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L’Au delà et les forces inconnues/Le chien de Mistral et la Métempsychose

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Société d’éditions littéraires et artistiques (p. 75-85).


LE CHIEN DE MISTRAL ET LA MÉTEMPSYCHOSE


Pan-Perdu. — Un chien sorcier. — Mistral croit en la Métempsychose.


C’est un des propos ordinaires de « mossieu Homais » que de déclarer : « Nous en avons enfin fini avec les vieilles superstitions, telles que la métempsychose, les voix que croyaient entendre les inspirés et les bonnes plaisanteries des oracles ! » Mossieu Homais a tort de nouveau, et, cette fois, contre les faits — ce qui est avoir tort définitivement.

Ces prétendues superstitions revivent de nos jours, et chez les plus illustres de nos poètes ou de nos écrivains. C’est qu’elles ont toujours caché, sous des apparences merveilleuses, un fond plus ou moins solide de vérité que la science moderne se plaira à préciser et non à détruire. Nous traiterons dans le chapitre suivant de l’écriture oraculaire par la main devineresse ; ici nous allons voir exposées par Mistral lui-même les raisons qui lui ont fait adopter la théorie de la métempsychose.



« Pan-Perdu ».


Qui se doutait que le grand poète de Mireille croyait et croit encore à la réincarnation ? Le plus étrange en ceci c’est assurément que Mistral n’a pas été converti à cette doctrine par un théosophe ou un spirite militant, mais, par un pauvre chien qu’il recueillit et qu’il baptisa en provençal Pan-Perdu (Pain-perdu).

Lisez l’histoire telle qu’elle est rapportée par lui-même, avec une simplicité charmante :



« Mon cher ami,


» Voici l’anecdote que je vous racontai dans le temps au sujet de mon chien Pan-Perdu. Cette pauvre bête (elle est morte depuis deux ans) m’avait rencontré dans les champs, m’avait suivi obstinément et m’avait choisi pour maître. Je ne parlerai pas des traits d’intelligence extraordinaire qui rendaient Pan-Perdu célèbre dans la région. Mais le fait suivant, et qui parait vous intéresser, peut se rattacher à votre enquête sur « l’Au delà et les forces inconnues ».

» Peu de temps après l’entrée de Pan-Perdu en mon logis, ma femme avec sa bonne alla, le jour des Morts, porter une couronne sur notre tombeau de famille. Or, le cimetière est clos de murs et le chien en question n’avait jamais eu l’occasion ni la possibilité de s’y introduire ; mais, sitôt que la porte fut ouverte, voilà mon Pan-Perdu qui prend les devants, disparaît dans les arbres, et ma femme et la domestique, ébahies, le retrouvent campé sur notre tombe et les attendant là, d’un air quelque peu narquois. Comment ce chien étrange, nouveau venu dans le pays, avait-il pu reconnaître, au milieu de cent autres tombes, celle de notre famille ?

» Madame Mistral, avec la bonne pour témoin, me raconta la chose, encore émotionnée et toute pâle, et à partir de ce fait et de quelques autres fort étonnants, je devins convaincu (qu’on en pense ce que l’on voudra) que le chien Pan-Perdu était l’organe ou l’avatar de quelque esprit bienveillant, un ami mort ou un ancêtre, venu chez moi pour me garder contre quelque péril mystérieux, qui sait ?

» Recevez, cher monsieur, avec les salutations de ma femme, nos compliments.

» Mistral. »

» Maillane, 12 septembre 1901.

J’ai demandé à Mistral des explications plus étendues sur l’intelligent et étrange animal qui impressionna l’imagination du chantre de Mireille au point qu’il vit en lui un génie protecteur. De plus, je lui exposai l’hypothèse qui expliquerait la découverte du tombeau familial tout simplement par de flair si connu des chiens et qui leur permet de retrouver dans les chemins les traces de leurs maîtres et les places où ils ont pu s’arrêter. Le poète de Calendau vient d’en adresser les détails suivants complémentaires qui classent définitivement Pan-Perdu parmi les animaux que leurs dons exceptionnels et le génie de leurs maîtres ont rendu célèbres.


« Maillane, 25 février 1902.


» Mon cher confrère, puisque Pan-perdu vous intéresse, je vous envoie quelques notes complémentaires, relatives à ses faits et gestes. » Au sujet du flair merveilleux qui fit deviner à ce chien notre tombe de famille, on vous a fait observer qu’il avait dû, grâce à son instinct, retrouver le chemin que madame Mistral ou moi avions pu prendre précédemment. Mais l’objection n’est pas fondée, attendu que moi ni ma femme n’étions pas depuis un an venus au cimetière.


Buffalo-Bill et Mistral.


» En admettant qu’un esprit eût bien voulu, dans un but quelconque, s’incorporer dans Pan-perdu, cet esprit fut obligé d’employer les moyens terrestres. Or voici une indication qui me parait toute naturelle. Lors de l’Exposition de 1889, l’Américain Buffalo-Bill avait amené à Paris une tribu de Peaux-Rouges accompagnés d’une meule de petits chiens indiens qu’on employait à divers exercices.

» Or Buffalo-Bill, avec son grand chapeau et sa coupe de barbe, me ressemblait absolument. Après l’Exposition, Buffalo, vint à Marseille. Un de ses chiens sauvages put s’échapper du wagon, à Tarascon ou à Arles — et après avoir vagué quelque temps dans la campagne, il crut un soir d’été, avoir retrouvé son maître, en voyant son sosie, je veux dire Mistral, passer dans le chemin.

