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L’Avare (Conscience)/9

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L’Avare
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 195-203).
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IX


IX



Les premières lueurs du matin jetaient une teinte bleuâtre dans la chambre où Mathias avait commis sur le vieillard malade son attentat meurtrier.

Sur la table brûlaient deux cierges de cire jaune placés aux côtés d’un crucifix. Une branche de buis était posée dans un verre d’eau bénite.

Le corps immobile du vieillard était étendu sur le dos dans le lit. À voir ses traits pâles et décomposés, on n’eût pas douté que la mort n’eût depuis longtemps déjà éteint la dernière étincelle de vie dans le sein de ce cadavre. Cette conjecture n’eût cependant pas été tout à fait fondée, car la poitrine du vieillard se soulevait encore avec force, comme s’il eût soutenu la lutte suprême de l’agonie et comme si son âme eût fait effort pour s’arracher aux liens corporels.

Au-dessus du visage du vieillard était penchée une jeune fille qui épiait en lui chaque signe de vie avec une ardente attention, et tremblait, et pleurait de douleur ou d’espoir, selon que le malade tombait dans une immobilité inquiétante ou que sa respiration devenait plus distincte.

C’était Cécile qui depuis une heure avait silencieusement versé un torrent de larmes, et qui, brisée par la douleur, s’était efforcée de rappeler par son souffle et par ses baisers son pauvre vieil oncle à la vie.

Jeannette se tenait au chevet du lit, prête à seconder Cécile dans les soins qu’elle prodiguait au moribond.

Plus loin, au fond de la chambre, Barthélemy et sa mère agenouillés, adressaient à voix basse et les mains jointes une fervente prière à Dieu.

Le curé était déjà venu près du malade et lui avait administré les saintes huiles ; le médecin, appelé aussi, avait déclaré que le vieillard était épuisé par la faim. Sur quoi il avait ordonné qu’on lui donnât par cuillerées un peu de bouillon de viande et une potion qu’il avait prescrite. La jatte et la fiole qui se trouvaient auprès du lit contenaient les deux remèdes.

Déjà Cécile avait introduit avec précaution plusieurs cuillerées de bouillon dans la bouche de son oncle ; elle croyait remarquer que cela lui faisait du bien et passait peu à peu avec plus de facilité par le gosier, comme si le malade lui-même eût avalé la bienfaisante boisson avec avidité.

Au moment où, après avoir porté à la bouche du vieillard une nouvelle cuillerée, elle allait se retirer, il lui sembla que les lèvres du vieillard se remuaient. Cette vue la rendit toute tremblante. Elle lui donna une seconde cuillerée ; il l’avala avec un mouvement apparent du gosier.

Frémissante d’espoir et tout à fait hors d’elle, elle continua à lui donner du bouillon en attachant sur son visage un regard plein d’anxiété.

Tout à coup un frisson convulsif parut courir dans les membres du malade. Il se raidit et demeura immobile ; la respiration même parut arrêtée.

Un cri si douloureux et si navrant échappa à Cécile que Barthélemy et sa mère tressaillirent épouvantés et s’approchèrent précipitamment du lit.

Cécile, la tête penchée sur le sein de son oncle, sanglotait tout haut et baignait de larmes brûlantes le cou du vieillard. Elle mêlait aux déchirantes expressions de la douleur les douces paroles de la tendresse et de l’amour, et baisait de temps en temps les lèvres glacées de celui dont elle déplorait la mort.

Mais bientôt un second cri lui échappa, cri de surprise et de joie. L’oncle Jean remuait les lèvres, il ouvrait et fermait la bouche, comme si ce corps épuisé eût machinalement demandé de la nourriture.

La jeune fille bondit et lui présenta avec une agitation fébrile deux ou trois cuillerées de bouillon ; dans sa joie, elle lui aurait probablement fait prendre toute la jatte, si la crainte de contrevenir à l’ordonnance du médecin ne l’eût retenue.

Elle déposa donc la cuiller, se pencha sur son visage et épia l’effet que produirait sur lui la nouvelle nourriture qu’il avait prise.

Soudain le malade ouvrit les yeux, et son regard se fixa sur le doux visage qui lui souriait, comme si ce visage lui était inconnu.

— Mon oncle, mon père, vous vivez ! Merci, ô mon Dieu ! s’écria Cécile d’une voix pénétrée.

