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L’Australie d’après les récens voyageurs/01

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L’Australie d’après les récens voyageurs
Revue des Deux Mondes3e période, tome 22 (p. 72-101).
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L'AUSTRALIE
D'APRES LES RECENS VOYAGEURS

I.
LE PASSÉ AUSTRALIEN ET LE NOUVEAU RÉGIME REPRÉSENTATIF.

I. Australia and New Zealand, by Anthony Trollope, 3 vol. in-8° ; London. — II. New South Wales, the Mother-Colony of the Australias, by G. H. Reid, Sydney 1876. — III. Voyage autour du monde, Australie, par M. le comte de Beauvoir.

On discutait un soir entre lettrés germains les différences qui séparent les caractères des peuples français, anglais et allemand, sans parvenir beaucoup à s’entendre. « Je vais vous rendre ces différences sensibles par un exemple bien familier, dit alors le célèbre romantique Achim d’Arnim. On ouvrit une fois un concours de peinture auquel prirent part trois artistes, l’un français, le second allemand, et le troisième anglais. Le sujet proposé fut la figure d’un lion. L’Allemand rentra chez lui, ferma ses portes, tira ses volets, et, plongé dans cette obscurité qui est, dit-on, favorable à la rêverie, il s’enfonça dans une méditation profonde pour essayer de concevoir le lion en soi, le lion type et archétype de toutes les variétés possibles du genre lion. L’Anglais suivit une méthode toute contraire ; il commença par s’entourer de tous les documens relatifs à l’animal lion, et par visiter tous les musées d’histoire naturelle qui étaient à sa portée, puis, lorsqu’il eut épuisé tous ces documens, dessins, ossemens, animaux empaillés ou vivans, livres des savans, il fit ses malles et partit pour aller vérifier à travers le monde les descriptions des naturalistes et les récits des voyageurs. — Et le Français, que fit-il pour lutter avec des rivaux préparés par une si austère méditation et une si abondante information ? — Il s’arma d’un crayon et d’une feuille de papier, se rendit au Jardin des Plantes, y dessina un lion, revint à son atelier et se mit sans retard à l’œuvre. »

Cette anecdote nous est revenue au souvenir en comparant les récits des deux voyageurs qui dans ces dernières années nous ont le mieux renseignés sur les colonies australiennes, M. le comte de Beauvoir et M. Anthony Trollope. Ici il s’agissait de dessiner, non pas un lion, mais un mouton ou un kangourou. M. de Beauvoir a séjourné deux mois en Australie, et, désireux de mettre le temps à profit, il est allé tout droit aux runs les plus proches et y a dessiné le mouton. De ce court séjour bien employé, il est sorti un récit aussi amusant qu’instructif, où rien d’essentiel ne manque, plein de jeunesse par la vivacité des sensations et plein de maturité par l’exactitude des informations, à la fois fidèle image du pays parcouru et clair miroir où tous ceux qui ont eu le plaisir de connaître le jeune voyageur le retrouvent tel qu’ils l’ont laissé, à la fois gai et recueilli, ouvert et réservé, et aussi modeste et poli que s’il n’avait pas fait un livre charmant. Tout autre a été la méthode de M. Anthony Trollope et tout autre le récit qui en est résulté ; mais cependant les deux ouvrages ont cette ressemblance qu’ils portent bien l’un et l’autre les marques des talens respectifs de leurs auteurs et des génies respectifs des deux nations auxquelles ils appartiennent. Chez M. Trollope voyageur, nous retrouvons les qualités, parfois anglaises avec excès, qui ont fait la fortune de M. Trollope romancier, et que nous avons saluées ici même, il y a déjà bien des années, à l’aurore de sa célébrité. Une nature d’observation lente, minutieuse, patiente, d’habitudes pour ainsi dire pédestres, exécutant toutes ses excursions à pas comptés et ne connaissant ni le vol direct de l’intuition ailée, ni la rapidité torrentueuse de la passion, ni les chemins abrégés des déductions bien faites, pesant chaque atome, appuyant sur tout détail sans se rebuter jamais, ne se croyant maîtresse d’un sentiment que lorsqu’elle en a compté toutes les pulsations minute par minute, non-seulement aux heures décisives, mais dans les longs intervalles de repos du cœur entre ses crises successives, voilà, comme dirait M. Taine, la qualité maîtresse de M. Anthony Trollope. A l’aide de cette observation scrupuleuse, mais peu agile, M. Trollope n’en a pas moins exécuté une œuvre de romancier des plus considérables, réalisant ainsi sous une forme nouvelle la vieille fable du lièvre et de la tortue. Il a voyagé comme ses personnages vivent. Il a séjourné plus d’une année en Australie et il a employé tout ce long temps à dessiner son mouton. Mais aussi l’a-t-il suivi dans toutes les phases de sa monotone existence, au pâturage, au lavoir, à la tonte, à la chaudière où on le fait bouillir pour lui arracher son suif, au laboratoire où on le met en conserves. Et il ne s’est pas contenté d’un seul modèle, il a épuisé tous ceux que les colonies pouvaient lui offrir : il a vu son mouton dans la Nouvelle-Galles du sud après Queensland, dans Victoria après la Nouvelle-Galles du sud, en Tasmanie après Victoria, dans l’Australie de l’ouest, dans l’Australie du sud. Comme il est bien entendu que ce que nous disons du mouton s’applique aussi à son propriétaire, nous n’avons pas besoin d’insister pour faire comprendre quel est le genre de mérite du livre de M. Trollope, et quels sont les défauts qu’on peut lui reprocher. Le principal est une répétition fréquente des mêmes détails, qui résulte de la manière dont il a composé son tableau. Comme il a traité séparément de chacune de ces six colonies qui ont toutes le même passé, les mêmes institutions et les mêmes occupations, il a été obligé de faire retour à chaque instant aux sujets déjà traités précédemment. Il lui a donc fallu parler du gouvernement colonial, du régime de la terre, de la vie des squatters et des free selecters, de la laine et de l’or autant de fois qu’il y a de colonies. En dépit de ces défauts cependant, ce livre est un des plus complets que l’on ait publiés sur l’Australie, et celui qui déroule, sinon avec le plus de vivacité, au moins avec le plus d’ampleur, le spectacle de la prospérité de cette magnifique colonie. Il abonde en faits curieux ou peu connus qui jettent une lumière nouvelle sur les circonstances anciennes des colonies australiennes et les font mieux comprendre, et en détails minutieux qui permettent de mesurer avec plus de précision la richesse du présent. Ce sont ces faits et ces détails que nous voudrions en extraire et présenter aux lecteurs de la Revue pour les faire bénéficier de l’instruction qu’ils peuvent donner et qu’ils nous ont donnée à nous-même. Dans la situation actuelle de notre inquiet continent, il y a pour tous les Européens mieux qu’un intérêt de curiosité à tout connaître de ces heureuses terres lointaines où tant de milliers de leurs compatriotes pourront pendant un si long temps aller jouir avec sécurité de tous les bienfaits de la civilisation dont ils auront fui les maux.


I. — LE PASSE AUSTRALIEN. — CONVICTS ET ABORIGENES.

Le passé australien ! voilà une expression qui peut sembler presque ambitieuse, car nous avons vu, pour ainsi dire, éclore les colonies australiennes, et, aussitôt écloses, elles se sont développées avec une spontanéité telle que la distance entre la naissance et l’âge adulte en a été supprimée. C’est à peine si nos pères eurent le temps de se familiariser avec le nom de Sydney ; Melbourne, une des plus grandes villes du monde, est positivement d’hier, et combien n’est-il pas de nos contemporains qui n’ont jamais entendu prononcer encore le nom d’Adélaïde, aussi célèbre dans toute l’Australie sous le nom de cité des farines que le sont en Amérique New-York, sous l’appellation peu républicaine de ville empire, et Chicago, sous le nom de ville des prairies ! En dehors de la découverte et de la prise de possession d’un sol muet depuis la création et où il ne fut jamais tenu registre du temps avant l’arrivée des Européens, quelle peut être l’histoire d’un pays dont la population importée de notre siècle est d’un chiffre encore si faible qu’à l’exception de quelques grands centres hâtivement formés tous les voyageurs nous la montrent clair-semée sur un espace immense, sans aucune de ces occasions d’antagonisme qui donnent naissance à la vie morale, et pour bien longtemps encore exclusivement occupée de travaux et d’intérêts qui se rapportent plutôt aux préoccupations du statisticien et de l’économiste qu’à celles du philosophe et de l’historien. L’Australie a un passé cependant, toute jeune qu’elle est, un passé des plus exceptionnels, qui se recommande de lui-même à la curiosité de l’observateur, et qu’un véritable artiste même, s’il en naît quelqu’un dans ces lointains antipodes, ne trouvera peut-être pas indigne de ses couleurs de peintre et de sa science de narrateur.

Aperçu dans les premières années du XVIIe siècle par les navigateurs portugais et espagnols, le continent australien fut une découverte des Hollandais, et c’est en toute vérité et en toute justice qu’il a porté pendant longtemps et qu’on lui donne encore quelquefois le nom de Nouvelle-Hollande. Pendant tout le XVIIe siècle, les marins néerlandais se succédèrent, touchant tantôt un point, tantôt un autre, Verschoor le cap York, l’extrémité nord de ce qui est aujourd’hui la colonie de Queensland, Carpenter les régions septentrionales, où il a laissé son nom au golfe de Carpentaria, Pierre Nuyts la côte du sud, Abel Tasman la grande ile qui porte son nom et la Nouvelle-Zélande, — mais tout cela, il faut le dire, sans plan bien conçu, sans efforts combinés, sans esprit de suite dans les entreprises, en sorte que tous leurs travaux ne furent qu’une série d’énergiques tâtonnemens et n’eurent qu’une médiocre importance pour leur pays. Une autre cause semble encore avoir frappé leurs entreprises de stérilité, c’est qu’ils y portèrent cette proverbiale taciturnité et cette jalouse défiance qui distinguent le caractère de leur nation, et ces défauts, qui en tant d’autres occasions furent d’une utilité de premier ordre à leurs concitoyens, furent en celle-là sans avantages. Dans la crainte de faire la fortune de futurs explorateurs, ils gardèrent le silence le plus profond qu’ils purent sur leurs découvertes, ne publièrent pas de relations de leurs voyages, n’essayèrent pas de dresser les cartes des contrées qu’ils avaient visitées et des mers qu’ils avaient parcourues ; en un mot, ils éteignirent leur propre gloire pour ne pas en être frustrés. Ils ont mal réussi à la conserver, car aujourd’hui le seul de ces vieux navigateurs qui ait gardé une renommée véritable et vers lequel l’imagination se reporte avec plaisir est Abel Tasman, et cela grâce à une aimable légende d’amour, ce qui prouve bien que la poésie ne perd jamais ses droits et qu’elle est encore de beaucoup le meilleur passeport qu’un homme puisse se donner pour l’immortalité. Éperdument épris de la fille de Van-Diémen, le gouverneur d’alors des Indes hollandaises et le patron de son voyage d’exploration, Tasman, sous l’influence de l’astre d’amour, eut l’heureuse fortune de découvrir la vaste terre à laquelle il donna par reconnaissance le nom de son protecteur en réservant celui de sa bien-aimée pour une des plus jolies îles adjacentes, plus préoccupé qu’il était de faire vivre le souvenir de sa passion que celui de sa propre gloire. La postérité s’est chargée de le récompenser tardivement de cette amoureuse abnégation en lui restituant de nos jours sa gloire d’explorateur par l’échange du joli nom de terre de Van-Diémen contre celui non moins joli de Tasmanie. Un épisode trouvé à souhait pour fournir la matière d’un chant de futures Lusiades australiennes, si quelque Camoëns apparaît un jour dans ces parages !

