L’Australie, son histoire physique et sa colonisation/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


L'AUSTRALIE
SON HISTOIRE PHYSIQUE ET SA COLONISATION

II.
L'INDUSTRIE PASTORALE LES SQUATTERS ET LES ABORIGENES.

I. Reminiscences of thirty year’s residence in Neva South Wales and Victoria, by R. Therry ; London, 1883. — II. The Colony of Victoria to the end of 1863, by W. Westgarth ; London, 1864. — III. Statistical tables relating to the colonial and other possessions of the United Kingdom, 1861, presented to both houses of parliament, London, 1863

L’Australie n’est peut-être encore aujourd’hui aux yeux de beaucoup de personnes qu’une colonie pénitentiaire où l’Angleterre déporte ses convicts, ou bien un lieu d’asile pour les aventuriers de toutes les nations qu’attirent les mines d’or. On fait moins attention aux produits agricoles que cette contrée commence à exporter en quantités considérables, et qui en sont la vraie richesse. La transportation, la découverte des mines d’or et l’extension des industries pastorale et agricole sont, à dire vrai, les trois faits saillans de l’histoire des colonies australiennes. Il est superflu d’observer que la transportation n’a contribué en rien à la prospérité de ce pays. La Nouvelle-Galles du Sud est la seule province qui ait jamais reçu des déportés, et dès 1840 un navire arrivant à Sydney avec un chargement de condamnés était repoussé par la population tout entière. À Port-Phillip, à Moreton-Bay, sur tous les points de la côte, les établissemens, déjà prospères et purifiés de leur douteuse origine, s’opposaient à l’introduction de nouveaux convicts et répudiaient le triste héritage de la mère-patrie. Il ne serait pas plus juste de considérer l’Australie comme une vaste exploitation minière où accourent de toutes parts les hommes qui veulent gagner beaucoup avec peu de travail. Les terrains aurifères attirent, il est vrai, de nombreux vagabonds qui promènent leur activité inquiète et leurs habitudes de désordre sur toutes les côtes du Pacifique, de la Californie à la Colombie britannique, de la Victoria à la Nouvelle-Zélande ; mais ces hommes sans ressources et sans fixité forment une minorité insignifiante au milieu d’une population sage et laborieuse. Les mines d’or du continent austral sont assez anciennes déjà pour que l’exploitation y ait pris une allure régulière. Les terrains aurifères sont d’ailleurs bien restreints en comparaison des immenses surfaces qui, d’après les derniers voyages d’exploration [1], sont propres à la culture ou au pâturage. Les districts d’où l’on extrait l’or tiennent peu de place, tandis que les troupeaux pénètrent partout [2]. Ce sont les squatters qui occupent la terre, qui pénètrent à l’intérieur du continent, qui découvrent et colonisent de nouvelles régions. « Voilà nos véritables mines d’or, » disait un commissaire australien à l’exposition de Londres en montrant les échantillons de laine qu’il avait apportés. Au reste, les squatters forment l’aristocratie de la société coloniale. Pendant longtemps, ils ont été presque seuls dans les parlemens locaux et ont dirigé à leur guise toutes les grandes affaires de la colonie, l’immigration par exemple. Quoique leur influence diminue à mesure que se développent les autres branches de l’activité humaine, la suprématie appartient encore, en Australie comme partout, à ceux qui possèdent le sol. Les hommes qui ont le plus contribué à transformer ces solitudes australiennes en un pays prospère sont ceux aussi à qui. il convient de demander comment on fonde des colonies florissantes.


I

Le modeste établissement pénitentiaire que le capitaine Phillip avait fondé en 1788 sur les bords du Port-Jackson fut en quelque sorte abandonné à lui-même jusqu’aux derniers jours des guerres de l’empire. Il fallait à cette époque six mois au moins pour faire le voyage d’Angleterre à Sydney. En outre la source impure qui alimentait la population de cette ville naissante en détournait les émigrans paisibles et honnêtes qui eussent régénéré la colonie nouvelle. Cependant, des terres d’une fertilité admirable ayant été découvertes aux environs de Sydney, on réussit à y attirer quelques familles séduites par la gratuité du passage que le gouvernement octroya généreusement aux premiers émigrans, puis des officiers et des soldats congédiés auxquels on accordait des lots de terrain. Ces colons, qui obtenaient l’autorisation d’employer les convicts pour tous les labeurs pénibles, se bornaient à élever un peu de bétail pour l’alimentation des Européens et ne cultivaient que les produits du sol auxquels la proximité d’une ville assurait un débouché facile. Au nombre de ceux qui profitèrent des premières concessions se trouvait M. Mac-Arthur, capitaine au 102e régiment. Ayant acheté quelques moutons du Bengale ou du Cap de Bonne-Espérance qui avaient été apportés pour le ravitaillement de la colonie, il s’aperçut bientôt que la toison rude et grossière de ces animaux devenait en peu de temps fine et douce sous l’influence du climat tempéré de l’Australie. Il entrevit dès lors l’importance que l’élève des troupeaux pourrait acquérir sur ce continent au point de vue de la production de la laine. Sur ses pressantes sollicitations, le gouverneur fit acheter au Cap un petit troupeau de mérinos, de race espagnole pure, que le gouvernement hollandais y avait expédié. Ce fut le point de départ de l’industrie pastorale. À cette époque, il ne faut pas l’oublier, l’Angleterre tirait de l’Espagne toute la laine fine nécessaire à ses manufactures, et cette matière première devint rare et d’un prix excessif pendant les guerres de la révolution. Il y avait donc un intérêt de premier ordre pour les Anglais à en favoriser la production dans leurs colonies. Aussi, lorsque M. Mac-Arthur vint en Europe en 1803, il trouva un grand nombre de ses compatriotes disposés à l’aider dans l’entreprise qu’il avait conçue, et il reçut les encouragemens des principaux manufacturiers. Ayant recruté dans son pays natal les ouvriers qui lui étaient indispensables, il repartit bientôt avec un troupeau de bêtes choisies. Par un heureux présage, le navire qui l’emportait s’appelait Argo et avait une toison d’or à la proue. Soixante années se sont écoulées depuis ce début modeste, et aujourd’hui les colonies australiennes produisent presque autant de laine que la France et les îles Britanniques.

Malgré les efforts de certains hommes qui comprenaient, comme M. Mac-Arthur, le bel avenir réservé aux établissemens de l’Australie, la colonie se développait avec lenteur. La faute en fut surtout, paraît-il, aux gouverneurs qui se succédèrent dans l’administration de ce pays. Jusqu’en 1822, Sydney ne fut, aux yeux de l’autorité, qu’un dépôt pénitentiaire. Les convicts libérés, que l’on tenait à faire rester aux antipodes afin d’éviter qu’ils ne revinssent dans la mère-patrie, semblaient avoir plus de droit aux encouragemens de l’état que les émigrans libres. L’arrivée de sir Thomas Brisbane, nommé gouverneur en 1822, fit entrer l’administration locale dans de nouvelles voies. On fit connaître en Angleterre que de vastes surfaces étaient libres pour la colonisation dans une contrée riche, fertile, où les troupeaux se multipliaient et s’amélioraient d’une façon prodigieuse. La terre était offerte gratuitement à tous les cultivateurs qui voudraient émigrer, sous la seule réserve qu’ils posséderaient une somme de 12,500 francs pour mettre le sol en culture et subvenir à leurs frais de premier établissement. Cette somme était assez faible pour que de nombreux émigrans pussent profiter de l’offre qui leur était faite, et elle était assez considérable cependant pour écarter les aventuriers qui n’auraient présenté aucune garantie de moralité. Des officiers retirés du service, des cadets de familles honorables arrivèrent en foule. La terre leur était concédée gratuitement, mais non en toute propriété. Ils n’en avaient que la jouissance temporaire ; le gouvernement leur accordait seulement l’usufruit, se réservant de reprendre le fonds, si l’intérêt général l’exigeait.

Peu d’années après, en 1826, on vit se former une compagnie d’agriculture qui obtint une concession de 400,000 hectares à Port-Stephen, à 150 kilomètres au nord de Sydney, dans une contrée arrosée par de nombreux cours d’eau. Cette compagnie apportait d’Europe des ustensiles de toute sorte, des graines variées, des arbres à fruit, des oliviers et des ceps, de beaux étalons et des jumens de pur-sang, ainsi que 2,000 mérinos. En même temps elle introduisit un grand nombre de colons probes et laborieux. Le premier effet d’une telle entreprise fut d’augmenter dans une forte proportion le prix du bétail existant, et les colons plus anciens en profitèrent. Il y eut ensuite, — c’était une conséquence inévitable,-— une réaction brusque, qui mit en péril les fortunes naissantes ; mais l’élan était donné. Les habitans de Sydney, négocians et médecins, officiers et hommes de loi, les prêtres même, ne songèrent plus qu’à obtenir des concessions de terres, un run pour l’élève des troupeaux. Le gouvernement accueillit ces demandes avec d’autant plus de faveur que les explorations s’étaient étendues depuis longtemps au-delà des Montagnes-Bleues. D’immenses étendues de terrain propre au pâturage étaient alors disponibles ; aussi la garantie pécuniaire d’un capital de 12,500 francs ne fut même plus exigée : les colons s’étendirent sur les plateaux récemment découverts à l’ouest de Sydney avec une rapidité merveilleuse. En 1828, la Nouvelle-Galles du Sud possédait déjà 540,000 moutons et 260,000 têtes de gros bétail ; la population était de 36,000 habitans. Déjà aussi la laine de cette provenance était avantageusement connue sur les marchés d’Europe. Bref la prospérité de la colonie était fondée. Les concessions se donnaient d’habitude à cette époque par lots de mille hectares. Quelquefois on accordait une surface plus étendue pour récompenser de grands services rendus ; c’est ce qu’on fit en faveur de M. Mac-Arthur. Quant aux émigrans qui n’avaient que de faibles ressources pécuniaires, leurs lots étaient réduits à un mille carré, soit 256 hectares. Enfin les soldats libérés du service militaire ne recevaient que 16 hectares. Tous ces colons, considérés comme francs-tenanciers de la couronne, étaient confondus sous le nom de settlers. Lorsque plus tard ils furent en butte à la jalousie des autres colons, négocians et industriels des villes, on leur donna par mépris le titre de squatters, par lequel sont désignés, dans l’Amérique du Nord, les pionniers qui défrichent les terres inoccupées ; mais, bien différens de leurs homonymes des États-Unis américains, qui sont en général des hommes sans ressources, les squatters de l’Australie formaient déjà la classe la plus riche, la plus intelligente et la plus honorable de la colonie. Il n’était pas rare de rencontrer parmi eux des gradués des universités d’Oxford et de Cambridge qui s’étaient expatriés, ne trouvant pas dans la métropole l’occasion de mettre à profit leur instruction et leur activité. Ces traditions se sont conservées jusqu’à présent, et l’industrie pastorale est encore la profession qui attire le plus les immigrans des classes élevées.

