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L’Avare (Conscience)/8

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L’Avare
Traduction par Léon Wocquier.
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 173-195).
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VIII



La mendiante avait déjà passé trois jours au vieux couvent. Elle n’apercevait rien qui pût lui faire présumer quelque chose de pire que ce qu’elle avait pensé ; au contraire, elle commençait à croire qu’elle s’était en quelque sorte trompée sur le compte de Mathias. Il montrait tant de sollicitude pour le vieillard, et parlait avec tant de pitié de son bienfaiteur, que Catherine se prît à douter si quelques bons instincts n’avaient pas survécu dans son cœur. Que l’oncle fût sérieusement malade, elle ne le croyait pas non plus, car Mathias lui donnait, deux fois par jour, de la viande à rôtir et des pommes de terre à cuire pour le vieillard ; et si celui-ci pouvait prendre cette nourriture substantielle, il devait assurément être encore fort et en assez bon état de santé.

Catherine était dans l’erreur ; si elle eût suivi le fourbe dans les sombres corridors quand il avait l’air de porter son repas à l’oncle Jean, elle l’eût vu faire un détour et aller mettre dans sa propre chambre la fortifiante nourriture. L’oncle Jean ne recevait que des aliments répugnants qui lui soulevaient le cœur, et de préférence il rongeait encore la vieille croûte de pain noir, quelque peu qu’elle pût le restaurer.

À la Vérité, à mesure qu’il sentait la faim le torturer davantage, le vieillard commençait à demander une autre nourriture avec une impatience croissante, et même avec une certaine irritation, mais Mathias savait si bien l’enjôler, ou écoutait si peu ses supplications, que chaque fois le pauvre homme, las et découragé, renonçait à sa prière.

À la fin du troisième jour, au moment où Catherine allait quitter le couvent pour s’aller coucher chez elle, Mathias la pria de revenir encore le même soir, sous prétexte que l’oncle Jean voulait prendre un bain, et que pour cela il faudrait chauffer beaucoup d’eau.

Catherine mit au lit Mariette et se rendit de nouveau au couvent. Mathias lui dit que l’oncle Jean ne voulait plus du bain, mais qu’elle devait néanmoins rester pour veiller, parce que le malade avait la fièvre et qu’on ne pouvait savoir s’il n’y aurait pas lieu d’appeler le médecin sans retard, et même peut-être si ce ne serait pas une bonne précaution que d’aller chercher le curé. L’oncle Jean n’allait pas plus mal qu’auparavant ; mais un vieillard caduc ne supporte pas grand’chose. C’est pourquoi il était prudent d’avoir quelqu’un sous la main pour le cas où il faudrait du secours ; il se pouvait que, contre toute attente, l’affaire devint sérieuse !

La veuve ne se laissa pas tromper tout à fait par ce langage ; elle soupçonna que la maladie dé l’oncle Jean était plus grave qu’on ne le lui disait, et se proposa, si cela continuait, de rompre dès le lendemain matin avec Mathias et de lui mettre à dos le curé et le bourgmestre, qui, au nom de la loi et de la religion, parviendraient bien à sonder le coupable mystère.

Elle était assise, seule, auprès du foyer, et réfléchissait à la façon dont elle s’y prendrait pour faire comprendre à l’autorité les manœuvres illégales auxquelles on avait eu recours pour dépouiller Cécile de sa part héréditaire ; peut-être le curé ne se refuserait-il pas à faire une tentative pour ramener l’oncle Jean à des sentiments plus justes ; et par ce moyen elle réussirait peut-être, au profit de ses bienfaiteurs, à atteindre un but qui lui échapperait si elle restait seule au couvent, puisque jusque-là elle n’avait pas encore vu le vieil oncle.

Au milieu de ces réflexions, la crainte la prit qu’il ne fût peut-être trop tard le lendemain ; qui pouvait savoir ce qui se passait en haut entre Mathias et le vieillard ? Ce doute, cette secrète angoisse, la rendirent inquiète. De temps en temps elle se levait et allait sur la pointe des pieds et en marchant avec précaution dans le corridor qui menait à la chambre de l’oncle Jean. Elle demeurait un instant à écouter au pied de l’escalier, mais comme elle n’entendait rien et que tout était tranquille en haut, elle revenait sur ses pas, se rasseyait sous la cheminée et reprenait le cours de ses méditations.


