L’Australie, son histoire physique et sa colonisation/04

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L'AUSTRALIE
SON HISTOIRE PHYSIQUE ET SA COLONISATION

IV.
LES MINES D'OR [1]
DECOUVERTES ET EXPLOITATION DES TERRAINS AURIFERES.

I. Reminiscences of New South Wales and Victoria, by R. Thierry, Loadon 1863. — II. Despatch relative to the present condition and prospects of the golfields in Victoria, presented to both houses of Parliament, april 1862. — III. The Colony of Victoria, by W. Westgarth, London 1864.

L’histoire de l’Australie peut se partager en trois époques : l’âge de fer, qui fut la période de colonisation par les convicts, temps de trouble et de misères ; — l’âge d’argent, qui correspond aux beaux jours de l’industrie agricole et pastorale ; — enfin l’âge d’or, inauguré en 1851 par la découverte inattendue d’immenses terrains aurifères. Les mines d’or ont, il est vrai, exerce une puissante influence sur la situation des colonies australes, mais non pas peut-être celle qu’on leur attribuerait de prime abord. Les mineurs, enclins à se faire la part du lion dans les privilèges des colonies nouvelles, ont avancé que le pays n’était rien avant leur arrivée, et qu’eux seuls, en moins de dix ans, l’avaient transformé en un magnifique empire. Leurs adversaires politiques ont répondu que les deux ou trois cents millions de francs, produit annuel des mines, sont loin de former, si considérable que soit cette somme, la totalité des richesses extraites du sol ; la laine et les troupeaux rendent presque autant ; les autres industries donnent des produits, sinon d’égale importance, au moins d’une valeur que l’on ne saurait dédaigner. Pour être juste cependant, on ne doit pas uniquement juger les mines d’or d’après le produit net qui en sort. Le précieux métal n’est pas une marchandise comme une autre ; il a des caractères qui lui sont propres. C’est le signe le plus mobile, mais aussi le plus manifeste, le plus universel, de la richesse humaine. Aucun travail n’est plus fécond en surprises, en émotions imprévues, que l’exploitation des terrains aurifères. Aussi, ne faut-il pas s’étonner du puissant attrait qu’il exerce. On ne sera même pas surpris qu’il ait pu produire en Australie une sorte de révolution économique et sociale, pour peu qu’on examine, comme nous voudrions le faire, les conditions dans lesquelles s’exploite le précieux métal, et qu’on s’applique à mieux saisir le caractère de la singulière industrie du chercheur d’or.


I

Lorsqu’à la fin de 1848 le bruit se répandit dans le monde que des mines d’or d’une prodigieuse fécondité avaient été découvertes en Californie, cette nouvelle produisit plus d’effet peut-être en Australie qu’en aucune pays d’Europe. Tout ce qu’il y avait de remuant et d’instable dans la population fut ébloui par le mirage lointain de ce nouvel Eldorado ; les émigrans s’embarquèrent à Sydney par centaines pour l’Amérique du Nord, au point que les colons, qui se plaignaient déjà que les ouvriers leur fissent défaut, s’inquiétèrent d’en voir encore diminuer le nombre et que la propriété subit une dépréciation sensible. L’esprit d’entreprise, qui depuis vingt ans attirait les sujets de la Grande-Bretagne vers le continent austral, allait les ; pousser vers d’autres rivages. La prospérité du nouvel empire était compromise, si l’on n’y découvrait aussi l’or. L’espoir de cette découverte était permis, si l’on devait ajouter foi aux indications très précises que certains savans avaient données, et dont on avait négligé de tenir compte jusqu’à ce jour.

Pendant la première année qui suivit la fondation du dépôt pénitentiaire à Botany-Bay, un convict prétendit avoir trouvé un fragment d’or natif. Il présentait en effet une petite masse de ce métal ; mais, incapable de désigner l’endroit où il disait avoir fait cette trouvaille, il fut convaincu d’avoir fabriqué ce spécimen en fondant ensemble des boutons de cuivre et un bijou volé ; sa supercherie fut punie de cent cinquante coups de fouet. Cependant plusieurs personnes restèrent persuadées que cet homme avait été victime d’une injustice, Plus tard, un berger écossais recueillit, à diverses époques, de petites quantités d’or qu’il rapporta dans la capitale. Tous ces faits avaient peu de retentissement. Les colons, portés vers d’autres occupations, ne s’en détournaient pas pour se livrer à des recherches aléatoires.

Après avoir consacré plusieurs années à des voyages de découvertes à travers les grandes chaînes de montagnes du continent, le comte Strzelecki, qui, bien différent des autres explorateurs, ne s’occupait que de recherches scientifiques, avait rapporté à Melbourne une collection de minéraux de toute sorte recueillis pendant ses excursions. En 1839, il annonçait, dans un rapport adressé au gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud et dans quelques lettres à ses amis, qu’il avait trouvé un échantillon d’argent natif et un silicate renfermant des traces d’or, ce qui semblait démontrer l’existence de ces métaux précieux dans les montagnes qu’il venait de traverser. N’ayant pas eu le temps d’examiner en détail la région d’où ces minerais provenaient, il engageait le gouvernement à y envoyer un ingénieur ou un minéralogiste dont les investigations révéleraient peut-être des richesses inattendues. Loin d’accéder au désir qu’il exprimait, le gouverneur, sir George Gipps, effrayé des conséquences qu’une telle découverte produirait dans une colonie peuplée de 45,000 convicts, invita le comte Strzelecki à ne pas divulguer sa découverte. C’est ce que fit celui-ci, peu soucieux, comme beaucoup de savans, de faire sortir de ses travaux un résultât pratique et ne se doutant pas assurément de l’incroyable importance que la production de l’or devait donner au pays.

Deux ou trois ans plus tard, un autre géologue, le révérend B. Clarke, montrait à divers habitans de Sydney des fragmens de quartz aurifère qu’il avait trouvés, en traversant les montagnes entre Paramatta et Bathurst, et il se disait certain de recueillir, si l’on voulait, une grande quantité de minerai. Cette fois encore le gouverneur obtint de l’heureux explorateur que sa découverte serait tenue secrète, par crainte d’un bouleversement social et de la dispersion des nombreux condamnés qu’une force militaire très restreinte eût été impuissante, à contenir ; mais cette grande nouvelle semblait surgir de toutes parts. Peu après, en 1844, sir Roderick Murchison, l’un des hommes les plus autorisés dans les études géologiques en Angleterre. ; annonçait publiquement devant la Société de géographie de Londres qu’il venait d’examiner certains échantillons rapportés en Europe par le comte Strzelecki, sans savoir néanmoins que ce voyageur et M. Clarke avaient positivement trouvé de l’or en paillettes, que les montagnes de l’Australie présentaient une conformité remarquable avec les monts Ourals, où l’or existe en abondance, et qu’en conséquence ce métal devait se rencontrer sur le continent austral en quantité suffisante pour alimenter une exploitation fructueuse. Il engageait hautement le gouvernement et les colons eux-mêmes à vérifier ses assertions. Au reste on ne comprendrait guère que la population australienne, déjà nombreuse et disséminée comme elle l’était sur de vastes espaces, n’eût pas encore reconnu la valeur des terrains aurifères qu’elle, foulait aux pieds, si l’on ne savait quelle insouciance ont les hommes pour tout ce qui ne concerne pas directement leurs travaux de chaque jour, et que d’ailleurs l’or gît surtout dans des cantons relativement stériles que l’industrie pastorale n’aime guère à fréquenter. Il y eut quelques exemples de cette négligence incroyable qui fait que l’on passe quelquefois à côté d’un trésor sans en soupçonner la valeur. Ainsi l’on raconte qu’un peu avant la découverte de l’or dans la Nouvelle-Zélande un indigène du pays avait ramassé un nugget [2] d’une énorme grosseur qu’il prenait pour une pomme de terre, et l’avait rejeté aussitôt en reconnaissant son erreur. Cependant en 1849 et 1850 la presse locale ne cessait d’exciter le zèle des explorateurs et de les engager, sur la foi de sir R. Murchison, à trouver dans leurs propres montagnes ce que d’autres allaient chercher en Californie.

Ce fut enfin au mois de mai 1851 que M. Hargreaves, mineur australien, revenu dans la Nouvelle-Galles du Sud, après un court séjour en Californie, réussit à récolter de l’or en quantité notable aux environs de Bathurst. Guidé par la similitude d’aspect qu’il avait observée entre les montagnes de son pays et celles de l’Amérique du Nord, encouragé par les prévisions de sir R. Murchison et par les trouvailles de M. Clarke, dont il avait transpiré quelque chose en dépit des précautions du gouverneur, il entama le sol à coups de pioche, lava les détritus dans son petit plat d’étain, à la mode de Californie, et put enfin recueillir, un peu de cette poudre. d’or qui allait produire un changement si radical dans la situation économique du pays. Le gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud ne fut pas ingrat envers l’homme qui avait mis le : premier la main à l’œuvre. Dans l’une des sessions suivantes, il proposait au conseil législatif d’accorder à M. Hargreaves, à titre de récompense, une somme de 125,000 francs que les députés eurent la générosité de doubler. Il y eut à cette occasion, et à propos de l’origine de cette découverte féconde, une sorte d’enquête où furent établis les mérites de chacun des explorateurs qui ont été nommés plus haut. Une autre somme de 25,000 francs fut votée en même temps au profit du révérend B. Clarke. Quant au comte Strzelecki et à sir R. Murchison, dont les titres à une récompense nationale n’étaient guère plus contestables, on reconnut leurs droits à l’honneur de la découverte, sans néanmoins leur accorder une légère part de la moisson dorée que l’un avait entrevue le premier et que l’autre avait prédite avec tant de confiance et de sagacité.

Lorsque les premiers fragmens d’or natif recueillis par M. Hargreaves arrivèrent à Sydney, l’effet produit fut indescriptible. Le ravin de Summerhill, où la veine avait été mise au jour, était à deux ou trois cents kilomètres à l’ouest de la capitale. Toute la population valide voulut s’y rendre aussitôt, les plus heureux en voiture, la plupart à pied, emportant sur leur dos les provisions de la semaine et les outils du mineur. Les départs pour la Californie avaient déjà produit un certain vide dans la capitale ; ce fut bien pis cette fois. Les rues étaient désertes, les maisons inhabitées, les boutiques fermées faute de marchands et de cliens. Chacun vendait au plus vite tout ce qu’il possédait, qui sa maison, qui ses moutons ou ses marchandises, persuadé que les mines lui réservaient une fortune bien plus considérable. Les colons, déjà enrichis par d’autres trafics et que la perspective d’un travail manuel assez pénible détournait d’aller aux mines, n’avaient plus ni bergers pour garder leurs troupeaux, ni ouvriers pour quelque ouvrage que ce fût. La propriété mobilise et immobilière subit une baisse incroyable, et les gens prudens et perspicaces purent acquérir pour un prix fabuleusement réduit des rues entières de maisons inoccupées ou des moutons et des bêtes à cornes par milliers.

