Mozilla.svg

L’Atlantide/XI

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Albin Michel (p. 171-186).




CHAPITRE XI


ANTINÉA


Nous longeâmes, mon conducteur et moi, un nouveau corridor. Ma surexcitation grandissait. Je n’avais qu’une hâte, être en face de cette femme, lui dire… Pour le reste, j’avais fait le sacrifice de ma vie.

Je me trompai en espérant voir immédiatement cette aventure prendre une tournure héroïque. Dans la vie, les genres ne sont jamais délimités. J’aurais dû me rappeler, par une infinité de détails précédents, que le burlesque était, dans mon équipée, régulièrement enchevêtré avec le tragique.

Étant arrivé devant une petite porte claire, mon guide s’effaça pour me laisser entrer.

Je me trouvai alors dans le plus confortable des cabinets de toilette. Un plafond de verre dépoli déversait sur le dallage de marbre une lumière gaie et rose. Le premier objet que je vis fut une pendule, accrochée au mur, et dont les chiffres étaient remplacés par les signes du Zodiaque. La petite aiguille n’avait pas encore atteint le signe du Bélier.

Trois heures, trois heures seulement !

Cette journée m’avait déjà paru longue d’un siècle… Et je n’en avais parcouru qu’un peu plus de la moitié.

Puis une autre idée traversa mon cerveau, et un rire convulsif me secoua.

« Antinéa tient à ce que je lui sois présenté avec tous mes avantages. »

Une grande glace d’orichalque tenait tout un côté de la chambre. En y jetant un coup d’œil, je compris que, décemment, la prétention n’avait rien d’exagéré.

Ma barbe inculte, une effroyable couche de crasse plombant mes yeux, descendant en rigoles sur mes joues, mon costume maculé par toutes les glaises sahariennes, déchiré par toutes les brousses du Hoggar, faisaient de moi, à la vérité, un assez piteux cavalier.

J’eus tôt fait de me dévêtir et de me plonger dans la baignoire de porphyre qui tenait le milieu du cabinet de toilette. Un engourdissement délicieux me saisit dans l’eau tiède et parfumée. Devant moi dansaient mille petits pots dispersés sur une précieuse coiffeuse de bois sculpté. Ils étaient de toutes les dimensions et de toutes les couleurs, taillés dans une sorte de jade extrêmement transparent. La douce moiteur de l’atmosphère amortit mon énervement.

« Au diable l’Atlantide, et l’hypogée, et M. Le Mesge », eus-je encore la force de penser.

Et je m’endormis dans mon bain.

Quand je rouvris les yeux, la petite aiguille de la pendule atteignait presque le signe du Taureau. Devant moi, ses mains noires appuyées au bord de la baignoire, se tenait un grand nègre, visage découvert, bras nus, front serré dans un immense turban orange. Il me regardait, en riant silencieusement de toutes ses dents blanches.

— Qu’est-ce que c’est encore que ce particulier ?

Le nègre rit plus fort. Sans mot dire, il m’empoigna et me souleva comme une plume hors de mon eau parfumée, maintenant d’une teinte sur laquelle je préfère ne pas insister.

En un rien de temps, je me trouvai allongé sur une table de marbre inclinée.

Le nègre se mit à masser avec une vigueur extraordinaire.

— Eh là ! plus doucement, animal.

Mon masseur ne répondit pas, mais il se mit à rire et à me frotter plus fort.

— D’où es-tu, toi ? Du Kanem ? du Borkou ? Tu ris trop pour être un Targui.

Même silence. Ce nègre était aussi muet qu’hilare.

« Après tout, je m’en moque, me dis-je, en désespoir de cause. Tel qu’il est, je le trouve plus sympathique que M. Le Mesge, avec son érudition cauchemardesque. Mais, vrai Dieu, quelle recrue il ferait pour le Hammam de la rue des Mathurins ! »

— Cigarette, sidi.

Sans attendre ma réponse, le nègre m’avait introduit dans la bouche une cigarette qu’il alluma, et se remit derechef à m’astiquer sur toutes les coutures.

« Il parle peu, mais il est obligeant », pensai-je.

Et je lui envoyai une bouffée de fumée en plein visage.

Cette plaisanterie parut infiniment de son goût. Il manifesta aussitôt son contentement en m’appliquant de grandes claques.