Minuit sonne au clocher du village ; les tristes sons de la cloche résonnent plaintivement et meurent, un à un, dans l’espace, jusqu’à ce que tout retombe dans un morne silence.

Dans la chambre de l’oncle Jean brûle une petite lampe de fer-blanc dont la flamme rougeâtre et fumante jette une triste lueur. Les extrémités de la pièce demeurent dans l’ombre ; la scène est étrange et lugubre ; on ne distingue pas les sombres murailles et l’on pourrait se croire dans un espace immense et sans bornes comme l’infini.

Une partie du lit et de la table voisine tombent seuls sous les sanglants reflets de la lampe. Le vieillard est couché sur le côté, le visage tourné vers la table. Il semble dormir ; pourtant il ouvre de temps en temps les yeux machinalement pour les refermer de même, muet et insensible.

Son visage est affreux ; rien ne reste sur son crâne anguleux et décharné qu’une peau mince et transparente qui paraît collée sur les os ; ses yeux sont vitreux et inanimés, ses lèvres sans couleur. Mais la rouge lueur de la flamme tremblotte sur ses traits : on dirait une lampe funéraire qui jette ses derniers reflets sur les joues livides d’un cadavre.

Auprès de la table Mathias est assis sur une chaise. Il voulait veiller auprès du malade, mais le sommeil l’a saisi, et il dort la tête appuyée contre le dos de la chaise.

Ses traits odieux sont éclairés aussi ; — à cette heure où le repos devrait détendre tous les ressorts de sa physionomie, son âme perverse y laisse encore son empreinte et un rictus méchant contracte sa large bouche. Par moments ses lèvres s’agitent, son front se plisse en rides nombreuses ; des mouvements nerveux, expression d’une colère intérieure, courent sur son visage. Il est visible qu’il rêve.

Le vieillard a rouvert les yeux ; il voit l’agitation convulsive des traits de Mathias. Sa vue s’arrête avec terreur sur cet effrayant spectacle. La conscience et la réflexion se réveillent en lui ; son regard fait le tour de la chambre ; il contemple la lampe dont la faible et triste lueur vacille dans les ténèbres comme un feu follet, et reporte avec une indicible angoisse les yeux sur le visage de Mathias. Celui-ci grince des dents en rêvant, ses lèvres se retroussent comme s’il voulait mordre : l’expression de sa physionomie est si cruelle et si féroce que le malade tout tremblant ferme les yeux… mais un nouvel incident le force à les rouvrir.

Quelques sons s’échappent de la bouche de Mathias ; il semble parler. Sa physionomie change ; l’expression de colère disparaît ; il sourit et semble tout heureux. Il parle les yeux fermés ; tout n’est pas intelligible ; parfois sa voix faiblit et ses lèvres se remuent sans articuler de sons. Il dit :

— Une cave, cent mille florins… le vieil avare… je vous donnerai beaucoup, beaucoup… Demain… demain il sera mort… Ôtez cette viande, autrement il se rétablira… de l’eau, du pain… il ne veut pas mourir… la faim l’y aidera… j’ai un testament… patience, il s’en va, il s’en va, il râle, il meurt… ah, ah ! à moi tout son argent…

Le vieillard poussa un cri terrible.

Mathias s’éveilla en sursaut, se dressa tout tremblant, se frotta les yeux et regarda avec stupéfaction l’oncle Jean qui appelait au secours de toutes ses forces et remplissait la chambre de cris d’angoisse et d’épouvante.

Dès que Mathias se fut assuré qu’il n’y avait à craindre aucune attaque de l’extérieur, il comprit la cause de l’effroi du vieillard, et présuma, en se fondant sur sa propre émotion, qu’il avait peut-être parlé en rêvant.

Il laissa pendant quelques instants crier le malade, jusqu’à ce que celui-ci cessât d’épuisement ; en attendant, les bras croisés sur la poitrine, il le contemplait avec un sourire cruel sur les lèvres.

