Amasonte et Orsinde ayant respondu avec beaucoup de paroles avantageuses, et toutesfois véritables, il feignit un extreme desir de les voir et de parler à elles. – Si vous voulez, respondit Orsinde, vous en venir avec ma mere, vous pourrez satisfaire aisément à vostre curiosité. – II est vray, reprit Amasonte, si toutesfois il est permis aux hommes de les visiter, et c’est de quoy je ne me suis point encore enquise, mais je vous promets que demain, je les iray voir, et je sçauray d’elles et de ceux qui les gardent s’il y a des hommes qui y soient encores allez, et si cela est, l’entrée ne vous en sera pas plus deffendue qu’à eux. Et de faict, la bonne tante n’oublia nullement sa promesse, car le lendemain elle sceut que chacun les pouvoit visiter, d’autant que le roy ne craignoit point que personne les peust enlever, les ayant si fort esloignées du lieu de leur naissance. Cette nouvelle, lors que Periandre me la dit, ne me fut point desagreable, comme vous pouvez penser, et moins encore lors que je sceus que le lendemain apres disner elles avoient resolu de l’y conduire. Tout ce jour là fut si long à mon impatience, que plus de cent fois je demanday quelle heure il estoit, me semblant que le soleil alloit beaucoup plus lentement que de coustume. Je n’eus pas moins d’inquietude toute la nuict, ny le matin plus de patience, jusques à ce que je vis approcher l’heure que Periandre devoit aller au palais royal. Là, de fortune, je mesuray de telle sorte le temps que, quand ils approcherent de la porte, j’y arrivois d’un autre costé, et feignant que ce fust par rencontre, je demanday à Periandre où il alloit. Il me respondit froidement qu’il se laissoit conduire à sa mere (c’est ainsi qu’il nommoit Amasonte). Elle, prenant alors la parole, me dit que, si j’estois bon amy, je ne laisserais pas aller Periandre seul en ceste occasion. – Je ne m’enquiers, luy respondis-je, où ce peut estre, puis que vous le commandez, et que c’est pour le service de mon amy. Et disant ces paroles, je pris Orsinde soubs les bras. Periandre se pouvoit à peine empescher de rire, voyant combien je me monstrois ignorant de ce voyage, et la promptitude avec laquelle j’avois pris ceste occasion.

Nous entrasmes donc de ceste sorte où estaient ces estrangeres, et d’abord je vis venir la belle que j’adorois, les bras ouverts, avec un visage si riant et une si grande demonstration de bonne volonté, que je devins envieux d’Orsinde à qui ces caresses s’adressoient. Apres les premieres salutations, Amasonte qui desiroit que je receusse un bon visage de ceste belle estrangere à son occasion ; luy fit entendre qui nous estions, et l’estroitte amitié de Periandre et de moy, et de plus le desir que nous avions tous deux de luy faire service. Cela fut cause que s’adressant à nous, elle nous fit toutes les offres de courtoisie que la civilité luy pouvoit permettre, et puis, se tournant à moy, elle se ressouvint du secours que je luy avois donné, lors qu’elle estoit tombée à la sortie du temple – A ce que je vois, madame, luy dis-je, on ne doit pas plaindre les services qu’on vous faict, puis que vous avez si bonne memoire de si peu de chose. Nos dames Gauloises, au contraire, soit par gloire, ou par faute de souvenir, n’oublient pas seulement les petits, mais aussi les plus grands services que l’on puisse leur rendre. – Et comment, me dit-elle, pouvez-vous attribuer cet oubly à gloire ? – Elles ont, respondis-je, une telle opinion de leurs merites, qu’elles estiment chacun estre obligé de les servir ; et recevant tous nos services comme leur estant deus, elle les mesprisent, et les mesprisant, ne daignent pas seulement s’en souvenir. – Vous me depeignez, dit-elle en sousriant, vos dames d’une estrange humeur, mais prenez garde que ce que vous dites ne procede d’une autre occasion ; nostre sexe est tellement la butte de la medisance, que bien souvent nous sommes contraintes de faire semblant de ne voir point des choses que nous voyons, aussi bien que les hommes mesmes, et en cela nous sommes plustost à plaindre qu’à blasmer.

Periandre et Orsinde s’estoient un peu retirez à costé, et expressément nous avoient laissez ensemble, cependant qu’Amasonte entretenoit toutes ces autres estrangeres. Cela fut cause que plus hardiment je luy fis ceste response : Si ces dames que vous excusez si bien, avoient, madame, et le corps et l’esprit comme vous, encore qu’elles eussent beaucoup plus de cruauté, elles n’auroient point toutesfois besoin d’excusé, car quelque rigueur qu’elles nous peussent faire ressentir, elles ne laisseroient d’estre non seulement, servies, mais adorées de chacun. Ces paroles ne l’estonnèrent aucunement ; au contraire, avec un œil riant, elle me respondit : Et quoy, seigneur chevalier, on use de flatterie aussi bien en Gaule que parmy les Romains ? je croyois que ce ne fust que delà les Alpes que les hommes s’en sceussent aider, mais, à ce que je voy, ces Gaulois mesme, qu’on dit parler avec le cœur, en ont aussi bien appris l’usage que les autres peuples. – Madame, luy respondis-je, je ne sçay si parmy vostre nation on appelle la verité flatterie, ou si, en vostre langage, flatterie est à dire verité, tant y a que je vous jure par nostre grand Tautates, qui est bien le plus grand serment que je puisse faire, n’avoir jamais rien veu de si beau que vostre visage, ny de si parfaict que vostre bel esprit.

Or, ma maistresse, nous continuasmes de sorte ce discours, qu’avant que de nous separer, je luy fis entendre le desir que j’avois de luy rendre particulierement service. Peut-estre trouverez-vous estrange que d’abord je luy fisse ceste declaration : mais outre que mon humeur n’est pas de faire longuement l’amoureux transy, ny de permettre à mes yeux de demander ce que ma langue peut bien dire, encore ay-je tousjours creu que les dilayemens minent plustost un affaire, qu’ils ne le perfectionnent, et mesme ceux qui sont comme l’amour, où ne vaincre pas promptement, c’est estre vaincu. Mais ce qui me fit resoudre à ne laisser pas plus long-temps ceste belle estrangere en doute de mon affection, fut une double consideration que je fis en ce mesme temps. Je sçavois qu’elle estait en la puissance d’autruy, et non point, comme les filles sont ordinairement, en celles de leurs meres, ou de leurs parentes, mais prisonniere de guerre, et gardée par l’ordonnance du roy Gondebaut, aussi bien que ses compagnes. Et parce que mal-aisément pouvoit-on sçavoir quel dessein il avoit sur elle, j’eus crainte que la commodité que j’avois de parler à elle, ne me fust, peut-estre bien-tost retranchée, ou par de plus severes gardes, ou pour estre conduite en quelque autre part. Je sçavois aussi qu’elle avoit esté amenée de delà les Alpes, où les filles sont beaucoup plus hardies et resolues que ne sont pas nos Gauloises, hardies à entreprendre ce qu’elles desirent, et resolues à executer ce qu’elles ont entrepris. Je sçavois ceste humeur pour la pratique que j’avois eu en Camargue, et en la ville d’Arles, de plusieurs personnes de ces pays là, qui me fit juger que celle-cy ne dementant point le lieu de sa naissance, ne trouveroit point estrange ceste prompte et precipitée declaration.

Suivant donc l’humeur de son pays, et la mienne particuliere, je luy fis entendre l’affection que je luy portois. Et quoy que mes paroles ne fussent pas peut-estre receues d’abord, comme venant d’amour, mais de civilité, si est-ce que depuis, elles faciliterent beaucoup la recherche que je luy fis, et furent cause de luy faire plustost croire ce que je desirois de luy persuader. J’ay bien opinion que de son costé elle n’avoit aucune pensée qui tendist à ce que je desirois, et toutesfois elle ne laissoit pas d’avoir plus agreable de parler à moy qu’à Periandre, ny à tout autre qui l’allast visiter, luy semblant que ceste affection qui me lioit à elle l’obligeoit pour le moins de se fier davantage en moy. Et si je n’eus autre cognoissance de sa bonne volonté que celle-cy, je puis dire avec vérité qu’il y avoit fort peu de choses qu’elle ne me communiquast, pour particulieres et importantes qu’elles luy fussent.

Et de faict, une lune presque depuis la première fois que je l’avois veue, et que desja la familiarité estoit grande entre nous, elle m’advertit que suivant leur coustume, elle et toutes ses compagnes, sur le soir se devoient aller promener en l’isle de l’Athénée, dans un grand jardin qui est sur le confluent du Rhosne et de l’Arar, lieu fort plaisant, tant pour les diverses et longues allées, que pour les grosses touffes d’arbres qui y sont. Je n’avois garde de faillir à cette assignation, tant parce que je n’avois autre exercice, ny autre dessein que d’autant que je pensay que ce seroit luy faire une grande offence, m’en ayant adverty secrettement, si je manquois à la commodité qu’elle m’en donnoit. D’abord qu’elle me vid, feignant, à cause de ses compagnes, que ce fust par rencontre et non par dessein : Quelle fortune, Hylas, me dit-elle, vous ameine en ce lieu où mes compagnes et moy pensions passer le reste du jour sans estre veues de personne ?

Cette feinte me fut grandement agreable, car c’est un des meilleurs signes qu’on puisse avoir d’estre aimé d’une dame, quand elle tasche de couvrir aux autres la recherche qu’elle sçait bien que l’on luy faict. Pour continuer donc son artifice, je respondis assez froidement : II est impossible, madame, que la fortune ne soit bonne qui m’a conduit icy, puis que j’y fais une si heureuse rencontre, mais elle seroit encores meilleure si j’avois le moyen de vous rendre à toutes quelque agreable service. Elles qui commençoient d’entendre un peu nostre langage, me remercierent assez mal, mais toutesfois le plus courtoisement qu’elles peurent ; et sans s’arrester plus long-temps aupres de nous, parce qu’elles avoient peine de m’entendre et de me respondre, s’espandirent par les divers promenoirs, et nous laisserent seuls ainsi que nous desirions.

Je la pris donc sous les bras, et commencasmes à nous promener, mais de peur qu’elle ne trouvast estrange cette privauté, je luy dis : Encore, madame, que ce ne soit pas la coustume du lieu où vous estes née, si est-ce qu’estant en Gaule, vous ne trouverez point mauvais, si j’use de nos privileges, et si, vous prenant sous les bras, j’essaye de vous soulager d’une partie de la peine du marcher. – Hylas, me respondit-elle, la bonne volonté que vous me faites paroistre, m’oblige à plus que la familiarité de laquelle vous me parlez. Il est vray qu’en l’estat où je suis, les paroles seulement me restent pour vous donner cognoissance que je cheris vostre amitié comme je dois. Et à ce mot, avec un grand souspir, je la vis changer de visage, comme si ce souvenir luy eust donné un desplaisir extreme ; et parce que bien souvent j’avois eu volonté de sçavoir quelle occasion particuliere elle avoit d’estre si triste, ne voulant perdre inutilement la commodité qui se presentoit, apres l’avoir remerciée des courtoises paroles qu’elle m’avoit dites, je la suppliay de me faire sçavoir et quelle fortune l’avoit conduite en cette contrée, et quelle estoit l’occasion qui l’y retenoit. Et d’autant que (et note bien, Silvandre, ce que je dis) ce n’est pas un petit advantage de sçavoir et les fortunes et les humeurs de celle de qui l’on veut acquerir les bonnes graces, puis que l’on s’instruict par là de ce qui leur plaist ou qu’elles desapreuvent. – Et comment, me dit-elle, Hylas, ne sçavez-vous point que je suis prisonniere du roy Gondebaut, et quelle est l’extreme obligation que mes compagnes et moy luy avons ? Et luy ayant respondu que je n’en sçavois que le bruit commun : Vous me faites paroistre, respondit-elle, d’avoir trop de bonne volonté envers moy pour vous taire les particularitez de ce que vous desirez sçavoir. Oyez donc la plus pitoyable adventure que jamais fille de ma condition ait peut-estre passée, et seulement je vous supplie de la taire.

Histoire de Cryseide et d’Arimant.[modifier]

Il est certain que la fortune ne se plaist pas seulement à troubler les monarchies et les grands Estats, mais encore passe son temps à monstrer sa puissance sur les personnes privées, afin, comme je croy, de donner cognoissance à chacun qu’il n’y a rien sous le Ciel sur quoy son pouvoir ne s’estende, ce que verifient assez les mal-heurs que j’ay soufferts et la vie deplorable que j’ay passée jusques icy, ainsi que vous pourrez juger, puis que n’estant qu’une simple fille, il semble qu’elle se soit estudiée à me contrarier, et à ne me laisser jamais un moment de repos, depuis que j’eus le jugement de pouvoir discerner le bien du mal.

Je suis d’un pays duquel les peuples se nomment Salastes, qui est une contrée que la Doire Baltée, et les Libices confinent du costé de l’orient, le Po du midy, les Taurinois, Centurons et Cartuges, de l’occident, et les Alpes Pennines, du septentrion. Ce pays est assez cogneu des Romains à cause de l’abondance des mines d’or qui y sont, et pour lesquelles les habitans des lieux ont esté contraints de se révolter si souvent contr’eux, à cause de la Doire qu’ils separoient en plusieurs petits ruisseaux pour purger l’or, et qui apres inondoit presque tout le pays, empeschant ainsi les villageois de se pouvoir servir de la terre pour le labourage, encore que tres-propre et tres-fertile.

Je vous ay faict cette description de ma patrie, afin de vous faire entendre ce qui fut predit à mon pere, lors que je nasquis, par une fille druide qui, venant des Gaules, passoit assez secrettement par ces montagnes voisines, par le commandement, à ce qu’elle disoit, d’un Dieu dont le nom nous estoit incogneu, mais que depuis l’on m’a nommé, comme j’ay pris garde que vous jurez. – Est-ce point Tautates ? luy dis-je. – C’est celuy-là mesme, me respondit-elle, qu’elle disoit estre le grand Dieu et tous les autres dependans de luy. Or ceste femme, de fortune, arriva en la maison de mon pere en mesme temps que ma mere se delivroit de moy ; et parce que mon pere vit qu’elle me consideroit fort attentivement, il luy demanda quelle seroit ma fortune. – Telle, luy respondit-elle, que celle de la contrée où elle est née.

Cette response estoit fort obscure, mais quelques années apres elle repassa encores en ce mesme lieu, et ma mere plus curieuse, la pressant d’esclaircir ce qu’elle avoit predit de moy, elle luy dit : Cette fille aura la mesme fortune que la contrée où elle nasquit. Les Romains à cause de l’or qui s’y trouve, en ont travaillé par tant de guerres et de travaux les habitans, qu’ils l’ont presque dépeuplée, et ainsi son abondance est cause de sa pauvreté et de ses travaux, de mesme ceste fille sera travaillée de grandes fortunes pour la beauté et les merites qui sont en elle. Et à la verité il falloit que cette druide fust tres-sçavante, car depuis je ne sçay , si j’en dois accuser le subject qu’elle dit, tant y a que jamais fille ne fut plus traversée de la fortune que moy, comme vous pourrez juger par le discours que j’ay à vous faire.

Je nasquis doncques parmy les Salastes, dans une ville nommée Eporedes, assise entre deux grandes colines, où passe la riviere dite Doire Baltée. Mon pere se nommoit Leandre, et ma mère Lucie ; et quoy que ma propre louange ne soit pas bien seante en ma bouche ; si faut-il, pour vous faire entendre la suitte de ce discours, que vous sçachiez qu’en toute la contrée il n’y avoit personne qui ne cedast à mon pere, fust pour le bien, fust pour la grandeur et ancienneté de sa race, ou pour les charges qu’il y possedoit, ou pour l’authorité qu’il s’estoit acquise, tant pour sa propre consideration, que pour la faveur que luy faisoit Honorius, et depuis Valentinian, et tous ceux qui apres luy ont dominé l’Italie, qui le preferoient de façon que, si la mort ne l’eust prevenu lors que l’Empire est allé en décadence, il se fust sans doute emparé non seulement des Salastes, mais des Libices, des Centrons et des Veragrois aussi, et ceste mort fut le premier coup que, sans estre ressenty de moy, je receus de la fortune. Car n’ayant encore attaint l’age de neuf ans, je ne sçavois que c’estoit de perdre son pere, et demeurer entre les mains d’une mere plus soigneuse de soy-mesme, que de ses enfans. Je vesquis toutesfois avec assez de repos, jusques en l’age de quatorze ou quinze ans, parce, comme je croy, que la fortune ne me jugeoit pas encore capable de ressentir la pesanteur de ses coups. Et voyez comme elle les envenime finement : afin de me les rendre plus mal-aisez, elle voulut les couvrir de quelque apparence du bien, sçachant, la cruelle qu’elle est ! qu’un mal qui vient avec le visage d’un bien, se rend beaucoup plus sensible.

Dans la ville où je demeurois, il y avoit quantité de chevaliers qui de mesme y habitoient ; car la Gaule, qu’en ce pais-la on nomme Cisalpine, n’est pas comme celle-cy, où j’ay ouy dire que les chevaliers habitent par les campagnes pour vivre en plus de liberté, parce que là ils sont tous dans les villes, et par ce moyen en ont toute l’authorité. Entre les autres, il y avoit un jeune chevalier Libicien, favorisé certes de la nature en toutes les graces qu’elle peut donner, ne luy manquant ny noblesse d’ancestres, ny l’alliance des meilleures familles, ny autre bonne condition qui se puisse desirer, horsmis la richesse. Mais en cela, il avoit peu d’obligation à son pere, qui toute sa vie, avoit eu plus de soing d’acquerir de l’honneur que du bien, peu advisé, qui ne scavoit pas que cet honneur là, sans le bien, est comme l’oiseau qui a de bonnes aisles, mais qui ne peut voler pour avoir de trop pesans fardeaux attachez aux pieds !

Ce jeune homme demeuroit dans Eporedes, à cause de la haine que Rhitimer portoit à son pere. Vous avez sceu, Hylas, que Rhitimer, quoy que Goth de nation, par sa valeur et bonne conduite avoit esté faict citoyen de Rome, et puis practicien, et en fin gouverneur de la Gaule Cisalpine, ou plustost seigneur, car l’auctorité qu’il y avoit estoit si absolue que l’on pouvoit plustost l’appeller seigneur que gouverneur. Le pere d’Arymant (c’est ainsi que ce jeune homme s’appelloit) avoit tres-juste occasion de craindre son ennemy, car, encores que tres-vaillant, et tres-accomply d’ailleurs, il avoit toutesfois tousjours du naturel gothique, et cela estoit cause qu’il se tenoit en cette ville pour pouvoir tant plustost sortir de l’Italie, en cas qu’il le falust faire, ou par les Centrons, ou par les Veragrois, ou par les Helvetiens. Ce jeune chevalier duquel je vous parle, par mal-heur me vit à des nopces qui se faisoient à la maison de l’une de mes parentes : en semblables occasions, il nous est permis de nous laisser veoir, et non pas comme en ces contrées, où l’entrée des maisons est permise comme celle des temples. Je dis qu’il me vit par mal-heur, car deslors il devint amoureux de moy, et cet amour fut la source de tous ses desplaisirs et de tous les miens. Il prit occasion de me declarer son affection en un bal qui s’accoustume delà les Alpes : l’on danse plusieurs à la fois, se tenant toutesfois deux à deux, et se promenant le long de la salle, sans avoir autre soucy que de marquer seulement un peu la cadence ; l’on l’appelle le grand bal, et semble qu’il ne soit inventé que pour donner une honneste commodité aux chevaliers de parler aux dames.

