L’Atlantide/I

La bibliothèque libre.
Albin Michel (p. 15-31).



CHAPITRE PREMIER


UN POSTE DU SUD


Le samedi 6 juin 1903 rompit la monotone vie qu’on menait au poste de Hassi-Inifel par deux événements d’inégale importance : l’arrivée d’une lettre de Mlle Cécile de C… et celle des plus récents numéros du Journal Officiel de la République française.

— Si mon lieutenant le permet ? — dit le maréchal des logis chef Châtelain, se mettant à parcourir les numéros dont il avait fait sauter les bandes.

D’un signe de tête, j’acquiesçai, déjà tout entier plongé dans la lecture de la lettre de Mlle de C…

« Lorsque ceci vous parviendra, écrivait en substance cette aimable jeune fille, maman et moi aurons sans doute quitté Paris pour la campagne. Si, dans votre bled, l’idée que je m’ennuie autant que vous peut vous être une consolation, soyez heureux. Le Grand Prix a eu lieu. J’ai joué le cheval que vous m’aviez indiqué, et, naturellement j’ai perdu. L’avant-veille, nous avons dîné chez les Martial de la Touche. Il y avait Élias Chatrian, toujours étonnamment jeune. Je vous envoie son dernier livre, qui fait assez de bruit. Il paraît que les Martial de la Touche y sont peints nature. J’y joins les derniers de Bourget, de Loti et de France, plus les deux ou trois scies à la mode dans les cafés-concerts. En politique, on dit que l’application de la loi sur les congrégations rencontrera de réelles difficultés. Rien de bien nouveau dans les théâtres. J’ai pris un abonnement d’été à l’Illustration. Si ça vous chante… À la campagne, on ne sait que faire. Toujours le même lot d’idiots en perspective pour le tennis. Je n’aurai aucun mérite à vous écrire souvent. Épargnez-moi vos réflexions à propos du petit Combemale. Je ne suis pas féministe pour deux sous, ayant assez de confiance en ceux qui me disent jolie, et en vous particulièrement. Mais enfin, j’enrage à l’idée que si je me permettais vis-à-vis d’un seul de nos garçons de ferme le quart des privautés que vous avez sûrement avec vos Ouled-Naïls… Passons. Il y a des imaginations trop désobligeantes. »

J’en étais à ce point de la prose de cette jeune fille émancipée, lorsqu’une exclamation scandaleuse du maréchal des logis me fit relever la tête.

— Mon lieutenant !

— Qu’y a-t-il ?

— Eh bien ! Ils en ont de bonnes au ministère. Lisez plutôt.

Il me tendit l’Officiel. Je lus :

« Par décision en date du 1er mai 1903, le capitaine de Saint-Avit (André), hors cadres, est affecté au 3e spahis, et nommé au commandement du poste de Hassi-Inifel. »

La mauvaise humeur de Châtelain devenait exubérante :

— Le capitaine de Saint-Avit, commandant du poste ! Un poste auquel on n’a jamais eu rien à redire ! On nous prend donc pour un dépotoir !

Ma surprise égalait celle du sous-officier. Mais en même temps, je vis la mauvaise figure de fouine de Gourrut, le joyeux que nous employions aux écritures ; il s’était arrêté de griffonner et écoutait avec un intérêt sournois.

— Maréchal des logis, le capitaine de Saint-Avit est mon camarade de promotion, — dis-je sèchement.

Châtelain s’inclina, prit la porte ; je le suivis.

— Allons, vieux, — dis-je en lui frappant sur l’épaule, — pas de moue. Rappelez-vous que dans une heure nous partons pour l’oasis. Préparez les cartouches. Il faut sérieusement améliorer l’ordinaire.

Rentré dans le bureau, je congédiai d’un geste Gourrut. Resté seul, je terminai rapidement la lettre de Mlle de C…, puis ayant pris de nouveau l’Officiel, je relus la décision ministérielle qui donnait au poste un nouveau chef.