— Eh bien, oncle Jean, dit-il, combien cela durera-t-il ? Faites du bruit, appelez, criez, c’est inutile : personne ne peut vous entendre.

Mais le vieillard plus effrayé encore par l’expression de la physionomie de Mathias, se mit à crier de nouveau au secours, d’une voix désespérée. On eût dit que la peur de la mort avait doublé ses forces ; ses mouvements étaient encore pleins d’énergie et sa voix perçante devait porter loin.

— Silence ! s’écria Mathias en portant le poing à la figure de l’oncle Jean et en menaçant de le frapper ; silence ! ou j’étouffe votre voix…

l’oncle Jean se tut, Mathias retira son poing.

— Que je vous entende encore ! dit-il d’un ton menaçant

Le vieillard s’était tu un instant, comme pour reprendre haleine, car sa poitrine palpitait violemment ; son regard irrité demeura fixé sur Mathias.

Celui-ci demanda d’une voix ironique :

— Saurai-je enfin quelle guêpe vous a piqué ? J’ai rêvé peut-être ! Êtes-vous fou de faire une vie pareille ? Vous feriez mieux de chercher à dormir ; cela vous ferait plus de bien que ces sottes boutades.

Ces mots enflammèrent davantage encore le courroux du vieillard.

— Serpent ! cria-t-il, ah ! tu me laisses mourir de faim comme un chien ? Je vis trop longtemps. Du pain et de l’eau me tueront lentement, par la faim… Il te faut mon argent ; et pour cela je suis condamné à mourir, assassin !

Mathias considérait avec trouble le vieillard irrité et paraissait trembler sous la certitude que sa fourberie était complétement découverte.

— Mais, poursuivit l’oncle Jean, il l’échappera, mon argent ! Tu t’imaginais que je mourrais cette nuit ? Non, non. Dieu me donnera encore la force de te punir, scélérat. Demain, demain, je déchire mon testament ; tu n’auras rien, toi ! rien que ma malédiction ! Demain je ferai appeler Cécile, le notaire, des témoins… et des gendarmes pour te mener en prison. Je t’accuserai, je te ferai punir comme tu le mérites… Ah ! tu croyais que j’étais mort ? Tu verras…

— Ah ! ah ! dit Mathias avec un amer dédain, personne ne vous entendra.

— Demain il fera jour, répondit l’oncle Jean ; j’appellerai et je crierai si longtemps et si obstinément que quelqu’un finira par m’entendre.

Mathias, sans parler, arrêta un regard fixe sur les yeux du vieillard, dont les dernières paroles semblaient avoir fait sur lui une profonde impression. D’abord sa physionomie, devenue sérieuse, attestait une grave méditation. Peu à peu ses lèvres se retroussèrent et reprirent leur ignoble sourire, et il s’approcha du lit. Il écarta la table, se posta de nouveau devant le vieillard les bras croisés, et l’apostropha ainsi d’un ton railleur :

— Votre folie me fait rire. Vous croyiez donc que j’ai vécu ici dix ans comme un esclave, que pendant dix ans je vous ai flatté comme un chien… par affection pour vous ? Vous croyiez que, dix années durant, j’ai accepté une nourriture bonne à jeter aux porcs… par goût ? Vous vous imaginiez que j’ai passé les dix plus belles années de ma vie dans cette affreuse solitude… parce que je n’aime pas la vie ? Vous croyiez que j’ai fait l’hypocrite, que j’ai trompé, calomnié, et tout ce que vous voudrez encore… sans but et sans espoir de récompense ? Vous m’estimiez donc plus naïf et plus stupide qu’un enfant ? Non, non, si je vous ai sacrifié ma volonté, mes goûts, mon honnêteté, ma vie, mon âme… vous paierez tout cela, vous le paierez au poids de l’or !

— Tu n’auras rien ! rien ! grommela le vieillard avec aigreur.