Arimant me vint prendre, encores qu’il ne l’eust faict qu’à dessein de me descouvrir son affection, si demeura-t’il quelque temps sans l’oser faire ; en fin, pour ne perdre l’occasion qui difficilement en ce pays-là se peut recouvrer, il s’efforça de me dire : N’advouerez-vous pas avec moy, belle Cryseide (car il s’estoit enquis de mon nom) que les loix de cette contrée sont trop rigoureuses, pour ne dire injustes, de tenir ainsi caché ce qu’elles ont de plus beau ? – Je ne sçay, luy dis-je, sur quoy vous vous fondez. – Sur la coustume, me repondit-il, que l’on a de r’enfermer entre des murailles les belles dames, et ne les laisser voir que si peu souvent, qu’à peine peut-on dire que l’on les voye. Et pour ne prendre un exemple plus esloigné, n’est-ce pas une grande cruauté qu’il y ayt plus de six mois que je suis en cette ville, et voicy la premiere fois que j’ay eu le bon-heur de vous veoir ? – Que l’on cache les belles dames, luy dis-je, cela se faict avec beaucoup de bonnes considerations, car ce qui se voit trop souvent, en fin se mesprise. Mais que vous me mettiez en ce rang, ou que vous m’ayez trop peu veue, vous avez fort peu de raison de vous en plaindre, puis que mon visage tesmoignera assez le contraire, en despit de moy et que ma veue ne vous peut estre que fort indifférente. – C’est trop, dit-il en souspirant, que de vouloir vaincre deux fois une mesme personne : ce vous devoit estre assez que vos yeux eussent desja eu cette victoire sur moy, sans que par vostre bel esprit je fusse surmonté doublement.

Cette prompte declaration me surprit, et toutesfois je ne sçay comment elle ne m’offença point ; toutesfois, je luy respondis : Vous estes aisément vaincu, si ce que vous dites est vray, puis que vostre vainqueur a de si mauvaises armes, et que c’est sans y penser qu’il obtient ceste victoire. – Ces reproches, me dict-il, ne feront pas que pour cela je ne sois vaincu, ny que je puisse regretter ma perte.

Je ne sçavois qui estoit ce jeune chevalier, comme ne l’ayant jamais veu, toutesfois je pensay bien qu’ayant la hardiesse de s’adresser à moy, il devoit estre des principaux des Salasses ; et sa belle presence et l’affection qu’il me faisoit paroistre, me donnoient une grande curiosité de sçavoir son nom. Et faut advouer que j’eusse esté bien empeschée à luy respondre, si le bal eust duré d’advantage, mais de bonne fortune, en finissant, il me donna la commodité de sçavoir ce que je desirois. Luy qui commençoit de ressentir les premiers coups d’une jeune amour, qui sont d’ordinaire pleins d’impatience, et qui sçavoit bien que peut-estre de long temps, il ne pourrait parler à moy, si cette commodité se perdoit, tourna de tant de costez qu’il me prit encores une fois pour dancer, quoy que ce ne fust pas bien la coustume, et rendu plus hardy et meilleur mesnager du temps, d’abord que nous fusmes un peu esloignez, il me dit : L’on m’avoit tousjours bien asseuré que les belles ne veulent guere croire les choses vrayes, et soupçonnent plustost celles qui ne sont pas. – Encores, luy dis-je, que je devrois laisser aux belles à vous respondre, toutesfois n’y en ayant point icy qui vous entende, je ne laisseray de vous demander pourquoy vous les accusez de ce deffaut ? – Parce, respondit-il, que je le trouve en vous, pardonnezmoy, belle Cryseide, si je vous offence. Pourquoy ne croyez-vous quand je vous dis que je suis vostre serviteur, puis qu’il est vray ? et pourquoy soupçonnez-vous que je mente, puis que cela n’est pas ? – Arimant, luy dis-je, jamais les paroles seules ne me persuaderont ce que vous dites, puis que la raison desment vos paroles, et puis que je sçay que les hommes font profession d’en donner beaucoup pour peu d’argent. – Si cela est, me dict-il, je proteste que je ne suis pas homme. – Et qu’estes-vous donc ? repliquay-je incontinent. – Vostre serviteur, me respondit-il, et le plus fidele que vous aurez jamais.

J’advoue, Hylas, que sa bonne naissance, son gentil esprit et que c’estoit le premier qui eust commencé de faire cas de moy, m’obligea à luy respondre d’autre sorte que je n’eusse faict, si je n’eusse point eu ces considerations, et qu’elles furent cause qu’en sousriant : Nous verrons, Arimant, luy dis-je, si à la premiere fois que nous nous rencontrerons, vous serez encores de mesme opinion, et c’est en ce temps-là que je remets la response que je vous devrois faire à cette heure.

Le bal se finit en mesme temps, et l'assemblée se separa, car il estoit heure de soupper, et quelque artifice qu’il y peust mettre, je ne voulus luy donner la commodité de parler à moy, me semblant que pour la premiere fois il y avoit dequoy se contenter. Et parce que les resjouyssances de ces nopces durerent plusieurs jours, le lendemain, et tant que l’assemblée continua, il ne perdit une seule occasion de me tesmoigner la verité de ses paroles, desquelles en fin, je fus persuadée de le croire, et pour luy donner quelque satisfaction, luy permettre de croire que je l’aimois. Il est vray que j’attendis le dernier jour à luy faire cette declaration, de peur que si je l’eusse faicte plustost, il n’eust voulu pretendre à quelque plus grande faveur, et que si je l’eusse retardée d’avantage, je n’eusse plus le moyen de la luy dire, car en toute façon je ne le voulois laisser sans quelque asseurance de ma bonne volonté, presque pour arres de la sienne.

Depuis ce temps, nous demeurasmes sans nous veoir fort long-temps, sinon dans les temples et aux lieux publics, dequoy je confesse que j’avois de la peine, parce que je commençois de l’aimer, considerant mesme le soing qu’il avoit de ne perdre une seule commodité de me veoir. Et avec combien de discretion il les prenoit pour ne faire soupçonner son dessein à personne ! Il venoit fort souvent la nuict avec quantité d’instrumens faire la musique à mes fenestres, et parce qu’il avoit la voix fort bonne, je me souviens qu’il chantoit au commencement ces vers, sur la contraincte que je luy faisois de taire, et de cacher son affection :


Stances

Qu’il mourra plustost, qu’il ne dira son amour.

I

Doncques la mort sans plus descouvrira mon dueil
Et quand

d’un voile noir elle clorra mon œil,
Elle ouvrira ma bouche.
Et ne faut esperer que le mal que je sens
Descouvre par ma voix la douleur qui me touche,
Qu’en mes derniers accens.

II

[Ainsi je portray dans un mesme tombeau,]
Sans deceler mon mal, la vie et le flambeau
Qui dans mon cœur s’allume.
Mais comme se peut-il qu’un feu si violant
Ne soit veu de quelqu’un, ou qu’au moins il ne fume,
Puis qu’il me va bruslant ?

III

Il le faut toutefois, Amour le veut ainsi,
Amour qui fait dessein d’esgaler mon soucy
Aux morts plus inhumaines.
Il sçait bien, le cruel ! que c’est quelque soulas
De pouvoir librement se plaindre de ses peines !
C’est ce qu’il ne veut pas.


IV

Contentons-le mon cœur, ou bien nous esloignons
En des lieux escartez, quand nous nous en plaignons,
De peur que la parole
Dont nous pensons nos maux recevoir guerison,
Contre nostre dessein ce devoir ne viole,
Quoy qu’avecques raison.

V

Je dis avec raison, car de quels ennemis
Pressé de sa douleur, ne seroit-il permis
De plaindre sa misere ?
Amour seul le deffend, et seulement à moy :
Il te faut, me dit-il, te brusler, et te taire
Pour me monstrer ta foy.

VI

Et bien je me tairay, puis que l'Amour le veut,
Amour qui me commande, et si mon cœur ne peut
Celer du tout ma flame,
Loing bien loing de chacun je m’en iray cacher,
Et ne descouvriray les secrets de mon ame .
Qu’au plus secret rocher.

VII

Là parmy les replis des rochers caverneux,
Et les divers destours des antres espineux,
Aux lieux plus solitaires,
Avant que de mourir je diray mes douleurs,
Et supplieray ces lieux d’estre les secretaires
De mes secrets mal-heurs,


VIII

Peut-estre adviendra-t'il qu'un jour apres ma mort,
Ma cruelle y viendra, conduite par le sort,
Allegeance tardive !
Et que voyant gravez aux arbres d’alentour
Les chiffres de nos noms, elle dira pensive :
II avait de l’amour !

IX

Pour certain il aymoit, dira-t'elle en son cœur,
Et lors, amolissant ce rocher de rigueur,
Que pour cœur elle porte,
Elle regrettera la perte de mon temps.
Heureux dans le tombeau, si pleignant de la sorte,
Un souspir j’en entends !

Mes discours seroient trop longs et ennuyeux, gentil Hylas, si je voulois vous redire toutes les particularitez de ceste recherche. Contentez-vous qu’il n’y avoit sorte de me tesmoigner avec discretion le bien qu’il me vouloit, qu’il ne recherchait, ny commodité qu’il n’employast, ainsi qu’il devoit.

O Hylas ! qu’il est fin cet Amour, et qu’il a des vieilles malices, encores qu’on le despeigne un enfant ! Celuy veritablement est bien ignorant de ses effets qui s’en laisse approcher, et croit d’en pouvoir rapporter la victoire. Je sçay, et je le sçay par experience, et à mes despens, que celuy qui le voudra vaincre, le doit combattre à la façon de ces peuples que l’on dict faire tous leurs combats en fuyant ; autrement s’il vient main à main avec luy, il est impossible qu’il ne demeure vaincu ; car il a tant de ruses, et se sert de tant de sortes d’armes que, sans doute, l’une ou l’autre, s’il ne le blesse, pour le moins l’egratignera, et ses armes sont tellement empoisonnées, qu’aussi tost qu’elles attaignent jusques au sang, il n’y a plus d’esperance de salut pour celuy qui est blessé, d’autant qu’au commencement, au lieu que les autres playes ont la cuisson, celles-cy rapportent une certaine desmangeson, qui convie à se gratter, et agrandir ainsi soy-mesme son propre mal. O ! que je le recognus bien en cet accident !

Car je vous promets, Hylas, qu’au commencement je ne souffris les recherches d’Arimant que pour me sembler que de voir languir ce jeune homme devant mes yeux, c’estoit un tesmoignage de ma beauté. Depuis, le soing et les devoirs qu’il me rendit, me le firent considerer de plus prés, et lors sa bonne naissance, ses merites, sa generosité, et la discretion dont il usoit, me le firent trouver agreable, et, peu de temps apres, me donnerent de sorte dans la veue, que j’eusse esté bien marrie de le perdre. Toutes-fois Amour n’estoit pas encore possesseur de ce cœur, que bien tost apres, je fus contraincte de luy rendre, voyant que le temps ne me laissoit plus douter que veritablement il ne m’aymast.

Mais considerez, je vous supplie, combien je changeay d’humeurs soudainement, lors qu’Amour eut obtenu ceste victoire ! Tant que je ne l’aimay point, je me souciois fort peu que chacun recogneust l’affection qu’il me portoit ; au contraire, j’estois presque bien aise que l’on la sceust, me semblant que plus il avoit de passion pour moy, plus aussi recognoissoit-on ce que je vallois. Mais aussi-tost que je l’aimay, je ne scaurois vous dire combien j’estois offencée de la moindre cognoissance qu’il en donnoit, de façon que toutes les fois que je pouvois parler à luy, c’estoit ce que sur toute chose je luy recommandois ; je veux dire de se taire et d’estre secret, et c’estoit aussi de ce qu’il se plaignoit en ces vers qu’il chanta à ceste fois, sous ma fenestre.

Nos affaires estans en cest estat, et nos bonnes volontez s’augmentant de jour à autre, nous ne cherchions que les occasions de nous les tesmoigner d’avantage ; mais les contraintes avec lesquelles les filles sont de-là les monts tenues comme prisonnieres, nous donnoient tant d’empeschemens, qu’il nous estoit impossible de nous voir que par hazard, ny de nous parler qu’en presence d’un chascun, et encores fort peu souvent. Cela fut cause qu’il jugea qu’une femme assez vieille et qui gaignoit sa vie à porter par les maisons de la toille, et des passemens, pourrait me donner secrettement de ses lettres, et que par ce moyen nous pourrions, pour le moins, parler par l’escriture, si ce n’estoit de vive voix. Il la gaigna aisément par des promesses et par des presens, et elle qui, je m’asseure, ne faisoit pas là son apprentissage, feignant de me prendre la mesure d’une fraize, et pour cet effect m’ayant reculée vers une fenestre, me voulut mettre une lettre en la main sans me dire autre chose sinon : Arimant. J’entendis bien que c’estoit une lettre qui venoit de sa part, mais ne me voulant obliger à la discretion ny à la fidelité de ceste vieille, que je ne cognoissois point, sçachant assez que ces femmes bien souvent s’estant insinuées dans les secrets de celles qui peu sagement s’y fient, veulent apres user de tyrannie sur elles, ou vendre si cherement leur silence, et leur discretion, qu’il est impossible de les contenter, je ne la voulus point recevoir ; au contraire, je la refusay avec de si rudes paroles, mais basses toutesfois, que la pauvre femme la rapporta toute honteuse à celuy qui la luy avoit remise, le suppliant de ne luy plus donner de semblables commissions.

Luy qui s’estoit imaginé que je l’aurois tres-agreable, et que pour responce il auroit de mes lettres, et des asseurances de ma bonne volonté, voyant au contraire ce refus, et oyant les aigres paroles desquelles j’avois usé, il demeura le plus estonné du monde, et ne sçachant à qui s’en plaindre, le soir mesme s’en vint à nostre rue avec plusieurs instrumens de musique, et apres avoir sonné quelque temps, et qu’il jugea que j’estois à la fenestre, il s’approcha tout seul, et chanta ces vers :


Sonnet

Il se plaint qu’elle refuse ses lettres.


Elle dit quelle m’ayme, et veut par ses discours
Me faire croire enfin ses sermens veritables.
Mais que luy sert cela, si j’apprens tous les jours
Par de certains effects, que ce ne sont que fables ?

O parjures beautez, que vous estes coulpables !
Craignez-vous point les dieux ? pensez-vous qu’ils soyent sourds ?
Ou que vous ne soyez justement punissables
De jurer en dessein de faire le rebours ?

Elle dit qu’elle m’ayme, et toutesfois cruelle,
Ne veut lire les maux que je souffre pour elle,
Refuse les escrits qu’Amour luy faict offrir.

N’est-ce pas, en effect, se mocquer de ma flame ?
Et puis-je croire Amour estre dedans une ame,
Dont les yeux seulement ne le peuvent souffrir ?

J’entendis bien aysément le subject de sa plainte, et parce que le refus que j’avois fait n’estoit pas procedé de faute d’affection, mais d’un peu de prudence, je pensay que j’estois obligée de l’en advertir, et cela d’autant qu’il sembloit qu’il n’attendist ce contentement de moy, faisant continuer la musique, comme s’il m’en eust voulu donner le loisir. Je pris donc la plume sans beaucoup considerer ce que je faisois, et le plus hastivement que je peus, je luy escrivis de cette sorte.

Lettre de Cryseide à Arimant.[modifier]

Ma plainte serait bien plus juste, si l’amitié que je vous porte me permettait de me pouvoir plaindre de vous, et si la vostre luy estait esgale, elle ne souffrirait non plus, que vous peussiez vous douloir du refus que j’ay faict, ny que vous le prinsiez pour un tesmoignage de peu d’amitié, puis qu’il n’est procedé que du dessein que j’ay eu d’estre meilleure mesnagere de mon honneur et de vostre repos qu’en cette action vous ne l’avez esté. Ce que je m’accuse toutes fois de defaut, mais plustost d’excez d’affection, qui ne vous a laissé considerer en quel danger vous me mettiez, et en quelle obligation vous vous restraigniez envers une personne qui m’est incogneue, et qui ne vous est asseurée, qu’autant que les presens auront de force. Soyez une autre fois, non pas avec moins d’amour, mais avec plus de prudence, et vous contentez que je sçay que vous m’aymez.

Or il faut que vous sçachiez, Hylas, que quelque temps auparavant, considerant en moy-mesme, qu’il est impossible de continuer longuement une amitié secrette s’il n’y a un tiers advisé, qui y tienne la main, parce que, comme je vous ay dict, delà les Alpes, les difficultez sont si grandes, que l’on ne s’en sçauroit demesler tout seul, outre que la passion qui clost les yeux empesche chacun de voir bien clair en ce qui le touche.

Je pensay qu’il falloit de nécessité me confier en quelque personne qui me peust, et soulager et conseiller, et apres que j’eus jetté les yeux sur tous ceux de nostre maison, je ne trouvay personne plus propre qu’une fille de ma nourrice, qui pour avoir esté de tout temps eslevée aupres de moy, me portoit une si grande affection qu’elle ne se pouvoit saouler de me servir. Cette fille estoit de mon aage, et toute telle qu’il me la falloit, car elle estoit hardie plus que je ne suis, et si resolue que bien souvent je la vis rire des craintes et des frayeurs que je prenois, lors qu’Arimant faisoit trop paroistre son affection. Au reste elle avoit de l’esprit et de certaines petites inventions toutes propres pour l’affaire que j’en avois. Quant à sa fidelité, et à sa discretion elles estoient si grandes, que je pouvois estre aussi asseurée d’elle que de moy-mesme ; de plus elle gouvernoit sa mere, qui estoit celle qui m’avoit en garde et qui couchoit d’ordinaire dans ma chambre.

Ce fut donc celle-cy que j’esleus pour m’assister, et luy en ayant fait entendre ce qu’au commencement je jugeay luy en devoir dire, je la trouvay si disposée à tout ce que j’eusse sceu desirer, que je luy declaray en fin tout à faict le dessein que je faisois de n'aymer jamais autre qu’Arimant. Or à ce soir sa mère dormoit, de sorte que je pus aysément, apres avoir escrit, et serré la lettre avec un peu de soye, m’approcher de la fenestre sans estre veue, parce qu’en ces pays de delà, on use aux fenestres de certains petits treillis de roseaux, pour voir dans la rue sans estre veu, et fus bien assez avisée pour faire cacher la bougie avant que d’ouvrir les vanteaux des fenestres, de peur que ceux qui estoient en bas ne vissent la lumiere, et puis, m’avançant un peu sur la muraille, je fis tout ce que je pus pour remarquer Arimant.

Il ne me fut guere malaisé, parce que c’est la coustume, pour le moins, des plus advisez, quand on faict ces musiques de nuict, de venir dans la rue de celle pour qui l’on la faict, mais de faire arrester toute la troupe ou plus haut ou plus bas, pour ne donner cognoissance de celle à qui elle s’adresse ; et celuy qui en est l’autheur, s’avance au droit de la fenestre, pour essayer de la voir, ou de parler à elle, ou d’en recevoir quelque faveur. Suivant cette coustume, Arimant estoit sous la mienne, et je le recogneus au mouchoir qu’il avoit en la main, qui estoit le signal que nous avions pris ensemble. L’ayant donc bien recogneu, j’entr’ouvre le treillis de roseaux, et fais expressement un peu de bruit pour luy faire hausser la teste ; et soudain que je vis qu’il me regardoit, je laissay tomber la lettre si justement, qu’elle luy donna sur le visage. Et soudain, me retirant toute tremblante, je me rejettay dans le lict sans m’en oser plus lever, quoy que la musique durast encore plus d’une demie heure, comme si c’eust esté pour remerciment de la faveur que je luy avois faite. Et n’eust esté que Clarine (c’est ainsi que s’appelloit cette jeune fille) se ressouvint de fermer les fenestres, sans doute ma nourrice les eust trouvées ouvertes le matin, et s’en fust peut-estre faschée. Quant à Arimant, il s’en alla tout incontinent au logis, impatient de voir cette lettre et commanda à ceux qui faisoient la musique de continuer encore quelque temps.