Ainsi le mot squatter, introduit peu à peu dans le langage colonial et même dans les actes publics du gouvernement, désigne le propriétaire de troupeaux qui ne fait que parquer ses bestiaux sur les terres dont il a obtenu la concession. La surface de terrain dont il exploite sans culture les herbages, produit naturel du sol, est son run. Au centre, il se construit une maison où il réside : c’est là sa station principale, son home ; puis, si l’étendue de la colonie l’exige, il crée des stations annexes en divers points éloignés, des succursales en quelque sorte, entre lesquelles les troupeaux sont divisés et où résident les bergers. Lorsqu’il n’y a pas de tribu hostile dans le voisinage, il suffit de bien peu d’hommes pour garder et soigner des troupeaux de plusieurs milliers de têtes. Les aborigènes ne sont pas toutefois les seuls voisins que l’on ait à redouter. Il arrivait fréquemment, surtout à l’origine, que des convicts échappés s’associaient pour commettre des déprédations sur les stations isolées. Ils emmenaient le bétail volé, soit pour fonder eux-mêmes un établissement dans un autre district, soit pour le vendre à vil prix avant que le propriétaire se fût aperçu du rapt. Ces vols étaient d’autant plus aisés à commettre que la propriété des bestiaux ne peut se prouver que par une marque distinctive appliquée sur le dos de chaque animal, et qu’il est assez facile de dénaturer. On conçoit sans peine que les recherches de la justice étaient inefficaces sur un territoire si faiblement peuplé, et que la surveillance la plus active ne pouvait prévenir des délits de ce genre. Les plaines sur lesquelles les troupeaux sont dispersés ont une étendue telle que le maître ne peut les visiter souvent, et d’ailleurs, dans un troupeau nombreux, quelques centaines de têtes peuvent être enlevées sans qu’il y paraisse. Ces bandes de batteurs de buissons (bushrangers) sont moins nombreuses aujourd’hui, parce que la police est mieux faite, et le peu qu’il en reste se tient de préférence dans le voisinage des mines d’or, où le butin est plus considérable.

Des difficultés d’un autre ordre s’élevaient souvent entre les concessionnaires voisins à l’occasion des limites de leurs stations respectives. Les titres en vertu desquels les terres étaient occupées étaient si incertains, la désignation des surfaces concédées était si vague, qu’il arrivait souvent que le même terrain fût réclamé par plusieurs individus s’appuyant tous sur des actes réguliers. L’acte de concession, ce qu’on appelle la licence, n’était, à vrai dire, autre chose que l’autorisation de faire paître les troupeaux sur une certaine étendue de terrain choisie dans les districts encore inoccupés. Les limites n’en étaient pas tracées sur le sol ; le plus souvent il n’était pas fait d’arpentage préalable en vue de déterminer l’étendue réelle de la station. Tous ces inconvéniens étaient une conséquence inévitable de l’extrême liberté d’allures dont jouissaient les colons, inconvéniens assez faibles sans doute, puisqu’ils n’arrêtèrent jamais un seul instant les progrès de la colonie.

À cette époque, où les établissemens de l’Australie méridionale n’existaient pas encore et où les plaines de la Murray venaient à peine d’être découvertes, le pays ne produisait pas assez de céréales pour la nourriture de ses habitans. C’était un grand malheur ; mais, outre qu’il eût été très difficile de persuader aux colons qu’il fallait abandonner l’élève des troupeaux pour la culture du sol, le résultat même de ce changement paraissait douteux. On croyait en général que l’Australie ne serait jamais bonne qu’à produire de la laine. La sécheresse habituelle du sol et l’incertitude du climat semblaient s’opposer d’une façon absolue au succès des cultures artificielles. Puisque la contrée produisait spontanément d’excellens herbages, puisque les bestiaux s’y amélioraient et s’y multipliaient presque sans soins, qu’était-il besoin de chercher une autre industrie qui eût exigé plus de bras et plus de capitaux ? La main-d’œuvre était chère, et les ports de l’Amérique fournissaient à bon marché les grains nécessaires à l’alimentation. D’un autre côté, à mesure que les districts connus étaient occupés, on en découvrait d’autres plus éloignés. La terre ne manquait à personne, et les nouveau-venus en trouvaient encore de disponible. Il était donc inutile de mettre des obstacles à l’expansion du squattage. Tels furent les motifs qui déterminèrent le gouvernement colonial à laisser aux propriétaires de troupeaux, sans aucune réserve, la libre pâture des terrains vacans, qui étaient considérés comme appartenant de droit à la couronne. Néanmoins, afin d’affirmer le droit de propriété de l’état et de procurer des ressources au budget local, il fut résolu en 1831 que l’usufruit des pâturages ne serait plus concédé qu’à titre onéreux. Au reste la terre avait déjà acquis une valeur réelle, et il eût été d’une mauvaise administration de la donner à titre gratuit. La durée des concessions fut limitée à une année, sauf renouvellement, et la redevance annuelle fut fixée à 250 francs par station. C’était un tarif très modéré, surtout pour ceux qui occupaient de grandes surfaces. Il y eut encore quelques restrictions : l’étendue des stations devait être calculée à raison de 4 hectares par tête de mouton, le même individu ne pouvait posséder plusieurs stations à la fois ; mais ces mesures plus vexatoires qu’utiles, ne furent jamais appliquées, ou tombèrent bientôt en désuétude. Enfin il fut établi en principe que les terres dont les émigrans voudraient avoir l’entière propriété seraient vendues aux enchères sur la mise à prix de 5 shillings l’acre, environ 15 francs l’hectare. Toutes ces dispositions, qui avaient reçu la sanction du parlement anglais, donnèrent pour la première fois une existence légale aux squatters.

Sous l’influence de ce nouveau régime, l’industrie pastorale prit un développement prodigieux, et la colonie parut marcher dans une voie de prospérité croissante. C’est alors (de 1830 à 1840) que furent découvertes les plaines fertiles de l’Australie méridionale, sur les bords du golfe Spencer et du port Phillip. Les villes d’Adélaïde et de Melbourne furent fondées, et des terres d’une étendue considérable furent vendues d’abord au prix de 5 shillings, puis au prix de 1 livre sterling l’acre, c’est-à-dire 62 francs 50 c. l’hectare. Il résultait de ces créations nouvelles de plus grandes facilités pour l’occupation pastorale des districts intermédiaires sur les bords du Darling, de la Murray et de leurs affluens. L’esprit de spéculation intervenant, le trafic des terres et des stations fut porté à un degré excessif, qui devait amener des embarras financiers. La crise fut déterminée par une sécheresse exceptionnelle qui fit périr une grande partie des troupeaux pendant les étés de 1837 à 1839 ; l’élément principal du commerce d’exportation, la laine, décrut en qualité et en quantité ; puis, lorsqu’on se remettait de ce désastre, survint une baisse dans le prix de la laine. En même temps les troupeaux s’étaient multipliés bien au-delà de ce qu’il fallait pour l’alimentation des villes du littoral. Les propriétaires voyaient donc les débouchés se restreindre devant eux, et par conséquent le prix des animaux décroître dans une proportion considérable. Une nouvelle industrie vint améliorer un peu leur situation. Un colon eut l’idée de faire bouillir la viande pour en extraire le suif, qui a pris, depuis cette époque, une place importante dans les productions de la colonie [3]. Ce fut un palliatif insuffisant, et la plupart des squatters, accablés par les dettes qu’ils contractaient pour subvenir à l’entretien de leurs établissemens, en vinrent à contester la légalité de la redevance que la couronne exigeait d’eux.

En 1843, un gouvernement représentatif avait été accordé à l’Australie. Le parlement, composé de trente-six membres, dont vingt-quatre nommés par les colons et douze par la couronne, se réunit à Sydney, qui était encore la capitale de toutes les colonies australes, Cette assemblée, où les squatters dominaient, étant investie du droit de fixer les recettes et les dépenses, fit observer qu’une partie du revenu colonial, l’impôt requis pour la jouissance des pâturages, était indûment soustraite à son vote. — N’est-ce pas une anomalie, disaient-ils, qu’il y ait un double mode d’établir le budget des recettes, l’un avec le concours des représentans du pays, et l’autre par la seule volonté du gouverneur ? — La question avait une importance capitale, car la vente des terres avait produit 8 millions de francs, la moitié du budget local, pendant l’année 1840, qui fut, il est vrai, exceptionnelle sous ce rapport. Les squatters avaient bien d’autres motifs de plainte. Ils prétendaient que leur situation était précaire, qu’il n’y avait pour eux aucune sécurité à améliorer les terres dont ils étaient détenteurs, à y élever des constructions, même à entreprendre des travaux agricoles, qu’ils ne pouvaient emprunter aisément, en donnant leurs stations pour gage, puisque ce n’était qu’une propriété transitoire entre leurs mains. Avec dix mille moutons sur un run, il était impossible d’obtenir à crédit une caisse de sucre ou de thé. Le prix des bêtes à laine s’étant avili, ils ne pouvaient même plus se procurer par la vente les fonds nécessaires à l’entretien de leurs établissemens, au paiement des gages et de la nourriture de leurs serviteurs. D’autre part, la couronne ne voulait pas renoncer au droit, qui lui avait toujours appartenu dans toutes les colonies, de délivrer les concessions de terres, d’en déterminer l’étendue, et de fixer la redevance annuelle due par les fermiers. Cette redevance n’était pas un impôt ; elle ne devait pas être considérée comme une subvention accordée par les colons pour solder les dépenses communes de police et d’administration, mais bien comme la rente des terres vacantes, dont la propriété appartenait à l’état. Le gouverneur, sir George Gipps, faisait d’ailleurs remarquer qu’il y avait des inégalités choquantes dans la façon dont cette taxe était établie, attendu que chaque squatter ne payait que 250 francs par an, quelle que fût la surface qu’il occupât. Certains d’entre eux ne payaient pas plus pour 100,000 hectares que d’autres pour 1,000. Il proposait donc que la rente de 250 francs fût due par chaque station capable de nourrir 4,000 moutons ou 500 têtes de gros bétail, et, afin d’empêcher l’accaparement des terrains par les gros tenanciers, qu’il y eût une limite d’étendue, ou bien que les stations ne fussent pas distantes de plus de 11 kilomètres l’une de l’autre. Ces conditions étaient assurément équitables : la rente annuelle était peut-être une lourde charge pour les colons à un moment où l’industrie pastorale était dans la détresse, où l’argent manquait absolument ; mais le droit de la couronne à disposer elle-même des terrains libres et à en fixer le loyer n’était guère contestable. Il était évident que, si les propriétaires de troupeaux avaient été laissés maîtres des terrains, ils auraient abaissé la redevance à un taux dérisoire, et compromis l’avenir de la colonie en tarissant la principale source de ses revenus.

Les squatters étaient déjà les seigneurs du pays. Ils entouraient le gouverneur, remplissaient tous les conseils, et formaient à peu près seuls le parlement colonial. Les producteurs de laine étaient tout dans une contrée où l’agriculture proprement dite existait à peine et où le commerce manquait de stabilité. Aussi furent-ils écoutés. Le conflit fut terminé par un acte royal (orders in council) de 1846, qui les satisfit pour un moment. Au lieu d’une concession éphémère à renouveler d’année en année, les tenanciers obtinrent des baux de quatorze ans. On leur accordait aussi un droit de préemption, à raison d’une livre sterling l’acre, sur les terres de leurs stations que le gouvernement jugerait utile de mettre en vente publique, afin de favoriser les exploitations purement agricoles. On maintenait en outre le paiement annuel d’une redevance proportionnée à l’étendue et à l’importance de chaque station ; mais cette condition, qui avait paru exorbitante quelques années plus tôt, fut acceptée sans murmure, parce que le prix de la laine s’était relevé et que les propriétaires tiraient bon parti de leurs troupeaux. Telle fut la substance des orders in council, qui, livrant en réalité tous les terrains aux squatters, devaient engendrer plus tard de graves difficultés.