De cette foule qui était partie si vite de Sydney pour Bathurst, et de Bathurst pour le ravin de Summerhill, beaucoup revinrent désappointés. En réalité, le premier champ d’or que M. Hargreaves avait exploité était très restreint en étendue et peu productif. Premières épreuves de ces alternatives d’espérances déçues et de joies inopinées, qui font que la vie des mineurs est si énervante ! L’illusion fut cruelle pour ceux qui avaient quitté un emploi bien rétribué ou sacrifié leur fortune présente afin d’arriver plus vite à l’opulence, et la plupart retournèrent sur leurs pas en maudissant la fausse nouvelle qui les avait abusés, ainsi que le mineur, M. Hargreaves, imposteur, selon eux, qui les avait entraînés à sa suite. Le découragement fut de courte durée. Un mois ne s’était pas encore écoulé que l’on avait reconnu d’autres champs d’or dans le voisinage et en d’autres districts éloignés du premier. Au même moment, un aborigène attaché comme gardien de troupeaux à une station de moutons trouvait, à demi enterré dans le sol, un des plus beaux nuggets dont il ait jamais été question dans le monde, une masse d’environ 40 kilogrammes d’or presque pur enveloppé dans une gangue de quartz, toute une fortune dans une pierre informe près de laquelle bien d’autres bergers étaient peut-être passés sans y prendre garde. Rien n’était plus propre à surexciter la fièvre de l’or dans la colonie. La richesse n’était plus le fruit du travail : il suffisait d’une chance favorable dans une loterie où les gros lots pouvaient se trouver en nombre infini. Ce ne furent plus seulement les habitans des villes voisines qui se rendirent sur les terrains aurifères de la Nouvelle-Galles du Sud ; des provinces plus éloignées accoururent aussi tous les hommes que séduisaient de tels hasards.

Parmi les provinces qui composaient alors les établissemens anglais de l’Océan austral, l’une d’elles, la Victoria, traversait à cette époque une période assez critique. Déjà prospère et peuplée de 77,000 habitans disposant d’un budget spécial de plus de 9 millions de francs, elle venait d’obtenir d’être séparée de la Nouvelle-Galles du Sud, et les autorités locales qu’elle allait avoir pour elle seule s’embarquaient pour Melbourne au moment même où la nouvelle de l’heureuse découverte se répandait dans les rues de Sydney. Qu’allait devenir cette nouvelle colonie ? N’était-il pas à craindre que l’émigration en masse de ses habitans, attirés par les mines d’or, ne lui fît perdre, en quelques mois l’importance qui lui avait valu une existence indépendante ? Les principaux citoyens de Melbourne, sentant le danger dont cette désertion les menaçait, se réunirent en comité et décidèrent d’offrir une récompense de cinq mille francs au premier qui signalerait des terrains aurifères sur leur propre territoire. C’était peu en comparaison des merveilleux résultats que promettait la découverte elle-même ; mais l’éveil était donné, et le succès ne se fit pas attendre.

Les ruines de Ballarat furent annoncées d’abord, mines si riches que 10,000 ouvriers trouvèrent tout de suite une place sur ce champ d’or d’une étendue immense ; puis, à peu de jours d’intervalle, on ouvrit les diggings du mont Alexander, autre région non moins abondante, et enfin ceux de Bendigo, où pendant l’hiver de 1852 se pressaient 50,000 mineurs, presque tous heureux et réalisant quelquefois un gain de cent mille francs en quelques jours. Les champs d’or de la Nouvelle-Galles du Sud n’étaient plus rien au prix de ceux qui venaient d’être révélés : ceux même de la Californie étaient pauvres en comparaison. En certaines parties du ravin de Bendigo, on ramassait sa charge d’or rien qu’en grattant le sol et en le passant au tamis. Ces découvertes eurent lieu en décembre 1851 ; au mois d’octobre de l’année suivante, ce n’étaient plus seulement les Australiens qui affluaient ; la nouvelle s’était répandue dans le monde entier. Les navires arrivaient par centaines à Melbourne chargés d’hommes et de marchandises. On voyait débarquer les immigrans au nombre de dix à vingt mille par mois. Ceux des anciens habitans de Melbourne qui étaient restés dans la ville n’étaient pour ainsi dire plus chez eux. Les nouveau-venus envahissaient tout, se regardant comme les maîtres du pays où ils formaient une immense et turbulente majorité.

On ne saurait trouver dans l’histoire du monde un semblable exemple de déplacement de population. Les Barbares envahissant l’empire romain, outre qu’ils appartenaient à d’autres temps, traitaient franchement en pays conquis la contrée où ils entraient. En Californie, les immigrans trouvèrent le pays à peu près vide devant eux. En Australie au contraire, il y avait déjà une population stable, établie sur le sol, qui prit la première part aux profits de la découverte, mais qui se vit noyée en moins de trois ans au milieu d’un essaim d’immigrans plus que double. Et qu’était cette nouvelle population ? On l’a définie en deux mots : populus virorum. Aussi devait-on s’attendre à tous les abus et à tous les excès.

Après la dépression momentanée des propriétés de tout genre que la désertion des villes avait occasionnée survint une hausse formidable aussitôt que les mineurs enrichis rentrèrent dans les grands centres de population pour y dépenser ce qu’ils venaient d’acquérir. Toutes choses prirent une valeur de fantaisie. Les objets de luxe, vendus à des hommes qui donnaient volontiers à pleines mains pour satisfaire le désir d’un moment, montaient à des sommes extravagantes. Les instincts brutaux, pressés de jouir, s’assouvissaient sans frein et sans vergogne. Une consommation excessive de liqueurs alcooliques, le brillant essaim des sirènes accourues au tintement de l’or de toutes les contrées du globe, de l’Europe et de l’Amérique, de la Chine et de l’Inde, de Java et de l’Afrique, toutes les couleurs et tous les vices ; ce qui serait en d’autres pays la fortune d’une famille consumé en un jour, comme cela avait été gagné ; le caprice d’un instant payé par le gain d’une journée heureuse ; l’opulence aujourd’hui, la misère demain, misère insouciante parce qu’il lui restait l’espoir d’une chance également favorable ; puis, à côté, les malheureux qui avaient trouvé la mine stérile, et réparaient à leur manière l’injustice du sort en assassinant sur la route, au moment du retour, le mineur lourdement chargé auquel ils dérobaient son épargne ; enfin surtout et partout la débauche de corps par les excès de tout genre, et la débauche d’esprit que produit l’incertitude poignante du chercheur d’or : voilà le spectacle que présentait en 1852 la province de Victoria. Il fallut une constitution de fer aux hommes qui, ayant pris part à cette existence dévorante, s’en retirèrent quelques années plus tard sans s’être ruiné la santé par l’abus des liqueurs fortes ou rendus fous par les émotions incessantes des diggings.

Les objets de première nécessité et surtout les matières de consommation quotidienne oscillaient entre deux et quatre fois leur valeur habituelle, suivant que les arrivages par mer étaient plus ou moins abondans. C’est ainsi que la farine fut payée à Melbourne même 1 franc le kilogramme, le foin 50 francs les 100 kilogrammes, un chou 3 francs la pièce. Les gages des serviteurs et ouvriers se maintinrent pendant longtemps au taux de 80 francs par semaine. Tout progressait à la fois, et chacun, à quelque occupation qu’il fût adonné, reçut sa part de ces richesses soudaines. On citait comme un exemple remarquable entre autres de fortune subite un ancien soldat qui, s’étant retiré peu d’années auparavant aux environs de Melbourne, avait consacré toutes ses économies, une somme de 2,500 francs, à l’achat de 40 hectares de terre. Deux ans après la découverte de l’or, il revendait pour 3 millions de francs ce même lot de terrain enclavé dans les agrandissemens de la nouvelle ville. Des spéculateurs américains, qui avaient expédié en Australie par cargaisons entières les outils et les machines dont on fait usage pour le travail des mines, réalisèrent tout de suite des bénéfices inouïs. Il en fut de même des artisans en bois et en fer qui se livrèrent aussi à la fabrication de ces instrumens. Il y eut un moment où ces ouvriers, ainsi que les charpentiers et maçons, se faisaient payer jusqu’à 50 francs par jour. La main-d’œuvre était alors à un taux si élevé et l’attraction exercée par les mines était si puissante, que les capitaines de navires marchands mouillaient à plusieurs milles au large dans la baie, afin de prévenir la désertion de leurs équipages.

Sur les lieux mêmes où l’on récoltait l’or, la crise fut encore plus grave. Ce n’est pas un fait ordinaire que de voir 50,000 individus s’entasser, comme il advint à Bendigo, dans un ravin qui était désert la veille, à 200 kilomètres de la capitale, sans voies de communication d’aucune sorte. C’étaient, entre Melbourne et les champs d’or, des files interminables de chariots attelés de vingt bœufs et souvent arrêtés en chemin par les difficultés du terrain, et cependant, les convois étant quelquefois en retard, la nourriture se payait au poids de l’or. On a dit de cet état social qu’on y trouvait le minimum de comfort avec le maximum de dépense. Ce n’est pas tout, fa force régnait seule sur les diggings. On se battait pour occuper les meilleurs terrains, et la mort d’un individu n’était considérée par les autres mineurs que comme l’élimination d’un concurrent qui le lendemain pouvait devenir dangereux ou être trop favorisé par le hasard des fouilles. Le jeu ne rend-il pas égoïste ? Et quel jeu fut jamais plus stimulant que cette loterie perpétuelle ? Le mineur ne pouvait pas plus quitter son revolver que sa pioche. Celui qui n’avait pas rencontré la veine de minerai expulsait de son trou le voisin plus heureux et moins fort que lui. D’autres, surtout les convicts évadés de la Tasmanie s’embusquaient derrière les buissons de la forêt et dépouillaient l’ouvrier qui rentrait le soir à sa tente ou retournait à la ville. Les meurtres commis par ces sharks-land (requins de terre) devinrent si nombreux que le gouvernement de la colonie prit le parti d’envoyer une fois par mois des fourgons bien escortés qui recevaient en dépôt les nuggets et la poudre d’or, et donnaient en échange au possesseur un bon sur la banque de Melbourne.