Or Clarine, considérant le hazard où je m’estois mise en jettant cette lettre de cette sorte, chercha une invention d’escrire avec moins de peril qui fut telle : Le soir avant que je luy voulusse faire avoir de mes nouvelles, je mettois un mouchoir à la fenestre comme si c’eust esté pour le seicher, et par là nous entendions que le lendemain, à l’heure que les autres vont au temple, il falloit y aller aussi ; et l’endroit où nous voyions la plus grande foule, c’estoit celuy où nous allions, afin qu’on s’en doutast le moins. Que si je pouvois laisser cheoir dans son chapeau, cependant que le sacrifice se faisoit, un petit livre, duquel je faisois semblant de me servir en mes devotions, sans que personne s’en prist garde, je le faisois, autrement, quand je m’en allois, je faignois de le laisser par mesgarde au lieu où j’avois esté à genoux, ou de le laisser cheoir, en quelque sorte qu’il le vist. Luy qui avoit tousjours l’œil sur moy, et qui, en ce temps-là, s’en tenoit le plus prez qu’il pouvoit, le relevoit incontinent ; et si personne ne le voyoit, il le gardoit, mais si quelqu’un s’en appercevoit, il m’en tendoit un autre qui ressembloit au mien et qu’il avoit faict faire exprez. Or dans ces livres, nous escrivions tout ce que nous voulions, mais avec un artifice qu’il estoit bien mal-aisé de descouvrir : nous effacions par ordre les lettres desquelles nous voulions nous servir, et quand nous les voulions lire, nous escrivions ensemble toutes celles qui estoient effacées selon leur ordre, et les rejoignant diligemment ensemble, nous trouvions les paroles, et tout ce que nous nous voulions escrire. Ma mere et ma nourrice eurent plusieurs fois ce livre entre les mains, mais jamais elles ne se prindrent garde de cette finesse, qui n’estoit fascheuse, sinon en ce qu’il falloit que les lettres fussent courtes.

Depuis ce temps nous nous escrivismes bien souvent, et ne passa guere jour que nous n’eussions des nouvelles l’un de l’autre, qui nous fut un grand soulagement en la contrainte où nous vivions. Mais d’autant que l’amour, ressemblant en cela au feu, quand on luy met du bois dessus, plus on luy faict de faveur, et plus il se va augmentant, il advint que celles que je faisois à Arimant le convierent d’en desirer de plus grandes encores, et ne se pas contenter de ce que je pouvois faire sans reproche. Et ainsi, par mille et mille importunes supplications, il me pressa tant de luy permettre de me voir dans ma chambre, qu’enfin je le luy accorday, pourveu que l’on en peust trouver les moyens, et qu’il me promist de ne vouloir de moy que ce qui me plairoit de luy permettre.

Depuis que cette permission luy fut donné, il ne tarda guere à faciliter toutes les difficultez. La premiere estoit de pouvoir entrer, mais à celle-là, il remedia aisément, parce qu’avec une eschelle de soye qu’il donna à Clarine, il pouvoit facilement monter par la fenestre de ma chambre, où il n’y avoit point d’empeschement que le treillis de roseaux qui se levoit et baissoit sans beaucoup de peine. Mais ma nourrice qui estoit dans un lict assez près du mien, et qui n’estoit point de nostre intelligence, nous estoit bien une plus grande difficulté, et toutesfois il ne demeura guere sans y trouver remède. Il y avoit dans Eporedes un tres-sçavant médecin empirique, et qui se servoit de receptes toutes particulieres à luy. Cet homme, pour quelque grande obligation qu’il avoit à Arimant, desiroit infiniment de le pouvoir servir. Amour conseilla ce jeune homme de s’adresser à luy, et de luy demander quelque moyen d’endormir une personne. Luy qui faisoit particulierement profession de semblables secrets, luy donna d’un unguent qui, estant mis soubs le nez de celuy qui commence de dormir, l’assoupit de sorte qu’il est impossible, quelque bruit que l’on fasse, qu’il se puisse esveiller, tant qu’il a ceste odeur soubs le nez. Avant que de s’en servir en ceste occasion, il l’essaya en un de ses domestiques, qui s’endormit de façon que, quoy qu’il luy criast aux oreilles, et qu’il le fist porter d’un lieu à l’autre, il ne se peut jamais esveiller, qu’en ostant la boeste de dessoubs son nez, et luy jettant un peu d’eau freche sur le visage.

Toutes choses estans donc preparées, il ne falloit plus que les exécuter. J’avoue qu’alors le cœur commença de me faillir, et que, considerant en quel hazard je me mettois, j’avois presque envie de m’en desdire, sans Clarine qui, plus résolue que je n’estois, me dit qu’il n’en falloit pas estre venue si avant pour ne vouloir passer plus outre. Que si d’abord j’eusse tout à faict osté cette esperance à ce chevalier, il ne s’en fust pas tant offensé, mais que maintenant ce seroit luy faire un tres-sensible outrage, et me sceut tellement representer l’obligation en laquelle je m’estois mise, et la facilité qu’il y avoit d’achever ce que j’avois promis qu’enfin je me résolus de le faire.

L’heure estant venue de se retirer, nous nous mettons toutes dans le lict, et la bonne nourrice qui ne pensoit point à nostre dessein s’endormit de fortune ce soir plustost que de coustume. Soudain que Clarine l’ouyt souffler en façon de personne qui dort, elle mit la main à la boeste qu’elle avoit cachée soubs le chevet du lict, et la luy mettant soubs le nez, feignit de l’appeller pour quelque frayeur qu’elle disoit avoir eue, mais la bonne vieille estoit tellement assoupie que, si la maison fust tombée, elle ne l’eust pas ouye. Clarine, toute contente de ce bon commencement, se leva d’aupres de sa mere, et luy appuyant la boeste ouverte contre le nez, me vint ayder à sortir du lict, et me donna seulement une robe de nuict qu’elle m’ageança ainsi qu’elle voulut, car je vous jure, Hylas, que j’estois tellement hors de moy, que je ne sçavois ce que je faisois.

Nous avions tousjours de la lumiere dans la chambre pour tout ce qui pouvoit arriver, cela fut cause que cette folastre de Clarine, m’apportant le miroir, me contraignit de r’accommoder mon poil, et un colet de nuict qu’elle me mit dessus les espaules, me disant que les bons soldats, quand ils vouloient aller au combat, preparoient leurs armes afin de gaigner la victoire. – Vous estes une folle, Clarine, luy dis-je, si cette victoire n’estoit desja gaignée, nous ne serions pas en la peine, où nous sommes. – Mais, me dit-elle, prenez garde que la victoire ne soit des deux costez. – J’ay plus de peur, luy dis-je, que la perte ne soit double que la victoire. – Ne parlons point de cela, me repliqua-t’elle, le Ciel vous aime trop pour vous traicter si rudement. Mais disons un peu, puis que vous avez eu la victoire, quelle rançon voulez-vous, que vostre vaincu vous paye ? – Le cœur, luy dis-je. – Mais, s’il vous donne le cœur, respondit-elle, il ne luy en restera point, et avec quoy voulez-vous que par apres il vous ayme ?

– Je luy donneray le mien, luy dis-je, au lieu de celuy que j’auray eu de luy. – Je vous asseure, reprit-elle en sousriant, que si cela est, ce sera bien le chevalier le moins hardy qui fut jamais, ou pour le moins le cœur que vous luy avez donné en eschange.

– Vous estes une causeuse, luy dis-je, vous m’entretenez de vos folies, et cependant le temps se perd, et celuy qui attend, le trouve bien long, je m’en asseure.

A ce mot, après avoir caché la lumiere, nous allasmes ouvrir la fenestre, où je ne fus pas plustost, que je vis Arimant appuyé contre le coin d’une rue qui respondoit à l’un des costez de nostre logis. Il avoit tellement l’œil sur la fenestre, qu’il nous fut impossible de l’ouvrir sans qu’il s’en apperceust, et qu’au mesme temps, il ne se vinst mettre au dessous, attendant que l’on luy jettast en bas l’eschelle. Je tremblois de sorte, et de contentement et de crainte, que je fus contraincte de m’assoir sur mon lict, et laisser toute la peine à Clarine qui, plus asseurée que je n’eusse jamais creu, apres avoir bien attaché les crochets contre les accoudoirs de la fenestre, jetta l’eschelle en bas, par laquelle Arimant fut si diligent à monter, que je le vis plustost dans la chambre, que je n’avois opinion qu’il eust mis le pied sur le premier eschelon.

Aussi-tost qu’il fut entré, il se vint jetter à genoux devant moy, qu’il trouva si interdite, que je ne sçavois pas seulement luy dire qu’il s’assist. Clarine, avant que de venir vers nous, retira l’eschelle, et referma la fenestre, et puis vint voir ce que nous faisions, mais, trouvant le chevalier encores à genoux, sans que je luy disse un seul mot, ny luy à moy, mais moy, pour l’estonnement de voir un homme dans ma chambre à ces heures, et luy, d’extreme contentement d’avoir cette asseurance de mon amitié, outre qu’il ne pouvoit parler parce qu’il m’avoit pris une main, que sans cesse il baisoit, elle me dit : Il me semble, ma maistresse (c’est ainsi qu’elle me nommoit), que vous usez de peu de civilité envers ce chevalier, le laissant si long-temps en l’estat où je le vois, et si mal à son ayse. – Je vous supplie, reprit incontinent le chevalier, ne m’enviez point le lieu où je suis, puis que je l’ay tant et si ardamment desiré, et que c’est le plus heureux et agreable que je puisse avoir. Alors revenant en moy-mesme : J’avoue, luy dis-je, que Clarine a raison, et que si vous n’excusez ma faute par l’estonnement où je suis, vous aurez occasion de me blasmer de peu de discretion.

Et à ce mot, je me levay, et le prenant par un bras, et Clarine par l’autre, nous le fismes asseoir, presque par force, dans une chaire qui estoit au chevet de mon lict. Et lors, Clarine, prenant la main d’Arimant : Vous jurez, luy dict-elle, chevalier, et promettez sur le nom que vous portez, de ne point contrevenir aux conditions avec lesquelles nous vous avons receu céans, Arimant alors : Je jure et promets, respondit-il, non seulement de ne point manquer par effect à ce que vous dites, mais non pas mesme par la pensée, et si j’y contreviens, j’appelle les dieux Penates qui sont icy et qui nous escoutent, afin qu’ils punissent la foy que j’auray parjurée, plus cruellement que celle de Laomedon. Et disant cela, il se leve, s’approche du foyer, prend un peu de cendre, et la jettant sur sa teste : Je mets, continua-t’il, cette cendre sur mon chef, pour signe que, comme je mets ceste cendre sur moy, je me soubsmets de mesme à vous, dieux domestiques, pour estre puny, si je me rends parjure d’effect ny de pensée. – Il ne falloit point, luy dis-je, Arimant, que vostre parole fust confirmée, ny par ce serment, ny par cette imprecation ; une personne telle que vous estes, ne dit jamais rien qu’il ne vueille observer, et quant à moy, j’en suis si fort asseurée que je ne le suis point plus de moy que de vous.

Et retournant nous asseoir comme nous estions et Clarine demeurant aupres de sa mere pour garder qu’en se tournant ou par quelque autre accident, la boeste ne tombast, Arimant, prenant la parole, me dit ainsi : C’est la coustume des dieux et des déesses, belle Cryseide, de faire tousjours les graces plus grandes que les merites de celuy qui les reçoit, afin qu’en cela on recognoisse et leur puissance et leur bonté. Vous aussi, madame, imitant ceux que vous ressemblez et en beauté et en vertu, vous avez voulu m’en faire une aujourd’huy, qui n’outrepasse pas seulement ce que je puis valoir, mais toutes les esperances que j’eusse jamais peu concevoir. Puis qu’il est ainsi, et que je le recognois, qu’est-ce qu’il faut que je fasse, non pour m’acquitter, car je n’y veux point pretendre, sçachant qu’il est impossible, mais seulement pour eviter le tiltre d’ingrat et de mescognoissant ? J’avoue que plus j’y pense, plus je demeure confus et honteux que ma fortune m’ait donné tant de moyens de recevoir les bienfaits, et si peu d’entendement pour sçavoir rendre les recognoissances que j’en dois. En fin apres les avoir long-temps recherchées en moy-mesme, je ne trouve autre voye pour sortir de ce labyrinthe, que d’en remettre le choix à vostre volonté, afin que, tout ainsi qu’à ma supplication vous m’avez voulu faire cette grace, de mesme, par vostre commandement, je fasse ce que je dois pour la recognoistre.

Ayant dit ces paroles, il se teut pour attendre ma responce qui fut telle : Arimant, luy dis-je, que vous recognoissiez ce que je fais en cette occasion pour vous estre quelque chose de grand et d’extraordinaire, ce m’est une si grande satisfaction, que je ne la vous puis assez representer, et je me tiens tellement satisfaite de cette cognoissance que vous en avez, que je ne vous en demande point une plus grande. Mais je ne puis souffrir que vous vous estimiez si peu que vous croyez ne meriter cette faveur, car vous n’offencez pas seulement en cela la verité, mais le jugement aussi que j’ay faict de vous, lors que je vous ay jugé digne de mon amitié. Ne croyez point, Arimant, que j’aye faict quelque chose à la volée ou sans une meure deliberation. Quand j’ay commencé de recevoir vostre bonne volonté, j’avoue que ç’a esté sans dessein et seulement parce que vostre recherche m’y convioit, mais quand je vous ay donné la mienne, croyez aussi, si vous ne voulez avoir mauvaise opinion de moy, que ce n’a point esté sans avoir longuement debatu en moy-mesme si je le devois faire, et si je ne serois point blasmée d’une telle élection. J’ay considéré vostre maison, parce que je n’eusse voulu offencer mes ancestres, et j’ay trouvé que les vostres avoient toutes les qualitez qui me pouvoient contenter. J’ay regardé vostre personne, et je n’ay rien veu qui ne m’ait esté agreable, soit en l’esprit soit au corps. J’ay recherché vostre vie, et je n’y ay rien remarqué qui ne fust et honorable et estimable, l’honneur et la vertu l’ayant accompagnée tousjours, en toutes vos actions. Bref, j’ay tourné les yeux sur la verité de vostre affection et il m’a semblé que veritablement vous m’aymez. Et trouvez-vous, Arimant, que celuy qui a ces conditions, ne merite de recevoir quelque faveur de la personne qu’il ayme ? – Madame, me respondit-il, en me baisant la main, cette grace que vous me faictes, est encore, s’il se peut, plus grande que la premiere, et je voy bien que vous voulez me laisser du tout sans espoir de me pouvoir acquitter de tant d’obligations. Les avantageuses louanges que vous me donnez, seront receues de moy, non pas pour estre si vain, que je pense qu’elles me soient deues, mais parce que je desire de tout mon cœur que vous les croyez estre vrayes, pour vous obliger tant plus de me continuer l’honneur de vos bonnes graces. – Arimant, repliquay-je, vous sçavez bien, et je le scay aussi, que ce que je dis de vous est veritable ; et cecy seulement vous doit estre un grand tesmoignage de vostre merite, quand vous considerez que Cryseide vous ayme, car ou vous la jugez sans esprit et sans cognoissance ; ou puis qu’elle vous ayme, il faut que vous croyez que vous estes aimable. Mais laissons ce discours et me dites, je vous supplie, s’il est vray que l’on parle de vous marier, et si cela est vray, comme l’on me l’a dit, que c’est que vous pensez de faire ?

Arimant alors rougit, et quoy que je l’eusse dit sans en rien sçavoir, si se trouva-t’il que son pere en parloit depuis quelques jours. C’est pourquoy il me respondit : II est tres-certain, madame, que l’on en parle, mais mon pere me ravira plustost la vie qu’il m’a donnée que jamais j’y consente, estant resolu de n’estre jamais qu’à la belle Cryseide, s’il luy plaist de m’en faire l’honneur. – Je ne voudrois pas, luy repliquay-je, estre cause de vostre desobeissance envers vostre pere. – Madame, dit-il, je suis plus obligé aux dieux, et c’est eux qui me commandent que je ne sois jamais qu’à vous, outre qu’il n’est plus temps de deliberer, ny de consulter d’une chose qui est desja faicte.

Et alors, se jettant à mes genoux : Je proteste à tous les dieux, et particulierement à ceux qui nous escoutent, et qui sont tesmoings icy de nos discours, que je veux mourir quand je ne seray plus vostre, et que je ne partiray jamais de vos genoux, que vous ne me fassiez l’honneur de me recevoir pour mary de la belle Cryseide. – Arimant, luy dis-je, vous m’obligez d’avoir cette volonté pour moy, et vous devez croire que jamais je ne vous eusse donné l’entrée de ce lieu si je n’eusse eu la mesme intention ; mais d’autant que nous sommes et l’un et l’autre en pouvoir d’autruy, ce n’est pas une promesse que nous puissions ny devions faire si legerement, elle merite bien que l’on y pense. – Comment, reprit-il incontinent, madame, voudriez-vous bien m’avoir faict des faveurs si signalées, pour me refuser celle que je vous demande avec tant de raison ? Resolvez-vous ou de me voir eternellement embrasser vos genoux, ou de m’accorder ma supplication.

Je sousris quand j’ouys ces dernieres paroles, car il les dit avec une certaine action qui monstroit bien qu’il estoit pressé.

Je luy dis toutesfois : Et qui sçait, Arimant, si vous ne vous en repentiriez pas bien-tost, en cas que je vous prisse au mot ? – O Dieu ! dit-il, belle Cryseide, n’offencez point si cruellement et mon affection et vostre beauté. Et afin que vous n’entriez plus en cette doute, j’appelle Hymen et la nopciere Juno, et les prens tous deux pour tesmoings, que je ne seray jamais mary que de la belle Cryseide, et qu’en tesmoignage, je sentis à ce mot, qu’il me vouloit mettre une bague au doigt, qui fut cause que l’interrompant, je retiray la main, et me voulus lever, mais il me retint par force sur le lict, en me disant : Et me voulez-vous rendre parjure, madame, en me faisant oster d’icy où j’ay protesté de demeurer eternellement, si vous n’accomplissez ma requeste ? – Vostre requeste, repris-je incontinent, est injuste, et vostre serment de nulle force, puis que le premier que vous avez faict en entrant ceans le contrarie. – Et comment cela ? me dit-il. – Vous m’avez promis, respondis-je, que vous ne rechercheriez rien de moy que ce que je voudrois. C’est pourquoy, ne voulant point encore ce que vous me demandez, vous estes obligé à ne m’en point presser davantage, et quelque serment que vous ayez peu faire depuis au contraire, ne peut point estre valable. – Il est impossible, dit-il lors, en se relevant, de resister ny à vostre beauté, ny à vostre volonté. Et je cognois que je recevrois tout à coup trop de graces, si celle-cy estoit adjoustée pour le comble de toutes les autres. – Arimant, luy dis-je alors, conservez seulement la volonté que vous avez pour moy, et à cette heure je vous promets librement que, si je puis faire consentir ceux qui peuvent disposer de moy, je vous espouseray et me donneray entierement à vous.

Seroit-il bien possible que je puisse vous representer le contentement de ce jeune homme ? Je ferois, Hylas, plus qu’il ne pût faire ; quoy qu’il s’y essayast par toutes les paroles et par tous les remerciements qu’il peust inventer. Tant y a que cela faillit d’estre cause de nostre perte, parce qu’appellant Clarine pour estre tesmoing de ce que je luy promettois, et elle s’en venant un peu inconsiderement vers nous, tira sans y penser la petite boeste qui s’estoit prise à sa manchette, et si brusquement, qu’elle tomba à bas du lict, où elle se rompit, et l’onguent qui estoit fort liquide, s’espandit sur le plancher.

C’est une chose estrange que, presque aussitost que la boeste ne fut plus sous le nez à ma nourrice, elle s’esveilla, mais avec la teste si estourdie de cette odeur, qu’elle ne sçavoit ce qu’elle faisoit et, comme je crois, ainsi qu’une personne qui est yvre. Soudain qu’Arimant ouyt donner le coup en terre, il s’en douta, et me dit : Levez-vous, madame, et vous mettez autour de la bonne vieille cependant que je descendray, car infailliblement elle est esveillée. Et à ce mot, il courut vers la fenestre, moy vers le lict, et Clarine vers l’eschelle, et afin de me mettre devant elle, je me jettay sur son lict, et commençay de l’embrasser et serrer contre mon estomach. Et faisant semblant d’avoir peur qu’elle ne mourust du mal qu’elle avoit, je luy disois qu’elle eust bon courage, et que ce ne seroit rien, et envoyay Clarine, qu’elle apportast du vinaigre ou de l’eau, pour l’a faire revenir. Et la sceus de telle façon abuser par mes discours, luy frottant tantost le pouls, et tantost le nez, que je donnay loisir à Arimant de s’en aller, et à Clarine de retirer l’eschelle et la cacher. Et incontinent courant à l’eau, elle en apporta, et lors, faisant les empeschées, nous luy en jettasmes au visage, et l’en mouillasmes de sorte qu’elle eust esté bien endormie si, à faute d’eau, elle ne se fust esveillée.