La découverte des terrains aurifères de Victoria et de la Nouvelle-Galles du Sud, qui date de 1851, produisit une nouvelle crise, de nature différente. D’abord les propriétaires se virent abandonnés par la plupart de leurs bergers, qui les quittaient pour se livrer à la recherche de l’or : il fallut vendre, souvent à vil prix, une partie des troupeaux, qui, faute de gardiens, seraient devenus la proie des aborigènes et des chiens sauvages ; mais, quelques mois plus tard, la fièvre de dissipation que produisit l’abondance du précieux métal enchérit d’une façon prodigieuse tous les objets de consommation. Les produits du sol acquirent une valeur deux et trois fois plus considérable, et les squatters prirent indirectement leur part des nouvelles richesses qui venaient de se révéler dans la colonie. Alors aussi la « question des terres de la couronne, » qui avait été amortie par le régime de l’acte de 1846, vint se représenter avec des difficultés plus grandes. La question agraire allait être traitée (le fait mérite d’être remarqué) presque au même point de vue que dans l’ancienne Rome. En Australie comme à Rome [4], il s’agit de terres conquises sur la barbarie, accaparées à vil prix par une caste puissante et réclamées par le peuple, qui veut un partage équitable. Il s’agit de diviser de grandes propriétés presque stériles en de petites cultures très productives. En y regardant même de près, on retrouverait peut-être une certaine similitude entre les lois Licinia et Sempronïa et les actes royaux qui, vingt-deux siècles plus tard, tranchèrent les mêmes difficultés. Néanmoins gardons-nous bien d’établir une analogie plus complète entre des époques si différentes. Les domaines des squatters n’étaient pas usurpés comme les terres des patriciens, mais constitués par des dispositions légales ; l’agitation des colons déshérités, si grave qu’elle fût, ne produisit pas de révolution dans l’état, et la solution définitive, inspirée par des idées économiques plus saines, fut plus rationnelle, et sera par conséquent plus durable.

L’acte de 1846, en livrant les terres de la couronne aux propriétaires de troupeaux pour une durée de quatorze ans, avait eu le tort grave de constituer en leur faveur un long privilège. On avait dit, il est vrai, que le territoire de l’Australie n’était bon que pour la pâture, et il est étrange que cette assertion ait pu acquérir quelque crédit. D’abord il est juste de reconnaître que si les grandes plaines sèches et pierreuses ne conviennent qu’à l’élève des bestiaux, il y a en outre une étendue considérable de terrains bien arrosés où les cultures européennes réussissent toutes. D’ailleurs, à mesure que les squatters pénétraient plus avant dans l’intérieur, ne fallait-il pas créer derrière eux des villages, de petites villes, des centres de commerce, de ravitaillement et d’industrie ? Autour de ces centres n’était-il pas nécessaire d’avoir des jardins, de petites fermes, pour alimenter les habitans des denrées d’une consommation journalière ? L’état conservait sans doute le droit d’exproprier en partie les concessionnaires de runs pour les travaux d’utilité publique ; il pouvait tracer chez eux des routes, prendre les arbres indigènes, des pierres et autres matériaux fournis par le sol pour la construction ou la réparation des ouvrages publics. La propriété des mines de charbon et de métaux précieux était aussi réservée. L’état pouvait encore, à la rigueur et dans une certaine limite, déposséder les colons de l’espace strictement nécessaire à l’établissement des villages ; mais son droit n’allait pas plus loin. Si le petit commerçant, possesseur d’une vache et de quelques moutons, voulait les faire paître autour de son habitation, le concessionnaire l’accusait aussitôt d’empiéter sur son domaine. L’état voulait-il mettre en vente publique un lot de terrains propre à la culture, le propriétaire du run où ces terrains étaient situés s’armait de son droit de préemption. On reconnut, mais trop tard, qu’il n’existait pas, à proximité du littoral, un coin de cet immense continent qui fût disponible. On s’étonnera peut-être que les squatters fissent obstacle à la création de villages qui devaient, à un certain point de vue, être une ressource pour eux-mêmes et pour leurs serviteurs. Ils auraient accepté assez volontiers le voisinage d’une population sédentaire ; mais ils n’en voulaient ni chez eux ni à une proximité trop grande, parce qu’ils redoutaient les vols de chevaux et de bétail que ces voisins incommodes auraient pu commettre.

Sans la découverte de l’or, il se serait peut-être écoulé beaucoup de temps avant que les inconvéniens de ce régime se fissent sentir ; mais les mines attirèrent subitement un plus grand nombre. d’émigrans. Ceux-ci, après avoir acquis en quelques mois sur les champs, aurifères une fortune considérable, aspiraient à devenir propriétaires d’une maison et d’un champ ; enfin ils voulaient, après le dur labeur des mines, jouir en paix de leurs richesses dans un domaine qui leur appartînt. Les marchands et les marins, enrichis par le commerce et l’industrie, demandaient aussi à acheter des terres. Il y eut à une certaine époque une population flottante de six à sept mille habitans, campée à Melbourne ou dans les environs, et n’attendant que l’occasion de s’établir dans le pays. Tous ces hommes réclamaient des terres à cultiver. Ils voyaient aux alentours des villes des plaines belles et fertiles dont le sol vierge n’attendait que la main du laboureur pour produire de riches moissons. L’enchérissement général des denrées de consommation journalière promettait de gros profits aux agriculteurs. C’est à ce moment qu’un chou se payait 3 francs à Melbourne et le double au moins dans les districts aurifères. Par malheur, il n’y avait pas de terres vacantes auprès des centres de population. Tout était occupé par des hommes qui en tiraient bien peu de profit, puisqu’ils se contentaient de faire brouter par leurs moutons les herbes qui poussent naturellement sur le sol. Si par hasard quelques lots de terrains d’une médiocre étendue étaient mis en vente, une spéculation effrénée en faisait monter le prix à un taux excessif. Qu’arriva-t-il ? Parmi les nouveaux enrichis, les uns quittèrent l’Australie, emportant leurs épargnes, qui eussent profité au pays, et se dirigèrent vers l’Amérique pour y acheter les terres qu’ils convoitaient. D’autres, en trop grand nombre, consommèrent leur fortune dans la débauche et se livrèrent à tous les désordres que l’on peut imaginer.

Pour comprendre comment il ne s’établissait pas une sorte de compensation entre les offres de ceux qui voulaient des terres et les exigences de ceux qui en étaient détenteurs, il faut se rappeler que les concessionnaires n’avaient qu’un droit de jouissance à la pâture, et que si les terrains qu’ils occupaient avaient été vendus, ils n’eussent pas profité du prix de vente, qui entrait directement dans les caisses du trésor colonial. Les squatters n’avaient aucun intérêt à s’opposer au développement de l’agriculture ; mais aucun d’eux en particulier ne voulait y sacrifier sa fortune présente. Il semble au premier" abord qu’il eût été facile de dédommager les concessionnaires expropriés au moyen des ressources immenses que l’aliénation des terres devait produire. Le gouvernement local, ne se croyant, pas sans doute le pouvoir de le faire, demanda des instructions en Angleterre, où l’on n’était guère à même d’apprécier la gravité de la situation. Cet état de choses se prolongea donc longtemps au détriment de la colonie et faillit même dégénérer en lutte ouverte. De nombreux meetings, où se rendaient les hommes les plus turbulens, discutaient la légalité des orders in council, et voulaient exercer une pression sur les parlemens locaux, qui élaboraient à chaque session l’interminable question des terres. Le 28 août 1860, la populace envahit le palais du corps législatif de Melbourne, qui était alors en séance. Ces excès amenèrent une réaction salutaire. La ville étant dégarnie de troupes, les citoyens paisibles, constitués en milice, firent reculer la foule ameutée et rétablirent l’ordre.

Ce ne fut néanmoins qu’en 1861 et 1862 que les parlement des diverses provinces, abrogeant les dispositions antérieures, adoptèrent un système de concession plus conforme aux intérêts généraux. Voici en résumé les principes qu’ils ont proclamés et qui sont aujourd’hui en vigueur. Le squatter qui s’établit dans un district nouveau ou tout à fait inexploré obtient une concession de quatorze ans, et son run ne peut avoir moins de 64 ni plus de 256 kilomètres carrés ; il paie une redevance d’à peu près 5 francs par kilomètre carré pendant les quatre premières années, redevance qui s’accroît légèrement pendant les années suivantes. Celui qui est établi depuis longtemps n’a qu’une concession de cinq ans et paie une rente fixée par évaluation de manière qu’elle soit proportionnelle aux produits de la station. Il s’ensuit que les mauvaises terres ne sont plus affermées au même prix que les bonnes. En cas de dissentiment sur la quotité, de la rente à payer, le run est adjugé au plus offrant enchérisseur, qui rembourse au préoccupant la valeur des travaux exécutés par lui. Le squatter conserve le droit d’acheter, à raison de 62 francs 50 cent, l’hectare, la nu-propriété du territoire qu’il occupe, sauf les parties réservées pour l’établissement des villages. Le gouvernement se réserve aussi le droit de vendre toutes les terres propres à la culture, même celles où la pâture est déjà concédée, sans que l’occupant ait, comme autrefois, un droit de préemption. Aussitôt que ces terres sont cadastrées, tout colon peut y choisir un lot à sa convenance, de 16 à 130 hectares d’étendue, et l’acquérir au prix fixé. Il peut affermer en outre, moyennant une rente annuelle très faible, une surface trois fois plus considérable ; mais ces avantages ne sont accordés qu’au colon qui se fixe sur le terrain et qui le cultive lui-même. Les acquisitions faites par le même individu ne doivent pas non plus dépasser chaque année une étendue déterminée. Ces dernières mesures ont pour but d’empêcher, que de riches propriétaires n’accaparent toutes les terres vacantes dans le voisinage des villes. En réalité, les squatters, qui recueillent chaque année de gros bénéfices, peuvent, malgré ces restrictions, acheter successivement les terrains sur lesquels ils ont le droit de pâture, se prémunir ainsi contre une éventualité de dépossession et enlever aux cultivateurs le bénéfice que les nouvelles lois agraires prétendaient leur assurer ; mais, s’ils réussissent à s’approprier de grands espaces dans les districts très peuplés, il est hors de doute que, devant l’élévation croissante du loyer de la terre, ils finiront par subdiviser eux-mêmes leurs runs, afin d’en livrer la meilleure portion à l’agriculture. Enfin les immigrans nouvellement débarqués reçoivent 12 hectares à titre gratuit ; les soldats et les marins qui ont quitté le service militaire, 20 hectares. Les officiers de l’armée de terre et de mer ont une remise d’un tiers sur le prix d’achat.

Les parlemens des quatre principales provinces, Nouvelle-Galles du Sud, Terre-de-la-Reine, Victoria et Australie méridionale, ont successivement voté, à quelques modifications près, les mesures qui viennent d’être exposées. L’Australie occidentale conserve seule les anciens erremens ; cette province est aussi la seule qui ne jouisse pas encore d’un gouvernement représentatif. L’immense étendue de territoires déserts qu’elle possède et le peu d’activité de l’immigration y éloignent sans doute pour longtemps.encore la crise que la question des terres domaniales a soulevée dans les autres parties du continent.