On est curieux sans doute de savoir quel rôle le gouvernement local jouait au milieu de cette foule en ébullition. Aussitôt qu’un nouveau champ d’or était reconnu, il s’y établissait un commissaire impérial chargé de percevoir la redevance de 37 fr. 50 cent. que devait par mois chaque mineur. Ce fonctionnaire, sans autre appui qu’un petit détachement de troupes, ne pouvait pas assurer le bon ordre et rendre justice à tous. Il se contentait de percevoir l’impôt, de réprimer les délits trop flagrans ; et, si c’était un homme de bon sens et modéré, les mineurs prenaient bien vite l’habitude de lui soumettre d’eux-mêmes leurs différends. Fermant les yeux sur les injustices peu apparentes et plutôt conciliateur que juge, il pouvait acquérir dans son district une influence étendue sur cette population plus réellement laborieuse que bruyante, secondé qu’il était d’ailleurs par la grande majorité des mineurs, qui ne recherchaient pas volontiers les disputes, et qui estimaient que le temps consacré à autre chose qu’à fouiller la terre était du temps perdu.

En d’autres occasions, le gouvernement essaya encore d’intervenir d’une façon directe. C’est ainsi qu’il voulut restreindre le nombre des cabaretiers, qui s’étaient multipliés outre mesure. Déjà altéré par la sécheresse du climat, le mineur, fêtant ses jours d’heureuse veine, ou se consolant dans l’ivresse de n’avoir pas réussi, perdait tout à la fois dans les cabarets ses gains, sa santé et souvent la raison. Il fut donc décidé en 1853 qu’aucune licence ne serait accordée pour l’ouverture d’un débit de liqueurs sur les champs d’or, et que le nombre de ceux qui existaient au dehors ne pourrait s’accroître. C’était créer un monopole des plus fructueux au profit de ces derniers, qui y gagnèrent en effet des fortunes considérables, Il n’était pas rare de voir un débitant de liqueurs établi sous une tente ou dans une baraque de la pire apparence réaliser un bénéfice de plus de 100,000 francs par an, Quant à l’interdiction de rendre des liqueurs fortes sur les diggings, cette mesure produisit un bon effet incontestable, mais excita un mécontentement général que d’autres causes allaient bientôt transformer en révolte ouverte.

les droits des mineurs n’étaient écrits nulle part. Selon eux, c’était bien simple : toute terre supposée aurifère leur appartenait, et nul ne pouvait les empêcher d’y faire des fouilles, cette terre eût-elle été déjà achetée et mise en valeur. Dans le principe, le gouvernement s’était contenté d’affirmer le droit régalien de la couronne à la propriété de toutes les mines de la colonie, et il avait pris ce motif pour justifier l’établissement de la redevance mensuelle due par chaque mineur, redevance énorme en réalité, et qui prouve à quel point ce travail était profitable. Tout mineur pourvu de sa licence n’avait qu’à se rendre sur le sol, où il lui plaisait, qu’à choisir un claim, carré de terrain de douze pieds de côté, aux angles duquel il plantait de petites baguettes pour en fixer les limites. Il avait le droit d’exploiter cet endroit indéfiniment, pourvu qu’il n’abandonnât pas son trou plus de vingt-quatre heures, car cet abandon le faisait retomber dans le domaine public. Il semblerait qu’une formalité si simple ne put engendrer de discussion ; mais si la veine est bonne, d’autres mineurs se pressent bien vite autour du premier : on se dispute la moindre parcelle du sol ; puis, au fond de son puits, le mineur creuse ses galeries en tous sens, sans tenir compte des limites tracées à la surface. De là des réclamations sans nombre. La population des mines, fatiguée d’être à la merci du plus fort, en vint bientôt à dire que, puisqu’elle payait des taxes élevées, il était du devoir du gouvernement de garantir la sécurité du travail. Jusque-là les magistrats du district avaient toujours été des squatters qui étaient hostiles aux empiétemens des diggers. Ceux-ci voulaient-ils acheter des terres et les cultiver, on leur en refusait. Bref, les mineurs, qui formaient plus de la moitié de la population totale de la province, et qui avaient la prétention de faire à eux seuls la prospérité du pays, se voyaient mis en dehors de la société et de l’administration des affaires coloniales. Tout ce qui les intéressait était traité sans eux.

Les Anglais ont prétendu depuis, qu’il se trouvait alors sur les champs d’or de la Victoria un certain nombre d’exilés de 1848, des Allemands surtout, fauteurs de désordres, qui voulaient recommencer en Australie les révolutions auxquelles ils avaient pris part dans leur pays natal. Ce fait est peut-être douteux. Toujours est-il qu’au mois de décembre 1854 quelques mineurs de Ballarat refusèrent résolument d’acquitter le droit mensuel de licence. À la première nouvelle de ces troubles, le gouvernement de Melbourne fit partir les troupes dont il pouvait disposer. En arrivant à Ballarat, elles trouvèrent les insurgés retranchés dans un blockhaus et disposés à le défendre vigoureusement En effet, leurs retranchemens ne purent être emportés qu’après une lutte de plusieurs heures où il y eut des deux côtés un certain nombre d’hommes tués et blessés. Disons tout de suite que c’est la seule fois, depuis la création des colonies australes, que la population se soit mise en état de rébellion déclarée contre le gouvernement établi, et cet événement est surtout attribué, comme on l’a vu, à l’influence de révolutionnaires étrangers. Quoi qu’il en soit, on comprit qu’il fallait réformer en partie le régime auquel étaient soumis les mineurs. Une commission d’enquête parcourut les districts aurifères, afin d’éclairer le gouvernement sur leurs besoins, et à la suite de ses travaux, qui furent accueillis par les intéressés avec une extrême faveur, diverses améliorations furent décrétées. La redevance mensuelle fut diminuée et remplacée en partie par un droit sur l’or à l’exportation, dans la pensée de faire peser le plus possible cette charge sur ceux qui avaient fait bonne récolte et d’en exempter ceux qui ne réussissaient pas. Des tribunaux spéciaux furent chargés de juger les questions de mines, et l’administration des districts aurifères fut affranchie de l’autorité des squatters. Ils eurent leurs représentans au corps législatif de la province. Grâce à ces sages concessions, le calme se rétablit, et nulle population ne s’est depuis montrée plus docile que celle des champs d’or, malgré sa mobilité et les tentations auxquelles elle est exposée. Quant aux coupables de l’insurrection de 1854, ils furent acquittés par le jury, qui voulut ensevelir le passé dans une amnistie générale. Aujourd’hui l’on peut voir encore dans le cimetière de Ballarat deux pierres commémoratives : l’une est consacrée à la mémoire des officiers et des soldats qui périrent à l’assaut du blockhaus de Bakery-Hill, l’autre célèbre le patriotisme de leurs adversaires.

Les événemens qui occupèrent les premières années de l’industrie minière dans la Victoria s’étaient aussi produits, quoique avec moins de gravité, dans les districts aurifères de la Nouvelle-Galles du Sud. Depuis cette époque, à chaque nouvelle découverte d’un gisement d’or dans une autre province, on a vu se répéter les mêmes scènes, sauf l’atténuation due à l’expérience acquise par les gouvernemens locaux ; mais c’était toujours le même empressement des mineurs à se rendre aux champs d’or récemment signalés, les mêmes extravagances de prix, la même pénurie des choses les plus indispensables à l’existence. Pendant quelques jours, c’est toujours le droit du plus fort qui est seul reconnu. Heureux encore ces hommes, qui courent à la fortune avec tant d’empressement, quand ils trouvent une rémunération de leurs fatigues et de leurs épreuves ! Il n’en est pas toujours ainsi. Vers le milieu de l’année 1858, sur le bruit faussement répandu que des diggings avaient été ouverts à Canoona, sur les bords de la rivière Fitz-Roy, dans la Terre-de-la-Reine, toute la population mobile des autres provinces s’y rendit sans perdre un instant. Trois mois après, 10,000 hommes étaient réunis dans ce canton presque désert, dont l’or, disséminé sur quelques hectares et sur une faible épaisseur, fut aussitôt épuisé. La plupart, revenus ruinés et désappointés, gagnèrent avec peine la ville de Sydney, où les habitans paisibles, inquiets de cette population flottante sans ressources, durent se cotiser afin de leur fournir les moyens de retourner dans les districts plus productifs de la Victoria et de la Nouvelle-Zélande.

Sur les champs d’or de la Victoria, les plus importans de ceux dont il s’agit ici, l’état des choses s’est bien modifié depuis une dizaine d’années. Les associations ouvrières, aidées par d’énormes capitaux, ont remplacé les efforts individuels. L’industrie minière des antipodes s’est calquée sur les entreprises similaires de l’Europe ; mais, avant d’examiner la situation présente des diggings, il convient d’étudier la nature même des terrains aurifères et de jeter un coup d’œil sur les conditions au milieu desquelles les mineurs poursuivent leurs travaux.


II

Lorsqu’on examine les plantes et les animaux bizarres qui peuplaient le continent austral avant que l’Européen en prît possession, on est tenté de croire que ce continent est, suivant une expression heureuse de Cuvier, un fragment d’une autre planète qui serait tombé par hasard sur notre globe. Au premier abord, les types distinctifs de la faune et de la flore indigènes paraîtraient même remonter plus loin que l’époque géologique contemporaine, car les animaux gigantesques des anciens âges, dont les débris fossiles se retrouvant dans les couches sous-jacentes, appartiennent, de même que ceux du temps présent, à l’ordre des marsupiaux. On dirait que la nature a réservé pour cette terre, à tous les âges du monde, un mode spécial de gestation, intermédiaire entre les ovipares et les vivipares. La sarigue et le kangurou, introduits dans nos jardins d’acclimatation, nous ont familiarisés avec ce phénomène singulier dont les naturalistes n’ont observé aucun exemple en dehors de l’Australie. Les végétaux de ce pays, transplantés en Europe depuis plusieurs années, ne nous frappent pas moins par l’aspect exotique de leur port et de leur feuillage. Si cependant on approfondit plus avant l’histoire naturelle de la contrée, ces différences s’effacent. Au point de vue géologique, le nouveau continent se montre semblable à ses aînés. La croûte terrestre n’y est pas faite d’une autre façon que dans le reste du monde, car, en pénétrant dans ses entrailles, on rencontré la série régulière des terrains qu’on a déjà observés ailleurs. L’Australie n’est pas une terre d’exception, et l’on s’en assurera bien vite en élargissant le tableau, afin d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble des contrées dont la conformation est analogue. C’est le bassin hydrographique de l’Océan-Pacifique tout entier qu’il faut considérer.