Et alors, toute estonnée, reprenant ses esprits : Et mon Dieu ! dit-elle, et de quel monde suis-je revenue ? quel est cet accident, et qui en peut estre la cause ? Ah ! mes enfans ! que je vous ay de l’obligation, et que les bons dieux m’ont bien esté favorables à ne vous laisser point endormir, quand ce mal m’a surprise, car je croy que veritablement je fusse morte sans vostre secours. – Comment ? ma mere, dit Clarine, vrayement nous avons dormy plus de deux heures, et il y en a bien une demie, que nous vous tenons entre nos bras, et que nous vous avons faict mille maux pour vous esveiller, et je croy bien que si vous n’eussiez vomy, vous estiez morte. – Et mes enfans, dit la bonne vieille, comment vous estes-vous esveillées ? – Comment ? dit Clarine, j’estois couchée aupres de vous, je vous ay senty débattre, et puis groumeller comme font ceux que l’on estrangle, je vous ay appellee deux ou trois fois en sursaut, et voyant que vous ne me respondiez point, je me suis jettée à bas du lict, j’ay esveillé Cryseide, et prenant de la bougie, nous vous sommes venus secourir. Et les dieux soient louez, continua-t’elle, en joignant les mains, que vous voilà remise. – Et j’ay vomy ? dit la vieille. – Comment, si vous avez vomy ? reprit Clarine ; ouy certes, et à la bonne heure, car sans cela, c’estoit fait de vous, estant sorty de vostre estomach je ne sçay quoy de noir et qui sent. Mais, mon Dieu dit-elle en se frottant le nez, ne le sentez-vous pas encores ?

Et cela, elle le disoit à cause de l’onguent qui estoit respandu sur le plancher, qui sentoit fort mauvais. – Si fais certes, dit ma nourrice. Mais, continua-t’elle, Clarine, prends le balay, et nettoye-le, autrement il vous pourroit faire mal. Elle qui ne desiroit que ce commandement, prend la pesle, et le plus soigneusement qui luy fust possible, le ramassa, et puis l’alla jetter par la fenestre, et avec de l’eau lava apres le plancher le mieux qu’elle peut.

Mais il faut rire de ce qui advint le lendemain. Cet onguent tomba sur quelque chose de sale qui estoit dans la rue, où un chien passant, et sentant ou l’huile ou la graisse qui estoit en cet onguent, le mangea, mais il ne l’eust pas plustost avalé qu’il tomba comme mort, ou pour le moins tellement endormy, que pour coup qu’on luy donnast, il ne se put esveiller. Clarine qui le vit de la fenestre, et qui s’en douta, luy jetta de l’eau dessus, et si à propos, qu’aussi tost qu’il en fust touché, il se releva, et commença à secouer les oreilles, et à s’estendre, comme le matin, quand il s’esveille : il faut bien que la composition et les drogues en fussent assoupissantes !

Le soir apres, Arimant ne manqua point de venir selon sa coustume avec la musique sous la fenestre, et après avoir quelque temps fait jouer, il chanta tels vers :


Sonnet


Qu’il tiendra inviolablement ce qu’il a promis.

Si je romps les sermens qui sont faits entre nous,
Que le Ciel dessus moy, comme traitre et parjure,
Où que j’aille vivant, punisse ceste injure,
Et qu’exemple à chacun je sois de son courroux.

Que s’il advient, hélas ! qu’ils soient rompus de vous,
(Dieux ! esloignez de moy si malheureux augure !)
Mais, s’il doit advenir, que dans la sepulture .
Loing des soucis humains, je reçoive ses coups.

Que si dedans les Cieux l’heureuse destinée
M’ordonne quelquefois ceste bonne journée,
Où doivent s’accomplir les sermens de tous deux,

Dieux ! abregez d’autant la longueur de ma vie,
Et ce jour m’approchez, si vous avez envie,
Entre tous les mortels, d’en voir un bien-heureux !

Cependant que nous vivions de cette sorte et que nostre affection estoit allée de telle façon augmentant, que je ne sçay qui des deux estoit le plus amant ou le plus aymé, ne voilà pas que la fortune commença à vouloir mesler ses amertumes parmy nos douceurs ou plustost nous ravir toutes nos douceurs, pour en leur place nous paistre des plus cruelles amertumes. Hélas ! je le puis bien dire ainsi, car depuis ce temps je ne sçay que c’est que plaisir ny contentement. Rithimer, duquel je vous ay desja parlé, tres-grand capitaine, et qui favorisé de l’empereur Majoranus, avoit obtenu non seulement d’estre citoyen romain, mais aussi patricien, et gouverneur de la Gaule, Cisalpine, parvint à un si grand credit qu’il disposoit absolument de tout ce qui estoit dans cette Gaule. Cette auctorité estoit procedée non seulement de la bonne volonté, et de la faveur des empereurs, mais beaucoup plus des grands exploits qu’il avoit faicts contre les Vandales pour la conservation de l’Italie. Ce vaillant prince avoit espousé une parente de ma mere, et qui desirant de me bien loger, avoit jetté les yeux sur un jeune homme en quelque sorte allié de Rithimer, fort riche, mais le plus vicieux d’esprit, le plus laid, et le plus difforme corps qui fut en toute la Gaule Cisalpine.

Ma mere qui avoit fait dessein de se deffaire de moy, parce que comme je recognus depuis, je l’empeschois de se remarier, prit cette occasion aux cheveux, et se delibera de me conduire vers cette princesse, esperant que la moindre commodité qu’elle en auroit seroit de me laisser entre ses mains, ainsi qu’elle avoit monstre de le desirer. Cette deliberation estant prise sans m’en rien dire, fut presque executée sans que je la sceusse, et cela d’autant qu’elle commençoit de prendre garde que je n’avois point desagréable la recherche que me faisoit Arimant, laquelle sans doute ne luy eust point depleu, si son bien eust esté esgal à son merite, et à sa noblesse, mais cela n’estant pas, elle pensa que l’esloignement estoit le meilleur remede qu’elle y pouvoit rapporter.

Toutesfois, voyant le soing qu’elle avoit de me faire habiller en diligence, et l’ordre qu’elle mettoit en sa maison, et à son train, je jugeay qu’elle vouloit faire un voyage où elle faisoit dessein de m’emmener. Et parce que je fusse morte de regret, s’il m’eust falu partir sans qu’Arimant en eust esté adverty, je commanday à Clarine qu’elle le luy fist sçavoir, et luy donnay le livre accoustumé. Elle ne manqua point de le luy mettre dans le chapeau le lendemain, estant au temple. La lettre que je luy escrivois estoit telle :

Lettre de Cryseide à Arimant.

L’on me veut esloigner d’icy, j’eusse dit de vous, si ce n’est que vous estes tousjours en mon cœur, et que mon affection est telle, qu’il est impossible que je ne vive, non seulement pres de vous, mais en vous-mesme. Toutesfois, il est certain que nous changeons de demeure, je ne sçay en quelle partie de la terre ce sera, mais si sçay bien que pour belle quelle puisse estre à tout autre, ce me sera un lieu de supplice, si je ne vous y vois point. Si je la descouvre, je vous en advertiray, afin que, s’il vous est possible, vous puissiez estre bien-tost du corps où vous serez tous jour par ma pensée.

Arimant leut cette lettre avec le desplaisir que vous pouvez penser, qui le remplit de telle inquietude qu’il ne se donna repos, qu’il n’eust apris que j’allois trouver la femme de Rithimer. Mais celuy qui le luy dit, qui fut un parent de ma mere, luy cela ce qui estoit de mon mariage, fust qu’il ne le sceust pas, ou que sçachant l’affection qu’il me portoit, il jugeast estre à propos de le luy cacher. Mon esloignement luy faschoit, mais encore plus, sçachant où j’allois, parce qu’il creut bien que son pere ne luy permettroit jamais d’y venir, à cause de leur inimitié ; il m’escrivit donc incontinent de cette sorte, par le moyen du livre qu’il donna à Clarine.

Lettre d’Arimant à Cryseide.[modifier]

Si ce n’est la plus cruelle infortune qui me pût arriver que celle qui vous emmeine, je ne sçay quelle peust estre celle qui merite ce nom. Vous allez vers Rithimer, le seul lieu de tout le monde qui m’est le plus defendu. Mais qu’il vous plaise de me le commander, je vous y verray bien-tost, et vous rendray tesmoignage que mon affection est plus grande que tous les empeschemens qui s’y peuvent opposer.

Je receus cette lettre presque en mesme temps que j’entrois dans le chariot pour commencer le voyage, de sorte que je ne pus la lire parce qu’il y falloit du temps pour chercher et puis adjouster ensemble les lettres separées par tout le livre, qui ne me fut pas une petite surcharge de desplaisir. Arimant d’autre costé, qui scavoit que ce jour là je partirois, se trouva sur le chemin, comme par rencontre avec deux chevaliers de ses amis, ausquels il n’avoit pas dict l’affection qu’il me portoit, mais qui, toutes-fois, ne l’ignoroient pas entierement, et qui, à ceste occasion, estans mesme assez familiers avec ma mere, soudain qu’ils nous rencontrerent, s’approchans du chariot, la saluerent et s’enquirent de son voyage. Elle qui ne se soucioit plus que l’on le sceust, le leur dit assez librement, et commença à leur raconter la grandeur de Rithimer, et le pouvoir que sa parente y avoit, et l’esperance qu’elle luy donnoit de vouloir faire pour moy !

Cependant Arimant s’estoit approché de mon costé, mais si triste et affligé qu’il m’en faisoit pitié, et tellement hors de luy-mesme, qu’il disoit des choses si hors de propos, qu’on eust jugé qu’il resvoit ; et encor pour augmenter nostre mal, de peur de faire recognoistre la bonne intelligence qui estoit entre nous, il n’osoit addresser sa parole à moy, quoy que ses yeux ne partissent jamais de dessus mon visage. Ceux qui l’oyoient, et qui ne sçavoient le subject qui le divertissoit ainsi, et qui luy alienoit l’esprit, rioient de ses discours si mal à propos, mais moy j’en avois compassion.

Enfin me souvenant que quelquesfois, pour vouloir trop faire le fin, on descouvre sa finesse, j’eus peur que l’on ne s’apperceust de l’occasion pour laquelle il ne parloit point à moy, de sorte que je pensay estre à propos d’addresser ma parole à luy, comme indifferemment faisoient toutes autres. Je luy demanday doncques d’où procedoit cette grande tristesse, de laquelle chacun se prenoit garde : Je vous asseure, me respondit-il en souspirant, que c’est d’envie. – Je n’eusse jamais pensé, respondis-je, qu’une personne pleine de merite peust porter envie à quelqu’un. Mais de qui et de quoy estes-vous envieux ? – De vostre chariot, me dit-il, qui va vers les Libicins, et qu’il ne me soit permis d’y aller, encore que ce soit ma patrie. – Et quoy ? repliquay-je, estes-vous si amateur de vostre patrie, que mesme vous portiez envie à une chose insensible ? – Que voulez-vous que je fasse, me dit-il, si mesme ces choses que vous me dites sont plus heureuses que moy ? – Le Ciel, adjoutay-je, fait toutes choses pour le mieux. – C’est la consolation, respondit-il, qu’on donne tousjours aux malheureux ; toutesfois je vous asseure que ce mieux-là ne sera jamais tant desiré de moy que son contraire. – Les malades aussi, luy dis-je, en font de mesme : ils trouvent les medecines améres, et l’on leur donne pour leur salut le plus souvent le contraire de ce qu’ils desirent. – Il y a bien de la difference, me respondit-il, des maladies du corps à celles de l’esprit ; car celles du corps se guerissent par leurs contraires, et celles de l’esprit par la possession de la chose qui luy fait le mal. Si l’ambition nous blesse, y a-t’il quelque meilleur remede pour en guerir, que de posseder la chose qui est ambitionnée ? Si la beauté nous offense, rien ne nous peut guerir si promptement que la possession de cette mesme beauté ; et c’est pourquoy l’on dit que les desirs assouvis au commencement s’alentissent, et en fin s’assoupissent entierement. De sorte qu’aux maux de l’esprit, tout ce qui nous blesse a la proprieté du scorpion, qui porte la guerison de la blesseure qu’il a faicte. – Il y a si long-temps, interrompit Clarine, que vous estes hors de vostre patrie, et de quoy vous souvenez-vous maintenant d’en estre si fasché ? – Vostre voyage, dit-il, en souspirant, en est cause, qui m’en rafraischit la memoire. Ceux qui oyoient nos discours, ne les entendoient pas ; il est vray que si ma mere n’eust esté distraitte par les demandes et par les discours des deux compagnons d’Arimant, il ne faut pas douter qu’elle n’eust bien recogneu ce qu’il vouloit dire. Et toutesfois pour les interrompre, car elle oyoit bien que nous parlions ensemble, elle ne voulut leur permettre de passer plus outre quoy qu’ils dissent que leur chemin s’addressoit par là, mais elle les pressa de sorte qu’elles les contraignit de nous laisser. Je cogneus bien alors que c’est avec beaucoup de raison que l’esloignement de la personne aymée est dit une mort, non seulement à la douleur que je ressentis en cette separation, mais aussi à ce que devint Arimant ; car il perdit toute couleur, et presque le sentiment, demeurant de telle sorte hors de luy-mesme qu’il ne peut ny me dire adieu, ny à personne de la compagnie. Ce qui fut par ma mere expliqué à incivilité, et peut-estre à dessein, quoy qu’elle creust le contraire. Quant à moy, je scavois bien qu’en penser, espreuvant en moy-mesme la rigueur de cette cruelle separation.

Je ne vous raconteray point icy ny les desplaisirs d’Arimant, ny ceux que je souffris en cette absence, parce que le temps de ce promenoir seroit trop court ; mais, Hylas, vous le pourrez juger, tant par ce qui s’estoit passé, que par les choses qui suivirent.

Nous tombasmes tous deux malades, mais Arimant beaucoup plus que moy, car mon mal ne fut qu’une certaine langueur qui m’abbatit si fort avec le temps, qu’on craignoit que je devinsse hectique. Luy, au contraire, prit un mal si violent, qu’en peu de jours il se trouva à l’extremité. En cest estat, chacun pensoit qu’il deust mourir ; et luy-mesme ayant cette creance, et ne voulant partir de cette vie sans mon congé, il s’efforça de m’escrire cette lettre.

Lettre d’Arimant à Cryseide.[modifier]

La fortune semble de se lasser, elle veut mettre fin à mes peines ; n’y consentirez-vous, pas, madame, et ne me donnerez-vous pas congé de sortir de ces continuelles peines ? Je vous en requiers par cette affection qui me porte au tombeau, et qui ne diminuera jamais, quoy que mes cendres deviennent.

Ceste lettre si courte et fort mal escrite, outre le bruit commun de la grandeur de son mal ; faillit à me faire mourir, et ce fut bien alors que Clarine eut de la peine à me consoler. Je luy fis promptement response, et pour scavoir l’estat de son mal, je priay Clarine d’envoyer quelqu’un de ma part avec celuy qui m’apporta cette lettre pour revenir incontinent nous en dire des nouvelles. Je luy escrivis ainsi :

Lettre de Cryseide à Arimant.[modifier]

Vous m’aviez tous jours asseurée que vous feriez tout ce que je vous ordonnerois. Je vous commande de vivre,, afin que vous me puissiez plus longuement servir. Je verray s’il y a quelque chose qui ait plus de pouvoir sur Arimant que moy.

Nous sceusmes par le retour de celuy que nous y avions envoyé, qu’apres avoir esté sur le sueil du tombeau, il avoit eu tant de force que le mesme jour qu’il y estoit arrivé, il avoit eu une crise, qui donna bonne esperance de son salut, et que le jour d’apres on le tenoit presque hors de danger. Quant à moy qui me flattois, je creus que le contentement que ma lettre luy avoit rapporté, en avoit esté la cause, mais, que cela fust ou ne fust pas vray, il est certain que depuis je sceus son entiere guerison, qui me rapporta bien un si grand contentement, que je commençay aussi de mon costé à me r’avoir, et sembla que nous eussions eu quelque sympathie de tomber malades, et de guerir tous deux en mesme temps.

Mais voyez, Hylas, comme je suis nee soubs une malheureuse destinée ! Lors que j’arrivay en la maison de Rithimer, et que sa femme me vit si defaite, tant pour la longueur du chemin, que pour le mal qui m’estoit survenu, mais plus peut-estre pour l’esloignement de celuy que j’aymois, elle fut d’avis que, sans me laisser voir, l’on me fist guarir, et qu’on ne parlast point cependant du mariage qu’elle avoit intention de faire, puisqu’elle pensoit que la beauté que l’on disoit estre en moy, seroit celle qui y feroit plustost resoudre Clorange (ainsi se nommoit celuy qu’elle me vouloit faire espouser). Et depuis, me voyant empirer, l’on n’en fit point de semblant, jusques à ce que je commençay à me r’avoir, et que peu à peu j’allois reprenant le visage que je soulois avoir. Soudain ma mere qui le desiroit passionnément en mit le propos en avant, et asseura que dans peu de jours je serois en bon estat. Et il advint, pour mon mal-heur, comme elle dit, parce que je fus advertie par Arimant qu’il me viendroit voir, ou desguisé, ou autrement, en sorte qu’il ne seroit point recogneu. Cette esperance me redonna entierement la santé et le mesme visage que je soulois avoir, si bien que l’on commença à me faire voir, et il est vray que plusieurs d’abord jetterent les yeux sur moy, et mesme Rithimer, comme depuis je recogneus. Sa femme en mesme temps mit en avant ce mariage, le proposa à Rithimer, et le pria, parce que j’estois sa parente, de le vouloir faire reussir. Luy qui avoit quelque dessein sur moy, encores qu’il vist Clorange si difforme et si mal fait, ne laissa de l’appreuver, pensant que tant moins j’aymerois mon mary, tant plus aisément viendroit-il à bout de ce qu’il desiroit. Et feignant de ne le faire que pour complaire à sa femme, envoyé querir Clorange, le luy propose, le luy conseille, et en mesme temps l’y fait résoudre.

Je ne sçay si ce qu’on nommoit beauté en moy, ou mon malheur ; en fut cause ; tant y a que le tout fut conclu avant que l’on m’en dist un seul mot. Voyez comme le Ciel se mocque des propositions des humains. Lors que je me figure de recevoir le plus de contentement, c’est lors que je me vois accablée du plus grand malheur qui m’eust peu arriver.

Ma mere, un soir que j’estois preste à me mettre au lict, me vint trouver dans ma chambre, et apres m’avoir representé les incommoditez de nostre maison, qu’elle feignoit expressement tres-grandes et telles qu’elle vouloit, l’aage qui commençoit à me presser, le peu de partis qui se rencontroient, le grand contentement qu’il y avoit d’entrer dans une maison riche et accommodée, elle me vint proposer Clorange ; et en le proposant, me dit que Rithimer et sa femme en avoient conclu le mariage, et que dans deux jours les nopces se feroient, qu’elle m’en avoit bien voulu advertir, afin que quand Rithimer me feroit l’honneur de m’en parler, je ne fusse pas si sotte de faire un mauvais visage, ou de n’user des remerciements tels que meritoit la peine qu’il luy avoit pleu de prendre pour moy. Qu’encores que Clorange eust le corps un peu mal faict, il avoit tant d’autres conditions qui le rendoient estimable, qu’il ne faloit pas en faire semblant. Qu’il estoit si amoureux de moy, que je ferois de luy tout ce que je voudrais, pourveu que je le sceusse un peu flatter. Bref, Hylas, elle n’oublia rien à me dire de tout ce qu’elle creut me devoir convier à ce mariage ; et sans attendre ma response, s’en alla coucher à l’heure mesme, s’asseurant bien que d’abord je n’en serois pas fort contente, mais croyant aussi que la nuict m’apporteroit la resolution qu’elle desiroit.