Aux Hollandais, après un siècle d’explorations sans résultats, succédèrent les Anglais, et ceux-ci portèrent dans leurs entreprises un esprit diamétralement contraire à celui qui avait si mal inspiré leurs prédécesseurs. En 1770, Cook débarqua à Botany-Bay, parcourut une partie des côtes de l’est, et planta le drapeau anglais sur le sol, dont il prit d’emblée possession au nom de la couronne britannique. Quelques années après, il mourait, massacre à Otahiti durant son dernier voyage dans le Pacifique ; mais, avant de mourir, il avait eu le temps et l’occasion de conseiller à son gouvernement le choix de Botany-Bay comme colonie pénitentiaire pour les condamnés à la transportation, que la révolte des colonies américaines ne permettait plus alors de débarquer sur les rivages de l’Atlantique. La destination à donner à ces terres australes était trouvée, et, dix ans après la mort de Cook, le commodore Phillip, premier gouverneur de l’Australie, fut envoyé à Botany-Bay avec ordre d’y former un établissement pénitentiaire. Après quelque temps de séjour, Botany-Bay et les terres environnantes n’ayant pas paru réunir les conditions favorables, Phillip, remontant un peu plus au nord, fit halte sur un point de la côte, d’une rare beauté pittoresque, qu’il nomma Port-Jackson ; ce fut l’origine de Sydney.

Une fois établis sur ce point, les Anglais s’y cramponnèrent avec une énergie qu’on ne peut assez admirer, car elle était sans témoins, sans encouragemens, sans appui, presque sans espérance de succès. Si jamais œuvre florissante a eu des débuts ingrats, c’est bien celle-là ; avant d’être menée à bien, elle a exigé une dépense d’héroïsme obscur de plus de vingt années. Il fallait maintenir avec des forces insuffisantes la population des convicts, toujours prête, en ces commencemens mal assurés, à la violence, à la révolte et à l’évasion ; il fallait en même temps faire face aux bordes d’aborigènes qui venaient harceler de leurs attaques incessantes les fermes naissantes et les colons isolés ; par-dessus tout, il fallait lutter avec le terrible fléau de la famine, qui pendant cette première période sévit avec la plus désespérante continuité sur la jeune colonie. Les terres attaquées par la culture autour de Sydney donnèrent de chétives moissons, les quelques animaux domestiques importés furent volés ou tués par les noirs ; la colonie dépendait donc exclusivement de l’extérieur pour ses approvisionnemens, et un jour ou deux de retard dans les arrivages prévus, fait fréquent à cette époque, où la moderne régularité des transports était inconnue, mettait colons, convicts, garnison et gouverneur lui-même à la demi-ration. Ajoutez à tant de difficultés les dangers qui naissaient des moyens mêmes de salut par lesquels on avait espéré remédier à une partie de ces maux. Un corps militaire, connu sous le nom de corps de la Nouvelle-Galles du sud, fut envoyé par la mère-patrie dans le dessein de maîtriser l’élément convict et de subordonner le pouvoir politique du gouverneur à l’autorité militaire, mesure fatale et qui ne tarda pas à produire des résultats contraires à ceux qu’on attendait. Ce corps d’officiers devint un corps de tyrans et de concussionnaires, se fit octroyer les privilèges les plus exorbitans et les monopoles les plus ruineux pour la colonie, et se mit en opposition constante avec les gouverneurs, qu’il arrêtait et déposait au besoin de son autorité privée, si bien qu’il fallut à la fin le rappeler en Angleterre. Tant de luttes, de privations et de souffrances pour un établissement improductif, où le plus dur travail ne mettait même pas à l’abri des besoins les plus urgens, sans autre avenir apparent que celui d’une colonie pénitentiaire, réceptacle de tout ce que l’Angleterre vomissait d’impur et de souillé, il y avait là de quoi lasser les plus robustes courages ; les six florissantes colonies australiennes peuvent dire aujourd’hui si la ténacité anglaise eut raison de tenir bon contre tous les obstacles et de s’acharner à une tâche qui ne payait pas, pour employer le langage créé par nos habitudes industrielles.

Ce qui est non moins admirable que cette ténacité héroïque, c’es l’ardeur sans cesse renouvelée et l’esprit de suite avec lesquels les Anglo-Australiens ont poursuivi dès l’origine l’exploration du continent dont ils s’étaient constitués maîtres. Les voyageurs ont succédé aux voyageurs avec une continuité, et les découvertes aux découvertes avec un enchaînement qui ont effacé de cette œuvre d’exploration tout caractère individuel et en ont fait une œuvre en quelque sorte sociale. Nul effort infructueux qui n’ait été repris, nulle découverte qui ne se relie à une précédente et ne soit une préparation d’une investigation future. Le résultat de cette exploration sans temps d’arrêt, continuée pendant quatre-vingts ans, a été l’Australie que nous connaissons, c’est-à-dire une large frange de terres arables, de riches pâturages et d’interminables forêts qui se déroutent tout le long des océans qui la baignent, fait ceinture à un intérieur de déserts de pierres, d’espaces sablonneux et de montagnes stériles où la nature semble n’avoir encore eu ni le temps ni les ressources nécessaires pour corriger et effacer les traces de ses anciens cataclysmes.

Les principes de succès sont divers en ce monde non-seulement pour les entreprises de nature différente, mais pour les entreprises de même nature ; l’Australie en est une preuve. Combien n’a-t-on pas répété de nos jours que la meilleure condition pour qu’une colonie soit prospère, c’est que le gouvernement gêne le moins possible les initiatives individuelles ! cependant il est douteux que l’Australie fût à l’heure présente aussi florissante qu’elle l’est, si dès l’origine elle avait dû attendre sa colonisation des initiatives individuelles. Ce qui l’a sauvée et fait vivre, c’est qu’elle fut une création d’état, décrétée et maintenue par la puissante volonté d’un gouvernement inaccessible aux découragemens, indifférent aux dépenses, et qui ne s’est relâché de son autorité que lorsque la colonie, grandie lentement sous sa protection, a été assez forte pour l’en dispenser et pour substituer de libres sociétés à des établissemens de répression pénale.

Avec l’installation du gouverneur Phillip à Port-Jackson commença ce passé australien que nous avons vu finir il y a quelques années à peine. Phillip avait deux établissemens pénitentiaires sous ses ordres, l’un à Port-Jackson et l’autre dans l’île de Norfolk. Quatorze ans après, lorsque le lieutenant Murray eut découvert la mer intérieure à laquelle il donna le nom de Port-Phillip en l’honneur de ce premier gouverneur, on résolut d’établir dans cette région, berceau de la future Victoria, une colonie pénitentiaire supplémentaire ; mais l’emplacement fut mal choisi, plusieurs fois changé, et finalement abandonné comme donnant aux convicts trop de facilités d’évasion. L’année suivante, 1804, on se décida pour la terre de Van-Diémen, qui offrait plus de commodité pour la surveillance et plus d’espace pour la population toujours croissante de criminels dont il s’agissait de soulager la Nouvelle-Galles du sud et de débarrasser complètement Norfolk-Island. La majeure partie des convicts déjà établis en Australie et la presque totalité des nouveaux arrivans pendant de longues années furent donc transportés dans la terre de Van-Diémen, qui devint en toute réalité un pays de forçats, si bien que, quelque vingt ans après, il fallut chercher encore un nouvel établissement pour les jeunes générations de criminels. Cette fois on alla d’un bond presqu’à l’extrême nord-est, et l’on s’arrêta à Moreton-Bay, près de l’emplacement de la ville de Brisbane, dans la colonie de Queensland. Plus tard enfin, et presque de nos jours, au moment même où les autres colonies demandaient et obtenaient qu’on les débarrassât de leurs convicts, l’Australie de l’ouest, plus jeune de date et moins favorisée que ses sœurs par la nature et les circonstances, ayant peine à vivre par ses seules ressources, demanda comme une grâce qu’on voulût bien lui envoyer des convicts afin qu’elle pût engraisser un peu sa maigreur de l’argent alloué par le gouvernement anglais pour leur entretien, et obtenir de leur travail sans salaire les ouvrages d’utilité publique que sa pauvreté ne lui permettait pas de faire exécuter par le travail libre de ses citoyens. Toutes les colonies australiennes ont donc été d’abord des colonies pénitentiaires, à l’exception de deux, l’Australie du sud et Victoria, et encore cette dernière l’a-t-elle été un instant avec l’établissement de Port-Phillip. C’est aussi en toute vérité que la Nouvelle-Galles du sud se glorifie aujourd’hui du titre de mère des colonies australiennes, car, on le voit, elles ne furent toutes à l’origine que des prolongemens et des développemens de l’établissement de Port-Jackson.