L’Océan-Pacifique, immense en hauteur (il va presque d’un pôle à l’autre), immense en largeur (il s’étend de l’Asie à l’Amérique sur 140 degrés de longitude, les deux cinquièmes de la circonférence de la terre), doué d’une profondeur considérable, car les sondages indiquent en général une hauteur d’eau de 4 ou 5 kilomètres ; l’Océan-Pacifique est borné dans tous les sens, sauf au sud, où ses limites sont perdues dans des glaces inabordables, par de hautes montagnes qui renferment toutes plus ou moins des minerais aurifères. En Amérique, c’est la fameuse chaîne des Andes, qui émerge de la mer australe, forme d’abord la Terre-de-Feu, traverse le Chili, le Pérou et les états de l’Equateur, s’abaisse un moment à l’isthme de Panama, puis déploie son immense arête sur les territoires du Mexique, de la Californie, de l’Orégon et de la Colombie britannique. Le nom de chacune de ces contrées est lié dans la pensée à l’exploitation soit ancienne, soit récente, de métaux précieux. D’une extrémité à l’autre, les mines d’or sont abondantes, inépuisables, et les chaînons secondaires qui s’en détachent à angle droit sont souvent plus riches que la chaîne principale. Ce système de montagnes est en outre caractérisé par l’existence d’un grand nombre de volcans.

Sur l’autre bord du Pacifique, on retrouve, à la hauteur près, une disposition identique. La grande chaîne de l’Australie apparaît d’abord dans l’île de Van-Diémen, plonge un instant sous les eaux du détroit de Bass en laissant surgir au-dessus de la surface de la mer, comme des témoins de son existence, les plus élevés de ses sommets, qui forment une série d’îles en ligne droite, traverse ensuite le continent dans toute sa longueur, du promontoire Wilson au cap York, plonge de nouveau sous le détroit de Torrès, où des îles permettent encore d’en saisir la continuité, et se relève dans la Nouvelle-Guinée, qui renfermerait les points culminans de toute la ligne, s’il est vrai qu’il existe au centre de cette île des pics de 4,000 mètres d’altitude. On peut en suivre le tracé plus loin, soit par l’archipel des Larrons, par les Kouriles et le Kamtchatka, soit plus à l’Ouest par les Philippines, l’île Formose et le Japon. Ce double système de montagnes parallèles vient aboutir au détroit de Behring, où il se soude à la chaîne américaine. Ici encore les volcans sont nombreux, et les terrains aurifères s’y révèlent partout. En Australie, ils sont en pleine, exploitation, Dans la Nouvelle-Guinée, on sait, à n’en pouvoir douter, qu’il en existe. Les îles de la Malaisie exportent de l’or depuis de longues années, en petite quantité, il est vrai, ce qui tient sans doute à ce que les indigènes ne connaissent pas de bonnes méthodes d’exploitation. Enfin le Japon paraît en avoir toujours eu, plus qu’il ne lui en fallait pour ses besoins intérieurs. Il y a pour ainsi dire une guirlande de volcans et de terrains aurifères tout autour de l’Océan-Pacifique. Les champs d’or de la Victoria, loin d’être un phénomène accidentel dans la géologie du globe, se rattachent à un ensemble beaucoup plus étendu.

Quoiqu’il ne connût pas aussi bien que nous les connaissons maintenant le relief puissant des montagnes de l’Australie et la profondeur considérable du Pacifique, Humboldt avait saisi la corrélation que ces phénomènes géographiques ont entre eux, et il expliquait la configuration hypsométrique de cette moitié de la terre par une hypothèse ingénieuse. Suivant lui, l’espace entier qu’occupe aujourd’hui l’Océans-Pacifique aurait autrefois été à peu près de niveau, et se serait à un certain moment enfoncé en donnant naissance par contre-coup aux deux systèmes de montagnes qui le limitent, l’une à l’orient, l’autre à l’occident. Les matières en fusion qui composent le noyau central, étant soumises alors à une compression violente au-dessous de la partie affaissée, se seraient fait jour sur les bords à travers les fissures de ces nouvelles montagnes, et auraient donné lieu à autant de volcans qu’il y avait d’ouvertures par où elles pouvaient jaillir. Il est clair d’ailleurs que l’affaissement du sol du Pacifique et l’éjection simultanée de matières en fusion par les volcans des deux lignes collatérales de fracture ne se sont pas produits en entier en une seule fois. Il est plus probable qu’il y a eu plusieurs affaissemens successifs, à chacun desquels a correspondu une période d’activité des volcans dont on peut retrouver la trace dans les couches supérieures du sol. En effet, si l’on examine les terrains de diverse nature qui sont superposés et qui affleurent l’un après l’autre à mesure que l’on descend de la crête des montagnes jusqu’au niveau de la mer, on aperçoit au sommet les granits que l’on suppose être la substance même du noyau central du globe ; ensuite se présentent des roches plus ou moins altérées par le contact des matières en fusion, et enfin des dépôts sédimentaires disposés dans le même ordre qu’en d’autres parties de la terre, avec cette remarque que les dernières couches sont souvent séparées par des lits de basalte, produit évident des éruptions volcaniques.

L’une des couches les plus anciennes, qui est formée de grès et de schistes à texture feuilletée comme l’ardoise, et que les géologues désignent sous le nom de terrain silurien, est le réceptacle spécial de l’or ; mais le métal précieux n’est pas disséminé dans sa masse. Il n’apparaît que là où les roches ont été bouleversées, soulevées ou fendillées par les éruptions. Par les fentes de ce terrain ou bien par les fissures qui le séparent des terrains plus anciens, surgissent des filons de quartz, — c’est-à-dire de cette roche dure et translucide vulgairement appelée pierre à fusil, — au sein desquels l’or est répandu en paillettes d’un jaune fauve caractéristique, paillettes quelquefois si ténues que l’on ne peut les distinguer à la vue et que l’analyse chimique peut seule en révéler la présence, mais quelquefois aussi, quoique rarement, en grains d’un volume assez considérable. Ces filons ou dikes, composés d’une matière très résistante, courent en lignes parallèles, toujours orientés du nord au sud, au-dessus du sol plus friable que les agens atmosphériques ont dégradé à leur pied.

Si l’or n’eût existé que dans les filons quartzeux dont il vient d’être question, on ne l’eût pas découvert si tôt, et l’exploitation en eût été moins active, car les minerais aurifères de cette sorte, cachés dans une gangue d’une dureté excessive, demandent un traitement spécial assez compliqué. Il fallait, pour le succès des mines d’or, que le métal se dévoilât sous une forme plus accessible.

Au milieu des sédimens plus ou moins récens qui recouvrent presque partout le terrain silurien, l’or s’épanouit en paillettes, en petits grains, quelquefois en fragmens très volumineux connus en Californie sous le nom de pépites et en Australie sous celui de nuggets. Ces couches, à stratification plus ou moins régulière, composées de sable, de graviers et d’argile, souvent agglutinées par un ciment siliceux, sont les débris des roches plus anciennes qui ont été dégradées, désintégrées par les agens atmosphériques, puis charriées par les eaux jusqu’à l’endroit qu’elles occupent aujourd’hui. C’est ce que l’on appelle des terrains d’alluvion. Pendant ce transport, les matières agitées par l’eau ont éprouvé une sorte de triage, suivant que les morceaux étaient plus ou moins volumineux, plus ou moins pesans, et l’or, qui a plus de densité que les détritus au milieu desquels il était confondu, s’est amassé peu à peu au fond du lit des anciennes rivières de cette époque géologique. C’est là qu’on doit aujourd’hui l’aller recueillir. Par-dessus ces alluvions se sont épanchées les couches de basalte qui les ont nivelées ; au-dessus encore sont venues d’autres alluvions qui ne sont pas aurifères, d’autres couches de basalte, et ainsi d’étage en étage jusqu’au sol actuel, qui ne conserve aucune apparence de l’ancien temps ni aucune trace des formes de l’ancien sol aux points les plus bas duquel il importe de creuser. Quelquefois cependant on rencontre aussi des dépôts aurifères à la surface ou près de la surface, à quelques mètres au-dessous ; ils sont alors voisins des filons quartzeux et en sont évidemment les débris les plus récens. Dans ce cas, le mineur n’a qu’à laver le sable sur lequel il marche pour en extraire de la poudre d’or.

Ces gisemens d’or ne sont pas, ainsi qu’on serait tenté de le croire, l’apanage de petits cantons restreints et isolés les uns des autres ; dans des provinces entières, sur des milliers de kilomètres carrés, on foule à chaque pas un terrain aurifère : tels sont en particulier, en Californie, les pentes inférieures de la Sierra-Nevada jusqu’aux bords du Sacramento, et, dans la province de Victoria, l’espace occupé par la chaîne de montagnes qui s’étend dans une direction parallèle à la côte méridionale du continent. On a déjà déterminé dans cette dernière région quatre-vingts ou cent champs d’or différens qui s’élargissent à mesure qu’on les explore, et finiront sans doute par se rejoindre lorsqu’on les aura suivis jusqu’à leurs dernières limites. L’or ne se présente pas partout avec la même abondance, mais partout on en trouve des traces. Ici elles sont tellement faibles que le mineur n’en tireras un gain suffisant ; son voisin au contraire tombera tout à coup sur une veine si riche qu’il remue littéralement l’or à la pelle. Le district de Bendigo a dû sa principale réputation à ces magnifiques surprises dont profitèrent les premiers diggers qui s’y établirent.

D’où vient cette prodigieuse quantité de métal précieux accumulé dans ces pays favorisés ? Y a-t-il donc sous la croûte solide du globe un immense réservoir d’où cet or est venu et où il en reste sans doute encore beaucoup plus ? Sur ce sujet, on oserait à peine risquer une hypothèse, et l’examen de cette question serait à coup sûr sans objet, car s’il existe dans les entrailles de la terre de véritables agglomérations d’or natif, quelque chose d’analogue aux mines de houille, c’est assurément à une profondeur telle que l’homme ne saurait y pénétrer. Tous les efforts des savans se sont bornés jusqu’à ce jour à déterminer aussi bien que possible les gisemens des minerais aurifères, à constater quelles roches leur sont associées, entre quelles couches de terrain ils se trouvent, problèmes à peu près résolus ; mais il en reste d’autres à résoudre.

Ainsi l’on s’est demandé si les alluvions anciennes qui recouvrent le terrain silurien sont réellement un produit de la désagrégation des filons quartzeux qui percent à travers ce terrain. Le fait est peu probable. Les roches dont il s’agit, étant d’une dureté extrême et ne renfermant jamais que de petites paillettes, n’auraient pu, semble-t-il, fournir des couches de détritus de plusieurs mètres d’épaisseur où l’on rencontre fréquemment des nuggets d’un volume considérable [3]. Il reste encore à savoir si les gisemens s’enrichissent ou s’appauvrissent à mesure qu’on les approfondit. Il est à peu près démontré que les filons quartzeux contiennent plus d’or dans leurs affleuremens que dans leurs parties inférieures. Au contraire les alluvions seraient plus riches au fond qu’à la surface. Cependant le fait n’est pas certain. On doit avouer que la science sert jusqu’ici à peu de chose dans l’exploitation des terrains aurifères, et que l’expérience est tout aussi souvent déroutée. Tomber sur une veine abondante est l’affaire du hasard, qui favorise aussi bien l’ignorant que le savant. Les mineurs n’ont confiance que dans le hasard, et s’embarrassent peu de considérations théoriques qui, à leur avis, ne servent à rien. Où il y a de l’or, disent-ils, on en trouve ; c’est pour eux le résumé de la science.