O dieux ! Hylas, quelle devins-je, oyant ces nouvelles ! Encores me fut-ce du soulagement que ma mere s’en allast, car je peus avec plus de liberté pleurer et me plaindre. Toute vestue que j’estois, je me jettay sur le lict, m’abouchay sur le chevet, et de peur d’estre ouye, je mordois le linceul, et m’en remplissois la bouche ; mais tout cela n’empescha que Clarine qui en avoit esté advertie, ne s’en prist garde. Et venant vers moy, elle voulut me dire quelque chose pour-me consoler, mais relevant la teste vers elle, je luy dis : Tay-toy, Clarine, je te supplie, qu’il te suffise que mon mal-heur me tourmente assez sans que tu t’en mesles. Laisse-moi plaindre le peu de temps que j’ay à vivre le mal que je ne sçaurois assez pleurer. Elle qui m’aimoit tendrement, et qui sçavoit bien le sujet que j’avois de m’affliger : Je ne viens pas, dit-elle, en dessein de vous consoler, mais seulement pour vous mettre au lict, afin que l’on vous y vienne, moins importuner. – II vaudrait mieux, repliquay-je, si cela est, que tu me misses au tombeau.

A ce mot, sans me bouger, je me laissay deshabiller, comme si j’eusse esté morte, car le mal que je ressentois s’estoit de telle sorte saisi de moy, que mesme je ne pouvois pleurer. Mais quand je fus au lict, et que je n’eus plus la lumiere devant les yeux, ce fut alors que mes larmes commencerent à me noyer le sein, et à mouiller de sorte mon lict, que j’estois toute en eau. D’un costé, Arimant se representoit à moy accompagné de tous ses merites, et de tous les tesmoignages d’affection qu’il m’avoit rendu ; de l’autre costé Clorange, avec toutes ses deformitez et laideurs. Et alors voyant la difference qu’il y avoit de l’un à l’autre, j’entrois en de si grands desplaisirs que veritablement je fus bien assistée des dieux, de ne me point laisser aller à un violent desespoir. Toute la nuict je ne fis que plaindre, et le jour me trouva dans le lict sans avoir peu clorre l’œil.

En fin, voyez à quoy une grande affection nous porte quelquefois ! Je me resolus de mourir, sçachant bien que ma mere, pour quelque supplication que je luy peusse faire, ne changeroit point de resolution ; et ne me pouvant figurer que mon affection, ny celle d’Arimant peust supporter cet outrage, je pensay qu’il valoit mieux mourir une fois que de remourir tous les momens qui me resteroient de vie.

Le matin donc estant venu, quand je vis que Clarine et la plus-part de ceux du logis estoient allez au temple comme de coustume, et qu’ils ne m’avoient laissé pour me garder qu’un jeune enfant qui me souloit servir, je l’appellay, et luy dis que je le priois d’aller promptement querir un chirurgien, sans en rien dire à personne. Le petit n’y manqua point, et lors qu’il fut entré : Nostre maistre, luy- dis-je, j’ay un grand mal de teste, je vous prie, evantez-moy un peu la veine du bras, car j’ay accoustumé de faire ainsi, quand ce mal me vient, et je suis incontinent guerie. Luy qui me vit toute rouge, et les yeux chargez, le creut facilement, et sans se le faire dire deux fois, m’ouvre la veine, et puis me bande le bras, et s’en alla. Mais il ne fut pas si tost hors du logis que je r’appellay ce jeune garçon, et luy dis que je le priois de m’en aller querir un autre, parce que celuy-là ne m’avoit pas bien servie. L’enfant s’y encourut pensant bien faire, et me l’emmena incontinent. Je luy fis la mesme harangue que j’avois faicte à l’autre, et cestuy-cy, aussi prompt que le premier, m’ouvre l’autre bras que je luy presente, luy cachant celuy où j’avois desjà esté-saignée, et puis soudain il se retira.

Alors croyant avoir mis l’ordre qu’il falloit pour finir plus promptement, et plus asseurément mes jours, je fais tirer les rideaux, et serrer les fenestres, faignant que la clarté me faisoit mal. Mais incontinent je me desbande les deux bras, et oste les compresses, et tout ce qui pouvois empescher le sang de couler, m’estant voulu ouvrir les deux bras pour mourir tant plustost, et de peur aussi que s’il n’y en eust eu qu’un, le sang peut-estre se fut arresté de soy-mesme, comme il advient quelquesfois en semblables occasions. La premiere chose qui me vint devant les yeux estant en cest estat, fut le desplaisir qu’Arimant auroit de ceste nouvelle. Et parce que je creus que ce luy seroit un grand soulagement de scavoir que je mourrois en l’aymant, je pris promptement mon mouchoir, et l’estendant sur le lict, je trempay le doigt dans mon sang, et j’escrivis, fust bien ou mal, ces trois paroles : TIENNE JE MEURS, ARIMANT, qui fut tout ce que je pus faire, car incontinent les yeux commencerent à me troubler, et le cœur à me deffaillir, de sorte que je perdis toute cognoissance. Je me souviens toutesfois que ma derniere imagination fut que, regrettant Arimant, et rien que luy seul, je dis assez haut : Fortune enfin la victoire est mienne !

Depuis ce mot là, je demeuray comme morte, et sans doute c’estoit fait de ma vie, si Clarine ne fust entrée dans la chambre, qui, sçachant bien que tout mon mal procedoit du desplaisir que j’avois de perdre Arimant, me venoit apporter de ses nouvelles, ayant eu de ses lettres par celuy qui m’en avoit apporté l’autre fois. Mais quand elle ouvrit les rideaux, et qu’elle vit tout en sang alentour de moy, car les fenestres mal closes laissoient entrer assez de clarté pour le voir, ô dieux ! quel cry fit-elle ! Il fut tel que ceux qui estoient dans la chambre de ma mere qui touchoit celle où j’estois, s’effrayerent de l’ouyr, et accoururent, pour en scavoir le subject. O dieux ! s’escrioit-elle, elle est morte ! Cryseide est morte ! Et battant des mains, et puis s’arrachant le poil, elle couroit par la chambre sans scavoir ce qu’elle faisoit.

Les fenestres furent incontinent ouvertes, et chacun accourut autour de moy. Ils virent bien que j’estois toute en sang, mais ne se pouvans imaginer qu’il vinst du bras, ils furent long-temps à chercher la blessure. Clarine cependant jettant la main sur le mouchoir, et le desployant, vit ce que j’y avois marqué du doigt, qui, encores que mal escrit, se pouvoit toutesfois lire avec un peu de peine. Elle le mit en sa poche pour empescher que personne ne le vist, et courant hors de la chambre vers ma mere, l’advertit de cet accident. De fortune, elle rencontra celuy qui luy avoit apporté la lettre qu’Arimant m’escrivoit, qui luy demandant response, parce que son maistre luy avoit commandé de retourner le plus promptement qu’il pourroit : C’est, dit-elle, toute en pleurs et toute eschevelée, une triste response que celle que tu porteras à ton maistre cette fois. Cryseide est morte parce qu’on la vouloit forcer d’espouser Clorange. Porte luy ce mouchoir, où il verra escrit de la main et du sang de Cryseide le subject qu’il a d’en aymer la memoire.

A ce mot, avec des pleurs extremes et des cris, elle alla advertir ma mere qui estoit alors avec la femme de Rithimer. Tous trois, oyans ces pitoyables nouvelles, furent surpris d’un grand estonnement ; mais le prince tout transporté courut le premier où j’estois, et me voyant toute en sang, de fortune il me prit par le bras pour me relever, et trouvant ma manche toute pleine : Elle s’est coupée les veines, cria-t’il. Et incontinent me retroussant luy-mesme la chemise, trouva que le sang ne couloit plus parce qu’il s’estoit fige sur la playe, et je croy que cela fut cause de me sauver la vie. Car soudain qu’il en eut osté le sang, il vit qu’il commençoit à saigner encore ; il mit le doigt dessus, et dit à Clarine qu’elle en fist de mesme à l’autre bras, car il voyoit l’autre manche aussi sanglante que celle qu’il tenoit. Et m’ayant fait apporter de l’eau fraische : Pour certain, dit-il, elle n’est pas encore morte, je sens qu’elle est un peu chaude. Et m’en jettant contre le visage, et puis me frottant les temples et le pouls avec des eaux imperiales, et autres semblables, il sentit que le pouls commença de me revenir, et soudain je commençay de respirer : Elle revient, dit-il, qu’on fasse appeller des medecins, car si elle est secourue, elle ne mourra pas. Et envoyant message sur message, ma chambre fut incontinent pleine de medecins et de chirurgiens, qui userent d’une telle diligence autour de moy, qu’avant qu’il fust nuict, je revins du tout et repris la cognoissance que j’avois perdue, sans que jamais Rithimer partist d’autour de moy qu’il ne me vist hors de danger. Depuis il me dit qu’il ne m’avoit jamais veue si belle, qu’estant en cet estat, toute souillée de mon sang, car la rougeur du sang me faisoit paroistre si blanche, et la blancheur de mon visage donnoit une couleur si vermeille au sang, qu’il sembloit que l’un adjoustoit de la beauté à l’autre, outre que la pitié de me voir reduite en cet estat luy augmentoit l’amour sous le voile de la compassion.

Mais lors que je fus un peu remise, sa femme et ma mere, toutes effrayées, me demanderent qui m’avoit mise en cet estat. Si j’eusse voulu parler, peut-estre que je l’eusse bien faict, en m’efforçant un peu, mais sçachant que c’estoient elles qui estaient la cause de mon mal, je fis semblant, pour eviter leur importunité, de ne les ouyr point, ny de ne pouvoir parler. Ce que peut-estre recognoissant l’un de ces vieux et experimentez medecins, il leur dit qu’il me falloit faire prendre quelque chose, et me laisser reposer, parce que le parler me pourroit peut-estre faire beaucoup de mal.

Il fut fait comme il l’avoit dit, et cependant Rithimer s’enquit du jeune garçon qui me gardoit, s’il ne s’estoit point apperceu de ce que j’avois fait. Luy qui craignoit d’estre chastié s’il confessoit la verité, dit que non, et que seulement je luy avois commandé de fermer les rideaux et les fenestres. Cela fut cause que Rithimer faisant venir Clarine : N’abandonnez pas, dit-il, Cryseide, car elle veut mourir, et si vous n’y prenez bien garde, elle se desbandera encore les bras. – Seigneur, luy dit-elle, si vous voulez, vous pouvez bien luy redonner la vie qu’elle perdra sans doute, si ce n’est à cette heure, et de cette sorte, ce sera bien tost, et de quelqu’autre façon. – Je jure, dit-il, par la vie d’Anthemius, qu’il n’y a chose que je ne fasse pour cela. Elle qui creut avoir trouvé une bonne occasion : Seigneur, dit-elle, ne me descouvrez point, s’il vous plaist, mais croyez que Clorange est cause de sa mort, et qu’elle choisira plustost le tombeau, que luy. – Et pensez-vous, respondit Rithimer, que Clorange soit cause d’une si genereuse action ? – N’en doutez point, seigneur, repliqua-t’elle, et si vous en voulez voir la verité, prenez garde au changement de visage qu’elle fera lors que je le luy diray à l’oreille. Alors s’approchans tous deux du lict, et faisans retirer chacun d’autour de moy, elle me dit tout bas : Cryseide, consolez-vous, Rithimer jure par la vie d’Anthemius, que vous n’espouserez jamais Clorange.

J’estois si foible que je ne pouvois mouvoir que les yeux, mais cette bonne nouvelle me toucha de sorte que les eslevant au Ciel, il sembloit que je le remerciasse d’une si grande grace : et puis les tournant vers Rithimer, je m’efforçay de luy dire : Seigneur, sera-t’il vray ? – Ouy, ma mignonne, me dit-il, et je le vous jure, non seulement par Anthemius, mais par le chef de mon pere, et par tout ce qui me peut estre plus sainct. – Je vivray donc, repliquay-je – Vivez, me respondit-il, et soyez certaine que je consentiray plustost à ma mort qu’au contraire de ce que je vous ay promis.

A ce mot je changeay toute de visage, et deslors on me vit reprendre la vigueur comme par miracle. Rithimer admira ceste resolution en moy, et appellant sa femme et ma mere : Voyez-vous, leur dit-il, qu’on ne parle plus du mariage de Cryseide et de Clorange, je jure que je consentiray plustost à la perte de toute ma fortune qu’à cette si peu convenable alliance. Elles voulurent repliquer, mais il interrompit : Je l’ay juré par la vie d’Anthemius, par le chef de mon pere, et par tout ce qui peut estre de plus sainct ; il ne faut point en parler d’avantage, et qui fera autrement, je luy donneray cognoissance qu’il me fera desplaisir. Elles s’en allerent toutes deux sans dire un seul mot.

Rithimer, ne pouvant assez estimer l’extreme resolution que j’avois prise, augmenta de sorte la bonne volonté qu’il me portoit, que deslors on peut dire que veritablement il fut amoureux de moy. Il s’en alla, et retourna cent fois pour voir en quel estat j’estois, et ordinairement tout seul. Et parce qu’il n’osoit parler à moy, de peur que cela ne me fist mal, il entretenoit Clarine quelquefois il luy demandoit, comment elle avoit recogneu que le mariage de Clorange m’avoit faict prendre ceste resolution, et d’autres fois, il la remercioit de l’en avoir averty. Bref, il monstroit si clairement par son inquietude la grandeur de son affection, que sa femme s’en apperceut, et Clarine aussi. Quant à moy, je prenois toutes ses actions comme venans de la compassion que cet accident avoit causée en son ame genereuse, outre que l’estat où j’estois ne me permettoit pas de faire de grands discours, car j’estois encore tellement abbatue, que je ne voulois que dormir et me reposer.

Je demeuray deux ou trois jours de cette sorte, sans me souvenir du mouchoir où j’avois escrit avec le doigt de mon sang ; mais un matin que je commençois à me remettre un peu ; il me revint en la memoire, et parce que Clarine qui ne m’abandonnoit jamais m’ouyt souspirer, elle me demanda si je ressentais quelque nouveau mal. Le mal, luy dis-je froidement, est dans l’esprit. Mais, Clarine, dites-moy, je vous supplie, fustes-vous la premiere qui me trouvastes en l’estat où je m’estois mise ? – Et qui est-ce, me dit-elle, qui a plus de soing de vous ? – Je sçay bien, luy respondis-je, que c’est Clarine. Mais, continuay-je, puis que vous fustes la premiere, ne vistes-vous point un mouchoir qui estoit marqué de mon sang ? – Ah ! dit-elle, ouy, je l’ay veu, et vous, me faites souvenir que j’ay fait une grande faute, et à laquelle il faut remedier promptement. Car sçachez, dit-elle, ma maistresse, que le matin que ce mal-heur arriva, Arimant vous avoit escrit, et j’ay icy la lettre ; je venois toute joyeuse la vous apporter, mais, quand je vous trouvay en cet estat, je fus si surprise que je courois par la maison comme une folle, criant et me tourmentant. De fortune estant ainsi hors de moy, je rencontray celuy qu’Arimant vous avoit envoyé, qui, ne sçachant ce qui vous estoit arrivé, me pressoit d’avoir response. Je luy dis que vous estiez morte, et luy donnay le mouchoir duquel vous parlez, pour le porter à son maistre en tesmoignage de vostre amitié. – Et Arimant, repris-je alors, a mon mouchoir ? – Il l’a sans doute, me dit-elle, car il y a trois jours que je le donnay. – O dieux ! m’escriay-je, voilà la perte d’Arimant ! Que pensez-vous, Clarine, qu’il devienne, voyant ceste asseurance de ma mort ?

Elle demeura muette pour quelque temps, en fin elle me respondit : II est certain que si ce jeune homme s’en est allé sans demander plus particulierement de vos nouvelles, il luy aura porté celles de vostre mort. – Et à qui, repris-je, voudriez-vous qu’il s’en fust enquis pour en sçavoir de plus certaines qu’à vous mesme ? Veritablement, Clarine, vous fistes là une grande faute, et la seconde n’est guiere moindre, lors que, me voyant estre hors de danger, vous ne l’en avez point adverty. Qu’esperez-vous que fasse ce pauvre chevalier ? Nous orrons dire qu’il aura fait quelque extreme resolution, et Dieu vueille qu’elle ne soit telle qu’elle me convie à le suivre ! – Ma maistresse, me dit-elle, je vous en demande pardon, le desplaisir que j’avois de vostre mort estoit tel, que je me resolvois à vous suivre, et j’avoue que j’envoyay ce mouchoir à Arimant expres pour le convier d’en faire de mesme. Il est bien vray que depuis je l’en devois avoir adverty, mais j’ay esté de telle sorte employée aupres de vous, que je ne me suis souvenue non pas mesme de manger. – Or sus, luy dis- je, escrivez luy de ma part, et si je puis, j’y mettray un mot de ma main. Clarine alors, prenant la plume et le papier, apres avoir fermé la porte, de peur que quelqu’un ne nous surprist, luy escrivit ce peu de mots à la haste.

Lettre de Clarine à Arimant.[modifier]

Je m’en desdis, Arimant, Cryseide vit encores, et m’a commandé de vous en advertir. Elle mourut certes quand je vous manday, mais les dieux l’ont ressuscitée pour vous. Vous estes le plus heureux chevalier qui vive, estant aymé de la plus belle dame de l’univers, et seulement malheureux pour ne pouvoir estre tesmoing de vostre bon-heur.

Alors prenant à toute force la plume avec beaucoup de peine, j’escrivis ce peu de paroles : Je vis, Arimant, et pour un seul Arimant. Et soudain l’ayant bien cachettée, elle faict partir en toute diligence celuy qui desja y avoit esté une autre fois, luy commandant surtout de luy bien dire par le menu ce qui estoit arrivé, et de faire une extreme diligence. Apres, voyant que personne n’estoit encore dans la chambre, nous ouvrismes la lettre qu’auparavant il m’avoit escrite, et nous trouvasmes qu’elle estoit telle :

Lettre d’Arimant à Cryseide.[modifier]

N’avoir tout le jour que des frayeurs, et des terreurs paniques, et toute la nuict vous voir toute en sang, et avec un pied dans le cercueil, me faire signe que je vous suyve, me trouble de sorte que je ne puis appeller vie celle que je passe esloigné de vous. J’envoye ce porteur pour sçavoir comme se porte celle à qui je suis, je le suivray de si près, que j’espere le trouver à son retour à my-chemin. Il faut qu’à ce coup la haine de Rithimer envers les miens cede à l’amour que je vous porte.

Cette lettre me consola infiniment pour plusieurs occasions : l’une, que je pensay que plus il s’approcherait du lieu où j’estois, tant plustost aussi sçauroit-il que le bruit de ma mort estoit faux ; l’autre, que je cogneus que veritablement il m’aymoit parce que les dieux n’envoyent jamais ces presages qu’à ceux qui y ont quelques interests ; et enfin, pour l’esperance que j’avois de le veoir bien-tost, et luy pouvoir communiquer un dessein que j’avois faict.

Mais cependant son homme fit une telle diligence que, marchant et nuict et jour, il le trouva encores en sa maison, prest toutesfois de partir le lendemain. Il estoit de fortune encores au lict, et ce jeune homme s’approchant de luy : Seigneur, luy dict-il, j’ay de grandes choses à vous dire, faictes sortir tous vos gens d’icy.

Et lors, le leur ayant commandé et fermé la porte par le dedans, Arimant le voyant tout effroyé, soupçonnant quelque grand accident, s’estoit à moitié relevé sur le lict et comme devinant son mal : Est-elle morte, luy demanda-t’il, ou vit-elle encore ? Alors ce jeune homme, fondant de larmes et luy presentant mon mouchoir : Hélas ! seigneur, respondit-il, voilà qui vous dira ce que la douleur m’empesche de pouvoir proferer. Et lors s’abouchant sur une table, se mit à sangloter comme s’il eust voulu mourir. Mais Arimant, despliant ce mouchoir, et au commencement le voyant tout taché de sang, et enfin, lisant ce que j’y avois escrit du doigt : TIENNE JE MEURS, ARIMANT. O dieux ! dit-il, elle est donc morte. Et lors, tombant à la renverse dans le lict, il demeura comme mort.