Voilà cinq mois que j’en faisais fonction, et, ma foi, je supportais bien cette responsabilité et goûtais fort cette indépendance. Je puis même affirmer, sans me flatter, que, sous ma direction, le service avait marché autrement que sous celle du capitaine Dieulivol, le prédécesseur de Saint-Avit. Brave homme, ce capitaine Dieulivol, colonial de la vieille école, sous-officier des Dodds et des Duchesne, mais affecté d’une effroyable propension aux liqueurs fortes, et trop enclin, quand il avait bu, à confondre tous les dialectes et à faire subir à un Haoussa un interrogatoire en sakalave. Personne ne fut jamais plus parcimonieux des ressources en eau du poste. Un matin qu’il préparait son absinthe, en compagnie du maréchal des logis chef, Châtelain, les yeux fixés sur le verre du capitaine, vit avec étonnement la liqueur verte blanchir sous une dose d’eau plus forte qu’à l’ordinaire. Il releva la tête, sentant que quelque chose d’anormal venait de se produire. Raidi, la carafe inclinée à la main, le capitaine Dieulivol fixait l’eau qui dégouttait sur le sucre. Il était mort.

Cinq mois durant, après la disparition de ce sympathique ivrogne, on avait semblé se désintéresser en haut lieu de son remplacement. J’avais même espéré un moment qu’une décision serait prise, m’investissant en droit des fonctions que j’exerçais en fait… Et aujourd’hui, cette soudaine nomination…

Le capitaine de Saint-Avit… À Saint-Cyr, il était de mes recrues. Je l’avais perdu de vue. Puis mon attention avait été rappelée sur lui par son avancement rapide, sa décoration, récompense méritée de trois voyages d’exploration particulièrement audacieux, au Tibesti et dans l’Aïr ; et soudain, le drame mystérieux de son quatrième voyage, cette fameuse mission entreprise avec le capitaine Morhange, et d’où un seul des explorateurs était revenu. Tout s’oublie vite, en France. Il y avait bien six ans de cela. Je n’avais plus entendu parler de Saint-Avit. Je croyais même qu’il avait quitté l’armée. Et maintenant, voici que je me trouvais l’avoir pour chef.

« Allons, pensai-je, celui-là ou un autre !… À l’École, il était charmant, et nous avons toujours eu les meilleurs rapports. D’ailleurs je n’ai pas les annuités voulues pour passer capitaine. »

Et je sortis du bureau en sifflotant.


Nous étions maintenant, Châtelain et moi, nos fusils posés sur la terre déjà moins chaude, auprès de la mare qui tient le milieu de la maigre oasis, dissimulés derrière une sorte de claie d’alfa. Le soleil couchant faisait roses les petits canaux stagnants où s’irriguent les pauvres cultures des sédentaires noirs.

Pas un mot durant le parcours. Pas un mot durant l’affût. Châtelain visiblement, boudait.

En silence, nous abattîmes tour à tour quelques-unes des misérables tourterelles qui venaient, leurs petites ailes traînantes sous le poids de la chaleur du jour, étancher leur soif à la lourde eau verte. Quand une demi-douzaine de minces corps ensanglantés furent alignés à nos pieds, je mis la main sur l’épaule du sous-officier.

— Châtelain !

Il tressaillit.

— Châtelain, je vous ai rudoyé tout à l’heure. Il ne faut pas m’en vouloir. La mauvaise heure avant la sieste. La mauvaise heure de midi.

— Mon lieutenant est le maître, — répondit-il d’un ton qu’il voulait bourru, et qui n’était qu’ému.

— Châtelain, il ne faut pas m’en vouloir… Vous avez quelque chose à me dire. Vous savez de quoi je veux parler.

— Je ne vois pas vraiment. Non, je ne vois pas.

— Châtelain, Châtelain, soyons sérieux. Parlez-moi un peu du capitaine de Saint-Avit.

— Je ne sais rien, — dit-il avec brusquerie.