Les terrains aurifères fourniront-ils pendant longtemps encore des minerais assez riches pour que le travail du mineur soit lucratif ? A ne regarder que la province de Victoria, loin que les champs d’or soient épuisés, on affirme qu’ils sont à peine entamés. Les ingénieurs du gouvernement provincial estiment qu’il y a une surface de 50,000 kilomètres carrés d’où l’on peut extraire l’or, en traitant soit les filons quartzeux, soit les alluvions ; encore ne connaît-on pas tout ce que cette province renferme. Eu égard à la faible étendue (2,000 kilomètres environ) sur laquelle les fouilles ont été concentrées jusqu’à ce jour et d’où l’on n’a pas même encore tiré tout ce qu’elle recèle, on peut juger que les mines de la Victoria seront pendant des centaines d’années aussi productives qu’elles l’ont été depuis treize ans. Cette région n’est pas d’ailleurs la seule qui contienne de pareilles richesses : elle a été la plus féconde jusqu’à présent ; mais la province d’Otago, dans la Nouvelle-Zélande, paraît digne de rivaliser avec elle, et certains districts de la Nouvelle-Galles du Sud, en particulier celui de Kiandra, ont attiré depuis quelques années un nombre considérable de mineurs qui y récoltent des produits abondans. Il est permis de compter en outre sur les contrées encore désertes, la Nouvelle-Guinée par exemple, où l’Européen s’établira tôt ou tard.

Ainsi, pour résumer, il y a trois gisemens distincts d’où il est possible d’extraire le métal précieux : les filons quartzeux, qui ont pour ainsi dire leurs racines au centre même du globe et qui viennent affleurer à la surface entre les fentes du terrain silurien ; les alluvions anciennes, qui reposent sur le terrain et sont cachées par les dépôts des époques postérieures, en sorte qu’on ne peut les atteindre qu’en perçant à une profondeur variable suivant les localités, de 15 à 150 mètres au-dessous de la surface ; enfin les alluvions modernes, qui sont, au niveau du sol ou à quelques mètres au-dessous. À chacun de ces gisemens correspond une méthode particulière d’exploitation.

Naturellement les terrains formés d’alluvions modernes furent découverts et exploités les premiers. L’exploitation de ces terrains était la seule qui convînt à la foule des mineurs improvisés de la première heure, ouvriers et artisans, négocians, hommes de loi, immigrans de toute espèce qui accoururent aux champs d’or dès que l’existence en fut connue. Le métal précieux y est disséminé en petits grains au milieu d’une masse de sable et de graviers ; il suffit de laver le sol à grande eau sur une sorte de crible. L’eau entraîne les matières étrangères et laisse tomber au fond l’or, qui est beaucoup plus lourd, que le reste ; on le recueille mélangé avec un peu de gravier qui a échappé au tamisage, et on le lave une dernière fois dans un plat d’étain. Dans les districts très riches, un mineur peut gagner ainsi une centaine de francs dans sa journée, en traitant 2 ou 3 mètres cubes de minerai. Quelquefois, mais rarement, il découvre dans la masse un nugget dont la valeur peut atteindre et dépasser même 100,000 francs, Ce procédé, très simple il est vrai, a l’inconvénient de laisser perdre une grande partie du métal. On a vu des sablée aurifères passés deux ou trois fois au crible donner toujours des produits rémunérateurs. Les Chinois surtout, que les Européens expulsaient des mines nouvellement ouvertes, se sont livrés avec succès à ces lavages successifs sur des minerais abandonnés déjà par les autres ouvriers. Le traitement des alluvions superficielles convient bien aux gens ignorans en métallurgie et aussi aux nouveau-venus, qui espèrent à chaque instant trouver une énorme pépite au fond de leur crible. Quelquefois un homme travaille seul, tour à tour piochant la terre et lavant les détritus qu’il en tire. Le plus souvent ils s’associent trois ensemble ; l’un creuse le sol, l’autre fait marcher le crible à la main, le troisième s’occupe de la cuisine, et garde la tente où est leur établissement commun. Chaque jour, ils alternent de fonctions à tour de rôle. On prétend que ces petites associations, fondées sur la bonne foi, se terminent souvent aux dépens du plus faible, qui est dépouillé, assassiné même par ses compagnons. Lorsque la veine descend à 3 ou 4 mètres de profondeur, on creuse un puits, et au fond de ce puits de petites galeries horizontales dans le sens où le minerai est abondant. Aux premières pluies, le trou est abandonné, les galeries s’effondrent, et il ne reste plus aucune trace du travail de taupe exécuté par le mineur.

Tout cela est l’enfance de l’art. Ces méthodes ne conviennent qu’au mineur indépendant, qui veut travailler soit seul, soit avec un ou deux compagnons, et qui a besoin de gagner sa nourriture de chaque jour. Lorsque les émigrans de la Cornouaille, habitués au travail des mines, arrivèrent en Australie, ils s’aperçurent qu’il y avait mieux à faire, et que, pour réaliser des gains considérables et durables, il fallait déterrer les alluvions profondes qui reposent sur le terrain silurien. Après quelques essais timides, ce genre d’entreprise s’est perfectionné et est arrivé aujourd’hui à un merveilleux état de prospérité. Là où l’on suppose qu’il existe une veine souterraine, ce que l’on vérifie par des sondages préalables, on creuse un puits de grand diamètre à travers les couches d’argile, de sable et de basalte qui recouvrent l’alluvion aurifère ; les parois en sont consolidées à mesure au moyen d’un cloisonnage en bois. C’est un travail long et pénible, surtout quand il s’agit de transpercer le basalte, qui est d’une dureté extrême ; cependant le mineur ne se plaint pas trop de rencontrer cette roche, parce que l’expérience lui a appris que plus elle est épaisse, plus il a de chances d’approcher du minerai qu’il cherche. D’habitude il y a sous chacune de ces couches volcaniques une nappe d’eau qui fait irruption dans le puits. On installe alors des pompes que fait fonctionner la machine à vapeur, déjà employée à retirer les matériaux de l’excavation. En somme, le creusement d’un tel puits peut exiger de deux à cinq ans de travail, suivant la profondeur et exige un matériel dispendieux. Enfin, quand on est descendu jusqu’aux schistes sur lesquels repose le minerai, on creuse des galeries en différentes directions jusqu’à ce que l’on soit arrivé au gîte aurifère. C’est donc une entreprise qui exige beaucoup de temps et des capitaux abondans ; mais les produits sont en général si considérables qu’une part dans la propriété d’un puits est une vraie fortune. Quelquefois cependant l’eau envahit les travaux en telle quantité que les pompes sont incapables de l’assécher. D’autres fois les associés se découragent et n’ont pas la constance de pénétrer jusqu’au fond. Ils ont alors enseveli des sommes importantes sans aucun profit.

Enfin, au lieu de traiter les alluvions aurifères, on peut exploiter les filons quartzeux. Ici le procédé de l’exploitation est encore plus compliqué, et ne peut, à plus forte raison, être tenté que par des hommes familiers avec les opérations minières. Il est en outre besoin d’un matériel considérable. D’abord les fragmens de quartz sont bocardés, c’est-à-dire écrasés et réduits en poudre par des pilons d’un poids de 200 à 300 kilogrammes qu’une machine à vapeur met en mouvement ; puis cette poudre est traitée par le mercure, qui dissout l’or. Enfin l’amalgame ainsi formé est distillé dans une cornue ; le mercure s’évapore et laisse au fond de la cornue un culot d’or presque pur. Il faut creuser d’ailleurs des puits à une grande profondeur, pour suivre les filons qui s’enfoncent dans les entrailles de la terre. Les premiers mineurs qui s’adonnèrent à ce travail ont traité leurs minerais d’une façon très imparfaite, en sorte qu’on peut aujourd’hui les reprendre avec profit. Il y a néanmoins dans la méthode d’exploitation une imperfection à laquelle les améliorations de la science métallurgique n’ont pas encore pu remédier, Certains filons, connus sous le nom de mundic, contiennent des sulfures de fer, d’arsenic ou de cuivre associés avec l’or, et ces sulfures empêchent que le métal précieux ne soit dissous par le mercure. Les gangues en retiennent donc une fraction notable qui est perdue. Le même fait a été signalé en Californie, où l’on a essayé plusieurs méthodes nouvelles qui n’ont point paru suffisantes. Les ingénieurs australiens semblent croire que le seul perfectionnement efficace consisterait à faire passer le minerai sous des pilons d’un poids infiniment plus considérable. Au lieu de petites machines à vapeur de 20 à 40 chevaux de force, ils prétendent qu’il faudrait employer des machines de 200 à 500 chevaux. Jusqu’ici, la méthode habituelle a été assez productive, et les capitaux n’ont pas été assez confians pour qu’il fût possible d’installer une usine dans des conditions de cette importance.

En définitive, il n’est pas de métal dont l’extraction soit aussi simple que celle de l’or. Les hommes les moins familiers avec les procédés métallurgiques peuvent du jour au lendemain, sans apprentissage préalable, se livrer à cette industrie. Grâce au prix élevé que cette substance conserve en dépit de la production extraordinaire des quinze dernières années, il n’est pas pour ainsi dire de minerai si pauvre qui ne mérite d’être exploité. Si l’on rencontre par hasard un filon qui contienne près d’un pour cent de son poids en or, dans le district de Castlemaine par exemple, c’est un accident bien rare, En moyenne, la teneur n’excède pas un trente-millième, et l’on a vu même, dans des conditions favorables, des mineurs retirer un bénéfice suffisant du lavage des sables qui ne renfermaient qu’un quatre-millionième de métal précieux. On appréciera combien la méthode d’exploitation est perfectionnée par ce fait, qu’il faut alors passer au crible plus de mille kilogrammes de sable pour obtenir en or la valeur d’un franc.