Le vieillard referma les yeux et resta un instant dans une immobilité complète. Puis son regard se porta de nouveau sur la jeune fille, et il la considéra longtemps comme s’il demandait à sa mémoire qui elle pouvait être. Son bras fit un mouvement inaperçu, il le souleva lentement, le passa au cou de sa nièce, attira sa tête à lui et l’embrassa en disant d’une voix éteinte :

— Cécile !

Cette parole, ce nom, ce baiser, parurent frapper Cécile d’égarement ; elle se dégagea de l’étreinte de son oncle, et dit d’une voix vibrante d’émotion aux autres personnes qui se tenaient près du lit :

— Priez ! oh ! priez !

Et elle-même tomba à genoux devant le crucifix et tendit les mains vers l’image de Jésus mourant.

Elle s’abîma pendant quelques instants dans la plus ardente prière que puisse inspirer la reconnaissance, puis se releva, et revint au chevet du lit.

Le vieillard s’était tourné sur le côté et parcourait la chambre d’un regard incertain et étonné ; il montra du doigt les trois personnes encore agenouillées sur le plancher.

— Qui est là ? demanda-t-il d’une voix faible.

— Mon Dieu, mon Dieu, il vit, il parle, il guérira, mon pauvre oncle, mon excellent père ! s’écria Cécile en saisissant les deux mains du malade et en les pressant de la plus affectueuse étreinte.

Le vieillard sourit doucement ; mais son regard se tourna de nouveau d’un air interrogateur vers les personnes agenouillées.

— C’est Barthélemy, Barthélemy qui prie pour vous, mon cher oncle, dit Cécile… et puis sa mère et sa sœur Jeannette qui supplient Dieu de nous accorder votre guérison.

— Barthélemy ? murmura le vieillard comme s’il n’eût pas compris. Barthélemy ? il prie Dieu ? pour moi ?

— Venez, venez, s’écria la jeune fille ; Barthélemy, mère Anne, Seigneur Dieu, mon oncle se guérit ; il reconnaît sa pauvre Cécile. Venez !

Tous se levèrent et s’approchèrent du lit.

Le vieillard promena tour à tour les yeux sur chaque visage et parut considérer avec une attention particulière le jeune homme qui se trouvait tout près de lui et sur les joues duquel coulaient des larmes de joie. Au bout d’un instant, il tendit sa main amaigrie à Barthélemy et l’attira lentement à lui jusqu’à ce qu’il pût poser ses lèvres sur le front du bien-aimé de Cécile ; il lui donna un baiser, — le baiser sacré de la réconciliation peut-être !

Cécile chancela et dut s’appuyer à la table pour ne pas tomber. L’action affectueuse de son oncle l’avait tellement frappée qu’elle frissonnait et semblait près de s’évanouir sous le poids de son émotion. Les autres témoins de cette scène n’étaient pas moins touchés, de nouvelles larmes jaillirent de tous les yeux.

Tout à coup la mendiante entra précipitamment dans la chambre :

— Cécile, Barthélemy, Jeannette, venez vite ! dit-elle… venez vite en bas !

Elle s’approcha du lit, vit avec étonnement le bon état du vieillard et ajouta :

— Ah ! que Dieu en soit remercié dans le ciel ! Mère Anne, restez ici ; mais il faut que Barthélemy, Cécile et Jeannette voient la fin de mon œuvre… Vite, descendez tous !

Et comme personne ne semblait la comprendre et ne faisait un mouvement pour la suivre, elle prit Barthélemy et Cécile par la main et les entraîna hors de la chambre.

En bas, devant la porte du vieux couvent, une foule de gens étaient réunis dans l’attente de quelque chose. Ils parlaient avec irritation et avec horreur de la tentative de meurtre commise par Mathias sur le vieillard, et se réjouissaient de ce qu’il allait recevoir la récompense de sa perversité. Les gendarmes avaient traversé le village, et les habitants avaient suivi jusqu’au couvent les agents de la loi.

Cécile et Barthélemy se trouvaient dans la chambre du rez-de-chaussée sans savoir à quel spectacle la mendiante voulait les faire assister.

Soudain ils entendirent dans l’allée qui conduisait à la partie postérieure du bâtiment un bruit de pas pesants et le cliquetis des armes.