— Rien ? reprit Mathias, cela vous est commode à dire ; mais vous avez perdu la tête. Vous ne redoutez donc pas ce que je puis faire ? Vous oubliez que vous êtes à ma merci, ni plus ni moins que si nous étions au milieu d’un désert, et que personne ne peut voir comment je réclame mon paiement ? Vous m’appelez scélérat, vous me nommez assassin ? Vous ne croyez donc pas à vos propres paroles, puisque vous provoquez le lion qui peut vous dévorer… qui vous dévorera si vous ne rassasiez sa faim ? J’ai faim de votre or, oncle Jean. Rassasiez-moi ; rassasiez-moi, ou…

En disant ces mots, il fixa des yeux si enflammés, si féroces, sur le vieillard, que celui-ci, poussant de nouveaux cris, se rejeta en arrière dans son lit.

— Rassasiez-moi ! rassasiez-moi ! cria Mathias tout à fait hors de lui et en grinçant des dents comme s’il était prêt à commettre un meurtre.

— Mon Dieu, au secours ! s’écria le malade en tendant ses mains tremblantes. Mathias, Mathias, que voulez-vous ?

— Je veux vos clefs, hurla Mathias ; vos clefs, vous dis-je !

Le vieillard ne répondit pas ; mais la demande de Mathias parut lui inspirer encore plus de terreur que ses menaces. Il fit un mouvement convulsif sous la couverture et demeura immobile, le corps ramassé, comme pour résister à une agression.

— Ah ! ah ! s’écria Mathias, je le sais bien, tu me donnerais plutôt ton âme que tes clefs ; mais je les aurai, il me les faut ; retiens-les de tes deux mains, je saurai bien te les arracher ! Donne, donne !

Il se jeta sur le malade, et fourra sa main sous la couverture à la recherche des clefs. Il tira, secoua, lutta, frappa, mugit comme un taureau furieux… mais les mains du vieillard se crispaient avec tant de force sur les clefs, que pour les lui enlever il eût fallu lui arracher les bras.

Las, épuisé, retenu peut-être par une pensée terrible, Mathias lâcha les clefs et cessa la lutte. Il se replaça debout devant le lit, et, tout haletant, regarda le vieillard qui avait caché les clefs sous la couverture.

Une transformation qui échappe à toute description s’opéra dans la physionomie de Mathias ; son visage, qui n’exprimait habituellement que la haine et la méchanceté, prit tout à coup une expression si égarée, si sauvage, si infernale, qu’il en devint méconnaissable de rage et de férocité. Ses joues se contractèrent, ses dents grincèrent, une affreuse pâleur décolora son visage, ses cheveux se dressèrent comme les poils de l’hyène. Il cria d’une voix rauque et ardente :

— Ah ! tu ne veux pas me payer ? Tu vis encore ? Eh bien, la mort me paiera !

Il bondit sur le lit comme une bête fauve, s’accroupit sur le malade, posa les deux coudes sur sa poitrine et appuya de manière à l’écraser.

Un râlement lugubre se fit entendre, les membres du vieillard se raidirent tout frémissants et retombèrent inanimés.

Mathias saisit les clefs et brisa d’une seule secousse le cordon par lequel elles étaient attachées au cou de l’oncle Jean. — Il s’éloigna lentement du lit.

Il s’arrêta, s’appuyant d’une main sur la table, tremblant d’effroi ou de fatigue, à ce point que le tremblement se communiquait au plancher. Son œil était fixé sur le corps immobile de sa victime ; une sueur froide perlait sur son front et ses joues.

Peut-être se repentait-il ; peut-être les conséquences de son épouvantable forfait le faisaient-elles frémir. Quoi qu’il en fût, il demeura longtemps comme anéanti, jusqu’à ce qu’enfin un bruit rauque et effrayant s’échappa de sa gorge contractée.

Il prit la lampe machinalement et d’une main incertaine, s’approcha de la porte et l’ouvrit.

Un cri d’angoisse lui échappa… La mendiante était devant lui ! Placée derrière la porte, peut-être avait-elle entendu, peut-être avait-elle vu par le trou de la serrure ce qui venait de se passer !

Mathias, les yeux étincelants, regarda la femme, qui ne paraissait pas savoir la cause de son émotion ; il leva le trousseau de clefs comme s’il eût voulu l’en frapper à la tête.

— Que venez-vous faire ici ? hurla-t-il.