Quand il m’eut dûment étrillé, il prit sur la coiffeuse un petit pot, et se mit à m’oindre le corps d’une pâte rose. Toute fatigue parut s’envoler de mes muscles rajeunis.

Un coup de marteau frappé sur un timbre de cuivre. Mon masseur disparut. Entra une vieille négresse rabougrie, vêtue des plus criards oripeaux. Elle était bavarde comme une pie, mais je ne compris d’abord pas un traître mot dans l’interminable chapelet qu’elle dévidait, tandis que, s’étant emparée de mes mains, puis de mes pieds, elle polissait leurs ongles avec des grimaces convaincues.

Un nouveau coup de timbre. La vieille fit place à un second nègre, celui-ci grave, tout de blanc vêtu, avec une calotte de coton tricoté sur son crâne oblong. C’était le barbier, et sa main était douée d’une prodigieuse dextérité. Il eut tôt fait de couper mes cheveux, fort convenablement, ma foi. Puis, sans me demander si je n’avais pas une taille préférée, il me rasa complètement.

Je considérai avec plaisir mon visage tout entier réapparu.

« Antinéa doit aimer le genre américain, pensai-je. Quel affront à la mémoire de son digne grand-père, Neptune ! »

Au même instant, le nègre gai entra, et déposa un paquet sur le divan. Le barbier s’éclipsa. J’eus quelque étonnement à constater que le paquet, déployé soigneusement par mon nouveau valet de chambre, contenait un costume complet de flanelle blanche, pareil en tous points à ceux que portent, l’été, les officiers français d’Algérie.

Le pantalon ample et souple paraissait fait sur mesure. La tunique était sans reproche, et avait même, ce qui acheva de me combler de stupéfaction, les deux galons d’or mobiles, insignes de mon grade, retenus de chaque côté des manches par deux ganses. Comme chaussures, une paire de hautes pantoufles de maroquin rouge soutaché d’or. La lingerie, toute de soie, semblait venir en droite ligne de la rue de la Paix.

— Le dîner était délectable, — murmurai-je, en me considérant dans la glace d’un œil satisfait. — Le gîte est parfaitement ordonné. Oui, mais voilà, il y a le reste.

Je ne pus réprimer un petit frisson, en repensant, pour la première fois, à la salle de marbre rouge.

Au même instant, la pendule sonna la demie avant cinq heures.

On frappa discrètement à la porte. Le grand Targui blanc qui m’avait conduit parut sur le seuil.

S’étant avancé, il me toucha de nouveau le bras et fit un signe.

De nouveau, je le suivis.

Nous enfilâmes encore de longs corridors. J’étais ému, mais j’avais retrouvé au contact de l’eau tiède une certaine désinvolture. Et puis, surtout, plus, beaucoup plus que je ne voulais me l’avouer, je sentais grandir en moi une immense curiosité. Dès ce moment, si on était venu me proposer de me reconduire sur la route de la Plaine blanche, près de Shikh-Salah, aurais-je accepté ? Je ne crois pas.

J’essayai de me faire honte de cette curiosité. Je songeai à Maillefeu :

« Lui aussi, il a suivi le couloir que je suis à présent. Et maintenant, il est là-bas, dans la salle de marbre rouge. »

Je n’eus pas le temps de prolonger cette réminiscence. Brusquement, comme par une sorte de bolide, j’étais bousculé, projeté à terre. Le couloir était noir, je ne vis rien. J’entendis seulement un hurlement railleur.

Le Targui blanc s’était effacé, le dos collé à la muraille,

— Bon, — murmurai-je en me relevant, — voilà les diableries qui commencent.

Nous continuâmes notre route. Bientôt une lueur autre que celle des veilleuses roses commença à éclairer le couloir.

Nous arrivâmes ainsi devant une haute porte de bronze, toute découpée à jour par de bizarres dentelles lumineuses. Un timbre pur tinta, les deux battants s’entr’ouvrirent. Le Targui resté dans le couloir les referma derrière moi.

Machinalement, je fis quelques pas dans la salle où je venais de pénétrer seul ; puis, je m’arrêtai, figé sur place, portant la main à mes yeux.

J’étais ébloui de l’azur qui venait de m’apparaître.

Il y avait plusieurs heures que les lumières tamisées m’avaient déshabitué du grand jour. Il entrait à flots, par tout un côté de l’immense salle.