Le but que les gouvernemens coloniaux se sont proposé d’atteindre en édictant ces lois est d’assujettir les squatters à des contributions mieux proportionnées avec les produits qu’ils obtiennent de leurs troupeaux, de leur enlever un privilège trop exclusif sur les terrains dont ils étaient détenteurs et tout à la fois de leur assurer la sécurité d’une jouissance assez prolongée pour que leur industrie ne soit pas compromise, enfin de livrer à l’agriculture tout l’espace dont elle a besoin. Les dispositions nouvelles produiront-elles le résultat désiré ? Il paraît certain que ceux dont les runs ont été compris, en totalité ou en partie, dans les réserves agricoles les plus voisines des villes sont grièvement atteints. Il y a toujours dans l’application d’une réforme des injustices individuelles ; mais l’industrie pastorale, prise en masse, n’en souffrira pas. Elle sera seulement refoulée peu à peu vers les territoires inoccupés, et ceux-ci sont assez larges pour qu’on n’ait pas à songer de longtemps à restreindre le nombre ou l’étendue des stations de moutons. Quant aux cultivateurs, le gouvernement peut leur offrir maintenant plus de terres qu’il ne leur en faut [5]. Les réserves agricoles sont suffisantes pour que l’établissement d’une population sédentaire ne rencontre plus d’obstacle. Les émigrans nouvellement débarqués n’ont plus à attendre, ainsi qu’il arrivait jadis, le moment d’une vente, ni à craindre les hasards d’une adjudication au plus offrant enchérisseur. Ils se mettent sans aucun retard en possession du sol. C’est une grande amélioration dans l’état de la colonie. Quelque intéressante et productive que soit l’industrie pastorale, on doit convenir qu’elle laisse perdre une grande partie des forces vives du sol, et qu’elle ne crée pas assez de liens entre la terre et l’homme. On s’attache médiocrement au sol dont on n’a que la jouissance temporaire. À ce point de vue, il y a donc avantage à encourager l’agriculture dans un pays neuf, en dehors même des profits que la colonie trouvera à se fournir elle-même du blé et du vin qui lui manquent, et des bénéfices qui résulteront pour le commerce général du monde de l’extension des cultures de coton, de sucre et de café. On a cependant reproché à ces dernières lois agraires d’être trop onéreuses pour le cultivateur, en ce sens que le prix de vente est trop élevé dans les districts de formation récente. Ce prix, étant uniforme, est au contraire inférieur à la valeur réelle des terres dans les cantons où la population est déjà dense. Il se produit là des compétitions nuisibles aux intérêts des colons sérieux. La spéculation s’en mêle et parvient à accaparer de grandes surfaces qu’elle revend plus tard avec un bénéfice considérable. L’Australie est en réalité celle de toutes les colonies anglaises où le prix des terres est le plus élevé. Aux États-Unis et au Canada, l’hectare coûte 12 fr. 50 cent., à la Nouvelle-Zélande 31 fr. 25 cent. Aussi on a reconnu qu’il était nécessaire à la Nouvelle-Galles du Sud de faire crédit aux acheteurs et de leur donner un délai de trois ans ; or dans un état essentiellement démocratique comme l’Australie on a l’expérience qu’une dette différée est dans ce cas une dette abandonnée. Le trésor seul en souffre, il est vrai, et le trésor est riche en ces contrées, puisque le produit des terres domaniales, ventes et redevances, s’est élevé à 40 millions de francs pour toute l’Australie pendant l’exercice de 1861. Ce qu’il importe surtout en ce moment est de coloniser le pays, d’y fixer une population sage, laborieuse et sédentaire. Si ce résultat est atteint sans que la grande industrie pastorale soit compromise ou rendue moins prospère, les législateurs australiens auront agi sagement.

Au nombre des mesures législatives qui ont facilité la colonisation du pays, il serait injuste d’oublier la loi relative au transfert des terres. En vertu de cette loi, votée en 1858 par le parlement de l’Australie méridionale, sur l’initiative de M. Torrens, dont elle porte le nom, et étendue depuis aux autres provinces, il a été établi un grand-livre de la propriété territoriale, sur lequel tous les domaines sont inscrits avec l’indication des emprunts et de tout ce qui peut affecter l’état de la propriété. Un duplicata en est délivré à chaque propriétaire pour ce qui le concerne. Grâce à ce système, le transfert des biens s’opère avec une facilité merveilleuse.

Après avoir examiné l’œuvre de la colonisation dans ses rapports avec l’état, il faut se transporter aux limites des districts occupés pour étudier les travaux et les mœurs des squatters. Lorsqu’il s’est avancé à une grande distance du littoral, le pionnier n’est plus guère gêné par les lois et par la compétition des autres colons. Monté sur une haute colline, il peut dire de tout l’espace qui l’environne, aussi loin que ses regards s’étendent : « Tout cela est à moi ; » mais il est seul, sans autres ressources que lui-même, au milieu du désert, et puis il a les indigènes devant lui. La scène change ; ce n’est plus une lutte légale entre des hommes habitués par leurs mœurs et leurs traditions à discuter librement leurs affaires : c’est la lutte de la civilisation contre la barbarie et de l’énergie humaine contre la nature.


II

Lorsqu’un colon veut créer une station nouvelle dans les terrains vagues du bush, il traverse tout le pays qui est déjà occupé, s’arrêtant chaque soir dans une station ou sous la hutte d’un berger où il reçoit, avec l’hospitalité la plus cordiale, des renseignemens utiles sur la contrée dont il aspire à être l’un des pionniers. Parvenu aux limites du territoire déjà concédé, il explore les plaines et les vallées qui sont encore libres, il examine si les ruisseaux sont abondans, il s’informe auprès des colons voisins du nombre et des dispositions des indigènes qui occupent la contrée, et enfin il se choisit un canton à sa convenance, prenant pour limites soit une rivière, soit une chaîne de montagnes, soit un terrain stérile ou une forêt. Veut-il élever par exemple 20,000 moutons, il se mesure un run de 500 kilomètres carrés, plus ou moins, eu égard à la fertilité du sol et à l’abondance des eaux. Il retourne alors à la ville où résident les ingénieurs chargés du cadastre et de la concession des terres, et, après avoir fourni la preuve qu’il possède les troupeaux suffisans ou le capital nécessaire à l’achat du bétail, il obtient le droit d’occuper en qualité de fermier, et moyennant une redevance annuelle, les terres dont il a fait choix. Toutes les formalités sont accomplies. Le colon est en règle avec l’état, et le succès ne dépend plus que de ses efforts.

Le nouveau squatter engage alors le personnel qui est indispensable à l’industrie pastorale, bergers, manœuvres et contre-maîtres, plus ou moins nombreux, suivant les dispositions connues des indigènes et l’étendue de la concession. Il se procure aussi le bétail dont il a besoin pour commencer, d’abord les chevaux, qui sont en grand nombre, afin que le maître et les serviteurs aient à toute heure du jour des montures fraîches à leur disposition, puis les bêtes à cornes et les moutons. Dans les cantons qui ne sont pas trop éloignés des villes ou des mines d’or, on élève beaucoup de gros bétail, parce que la viande s’y vend à bon prix ; dans les districts éloignés, on préfère au contraire les moutons, car la laine est alors l’élément principal du trafic [6]. Il s’agit maintenant de conduire ces troupeaux sur l’emplacement qui a été choisi, et c’est un voyage pénible, si la route est longue. Les bêtes à cornes surtout sont indisciplinées et veulent toujours retourner aux pâturages qu’elles viennent de quitter. Il arrive fréquemment qu’une fraction du troupeau s’échappe pendant les haltes de nuit ; il faut courir à sa poursuite et la ramener au campement ; puis on a des rivières à traverser, rivières sans pont et sans bateaux. Quand le colon est arrivé à l’endroit où il a résolu de s’établir, il se construit d’abord, pour lui et ses hommes, une hutte en terre et en bois dont le toit est recouvert de grandes herbes et d’écorces d’arbres, ce qui forme un abri frais en été et chaud en hiver. Plus tard, il aura une cabane en planches bien close et entourée d’une verandah qui mettra les murs à l’abri du soleil. Enfin, quand l’établissement sera devenu prospère ; si le pays est sain et agréable, si le propriétaire n’a pas ailleurs un domaine qu’il préfère, il fera venir des ouvriers européens pour construire une maison de brique ou de pierre où il pourra introduire tout le comfort britannique. En dehors de la maison d’habitation, les dépendances de la station se réduisent à bien peu de chose. Il suffît de disposer, avec les bois que le terrain produit, de vastes enclos qui ont quelquefois 2 ou 300 hectares de superficie. L’un d’eux renferme les chevaux que l’on veut avoir sous la main ; les autres sont destinés au bétail non apprivoisé, aux moutons que l’on va tondre, aux bêtes qu’on a choisies pour les conduire au marché. Il y a rarement des hangars pour abriter les animaux pendant la mauvaise saison ; chevaux, bœufs, vaches et moutons passent d’habitude l’année entière sur les pâturages. Le colon a soin d’établir sa demeure, son home, sur des terres propres à la culture, et il achète le plus tôt possible la nu-propriété du terrain environnant, afin d’avoir la certitude de n’en être point dépossédé au premier jour. Il peut donc y faire quelques travaux d’amélioration, défricher le sol, planter des arbres à fruit, créer un jardin et cultiver les légumes d’Europe pour l’alimentation quotidienne de sa petite colonie [7].

Les limites des concessions sont toujours assez incertaines. Quand elles ne sont pas marquées naturellement par une rivière ou par une chaîne de montagnes, on se contente le plus souvent de les indiquer par un trait de charrue. Les gouvernemens locaux encouragent maintenant les concessionnaires à clore la surface entière de leur run par des barrières en bois, et ils accordent des baux de plus longue durée à ceux qui exécutent ce travail. Dans les stations d’une grande étendue et très éloignées des centres de population, ce serait une dépense considérable et peu utile ; mais ceux qui ont une concession restreinte ou qui sont voisins des villages et des mines d’or y trouvent de sérieux avantages. Les troupeaux, parqués dans des enclos, sont mieux gardés et plus aisément surveillés ; on a moins de peine à les préserver des maladies contagieuses, et on tire un meilleur parti des pâturages. Ceci est déjà une exploitation perfectionnée, qui ne convient pas à tout le monde, ni surtout aux établissemens de création récente. D’ordinaire les moutons sont simplement divisés en troupeaux de 2,000 à 3,000 têtes, et chacun d’eux, confié à la garde d’un ou de deux bergers, est cantonné sur une partie du run. Ces bergers, qui sont quelquefois éloignés de deux à trois heures de chemin de la station principale, vivent dans la plus complète solitude, sous la hutte qu’ils se sont construite, ne recevant qu’une fois la semaine l’approvisionnement de farine, de thé et de sucre que le maître leur fournit [8]. Il y a en plus sur chaque station des contre-maîtres qui visitent les troupeaux de temps en temps et veillent à ce que les bergers changent de place à mesure que les pâturages sont épuisés. Ce sont eux encore qui vont à la recherche des animaux égarés ou volés et qui font la chasse aux bestiaux sauvages. Certains districts de l’Australie sont peuplés aujourd’hui de taureaux sauvages qui se sont échappés des stations : c’est un voisinage assez désagréable, car ces bêtes mangent inutilement l’herbe destinée aux troupeaux apprivoisés, mais parfois aussi profitable, parce qu’il est possible de les amener dans les enclos et de les engraisser pour la vente. Ces divers travaux font au colon une existence active et animée qui séduit beaucoup les émigrans malgré l’isolement où l’on vit pendant une partie de l’année. Passant presque toute la journée à cheval, armé du grand fouet (stockwhip) auquel les troupeaux obéissent, le squatter vit en pleine nature, sans souci des événemens. Puis, quand la tonte des moutons est terminée et que les bêtes grasses ont été vendues, soit pour l’alimentation des villes, soit pour l’extraction du suif, il trouve que le produit de l’année se solde, pour peu que la station soit grande, par un bénéfice net de plusieurs centaines de mille francs. On comprendra aisément comment les profits peuvent être si considérables. Une station qui porte 10,000 têtes de gros bétail peut en vendre chaque année 3,000 au prix moyen de 120 francs environ, ce qui produit une somme de 360,000 francs. Si l’on élève des moutons, 50,000 bêtes donneront par an 50,000 toisons valant de 2 francs 50 centimes à 3 francs, soit de 125,000 à 150,000 francs pour la laine seulement ; or ces produits sont presque en entier un bénéfice net, car les frais d’exploitation de l’industrie pastorale sont insignifians. Les squatters devraient donc s’enrichir promptement. Par malheur, beaucoup d’entre eux ont commencé avec un capital d’emprunt et sont épuisés par les intérêts élevés qu’ils paient aux banquiers.

Les occupations variées qui remplissent la vie ordinaire du squatter sur sa station laissent place a des incidens plus dramatiques. L’homme s’y trouve sans cesse en face de difficultés contre lesquelles il ne peut trouver de meilleur allié que sa propre énergie. Cette existence développe de nobles qualités, surexcite l’initiative individuelle et fait apprécier la valeur de l’indépendance. À mesure que l’on s’éloigne davantage du littoral, ces qualités deviennent plus nécessaires. De sanglans conflits avec les indigènes ajoutent un nouveau péril aux dangers de la vie du désert. Aussi les aventuriers qu’un caractère insouciant ou belliqueux pousse toujours aux extrêmes limites du territoire occupé fournissent rarement une longue carrière. Ils périssent presque tous avant l’âge soit d’une chute de cheval, soit dans une lutte contre les bestiaux sauvages ou dans un combat contre les indigènes.