— Rien ? Alors, ces mots de tout à l’heure ?…

— Le capitaine de Saint-Avit est un brave, — murmura-t-il, le front obstinément baissé. — Il est parti seul pour Bilma, pour l’Aïr, tout seul dans des endroits où personne n’a jamais été. C’est un brave.

— C’est un brave, sans doute, — dis-je avec une infinie douceur. — Mais il a assassiné son compagnon, le capitaine Morhange, n’est-ce pas ?

Le vieux maréchal des logis trembla.

— C’est un brave, — s’obstina-t-il.

— Châtelain, vous êtes un enfant. Craignez-vous donc que je ne rapporte vos paroles à votre nouveau capitaine ?

J’avais touché juste. Il sursauta.

— Le maréchal des logis Châtelain n’a peur de personne, mon lieutenant. Il a été à Abomey, contre les Amazones, dans un pays où, de chaque buisson, sortait un bras noir qui vous saisissait la jambe, tandis qu’un autre, d’un coup de coutelas, vous la tranchait, raide comme balle.

— Alors, ce qu’on dit, ce que vous-même…

— Alors, tout cela, ce sont des mots.

— Des mots, Châtelain, qu’on répète en France, partout.

Il courba le front plus bas encore, sans répondre.

— Tête de bourrique, — éclatai-je, — parleras-tu !

— Mon lieutenant, mon lieutenant, — supplia-t-il, — je vous jure que ce que je sais ou rien…

— Ce que tu sais, tu vas me le dire, et tout de suite. Sinon je te donne ma parole que, d’un mois, je ne t’adresse plus un mot que dans le service.

Hassi-Inifel : Trente goumiers indigènes. Quatre Européens, moi, le maréchal des logis, un brigadier et Gourrut. La menace était terrible. Elle fit son effet.

— Eh bien, voilà ! mon lieutenant, — fit-il avec un gros soupir. — Mais du moins, après, vous ne me reprocherez pas de vous avoir rapporté sur un chef des choses qui ne sont pas à dire, surtout quand elles ne reposent que sur des propos de mess.

— Parle.

— C’était en 1899. J’étais alors brigadier-fourrier, à Sfax, au 4e spahis. J’étais bien noté, et comme, en outre, je ne buvais pas, le capitaine adjudant-major m’avait désigné pour la popote des officiers. Vraiment, une bonne place. Le marché, les comptes, marquer les livres de la bibliothèque qui sortaient (il n’y en avait pas beaucoup), et la clef de l’armoire aux liqueurs, parce que, pour cela, on ne peut se reposer sur les ordonnances. Le colonel, étant garçon, prenait ses repas au mess. Un soir, il arriva en retard, le front un peu soucieux, et s’étant assis, réclama le silence :

« — Messieurs, — dit-il, — j’ai une communication à vous faire et vos avis à recueillir. Voici de quoi il s’agit. Demain matin, la Ville-de-Naples arrive à Sfax. Elle a à son bord le capitaine de Saint-Avit qui vient d’être affecté à Feriana et qui rejoint son poste.

« Le colonel s’arrêta : « Bon, pensai-je, c’est le menu de demain à soigner. » Car vous connaissez la coutume, mon lieutenant, suivie depuis qu’il y a en Afrique des cercles d’officiers. Quand un officier est de passage, ses camarades vont le chercher en bateau et l’invitent au cercle pour la durée de l’escale. Il paie son écot en nouvelles du pays. Ce jour-là, on fait bien les choses, même pour un simple lieutenant. À Sfax, un officier de passage, cela voulait dire : un plat de plus, du vin bouché et de la meilleure fine.

« Or, cette fois, je compris, au regard qu’échangèrent les officiers que peut-être la vieille fine resterait dans son armoire.

« — Vous avez tous, je pense, messieurs, entendu parler du capitaine de Saint-Avit, et de certains bruits qui courent à son sujet. Nous n’avons pas à apprécier ces bruits, et l’avancement qu’il a reçu, sa décoration, nous permettent même d’espérer qu’ils n’ont rien de fondé. Mais, entre ne pas suspecter d’un crime un officier, et recevoir à notre table un camarade, il y a une distance que nous ne sommes pas obligés de franchir. C’est à ce sujet que je serais heureux d’avoir votre avis.