Parmi les chances heureuses qui retiennent le mineur sur les champs d’or, quand bien même il n’y recueillerait d’habitude qu’un petit profit, on doit compter en première ligne les grosses masses de métal qui, de temps à autre, se trouvent, sous sa pioche. Avant la découverte des terrains aurifères de la Californie et de l’Australie, il avait été question dans le monde de quelques pépites considérables. La plus grosse, d’un poids de 35 kilogrammes environ, avait été extraite des monts Ourals en 1842, et est encore conservée, dit-on, au muséum de Saint-Pétersbourg. Le Mexique et l’Amérique du Sud en donnaient rarement, et toujours d’un volume assez médiocre. La Californie même e n’en a pas fourni de très remarquables, la plus grosse qui ait été trouvée dans ce pays ne pesant que 10 kilogrammes. En Australie au contraire, et surtout dans la province de Victoria, on en a récolté en quantité et d’une dimension merveilleuse. Il n’est pas d’année où les changeurs de Melbourne n’en déçoivent cinq ou six d’un poids moyen de 6 à 10 kilogrammes. L’un des premiers nuggets que l’on ait trouvé (c’était en octobre 1852) fut acheté par le corps législatif de la colonie pour être offert à la reine d’Angleterre. Le plus gros de tous, découvert en 1858 à Ballarat, dans les alluvions anciennes, à 54 mètres de profondeur, présentait l’énorme poids de 70 kilogrammes. Il fut baptisé du nom de Welcome, le bienvenu, et vendu au prix de 262, 000 francs à un industriel qui le montrait à Melbourne comme objet de curiosité : spéculation assez mauvaise, paraît-il, car il fut bientôt après expédié à Londres et converti en lingot.

Ce qu’il y a encore de remarquable dans les mines d’or de l’Australie, c’est que le métal qui en est extrait est d’une grande pureté. Soit en lingots, comme le produit l’amalgamation des filons quartzeux, soit en paillettes et en nuggets, comme on le retire des alluvions anciennes ou récentes, le métal a d’habitude plus de valeur, à poids égal, que la monnaie d’or elle-même, qui contient, on le sait, une certaine proportion de métaux étrangers. L’or pur étant dit à 24 carats, celui que l’on extrait des mines à Ballarat et dans quelques autres districts favorisés est à plus de 23 carats ; dans les terrains les moins bien partagés, le titre est rarement inférieur à 20 ou 21 carats.

C’est encore un avantage que l’Australie a sur la Californie, dont l’or n’a, dit-on, qu’un degré de pureté bien inférieur. En général, c’est de l’argent qui est allié à l’or. Il en est résulté que les pièces frappées à l’hôtel des monnaies de Sydney ont une plus-value intrinsèque assez considérable, — cet établissement n’ayant pas à sa disposition des appareils assez perfectionnés pour affiner l’or qu’il emploie, — et que des spéculateurs fondent la monnaie qui en sort afin de profiter de cet excédant de valeur.

La géologie des terrains aurifères a été créée depuis une quinzaine d’années, depuis les fameuses découvertes de la Californie et de l’Australie ; cette science toute nouvelle, si riche aujourd’hui de faits et d’expérience, était auparavant à peine connue. Elle s’est développée cependant moins vite encore que ne se sont transformées les contrées où le précieux métal s’est tout à coup révélé. Après avoir entendu parler de l’époque d’agitation et de bouleversement social qui suivit cette découverte, si l’on revient quelques années plus tard sur les champs d’or qui furent le théâtre de tant de désordres, on sera surpris des progrès qui y ont été réalisés ; on admirera les allures régulières d’une industrie si nouvelle et si riche encore après treize années d’exploitation. Habitués que nous sommes à entendre citer les champs d’or comme des lieux de débauches et de fortunes imprévues, ce sera un spectacle consolant que de constater l’ordre qui y règne, de compter les œuvres de longue haleine qui y sont entreprises, et de voir que l’industrie y est devenue aussi stable, aussi sûre et prévoyante que dans les districts manufacturiers de l’Europe.


III

En parcourant l’une après l’autre les diverses régions aurifères de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, on assiste aux transformations successives de l’industrie minière. Sur les champs d’or exploités depuis peu de temps, par exemple dans la province d’Otago et en certains cantons du continent qui ont été récemment explorés, c’est le travail individuel qui domine. Dès que les journaux annoncent que l’or vient de se révéler dans un pays où on ne l’avait pas encore aperçu, une foule d’ouvriers abandonnent leurs occupations et se mettent en route par troupes de deux, trois ou quatre, l’un portant les outils, les autres chargés de vivres et d’approvisionnemens. Arrivés au but de leur voyage, ils se choisissent un claim, dressent leur tente et fouillent le sol jusqu’à ce que le terrain soit épuisé, ou que de nouveaux indices les décident à partir pour une autre contrée. Ces mineurs indépendans voient avec jalousie l’invasion des compagnies minières, qui, disposant de forces motrices artificielles, peuvent travailler à meilleur marché et réaliser des bénéfices plus considérables. Leur nombre diminue d’autant plus vite que ces compagnies leur offrent en général un salaire certain plus élevé que le gain aléatoire du travail libre. Néanmoins l’amour de l’indépendance et les chances heureuses qui favorisent de temps à autre l’un d’entre eux sont cause qu’il y a toujours un grand nombre d’hommes adonnés à cette industrie. Ce ne sont pas en général les meilleurs ouvriers : les hasards et les misères de cette existence vagabonde séduisent surtout cette partie de la population qui vît sans souci du lendemain, et consacre volontiers quelques jours à la débauche après une semaine d’un labeur opiniâtre et fructueux.

Rien de plus triste que l’aspect du pays sur lequel se sont exercés les diggers de cette catégorie. Le sol est retourna en tous sens ; les arbres ont été impitoyablement rasés ou brûlés partout où ils gênaient les fouilles ; des tas de graviers et de détritus sont amoncelés çà et là ; l’eau de pluie croupit dans les puits à demi éboulés, et les ruisseaux sont transformés en fleuves de boue par le lavage des minerais. Si la veine féconde que les mineurs ont attaquée se prolonge sous le domaine d’un malheureux colon, on démolit sa maison, on arrache ses clôtures et l’on bouleverse toutes ses cultures. Les chercheurs d’or ont fait reconnaître comme un des articles de leur charte le droit de s’emparer de tout terrain où la présence du métal précieux est soupçonnée, sauf bien entendu à indemniser au préalable les victimes de cette expropriation violente. On raconte même qu’une ville, Maldon, déjà florissante et constituée en municipalité, fut menacée un jour d’une destruction subite par les travaux des mineurs qui suivaient un filon au-dessous, de la surface qu’elle occupait ; des puits furent creusés au milieu des rues. Les habitans ne s’y opposèrent pas, intéressés plus que qui que ce soit au succès des mines qui étaient toute leur fortune.

Tels sont les incidens que présente l’exploitation des alluvions superficielles et dont on retrouve à chaque pas les traces plus ou moins récentes en visitant les districts miniers de la Victoria, qui sont les plus intéressans et les plus fructueux du monde austral. Lorsqu’on se met à fouiller les alluvions anciennes qui sont cachées à une plus grande profondeur, les champs d’or se transforment bien vite, ainsi qu’on s’en aperçoit aux environs de Ballarat, capitale du district de même nom et l’un des centres les plus importans de l’industrie minière. Le lieu où la ville de Ballarat a été édifiée n’était avant 1851 qu’une forêt encore inconnue. Les tentes des premiers jours ont été remplacées d’abord par des maisons en bois, puis par des édifices en pierre. On y remarque plusieurs beaux monumens publics construits aux frais de la ville ou du gouvernement provincial. On y compte maintenant plus de 22,000 habitans, et la municipalité dispose d’un revenu supérieur à 500,000 francs. Trois théâtres, neuf banques, une douzaine d’églises consacrées aux diverses communions, un splendide hôpital, des cabinets de lecture et un musée attestent que la population n’est étrangère à aucun des progrès de la civilisation. Les rues sont pavées, éclairées au gaz, arrosées abondamment par des conduites d’eau fraîche. La capitale du district n’est pas la seule ville où l’on trouve ces preuves évidentes de la richesse du pays. One douzaine d’autres municipalités de création plus récente suivent cet exemple, et présentent sur une moindre échelle les mêmes signes de prospérité. Tout cela est le produit des mines.

Aux environs de Ballarat, les alluvions superficielles, qui furent très riches dans l’origine, sont à peu près abandonnées. Le sol, qui est composé en grande partie de débris de roches volcaniques, est fécond et convient à merveille aux cultures diverses et à l’élève des troupeaux. Aussi la campagne est émaillée d’une foule de petites maisons entourées de jardins d’une végétation luxuriante. On ne se douterait guère qu’on est dans un pays de mines, si de hautes cheminées en brique ne trahissaient çà et là l’activité des usines et des opérations souterraines. L’exploitation porte principalement sur des sédimens. anciens qui ne peuvent être atteints, ainsi qu’on l’a vu plus haut, qu’en perçant des puits à une grande profondeur et après des travaux préparatoires d’une durée de deux à cinq ans. Ces entreprises sont l’œuvre de simples ouvriers qui, s’associant ensemble, constituent une compagnie en participation. Une fois qu’ils ont obtenu une concession dans le voisinage de quelque autre entreprise qui a déjà réussi, les capitaux ne leur manquent pas. Les particuliers et même les maisons de banque leur avancent, au taux courant de l’intérêt, l’argent nécessaire à l’achat des machines. Les aubergistes et marchands au détail leur font crédit pendant plusieurs années, s’il le faut, jusqu’à ce qu’ils aient atteint la veine aurifère. Ainsi tous les habitans du pays, pauvres ou riches, négocians ou agriculteurs, sont plus ou moins intéressés au succès des travaux des mines. Veut-on savoir maintenant quels résultats ces sociétés obtiennent ? Voici un exemple qui ne doit pas être considéré comme un cas de réussite exceptionnelle. La Great extended Company, dont tous les sociétaires, au nombre de quatre-vingts, étaient ouvriers mineurs, entreprit en 1857 de creuser un puits. Elle employa trois ans et demi à descendre jusqu’à la profondeur de 105 mètres, où le terrain schisteux fut atteint, et elle avait dépensé alors environ 500,000 francs en machines à vapeur, charpentes pour le boisage des parois du puits et autres matériaux, sans compter les salaires des sociétaires, qui pouvaient bien être évalués à une somme au moins équivalente. Pendant les quinze mois qui suivirent, ils récoltèrent pour plus de quinze cent mille francs de métal. Leurs galeries s’étendaient déjà à 500 mètres de la base du puits ; mais comme les limites de leur concession étaient encore très éloignées de ce point, on calculait qu’ils pouvaient compter sur un produit à peu près aussi important pendant plusieurs autres années.