Peu de choses dans l’histoire du monde sont mieux faites pour donner raison aux optimistes que ce passé australien. Oui, cela est vrai, il ne faut rien mépriser ici-bas, car il n’est rien qui, selon les circonstances, ne puisse tourner au bénéfice du progrès social et de la morale, et de ce fait l’histoire des colonies australiennes en général, et particulièrement de la Tasmanie, est une preuve irréfutable. On peut dire sans exagération aucune que cette dernière colonie est une création des convicts, et que le bagne a été pour elle une source de bénédictions. Comptons un peu les biens dont les transportés ont doté cette terre, et voyons si la plus laborieuse probité aurait fait autant, aussi bien et à meilleur marché. Aujourd’hui encore il n’y a dans l’ex-terre de Van-Diémen que deux villes sérieuses : une dans le nord, sur le tamar, Launceston, une dans le sud, sur le Derwent, Hobart-Town. Or ces deux villes sont les deux établissemens pénitentiaires qui furent fondés à l’origine lorsqu’il s’agit de débarrasser la Nouvelle-Galles du sud d’une partie de ses transportés, et elles sont reliées l’une à l’autre par une belle route de 120 milles qui est l’ouvrage des convicts. Tous les voyageurs se sont chargés de nous apprendre ce que sont les routes en Australie, un simple sentier ouvert à travers le bush, ou plutôt une simple ornière creusée par les roues des carrioles ; lorsque cette ornière est devenue trop inégale et trop dangereuse à certains endroits, les voitures se contentent de faire un détour et de la rejoindre à un point où elle est restée praticable ; mais il y a au moins une colonie qui fait exception à cet égard, et cette colonie, c’est la terre de Van-Diémen, carrossable, grâce à ses convicts, comme un comté d’Angleterre ou un département français. Tout ce que la Tasmanie a d’édifices et de travaux publics est l’ouvrage des convicts, et ces travaux ont été exécutés avec amour, car ces pauvres forçats étaient arrivés à considérer cette terre comme leur patrie, et ils ont mis tout leur cœur à décorer leur prison. Ce n’est encore là que la plus petite partie de leurs bienfaits. Tant que les convicts ont existé en Tasmanie, la colonie n’a cessé, grâce à eux, d’être riche et prospère. Elle bénéficiait d’abord de leur budget, c’est-à-dire des 350,000 livres sterling que l’Angleterre envoyait annuellement pour leur entretien ; aujourd’hui qu’elle est délivrée de son fléau, elle se trouve réduite à la portion congrue de son propre revenu, qui n’excède pas 280,000 livres. L’Angleterre entretenait des troupes en Tasmanie pour le maintien du bon ordre et de la discipline ; lorsqu’elle dut contre son gré accéder aux vœux de la population libre, elle retira du même coup ses régimens, qui n’avaient plus de destination, nouvelle perte sèche pour la colonie. Non-seulement les convicts enrichissaient ainsi la société générale tasmanienne, mais ils avaient créé les fortunes des particuliers. A l’origine de l’établissement pénitentiaire, tout colon ou propriétaire qui avait consenti à les accepter comme domestiques ou ouvriers avait reçu une concession de tant d’acres de terre par convict employé, sans autre obligation que de vêtir et de nourrir son serviteur, dont le travail restait absolument sans salaire. Plus tard, il est vrai, cette gratuité parut un privilège si excessif, qu’un salaire de 9 livres par an fut exigé du propriétaire, mais il fut, par compensation, dispensé des frais d’entretien, qui tombèrent au compte du convict ; cependant même dans ces dernières conditions le travail était à bon marché en comparaison des salaires énormes que le colon doit payer maintenant à l’ouvrier libre. Sans doute les Tasmaniens sont en voie de comprendre, par une désagréable expérience, que ce qui est poison pour les uns peut être sel salubre pour les autres, car, tant que la colonie a subi la flétrissure de ses convicts, elle n’a cessé d’être heureuse, fournissant de moutons la colonie de Victoria, renommée pour ses pêcheries, ses élevages de bestiaux, ses blés, ses avoines et ses fruits, tandis qu’aujourd’hui, où il lui faut payer trop cher pour tous ces biens et où les frais de main-d’œuvre dévorent les profits, elle est tombée dans un tel état de stagnation que ses propres habitans lui ont donné le sobriquet de Sleepy-Hollow, le trou léthargique. La Tasmanie n’a plus de convicts depuis 1853. Cependant encore aujourd’hui elle ramasse les dernières miettes de l’abondance qu’elle leur a due naguère. Lorsque l’honnête gouverneur sir William Denison fut obligé de se conformer au vœu de la population, on put bien décider qu’il ne serait plus envoyé de convicts en Tasmanie, mais on ne put la délivrer en même temps de ceux qui y avaient été transportés en si grand nombre. Il fallait laisser au temps et à la mort le soin de cette œuvre, et la Tasmanie dut rester, bon gré, mal gré, terre des convicts jusqu’à entière extinction de ses singuliers bienfaiteurs. L’Angleterre, en conséquence, continua de payer les frais d’entretien des convicts restans, soit 36 livres sterling 19 shillings par an et par tête de déporté, plus, pendant un nombre d’années dont il reste encore quelques-unes à courir, une somme ronde de 6,000 livres par an pour des dépenses générales de police ou autres décrétées pendant le gouvernement de la mère-patrie et ayant reçu dès cette époque un commencement d’application. En outre, il fut décidé que tout convict ayant reçu un pardon conditionnel qui récidiverait moins de six mois après son pardon retomberait à la charge de l’Angleterre, tandis qu’il serait à la charge de la colonie si la récidive avait lieu après les six mois expirés. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis ces arrangemens, par conséquent ce dernier subside de la mère-patrie, important encore pendant les premières années, se trouve aujourd’hui singulièrement diminué. Lorsque M. Anthony Trollope visita la Tasmanie, il n’y restait plus que 284 convicts anglais, qu’on avait pris le parti de reléguer en compagnie des condamnés natifs de la colonie dans la prison de Port-Arthur, magnifique établissement construit aux beaux jours du convictisme, dans cette pointe sud-est de l’île qui porte, le nom de péninsule de Tasman. L’Angleterre fait encore la moitié des frais de cet établissement, soit 10,000 livres sterling, mais l’on augure que, lorsque le dernier transporté anglais sera mort, il faudra abandonner à la solitude cette prison trop coûteuse, en sorte que, lorsqu’elle sera purgée complètement des élémens impurs dont l’Angleterre l’avait faite le réceptacle, la Tasmanie ne pourra plus même entretenir ses propres condamnés sur le pied où elle les entretient aujourd’hui.

L’histoire de l’Australie de l’ouest est encore bien instructive sur ce sujet des convicts. Des six colonies australiennes, l’Australie de l’ouest est la moins prospère, et pour bonnes causes ; le sol en est aride, les terres arables sont séparées les unes des autres par de vastes espaces sablonneux, les pâturages maigres et éloignés du rivage, la forêt est plus épaisse et plus résistante à la hache que partout ailleurs, les noirs sont plus féroces et plus belliqueux que leurs frères des autres colonies, à l’exception de ceux du nord de Queensland. Fondée en 1827, sur des indications peu précises, par quelques milliers de pauvres émigrans mal renseignés qui furent déposés sur ce rivage, médiocrement hospitalier, par un certain capitaine Freemantle, dont le nom est resté au port où il débarqua, c’est à peine si cette colonie compte aujourd’hui plus de 25,000 habitans : un maigre accroissement comparé à celui de l’Australie du sud, qui est encore plus jeune qu’elle, ou à celui de Victoria ; mais aussi que de difficultés pendant des années ! Les moissons, insuffisantes, étaient dévorées par la rouille et les papillons, et, lorsqu’elles étaient bonnes, le colon mourait encore de faim sur ses gerbes, les distances et l’absence de routes rendant impossibles le transport et l’échange de ses grains. Les conditions du sol, fertile seulement par places, avaient contraint cette faible population à s’essaimer sur des espaces trop vastes, et les aborigènes, enhardis par cette solitude des colons, tombaient sur les fermes isolées, enlevant les bestiaux, brûlant les habitations, massacrant les femmes et les enfans. De cette détresse sortit une idée désespérée : pourquoi l’Australie de l’ouest ne serait-elle pas frappée de la bienfaisante malédiction sous laquelle prospéraient ses sœurs ? C’est en 1834, sept ans après la fondation de la colonie, que cette idée se présenta pour la première fois ; mais comme elle partit d’un point très particulier, des environs du détroit du roi George, où un essai d’établissement pénitentiaire avait déjà été tenté en 1826, les habitans des autres régions repoussèrent la pétition qu’on leur proposait de signer. Les années passèrent, toujours difficiles, toujours précaires, et l’idée reparut en 1845. Cette fois la pétition circula à travers la colonie entière, elle fut cependant encore repoussée. Enfin en 1849 il fallut se rendre. Les colons demandèrent alors formellement au gouverneur que l’Australie de l’ouest devînt colonie pénitentiaire. Leur désir fut exaucé avec d’autant plus d’empressement que c’était justement l’heure où les autres colonies demandaient avec véhémence à ne plus recevoir de convicts. En dix ans, la colonie reçut plus de 10,000 déportés, près de la moitié de sa population libre, et elle put engraisser sa maigreur de leur budget et embellir sa nudité de leur travail. Au bout de ces dix ans, il fallut cependant renoncer à cette prospérité, sur les remontrances des autres colonies, qui prétendirent, à tort ou à raison, que les convicts, une fois libérés ou conditionnellement pardonnes, quittaient l’Australie de l’ouest pour venir infester leurs régions plus heureuses ? mais le séjour des convicts y avait été assez long pour sauver la colonie de l’état misérable où elle se débattait depuis son origine. Comme en Tasmanie, l’Angleterre continue de payer les frais d’entretien des condamnés dont la peine n’est pas achevée ; mais ce nombre diminue chaque jour, et lorsque M. Trollope visita l’Australie de l’ouest, il n’en restait plus que 240 qui étaient relégués dans la prison de Freemantle, une des villes de la colonie et en partie l’œuvre des déportés.