« Il y eut un silence. Les officiers se regardèrent, soudain devenus graves, tous, jusqu’aux plus rieurs des petits sous-lieutenants. Dans le coin où je me rendais compte qu’on m’avait oublié, je faisais mon possible pour qu’aucun bruit ne vînt rappeler ma présence.

« — Nous vous remercions, mon colonel, — dit enfin un commandant, — d’avoir eu la bonté de nous consulter. Tous mes camarades, je pense, savent à quels bruits pénibles vous faites allusion. Si je me permets de prendre la parole, c’est qu’à Paris, au Service géographique de l’armée, où j’étais avant de venir ici, bien des officiers, et des plus qualifiés, avaient, sur cette triste histoire, une opinion qu’ils évitaient de formuler, mais qu’on sentait défavorable au capitaine de Saint-Avit.

« — J’étais à Bammako, à l’époque de la mission Morhange-Saint-Avit, — dit un capitaine. — L’opinion des officiers de là-bas diffère, hélas ! bien peu de celle qu’exprime le commandant. Mais je tiens à ajouter que tous reconnaissaient n’avoir que des soupçons. Et des soupçons, vraiment, sont insuffisants, quand on songe à l’atrocité de la chose.

« — Ils peuvent en tout cas suffire amplement, messieurs, — répliqua le colonel, — à motiver notre abstention. Il n’est pas question de porter un jugement ; mais s’asseoir à notre table n’est pas un droit. C’est une marque de fraternelle estime. Le tout est de savoir si vous jugez devoir l’accorder à M. de Saint-Avit.

« Ce disant, il regardait ses officiers, à tour de rôle. Successivement, ils firent de la tête un signe négatif.

« — Je vois que nous sommes d’accord, — reprit-il. — Maintenant notre tâche n’est malheureusement pas terminée. La Ville-de-Naples sera dans le port demain matin. La chaloupe qui va chercher les passagers part à huit heures du port. Il faut, messieurs, qu’un de vous se dévoue et se rende au paquebot. Le capitaine de Saint-Avit pourrait avoir l’idée de venir au cercle. Nous n’avons nullement l’intention de lui infliger l’affront qui consisterait à ne pas le recevoir, s’il s’y présentait, confiant dans la coutume traditionnelle de la réception. Il faut prévenir sa venue. Il faut lui faire comprendre qu’il vaut mieux qu’il reste à bord.

« Le colonel regarda de nouveau les officiers. Ils ne purent qu’approuver ; mais comme on voyait que chacun d’eux n’était pas à son aise !

« — Je n’espère pas trouver parmi vous un volontaire pour une mission de cette sorte. Force m’est de désigner quelqu’un d’office. Capitaine Grandjean, M. de Saint-Avit est capitaine. Il est correct que ce soit un officier de son grade qui lui fasse notre communication. Par ailleurs, vous êtes le moins ancien. C’est donc à vous que je suis contraint de m’adresser pour cette pénible démarche. Je n’ai pas besoin de vous demander de la faire avec tous les ménagements possibles.

« Le capitaine Grandjean s’inclina, tandis qu’un soupir de soulagement s’échappait de toutes les poitrines. Tant que le colonel fut là, il resta à l’écart, sans mot dire. Ce n’est que lorsque le chef se fut retiré qu’il laissa échapper cette phrase :

« — Il y a des choses qui devraient bien compter pour l’avancement.

« Le lendemain, au déjeuner, tout le monde attendait avec impatience son retour.

« — Eh bien ? — interrogea brièvement le colonel.

« Le capitaine Grandjean ne répondit pas tout de suite. Il s’assit à la table où ses camarades étaient en train de se fabriquer leurs apéritifs, et lui, l’homme dont on raillait la sobriété, il but, presque d’un trait, sans attendre que le sucre fût fondu, un grand verre d’absinthe.