Assurément toutes les compagnies ne réussissent pas aussi bien que celle-ci ; mais on en connaît beaucoup qui sont déjà en pleine activité. Les mauvaises chances d’une telle entreprise consistent dans l’incertitude ou l’on est sur la véritable situation de la veine qu’il s’agit d’atteindre. Les minerais aurifères reposent dans le lit des litières de l’époque silurienne, et les vallées de ce temps n’ont aucune corrélation avec celles de l’époque présente. La configuration actuelle du terrain ne donne donc aucun indice utile ; mais lorsqu’un premier puits a atteint la veine et en a constaté la direction, tous ceux qui seront creusés à la suite dans cette même direction ont des chances très favorables. Les règlemens intérieurs que les mineurs se sont imposés ont fixé d’ailleurs l’étendue que chaque société peut réclamer le long de la veine, afin que l’une d’elles ne puisse s’approprier indûment une part trop grande du terrain aurifère. Néanmoins, l’allure des filons formant souvent des méandres ou des îles, comme le lit des fleuves, il n’est pas rare que deux compagnies voisines réclament la propriété d’une même partie de la veine. C’est ce qui advint en 1860 à deux sociétés rivales dans le voisinage de Ballarat ; quoique la cour des mines les eût condamnées à partager les fruits du filon contesté, elles obtinrent toutes deux un résultat magnifique. Leurs dépenses totales s’étaient élevées à 270,000 francs, salaires compris, et le produit total ne fut pas moindre de 800,000 francs. Elles avaient mis quatre ans à creuser leurs puits à 120 mètres au-dessous de la surface.

Si de Ballarat on se dirige vers le nord, on traverse, sur un parcours de cent kilomètres environ, jusqu’à Sandhurst, capitale du district de Bendigo, toute une contrée que les terrains aurifères ont enrichie et fertilisée. Entre ces deux villes s’étend la chaîne de montagnes que l’on a nommée un peu prétentieusement les Pyrénées australiennes, quoique ses crêtes ne s’élèvent guère qu’à mille mètres au-dessus de la mer. Dans chaque ravin, on aperçoit les terres bouleversées et les puits à moitié comblés qui attestent le passage des mineurs. Des villes de 2,000 à 10,000 âmes, Creswick, Ararat, Maryborough, Castlemaine, Maldon, sans compter une foule de villages de création plus récente, prouvent par leur prospérité croissante que l’industrie minière se développe de plus en plus. Malgré les difficultés du terrain et l’imperfection des routes, des voitures publiques desservent une ou deux fois par jour ces centres de population. On travaille même avec activité au réseau de chemins de fer qui doit les relier entre elles, et les lignes déjà ouvertes, à la circulation de Melbourne à Ballarat par Geelong et de Melbourne à Sandhurst par Castlemaine prouvent que les colons savent appliquer à leurs propres besoins les richesses extraites d’un sol si fécond.

Le ravin de Bendigo, où la ville de Sandhurst a été construite, fut à son origine le plus merveilleux de tous les champs d’or de la Victoria. Dès la première année de sa découverte, 50,000 diggers s’y disputèrent la moindre parcelle de terrain ; aussi de la forêt primitive qui recouvrait le sol ne reste-t-il plus que quelques arbres à demi calcinés, et la terre, dévastée, creusée, retournée dans tous les sens, conserve les traces de tant d’efforts énergiques. En certains points, à White-Hills par exemple, on pourrait affirmer, sans trop courir le risque de se tromper, que la colline a été passée au crible tout entière. Dans cette région, le granit se montre fréquemment à la surface, et les filons quartzeux affleurent sur une grande étendue. Les alluvions modernes, qui étaient d’une richesse extrême, ont fait la fortune des premiers mineurs et occupent encore beaucoup d’ouvriers ; mais les compagnies qui disposent de capitaux suffisans se livrent de préférence au traitement des quartz aurifères par la méthode d’amalgamation dont il a été question plus chaut. Quoique le rendement de ces filons soit très irrégulier, les uns contenant beaucoup d’or et les autres n’en renfermant que des parcelles insignifiantes, une foule de sociétés par actions essayèrent de se former, il y a quelques années, en vue de les exploiter. On n’a pas besoin, comme à Ballarat, de creuser dès le début des puits très profonds, car le minerai se trouve d’abord à la surface ; mais il faut suivre les veines à mesure qu’elles s’enfoncent dans le sol. Souvent alors on est arrêté par les nappes d’eau qui envahissent les travaux, ou bien le filon, qui avait donné à son sommet une quantité d’or considérable, s’appauvrit rapidement et devient indigne d’être exploité. En outre il faut une machine à vapeur très puissante pour extraire le minerai et pour le broyer. Cette méthode exige donc une mise de fonds importante, ce qui, joint à une spéculation trop ardente au début de ce genre de travaux, avait jeté à une certaine époque une défaveur imméritée sur l’exploitation des quartz. Cependant quelques compagnies y ont déjà réalisé de beaux bénéfices, et leur situation ne peut que s’améliorer, car on leur concède en général une étendue de terrain assez vaste pour que leurs travaux puissent se continuer pendant une longue période d’années. Ainsi la Comet Company de Bendigo, constituée avec un capital de 860,000 francs, a obtenu une concession de 4 hectares sur laquelle ont été reconnus huit filons dont l’épaisseur varie de 30 à 75 centimètres ; elle n’a encore exploité qu’une faible partie des minerais qui sont contenus dans cette superficie, et cependant elle en a extrait en trois ans et demi pour une valeur de 400,000 francs.

Partout, on le voit, l’industrie minière se transforme. Les mineurs isolés sont remplacés par des compagnies ; les machines accomplissent une partie du labeur et suppléent à l’insuffisance de la main-d’œuvre. S’il est un travail où l’homme veuille repousser l’assistance de ses semblables, ne semble-t-il pas que ce dût être celui-là à cause de ses surprises et de ses succès imprévus, dont chacun veut conserver pour soi toutes les chances heureuses ? Néanmoins huit ans ne s’étaient pas encore écoulés depuis la découverte de ces précieux terrains que déjà les sociétés s’organisaient afin de poursuivre en commun les plus incertaines de toutes les entreprises. On peut entrevoir le moment où le digger solitaire ne sera plus que toléré. Les champs d’or, dont le mineur a réclamé la libre disposition avec tant d’égoïsme et qu’il a arrachés aux préoccupans, squatters ou cultivateurs, se monopolisent entre les mains de compagnies puissantes. Le capital reprend ses droits à côté de la main-d’œuvre. Cependant l’espace est large, et, malgré l’étendue nouvelle des concessions actuelles, malgré le concours de la vapeur, qui multiplie les bras, et des machines, qui forcent le minerai à rendre la plus grande part de ce qu’il contient, on ne peut prévoir que ces champs seront bientôt épuisés. Disons-le encore, il y en a pour des siècles à extraire tout ce que contiennent d’or les seuls districts aurifères de la Victoria.

Comme organisation, les districts miniers de la Victoria sont placés sous le régime simple et démocratique qui prévaut en toutes choses dans les colonies australes. Les mineurs sont représentés par des députés à l’assemblée législative et par un ministre dans le gouvernement de la province. Ce dernier institue dans chacun des six districts un commissaire (warden), assisté, suivant l’importance de la région, par des sous-commissaires qui fournissent à l’administration centrale tous les renseignemens dont elle a besoin, et jugent en premier ressort les contestations de peu d’importance. Les affaires plus graves sont portées devant les cours des mines, composées de magistrats indépendans, et dont les arrêts ne peuvent être invalidés que par la cour suprême de la colonie. Ainsi sont jugés, avec toute garantie d’impartialité, les litiges très nombreux, et d’une importance pécuniaire énorme, qui surgissent entre les mineurs. En outre il y a encore dans chaque district un conseil des mines, élu par les mineurs eux-mêmes au suffrage universel et composé de dix membres, qui édicté les règlemens d’exploitation, détermine les conditions auxquelles les concessions doivent être faites, et décide dans quels cas elles encourent la déchéance. Enfin les principaux négocians ou possesseurs de mines remplissent les fonctions de juges de paix, et des agens de police peu nombreux maintiennent l’ordre extérieur. Tel est le simple appareil au moyen duquel sont régis les six districts miniers, qui comprennent aujourd’hui environ 250,000 habitans, près de la moitié de la population totale de la Victoria. Les villes de la région aurifère, autrefois si turbulentes, peuvent être citées maintenant comme des modèles de calme, d’ordre, et même, dit-on, de sobriété. Nulle part le repos dominical, auquel les Anglais sont si fidèles, n’est observé avec plus de ferveur. Pour revoir les scènes tumultueuses et affligeantes des premiers jours, il faudrait se rendre sur les champs d’or récemment découverts, où affluent subitement les vagabonds de toutes les provinces ; encore n’y retrouverait-on qu’une image bien effacée des disettes, des rixes et des misères opulentes qui ont fait aux cantons aurifères de la Victoria une réputation qu’ils ne méritent plus, et dont ils ont peine à se débarrasser.

Il reste à examiner le résultat économique du travail des mines. Sur ce sujet, les terrains aurifères de la Victoria nous serviront encore de type d’étude, en raison de ce que l’exploitation y est plus ancienne et plus régulière, et que la statistique des produits y est tenue avec plus d’exactitude. Il est remarquable d’abord que le nombre des mineurs va sans cesse en décroissant. De 126,000 en 1859, première année sur laquelle on possède des rapports exacts, ce nombre est tombé à 100,000 en 1861, et n’était plus que de 89,000 en 1863, diminution considérable qui doit être attribuée à plusieurs causes distinctes. Les persécutions individuelles et les prohibitions légales dirigées contre les Chinois ont éloigné plusieurs milliers de ces modestes travailleurs. La découverte plus ou moins réelle et bruyamment annoncée de nouveaux champs d’or d’une richesse excessive a décidé l’émigration d’une foule de mineurs qui ont été chercher des terrains plus féconds dans la Nouvelle-Zélande, dans la Nouvelle-Galles du Sud et la Terre-de-la-Reine. Enfin, le produit moyen de la journée de travail s’étant abaissé, beaucoup d’entre eux ont préféré à ce genre d’occupation les travaux de chemin de fer et d’agriculture, qui donnent un salaire plus régulier et peut-être même plus élevé. N’étaient les gains inespérés que réalisent encore de temps en temps certains mineurs isolés qui ont le bonheur de découvrir un filon très riche, on peut affirmer que le nombre des ouvriers attachés à l’industrie minière décroîtrait bien plus encore, et l’on doit s’attendre à ce que cette diminution graduelle continuera, parce que les chances de telles découvertes deviennent d’autant moindres que le pays est mieux connu.