Ce qu’il y a de tout à fait extraordinaire dans l’histoire des colonies pénitentiaires de l’Australie, c’est la douceur relative de mœurs dont ces pauvres convicts ont fait preuve pendant tant d’années. Sans doute les crimes furent nombreux, surtout dans les commencemens, et il fallut multiplier les exemples. Il y eut alors une période de flagellations et de pendaisons tout à fait florissante, où le bourreau fut un personnage important et richement salarié. Il est vrai que ce fonctionnaire avait une besogne assez considérable pour mériter un supplément d’honoraires. Il avait parfois tant à pendre qu’il lui fallait exécuter ses patiens à la file les uns des autres sans mettre d’intervalle entre les exécutions. Les choses allèrent si loin que le chapelain anglican d’Hobart-Town finit par se plaindre, non pas du nombre des pendus, mais de la trop grande célérité avec laquelle ils étaient expédiés dans un monde meilleur ; selon lui, on ne pouvait pas pendre commodément plus de treize convicts à la fois, scrupule humoristico-pharisaïque qui sent passablement sa vieille Angleterre, et qui aurait mérité de figurer comme trait de caractère chez tel personnage de Fielding ou de Smollett. C’est avec une légitime horreur que M. Anthony Trollope parle de cette période sanglante ; ce qui nous étonne cependant, c’est qu’elle ait été si vite close et qu’elle n’ait pas eu une durée aussi longue que celle de la colonie pénitentiaire même. Si nombreux qu’aient été les crimes, il nous semble qu’ils auraient pu l’être bien davantage, étant données la nature de cette population, les facilités que le bush offrait à l’évasion, et la contradiction singulière qui existait entre le dur régime auquel les convicts étaient soumis et la demi-liberté qui leur était laissée ; mais il faut le dire hautement, à la louange de l’Angleterre, c’est dans cette contradiction qu’on doit chercher le secret de la prospérité des colonies pénitentiaires australiennes et des bons et utiles services rendus par les parias anglais à leurs compatriotes. En cette occasion aussi, l’Angleterre recueillit le bénéfice de cette noble confiance qu’elle a toujours et partout montrée en la liberté humaine et qui ne l’a jamais trompée. M. Anthony Trollope a beau nous dire que pendant près d’un demi-siècle le convictisme a été pour l’Australie un équivalent de l’esclavage, ses propres récits condamnent cette assertion. Il y avait entre la condition des esclaves américains et celle des convicts australiens des différences nombreuses qui étaient toutes à l’avantage des derniers. Et d’abord il y avait celle-ci, qui en renferme beaucoup d’autres, c’est que les maîtres de ces esclaves n’en étaient pas les propriétaires, mais seulement les usufruitiers. Cédés comme ouvriers et domestiques sans salaires aux habitans de la colonie, ils échappaient par là à la surveillance de l’autorité et se trouvaient beaucoup, pour l’exécution de leur travail, dans la même situation que l’agriculteur ou l’ouvrier libres. Si la conduite du convict était mauvaise, le maître pouvait demander qu’il fût puni, mais non pas infliger lui-même la punition. Dans les cas de paresse, d’insubordination ou de violence, le coupable était envoyé au magistrat le plus proche avec un billet réclamant pour le porteur tel ou tel chiffre de coups de fouet, réclamation à laquelle il était fait droit dans les derniers temps sur le simple mot du squatter, mais qui, à l’origine et pendant la période difficile dont nous venons de parler, ne recevait satisfaction que lorsque le magistrat s’était enquis de la justice de la plainte. Le convict se trouvait donc garanti par l’autorité anglaise contre l’arbitraire de ces instincts de cruauté dont la nature humaine est toujours si abondamment pourvue ; il l’était encore davantage contre la cupidité et l’avarice. Nous avons dit comment la gratuité du travail des convicts avait paru à un certain moment un privilège exorbitant et comment on avait réclamé du maître un salaire de 9 livres par homme employé, salaire qui constituait le pécule par lequel le convict pouvait redevenir honnête homme s’il méritait son pardon par sa bonne conduite. Enfin le convict avait le droit de demander à changer de maître, droit précieux qui lui laissait dans son abaissement un reste de dignité et qui le dispensait de la violence. Sous ce régime noblement libéral, où la sévérité et la justice étaient en intelligent équilibre, les forçats se montrèrent, pour la très grande majorité, de si bons et utiles serviteurs qu’aujourd’hui les Tasmaniens regrettent presque le temps où ils avaient le bagne à domicile, et que les femmes surtout ne tarissent pas d’éloges pour leurs anciens domestiques convicts. La liberté contient en elle de tels miracles quand elle est sérieusement comprise et autrement que comme synonyme d’insurrection et de représailles plus où moins légitimes des faibles contre les forts.

Mais le même exemple qui nous a montré que le mal pouvait avoir son bien va nous montrer maintenant que le bien peut être générateur du mal. Cette douceur et cette bonne conduite des convicts australiens ont été pour les colonies un fléau plus durable que leurs vices et leurs crimes. Si nombreux ont été les tickets of leave et les pardons conditionnels que les convicts libérés ont fini par former un peuple entier dont les hommes libres et d’origine sans tache subissent le voisinage en frémissant et mettent tous leurs soins à éviter le contact. Dans la Nouvelle-Galles du sud, les convicts, relativement peu nombreux, se sont noyés et fondus dans l’ensemble de la population ; mais il n’en a pas été de même dans la Tasmanie, où leur grand nombre a tranché la société en deux races distinctes, celle des enfans d’Abel le juste et celle des enfans de Caïn le réprouvé ; il n’en a pas été surtout ainsi dans l’Australie de l’ouest, où ils sont presque prépondérans grâce au faible chiffre de la population et à certaines circonstances qui tirent leur origine de cette cause. Comme l’Australie de l’ouest manquait d’habitans, et que les convicts libérés ou porteurs de tickets of leave restaient forcément célibataires, on jugea politique autant qu’humain de leur donner des femmes qu’on leur ramassa dans l’écume épaisse du royaume-uni, et de ces unions bien assorties est née une florissante postérité qui tient sinon les emplois du pays, au moins une bonne partie de son commerce et de son travail. L’élément convict, dit M. Trollope, envahit toute cette colonie. « Si vous dînez hors de chez vous, il y a probabilité que le garçon qui vous sert était convict. Les travailleurs agricoles sont porteurs de tickets ou convicts ayant fini leur peine. Beaucoup des boutiquiers les plus prospères furent convicts. Il y a des convicts éditeurs de journaux. » Bref, ajoute notre auteur, la physionomie de Bill Sykes est frappante chez une grande partie de la population de l’Australie de l’ouest. Tous les lecteurs de Dickens qui connaissent le bandit de son roman d’Oliver Twist avoueront sans peine que la seule pensée de se trouver en contact même passager avec ce personnage, ou d’être soupçonné de lui toucher par un lien quelconque est faite pour troubler les moins timides. Ajoutons en effet que grâce à cette prépondérance les erreurs ont été si nombreuses que les habitans d’origine libre se sont vus forcés de multiplier les précautions pour ne pas être confondus avec les forçats libérés. Lorsque M. Trollope dut quitter la colonie, il lui fallut par exemple se munir du certificat suivant auprès de la police locale : « Je certifie ici que le porteur de ce papier, Anthony Trollope, qui est dans l’intention de se rendre à Adélaïde par le steamer de la compagnie australienne de navigation, n’a jamais été prisonnier de la couronne dans l’Australie de l’ouest. » voilà certes une petite pièce qui en dit assez long sur l’état social de cette colonie pour dispenser d’amples commentaires.

Toute l’histoire du passé australien se partage entre les convicts et les aborigènes. Ce sont deux fléaux, mais le premier n’a pas été inutile, nous venons de le voir, à la prospérité des colonies, et le second, quelque pernicieux qu’il ait été, n’a jamais été un obstacle sérieux à leur développement. Ce n’est pas que les hostilités aient jamais manqué ; à l’origine de la Nouvelle-Galles du sud, les combats étaient incessans, et les vols de bestiaux presque continuels. Pendant les premières années de l’Australie de l’ouest, il fallut soutenir une véritable guerre contre deux chefs noirs, Midgegoroo et Yagor. Dans la Tasmanie, ils se sont prêtés plus d’une fois aux vengeances des convicts réfugiés dans le bush. Dans Queensland enfin, ils sont encore aujourd’hui une source de difficultés et de dangers, s’y étant mieux préservés jusqu’à présent contre les influences, — pour eux exterminatrices, — de la civilisation, et étant restés en plus paisible possession des territoires situés au nord de cette colonie. Cela se vit en 1864, lors de l’expédition de deux énergiques squatters, les frères Jardine, pour conduire de Rockampton au cap York les bestiaux nécessaires à un établissement nouveau. L’un de ces deux frères Jardine est par parenthèse ce même squatter à l’énergie sinistrement enjouée dont M. de Beauvoir parle avec une admiration mêlée d’épouvante et dont il n’a voulu par discrétion donner que l’initiale J. Leur voyage ne fut qu’un long combat contre les tribus des noirs étonnés de cette caravane de blancs, et tremblant qu’elle ne vînt pour leur disputer leurs kangourous et leurs opossums. L’histoire des conflits incessans entre les Américains et les Indiens s’est donc répétée en Australie entre les colons anglais et les noirs aborigènes, mais avec cette différence importante, que ces aborigènes ne sont pour les Australiens des ennemis ni aussi redoutables ni aussi tenaces que les Indiens le sont pour les Américains et les tribus belliqueuses des Maoris pour les colons de la Nouvelle-Zélande. Aussi ont-ils fondu comme neige aux approches de la civilisation. Les Indiens tiennent bon contre une société de 50 millions d’hommes et l’on peut prévoir que bien que fort réduits en nombre il faudra plus d’un siècle encore pour amener leur extinction, les noirs australiens au contraire n’ont pu tenir contre une société de moins de 2 millions d’Européens qui à l’origine n’étaient qu’une poignée, et leur complète disparition n’est qu’une affaire de quelques années à peine. La principale bonne fortune des colons australiens est peut-être de n’avoir rencontré devant eux que la plus faible des races sauvages, et celle qui représente le plus tristement le plus bas échelon de l’humanité.