« — Eh bien, capitaine ? — répéta le colonel.

« — Eh bien, mon colonel, c’est fait. Vous pouvez être tranquille. Il ne descendra pas à terre. Mais, vrai Dieu, quelle corvée !

« Les officiers n’osaient souffler mot. Seuls, leurs regards disaient leur anxieuse curiosité.

« Le capitaine Grandjean se versa une gorgée d’eau.

« — Voilà, j’avais bien préparé ma phrase, en route, dans la chaloupe. En montant l’escalier, je sentis que tout s’était envolé. Saint-Avit était au fumoir, avec le commandant du paquebot. Il me sembla que je n’aurais pas la force de lui dire la chose, d’autant que je le voyais prêt à descendre. Il était en tenue de jour, son sabre sur la banquette, et il avait des éperons. On ne garde pas d’éperons à bord. Je me présentai, nous échangeâmes quelques paroles, mais je devais avoir l’air bien emprunté, car, dès la première minute, je compris qu’il avait deviné. Sous un prétexte quelconque, ayant quitté le commandant, il me conduisit à l’arrière, près de la grande roue du gouvernail. Là, j’osai parler : mon colonel, qu’ai-je dit ? Ce que j’ai dû bafouiller ! Il ne me regardait pas. Accoudé au bastingage, il laissait ses yeux errer au loin, avec un sourire. Puis, soudain, quand je me fus bien empêtré dans mes explications, il me fixa froidement et me dit :

« — Je vous remercie, mon cher camarade, de vous être donné tout ce dérangement. Mais vraiment, c’était bien inutile. Je suis fatigué, et n’ai pas l’intention de débarquer. J’aurai eu du moins l’agrément de faire votre connaissance. Puisque je ne peux profiter de votre hospitalité, vous me ferez la grâce d’accepter la mienne, tant que la chaloupe sera au flanc du paquebot.

« — Alors, nous sommes revenus au fumoir. Il a préparé lui-même des cocktails. Il m’a parlé. Nous nous sommes retrouvé des amis communs. Jamais je n’oublierai ce visage, ce regard ironique et lointain, cette voix triste et douce. Ah ! mon colonel, messieurs, j’ignore ce qu’on peut raconter au Service géographique ou dans les postes du Soudan. Mais il ne peut y avoir là qu’une horrible équivoque. Un tel homme, coupable d’un tel crime, croyez-moi, ce n’est pas possible. »

— C’est tout, mon lieutenant, — acheva Châtelain après un silence. — Jamais je n’ai vu repas plus triste que celui-là. Les officiers dépêchèrent leur déjeuner, sans mot dire, dans une impression de malaise contre laquelle personne n’essaya de lutter. Et, parmi ce grand silence, on voyait les regards revenir sans cesse, à la dérobée, vers la Ville-de-Naples, qui dansait là-bas, sous la brise à une lieue en mer.

« Elle y était encore le soir, quand ils se trouvèrent pour le dîner, et ce ne fut que lorsqu’un coup de sirène, suivi de volutes de fumée s’échappant de la cheminée rouge et noire, eut annoncé le départ du paquebot pour Gabès, ce fut seulement alors que reprirent les causeries, mais pas aussi gaies que d’habitude.

« Depuis, mon lieutenant, au cercle de Sfax, on a fui, comme la peste, tout sujet qui risquait de ramener la conversation sur le capitaine de Saint-Avit. »


Châtelain avait parlé à voix presque basse, et le petit peuple de l’oasis n’avait pas entendu sa singulière histoire. Il y avait une heure que notre dernier coup de fusil avait résonné. Autour de la mare, les tourterelles rassurées s’ébrouaient. De grands oiseaux mystérieux volaient sous les palmiers assombris. Un vent moins chaud berçait en frémissant les palmes mornes. Nous avions posé à côté de nous nos casques, pour que nos tempes pussent recevoir la caresse de cette maigre brise.

— Châtelain, — dis-je, — il est l’heure de rentrer au bordj.