Ce jeune homme, apres avoir cessé un peu ses pleurs, et prenant garde que le chevalier ne disoit mot, courut vers luy, et le trouvant esvanouy, le releve sur le lict, l’appelle et le tourmente pour le faire revenir. Mais voyant qu’il n’en faisoit point de signe, et craignant qu’il ne luy mourust entre les bras, il met promptement le mouchoir sous le chevet, et court à la porte appeller du secours ; tous ceux de la maison y accoururent, car il estoit extremement aymé de tous, et luy apporterent tant de remedes qu’en fin ils le firent revenir. Le premier mot qu’il dict, ce fut un hélas ! mais incontinent, se prenant garde que la chambre estoit pleine de gens, il retint et les larmes et les plaintes, ne voulant en donner cognoissance à personne. Et parce que la contrainte le travailloit presque autant que son propre mal, il les pria tous de le laisser reposer, leur disant qu’il ne vouloit personne que ce jeune homme avec luy.

Eux qui ne se doutoient point de l’occasion de son mal, et qui ne pensoient pas que ce fust autre chose qu’une defaillance qui, ayant faict son cours, ne pouvoit plus luy faire du mal, luy obeyrent incontinent. Et lors se voyant seul : Qu’est devenu, dict-il, ce mouchoir ? – Seigneur, respondit le jeune homme, je ne veux plus vous le faire veoir, puis que sa veue vous rapporte tant de desplaisir. – O mon amy, reprit Arimant, que celuy-cy est peu de chose au prix de ceux que je me prepare ! – Non, non, continua-t’il, donne-le moy seulement, car au lieu d’augmenter mon mal, il me soulage, voyant qu’elle a eu memoire de moy au dernier moment de sa vie. Et lors le luy remettant entre les mains : O mouchoir, dict-il, qui me representes le plus grand de mes desastres, quel nom te dois-je donner qui responde aux effects que tu produicts en moy ? Et là, s’estant teu quelque temps tenant les yeux fermes sur les paroles de sang, tout à coup en le baisant, il dit : Je t’entends bien, interprete du cœur qui t’envoyé, tu me convies de faire le mesme chemin, je n’ay garde de te refuser, je suis prest à faire ce voyage, je ne me deuls sinon que tu m’ayes voulu devancer, ou pour le moins que nous ne l’ayons faict de compagnie.

Et lors, se tournant vers ce jeune homme : Mais, luy, dit-il, mon amy, tu ne me dis point comment cet accident est arrivé ?

– Seigneur, respondit-il, s’il vous plaist vous donner un peu de repos, et que vous me promettiez que cela ne vous affligera point d’avantage, je vous diray tout ce que j’en sçay. – Non, non, reprit soudain Arimant, il n’y a rien qui puisse agrandir ny diminuer ma douleur, dis-moy seulement tout ce que tu en sçais.

– Je vous diray donc, continua ce jeune homme, que j’arrivay là de bon matin, et que suivant le commandement que vous m’en aviez faict, je pris garde lors que Clarine alloit au temple, où je luy mis la lettre que vous escriviez, si discretement dans la main, que personne ne s’en aperceut, et l’ayant priée de me faire promptement avoir ma responce, elle me dit que ce matin mesme je l’aurois. Incontinent apres j’allay dans le logis de Rithimer, car c’est où elle loge ; mais à peine y fus-je entré, que j’ouys un grand bruit du costé de Cryseide. Je montay les escaliers et je trouvay Clarine toute en pleurs, et toute eschevelée, et aussi tost qu’elle me vit : C’est, dit-elle, une triste response que celle que tu porteras à ton maistre ceste fois. Cryseide est morte, parce qu’on la vouloit forcer d’espouser Clorange ; porte luy ce mouchoir, où il verra escrit de la main et du sang de Cryseide le subject qu’il a d’en aymer la memoire. A ce mot, toute en pleurs et criant comme une folle, elle passa en une autre chambre.

– O dieux ! s’escria le chevalier, faut-il que je vive seulement pour ouyr ces nouvelles ? Mais continue, dit-il, je te prie. – Vous pouvez croire, dict le messager, que je demeuray grandement estonné, et toutesfois pour en sçavoir plus de verité, je m’arrestay encore un peu en ce mesme lieu, et je vis sortir trois ou quatre personnes de la chambre de Cryseide qui, toutes estonnées, et tenans les mains joinctes ensemble, disoient : Elle est veritablement morte d’une estrange façon. Cela me donna la curiosité, et courage d’y entrer, voyant mesme que tous ceux de la maison y accouroient. Je la vis, seigneur, mais ô quelle veue ! Je la vis morte dans son lict, et tout à l’entour, le sang qui mesme avoit coulé jusques en terre. A mesme temps Rithimer et quantité de femmes y entrerent, et j’ouy que Rithimer s’escria qu’elle s’estoit couppé les veines. J’eus peur alors d’estre recogneu de quelqu’un, et parce que vous me l’aviez si expressement deffendu, et que je creus ne pouvoir rien apprendre d’avantage, je partis à l’heure mesme de la ville, et m’en vins en toute la diligence qu’il m’a esté possible, non pas que je n’eusse beaucoup de regret de vous apporter une si mauvaise nouvelle, mais pour ne point manquer au commandement que vous m’en aviez faict. – O dieux ! s’escria-t’il, alors il n’y a donc plus de doute que Cryseide ne soit morte puis que tu l’as veue de tes yeux propres ? Et comment est-il possible que les dieux ayent consenty à cette cruauté ? Mais comment se peut-il que j’oye ces nouvelles et que je ne meure ? Vous, dieux, vous l’avez permis pour ma punition, et moy je ne meurs point encores pour souffrir plus par le peu de vie qui me reste, que je ne ferois par une prompte mort !

Il vouloit continuer, lors que son pere qui avoit esté adverty de son mal, et qui aymoit ce fils fort tendrement, comme n’ayant enfant que luy, et outre cela estant accomply de tant de perfections, s’en vint heurter à la porte de la chambre ; et parce que ce jeune homme en recogneut la voix, il en advertit Arimant qui, se remettant un peu, et cachant le plus qu’il luy estoit possible sa douleur, fit ouvrir la porte. Les fenestres estoient fermées et les rideaux du lict tirez, de sorte que quand le pere fut dans la chambre, il ne peut rien remarquer au visage d’Arimant ; mais s’approchant de luy, et luy prenant le bras, il luy demanda comme il se portoit : Ce ne sera rien, luy dit-il, seigneur, j’ay eu une petite deffaillance, je croy que cela ne vient que de repletion d’humeurs, à cause que je ne fais point d’exercice. Mais si vous le trouviez bon, je croy qu’il me feroit grand bien de faire un petit voyage, tant pour dissiper ces humeurs, que pour changer un peu d’air, car il est vray que depuis quelques jours je ne me sens gueres bien. – Ce sera bien fait, respondit le pere, mais où voudriez-vous aller ? – Il me semble, respondit Arimant, que je ne sçaurois mieux faire que d’aller vers les Lybicins, tant parce que c’est le lieu de ma naissance, qui profite grandement pour le changement d’air, que pour le contentement que j’aurois de voir nos parents et nos anciens amis. – J’en serois bien-aise, respondit le pere, mais je crains la haine que Rithimer nous porte. – Seigneur, reprint incontinent le chevalier, n’entrez point en cette doute. Cela seroit bon si vous y alliez, mais de moy il ne s’en soucie point, et il sçait bien que quand je serois mort, cela n’advanceroit en rien ses affaires, outre que j’y demeureray si peu, et tousjours chez mes parents et amis, que, quand il en auroit la volonté, il n’en aura ny le temps ny la commodité.

Le pere, croyant ce qu’Arimant disoit, se laissa facilement porter à son opinion, ce qui ne rapporta pas peu de bien pour tous, ny peu de consolation pour luy, car ayant auparavant resolu de se tuer, il remit l’execution de ce qu’il vouloit faire lors qu’il seroit en ce voyage. Il s’efforça donc de faire la meilleure mine qu’il peut, et partit le lendemain, sans mener avec luy que ce jeune homme qui luy avoit porté la nouvelle, et un autre pour le servir à la chambre, disant à son pere qu’il iroit plus asseurément avec peu de train, que s’il estoit mieux accompagné, parce qu’on ne prendroit pas si tost garde à luy. Son dessein estoit d’aller vers les Lybicins en toute diligence pour trouver Clorange en quelque lieu qu’il fust, de venir aux mains avec luy, et si la fortune luy estoit si favorable que de luy en donner la victoire, s’en aller sur le lieu où je serois enterrée et là se sacrifier soy mesme à mes cendres. Et veritablement ce fut un grand heur que cette vengeance luy vint en l’ame, car elle retarda la volonté, qu’il avoit de se mesfaire, et celuy que je luy envoyois eut le loisir de luy porter nos lettres.

Le lendemain qu’il fut party d’aupres de son pere, la moitié du jour estant desja passée sans qu’Arimant se souvint de manger, ny de reposer, celuy que je luy envoyois le rencontra au passage d’une riviere qui s’appelle le Tesin, et sans le recognoistre, l’outrepassa, tant parce qu’il ne pensoit pas le trouver ailleurs que dans Eporede, que d’autant que le desplaisir luy avoit de sorte changé le visage, qu’il estoit mescognoissable, et qu’ayant si peu de suite, il n’eust jamais pensé que ce fust Arimant ; et Arimant mesme alloit tellement pensif, et les yeux de sorte arrestez contre terre, qu’il ne le vit point alors qu’il passa aupres de luy. Mais de bonne fortune, celuy qui m’estoit venu trouver de sa part, n’en fit pas de mesme, qui l’ayant bien remarqué, en vint advertir son maistre, luy disant que s’il vouloit, il sçauroit bien au long l’histoire de Cryseide, parce qu’il avoit veu celuy qui desja une fois luy en avoit apporté des nouvelles. – Et que veux-tu, respondit Arimant, que j’en apprenne d’avantage ? N’est-ce pas assez que je sçay qu’elle est morte ?

Et ainsi, sans tourner seulement les yeux, il continua son chemin ; mais ce jeune homme qui estoit assez advisé, et desireux de sçavoir comme j’aurois esté enterrée, et tout le cours de mon histoire, retourna courant vers celuy que j’envoyois, et luy faisant cognoissance, luy demanda des nouvelles de Clarine, et comme elle se portoit depuis la mort de Cryseide. - Cryseide, dit-il, est en vie et se porte bien graces aux dieux. – Cryseide, repliqua l’autre, est en vie ? – Ouy, reprit-il, elle est en vie et m’envoye vers ton maistre. Alors l’embrassant : O messager de bonnes nouvelles, que les dieux, dit-il, te rendent à jamais content ! Suy-moy, je te supplie, au petit pas et j’accourciray ton voyage.

A ce mot, le jeune homme, donnant des esperons à son cheval, cria à son maistre : Arrestez, seigneur, arrestez, que je vous redonne la vie en eschange de la mort qu’autrefois je vous ay apportée. Arimant qui ouyt sa voix, et ne peut entendre ses paroles confuses, voyant les battemens des mains et la joye qu’il faisoit paroistre en ses actions, demeura estonné de ce changement, et lors qu’il fut un peu plus pres de luy : Qu’y a-t’il, et qu’est-ce, luy cria-t’il, que tu me veux ? – Seigneur, s’escria le jeune homme, bonnes nouvelles ! Cryseide n’est point morte, elle vous envoye ce messager. – Cryseide n’est point morte ? reprit-il, tout, hors de soy, est-il bien possible ? – Seigneur, dit l’escuyer, il est certain, et voilà celuy qui vous en apporte des nouvelles. A ce mot, Arimant tournant les yeux et les mains au Ciel : O dieux, continua-t’il, soyez-vous à jamais benis et louez de ceste faveur que vous me faites ! Et à ce mot, celuy que je luy envoyois arriva, et le recognoissant : Seigneur, luy dit-il, Clarine m’a commandé de vous donner cette lettre.

Arimant estoit tellement hors de luy-mesme qu’il la receut la main toute tremblante, et sans sçavoir ce qu’il faisoit. Enfin se souvenant qu’il ne falloit point que ce messager sceust l’affection qu’il me portoit, mais qu’il feignit que ce fut à Clarine, il reprit un peu ses esprits, et luy demanda de ses nouvelles : Seigneur, luy dict-il, elle se porte fort bien, et m’a commandé de vous dire de sa part que Cryseide aussi est en fort bonne santé. – Cryseide ? repliqua-t’il froidement, l’on m’avoit dit qu’elle estoit morte.

Et à ce mot, ouvrant la lettre de Clarine, quoy qu’il voulust dissimuler, si est-ce que son visage donna assez de cognoissance de ceste joye inopinée, et plus encores quand il vit le peu de mots que je luy avois escrit, sans lesquels il eust pensé que Clarine le vouloit tromper ; mais reconnoissant fort bien mon escriture, il s’asseura entierement que je vivois, encore qu’il jugeast bien que j’estois fort foible.

Relevant donc les yeux : Mais dis-moy, mon amy, est-il possible, luy dit-il, que Cryseide ait esté en l’estat que l’on m’a fait entendre ? – Seigneur, respondit le messager, elle a encor esté plus mal que l’on ne vous a point dit ; car on peut dire qu’elle a esté morte, et puis retournée en vie. Et lors il luy raconta tout ce qui m’estoit arrivé, et de quelle façon j’en avois usé. – II faut advouer, dit Arimant alors, que Cryseide faict honte aux dames par sa beauté, et aux chevaliers par la grandeur de son courage. Et craignant d’en dire trop, il se teut et reprenant son chemin, alla repaistre en la plus prochaine ville, où il ne se pouvoit lasser de se faire redire tout ce qui s’estoit passé.

Et d’autant que les nouveaux accidens donnent de nouveaux conseils, Arimant s’estant arresté en ce lieu le reste du jour, il ne fit toute la nuict que penser au moyen qu’il auroit de me veoir. Et ne pouvant se bien resoudre tout seul, il appella ce jeune homme qu’il m’avoit envoyé, et qui, outre l’affection qu’il avoit à son maistre, n’avoit point faute d’esprit, ny de jugement. Il luy communique donc le desir qu’il avoit de me veoir, que jamais il n’auroit ny repos ny contentement qu’il n’eust esté aupres de moy. Que toutesfois Rithimer hayssoit de sorte son pere, qu’il ne sçavoit avec quelle asseurance il pouvoit venir où j’estois, ny moins entrer dans mon logis. Ce jeune homme apres y avoir quelque temps pensé : Seigneur, luy respondit-il, il faut faire de nécessité vertu. Renvoyez ce messager, afin qu’il ne descouvre vostre dessein, et puis desguisez-vous et vous habillez en marchand : vous pouvez entrer dedans la ville, et y demeurer quelque temps sans estre cogneu. Estant sur le lieu, peut-estre se presen-tera-t’il telle commodité, que vous ne sçauriez d’icy vous imaginer. Arimant trouva bonne l’opinion de ce jeune homme, et dés qu’il fut jour, depescha le mien qui le lendemain me rendit sa lettre, et nous dit en quel lieu il l’avoit trouvé, et par quel hazard recogneu.

Je ne vous redis point icy, gentil Hylas, quelle fut sa responce, car vous pouvez juger qu’elle estoit pleine de remerciemens et d’extremes contentemens. Sur la fin il m’asseuroit de me veoir bien tost, quelque fortune qu’il pût courre. Cependant il ne perdit pas le temps, car jugeant qu’il estoit plus à propos de ne s’approcher point du lieu où j’estois sans estre desguisez, il fit faire trois habits de marchands en toute diligence, et puis passant par un bois, ils les vestirent et serrerent les leurs dans des malles, pour les reprendre quand il serait necessaire. Et ainsi revestus et se desguisans le mieux qu’ils pouvoient, ils entrerent dans la ville où j’estois, et se logerent en une hostellerie la plus voisine de la porte. Quant à luy, il tint le logis tout le reste du jour, mais il envoya ses valets apprendre des nouvelles et entre autres commanda à celuy qui m’avoit apporté des siennes, qu’il sceust comme je me portois, et qu’il vist Clarine s’il estoit possible.

Ce jeune homme s’acquitta fort bien de la commission qu’il luy avoit donnée, et le soir l’un et l’autre luy revindrent dire tout ce qu’ils avoient appris. Celuy qu’il avoit envoyé en mon logis, luy dit qu’il avoit veu Clarine, et qu’il avoit parlé quelque temps à elle, sans qu’elle le recogneust, et qu’en fin s’estant faict cognoistre, elle l’avoit mené vers sa maistresse qui estoit encores au lict revenue de la foiblesse, pour la grande perte de sang qu’elle avoit faicte. Et là, se mettant sur mes louanges, luy juroit ne m’avoir jamais veue si belle, parce que j’estois plus blanche, et le teint si beau qu’il ne se pouvoit rien voir de semblable. Et puis luy raconta que de fortune estant toute seule, il avoit eu loisir de m’entretenir fort au long, et de me dire comme il s’estoit deguisé pour n’estre recogneu de Rithimer, ou de quelqu’un des siens, le redoutant grandement à cause de la vieille inimitié qu’il avoit avec son pere. Et qu’encores que son peril nous fist peur, si est-ce que Clarine et moy en avions ry de bon cœur, nous le representant revestu de ceste sorte. Qu’enfin je luy avois dict que puis qu’il estoit ainsi deguisé, il falloit chercher quelques toiles ou autres choses semblables, et faire semblant de me les venir vendre ; que s’il se trouvoit que quelqu’un fust en ma chambre, cela serviroit d’excuse pour revenir une autre fois avec plus de commodité ; que si j’estois seule avec Clarine, comme il avenoit fort souvent, il pourroit entrer et parler à moy avec toute sorte d’asseurance.

Arimant oyant ceste proposition, la trouva bonne, luy qui n’en eust pas desapprouvé une seule qu’on luy eust voulu proposer, pour hazardeuse qu’elle eust esté. Et ainsi commença à se mettre en queste de la marchandise qui luy estoit nécessaire.

Quant à son homme, les nouvelles que l’autre luy raconta, ce furent les frayeurs que ceux de la ville avoient d’un certain roy estranger, que l’on disoit venir des Gaules pour ravager toutes ces contrées, comme il avoit fait desja diverses fois. Et venant un peu plus sur les choses particulieres, disoit que tous ceux de la ville murmuroient que, cependant que ce roy pilloit et ravageoit presque toute la Gaule Cisalpine, et la depeuploit d’hommes et de femmes, qu’il emmenoit prisonniers, Rithimer s’amusoit à faire l’amour à une jeune fille nommée Cryseide, et perdoit non seulement le soucy de ces peuples qu’il avoit en gouvernement, mais encore de la reputation qu’il avoit autresfois acquise par tant de beaux exploits de guerre.

Cette derniere nouvelle toucha fort au cœur d’Arimant ; toutesfois, se voyant si pres de moy, et esperant de me veoir bien-tost, il ne s’y arresta pas longuement, mais tournant entierement toutes ses pensées à donner ordre à recouvrer la marchandise, par laquelle il esperoit avoir entrée en mon logis, il se chargea, et son homme aussi, des plus belles toiles qu’il put trouver et feignit de venir des Gaules, d’où il en sort ordinairement, de tres-belles, outre qu’ayant la langue gauloise, il luy estoit fort facile de se faire croire marchand gaulois. Il employa tout le lendemain à dresser tout son equipage de marchandise, et ayant bien accommodé ses bales, s’en vint au logis de Rithimer, et conduit par ce jeune homme qui y avoit desja esté, passa au costé où je logeois.

Ceux qui les voyoient monter avec leurs bales, ne leur demandoient point où ils alloient, parce que les pensans estre des marchands, et d’ordinaire plusieurs y venans, ils ne trouvoient point estrange de voir ceux-cy. Ils s’arresterent dans l’antichambre, où de fortune le petit garçon qui avoit accousturné de me servir, passant pour quelque affaire que je luy avois commandé, les vid ; et r’entrant dans la chambre, dit à Clarine qu’il y avoit des marchands dans l’anti-chambre qui demandoient si l’on vouloit acheter de la toile. Clarine incontinent se douta que c’estoit Arimant, et s’approchant de moy : Vous verrez, me dit-elle, madame, que ce seront nos marchands. – Allez voir, luy dis-je, et si ce sont eux, faites-les entrer, car nous aurons loisir de voir leur marchandise, cependant qu’il n’y a personne qui nous empesche. Et il estoit vray que de bonne fortune il n’y avoit dans ma chambre que nous trois. Clarine incontinent s’y en alla, et parce que le petit enfant la suivit, elle fit semblant de ne les cognoistre point, leur demandant quelle marchandise ils portoient. – De fort belles toiles, respondit Arimant en langage gaulois, et à fort bon marché. – Vous venez, dit-elle, tout à propos, car madame est seule, elle sera bien aise, de voir vostre marchandise. Et à ce mot elle les conduisit vers moy.