— Je croyais que vous m’aviez appelée, répondit la mendiante en reculant et avec l’intention visible de s’échapper. Est-ce peut-être l’oncle Jean qui a appelé ? Allons, allons, ne soyez pas si fâché ; je vais m’en retourner comme je suis venue.

Mathias laissa retomber à son côté la main qui tenait les clefs, et dit à la pauvresse d’une voix frémissante :

— L’oncle Jean a été frappé d’apoplexie ; je crois qu’il est mort. Allez près de lui… non, descendez… fermez bien toutes les portes ; et puis voyez s’il est mort… donnez-lui du vinaigre…

Le scélérat troublé ne savait plus ce qu’il disait, tant son système nerveux était violemment ébranlé par le forfait atroce que lui avait inspiré sa cruauté.

Il gagna d’un pas chancelant une lourde porte, trouva la clef après quelques tâtonnements, et entra dans un sombre conduit qui s’étendait d’une extrémité du bâtiment à l’autre. La petite lampe éclairait à peine les murailles et jetait autour de lui une pâle lueur impuissante à dissiper les ténèbres.

n s’avança d’un pas mal assuré et à tâtons dans ce lieu qui lui était inconnu ; peut-être avait-il peur, peut-être sa conscience faisait-elle déjà apparaître à son regard troublé la juste punition que Dieu réservait à son crime. Quelle n’eût pas été sa terreur s’il eût pu voir l’ombre humaine qui le suivait de loin dans l’obscurité !


Tout à coup il entendit apparemment un bruit derrière lui, car il tourna la tête et s’arrêta. Mais il poursuivit bientôt son chemin jusqu’à ce qu’une porte aussi bizarre que la première l’empêchât d’aller plus loin. C’était une petite porte, basse et ronde, dont la surface était tellement couverte de plaques de fer et de gros clous qu’à peine on pouvait en distinguer le bois. Une large serrure, rougie par la rouille, s’attachait à la muraille, et une épaisse barre de fer placée en travers de la porte fermait cette entrée du trésor de l’avare.

Le cœur palpitant, Mathias fit, avec un pénible effort, tourner la clef dans la serrure et écarta tous les obstacles. Il descendit les marches d’un escalier et se trouva dans un caveau spacieux.

Une fois dans le lieu même où devaient être cachés les trésors de l’oncle Jean, l’assassin oublia son forfait ; sa conscience se tut, la peur l’abandonna tout à fait. Il ne ressentit plus d’autre émotion que le désir ardent de voir de l’or, de toucher de l’or, d’avoir de l’or. Sur son visage se peignit le sourire de l’extase, dans ses yeux rayonna le feu de la convoitise.

La lampe à la main, il fit en furetant le tour du caveau. Il ne découvrit rien, rien que les quatre murailles nues, et près de l’escalier une lourde pierre qui avait visiblement servi de siège. Il se mit à trembler ; l’anxiété et la déception contractèrent ses traits.

— Comment ! dit-il d’une voix sourde et abattue, l’argent ne serait pas ici ? Il n’y a pourtant aucune issue. C’est impossible ! Ah ! que vois-je ? n’est-ce pas un trou de serrure ?

Il poussa un éclat de rire et, fou de joie, s’élança vers le point remarqué ; puis cherchant la clef et ouvrant enfin une cachette pratiquée dans l’épaisseur de la muraille, il s’écria :

— Ah ! ah ! voilà le trésor ! Trois sacs ! quatre… cinq sacs ! de l’or ! de l’or !

Transporté de joie, il prit d’une main tremblante un des sacs de toile, et se mit en devoir de dénouer le cordon qui le fermait ; mais une peur subite le fit tout à coup tressaillir : le sac échappa à sa main. Il se tourna vers l’escalier et écouta tout tremblant. Il lui semblait avoir entendu un bruit à la porte du caveau, un bruit semblable au grincement d’un verrou. Il demeura pendant quelques instants immobile et frissonnant ; pas le moindre bruit ne se fit entendre. Peu à peu la sécurité lui revint ; il ramassa le sac tombé à terre en se disant :

— Ah ! ce n’est rien : c’est la serrure qui s’est refermée ! Vite, ouvrons le sac !