En général, à mesure que le squatter s’enrichit, il acquiert la nu-propriété du sol dont il n’avait jusqu’alors que la jouissance temporaire, et il s’attache au pays par les liens les plus soldes. Le squattage a produit un grand nombre de fortunes immenses qui profitent au pays et qui exerceront sans aucun doute une influence salutaire sur l’avenir de l’Australie, car elles y développeront le bien-être, le luxe et le goût des jouissances élevées. Veut-on un exemple de la façon dont ces richesses s’acquièrent et des péripéties par lesquelles les colons ont dû passer, voici, sous un nom supposé, l’histoire d’un émigrant qui quitta son pays natal en 1832, sans autre ressource que ses bras et sa bonne volonté, et qui reparut en Angleterre en 1860 avec un revenu évalué à plus de 500,000 francs. Smith était le fils d’un fermier des environs de Glasgow. Séduit par les merveilles que l’on racontait de la Nouvelle-Galles du Sud, il s’embarqua pour l’Australie à l’âge de vingt ans, en n’emportant que la somme juste nécessaire pour revenir en Europe au cas où il n’eût pu rester dans la colonie. À peine était-il arrivé à Sydney, M. Mac-Leay, secrétaire colonial, lui confie la gestion d’une station située à 250 kilomètres de la ville, entre Goulburn et Vass. C’était un établissement de peu d’importance à ce moment, car il n’y avait que 2,000 moutons. Le propriétaire lui offrait un salaire de 1,000 fr. par an, et en outre une remise de 1 pour 100 sur la valeur des toisons pendant la première année, et de 1 pour 100 en sus pour chacune des années suivantes. Ce mode de rémunération était un encouragement à améliorer la qualité de la laine et le nombre des troupeaux. Le personnel de la station se composait d’une douzaine de convicts. Ceci se passait à l’époque où la Nouvelle-Galles du Sud était encore une colonie pénitentiaire. Les déportés étaient, on le sait, attachés au service des colons, qui demandaient à les employer sous la condition de les nourrir et de surveiller leur conduite. On avait ainsi des manœuvres autant qu’il en fallait ; mais c’était un hasard de rencontrer dans cette catégorie d’hommes un individu qui fût propre à régir un établissement isolé.

Smith se trouvait sous le poids d’une lourde responsabilité. Ignorant de la vie et des habitudes coloniales, il eut d’abord à étudier le climat et la nature du sol de la station, le tempérament des troupeaux qui lui étaient confiés et le caractère des hommes qu’il avait sous ses ordres. Il y avait des traces évidentes que les bestiaux avaient été mal soignés pendant les années précédentes ; on voyait par exemple en certains endroits du run des amas d’ossemens, seuls restes des moutons qui avaient péri de maladie ou d’inanition. Soumises à un régime meilleur et à des soins mieux entendus, les bêtes à laine gagnèrent rapidement en nombre et en qualité. En 1836, une maladie épidémique, une sorte de catarrhe, qui décima les troupeaux, donna lieu de reconnaître que les terrains imprégnés de sel exerçaient une heureuse influence sur la santé des moutons. Smith entreprit alors de créer deux nouvelles stations, l’une pour M. Mac-Leay et l’autre pour lui-même sur les bords du Murrumbidgee, où les explorateurs venaient de signaler l’existence de terrains salés. Il n’y avait encore aucun établissement européen près de cette rivière, qui est à 900 kilomètres de Sydney : aussi les indigènes étaient-ils assez incommodes ; dans les premiers temps surtout, ils ne cessaient d’attaquer les bergers isolés et d’enlever les bestiaux. Néanmoins, en les traitant avec douceur, on parvint à les rendre plus dociles, et certains d’entre eux furent même employés aux menus travaux de l’exploitation. Quelques années après, l’heureux pionnier avait si bien réussi sur le Murrumbidgee qu’il s’avança plus encore et créa une autre stationna 150 kilomètres de là, sur le Lachlan.

Lorsque, en 1844, après douze années de travail, Smith voulut rendre ses comptes à M. Mac-Leay, afin de se consacrer tout entier aux stations qu’il dirigeait pour son propre compte, les 2,000 bêtes à laine qu’il avait reçues en 1832 avaient produit un magnifique troupeau d’environ 30,000 têtes, sans compter les 10 ou 12,000 qui avaient été vendues dans l’intervalle. Par malheur, les années de 1842 à 1844 furent une époque désastreuse de dépréciation pendant laquelle les moutons perdirent presque toute leur valeur. Il y eut en 1845 une hausse sensible, grâce à l’industrie de l’extraction du suif, qui s’établit à cette époque dans la colonie. Survint ensuite une épidémie qui fit périr un grand nombre d’animaux. Les colons furent cruellement affectés par ces désastres successifs, et beaucoup d’entre eux, ayant eu recours aux banquiers, furent complètement ruinés par le taux élevé de l’intérêt, qui n’est pas inférieur à 10 pour 100 dans la colonie ; mais les colons, et celui dont nous racontons l’histoire était de ce nombre, qui s’étaient créé une réserve par leurs bénéfices antérieurs traversèrent sans danger la période critique. L’immense quantité d’émigrans qu’amena la découverte de l’or fit presque décupler le prix du bétail. Malgré l’augmentation de taxe qu’imposa le gouvernement local et la désertion des bergers, qui voulaient tous abandonner les stations pour se rendre aux mines, les squatters se trouvèrent bientôt dans une position magnifique. Partout où les travailleurs européens faisaient défaut, ils engageaient comme bergers des Chinois ou des indigènes. Le prix des bœufs, des moutons et des chevaux était d’ailleurs tellement élevé que les frais de l’industrie pastorale, quoique devenus plus considérables, laissaient encore d’immenses bénéfices. Sans doute aussi on avait mieux étudié les maladies et les affections épidémiques auxquelles les troupeaux étaient sujets, et l’on savait mieux s’en garantir. Dans les districts où les eaux sont rares et où les rivières sont sujettes à tarir pendant des chaleurs exceptionnelles, on essayait de creuser des puits pour avoir en tout temps de l’eau fraîche. Bref, à force de travail, d’énergie et de soins, Smith se trouvait en 1860 possesseur de 100,000 bêtes à laine, de 7,000 à 8,000 têtes de gros bétail, avec 700 ou 800 chevaux, répartis sur les diverses stations qu’il avait créées pendant sa vie active, et, loin de se présenter comme un exemple de prospérité singulière, il déclarait que les nouveaux colons de la jeune province de la Terre-de-la-Reine débutaient dans de meilleures conditions que celles qu’il avait jamais rencontrées lui-même.

Maintenant ne se figurera-t-on pas aisément l’existence des squatters de l’Australie, hommes aventureux, toujours énergiques, mais issus pour la plupart des classes aisées de la société anglaise ? Montant sans cesse à cheval, ils ont des habitudes de locomotion rapide, et les distances ne les effraient pas. Appelés fréquemment dans les villes par les besoins de leur industrie ou par les nécessités de la vie politique, à laquelle ils prennent une part active, ils conservent une existence fastueuse que leurs richesses leur permettent de soutenir. L’aspect de magnifiques capitales telles que Melbourne et Sydney nourrit en eux le goût du luxe. L’hospitalité patriarcale, qui est dans la tradition de la vie du désert, ajoute à la dignité du foyer. Les plus riches et les plus honorés d’entre eux sont d’ailleurs, par une conséquence naturelle des institutions anglaises, les magistrats du district qu’ils habitent. Le colon australien ne se confine jamais dans l’isolement. Il fait appel sans cesse aux bienfaits de l’association : aux limites des terrains habités, l’association le protège contre les noirs ; dans les districts mieux connus, elle facilite la construction des routes, les travaux publics de toute sorte ; elle répond même à des besoins plus nobles, à ceux du culte par exemple, Sur les plateaux du Darling, plusieurs squatters se sont entendus afin d’obtenir un prêtre, qui va faire le service divin dans chaque station à tour de rôle, une fois tous les deux ou trois mois. Les journaux parviennent dans tous ces établissemens, y entretiennent le souci des affaires communes et discutent en toute liberté les intérêts de la colonie. Jusque sous la hutte du berger, le voyageur retrouve les nouvelles récentes de la métropole.

Lorsqu’on entend dire que les provinces colonisées de l’Australie sont partagées en de grandes propriétés occupées par de francs tenanciers de la couronne qui y vivent toute l’année, qui y disposent de fortunes considérables, qui, exerçant sur leur territoire les fonctions de magistrats, y vivent en outre dans cette indépendance relative du pouvoir central que créent les grandes distances et l’irrégularité des communications, on serait tenté de croire que la féodalité du moyen âge va se reconstituer aux antipodes. Il n’en est rien. La vie politique infuse à tous les degrés de la hiérarchie sociale les bienfaits de la vie commune. La féodalité fut due à l’isolement des seigneurs ; ici, au contraire, l’association est la règle. Les relations fréquentes de tous les colons entre eux corrigent ce que la vie pastorale et agricole a eu de funeste au début des anciennes sociétés.

Au sein de cette population laborieuse et civilisée, que devient l’indigène de l’Australie ? C’est un fait digne de remarque qu’il ne se soit établi aucune entente entre les deux races qui se disputent aujourd’hui le sol de ce continent. On n’a jamais songé à fusionner les indigènes et les Européens ; bien plus, l’idée d’amalgamer les deux races répugne aux colons anglais, qui considèrent les noirs comme incapables de se plier à des mœurs plus douces. Ce n’est pas que les points de contact aient manqué. Il arrive souvent que les colons sont en bons rapports avec les tribus de leur voisinage. Quelquefois des noirs entrent au service d’un squatter qui les occupe à la garde des troupeaux ou à la tonte des moutons, mais non à de gros ouvrages, car ce sont de faibles travailleurs. Ils restent là des mois entiers, une année même et plus. Cependant, si bien traités qu’ils soient, l’instinct sauvage reprend bientôt le dessus ; ils s’éloignent et retournent à leur vie aventureuse dans le désert. Souvent aussi des convicts ont pris des épouses dans la race indigène, et l’on a observé que les mulâtres issus de ces mariages semblent conserver une prédilection particulière pour l’existence vagabonde de leurs ancêtres maternels. Quoique la colonie ait dépensé des sommes considérables pour civiliser les indigènes et les amener par degrés à un genre de vie moins précaire, il est impossible d’en citer un seul qui se soit assoupli aux usages européens et qui ait renoncé sans retour à la vie sauvage. Certains missionnaires qui se sont dévoués à l’amélioration du sort de ces pauvres êtres ont prétendu découvrir en eux d’excellentes qualités. Ils étaient assidus aux exercices religieux, ils paraissaient goûter un vif plaisir à entendre les mélodies sacrées, et saisissaient avec vivacité les connaissances élémentaires qu’on essayait de leur inculquer. Les enfans surtout semblaient plus dociles, on le conçoit, à l’enseignement élémentaire qui leur était donné dans des écoles spéciales ; mais, parvenus à l’âge d’homme, ils reprenaient leur existence vagabonde. C’est ce qui advint à Benilong, un chef indigène qui, aux premiers temps de la colonie, fut envoyé en Angleterre et y reçut une éducation assez complète. Revenu dans sa patrie, il semblait initié à tel point aux habitudes européennes qu’il fut admis à la table du gouverneur. Cependant, quelques mois plus tard, il quittait les vêtemens européens qu’il avait portés si longtemps et l’existence comfortable qu’il avait menée pendant plusieurs années pour vivre dans les bois, à la manière de ses compatriotes, une peau de bête sur le dos et un javelot à la main.