C’est en vain, en effet, qu’on chercherait chez les aborigènes australiens une qualité qui fasse regretter de les voir disparaître. Les races sauvages ont d’ordinaire un certain attrait pour l’imagination, et cet attrait peut être pris comme mesure de la sympathie qu’elles méritent. La poésie et le roman ont tiré maintes fois beau et bon parti des Indiens et des nègres, mais les aborigènes australiens ne pourraient même pas fournir le sujet de la plus chétive romance. En dépit de sa cruauté et de ses vices, c’est encore un homme que l’Indien avec sa bravoure indomptable, son stoïcisme dans la souffrance et son langage figuré aux grandes et mélancoliques images, et c’est tout à fait un homme que le nègre avec sa chaleur de sang qui le rend capable d’amour et de fidélité, ses instincts de sociabilité et sa capacité de travail qui en font un utile serviteur, sa sensibilité charnelle qui, suppléant en lui à l’intelligence, le rend susceptible de piété et de religion. Quand on lit au contraire les récits que tous les voyageurs font des aborigènes australiens, il semble qu’on lise une série d’observations se rapportant à une espèce particulière d’animal et n’intéressant que l’histoire naturelle. Ce que Buffon raconte du loup qui ne peut jamais être apprivoisé est réalisé par ces aborigènes. Même quand il est pris à la mamelle et élevé au sein, de la société, le sauvage reparait dans le noir australien dès que l’âge adulte est arrivé ; alors le bush l’emporte inévitablement sur le logis du squatter, et l’instinct de la vie errante sur les habitudes de bien-être et de sécurité. D’ordinaire les races mixtes forment des populations perverses, mais jalouses de civilisation, en tout cas plutôt envieuses de se rapprocher de la condition paternelle que de redescendre à la sauvagerie maternelle ; il n’en est pas ainsi, paraît-il, des races mixtes australiennes, chez qui l’instinct sauvage l’emporte au contraire sur la part de leur être qui a été fournie par la civilisation, et l’on se rappelle encore ce que Buffon raconte de ces races issues de chiens et de loups, qui en dépit du croisement redeviennent loups au bout d’une ou deux générations. L’Indien est rebelle à la civilisation non-seulement par préférence innée pour la vie sauvage, mais par parti pris d’antagonisme : il la repousse plus encore parce qu’il la hait que parce qu’il l’ignore ; mais le natif australien la contemple sans la comprendre, et reste impénétrable à ses influences moins par inimitié que par impuissance radicale de nature.

Pillards et voleurs avec impudence, mendians avec effronterie, maltraitant leurs femmes et les vendant comme les Peaux-Rouges, de toutes les choses que la civilisation leur a présentées, ils n’ont jamais désiré que celle qu’elle leur refuse, les boissons enivrantes. Faut-il ajouter encore le cannibalisme à l’actif de leurs vices, et sont-ils réellement anthropophages ? Sauf aux environs du détroit de Torrès, où ils le sont absolument, il semble bien que, même dans le nord de la colonie de Queensland, où la civilisation n’a pas encore eu le temps de les dépouiller de leurs malfaisantes énergies, ils ne le sont que par intermittences, par places et par occasions. Une de ces occasions est trop originale pour ne pas être rapportée. Les aborigènes sont singulièrement friands du fruit de l’arbre bunya-bunya, mais cet arbre ne donne de récolte abondante qu’une année sur trois, et le district où il croît dans Queensland est si restreint qu’il est tout entier en la possession de quelques tribus. Lorsque l’année est bonne, les tribus étrangères au district ont permission d’y venir en manger leur part, et elles accourent des régions les plus éloignées. Comme ce fruit est un farineux de qualité supérieure, les noirs engraissent rapidement, mais au bout de quelque temps de ce régime ils se sentent un besoin irrésistible de manger de la chair. Kangourous et opossums gambadent bien autour d’eux, mais ils s’abstiennent d’y toucher parce que ces animaux sont nécessaires à la nourriture de la tribu qui les a conviés à prendre leur part des fruits du bunya, et que ce serait mal payer l’hospitalité qu’ils reçoivent que de les tuer. Alors, pour satisfaire leur besoin sans manquer à leur devoir envers la tribu amie, ils sacrifient quelques-uns des leurs et les mangent. Voilà un fait d’anthropophagie qu’on n’est guère tenté de reprocher à ces pauvres sauvages, car il est déterminé par un scrupule de si honorable nature qu’il en devient presque un acte de vertu ; mais n’est-ce pas le cas de demander, en variant le mot de Molière : où diable la délicatesse d’âme va-t-elle se nicher ?

Cette abjection et cette bestialité des naturels australiens ont eu et ont encore les plus heureux résultats pour la colonie. D’abord il est singulièrement avantageux, en se plaçant à ce point de vue darwinien, qui devient si vite celui de tout colon civilisé établi parmi des tribus sauvages, de n’avoir en face de soi que des adversaires indignes de toute sympathie et de tout intérêt. Cela permet de pousser à outrance le struggle for life, et dispense de toute hypocrisie sentimentale et de tout remords, lorsque, comme M. Jardine par exemple, on est obligé, pour protéger son run et ses bestiaux, d’égarer son coup de fusil sur un noir au lieu de le dépenser sur un kangourou. On peut alors exterminer avec la triple sécurité de conscience du soldat qui tue par devoir patriotique, de l’homme assailli qui tue par droit de légitime défense et du chasseur qui tue par plaisir. Cette infériorité de nature, si proche voisine de l’animalité qui dispense presque de toute humanité, dispense à bien plus forte raison de toute justice, et le gouvernement anglais en a tiré un parti avantageux en s’en prévalant pour s’attribuer la propriété exclusive des terres australiennes, sans souci des droits que les aborigènes pouvaient avoir sur le sol comme premiers occupans. Ce droit, les Américains l’ont toujours reconnu aux Indiens, et c’est sur cette reconnaissance que se sont effectués jusqu’à ces dernières années, où la jurisprudence contraire a commencé à se faire jour, les échanges des terres occupées par les tribus expropriées pour cause de civilisation contre d’autres terres moins accessibles aux blancs. Ce droit, l’Angleterre l’a reconnu plus d’une fois aux diverses peuplades sauvages sur le territoire desquelles elle a planté son drapeau, et, pour prendre un exemple-voisin de l’Australie, elle n’a eu garde de le nier aux Maoris de la Nouvelle-Zélande. Pourquoi cette différence, si ce n’est parce que les Maoris sont une population intelligente et belliqueuse, tandis que les aborigènes australiens sont incapables de créer un danger sérieux. Les naturels australiens sont donc occupans du sol au même titre que les kangourous, les opossums et les émeus, et sans plus de droits que ces animaux. Plusieurs fois les cas de ventes de terres faites par des chefs de tribus à des colons se sont présentés, et jamais le gouvernement anglais n’a reconnu la validité de ces transactions. Un de ces marchés annulés mérite une mention particulière, parce qu’il se rapporte aux origines de la florissante colonie de Victoria. Un homme dont le nom est resté célèbre dans l’histoire de cette colonie, John Batman, colon de la terre de Van-Diémen, après avoir vainement sollicité auprès du gouverneur le droit de fonder un établissement sur le territoire alors inoccupé de Port-Phillip, entreprit de se passer de la permission qu’on lui refusait, et conclut en 1834 avec quelques chefs de tribus un traité qui le rendait possesseur d’un territoire d’environ 500,000 acres de terre. Le traité fut déclaré nul par le gouvernement anglais comme contraire au droit exclusif de la couronne sur la terre australienne, droit qui lui avait permis d’établir les diverses colonies de ce continent, et tout récemment encore celle de l’Australie du sud, sans transaction d’une nature quelconque avec les aborigènes.

Eh bien, en dépit de l’abjection de ces aborigènes australiens, nous sommes presque émus de leur sort, car ils sont bien la plus délaissée des races. Gouvernement anglais et société australienne en ont pris à leur aise avec eux, et la religion elle-même, si elle estime qu’ils ont une âme, a fait peu de chose jusqu’à présent pour la tirer de ses ténèbres. Des diverses formes du christianisme, il n’y a jamais eu que le catholicisme qui ait eu du goût pour les sauvages, et le catholicisme n’est pas prédominant en Australie. Quant au protestantisme, il n’a guère changé de sentiment à leur égard depuis le jour où l’illustre Daniel de Foë exprimait par la bouche de son héros Robinson son horreur pour les cannibales. Aussi le total des œuvres entreprises en faveur des aborigènes est-il facile à établir. Dans l’Australie de l’ouest, deux institutions philanthropiques ont été fondées, particulièrement pour les enfans et surtout pour ceux de demi-caste. L’un de ces établissemens, placé dans une localité du nom de New-Norcia, est tenu par les catholiques et compte un chiffre de 34 adultes et de 26 enfans. Le second, tenu par les protestans dans la ville de Perth, compte un chiffre de 22 enfans, dont 8 natifs et 14 de demi-caste. On voit que ces deux établissemens réalisent d’assez près la doctrine du petit nombre des élus. Le gouvernement de l’Australie de l’ouest alloue 100 livres sterling par an à l’établissement de New-Norcia, 1 shilling par jour pour chacun des enfans de Perth et 50 livres par an pour une école tenue par des sœurs de charité. Aussi pauvre que soit l’Australie de l’ouest, il n’y a pas là de quoi la ruiner. Un pieux évêque anglican, du nom de Short, a fondé dans l’Australie du sud, à Poonindee, un établissement du même genre qui, paraît-il, est florissant, mais sur lequel M. Trollope, qui n’a pu le visiter, ne nous donne aucun renseignement. Enfin dans la riche colonie de Victoria, un clergyman de nationalité allemande, M. Hagenauer, a fondé à Rama-Yuck une maison d’éducation qui est en même temps une sorte de ferme-école où l’on essaie de dresser à la civilisation un certain nombre d’aborigènes. On les instruit, on les marie et, une fois mariés, on les établit dans des cottages séparés afin de leur inculquer autant que possible les vrais sentimens sociaux par le moyen du travail, de la vie de famille et de la jouissance de la propriété. Le gouvernement de Victoria contribue pour 200 livres par an aux frais de cet établissement, où soixante-quinze aborigènes faisaient l’apprentissage de la civilisation lorsque M. Trollope le visita.