Elle était située dans la partie inférieure de cette montagne, plus taraudée de couloirs et de galeries qu’une pyramide égyptienne. De plain-pied avec le jardin que j’avais, le matin, aperçu du balcon de la bibliothèque, elle paraissait le continuer. La transition était insensible : si des tapis s’étendaient sous les grands palmiers, des oiseaux voletaient à travers la forêt des colonnes de la salle.

Le contraste la faisait obscure, dans toute la partie que ne baignait pas directement le jour de l’oasis. Le soleil, en train de mourir derrière la montagne, peignait de rose les graviers des allées, et de rouge sanglant le flamant hiératique posé, une patte en l’air, au bord du petit lac de profond saphir.

Soudain, une seconde fois, je roulai à terre. Une masse brusque venait de tomber sur mes épaules. Je sentis un chaud contact soyeux sur mon cou, une haleine brûlante sur ma nuque. En même temps, le hurlement moqueur qui m’avait si fort troublé dans le couloir retentissait de nouveau.

D’un tour de reins, je m’étais dégagé, envoyant au hasard un solide coup de poing dans la direction de mon assaillant. Le hurlement jaillit encore, de douleur et de colère cette fois.

Il eut pour écho un long éclat de rire. Furieux, je me redressai cherchant des yeux l’insolent pour lui dire son fait. Et alors, mon regard devint fixe, fixe.

Antinéa était devant moi.


Dans la partie la moins éclairée de la salle, sous une espèce de voûte rendue artificiellement lumineuse par le jour mauve de douze vitraux myrrhins, sur un amoncellement de coussins bariolés et de tapis de Perse blancs, — les plus précieux, — quatre femmes étaient allongées.

Je reconnus dans les trois premières des femmes touareg, à la beauté splendide et régulière, vêtues de magnifiques blouses de soie blanche, bordées d’or. La quatrième, très brune de peau, presque négrillonne, était la plus jeune, et sa blouse de soie rouge rehaussait la sombre teinte de son visage, de ses bras, de ses pieds nus. Toutes quatre, elles entouraient l’espèce de tour de tapis blancs, recouverte d’une gigantesque peau de lion, sur laquelle Antinéa était accoudée.

Antinéa ! chaque fois que je l’ai revue, je me suis demandé si je l’avais bien regardée alors, troublé comme je l’étais, tellement, chaque fois, je la trouvais plus belle. Plus belle ! pauvre mot, pauvre langue. Mais vraiment est-ce la faute de la langue, ou de ceux qui galvaudent un tel mot ?

On ne pouvait se trouver en présence de cette femme sans évoquer celle pour qui Ephractœus soumit l’Atlas, pour qui Sapor usurpa le sceptre d’Osymandias, pour qui Mamylos subjugua Suze et Tentyris, pour qui Antoine prit la fuite…

Ô tremblant cœur humain, si jamais tu vibras,
C’est dans l’étreinte altière et chaude de ses bras.

Le klaft égyptien descendait sur ses abondantes boucles, bleues à force d’être noires. Les deux pointes de la lourde étoffe dorée atteignaient les frêles hanches. Autour du petit front bombé et têtu, l’uræus d’or s’enroulait, aux yeux d’émeraude, dardant au-dessus de la tête de la jeune femme sa double langue de rubis.

Elle avait une tunique de voile noir glacé d’or, très légère, très ample, resserrée à peine par une écharpe de mousseline blanche, brodée d’iris en perles noires.

Tel était le costume d’Antinéa. Mais elle, sous ce charmant fatras, qu’était-elle ? Une sorte de jeune fille mince, aux longs yeux verts, au petit profil d’épervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant, mais avec un regard, un sourire, comme on n’en a jamais vu aux Orientales. Un miracle d’ironie et de désinvolture.

Le corps d’Antinéa, je ne le voyais pas. Vraiment, ce fameux corps, je n’aurais pas pensé à le regarder, même si j’en avais eu la force. Et c’est peut-être ce qu’il y eut de plus extraordinaire dans cette première impression. Songer aux suppliciés de la salle de marbre rouge, aux cinquante jeunes gens qui avaient pourtant tenu entre leurs bras ce mince corps : rien que cette pensée m’eût paru, en cette seconde inoubliable, la plus horrible des profanations. Malgré sa tunique audacieusement fendue sur le côté, sa fine gorge découverte, les bras nus, les ombres mystérieuses devinées sous le voile, cette femme, en dépit de sa monstrueuse légende, trouvait le moyen de demeurer quelque chose de très pur, que dis-je de virginal.