Les indigènes ont des défauts plus graves que ces instincts sauvages. Ils restent de rands enfans, faibles d’esprit, agissant presque toujours sans conscience et sans réflexion. Ils sont de plus essentiellement perfides et rusés, assez semblables sous ce rapport aux populations de la Chine et du Japon. Soit que le sentiment de la propriété ne puisse prendre racine dans leur intelligence, ou qu’ils soient dominés par la passion pour le pillage, ils dérobent sans scrupule tout ce qui est à leur portée. Enfin ils ne manifestent pas de reconnaissance pour les bons traitemens, et commettent parfois des meurtres d’une atrocité révoltante sur les bergers et les employés d’une station où ils ont reçu un excellent accueil. Il y a bien des exemples de noirs qui, sans provocation, ont froidement massacré des familles de colons dans le seul dessein de voler quelques paquets de sucre ou de farine ; mais c’est surtout aux confins des territoires habités que les tribus indigènes sont nuisibles, et là, on doit en convenir, la répression est toujours sanglante et souvent cruelle. Lorsqu’un squatter veut créer une station sur des terrains vagues, il y trouve d’habitude une tribu indigène qui n’a eu encore aucune relation avec les blancs ou qui ne les connaît que pour avoir été déjà chassée par eux du district qu’elle occupait précédemment. Les noirs se trouvent dépossédés de terrains dont ils avaient joui seuls jusqu’alors. On peut dire, il est vrai, que l’industrie pastorale ne met pas en œuvre toutes les ressources du pays, et que les indigènes ne sont pas obligés d’émigrer. Ils pourraient encore pêcher dans les rivières, tuer dans les broussailles les kangurous dont ils se nourrissent. Une race d’intelligence plus développée et d’un naturel inoffensif, comme celles par exemple qui occupent certains archipels de la Polynésie, vivrait à côté des colons, et s’élèverait peu à peu au niveau de la race envahissante. Il n’en est pas ainsi. Déjà rendus défians par les émigrations qu’ils ont été forcés de subir, les Australiens noirs sont dès le premier jour en état d’hostilité avec les nouveau-venus. Ils harcèlent et dispersent les troupeaux, criblent de javelots les bœufs et les moutons qu’ils rencontrent au pâturage, et s’ils ont besoin pour leur nourriture de tuer quelques bestiaux que le berger leur abandonnerait volontiers, ils en blessent dix fois davantage, par malice ou par enfantillage. Les troupeaux apprennent bientôt à redouter les noirs, et se sauvent dans toutes les directions aussitôt qu’ils les aperçoivent. N’est-il pas naturel que les bergers tirent quelques coups de fusil pour effrayer les indigènes ou les tenir à distance ? Mais par ce fait la guerre est déclarée. Au premier jour, un Européen surpris au milieu des broussailles sera assassiné, ou bien, en rentrant le soir à sa hutte, il trouvera sa femme et ses enfans percés de coups. Certes le sentiment de la vengeance ou de la conservation personnelle doit agir puissamment sur ces aventuriers qui ont quitté l’existence tranquille des villes pour la rude vie du désert. Alors le maître de la station réunira tous ses bergers et ses contre-maîtres, il fera appel à ses voisins, qui ont, comme lui, intérêt à tenir les aborigènes à distance, et il partira en expédition contre la malheureuse tribu qui a commencé l’attaque, jusqu’à ce qu’il lui ait infligé une sévère punition, et qu’il ait vengé par de nouveaux meurtres le meurtre qui a été commis. L’issue de la lutte ne peut être douteuse entre les fusils des blancs et les javelots de leurs adversaires. Aussi elle se termine presque toujours par la destruction de la tribu, dont quelques rares survivans abandonnent définitivement le terrain où ils avaient vécu jusqu’alors.

C’est ainsi que se fait la conquête de l’Australie. Et qu’on ne croie pas que ce soient là des scènes isolées ou accidentelles. En ce moment, la région où l’industrie pastorale a le plus d’activité et prend le plus rapide accroissement est la province septentrionale de la Terre-de-la-Reine. Or dans cette province, où les terres sont plus fertiles et les cours d’eau plus abondans qu’au sud du continent, les indigènes sont aussi plus nombreux, plus forts et plus belliqueux. Assurément ce n’est pas sans résistance qu’ils se laissent déposséder de leurs domaines, et cependant on n’entend dire ni qu’ils arrêtent les progrès des colons ni qu’ils se fusionnent avec eux. Sur qui doit retomber la responsabilité de cette déplorable lutte ? Les noirs sont chez eux, il est vrai, et les Européens sont des intrus qui viennent leur enlever leur patrimoine ; mais peut-on affirmer que les premiers ont le droit de détenir indéfiniment des terres qui sont improductives entre leurs mains ? Ce qui se passe en Australie n’est en définitive qu’une des scènes de la lutte éternelle entre la civilisation et la barbarie, et personne n’osera penser que la civilisation doive reculer ou seulement s’arrêter dans son cours. Si ses progrès sont marqués par de sinistres incidens, la faute en doit retomber sur ceux qui engagent la lutte les premiers. Les colons qui ne font que se défendre contre les attaques des aborigènes ou qui se bornent à exercer de justes représailles ne sont pas coupables du sang qui est versé. Que s’il en est dans le nombre qui maltraitent de prime abord les noirs ou qui dépassent les droits d’une légitime défense, ce sont eux qui porteront le blâme et la peine de cruautés inutiles et injustifiables.

Par malheur, l’antagonisme constant des deux races habitue le colon à verser le sang, et l’existence périlleuse qu’il mène fait qu’il tient peu de compte d’une vie humaine. Certains d’entre eux en viennent à se conduire comme s’ils avaient à coloniser un pays peuplé seulement d’animaux sauvages. L’extermination des indigènes a été posée comme règle et comme but, et cette opinion, ouvertement défendue il y a vingt-cinq ans environ, trouva même un appui dans la presse locale. N’était-il pas honteux que des hommes qui se présentaient comme les pionniers de la civilisation eussent la cruauté de condamner à mort un peuple tout entier, et de se charger eux-mêmes de l’exécution de cette sentence ? Il est juste de reconnaître toutefois que la grande majorité des squatters répudiait ces sanglantes doctrines, et traitait les indigènes avec bonté. L’autorité locale, suivant les inspirations du gouvernement anglais, ne perdait pas non plus une occasion de rappeler les Européens à des principes plus justes et plus humains. Aux yeux de la loi, c’était un devoir strict de protéger ces pauvres êtres dégradés auxquels on enlevait en partie leurs moyens d’existence, et c’était une obligation d’autant plus étroite que les noirs étaient moins capables de se défendre et de se protéger eux-mêmes. Les conseils ne suffisant pas à arrêter les cruautés de certains colons, il fallut un jour sévir contre eux. Au mois de juin 1838, le régisseur d’une station située à 5 ou 600 kilomètres de Sydney, revenant après une courte absence, s’aperçut de la disparition d’une tribu indigène qui campait sur le run au moment de son départ. Cette tribu était composée de quarante individus environ, dont une dizaine de femmes et à peu près autant d’enfans. On lui dit qu’ils s’en étaient allés volontairement. En parcourant la plaine quelque temps après, il découvrit au fond d’un ravin vingt-huit cadavres de noirs affreusement mutilés et brûlés en partie. L’enquête judiciaire qui fut immédiatement commencée fit découvrir que sept convicts attachés à la station avaient, de propos délibéré, résolu et perpétré cet horrible massacre. Ils furent traduits devant le jury de Sydney, tous condamnés à mort et exécutés. C’était bien le cas de faire preuve de sévérité, puisqu’il fut reconnu que les malheureux assassinés n’avaient commis que de légères déprédations. Les coupables, avant de mourir, avouèrent leur crime, mais en déclarant qu’ils n’avaient pas cru violer la loi, bien d’autres dans la colonie en ayant fait autant. La condamnation des sept Européens produisit un grand effet à cette époque. Cette mesure sévère, blâmée par les partisans de la théorie d’extermination, fut au contraire considérée comme insuffisante par les hommes qui eussent voulu voir atteindre les squatters eux-mêmes plutôt que des subalternes qui n’avaient fait, disait-on, que suivre les exemples qu’ils avaient sous les yeux.

Un fait douloureux ressort des relations que les noirs ont avec les Européens : c’est qu’il n’y a pas de place pour la population indigène au milieu de la société civilisée qui l’enveloppe de toutes parts. L’indigène tout nu ou simplement recouvert d’une peau d’opossum n’attire pas plus l’attention dans les rues opulentes de Sydney que son compatriote aux instincts primitifs sur le run d’une station éloignée. L’un et l’autre, le sauvage à demi civilisé et le sauvage insoumis, paraissent incapables de prendre nos mœurs, de se plier à nos usages. Que ce soit l’abus des liqueurs fortes ou les balles du colon qui les détruisent, il importe peu. La race entière disparaîtra de nos jours, et la génération qui vit encore en ce moment sera sans doute la dernière. On n’a que des données très incertaines sur le nombre des naturels qui occupaient, à l’époque de l’arrivée des Européens, les provinces colonisées aujourd’hui, et l’on ignore même combien il en reste au juste maintenant ; cependant il est incontestable que la destruction de la race s’opère avec une rapidité prodigieuse. Un recensement assez exact, qui fut fait en 1861 dans la province de Victoria par les soins du bureau central pour la protection des aborigènes, fixe à moins de 2,000 le nombre des survivans, divisés en plus de cinquante petites tribus errantes, tandis qu’au moment de la fondation de cette colonie, en 1835, il y en avait de 6,000 à 7,000. Dans l’Australie méridionale, on en compte 5,000 environ. Pour la Nouvelle-Galles du Sud, il n’y a pas eu de statistique publiée ; on sait seulement que les noirs ont totalement disparu dans un rayon très étendu autour de Sydney, et que de la tribu qui occupait, au nombre de 400 individus, les bords de Port-Jackson lorsque le capitaine Phillip y vint débarquer, il ne survivait, il y a vingt ans, qu’un homme et trois femmes. La Terre-de-la-Reine renferme encore de 10,000 à 15,000 naturels sur son immense territoire. Enfin, pour l’Australie entière, y compris les portions encore inoccupées, on évalue la population indigène totale à 400,000 âmes ; mais ce chiffre ne présente aucune certitude, puisqu’il s’agit de tribus avec lesquelles on n’a aucune relation.

Il y aurait de l’injustice à ne pas reconnaître que le gouvernement local fait de sérieux efforts pour arrêter la dépopulation, et qu’il est aidé dans cette tâche par le concours des hommes les plus honorables de la colonie. Le gouvernement n’a pas, il est vrai, le pouvoir et n’a même pas sans doute la volonté d’intervenir dans la lutte qui se continue entre les deux races aux avant-postes de la colonisation, et surtout aujourd’hui dans les districts les plus récemment occupés de la Terre-de-la-Reine ; il ne peut que désavouer les massacres inutiles qui ne sont pas justifiés par la nécessité de la défense personnelle, et blâmer énergiquement les procédés plus atroces encore de certains overlanders qui, dit-on, dressent des chiens à la chasse des indigènes, comme autrefois les Espagnols dans l’Amérique du Sud. L’influence morale et bienveillante de l’état trouve au contraire de fréquentes occasions de s’exercer au milieu des districts entièrement colonisés qui contiennent, encore quelques indigènes. Il s’agirait seulement aujourd’hui de sauver les malheureux restes de tribus qui ont été englobés par la civilisation. Ceux-ci n’ont pris que la plus mauvaise part des exemples que leur présentaient les Européens. Impropres au rude travail des champs, inhabiles à plus forte raison aux occupations industrielles, ne pouvant plus se procurer sans rien faire la nourriture précaire dont ils se contentaient aux jours de leur indépendance, ils meurent de faim, et, pour peu qu’ils travaillent, emploient à s’enivrer le peu qu’ils ont gagné. L’ivresse, qui les dégrade corps et âme, leur est plus nuisible que la lutte. La religion serait seule assez puissante pour ramener ces malheureux êtres dans une meilleure voie. Dans la province de Victoria, où les noirs ont cessé depuis longtemps d’être dangereux pour les colons, de sérieux efforts ont été tentés dans ce sens. Le gouvernement institua un bureau spécialement chargé de veiller à leurs besoins, créa des écoles pour leur instruction, organisa certains d’entre eux par troupes pour la protection des districts éloignés et des districts aurifères. Les dépenses de ce bureau figurent encore pour environ 130,000 francs au budget annuel de la province. Les missionnaires wesleyens et anglicans entreprirent aussi d’arracher les tribus à leur vie errante en les fixant dans des cantons fertiles où la nourriture de tous les jours leur était assurée, et où l’on pouvait exercer sur eux une influence continue et permanente. Ces nouvelles habitudes étaient trop contraires à leurs instincts naturels. En dépit des soins bienveillans de leurs protecteurs, ils s’échappaient bientôt, préférant à la monotone existence qui leur assurait le travail et le pain quotidien les joies de la vie errante et les privations du désert.