Cette institution de Rama-Yuck est de beaucoup l’entreprise la plus originale qu’on ait tentée en faveur des aborigènes. M. Trollope, qui professe à l’endroit de ces pauvres sauvages des sentimens de nature vraiment par trop malthusienne, déclare cependant que le jeu n’en vaut pas la chandelle, sous le prétexte que, les aborigènes étant condamnés à disparaître, il est inutile de les aider à se reproduire. Il nous semble qu’il y a quelque peu de dureté dans cette opinion. S’il est désirable que la race australienne disparaisse, c’est sans doute parce qu’elle est un obstacle à la civilisation, étant incivilisable ; mais, s’il était prouvé que, toute inintelligente qu’elle est, elle est capable de civilisation au plus petit degré, en quoi cette disparition serait-elle un si grand bien, et ne serait-elle pas un crime pour la nation qui l’aiderait à s’accomplir ? M. Trollope, après avoir prononcé ce jugement si dur, ne s’aperçoit pas qu’il se contredit tout aussitôt en nous déclarant que M. Hagenauer s’est acquis la confiance des noirs australiens dans tous les districts environnant Rama-Yuck comme aucun blanc ne l’avait jamais acquise au moins par le moyen de la morale. S’ils accordent tant de confiance à leur éducateur, c’est sans doute qu’ils ont compris le prix du bienfait, et s’ils l’ont compris, ils sont donc susceptibles de civilisation à un degré quelconque. Le livre même de M. Trollope montre en effet qu’ils n’en seraient pas incapables, s’ils y étaient beaucoup aidés. Ils n’ont jamais pu se contraindre au travail que d’une manière intermittente, cela est vrai ; cependant ils travaillent, car sur les 7,000 aborigènes qui se rencontrent dans l’Australie de l’ouest, il y en a plus de 3,000 qui prêtent irrégulièrement leurs bras aux colons. Est-il absolument prouvé d’ailleurs qu’on ne pût les astreindre à un travail régulier, et dans l’Australie du sud M. Trollope n’en a-t-il pas rencontré quatre engagés d’une manière permanente aux mines de cuivre de Burra-Burra ? On n’a jamais pu leur donner le goût du home ; cependant on a pu leur apprendre les arts qui le construisent, car un certain nombre d’entre eux sont charpentiers et maçons. Doués de cette adresse et de cette subtilité qui sont communes à toutes les races sauvages, ils sont bons dompteurs de chevaux, bons chasseurs et, paraît-il, détectives excellens, car la police dans Queensland et dans l’Australie de l’ouest est faite ; tout entière par les aborigènes. Nous venons de dresser d’après M. Trollope le bilan des bienfaits de la société australienne envers les aborigènes et le bilan des services que les ; aborigènes rendent à cette société ; ils sont maigres l’un et l’autre, mais il nous semble que, tous comptes balancés, les deux parties se doivent peu de chose.

La société australienne a fait cependant quelque chose de très sérieux pour les aborigènes, elle leur a construit des prisons. M. Trollope a visité l’une des principales qui se trouve dans l’Australie de l’ouest, en l’île de Rottnest, vis-à-vis la ville de Freemantle. Il y trouva soixante-cinq condamnés noirs occupés à faire pousser du blé dans des terres sablonneuses et à extraire du sel des petits lacs salés de l’île. Ces convicts noirs ne coûtent pas cher non plus à la colonie, car les frais de l’établissement, sauf les salaires des employés, sont défrayés par leur travail. On a jugé inutile de leur donner un chapelain, ce que M. Trollope trouve tout naturel, et ce que nous nous permettrons, nous, de trouver peu digne d’une société chrétienne. Un chapelain leur était dû, ne fût-ce que par respect pour la forme, car Brid’oison a souvent raison au point de vue social. La plupart de ces malheureux sont criminels sans le savoir, car, ainsi que M. Trollope le remarque avec justesse, ils sont souvent punis par des lois qu’ils ignorent, qui ne sont pas les leurs, et pour des actes qui ont été souvent accomplis pour se conformer à ces dernières. En voici un exemple curieux. La plupart des crimes commis par les aborigènes sont des meurtres, mais ces meurtres sont fréquemment des revanches de tribu à tribu. Un homme est tué dans une tribu, ou même meurt simplement de sa mort naturelle, alors le chef juge bon de rétablir l’égalité en faisant tuer un homme de la tribu voisine. Il désigne un meurtrier, et si celui-ci n’obéit pas, il est en butte aux mauvais traitemens de toute la tribu. M. Trollope eut avec un de ces criminels le petit bout d’instructive conversation que voici : « Le chef venir, lui dire, vas tuer Cracko. Moi pas aimer cela, lui dire, il faut. Cela pas plaire à moi beaucoup, lui avoir lance, — ici un geste pour montrer le cruel chef lardant son sujet désobéissant, — alors moi aller tuer Cracko, » On le voit par cet exemple, M. Trollope a parfaitement raison de dire que ces hommes sont punis pour des lois qui ne sont pas les leurs, et cependant ici encore je me permettrai de contredire son opinion. Cette injustice n’est qu’apparente et me paraît plus près de la justice véritable et de la charité envers les noirs que ne le serait une dédaigneuse indulgence. La répression pénale est par tous pays et dans toute société un excellent moyen d’éducation, et dans le cas de peuplades sauvages enclavées dans une société civilisée, il est le seul après les méthodes de la religion. N’est-il pas vrai en effet que l’aborigène australien serait très près de la civilisation s’il pouvait comprendre qu’il y a quelque chose de supérieur aux coutumes de sa tribu, et qui mérite obéissance au-dessus des ordres de son chef ? Si les méthodes de l’évêque Short et du ministre Hagenauer sont insuffisantes pour lui inspirer le respect de ce quelque chose, la prison et la potence peuvent au moins lui en enseigner la crainte, qui, selon le mot de l’Écriture, est le commencement de la sagesse.


II. — LE PRESENT AUSTRALIEN. — LES INSTITUTIONS, LA QUESTION DE SEPARATION, POLITIQUE AUSTRALIENNE.

Aujourd’hui les convicts se sont évanouis comme un mauvais rêve, les aborigènes ont été relégués au dernier plan des préoccupations coloniales, l’Angleterre s’est réduite au rôle d’un tuteur qui, l’heure de la majorité de son pupille venue, n’exerce plus d’autorité que par le conseil et l’habitude du respect qu’il inspire, et l’Australie, élevée par ses habitans à la dignité de patrie, est entrée dans une ère d’indépendance, sans connexité d’aucune sorte avec le passé dont nous venons de montrer les vestiges chaque jour un peu plus effacés. En 1850, presqu’à la veille de la découverte de l’or, le riche district connu sous le nom de Victoria demanda à se séparer de la Nouvelle-Galles du sud et à se former un gouvernement indépendant sous le contrôle de l’autorité britannique. Victoria ne fut pas longtemps seule à jouir de ce privilège de liberté qui, aidé de la découverte de l’or, en fit avec une rapidité magique une terre exceptionnellement prospère. En 1856, la Nouvelle-Galles, la Tasmanie et l’Australie du sud, obtinrent, avec l’assurance qu’elles ne recevraient plus de convicts, le droit de se former des gouvernemens analogues à celui de Victoria, et en 1857 les premiers parlemens se réunirent dans ces colonies. Enfin Queensland se sépara de la Nouvelle-Galles du sud, et acquit comme ses aînées une existence propre. Seule des six colonies, l’Australie de l’ouest, empêchée par sa pauvreté et le chiffre chétif de sa population, est restée sous la tutelle de l’autorité anglaise ; encore ce lien s’est-il, là même, suffisamment relâché pour créer à cette Cendrillon des colonies australiennes une demi-indépendance et une sorte de self-government.

Depuis vingt ans, nous avons entendu, nous ne savons combien de fois, louer l’Angleterre pour avoir accédé aux vœux de ses colonies australiennes, et s’être démise de la plus grande part de son autorité en leur faveur. A coup sûr, elle est digne de ces louanges ; mais il nous est difficile de comprendre comment elle aurait pu faire pour éviter de les mériter. En agissant comme elle a fait, elle a agi comme la nation libérale, intelligente et politique qu’elle a toujours été, mais elle n’a eu aucun sacrifice d’orgueil, de puissance ou d’intérêt à accomplir. Il n’y a et il ne peut y avoir que deux sortes de colonies. Les unes sont acquises par la conquête et formées au détriment des populations des pays conquis. Telles furent les colonies espagnoles du Nouveau-Monde, tel est de nos jours l’établissement des Anglais dans l’Inde. Que le gouvernement dont dépendent de telles colonies ne soit pas toujours disposé à se montrer libéral, il n’y a rien là qui soit fait pour beaucoup étonner, car ce gouvernement pèse sur une population dense et nécessairement ennemie, et il a ostensiblement pour but l’exploitation des richesses du pays et du travail de ses habitans. Se relâcher de son autorité en pareil cas serait faire aveu d’impuissance, et, comme on dit vulgairement, prêter les verges pour se faire fouetter. Non-seulement il refusera de reconnaître les droits des natifs, parce que cette reconnaissance serait la négation de la conquête, mais il étendra souvent ce refus à ses propres nationaux, parce qu’il les considérera moins comme des citoyens libres que comme des instrumens de son autorité, relevant en conséquence de ses ordres comme un employé d’administration et un soldat relèvent de leurs chefs hiérarchiques. Les autres colonies au contraire sont acquises par simple occupation du sol dans des pays incultes, habités par une population éparse, sans rapport avec l’étendue du territoire, sans état social qui la rende redoutable. Le but est bien toujours le même que celui des colonies acquises par conquête, c’est-à-dire l’exploitation des ressources et des richesses du pays occupé, mais ce but est atteint par des moyens plus pacifiques. Il est atteint lorsque le gouvernement dont dépend la colonie a aidé ses nationaux à s’y transporter, qu’ils s’y sont multipliés et y ont prospéré. Or c’était là le cas de l’Australie lorsque en 1850 Victoria fit entendre ses réclamations d’indépendance. Du moment que l’Angleterre ne pouvait plus continuer à garder l’Australie comme colonie pénitentiaire, elle n’avait qu’avantages à lui lâcher les rênes. Elle se déchargeait ainsi des dépenses d’occupation militaire et surtout d’administration, au moment où ces dépenses allaient être fort lourdes, comme l’ont prouvé depuis les dettes relativement énormes contractées par les diverses colonies pour leurs travaux publics et leurs voies de communication. Ensuite elle poursuivait son œuvre coloniale d’une manière bien plus efficace par le moyen de l’indépendance qu’elle n’aurait pu le faire désormais par l’autorité. Laisser aux colonies le soin de gérer leurs propres affaires, leur reconnaître des gouvernemens analogues, à celui qui régissait la Grande-Bretagne, c’était inviter ses nationaux à aller chercher fortune sur une terre non plus seulement dépendante de la mère-patrie, mais faite à son image même. L’émigré n’était plus un exilé volontaire, c’était un citoyen qui échangeait une Angleterre contre une autre, parce qu’il trouvait dans la seconde les biens que la première ne pouvait lui donner, sans rien perdre des droits qu’il tenait d’elle. L’indépendance politique était donc le plus sûr moyen de rendre les colonies florissantes, et en l’accordant l’Angleterre ne faisait pas seulement acte de libéralisme et de justice, elle faisait au profit de ses nationaux une intelligente affaire pratique qui donnait satisfaction de la manière la plus directe au genre d’intérêts que des colonies de la nature de l’Australie sont appelées à servir, intérêts qui visent bien plutôt au bonheur des individus qu’à la grandeur du gouvernement.