Pour l’instant, elle était toute au rire qui l’avait saisie, quand, en sa présence, j’avais roulé à terre.

— Hiram-Roi, — appela-t-elle.

Je me retournai. J’aperçus mon ennemi.

Sur le chapiteau d’une des colonnes, à vingt pieds du sol, un splendide guépard était agrippé. Son regard était furieux encore du coup de poing que je lui avais décoché.

— Hiram-Roi, — répéta Antinéa, — ici !

La bête se détendit comme un ressort. Elle se trouvait maintenant blottie aux pieds de sa maîtresse. Je vis la langue rouge lécher les fines chevilles nues.

— Demande pardon au monsieur, — dit la jeune femme.

Le guépard me regardait haineusement. La peau jaune de son mufle se fronça autour de la moustache noire.

— Fftt, — grogna-t-il, à la façon d’un gros chat.

— Allons, — ordonna Antinéa, impérative.

À regret, le petit fauve rampa vers moi. Humblement, il mit sa tête entre ses pattes, et attendit.

Je caressai le beau front ocellé.

— Il ne faut pas lui en vouloir, — dit Antinéa. — Il est d’abord ainsi avec tous les étrangers.

— Il doit être alors bien souvent de mauvaise humeur, — dis-je simplement.

Ce furent mes premières paroles. Elles amenèrent un sourire sur les lèvres d’Antinéa.

Elle promena sur moi un long et tranquille regard, puis :

— Aguida, — dit-elle, s’adressant à une des femmes touareg, — tu auras soin de faire compter vingt-cinq livres d’or à Cegheïr-ben-Cheïkh.

— Tu es lieutenant ? — demanda-t-elle, après une pause.

— Oui.

— D’où es-tu ?

— De France.

— Je pouvais m’en douter, — fit-elle avec ironie. — Mais de quel pays de France ?

— D’un pays qui s’appelle le Lot-et-Garonne.

— De quel endroit, dans ce pays ?

— De Duras.

Elle réfléchit un instant.

— Duras ! Il y coule une petite rivière, le Dropt. Il y a un grand vieux château.

— Vous connaissez Duras, — murmurai-je, abasourdi.

— On y va de Bordeaux, par un petit chemin de fer, — poursuivit-elle. — C’est une route encaissée, avec des coteaux pleins de vignobles, que couronnent des mines féodales. Les villages ont de beaux noms : Monségur, Sauveterre-de-Guyenne, la Tresne, Créon… Créon, comme dans Antigone.

— Vous y êtes allée ?

Elle me regarda.

— Dis-moi tu, — fit-elle avec une sorte de lassitude. — Il faudra, tôt ou tard, que tu me tutoies. Commence tout de suite.

Cette promesse menaçante me combla sur l’heure d’un immense bonheur. Je songeai aux paroles de M. Le Mesge : « Ne parlez pas tant que vous ne l’aurez pas vue. Dès que vous l’aurez vue, vous renierez tout pour elle. »

— Si je suis allée à Duras ? — poursuivit-elle avec un éclat de rire. — Tu t’amuses. T’imagines-tu la petite fille de Neptune dans un compartiment de première classe, sur une ligne d’intérêt local ?

Étendant la main, elle me montra l’énorme rocher blanc qui dominait les palmiers du jardin.

— Il est tout mon horizon, — dit-elle gravement.

Parmi plusieurs livres qui traînaient autour d’elle, sur la peau de lion, elle en prit un, qu’elle ouvrit au hasard.

— C’est l’indicateur des chemins de fer de l’Ouest, — dit-elle. — Quelle lecture admirable pour quelqu’un qui ne bouge pas ! Actuellement, il est cinq heures et demie du soir. Un train, un train omnibus, est arrivé, il y a trois minutes, à Surgères, dans la Charente-Inférieure. Il en repartira dans six minutes. Dans deux heures, il arrivera à la Rochelle. Comme c’est bizarre ici, de songer à ces choses. Tant de distance !… Tant de mouvement ! Tant d’immobilité !…

— Vous parlez bien le français, — fis-je.

Elle eut un petit rire nerveux.

— Je suis bien obligée. Comme l’allemand, comme l’italien, comme l’anglais, comme l’espagnol. C’est mon genre de vie qui m’a faite une fameuse polyglotte. Mais c’est le français que je préfère, au touareg et à l’arabe même. Il me semble que je l’ai toujours su. Et crois bien que je ne dis pas cela pour te faire plaisir.