Plus récemment, les missionnaires moraves ont créé de nouveaux établissemens du même genre. Ils avaient déjà obtenu quelque succès dans le district pastoral de Wimmera, qui contient le tiers des indigènes survivans sur le sol de la Victoria, quand, après la malheureuse expédition de découvertes de Burke et Wills, les colons de Melbourne, reconnaissans des soins que les indigènes de la Rivière-Cooper avaient accordés à ces infortunés voyageurs, engagèrent le gouvernement à les en récompenser par une œuvre utile. Il fut résolu en conséquence qu’une mission serait créée sur les bords du Cooper, afin de convertir au christianisme, s’il était possible, les 4 ou 500 habitans de cette vallée. C’était sans doute une façon plus heureuse de reconnaître leurs services que de leur donner des haches et des graines dont ils ne savaient que faire. L’avenir nous apprendra si cette tentative a eu plus de succès que les précédentes. Entre deux races qui diffèrent tant par les mœurs, par les instincts et par l’état social, on ne peut espérer une amalgamation complète. Il est même douteux que l’on arrive à les faire vivre côte à côte. Il serait préférable pour les indigènes que chaque tribu fût cantonnée sur un espace réservé, suffisamment étendu pour qu’elle pût conserver sa vie nomade, assez distant des établissemens européens pour que les noirs n’eussent aucun contact avec les colons. Encore cette mesure ne serait-elle bonne qu’à la condition d’établir ces réserves près des lieux mêmes où la tribu réside déjà, et de séparer les tribus les unes des autres, car les indigènes ne désertent pas volontiers leur pays d’origine, et des tribus différentes ne peuvent être rapprochées sans se mettre en état d’hostilité permanent.

Le sort des aborigènes de l’Australie est le côté lugubre du brillant tableau que nous offrent les colonies récentes. On se sent saisi d’une pitié profonde pour ces êtres inoffensifs que la fatalité condamne en masse à disparaître. Est-il donc inévitable que la civilisation écrase dans sa marche les races disgraciées qui n’ont pas su entrer assez tôt dans la voie du progrès ? Ici on ne peut accuser les hommes qui prennent la place du peuple sacrifié. À part des exceptions coupables que la morale réprouve et que les colons eux-mêmes ont flétries, il y a des causes qui font que la race inférieure en lumières et en intelligence doit être anéantie.


III

L’industrie pastorale convient surtout aux pays presque déserts. De grands troupeaux, vivant en quelque sorte à l’état sauvage, ne peuvent être conservés que dans les contrées où la population est rare. C’est d’ailleurs par ce moyen que l’homme peut le mieux utiliser les vastes solitudes qui ont été récemment découvertes, et mettre à profit la végétation spontanée qui recouvre les terres incultes, mais non stériles. La race ovine a le mérite de s’accommoder à tous les climats, car on la retrouve partout ; depuis la zone torride jusqu’aux latitudes froides. Sous l’empire de ces différentes causes, la production de la laine tend à se déplacer, et l’Europe, qui se contentait autrefois de ce qu’elle produisait elle-même, ne demandant qu’à l’Espagne les laines fines nécessaires à ses manufactures, reçoit aujourd’hui d’immenses quantités de cette matière première que lui expédient les colonies de l’Océan-Austral. Les importations d’outre-mer sont bien près de balancer la production, de l’ancien monde. À voir l’accroissement graduel de ces importations ainsi que le bas prix auquel les colonies peuvent livrer leurs produits, on se demande si elles ne prendront pas sur le marché une influence prépondérante aux dépens de l’agriculture européenne. La situation actuelle du squattage aux antipodes peut faire prévoir l’avenir qui lui est réservé.

On a vu quelles grandes surfaces l’élève des bestiaux absorbe à elle seule. Au début surtout, les stations, établies dans des districts récemment ouverts à la colonisation, se mesurent par milliers d’hectares. Le propriétaire de troupeaux ne tire pas parti, il est vrai, de tout ce que pourrait donner le terrain qu’il occupe, il laisse perdre sans profit pour personne une grande partie des forces productives que le sol recèle ; mais au moins il améliore singulièrement la terre. Les plaines, au moment où elles lui sont concédées, sont souvent recouvertes de buissons qui forment des fourrés impénétrables, ou bien elles ne produisent qu’une herbe maigre et rare dont les animaux ne sont pas friands. Les buissons une fois arrachés ou brûlés, le sol se bonifie d’année en année, grâce à la présence du troupeau lui-même et à l’engrais qu’il y dépose. La végétation change de nature. Les terres en apparence infécondes se transforment en bonnes prairies, et deviennent, par une révolution lente, mais continue, propres à une culture moins extensive. Il en est ainsi du moins pour les districts les moins mauvais du continent, car certaines parties, quoique parcourues depuis longtemps par les moutons, leur sont encore exclusivement abandonnées, comme ne paraissant pas se prêter à une exploitation plus perfectionnée.

Ces terres ainsi amendées et préparées, l’agriculture les réclame. L’industrie purement pastorale est donc menacée d’un côté par les envahissemens des fermiers, qui demandent à ensemencer les terres arables, afin de satisfaire aux besoins d’une population toujours croissante, et elle ne peut leur disputer longtemps la place, parce que la production des céréales, étant plus lucrative à surface égale, paie une rente plus élevée. D’autre part, les chercheurs d’or, qui sont privilégiés sous ce rapport, ont un droit absolu de faire des fouilles et de s’établir partout où le précieux métal apparaît. Les terrains aurifères sont précisément situés, à peu d’exceptions près, dans les cantons arides et déserts que le squatter eût espéré conserver longtemps sans compétition. Enfin le propriétaire de troupeaux aime, on le sait, à être isolé sur son run. Le voisinage des villages ou des mines d’or l’embarrasse. Il y trouve sans doute un débouché facile pour ceux de ses produits qui doivent être consommés sur place ; mais la proximité d’hommes adonnés à des industries diverses effarouche les troupeaux, exige une surveillance plus active, un personnel plus nombreux. La nature de l’exploitation change au point que les stations situées dans les districts habités se subdivisent en parcelles de moindre étendue et prennent une allure plutôt agricole que pastorale. On y récolte du vin, des céréales. On y fait de la culture maraîchère. Le squatter devient agriculteur. Cette transformation accroît plutôt qu’elle ne diminue le nombre des bestiaux vivans sur le sol. Lorsque les troupeaux peuvent être soumis à la stabulation par les mauvais temps et nourris pendant les mois de sécheresse avec les réserves de fourrages, il n’est plus besoin d’une surface de 2 à 5 hectares par tête de mouton. Sans doute la laine elle-même doit gagner en qualité et en finesse à ce nouveau régime de culture : en somme c’est une amélioration pour le pays ; mais enfin l’industrie pastorale primitive, qui a fait la fortune de l’Australie pendant un demi-siècle, tend à disparaître dans les provinces dû littoral à mesure qu’elles se peuplent ; elle est refoulée vers le centre du continent, où elle se trouvera moins favorisée, les transports devenant plus coûteux et les approvisionnemens plus difficiles.

Aujourd’hui le squattage se continue sous des formes bien diverses dans chacune des provinces qui constituent l’Australie. Depuis longtemps, l’élève des troupeaux n’est plus dans la Victoria qu’au second rang. Les terres, envahies par les agriculteurs et les chercheurs d’or, se sont divisées ; les stations ont diminué d’importance et d’étendue, et les immigrans trouvent des moyens d’arriver plus rapidement à la fortune en se livrant aux autres branches d’industrie qu’alimente une grande réunion d’hommes. En 1861, il y avait 1,029 stations pastorales ; une seule nourrissait plus de 50,000 moutons ; 744 en avaient moins de 10,000, et 71 moins de 500. Au nord de cette province, dans le bassin des rivières Murray, Murrumbidgee, Lachlan et Darling, s’étend un immense territoire qui est resté au contraire purement pastoral. Il n’y a là ni villes ni mines d’aucune sorte. Quoiqu’on soit à une très grande distance de la mer, l’exportation des produits du sol se fait sans peine, parce que les rivières sont navigables. Les stations s’étendent encore sur de vastes surfaces [9], et le squatter peut s’y livrer sans crainte à des travaux d’amélioration, l’éloignement de la mer étant une garantie qu’il ne sera pas troublé de sitôt par les défrichemens, Si l’on remonte vers le nord, en restant toujours à l’ouest de la grande chaîne de montagnes, on traverse les plaines de Liverpool et les plateaux de Darling, qui sont abandonnés sans restriction aux entreprises des squatters ; puis on arrive dans la province de la Terre-de-la-Reine, où ils ont aussi toute liberté, comme aux premiers temps de la colonie. Le gouvernement y concède le droit de pâture sur des surfaces aussi étendues que le propriétaire de troupeaux les désire. À la latitude du tropique, le bassin de la rivière Fitzroy et de ses affluens se colonise en ce moment sans que les immigrans rencontrent d’autres obstacles qu’une population indigène très hostile et plus hardie qu’en tout autre point du continent [10]. Plus au nord se trouve la vallée de la rivière Burdekin, qui est à peine connue, et qui offre de magnifiques prairies aux colons qui voudront s’y fixer. Sur toute l’étendue de la Terre-de-la-Reine, l’élève des bestiaux est l’industrie la plus développée, et les propriétaires de troupeaux ont encore au sein de la jeune colonie l’importance sociale qu’ils ont perdue en partie dans la Victoria et la Nouvelle-Galles du Sud.

Au reste, les squatters ne perdent pas beaucoup à s’enfoncer dans les solitudes du centre. Les transports deviennent, il est vrai, plus onéreux ; mais le principal de leurs produits, la laine, est une matière de peu de poids, et se transporte à de grandes distances sans beaucoup de frais. D’ailleurs, à mesure que les stations s’établissent le long des rivières, la colonie fait les travaux nécessaires pour en canaliser le lit ; la Murray et ses principaux affluens sont déjà parcourus par des bateaux à vapeur qui en remontent le cours jusqu’auprès des montagnes où ces rivières prennent leur source. Les chemins de fer s’établissent aussi dans les districts où la population est devenue assez dense pour leur assurer un trafic avantageux. Une fois rendue sur le littoral, la laine arrive en Europe à un prix singulièrement réduit, le fret entre Melbourne et Londres n’étant que de 15 centimes par kilogramme. La cause en est facile à saisir : cette matière première est, avec l’or, le principal élément du commerce d’exportation de la colonie, tandis que les importations sont très variées. L’or tient si peu de place à bord des navires, que les armateurs recherchent avec empressement, afin de compléter leurs chargemens de retour, une marchandise encombrante, telle que la laine, qui est au reste comprimée sous la presse hydraulique de façon à présenter une densité relativement considérable.