Il ne s’est pas non plus manqué de prophètes pour annoncer que cette indépendance politique serait la préface d’une séparation complète d’avec la mère-patrie. Le résultat a été tout contraire à celui que redoutaient ces prophéties. Vingt ans se sont écoulés depuis cette époque, et non-seulement la question de séparation n’a pas été soulevée dans ces colonies, dont deux portent des noms qui sont des hommages à la souveraine actuelle de l’Angleterre, mais le mot même de séparation leur est en horreur. L’Australien songe si peu à rompre les derniers liens qui le rattachent à la mère-patrie qu’il l’accuse de trop s’éloigner de lui et de ne plus lui laisser assez visibles les signes de sa puissance. C’est ainsi que le retrait des régimens anglais a été un vif sujet de chagrin pour les colonies, surtout pour les plus anciennes, qui, formées à une époque où dominait le vigoureux esprit conservateur du vieux torysme, gardent avec un soin, parfois presque superstitieux, le souvenir des vieilles mœurs. Les Tasmaniens, par exemple, désolés de ne plus voir parmi eux d’habits rouges, se sont dédommagés en habillant d’uniformes de cette couleur leurs courriers de malles-postes, mascarade qui leur permet au moins de repaître leur yeux loyaux du simulacre de la livrée d’Angleterre. Quant aux colonies de plus fraîche date, leurs habitans sont pour la plupart de trop récens Australiens pour que le souvenir de la patrie n’ait pas encore conservé beaucoup de sa vivacité. Les sentimens dans lesquels ils ont quitté l’Angleterre ne sont pas faits non plus pour lui aliéner leurs cœurs. Ils l’ont quittée sans rancune et sans haine, par esprit de lucre ou nécessité de vivre, et non comme les émigrés d’autres époques par fanatisme et esprit de secte ; ils n’ont pas fui une autorité qui leur était odieuse ou une église qui leur était un scandale. Une fois arrivés, ils ont trouvé un gouvernement qui allait au-devant de leurs vœux, et qui, lorsqu’ils n’ont plus voulu de lui pour maître, a consenti à leur rester protecteur. En même temps qu’il leur donnait indépendance, ce gouvernement leur donnait les moyens de la soutenir. Les terres australiennes relevaient de la couronne, elle en fit abandon aux colonies lorsqu’elles entrèrent sous le régime constitutionnel, et la vente de ces terres ainsi que la location des pâturages composent une partie considérable des ressources de chacune d’elles. L’indépendance des colonies gagnerait donc peu de chose à une séparation, en revanche leur sécurité y perdrait beaucoup, car il n’est pas un Australien sensé qui ne comprenne que le reste d’autorité que l’Angleterre fait encore peser sur elles est un préservatif contre les mesures précipitées et les innovations malfaisantes que ne manquerait pas de prendre à la légère une population à la fois trop peu nombreuse et trop jeune pour posséder ces classes gouvernantes et lettrées en qui s’emmagasinent les trésors de l’expérience des siècles et qui par leur connaissance des erreurs du passé peuvent en prévenir le retour dans le présent.

Voilà bien des raisons pour que l’union avec la Grande-Bretagne subsiste longtemps ; il en est cependant de plus particulières encore et de moins connues que M. Trollope a réussi pour la première fois à nous expliquer avec une entière lucidité. Par la ressemblance de leurs institutions et l’analogie de leurs intérêts respectifs, les colonies australiennes sont sœurs, mais ces sœurs sont des rivales. Ce n’est pas de jalousies réciproques que naît cette rivalité, mais de difficultés de rapprochement qui rendent impossible entre elles aucun lien fédératif à l’exemple des États-Unis d’Amérique, au moins avant de longues années. L’esprit qui domine en Australie est l’esprit que les Allemands appellent particularisme ; ainsi le veulent l’immense étendue du territoire et le petit nombre de la population. Les distances énormes qui séparent ces groupes isolés opposent leurs intérêts, et par suite de cette circonstance le sentiment d’un intérêt général n’a pas encore eu le temps de naître dans les cœurs australiens. Aussi non-seulement les colonies australiennes n’ont aucun penchant à l’union, mais les divers districts de chacune d’elles ont au contraire une tendance prononcée au fractionnement multiplié. La région nord de Queensland, par exemple, se séparerait volontiers de la région méridionale, et le district de la Riverina de la Nouvelle-Galles du sud. Quoi d’étonnant à cela ? Les habitans de ces régions paient des taxes pour des dépenses dont les distances leur interdiront de retirer jamais le plus petit avantage, et pour le bénéfice d’intérêts que ces mêmes distances leur rendent aussi étrangers que si elles appartenaient à une autre colonie. Qu’importe à l’habitant de Rockampton dans le nord que le parlement de Queensland siégeant à Brisbane embellisse de routes et enrichisse de railways les districts du sud ! Jamais ces routes et ces railways ne lui serviront à transporter ses laines et ses sucres. Qu’importe à la Riverina, vaste district pastoral à l’extrémité de la Nouvelle-Galles du sud, dont la métropole, Deniliquin, est plus proche de Melbourne que de Sydney, l’honneur d’appartenir à la mère des colonies australiennes ! Quoique son territoire compose presque la moitié de la Nouvelle-Galles du sud, sa faible population ne lui donnera jamais influence ni pouvoir au parlement de Sydney. Le mot de séparation est donc en effet, on le voit, un de ceux qui sont le plus fréquemment prononcés en Australie ; mais, loin d’être l’expression d’une menace à l’adresse de l’Angleterre, il serait au contraire pour elle un motif de se rassurer, si elle était jalouse de retenir le plus longtemps possible les colonies australiennes sous son autorité, souci qui lui tient peu à cœur, comme l’a démontré toute sa conduite, et qui n’est pas destiné dans l’avenir à causer de bien cruelles insomnies à ses hommes d’état.

Cet esprit de rivalité et de séparatisme a donné naissance à un protectionisme de nature bizarre dont les prohibitions n’ont d’analogues que celles de notre plus mauvais ancien régime économique. Voici des colonies qui ne sont, à tout prendre, que des démembremens d’un seul et même établissement colonial, et elles sont séparées par des cordons de douanes aussi sévères que ceux qui séparent les divers états européens, en sorte que les produits de chacune d’elles ne peuvent pas plus être consommés libres de taxes par les habitans de la voisine que si elles étaient de provenance étrangère. C’est à peu près le régime économique auquel étaient soumises les provinces françaises lorsque Galiani écrivit sa célèbre lettre sur le commerce des grains. A vrai dire, les colonies sont bien quelque peu contraintes à ce régime. C’est d’abord le prix dont elles paient leur indépendance. Quand on veut être indépendant, il faut vivre de son revenu, et les droits de frontières sont une des branches importantes du revenu de chacune d’elles. C’est ensuite le prix dont elles paient leur séparation. Si les diverses parties de l’Australie ne formaient qu’un seul corps, leurs denrées respectives pourraient circuler librement d’une extrémité du pays à l’autre ; mais comme elles composent des colonies distinctes, elles se trouvent soumises à la loi anglaise qui, toute en faveur du libre commerce, stipule que les marchandises d’une colonie ne pourront entrer dans une autre colonie sans être frappées d’un droit égal à celui dont sont frappés à leur entrée dans le pays les produits similaires de provenance étrangère, c’est-à-dire que, si la Nouvelle-Galles du sud frappe d’un droit le sucre venant de Cuba, elle est tenue de frapper du même droit le sucre venant de Queensland, tout comme si Queensland, au lieu d’être la voisine de la Nouvelle-Galles du sud, en était éloignée d’une distance égale à celle qui la sépare de la Jamaïque ou de toute autre colonie anglaise. De nombreuses plaintes se sont élevées contre cet état de choses, plaintes auxquelles l’Angleterre a répondu qu’il était au pouvoir des colonies de le faire cesser en acceptant libres de droits les marchandises étrangères. La question a été portée devant les parlemens coloniaux, et après beaucoup de discussions, on a pu s’apercevoir que le véritable obstacle à une solution ne viendrait pas de l’Angleterre, qui se déclarait disposée à accepter une union douanière entre les diverses colonies, bien qu’il fût évident qu’une telle union serait économiquement une grave atteinte portée au principe du free trade, et politiquement un grand pas fait par les colonies vers l’indépendance absolue, laquelle ne peut s’établir que par leur rapprochement, de même que leur indépendance relative actuelle n’a pu être acquise que par leur division. L’obstacle vient des différentes industries coloniales qui, craignant l’abaissement des prix pour leurs produits, s’alarment lorsqu’elles se croient menacées de la concurrence des produits voisins. Tout Australien est bien partisan du libre commerce intérieur pour ce qu’il achète et consomme, mais il est en même temps protectioniste déclaré pour ce qu’il vend et produit, en sorte que les droits de frontières persistent malgré les discussions soulevées à ce sujet et les tentatives de compromis qui ont été faites, et que l’Angleterre trouve encore dans cette persistance un nouveau motif de sécurité et de durée pour sa domination.