Je vous avoue, Hylas, que je fus tellement transportée, et luy aussi, que voyant n’y avoir personne dans la chambre qui nous peust veoir, parce que Clarine avoit donné une commission au petit qui nous servoit pour aller par la ville, d’abord qu’il entra dans ma chambre, je luy tendis les bras, et luy s’en vint de mesme vers moy, et se mettant à genoux devant mon lict, je le tins un fort long temps serré contre mon sein, si surprise de contentement que je ne pouvois le destacher de mes bras. – Amy, luy dis-je, enfin voicy ta Cryseide que les dieux ont refusée pour ne te faire une si grande injustice que de te ravir ce qui est si bien à toy. – Madame, dit-il, je recognois en cela que veritablement ils sont dieux, puis qu’ils sont si justes. Mais quel pensez-vous que vous me rendez, quand vous me dites que Cryseide est mienne ? – Arimant, repris-je, soyez certain que si Cryseide n’est vostre, elle n’est point du tout. Je le vous ay escrit de mon sang, et si vous en voulez un plus grand tesmoignage, vous l’aurez de moy, et tout tel que mon honnestété me le pourra permettre, car je pense estre bien raisonnable, qu’ayant voulu mettre la vie pour me conserver toute à vous, je ne reserve plus rien qui ne soit vostre, ou pour mieux dire à vostre discrétion, sinon ce qui seul me peut rendre digne d’estre à vous.

II vouloit respondre, lors que Clarine le vint oster d’aupres de moy, parce qu’elle oyoit marcher dans l’anti-chambre : Se retirant donc diligemment, il se mit aupres de son compagnon qui commençoit desja à desployer sa marchandise, et à la monstrer à Clarine qui faisoit grandement l’empeschée à bien considérer la bonté, et la beauté de la toile.

Et en mesme temps Rithimer entra dans la chambre. Il avoit accoustumé de me veoir fort souvent, et sembloit que le bruit qui couroit par la ville de l’amour qu’il me portoit ne fut point faux, car despuis l’accident qui m’estoit arrivé, l’affection qu’il me souloit porter estoit tellement augmentée que sa femme mesme s’en estoit apperceue. Et parce qu’elle estoit d’un naturel fort jaloux, et qui ne vouloit point que personne eust part en ce qu’elle devoit posseder toute seule, elle commençoit de me hayr, et de faire resolution de m’esloigner de Rithimer, aussi-tost que je serois en estat de pouvoir marcher. Et voyant ma mere fort en colere contre moy, pour le refus que j’avois faict de Clorange, elle ne fit point de difficulté de le luy dire, et de fortune Clarine, sans qu’elles s’en apperceussent, ouyt tous leurs discours et me les raconta. Cet esloignement n’estoit pas celuy qui me faschoit, car au contraire j’en estois tres-aise, pensant par ce moyen, de revenir à Eporede, mais ce fut la cruauté de ma mere, qui jura en mesme temps que, le voulusse-je ou non, soudain que je serois hors de la presence de Rithimer, elle me feroit espouser Clorange. Ceste resolution de ma mere m’en fit prendre une autre, que peut-estre je n’eusse pas eue de long-temps, qui fut de me donner entierement à Arimant, et de fuir en toute façon la tyrannie de laquelle elle vouloit user sur moy.

Mais, pour revenir à Rithimer, le voyant entrer dans ma chambre, je dis tout haut à Clarine qu’elle dist à ces marchands que pour ceste heure ils s’en allassent, et qu’ils revinssent le matin, que j’acheterois volontiers de leurs toiles : et cela, je le fis exprez, afin que si Rithimer les revoyoit une autre fois, il ne le trouvast pas estrange. Arimant qui sçavoit le bruit qui couroit de l’amour que ce prince me portoit, le voyant fort aymable de sa personne, outre la faveur que sa qualité luy pouvoit acquerir, le regardoit avec un œil qui ne ressentoit point le marchand, et supportoit avec une peine extreme qu’il fallust luy quitter la place, et s’en aller pour ne rien descouvrir. Toutesfois, voyant qu’il le falloit faire par-force, il replia et refit ses bales, et apres les mettant sur son compagnon, apres avoir fait une grande reverence, s’en alla. Et moy, le voyant partir, je luy criay : Adieu, nostre maistre, ne faillez pas de revenir demain au matin.

Voilà quelle fust nostre premiere veue. Mais pour ne tirer ce discours trop en longueur, sçachez, Hylas, que le lendemain il revint lors que chacun estoit allé au temple, et qu’il n’y avoit que Clarine aupres de moy. Et pour ne perdre le temps à redire les mesmes propos que nous nous tinsmes, nostre resolution fut telle : Voyant qu’aussi tost que je serois en estat de marcher, ma mere m’emmeneroit pour me faire espouser par force Clorange, nous fusmes d’avis de la devancer, et que quelques jours avant que de faire cognoistre que je fusse bien remise, je manderois vers Arimant, qui cependant demeureroit vers les Libicins, et que m’habillant en homme, je me desroberois, et m’en viendrois le trouver au logis où alors il logeoit, et que de là il m’emmeneroit où bon luy sembleroit, avec promesse de m’espouser au premier lieu où il pourrait le faire en asseurance, et que cependant nous vivrions comme frere et sœur. Cette delibération prise, Arimant donna ordre de faire les habits, tant pour moy que pour Clarine, et avant que de partir, les luy remit entre les mains, et puis promit sans faillir d’estre, le quinziesme jour apres, en cette mesme ville, et dans le mesme logis où il estoit alors logé, lequel il fit aussi bien recognoistre à Clarine afin qu’elle m’y sceust conduire.

Voyez, Hylas, à quoy la rigueur des meres conduit quelquesfois les enfans qui sont mal-advisez ! Or voicy ce qui en advint. Les quinze jours estans escoulez, et croyant qu’Arimant fust en son logis, comme nous avions resolu ensemble, je ne manquay point à m’y rendre vestue en homme, et Clarine aussi, et si bien desguisées, qu’ayant rencontré au sortir du logis ma mere qui revenoit du temple, elle ne nous recogneut ny l’une ny l’autre. Mais je fus bien estonnée quand je fus au logis, et que je n’y trouvay personne, et plus encores, quand je vis arriver, la nuict, sans avoir point de nouvelles de luy ; ce fut alors que je commencay à me repentir de ma fuite precipitée, et d’avoir esté si hastive à sortir d’aupres de ma mere, sans sçavoir pour le moins si Arimant estoit revenu. Et ce qui me troubla d’avantage, ce fut qu’incontinent le bruit s’espandit par toute la ville que j’estois perdue, et qu’on me faisoit chercher de tous costez. Me resolvant en fin à tout ce qui m’en pouvoit arriver, et me semblant que la mort remedieroit au pis aller à tous mes inconveniens, je dis à Clarine qu’il falloit sortir par quelque moyen de cette ville, et que je pensois, puis qu’Arimant n’estoit point venu, qu’asseurément il luy estoit arrivé quelque grand empeschement. Et lors que nous estions en la plus grande peine, je vis entrer dans la chambre le jeune homme qui servoit Arimant.

Vous pouvez penser, Hylas, quel contentement j’en eus ! il fut tel que luy jettant les bras au col : Ah ! mon amy, luy dis-je, et où est ton maistre ? – Il est en sa maison, me dit-il, mais si blessé qu’il n’a peu venir. – Et qui l’a traitté de cette sorte ? repliquay-je, toute tremblante. – C’est, respondit-il, une personne à qui il a donné la mort. Et pour ne vous point tenir en peine plus long-temps, sçachez, dit-il, que mon maistre, n’ignorant point le dessein que Clorange avoit sur vous, il l’a fait appeller, il s’est battu avec luy, et l’a tué. Il est vray qu’il n’est point sorty du combat sans deux grandes blesseures qui, encores qu’elles ne soient gueres dangereuses, ne laissent de l’incommoder de sorte, pour estre l’une à la jambe, et l’autre à la cuisse, qu’il luy est impossible de souffrir le cheval ny de marcher. Et voyant qu’il ne pouvoit estre icy comme il vous avoit promis, il m’a envoyé pour vous servir et vous conduire où il est, m’ayant donné et chevaux et tout ce qui est necessaire. – Mon amy, luy, dis-je, je croyois bien que quelque grande occasion empeschoit ton maistre d’estre icy. Je loue Dieu de ce que luy et moy soyons hors de la peine que Clorange nous pouvoit donner, je voudrais bien qu’il ne luy eust pas cousté si cher. Quand tu voudras, nous nous mettrons en chemin pour aller penser ses blesseures. – Je pense à la verité, me dit-il, que l’on ne sçauroit luy donner un meilleur remede.

Et lors, appellant Clarine, nous commençasmes à consulter ce que nous avions à faire pour eschapper, y ayant apparence qu’il y auroit de grandes gardes aux portes, et apres avoir longuement debatu, nous, conclusmes qu’il falloit que le jeune homme allast au palais de Rithimer pour ouyr ce que l’on disoit, et apprendre, s’il estoit possible, de quelle façon l’on faisoit nostre recherche, et que cependant nous nous couperions les cheveux, afin que si de fortune nous estions trouvées, l’on ne nous peust cognoistre que difficilement.

Cette délibération faicte, ce jeune garçon part, et va avec une tres-grande finesse, se meslant parmy les domestiques de Rithimer, où il entend que tous leurs discours n’estoient que de moy. Les uns disoient que je m’en estois fuye, et avec raison, parce que l’on me vouloit forcer d’espouser Clorange, le plus mal faict de tous les hommes de la Gaule Cisalpine. Les autres, qui pensoient estre plus fins, alloient murmurans contre la femme de Rithimer, disans qu’elle m’avoit fait desrober, jalouse de l’amitié que son mary me faisoit paroistre ; et cette derniere opinion passa si avant que Rithimer le creut, se souvenant qu’en semblable occasion elle en avoit desja usé ainsi. Et cela fut cause que, quand ma mere s’alla jetter à ses pieds, pour le supplier de me faire chercher avec diligence, il luy dit avec un sousris de colere : Allez, allez, madame, et si vous ne sçavez ou est vostre fille, demandez-la à vostre parente. Et sans luy faire autre response, se tourna de l’autre costé. Cela fut cause que ma mere redisant à sa femme ce qu’il luy avoit respondu, et le peu de conte qu’il en avoit fait, et d’ailleurs, ayant assez recogneu l’affection qu’il me portoit, elle creut qu’asseurément Rithimer m’avoit fait desrober pour me tenir cachée en quelque lieu de plaisir.

Quant à ma mere, elle ne sçavoit que soupçonner : une fois, elle croyoit que Rithimer m’eust ravie, l’autre, que c’estoit sa femme qui par jalousie m’eust fait desrober ; car de penser que ce fust pour Clorange, ne sçachant point que j’eusse esté advertie de la resolution qu’elles avoient faicte, elle ne pouvoit s’imaginer que c’en fust la cause. Et ainsi pour ne sçavoir lequel croire, elle croyoit ou plustost craignoit tous les deux. Et de là il advint que se soupçonnant ainsi tous trois, ils ne mirent pas grande peine à me faire chercher, se mocquant l’un de l’autre, quand il y en avoit quelqu’un qui proposoit qu’il le falloit faire.

Ce soupçon fut celuy qui me donna la commodité de sortir le lendemain un peu avant midy, outre qu’estant un jour de marché, il nous fut aisé de nous mesler parmy la foule et mesme n’y ayant personne aux portes qui eust charge de prendre garde à nous. Dieu sçait si nous pressasmes nos chevaux ! Quand nous fusmes hors des faux-bourgs de la ville, nous allasmes repaistre dans un bois des provisions que ce jeune homme avoit apportées, et de là reprenant nostre chemin, nous marchasmes toute la nuiçt, et jusques au lendemain qu’il estoit plus de midy, que nous allasmes loger dans une maison des amis d’Arimant, auquel ce jeune homme donna une lettre de sa part, et où nous receusmes toute la bonne chere qu’il se peut dire. Mais j’estois tellement assoupie du travail du chemin, et de la longue veille, que je m’endormois en mangeant ; nous reposasmes donc le reste du jour et toute la nuict suivante. Je croy, quant à moy, que ce fut sans m’esveiller, je sçay bien pour le moins que le soleil estoit fort haut que j’estois encor au lict. Et lors que ce jeune homme me vint appeller, il me sembla que la nuict avoit esté bien plus courte que de coustume. Nous reprismes donc le chemin, et marchasmes jusques à la nuict, que nous arrivasmes, un peu apres les vingt-quatre heures, en la ville des Lybicins, avec le contentement que vous pouvez penser.

Mais vous sçaurois-je représenter combien fut grand celuy d’Arimant, lors que je l’allay embrasser dans son lict ! Il fut tel que ses playes se r’ouvrirent, et recommencerent à saigner, de sorte qu’il faillit d’y demeurer ; et je croy qu’il avoit tant de joye de me voir en sa maison que, si je ne m’en fusse prise garde, il n’en eust rien dit pour ne me point effrayer, mais luy voyant le visage tout changé, je luy demanday s’il ne se trouvoit point mal : Ce n’est rien, me dit-il, mon frère (c’est ainsi que depuis nous nous appellasmes tousjours) il faut seulement faire venir le chirurgien, cependant que vous poserez vos bottes, car je ne laisseray de soupper avec vous, encore que je sois au lict. – C’est ainsi que je l’entends, luy dis-je, et appellant le chirurgien, apres que je l’eus embrassé, je me retiray un peu dans ma chambre.

Mais vous pourrois-je bien dire les discours de Clarine, et les gratieuses rencontres qu’elle faisoit ? Je croy qu’il seroit malaisé, parce qu’ayant esté tousjours en frayeur jusques là, il sembloit qu’elle fust revenue de la mort à la vie. Cependant que nous allions gaussans ensemble, l’on nous vint advertir qu’Arimant avoit perdu tant de sang que ses playes s’estoient beaucoup empirées, et que le danger en estoit grand. Je courus toute effrayée vers luy, mais je trouvay que le sang estoit desja estanché, et le chirurgien me pria de le laisser en repos pour toute la nuict, que le mal n’estoit pas grand, mais qu’il le pourroit devenir si l’on n’y prenoit garde.

Je fus donc contrainte de me retirer sans le voir, et je vous supplie, Hylas, considérez ce que peut l’amour ! Le jour precedent, que je n’avois faict que la moitié du chemin, j’estois si lassée, et si outrée de sommeil, que je ne pouvois tenir les yeux ouverts, et à ce coup que j’en avois fait encore autant, je ne peus clorre l’oeil de toute la nuict, mais de temps en temps j’envoyois sçavoir comme se portoit Arimant, sans reposer, que le matin qu’il me fut permis de le voir. – Et quoy, mon frere, luy dis-je, vous vous estes trouvé mal, et vous ne vouliez pas nous le dire ? – Je sentois bien, me dit-il en sousriant, que mes playes saignoient, mais je vous advoue que j’estois bien aise de perdre un peu de sang pour vous, en eschange de celuy que vous avés employé pour moy. – Ah ! luy dis-je, mon frere, nos desseins estoient bien differents ; car, alors que j’ay perdu le mien, c’estoit pour me conserver à vous, et vous à cette heure vous perdiez le vostre pour vous ravir à moy.

Mais, Hylas, que vay-je vous racontant toutes ces choses par le menu, puis que ce temps qu’entre tous ceux de ma vie, je puis dire avoir esté le seul heureux, est tellement changé qu’il ne m’en reste que la memoire pour le regretter ? Je le passeray donc sous silence, pour ne redire mes contentemens en une saison où il n’y en a plus pour moy. Et vous diray, qu’apres avoir demeuré six sepmaines en ce lieu pour donner loisir aux blesseures d’Arimant de se guerir, son pere luy manda qu’il le revinst trouver, car ayant sceu le duel qu’il avoit fait contre Clorange, il estoit en continuelle peine pour luy, non seulement pour les blesseures qu’il avoit receues, mais aussi pour la hayne de Rithimer.

Et lors qu’Arimant receut ce commandement de son pere, ce fut en mesme temps que ses playes estoient du tout gueries. Le mal qu’il avoit eu, et l’incommodité de ses blesseures avoient esté cause que tous les desseins qu’il eust peu avoir sur moy avoient esté prolongez jusques à ce qu’il sortirait du lict. Et maintenant qu’il n’avoit plus de mal, lors qu’il me tesmoignoit de m’en vouloir presser, je ne pouvois luy remettre devant les yeux, sinon qu’il considerast que j’estois sienne, et que la cognoissance que je luy en avois donnée, n’estoit pas si petite qu’il en peust douter. Que ce qu’il demandoit de moy n’estoit pas raisonnable, sinon avec les conditions qui en pouvoient oster toute sorte de blasme, qu’il pouvoit bien penser que quand je m’estois remise entre ses mains, ç’avoit esté avec dessein de me donner entierement à luy, ainsi que j’avois faict, et que je faisois encore, mais que je le suppliois d’avoir un peu d’egard à ce que et luy et moy nous nous devions, parce que si je luy devois toute sorte de contentement et de satisfaction, il me devoir aussi la conservation de la seule chose qui me pouvoit rendre digne de luy, qui estoit mon honnesteté. Et lors qu’il me respondoit qu’il n’avoit jamais eu autre dessein, et qu’il aymeroit mieux la mort, que de vouloir de moy chose quelconque, que sous les conditions de m’espouser, je luy representois alors qu’il estoit impossible de faire le mariage au lieu où nous estions, à cause que si Rithimer le sçavoit, comme il seroit impossible qu’il ne le sceust, il n’y auroit rien qu’il ne fist pour se venger de ceste injure, qu’il falloit donc nous mettre en lieu où il n’y eust pas tant de danger ; qu’outre cela, encore seroit-il bon que son pere en fust adverty ; parce qu’encores que nous fussions tous deux resolus de passer outre, quoy qu’il ne le voulust pas, si estoit-il raisonnable de luy rendre ce devoir, que les dieux avoient grandement agreable le respect et l’obeyssance que les enfans rendoient à leur pere, et que cela seroit cause qu’ils beniroient nos intentions et nos desseins.

Bref, Hylas, je sceus luy representer mes raisons, de sorte que me prenant entre les bras, et me baisant : Il est impossible, me dit-il, de resister à ce qu’il vous plaist, faictes, et ordonnez de ma vie, et de mon contentement comme il vous plaira. Et quand il receut le commandement de son pere de s’en retourner. – Ne voyez-vous pas, luy dis-je, comme Dieu commence à bien-heurer nostre dessein, puis que nous allons au lieu où nous le pourrons achever plus facilement ?

II se mit donc en chemin et m’emmena, avec luy, mais parce qu’il ne vouloit que son pere me cogneust avant qu’il eust accordé son mariage, il changea mon nom, et m’appella Cleomire, disant que j’estois Gaulois Transalpin, favorisé en cela de la langue gauloise que j’avois. Et pour prendre suject de me tenir aupres de luy, il disoit que je luy avois sauvé la vie au combat qu’il avoit faict avec Clorange, ayant empesché que deux des siens, qui s’estoient cachez au lieu où le duel avoit esté faict, ne luy fissent supercherie, m’estant si genereusement opposé à tous les deux, qu’encore qu’il fust si blessé,qu’à peine se pouvoit-il tenir debout, toutesfois je les avois forcés de se sauver à la fuitte et que cet acte l’avoit tant obligé qu’il ne vouloit jamais se séparer de moy.

Considerez, Hylas, comme la personne qui ayme se va imaginant des sujects d’obligation, car il faut que vous sçachiez qu’Arimant estoit si aise que chacun le pensast ainsi, que j’ay opinion qu’en fin luy-mesme le croyoit aussi bien que les autres !

Nous fismes nostre voyage heureusement, et arrivasmes à Eporedes, où le pere d’Arimant nous receut avec tant de bon visage qu’il faisoit bien paroistre l’amitié qu’il portoit à ce fils.