» Un jour que je me promenais à l’entrée du crépuscule, dans un chemin rural, je vis tout à coup du fossé de la route, comme une espèce de gnome tout noir et sémillant, un petit chien qui me flaira, me suivit à la maison et ne voulut plus me quitter. Cette rencontre d’un chien perdu, qui a l’intelligence de choisir son nouveau maître et qui a le flair de bien choisir n’a rien de bien miraculeux. Mais elle me frappa pourtant parce que l’incident se passa à la brune derrière le « Mas » où je suis né et que j’ai quitté depuis longtemps, et au pied des cyprès noirs où j’allais par prédilection jouer quand j’étais petit. Or comme Pan-perdu (c’est le nom d’un nain troubadour, que je donnais au nouveau venu) a certaines allures mystérieuses et cabalistiques, comme à certains moments il tourne sur lui-même vertigineusement en se mordant la queue, comme parfois il me regarde avec des yeux étonnamment perçants, et comme il n’appartient à aucune des races connues dans le pays, j’ai fini, Dieu me pardonne, par me persuader que quelque bon ancêtre avait choisi cet « avatar » pour me protéger, qui sait ? dans quelque danger à venir.


Pan-perdu baise la main de l’archevêque.


» Notre archevêque, Mgr Gouthe-Soulard, vint un jour à Maillane donner la confirmation. Après la cérémonie, bon nombre de personnes allèrent dévotement baiser la bague du prélat. Mais quel ne fut pas l’étonnement, lorsqu’on vit Pan-perdu venir, en pleine église, prendre part au baisemain !

» Mais cette manifestation qui rappelle le proverbe « un chien regarde bien un évêque » ne nous a jamais convaincus delà religiosité du seigneur Pan-perdu, car à certains moments de colère ou de dépit il semblait en grommelant proférer en provençal des gros mots peu catholiques.


Un chien couché sur un testament.


» Pan-perdu s’était fait d’excellentes relations dans tout le voisinage. Mais il témoignait une affection particulière pour un vieillard, appelé Eynaud, qui avait dans sa jeunesse été garçon de labour dans la maison de mon père. Le vieil Eynaud le lui rendait bien, en lui gardant les os des côtelettes qu’il mangeait en nous donnant de la paille fraîche pour le chenil du brave chien. Le bonhomme avait ses enfants mariés et logés à divers coins du village. Pan-perdu leur faisait des visites à tous et, un jour que l’un d’eux perdit une fillette, il émut toute la famille par les démonstrations et les plaintes qu’il fit autour du petit cadavre. Le père de la fillette et sa femme et ses autres filles considèrent depuis lors le digne Pan-perdu comme un enfant de la maison. Et parfois, dans les nuits d’hiver, quand le chien s’ennuyait ou qu’il avait froid dans sa niche, il allait gratter à leur porte. Le père se levait pour ouvrir au « chien du poète » et monsieur Pan-perdu montait à pas de loup dans la chambre des filles et se gîtait dans leur lit tout le reste de la nuit.

» Quand le vieil Eynaud mourut, tous ses enfants l’entouraient, attendant son dernier soupir. Tout à coup, le moribond dit : « Mes enfants, êtes-vous tous là ? » — « Oui », répondirent-ils, et chacun s’attendait à quelque confidence intéressant la famille. Mais le vieillard leur dit : « Je vous recommande à tous Pan-perdu, le chien du poète ; et surtout, tant qu’il vivra, servez-lui de la paille fraîche. » Et cela dit, il expira. Les enfants, bien entendu, n’oublièrent jamais la litière du chien.

» Un jour que nous étions à nous promener par les champs, nous vîmes venir à nous deux énormes dogues qui précédaient leur maître, un propriétaire des environs. Dès que les deux molosses aperçurent Pan-perdu, ils ne firent qu’un bond pour l’assaillir malgré nos cris. La chère petite bête nous donna, à cette occasion une preuve d’intelligence et de présence d’esprit vraiment extraordinaire. Il y avait, longeant la route, un grand fossé plein d’eau. Pan-perdu sauta au milieu, ne tenant hors de l’eau que le bout du museau — et ses yeux malins semblaient dire : « Allons, espèces de brutes, venez donc m’étrangler ici ! » les deux dogues stupéfiés n’osèrent se mouiller le poil et poursuivirent leur chemin. »

Une fois nous causions avec Tarai Pan-perdu et ma femme lui disait : « Ah ! mon pauvre Pan-perdu, tu commences à te faire vieux ! et si tu viens à nous manquer, où pourrons-nous trouver un rejeton de toi ? »


Pan-panet.


» Deux jours après la bonne accourut en criant : « Monsieur, madame, venez donc au chenil voir la femme de Pan-perdu ! » Nous allons au chenil et là, que voyons-nous ? une chienne inconnue, campée comme chez elle sur la litière de Pan-perdu et allaitant trois petits toutous : c’était notre chien sorcier, assurément leur père, qui l’avait amenée dans la nuit en son gîte. Voilà comment nous eûmes un héritier de Pan-perdu, héritier du même poil, que nous baptisâmes Pan-panet et qui, plus heureux que son père, figure sur nos cartes postales illustrées. »