En ce moment, l’Australie possède près de 20 millions de moutons [11], et le nombre s’en accroît dans une énorme proportion d’une année à l’autre ; elle élève 4 millions de têtes, de gros bétail et 450,000 chevaux. Les établissemens anglais de l’hémisphère austral, Tasmanie et Nouvelle-Zélande comprises, ont versé en 1861 36 millions de kilogrammes de laine sur le marché européen. Tel est le résultat obtenu après soixante-dix ans de colonisation. Lorsqu’en 1793 M. Mac-Arthur entreprit d’introduire la race mérinos aux environs de Sydney, quelque confiance qu’il eût dans le succès de ses travaux, il n’entrevoyait pas sans doute le splendide avenir réservé à l’industrie qu’il allait créer.

Aucun textile n’est plus propre que la laine à la fabrication des vêtemens, aucun n’est plus souple et ne préserve mieux contre le chaud et le froid ; c’est un bienfait pour l’humanité que l’accroissement d’une telle production. Déjà, sous l’influence des causes qui ont diminué les récoltes de coton en ces dernières années, l’usage de la laine tend à devenir plus général et n’a sans doute pas atteint ses limites extrêmes, car le prix de la matière première s’élève de plus en plus. L’industrie pastorale de l’Australie a donc devant elle un marché indéfini pour placer ses produits ; elle a, d’un autre côté, des terres immenses à sa disposition pour multiplier ses troupeaux. Malgré les obstacles que lui créent les mines d’or, les agriculteurs et les aborigènes, elle s’accroîtra donc encore. L’agriculture n’a pas moins d’avenir, puisque l’Australie importe aujourd’hui pour environ 25 millions de francs de céréales et de farine, et que la population, incessamment croissante, a des besoins de plus en plus grands.

Il est bon de remarquer que l’industrie pastorale est aux antipodes un produit de l’initiative individuelle. C’est un grand succès qui n’est dû qu’à l’élan spontané des colons, sans secours ni subvention de l’état, sans primes ni encouragemens officiels. Les manufacturiers intéressés à la production de la laine en furent les premiers soutiens. Recevant moins d’aide que d’entraves du gouvernement militaire qui régissait alors la colonie, les premiers squatters ne réclamèrent que la liberté d’agir à leur guise. Ils n’ont jamais demandé l’intervention de l’état, qui s’est abstenu lui-même de les diriger par des conseils ou des règlemens. restrictifs. Les luttes contre les indigènes, les maladies épidémiques des bestiaux, l’avilissement des prix à certaines époques, les discussions sur la durée et la nature des actes de concession, tels sont les faits notables de leur histoire, et la main du pouvoir, abandonnant chaque particulier à lui-même, ne s’y fait sentir que pour sauvegarder les intérêts généraux. Ce qui se passe aujourd’hui encore dans les districts d’occupation récente est bien fait pour attirer l’attention. Les pionniers se portent souvent au hasard, ou sur la foi de renseignemens incertains vers les points qui leur paraissent les plus favorables, et ils y apprennent à leurs dépens si la terre est bonne ou mauvaise. Réussissent-ils, ils sentent le besoin d’ouvrir une route, d’explorer une vallée inconnue, d’établir une école ou une église. Alors ils se concertent et subviennent en commun à l’œuvre qui profitera à tous. Faut-il venger des meurtres commis par les aborigènes et rendre la sécurité au pays, ils se réunissent et combattent ensemble jusqu’à ce que le résultat ait été atteint. Le gouvernement considère de loin, témoin muet et respecté, tout ce que ces hommes font en bien comme en mal. Arrivant à son heure, lorsque les établissemens du nouveau territoire ont fait preuve de vitalité, il donne aux communes la vie municipale, il institue des magistrats, enfin il fait entrer dans la grande famille coloniale la contrée qui s’est colonisée sans lui.

La transformation successive des pâturages en terres arables et en cultures plus intensives fait qu’en s’éloignant du bord de la mer on passe par gradation des cantons les plus civilisés aux territoires tout à fait incultes. Le voyageur qui débarque, à son arrivée aux antipodes, dans l’une des capitales du nouveau continent, à Melbourne ou à Sydney, se verra d’abord entouré de tout le luxe européen. L’éclat des quartiers commerçans, la splendeur de certains édifices, les habitudes de la population feraient illusion, si la régularité des rues et la rareté des monumens publics ne venaient lui rappeler que ces cités sont de création moderne. Même dans les villes de second ordre du littoral ou de l’intérieur, à Adélaïde, à Ballarat, à Bathurst, à Brisbane, il retrouvera l’aspect et les souvenirs de la mère-patrie, des maisons bien bâties, des journaux, l’éclairage au gaz, l’activité industrielle et commerciale. Autour de ces centres de population, il traversera des jardins et des vergers où tous les fruits d’Europe ont été acclimatés, et il oublierait peut-être qu’il est dans un monde nouveau, si çà et là un gommier ne présentait son feuillage toujours vert et son aspect exotique au milieu des arbres européens nouvellement plantés. Un peu plus loin apparaîtront des champs couverts de vignes ou de céréales, de rians cottages dans des vallées où les productions des deux hémisphères sont réunies. Plus loin encore, le voyageur s’égarera sur le sol bouleversé par les travaux des chercheurs d’or et sur les plaines que parcourent les innombrables troupeaux des squatters. La boussole à la main, il s’engagera à travers les forêts et les steppes que personne ne semble avoir encore visités, sans rencontrer d’autre abri qu’une hutte de berger à la fin de sa journée, et, s’il est dans les districts dangereux du nord-est, il aura toujours l’œil au guet et le revolver à la main par crainte des tribus indigènes. Au-delà enfin, il foule la terre encore libre qui sera occupée demain, le désert dont un explorateur vient de temps à autre révéler les mystères et les dangers. Dans ces espaces immenses s’agite une population clair-semée, mais active et remuante, ardente au lucre et hardie dans ses entreprises, ne connaissant, à cheval ou en voiture, d’autre allure que le galop, tandis que l’indigène, auquel on prend sa place au soleil, assiste nonchalamment à cette transformation du pays qui trouble son repos séculaire et détruit ses moyens d’existence.


H. BLERZY.


  1. Voyez la Revue du 1er juillet.
  2. Dans le tableau des exportations de 1861, l’or figure pour environ 200 millions de francs, la laine, le soif et les cuirs, produits des troupeaux, pour 125 millions ; mais l’or provient en presque totalité de la province de Victoria, tandis que les exportations de laine s’opèrent par tous les ports du continent.
  3. Au moment de la crise, les moutons, qui avaient valu jusqu’à 75 francs par tête, étaient descendus à 4 francs ; l’industrie de l’extraction du suif les fit remonter à 8 ou 9 fr. On raconte qu’à cette époque de petites voitures circulaient le matin dans les rues de Sydney, chargées de gigots de mouton que l’on vendait aux consommateurs à raison de 60 centimes la pièce. Cette partie contenait, paraît-il, si peu de matière grasse qu’il y avait avantage à la vendre à ce prix plutôt que de la faire bouillir avec le reste de l’animal.
  4. L’agitation que causèrent les lois agraires a été racontée par M. Ampère dans les Luttes de la liberté à Rome. Voyez la Revue du 1er septembre 1863.
  5. Pour la province de Victoria, qui est renfermée dans des limites bien définies, voici la situation actuelle de la propriété territoriale. La colonie a une surface d’environ 22 millions d’hectares, dont 5 millions en montagnes inaccessibles, landes couvertes de broussailles (mallee scrub), lacs et marécages dont il est impossible de tirer parti. Des 17 millions restans, il y en a 600,000 réservés pour les communaux, 1,800,000 vendus en toute propriété, 200,000 en terrains aurifères, 14 millions occupés par le squattage à titre de concession provisoire et 400,000 encore libres. Sur les 14 millions d’hectares qui sont abandonnés aux troupeaux pour le moment, 10 millions ont été déclarés propres à l’agriculture ; ils sont déjà cadastrés ou en voie de l’être prochainement, et seront immédiatement disponibles pour la colonisation agricole. Les acquéreurs n’ont qu’à se présenter en désignant les lots qui leur conviennent Dans un avenir qui peut être assez rapproché, le squattage n’aura donc plus à sa disposition que la moitié du pays, et la moitié la plus stérile. Dans les autres provinces, qui ne sont séparées du désert que par des frontières de convention, les troupeaux ont plus d’espace, et peuvent reculer dans le bush à mesure que l’agriculture envahit les terrains qu’ils occupaient.
  6. La Nouvelle-Galles du Sud produit plus de gros bétail que les autres provinces ; il y existe un plus grand nombre d’établissemens où l’on fait bouillir les viandes afin d’en extraire le suif. Pendant l’année 1861, 38 usines de ce genre étaient en activité et ont traité 31,000 bœufs ou vaches. On en exporte aussi beaucoup de jeunes botes qui sont vendues pour l’engraissement aux stations de la Victoria et de l’Australie méridionale.
  7. Le concessionnaire ne peut cultiver, sur les terres affermées comme pâturages, que les céréales et les légumes nécessaires à sa consommation personnelle. S’il fait trafic de ces denrées, il est obligé d’en acheter le sol ou d’en payer un fermage plus élevé.
  8. En ces dernières années, les gages des bergers variaient de 800 à 1,000 francs par an, outre la nourriture, ce qui prouve que la main-d’œuvre n’est plus à un prix excessif dans les colonies australiennes.
  9. On annonçait récemment dans les journaux de Melbourne la vente d’un domaine de ce pays qui peut servir de type aux grandes exploitations pastorales : c’est la station de Menindie, située sur le Darling, à 200 kilomètres environ du confluent de cette rivière avec la Murray, et où l’expédition de découvertes de Burke et Wills reçut un accueil hospitalier avant de s’enfoncer dans le désert. Le run s’étend le long du Darling sur 57 kilomètres de large et 38 kilomètres de profondeur. Les prairies sont salées et pourraient nourrir 100,000 moutons. Il n’y avait au moment de la vente que 80 chevaux, de 5 à 6,000 têtes de gros bétail et 12,000 moutons. Tout l’établissement, bétail, constructions et droit de pâture, a été vendu pour la somme de 1,075,000 francs.
  10. C’est dans la vallée de la Cornet, un des affluens du Fitzroy, qu’était situé l’établissement de M. Wills, qui fut complètement détruit par une tribu indigène le 17 octobre 1861. Dix-neuf Européens furent massacrés, et deux ou trois serviteurs purent seuls s’échapper. La vengeance fut prompte et sévère. Une petite troupe, composée de onze colons bien armés et bien équipés, se mit immédiatement à la poursuite de la tribu coupable, la surprit dans son camp pendant la nuit et la dispersa après lui avoir tué une trentaine d’hommes. Ce sanglant conflit, qui eut un grand retentissement dans la colonie, eut pour effet de surexciter la haine réciproque des deux races. Sur ce nouveau territoire, les immigrans et les natifs paraissent être dans un état d’hostilité qui ne laisse aucune place à la conciliation.
  11. Voici les chiffres donnés pour chaque province par la statistique de 1861, la dernière publiée :
    Chevaux Gros bétail Moutons
    Nouvelle-Galles du Sud 233,000 2,272,000 5,615,000
    Victoria 76,000 716,000 5,781,000
    Australie méridionale 53,000 265,000 3,038,000
    Australie occidentale 11,000 34,000 280,000
    Terre-de-la-Reine 29,000 560,000 4,093,000
    Totaux 402,000 3,847,000 18,807,000


    Mais pour se rendre compte de l’influence que les colonies australes de l’empire britannique peuvent exercer sur le marché européen, il faut ajouter le stock des îles voisines :

    Chevaux Gros bétail Moutons
    Tasmanie 22,000 87,000 1,714,000
    Nouvelle-Zélande 28,000 103,000 1,523,000
    Totaux 452,000 4,127,000 22,044,000