Mais quand il sceut que j’estois Cleomire, duquel son fils luy avoit escrit la valeur et l’assistance imaginée, je ne sçaurois vous dire les remerciemens et les offres qu’il me fit, car veritablement c’estoit un tres-honorable chevalier et plein de toute vertu, digne du nom qu’il portoit. Je fus bien aise, et Arimant aussi, de voir ce bon commencement, ayant esperance que bien-tost le progrez de ceste amitié nous porteroit à l’heureux accomplissement que nous desirions.

Les premiers jours estans passez, et Arimant ne pouvant avoir repos qu’il ne vist la conclusion de nostre mariage, nous consultasmes longuement ensemble, de quelle façon nous devions nous y conduire. En fin nous fusmes tous quatre d’opinion, car Clarine et ce jeune homme estoit tousjours de nostre conseil ; qu’il falloit que ce fust moy qui en fisse l’ouverture au pere, parce que depuis que j’estois arrivée, il avoit pris une si grande creance en ce que je luy disois, que sans doute il se laisserait porter à tout ce que je voudrois, et que je luy conseillerois. Je pris cette charge fort à contre-cœur, me semblant que c’estoit bien contre la coustume qu’il me fallust demander un mary, au lieu que ce sont tousjours les maris qui demandent les femmes. Toutesfois, puis que desja ma fortune m’avoit fait rompre les coustumes des autres femmes, je creus que mon affection m’en pouvoit bien faire faire de mesme à ce coup, outre que voyant que c’estoit la volonté d’Arimant, j’eusse pensé de faire une tres-grande faute, si j’y eusse contredit.

Je m’en vay donc trouver le pere dans un jardin, où alors il se promenoit tout seul, et apres l’avoir salué, et que nous eusmes parlé quelque temps de la beauté du lieu et de la saison, en fin je fis tomber le propos sur le contentement que chacun a de se voir perpétuer en ses enfans, et puis luy representant quel devoit estre le sien, quand il consideroit Arimant comme le plus accomply chevalier, non seulement des Salasses et des Lybicins, mais de toute l’Emilie. – Il me respondit, que l’amitié que je luy portois me le faisoit croire tel. – J’advoue, luy dis-je alors, que je l’ayme plus que chevalier que j’aye jamais cogneu, mais avant que je l’aye aimé de cette sorte, je vous asseure, seigneur, que je l’ay estimé tel, et que tous ceux qui en parlent en font le mesme jugement. Mais, continuay-je, puisque nous en sommes venus si avant, encore faut-il que je vous die que je me suis fort estonné comme vous avez tant tardé à le marier, il en est d’aage, et je croy que ce seroit beaucoup adjouster à vostre contentement, si vous le voyiez marié, et bien-tost apres, pere de plusieurs beaux enfans. – Vous avez raison me respondit-il, je ne croy pas que si je voyois ce que vous dites, j’eusse rien plus à desirer , mais les parties sont si rares, et j’ en vois si peu, qu’il faut de necessité attendre si le Ciel ne nous en presentera point quelqu’un.

– Peut-estre, adjoustay-je, vous voulez trop choisir ? – pardonnez-moy, me dit-il, mais c’est que veritablement je n’en vois point, car pourveu que je trouvasse une fille noble et vertueuse, et qu’il n’y eust point de reproche en sa race, je ne m’arresterois gueres à sa richesse. – Il me semble, luy dis-je, que vous oubliez l’un des plus grands poincts. – Et lequel ? me respondit-il. – C’est, luy dis-je, qu’ils s’entre-aymassent bien tous deux. – Il est vray, reprit-il incontinent, mais je n’ay point mis ceste condition, parce qu’elle doit estre la premiere presupposée, vous protestant, Cleomire, que j’aymerois mieux la mort, que si je voyois que la necessité de mes affaires contraignist Arimant d’espouser une femme indigne de luy, ou qu’il n’aymast pas, ayant desja rompu un mariage pour avoir recogneu qu’il n’y avoit pas de l’intention. – Vous estes, repliquay-je, vray pere en cela. Mais que diriez-vous, seigneur, si encore qu’estranger, je vous proposois un party en ce pays, où vous trouverez toutes les conditions que vous venez de dire, et qu’il ne tiendra qu’à vous que vous n’ayez quand vous voudrez ? – Je dirois, me respondit-il tout estonné, que vous avez eu plus d’esprit que tant que nous sommes. – Non pas cela, luy dis-je, mais peut-estre plus de commodité de le recognoistre que les autres. Or si vous l’avez agreable, je le vous proposeray, mais avec cette condition, que vous me ferez l’honneur de recevoir, ce que je vous en diray, comme d’une personne qui vous honore infiniment, et qui ayme Arimant plus que toutes les choses du monde. – Vous avez rendu tesmoignage à mon fils de ce que vous dites, me respondit-il, et j’ay telle creance de l’amitié que vous me portez, que vous ne devez douter que je ne reçoive tout ce que vous me proposerez, comme venant d’une personne que je dois aymer, honorer et croire plus qu’autre que je cognoisse.

– Avec cette asseurance, repris-je, je vous diray donc, seigneur, que vous avez pres de vous, et en cette ville mesme, ce que vous cherchez bien loing : la noblesse de la race, la vertu et l’amour que le mary et la femme se doivent porter, et encores les biens selon la qualité de vos maisons, choses qui tout ensemble ne sont pas peu considerables. – Et pour Dieu m’interrompit-il, je vous supplie, Cleomire, nommez-la moy vistement. – C’est, luy dis-je, en rougissant un peu, Cryseide. – Veritablement, me dit-il alors, pour sa maison et pour son bien, je l’advoue, mais pour le reste, je ne sçay qu’en dire, et faut que je vous die qu’il a esté un temps, lors qu’elle estoit icy, que je l’eusse desirée, n’eust esté que sa mere est parente de la femme de Rithimer, lequel je ne sçay si vous en avez esté adverty, me veut un grand mal. – Seigneur, luy dis-je, me permettrez-vous que je parle en sa deffence sans offencer vostre jugement ?

Et lors, m’ayant dit qu’il en seroit bien aise, je repris la parole de cette sorte : Je ne croy pas que Cryseide ait fait que deux actions qui vous puissent avoir donné subject de changer le jugement que vous aviez fait d’elle. La premiere, la resolution qu’elle fit de se couper les veines, et mourir, plustost que d’espouser Clorange ; et l’autre, sa fuitte hors des mains de sa mere. Mais afin que vous puissiez mieux estre esclaircy de ces deux poincts, il faut que je vous descouvre une chose, que sans doute vous n’avez pas sceue, et laquelle toutesfois je vous supplie de ne trouver point mauvaise, puis que le respect qui vous est deu, a tousjours esté conservé entier, comme vous entendrez.

Sçachez donc, seigneur, qu’Arimant, ayant veu cette fille de laquelle nous parlons, et en faisant le mesme jugement que vous, recognoissant, outre cela, quelque beauté en elle, en devint tellement amoureux qu’il ne laissa aucune sorte de recherche pour s’en faire aymer. La fille qui recogneut l’honneur que vostre fils luy faisoit, apres avoir souffert quelque temps les soings et les devoirs que les personnes qui aiment bien ont accoustumé de rendre, luy demanda quelle estoit son intention. Arimant qui en cela, ainsi qu’en toute autre chose, proçedoit en vray chevalier, et comme ne degenerant point de la vertu de ses illustres predecesseurs, luy repondit qu’il pretendoit acquerir ses bonnes graces, non point pour en abuser, mais pour se lier avec elle du lien de mariage, comme ceux de sa condition ont accoustumé de faire. Et lors qu’elle luy mit devant les yeux cette haine que Rithimer vous porte, et la proximité de sa mere avec sa femme, il repondit, que les dieux qui ne vouloient point d’inimitié perpetuelle, avoient peut-estre desseigné de reconcilier vos deux maisons par cette alliance, et qu’il s’asseuroit que, quand vous en seriez adverty, car il ne vouloit rien faire en cela qu’avec vostre permission, vous l’auriez aggreable et loueriez son juste dessein. Depuis, cette fille ayant quelque temps resisté, et l’amour d’un costé et d’autre s’augmentant tous les jours, ils vindrent ensemble à ces promesses de se donner parole de s’espouser, pourveu que vous l’eussiez aggreable et cependant faire tous deux tout ce qu’il leur seroit possible pour le faire trouver bon à leurs parents. Les choses estans en ces termes, Cryseide est emmenée en la maison de Rithimer, où l’on luy parle de la marier avec Clorange. Vous sçavez, seigneur, quel homme il estoit, c’est-à-dire le plus difforme et le plus vicieux de tous les hommes ; mais quand il eust esté le plus aggreable et le plus parfaict, jugez si Cryseide pouvoit espouser un autre, s’estant desja donnée à vostre fils ? Et toutesfois en cecy vous remarquerez sa vertu, parce qu’elle n’avoit rien promis qu’à condition que ceux de qui elle devoit despendre l’eussent aggreable ; et voyant comme leur intention les portoit ailleurs, elle resolut de se faire mourir, d’autant plus vertueuse en ceste action que Lucresse, que celle-cy voulut prevenir la faute pour laquelle l’autre se fit mourir. Si celle-cy n’est point une grande preuve d’amour envers Arimant, et de vouloir conserver son affection entiere, vous en ferez, seigneur, le jugement. Tant y a qu’estant miraculeusement retirée du tombeau, lors qu’elle commençoit à se remettre de la grande perte du sang qu’elle avoit faite, elle fut advertie par une de ses filles que sa mere, et la femme de Rithimer, la vouloient oster de la presence de ce prince pour apres la faire espouser à Clorange, voulust-elle ou non. Il n’y a point de douté qu’alors elle eust recours au mesme remede qu’elle avoit desja fait, si Arimant ne la fust venu trouver, et ne luy eust, les larmes aux yeux, representé qu’elle en feroit mourir deux, si elle ne se deportoit de ceste resolution, parce qu’il ne la survivroit point, mais qu’il valoit bien mieux se retirer de ceste cruelle tyrannie de sa mere. Que si elle se vouloit asseurer en luy, il luy juroit par tous les plus inviolables sermens que, sans la rechercher de chose quelconque, il la mettroit secrettement parmy les Vestales, où elle pourroit vivre, en attendant qu’il vous peust faire appreuver leur mariage. Or, jugez maintenant, seigneur, si ces deux actions doivent estre desappreuvées, ou s’il y a deffaut de generosité et d’amour en ceste fille, qui d’ailleurs a toutes les autres conditions que vous avez demandées ?

Je finis de ceste sorte, avec le grand estonnement du pere, qui fit deux ou trois tours dans l’allée où nous nous promenions sans dire un seul mot, cependant que j’attendois la sentence de ma vie ou de ma mort.

En fin, relevant la teste qu’il avoit tenue contre terre assez long temps, il me respondit de ceste sorte : J’advoue, Cleomire que vous m’avez dit de grandes choses, et lesquelles avec raison m’ont rendu un peu pensif. En fin considerant qu’il n’y a rien en ce monde qui soit conduit par le hazard, mais tout par la sage providence des dieux, je veux croire que toutes ces choses que vous m’avez racontées, ne sont point, advenues que par leur volonté, et cela estant, serois-je bien si temeraire d’y vouloir contre-venir ?

Mon fils, à ce que vous me dites, ayme Cryseide, et je juge bien, ayant ouy ce que vous m’en avez raconté, que son voyage vers les Lybicins n’a esté que pour s’approcher d’elle, ny le combat de Clorange, que pour n’en pouvoir souffrir les pretentions au prejudice des siennes. Cryseide aussi a donné de tres-grands tesmoignages de l’aymer cherement. Je veux conclure par là que les dieux qui n’assemblent jamais les contraires sans quelque lien de sympathie, ne les auroient pas poussez à ceste bonne volonté, qu’elle ne fust desja entre eux.

Je loue, amy, l’eslection de mon fils, car Cryseide merite d’estre aymée, et maintenant que je sçay les raisons pour lesquelles elle a fait ce que je desappreuvois, je l’estime au double de ce que je faisois. Et par ainsi vous direz à mon fils, car je voy bien que c’est luy qui vous a donné charge de m’en parler, que puis que selon son devoir, il m’a porté ce respect de ne point prendre Cryseide sans mon contentement, je luy en sçay si bon gré que, non seulement je l’appreuve et loue, mais en remercie les dieux, et les prie de me donner ce contentement que je les puisse voir bien tost tous deux ensemble. Et encore que je prevois que Rithimer pourroit augmenter la haine qu’il me porte, se figurant que mon fils l’aura offencé, en luy ravissant dans sa maison une parente de sa femme, toutesfois cela ne me fera point changer d’opinion, estant résolu de les maintenir au peril de quoy qui m’en puisse arriver.

Je m’asseure, Hylas, que vous ne douterez point que ceste response ne me donnast le plus grand contentement que j’eusse peu desirer, et jugez-le, puisque me jettant à ses genoux, je le remerciay pour son fils et pour Cryseide, ne m’osant encores declarer, que ce ne fust par l’avis de mon cher Arimant, auquel incontinent apres je m’en allay raconter l’effet de ma commission avec tant de plaisir et de satisfaction que, me prenant entre ses bras, je croyois qu’il ne se saouleroit jamais de me remercier et de me baiser. En fin nous resolumes, puis que j’avois dit à son pere que j’estois parmy les Vestales, qu’il ne falloit point me declarer, de peur d’estre surprise en menterie. Car le mensonge a cela de propre que quand il est recogneu, il faict mescroire la verité. Et que pour eviter le courroux de Rithimer, et de ma mere aussi, il seroit à propos de celer nostre mariage quelque temps, et cependant l’on essayeroit de le leur faire trouver bon. Le pere d’Arimant approuva encores ces advis, et deslors remit tout à la volonté de son fils.

Or voyez, Hylas, comme les hommes proposent et les dieux disposent. Qui eust pensé que nos affaires ne deussent avoir la fin la plus heureuse que l’on sçauroit imaginer ? Et toutesfois les contrarietez que jusques icy nous avons racontées, ne sont que jeux aupres de ce que j’ay à vous dire. Car Arimant et moy desirans de terminer heureusement nostre dessein, nous faignismes d’aller querir Cryseide, et partismes apres avoir faict faire des habits de femme, et tout ce qui estoit necessaire pour les nopces, et nous en allasmes dans une des villes des Caturges, pour y demeurer autant de temps que nous pouvions juger qu’il en falloit, pour faire croire au pere que nous estions allez querir bien loing celle qui estoit avec nous.

Mais ne voilà pas le malheur qui voulut qu’en ce mesme temps Gondebaut, le roy des Bourguignons, ayant passé les Alpes avec une puissante armée, s’estoit jette par le costé des Coties dans le territoire des Taurinois et des Caturges, tellement à l’impourveu, qu’il les trouva tous sans deffenses, et sans soupçon de devoir estre attaquez ? Et par fortune, le lendemain que nous fusmes arrivez, il donna luy-mesme en cette ville, où tout ce que l’on peut faire, ce fut de fermer les portes contre la surprise des premiers. Mais, incontinent apres, toute l’armée arrivant, ce que peurent faire les habitans, ce fut de se rendre à quelques conditions si peu avantageuses, qu’ils n’amenderent leur marché en rien, sinon que les femmes, encores que prisonnieres, ne furent point forcées, ny les temples pillez comme on avoit faict ailleurs ; mais pour le reste tout fut à la discretion du soldat. O dieux ! Hylas, quelle cruauté de voir les filles emmenées captives d’entre les bras de leurs meres, leur tendre les bras en pleurant ! Mais, ô dieux ! quelle extreme et plus qu’extreme inhumanité, voir les femmes arrachées violemment des mains de leurs maris, sans, que les prieres, les supplications, les larmes, ny les offres de tous leurs biens les peust rachepter !

Je ressentis ce malheur, c’est pourquoy j’en puis parler comme experimentée, car de fortune, ce jour-là, je m’estois vestue en femme, et me sembloit bien que je n’estois point trop mal, encores que mes cheveux un peu courts m’empeschassent de me pouvoir si bien coiffer que j’eusse desiré, et le pauvre Arimant ne se pouvoit lasser de me caresser, comme s’il prevoyoit que ce seroit la derniere fois. La ville incontinent fut distribuée en quartiers, et chacun assigné à quelque troupe, laquelle, non point en foule, mais peu à peu, mettoit hors des maisons qui luy estoient escheues en partage tout ce qu’il y avoit de bon, fust meuble, chevaux, ou personnes.

Arimant, sçachant ceste honteuse capitulation, crioit par la ville qu’il valoit mieux mourir que de faire un acte si lasche, que les murs estoient encor debout, que les ennemis n’avoient pas des aisles pour voler par dessus, que nos flesches n’estoient point encores faillies, ny nos arcs rompus. Qu’il leur promettoit, luy seul, de conserver la ville, jusques à ce que Rithimer les vinst secourir, qu’il estoit desja en chemin, et que ceste lascheté leur seroit à jamais reprochée. Bref, voyant qu’il n’ay avoit plus de remede, et que personne ne s’esmouvoit à ses paroles, il met la main à l’espée, et crie en pleine rue que les principaux avoient trahy, et vendu le peuple : que quant à eux, ils n’auroient point de mal, et que tout tomberoit sur les plus foibles, qu’il valoit mieux les offrir à l’ennemy et sauver tout le reste.

Il cria et se tourmenta de sorte que quelques-uns se r’allierent aupres de luy, avec lesquels il s’alla saisir d’une porte qu’il defendit si bien que le roy Gondebaut fut contraint de passer d’un autre costé, où les habitans le conduisirent. Et par ainsi, trahy par ceux du lieu, cependant qu’il repoussoit l’ennemy qu’il avoit en teste, il se sentit chargé par les espaules si furieusement, qu’en fin la vertu estant surmontée par le grand nombre, et il faut dire par presque tout le camp, il luy fut impossible de resister. Car, apres avoir soustenu toute l’armée, et estre demeuré sans flesches ny autre sorte d’armes, il fut contraint de venir aux mains, où il fut emporté par le grand nombre des ennemis, qui toutesfois ne sceurent jamais le prendre que, chargé de coups, il ne tombast par terre, desirant de mourir plustost que de me voir entre les mains de ceux qu’il nommoit barbares.

Quant à moy, en mon malheur, encor puis-je dire que j’eus de la bonne fortune, car l’endroit de la ville où je me trouvay fut marqué pour le quartier du roy Gondebaut, et ceux qui estoient pour luy me prirent avec un bon nombre d’autres dames qui, toutes, aussi bien que moy, furent emmenées en cette ville sous bonne garde, avec esperance que sa generosité nous donnera aussi bien la liberté, que jusques icy par sa vertu nostre pudicité nous a esté conservée.

Voylà, Hylas ! ce que vous avez desiré de sçavoir de moy et de ma fortune, laquelle je m’asseure vous ne trouverez pas peu estrange, puis qu’apres tant de travaux, et lorsqu’il sembloit que je devois par raison esperer quelque repos, et quelque contentement au cours de ma vie, le Ciel au contraire m’a voulu oster la liberté, et tout ce que j’avois jamais aymé, qui sont les deux choses les plus estimées et les plus cheres entre les hommes, ne me laissant la vie que pour me faire mieux et plus longuement ressentir la perte qu’elle m’a fait faire, et le miserable estat où elle m’a réduite.

Ainsi la belle Cryseide, dit Hylas, fondant toute en pleurs, m’alloit racontant sa fortune, et j’avois pris tant de plaisir au recit qu’elle m’en avoit faict, qu’il ne me sembloit point qu’il y eust un quart d’heure qu’elle eust commencé à me le raconter, et toutesfois il se trouva estre si tard, que toutes ses compagnes se voulurent retirer. Je les accompagnay jusques sur le bord de l’Arar, où les aydant à monter sur des petits batteaux pour passer de l’autre costé, je ne peus m’en retirer qu’elles ne fussent de l’autre costé du fleuve, tant la veue de cette belle estrangere m’estoit douce et agreable. Je me retiray en fin plus remply d’amour que je n’avois jamais esté, mais avec une extreme satisfaction de savoir que cette belle avoit appris à aymer, et que toutesfois ses affections n’est- oient plus employées, puis qu’Arimant estoit mort ; qui ne me donna pas une petite esperance de pouvoir parvenir à ce que je desirois.