Tandis qu’ils écoutaient avec surprise et crainte, et que la mendiante souriait triomphalement, deux gendarmes apparurent dans la chambre, puis deux autres, et, entre ceux-ci, Mathias, les mains liées derrière le dos, la tête penchée sur la poitrine, pâle, confus, tremblant et comme anéanti.

Cécile couvrit ses yeux de ses deux mains, jeta un cri et se tourna vers le mur pour ne pas voir cette scène ; Barthélemy, comme pétrifié, contemplait fixement le terrible cortège qui défilait devant lui.

— Regardez, s’écria la mendiante, voilà comme Dieu punit le mal ! et il a choisi une pauvre mendiante pour son instrument !

Et comme les gendarmes s’approchaient de la porte avec le prisonnier, elle s’écria encore :

— Monstre d’hypocrisie, assassin ! cours, hâte-toi ! l’échafaud, la guillotine… et pour finir, l’enfer, l’enfer, et le feu éternel !

Mathias, accompagné des gendarmes, sortit du couvent. Lorsque les paysans et les paysannes le virent paraître, il s’éleva contre lui une telle clameur de vengeance, qu’il courba encore plus bas la tête sur la poitrine et trembla comme s’il eût craint que sa dernière heure fût sur le point de sonner. Il était pâle comme un mort, ses cheveux étaient en désordre, ses vêtements sales et déchirés… ses mains étaient couvertes de sang desséché, tant il s’était meurtri et blessé en s’efforçant d’arracher de ses gonds la porte du caveau.

La vue de ce sang auquel ils attribuaient une origine criminelle transporta de fureur les paysans.

Ils s’excitaient l’un l’autre par mille cris à tirer vengeance du coupable, ils voulaient s’emparer de celui-ci, et sans nul doute ils en eussent fait une justice sommaire et terrible, si les gendarmes, comprenant le danger, n’eussent tiré leurs sabres pour défendre au besoin le prisonnier.

Les paysans irrités renoncèrent à leurs projets de violence, mais ils accompagnèrent les gendarmes jusqu’au village en accablant l’assassin de menaces et d’imprécations, jusqu’à ce que celui-ci disparut à leurs yeux avec ses gardes sur la chaussée qui conduit à la ville.

Dix années se sont écoulées depuis lors. Le vieux couvent s’est transformé en une vaste ferme dont les étables renferment trois chevaux et douze vaches ; servantes et valets s’empressent à l’envi ; le bruit du travail y retentit joyeusement du matin jusqu’au soir. Les fenêtres sont peintes en vert ; les murs sont réparés et blanchis ; tout y atteste l’aisance et le bonheur.

Lorsque le soleil brille on voit, assis sur le banc à côté de la porte, un vieillard caduc dont les mains engourdies par l’âge tremblent sans cesse. Auprès de lui une vieille femme est occupée à tricoter ; le vieillard joue avec deux petits enfants, un garçon et une fille, auxquels il parle d’économie en leur assurant que c’est la source de toute richesse. Ce sont les enfants de sa nièce Cécile ; Barthélemy est leur père, et ils nomment la vieille femme grand’mère Anne.

Le vieil oncle a prêté à Barthélemy beaucoup d’argent… à intérêt, à un petit intérêt. Ces revenus, qui lui sont régulièrement payés, il les épargne pour le petit garçon assis sur ses genoux. Il aime tant ce petit marmot ! C’est son filleul, et comme lui il s’appelle Jean ! Il est si heureux dans ses vieux jours, le bon oncle ! Il chicane bien et glose sans cesse sur ce que les domestiques mangent trop et sur la légèreté avec laquelle se font les dépenses de toute espèce ; mais Barthélemy et Cécile le laissent dire et ne se fâchent jamais de ce qu’il dit, de sorte que tout le monde est content.

Catherine, la pauvre veuve, habite la ferme de la Chapelle ; ses enfants sont déjà grands et travaillent avec zèle. Barthélemy vient à son aide ; elle finira par devenir une fermière à son aise.

Jeannette est la femme du jardinier du château ; elle vit au milieu des fleurs et est fort aimée de ses riches maîtres.

Le méchant seul souffre ; il est en prison, et doit y demeurer jusqu’à ce que Dieu l’appelle devant son tribunal.