Lentement, nous ramassâmes les tourterelles tuées. Je sentais le regard du sous-officier peser sur moi et, dans ce regard, un reproche, comme un regret d’avoir parlé. Mais, pendant tout le temps que dura notre retour, je ne pus trouver la force de rompre, par un mot quelconque, notre silence désolé.

La nuit était presque tombée quand nous arrivâmes. On voyait encore, affaissé contre sa hampe, le drapeau qui surmontait le poste, mais, déjà, on n’en distinguait plus les couleurs. À l’occident, derrière les dunes ébréchées sur le violet noir du ciel, le soleil avait disparu.

Quand nous eûmes franchi la porte du fortin, Châtelain me quitta.

— Je vais aux écuries, — dit-il.

Resté seul, je regagnai la partie du fort où se trouvent le logement des Européens et le magasin à munitions. Une inexprimable tristesse courbait mon front.

Je pensai à mes camarades des garnisons françaises : à cette heure, ils devaient être en train de rentrer chez eux, où les attendait, disposée sur le lit, leur tenue de soirée, le dolman à brandebourgs, les épaulettes étincelantes.

« Dès demain, me dis-je, j’adresserai une demande de mutation. »

L’escalier de terre battue était déjà noir. Mais quelques lueurs pâles rôdaient encore dans le bureau quand j’y pénétrai.

Penché sur les registres d’ordre, un homme était accoudé à ma table. Il me tournait le dos. Il ne m’avait pas entendu venir.

— Eh bien, Gourrut, mon garçon, je vous en prie, ne vous gênez pas. Faites comme chez vous.

L’homme s’était levé, je le vis, assez grand, svelte et pâle.

— Lieutenant Ferrières, n’est-ce pas ?

Il s’avança et me tendit la main.

— Capitaine de Saint-Avit. Enchanté, mon cher camarade.

Au même moment, Châtelain apparaissait sur le seuil du bureau.

— Maréchal des logis chef, — dit sèchement le nouveau venu, — je n’ai pas de compliments à vous faire sur le peu que j’ai vu. Il n’y a pas une selle de mehari à laquelle il ne manque des boucles, et les plaques de couche des lebels sont dans un état à faire croire qu’il pleut à Hassi-Inifel trois cents jours par an. En outre, où étiez-vous cet après-midi ? Sur quatre Français que compte le poste, je n’ai trouvé, quand je suis arrivé, qu’un joyeux attablé devant un quart d’eau-de-vie. Tout cela changera, n’est-ce pas ? Rompez.

— Mon capitaine, — dis-je d’une voix blanche, tandis que Châtelain médusé restait au garde à vous, — je tiens à vous dire que le maréchal des logis était avec moi, que c’est moi qui suis responsable de son absence du poste, qu’il est un sous-officier irréprochable, à tous points de vue, et que si nous avions été prévenus de votre arrivée…

— Évidemment, — dit-il avec un sourire de froide ironie. — Aussi, lieutenant, n’ai-je pas l’intention de le rendre responsable des négligences qui doivent rester à votre actif. Il n’est pas obligé de savoir que l’officier qui abandonne, ne fût-ce que deux heures, un poste comme Hassi-Inifel, risque fort de ne pas trouver grand’chose à son retour. Les pillards Chaamba, mon cher camarade, aiment fort les armes à feu, et, pour s’adjuger les soixante fusils de vos râteliers, je suis sûr qu’ils n’auraient aucun scrupule à profiter, au risque de le faire passer en conseil de guerre, de l’absence d’un officier dont je connais, par ailleurs, les excellentes notes. Mais suivez-moi, voulez-vous. Nous allons compléter la petite inspection à laquelle je n’ai pu me livrer que trop rapidement tout à l’heure.

Il était déjà dans l’escalier. J’emboîtai le pas sans mot dire. Châtelain fermait la marche. Je l’entendis qui murmurait, sur un ton d’humeur que je laisse à imaginer :

— Eh bien, vrai, ça va être drôle, ici.