Il y eut un silence. Je songeai à son aïeule, à celle dont Plutarque disait : « Il y avait peu de nations avec qui elle eût besoin d’interprète ; Cléopâtre parlait dans leur propre langue aux Éthiopiens, aux Troglodytes, aux Hébreux, aux Arabes, aux Syriens, aux Mèdes et aux Parthes. »

— Ne reste pas ainsi planté au milieu de la salle. Tu me fais de la peine. Viens t’asseoir, là, à mon côté. Poussez-vous, monsieur Hiram-Roi.

Le guépard obéit avec humeur.

— Donne ta main, — commanda-t-elle.

Il y avait à son côté une grande coupe d’onyx. Elle y prit un anneau d’orichalque, très simple. Elle le passa à mon annulaire gauche. Je vis alors qu’elle portait le même.

— Tanit-Zerga, offre à monsieur de Saint-Avit un sorbet à la rose.

La négrillonne de soie rouge s’empressa.

— Ma secrétaire particulière, — présenta Antinéa, — mademoiselle Tanit-Zerga, de Gâo, sur le Niger. Sa famille est presque aussi antique que la mienne.

Disant cela, elle me regardait. Ses yeux verts pesaient sur moi.

— Et ton camarade, le capitaine, — interrogea-t-elle d’une voix lointaine, — je ne le connais pas encore. Comment est-il ? Est-ce qu’il te ressemble ?

Alors, pour la première fois depuis que j’étais auprès d’elle, je songeai à Morhange. Je ne répondis pas.

Antinéa sourit.

Elle s’allongea tout à fait sur la peau de lion. Sa jambe droite devint nue.

— Il est l’heure d’aller le retrouver, — dit-elle languissamment. — Tu recevras d’ici peu mes ordres. Tanit-Zerga, reconduis-le. Montre-lui d’abord sa chambre. Il ne doit pas la connaître.

Je me levai et lui pris la main pour la baiser. Cette main, elle l’appuya fortement à mes lèvres à les faire saigner sous cette espèce de marque de possession.


J’étais maintenant dans le couloir sombre. La petite fille à la tunique de soie rouge allait devant.

— Voilà ta chambre, — dit-elle.

Elle reprit :

— Maintenant, si tu veux, je te mènerai vers la salle à manger. Les autres vont s’y réunir pour le dîner.

Elle parlait un adorable français zézayant.

— Non. Tanit-Zerga, non, je préfère rester ici, ce soir. Je n’ai pas faim. Je suis fatigué.

— Tu te rappelles mon nom, — fit-elle.

Elle en paraissait fière. Je sentis que j’aurais en elle, le cas échéant, une alliée.

— Je me rappelle ton nom, petite Tanit-Zerga, parce qu’il est beau[1].

J’ajoutai :

— Maintenant, laisse-moi, petite, je veux être seul.

Elle s’éternisait dans la pièce. J’étais touché et agacé. Un immense besoin de me replier sur moi-même m’avait saisi.

— Ma chambre est au-dessus de la tienne, — dit-elle. — Sur cette table, il y a un timbre de cuivre, tu n’auras qu’à frapper, si tu veux quelque chose. Un Targui blanc viendra.

Cette recommandation, une seconde, m’amusa. J’étais dans un hôtel, au milieu du Sahara. Je n’avais qu’à sonner pour le service.

Je regardai ma chambre. Ma chambre ! pour combien de temps serait-elle mienne ?

C’était une pièce assez large. Des coussins, un divan, une alcôve taillée dans le roc, le tout éclairé par une vaste haie que voilait un store de paille.

J’allai vers cette fenêtre, je levai le store. La lueur du soleil couchant entra.

Le cœur plein de pensées inexprimables, je m’accoudai à l’appui rocheux. La fenêtre était orientée vers le Sud. Elle dominait le sol d’au moins soixante mètres. La muraille volcanique filait au-dessous, vertigineusement lisse et noire.

Devant moi, à deux kilomètres environ, s’élevait une autre muraille : la première enceinte de terre du Critias. Puis, très loin, au delà, j’aperçus l’immense désert rouge.

  1. En berbère, tànit signifie source ; zerga est le féminin de l’adjectif azreg, bleu. (Note de M. Leroux.)