Si maintenant l’on considère le chiffre des produits, on reconnaît que la décroissance est encore bien plus marquée. De 300 millions de francs qu’il a atteint en 1856, époque du plus excessif engouement pour les mines d’or, il est descendu en 1863 à 160 millions environ. Quant au produit moyen annuel par mineur [4], de 6,000 francs qu’il était en 1852, au début de l’exploitation des alluvions superficielles, il est descendu à 1,800 francs environ, c’est-à-dire qu’il est à peine équivalent à ce que rapportent les travaux moins pénibles des diverses professions manuelles dans une contrée où les artisans un peu habiles reçoivent un salaire quotidien de 12 à 15 francs. Cet abaissement graduel des produits tient, non pas à un avilissement des prix, puisque l’or a perdu à peine de sa valeur depuis dix ans, mais à l’épuisement des terrains aurifères les mieux fournis. Sans l’adjonction des machines et les perfectionnemens des méthodes d’exploitation, les résultats actuels seraient moindres encore. Il faut considérer en effet que le matériel des mineurs, qui ne se composait en 1852 que de quelques outils et de quelques cribles d’une valeur insignifiante vaut à cette heure près de 40 millions de francs. Compte fait des nombreuses machines à vapeur qui fonctionnent aujourd’hui sur les diggings, le travail consacré à l’extraction de l’or est plus considérable qu’il n’était il y a dix ans, quoique le nombre des ouvriers soit moindre et le produit obtenu inférieur. La substitution des machines au travail humain est ici comme ailleurs une condition de progrès, avec cette différence, au désavantage des mines d’or comparées à d’autres industries, que le produit relatif et absolu suit une progression descendante, parce que les mines les plus riches ont été exploitées d’abord [5].

On s’est souvent demandé si la découverte récente de tant de pays à mines d’or ne produira pas une révolution économique dans la valeur de ce métal précieux, et par suite dans le système monétaire de tous les peuples. Les chiffres qui précèdent permettent de répondre à ces préoccupations et d’entrevoir d’assez loin l’avenir réservé à l’exploitation des terrains aurifères. Deux faits principaux doivent être mis en relief : d’une part la proportion relativement faible du travail mécanique par rapport au travail manuel, de l’autre le bénéfice moyen assez médiocre et toujours décroissant que l’on recueille. Laissons de côté, si c’est possible, la nature exceptionnellement attractive du produit fabriqué, et comparons cette industrie à l’une de celles qui fleurissent en Europe. Les mines d’or de la Victoria, avec 90,000 ouvriers, 13,500 chevaux-vapeur et une mise de fonds d’environ 40 millions, produisent une valeur de 160 millions par an. Voilà les quatre chiffres qui résument tout ce mouvement industriel. Eh bien ! quelle est l’industrie européenne qui pour le même nombre d’hommes n’emploie une force motrice mécanique beaucoup plus considérable et ne donne un produit bien plus élevé ? Les mines d’or sont donc encore dans l’enfance et ont bien des progrès à réaliser pour se mettre au niveau industriel de l’époque. D’un autre côté, dans une colonie où la main-d’œuvre est si chère, quelle est l’industrie qui ne donnerait au travailleur assidu et laborieux un salaire plus considérable que le gain aléatoire des diggings ? Les compagnies minières qui exploitent avec le plus de succès ne sont pas dans une situation plus prospère que les entreprises qui mettent en valeur les autres richesses du pays. En un mot, les mines d’or en sont à ce point qu’une diminution notable de la valeur du métal par rapport aux autres objets d’échange arrêterait la plupart de leurs travaux. Dans l’industrie minière de la province de Victoria, l’équilibre économique entre l’offre et la demande est déjà établi.

Il en est de même dans la Nouvelle-Galles du Sud, dont les terrains aurifères, moins riches et moins étendus, ont fourni depuis 1851 des quantités d’or variables entre 12 et 60 millions par an. Dans la Nouvelle-Zélande, la production, insignifiante jusqu’en 1861, s’est élevée d’une manière subite à 40 millions en 1862 et à 72 millions en 1863. Le gain moyen annuel d’un mineur y atteint, dit-on, 5, 000 francs par an. C’est affaire de temps ; aussitôt que les couches superficielles auront été épuisées et que les mineurs en seront réduits à traiter les filons quartzeux ou les alluvions anciennes, il leur faudra des machines, des capitaux, de longs travaux préparatoires, et leurs gains s’abaisseront comme ils se sont abaissés dans les exploitations du continent.

Veut-on maintenant apprécier la valeur totale du précieux métal sorti chaque année de cette guirlande de terrains aurifères qui entoure les eaux du Pacifique ? La Californie et la Colombie britannique nous donneront à peu près 250 millions ; le Mexique et les états de l’Amérique du Sud, 150 millions au plus ; l’Australie, Nouvelle-Zélande comprise, 250 ou 300 millions. Si l’on ajoute à ces chiffres un faible appoint fourni par les monts Ourals et l’Afrique centrale, on saisira d’un coup d’œil l’importance que les découvertes effectuées depuis seize ans ont donnée au commerce de l’or. On jugera en même temps combien il reste de contrées aurifères à explorer et quelles richesses enfouies doivent surgir à la suite de nouvelles recherches. Les mines dont l’existence nous est révélée suffisent sans doute aux besoins de notre époque. Les usages auxquels l’or est destiné, fussent-ils devenus plus nombreux, ce qui paraît peu probable eu égard au prix nécessairement élevé de cette matière, ces mines suffiraient encore pendant toutes les générations à venir auxquelles il nous est permis de penser. Quant à un abaissement de prix, on ne peut l’espérer, puisque les bénéfices actuels de l’exploitation n’excèdent pas sensiblement le gain nécessaire à la prospérité d’une industrie.

Si l’on se rappelle ce qui a été raconté plus d’une fois des terrains aurifères de la Californie [6], on remarquera une singulière analogie entre les événemens qui marquèrent les premières années d’exploitation, entre les méthodes d’exploitation elles-mêmes, et bien plus entre les caractères géologiques du terrain, de sorte que l’un de ces pays paraît avoir imité l’autre en tous points. Aux deux côtés du Pacifique, en Californie comme en Australie, — si l’on voulait remonter un peu plus haut, op pourrait dire comme au Mexique et dans l’Amérique du Sud, — les mines d’or attirent une population vagabonde, aventurière ; des excès signalent les débuts de ces nouveaux états ; puis toute cette population se case dans le pays où elle est venue chercher fortune. Abandonnant le travail des mines, qui ne convient pas à tout le monde, ces émigrans trouvent la richesse dans les travaux plus paisibles du commerce et de l’agriculture. Les provinces où l’or abonde se trouvent être fertiles : c’est la conséquence même de leur formation géologique. Elles produisent tout ce qui est nécessaire à l’homme. De nouveaux empires se fondent dont l’or n’est pas la seule richesse, mais qui sans ce métal auraient pendant longtemps encore été privés d’habitans.

En voyant, à l’exposition de Londres de 1862, les nuggets à l’éclat brillant et aux formes contournées, autour desquels la foule ne cessait de se presser, et surtout cette pyramide dorée d’un volume imposant, qui représentait sous une forme sensible les 2 milliards 1/2 extraits en dix ans du sol de la Victoria, on se demandait involontairement à quelles destinées était promise une terre qui donne de tels produits sans s’épuiser. Quand on songe aux valeurs incalculables enfouies dans les deux empires qui sont aux pôles du Pacifique, n’est-on pas tenté de croire que le foyer de la civilisation va se déplacer sur la surface du monde, et, docile à l’aimant qui l’attire, transporter sur un théâtre plus large sa puissance, ses vieilles traditions et son énergie ? Ces déplacemens d’influence ne sont pas sans exemple dans l’histoire. L’Atlantique a, depuis plusieurs siècles, joué le rôle qui dans les temps plus anciens avait été dévolu à la Méditerranée, que la Méditerranée avait elle-même enlevé à la mer Egée. L’Atlantique est aujourd’hui la grande voie du commerce, le trait d’union entre les nations les plus civilisées du globe. Qui sait si le Pacifique n’acquerra pas plus tard l’importance que possède l’Atlantique de nos jours et que les mers intérieures possédaient aux temps plus anciens ? A chaque acte, la scène va en s’agrandissant. Les vieilles nations de la Chine et du Japon sont sollicitées chaque jour davantage d’entrer en relations fréquentes avec nous ; des états puissans se forment à l’improviste sur les côtes inconnues du Pacifique ; les royaumes plus anciens se régénèrent. L’or peut s’attribuer une large part dans cette sorte de migration de l’activité humaine. S’il est impuissant à créer seul des empires, au moins donne-t-il le branle aux nations trop stationnaires.


H. BLERZY.


  1. Voyez la Revue du 1er juillet, du 15 août et du 15 octobre 1864.
  2. On continue d’adopter ici les expressions du langage colonial lors même qu’il s’agit de choses définies ailleurs par un mot qui nous est plus familier. Le nugget est ce que les Américains appellent pépite, un fragment d’or natif de volume considérable. Les diggings (à proprement parler les fouilles) désignent les terrains d’où l’on extrait l’or, appelés ailleurs placers, et le digger est l’ouvrier mineur qui les exploite.
  3. M. Laur, ingénieur français qui a visité, il y a quelques années, les terrains aurifères de la Californie, s’est occupé de cette question théorique à laquelle les géologues anglais ne semblent pas s’être suffisamment arrêtés. Il est vrai qu’en Californie les alluvions qui contiennent l’or sont plus épaisses qu’en Australie ; elles ont quelquefois 80 mètres et plus de puissance, au lieu de 1 à 3 mètres, 10 mètres au plus dans les districts de la Victoria. Cet ingénieur a pensé que l’or pourrait bien avoir été entraîné avec des déjections aqueuses par les fissures, qui, étant vides, donnaient lieu à un écoulement permanent ; ces fissures auraient ensuite été remplies par les roches quartzeuses que nous y voyons aujourd’hui, et qui ont retenu, en se solidifiant, les dernières parcelles du métal. Voyez la Revue du 15 janvier 1863.
  4. Il est à peine besoin d’observer que ce produit moyen n’est qu’une façon d’envisager les résultats de l’industrie minière. En réalité, les gains se répartissent très inégalement, presque nuls pour les ouvriers malheureux dans leurs recherches, très élevés pour ceux qui découvrent une bonne veine. Lorsqu’on est obligé de traduire par des moyennes, afin de les rendre plus sensibles, certains résultats économiques ou scientifiques, il importe de se bien mettre en garde contre une interprétation trop littérale des chiffres.
  5. Voici quelle était au mois d’avril 1863 la situation exacte de l’industrie minière, d’après les rapports des commissaires des mines : terrains d’alluvion, 73,608 ouvriers et agens de toute sorte avec 328 machines à vapeur d’une force totale de 5,417 chevaux, filons quarjzeux, 15,499 ouvriers et 461 machines de 8,157 chevaux de force.
  6. Les statistiques de la Californie, quoique moins complètes que celles de l’Australie, sont encore assez précises pour qu’il soit possible de saisir l’importance du commerce de l’or en ce pays. Au point de vue de l’exploitation, il n’y a qu’une différence notable à signaler. Dans la Sierra-Nevada, il y a une abondance d’eaux courantes telle, que les minerais les plus pauvres peuvent être lavés avec fruit. D’autre part, les alluvions paraissent y avoir une plus grande épaisseur ; aussi le traitement des quarts aurifères y est-il moins développé.