Les colonies australiennes sont donc pour longtemps dans l’état mixte où elles sont entrées avec l’établissement de leurs gouvernemens représentatifs, où se combinent en proportions assez égales les droits anciens de l’autorité anglaise et les droits nouveaux de ses sujets. Tous ces gouvernemens faits à l’image du gouvernement anglais se composent d’un gouverneur qui représente la reine, d’un conseil législatif qui représente la chambre haute, et d’une assemblée législative, chambre des communes au petit pied. Le gouverneur est investi de pouvoirs étendus qui sont les mêmes pour toutes les colonies australiennes. Il nomme son cabinet, le préside, prend part aux délibérations, a mission de veiller à ce qu’aucun bill contraire à la loi anglaise sur la même matière ne passe dans les chambres, oppose son veto à ceux qui lui semblent porter ce caractère, réserve pour la sanction du gouvernement britannique ceux qui lui semblent douteux, et en cas de mésintelligence entre son cabinet et les chambres accorde ou refuse à son gré à ses ministres la prorogation ou la dissolution du parlement. Ces pouvoirs du gouverneur suffiraient pour montrer quelle prise considérable l’autorité anglaise conserve encore sur ses colonies en dépit du self-government, quand bien même nous n’ajouterions pas que les bills même revêtus de la sanction du gouverneur ne sont définitifs que lorsqu’ils ont échappé au veto du gouvernement anglais pendant les deux années qui ont suivi leur réception. Le loyalisme de la population australienne d’autre part se montre parfaitement dans la manière dont les institutions représentatives ont été appliquées et combinées. Ces constitutions sont fort diverses. Quelques-unes font la part fort large à l’élément populaire, mais dans la plupart on n’aperçoit aucun empressement à se précipiter vers la démocratie absolue, aucune tendance à l’imitation de l’Amérique. Voyez plutôt. Dans Queensland et la Nouvelle-Galles du sud, le conseil législatif, ou chambre haute, est nommé à vie par le gouverneur qui le choisit, cela va sans dire, parmi les classes les plus conservatrices du pays. Dans Victoria ce conseil se compose de trente membres et est élu par les six provinces entre lesquelles est divisée la colonie, soit cinq membres par province, dont un sortant chaque deux ans. Un cens est exigé du candidat et de l’électeur. Le premier doit posséder une propriété d’une valeur de 2,500 livres sterling, le second justifier de taxes montant à une somme de 50 livres. Il en est à peu près de même en Tasmanie. Dans l’Australie du sud, le conseil se compose de dix-huit membres dont six sortans chaque quatre ans, et est élu au scrutin de liste par des électeurs qui doivent justifier d’un loyer de 20 livres, d’un immeuble de 25 livres ou d’un bien fonds de 50 livres. Il y a plus d’uniformité pour l’élection de la chambre législative ; généralement le suffrage universel prévaut sans autre conditions que l’âge de vingt et un ans et une résidence de six mois, cependant dans Queensland l’exercice du droit électoral est soumis à des conditions presque aristocratiques. Là l’électeur doit justifier d’une propriété de 100 livres libres de toute redevance, ou d’un loyer de 10 livres, ou d’un bail de 10 livres dont trois années échues et trois années à courir, ou d’une licence de pâturage, ou d’un salaire de 100 livres, ou enfin payer une pension de 40 livres pour nourriture et logement. Dans toutes les colonies, sauf Victoria, les fonctions législatives sont gratuites, grave atteinte au principe du suffrage universel. Le faible chiffre de sa population a privé jusqu’à présent l’Australie de l’ouest d’un gouvernement représentatif, mais pour la consoler de ce désavantage on lui a octroyé une manière de charte en vertu de laquelle elle possède une assemblée unique de dix-huit membres dont six nommés par le gouvernement et douze par les citoyens. Comme cette assemblée n’existe que par la complaisance de l’autorité, aucun de ses bills n’est valable que s’il plaît au gouverneur ; mais comme d’autre part elle a capacité pour voter les taxes, elle peut rendre mauvais vouloir pour mauvais vouloir. Si le même principe de gouvernement prévaut dans les six colonies australiennes, les applications en sont, on le voit, à des degrés fort divers, et pour avoir une juste image du spectacle qu’elles présentent à cet égard, on n’a qu’à se figurer une France dont les différentes régions seraient soumises, les unes au système représentatif de la restauration, les autres à la charte de Louis-Philippe, les troisièmes au régime républicain et la dernière au régime impérial.

Ces parlemens australiens ont fait jusqu’à présent peu de bruit dans le monde, mais on ne peut demander à des assemblées coloniales élues par des régions qui comptent une population de 700,000 ou de 500,000, ou seulement de 100,000 âmes, et qui ne sont mêlées à aucun des grands intérêts moraux de l’humanité, les discussions élevées et brillantes et l’abondance de talens qui distinguent les parlemens de la vieille Europe. Les membres qui les composent, squatters enlevés à leurs runs, agriculteurs détournés de leurs charrues, mineurs enrichis et cacatoes prospères, n’ont pas eu le loisir et surtout l’occasion d’approfondir ces arts de la politique dont les très vieilles sociétés tiennent seules bonne école, et les questions strictement australiennes qui y sont débattues portent toutes sans exception sur des affaires de clocher lorsqu’elles sont futiles, et sur des affaires d’ordre économique lorsqu’elles sont importantes. Ils ont cependant leurs hommes politiques en renom tout comme de plus célèbres : sir James Martin et M. Robertson dans la Nouvelle-Galles du sud, M. Gavan Duffy en Victoria, M. Wilson en Tasmanie, M. Ayres dans l’Australie du sud. Il ne faudrait pas croire non plus qu’ils aient une existence oisive. Comme les villes sont encore rares et que la population des districts ruraux, au lieu d’être groupée dans les petits centres nommés bourgs et villages, est éparse isolément dans des runs solitaires et des fermes sans voisinage sur d’immenses étendues, le régime communal n’a pu encore acquérir en Australie l’importance qu’il possède dans tous les pays d’origine anglo-saxonne. D’autre part, le faible chiffre de la population ne permet que difficilement la formation de ces associations puissantes qui déchargent les états d’une partie de leur besogne. Il s’ensuit que les parlemens sont à peu près les uniques assemblées des colonies australiennes, et que tout l’ensemble d’affaires qui dans les autres pays est partagé entre le gouvernement central, les provinces, les communes et les associations financières et industrielles, autorisées par la loi, retombe en entier sur l’état. Routes, chemins de fer, travaux publics de toute sorte, écoles, relèvent exclusivement des assemblées. Qu’elles ont accompli leur tâche en toute conscience, les chiffres des dettes publiques des diverses colonies est là pour le prouver : 12 millions sterling pour Victoria, 11 millions pour la Nouvelle-Galles du sud, 4 millions pour Queensland, 2 millions pour l’Australie du sud. Ces chiffres semblent énormes en apparence, et l’on serait au premier abord tenté de les attribuer à cet entraînement téméraire et précipité vers le progrès qui distingue la jeunesse des nations comme celle des individus ; mais il n’y a là encore aucune imitation du go-ahead américain, et ils s’expliquent simplement par cette circonstance qu’ils représentent des sommes qui, dans un état social différent, se trouveraient partagées entre le gouvernement, les provinces, les communes et les sociétés financières. En tout cas, il est une chose qu’ils prouvent sans conteste, c’est que, si ces parlemens ont fait encore peu de bruit, ils ont en revanche fait beaucoup de solide besogne australienne.

Le peuple est de caractère mixte comme ses institutions, lesquelles en présentent une si fidèle image qu’en en parcourant les principales dispositions on distingue, de manière à ne pas s’y tromper, quels sont les élémens prépondérans dans chacune des colonies. Ces élémens sont nombreux, et, sans être aussi tranchés que dans les vieux états, ils sont cependant de nuances assez diverses pour permettre de conjecturer avec une quasi-certitude que la démocratie, bien que favorisée par le vent du siècle, en Australie comme en Europe et en Amérique, ne s’y établira cependant jamais sans mélange, car elle y a déjà ses contre-poids. Dans deux colonies sur six, et dans deux seulement, Victoria et l’Australie du sud, elle domine sans conteste, mais là même elle trouve son correctif dans ses qualités excellentes qui lui assurent une supériorité marquée. Ce sont ses meilleurs ouvriers que l’Angleterre a envoyés dans Victoria, ce sont ses plus laborieux garçons de charrue qu’elle a envoyés dans l’Australie du sud ; c’est assez dire que cette démocratie, composée de la fine fleur de la population plébéienne de la Grande-Bretagne, porte en elle des garanties d’ordre et de discipline personnelle qui en font une population presque conservatrice, peu semblable à la démocratie turbulente et aventureuse d’autres pays. Dans toutes les autres colonies, son influence est tenue en échec par des forces sociales de plus ancienne date ou des intérêts mieux munis de moyens d’action. Dans la Tasmanie et la Nouvelle-Galles du sud, un esprit fortement conservateur, legs du vieux torysme dominant à l’époque où elles furent formées, maintient la supériorité des gentlemen coloniaux sur les nouveaux arrivans à la vie et à la fortune ; mais l’élément sérieusement rival de la démocratie est l’élément des squatters, germe d’une véritable aristocratie, qui se rencontre sur toute l’étendue de l’Australie, y compris les deux colonies qui semblent plus particulièrement réservées à des sociétés formées sur un modèle populaire. Les squatters dominent despotiquement dans Queensland, ils tiennent la haute main dans la Nouvelle-Galles du sud ; combattus dans Victoria, ils ont été assez puissans pour éluder les lois territoriales faites contre eux et pour s’enrichir par les moyens mêmes qu’on avait inventés pour les amoindrir ; aisés sans opulence dans la Tasmanie, ils ont composé une aristocratie campagnarde analogue à celle des squires d’Angleterre ; presque pauvres dans l’Australie de l’ouest, ils y représentent l’orgueil de l’homme de race libre et sans tache en face de la génération tarée de naissance issue des convicts ; enfin, dans l’Australie du sud, ils tiennent en balance la population agricole, qui, par suite de circonstances meilleures, est arrivée à se multiplier dans cette colonie plus qu’elle n’a pu le faire jusqu’à présent dans les autres. Voilà l’obstacle qui se dresse partout en Australie contre la démocratie, et il est douteux qu’elle en triomphe jamais, car il y a là tous les caractères d’un élément social de première importance et tous les signes d’une classe prédestinée à la domination politique.

Toutefois il est un fait exceptionnel, engendré par la rapide croissance des colonies, qui, s’il se prolongeait longtemps, pourrait assurer l’ascendant à la démocratie ; nous voulons parler de la disproportion énorme qui existe entre la population des villes et celle des districts ruraux. Melbourne compte plus de 200,000 âmes sur 800,000 environ dont se compose la population entière de Victoria ; Sydney compte 140,000 âmes sur 500,000 dont se compose la population de la Nouvelle-Galles du sud ; Adélaïde, y compris ses faubourgs, formait en 1872 une population de 61,000 âmes, plus du quart de la population totale de l’Australie du sud, dont elle est la métropole. Cette disproportion est pour l’heure tout à l’avantage de la démocratie, qui pousse avec plus de vigueur dans la serre chaude des cités qu’à l’air libre de la nature ; mais ce n’est là qu’un phénomène temporaire dont elle ne doit pas espérer la continuation, car il diminuera à mesure que les voies de fer, en se prolongeant, jetteront dans les solitudes, avec les stations nécessaires, les germes de ces centres ruraux qui ont jusqu’à présent manqué à l’Australie. Ce n’est là cependant, hâtons-nous de le dire, qu’un fait curieux et prêtant à la conjecture, et nous nous bornons à le signaler à ce titre, sans vouloir en déduire trop rigoureusement des conséquences qui sont et seront encore pendant de longues années le secret des temps,


EMILE MONTEGUT.