Une expression de dédain crispa ses lèvres au moment où, ayant plongé la main dans le sac, il en retira une poignée de pièces de monnaie :

— Du cuivre ! murmura-t-il, du cuivre !

Et il laissa tomber le sac pour en prendre un autre.

— Du cuivre ! toujours du cuivre ! s’écria-t-il avec une émotion croissante.

Et il répétait la triste exclamation : du cuivre ! chaque fois qu’il ouvrait un nouveau sac.

À mesure que sa perquisition avançait, ses joues pâlissaient davantage ; une sueur froide perlait sur son front, sa poitrine oppressée respirait avec peine.

Enfin il saisit le dernier sac, et quand, vacillant sur ses jambes, il en eut dénoué le cordon, le cri d’angoisse : cuivre ! cuivre ! s’échappa encore une fois de sa bouche contractée.

Tandis qu’il froissait convulsivement de la main gauche le sac fatal qui venait de briser si cruellement son dernier espoir de trouver de l’or, il plongea la main droite dans la cachette, et la fouilla fiévreusement pour s’assurer qu’aucun autre objet n’y était caché : elle était vide, sa main ne rencontra rien. Non encore satisfait, il introduisit la lampe et avança la tête dans la cavité ; il ne vit rien que des pierres unies.

Un cri lugubre mourut dans sa gorge contractée ; d’un pas chancelant il gagna la pierre, s’y affaissa exténué et posa la lampe sur le sol.

Il resta un instant assis, la main sur le front, le regard vitreux et perdu dans les ténèbres. Puis il dit d’un ton qui dénotait en même temps l’abattement et la colère :

— Quelques livres de cuivre ! Ainsi ce serait là le prix de dix années de servitude et de misère ? le prix d’un meurtre… le prix de mon âme ! Oh ! oncle Jean… traître, hypocrite, voleur ! Il m’a trompé… il m’a volé… C’est donc là ce bonheur si longtemps attendu ! la richesse, le luxe, la grandeur… un monceau de cuivre. Malédiction ! je l’ai tué… eh bien, ne l’a-t-il pas mérité ? Ah ! j’aurais dû le faire mourir lentement, dans de longues tortures, le traître !

Il se tut et demeura les yeux fixés sur le pavé. Bientôt des larmes s’échappèrent de ses yeux : le lâche scélérat se mit à pleurer et à sangloter comme un enfant. Cependant cette tristesse ne le maîtrisa pas longtemps. Il proféra un affreux blasphème, bondit debout, saisit le sac qui gisait à ses pieds, hurla des cris inarticulés, et lança dans sa fureur le lourd sac au bout du caveau. Un résonnement creux répondit au choc du métal.

— Ah ! s’écria Mathias avec une joyeuse surprise, qu’est-ce que cela !

Et courant avec la lampe il tomba à genoux dans un coin de la cave, et dans sa joie insensée, il se mit à frapper des poings le sol retentissant, et à faire de la tête des signes affirmatifs.

Il eut bientôt soulevé une petite trappe, et son regard plongea avec délices dans le réduit dont il venait de lever le couvercle ; là aussi gisaient des sacs de toile remplis d’argent.

— Stupide trompeur ! murmura Mathias en retirant un sac ; il tend un piège, il met une amorce ; il cache un peu de cuivre dans un lieu qui frappe l’œil de prime abord… Mais cela n’a pas réussi, voici le magot !

— De l’or ! c’est de l’or ! s’écria-t-il soudain d’une voix si étrange qu’on eût cru entendre les cris de joie d’un enfant. De l’or ? Et celui-ci ? que sera-ce ? de l’or ! encore de l’or ! Et le troisième ? de l’or ! toujours de l’or !

Quand il eut tiré et ouvert un certain nombre de sacs et qu’il ne resta plus rien dans le trou, il rampa en quelque sorte en arrière, et oubliant le monde entier il s’assit et se mit à verser le contenu de tous les sacs sur ses genoux.

Il contempla un instant d’un œil fixe ce monceau d’or ; à en juger par l’expression de son visage on eût dit qu’il voyait s’ouvrir devant lui le ciel et toutes ses béatitudes. C’était une extase de jouissance telle qu’elle ressemblait à la folie.

— Ah ! ah ! murmura-t-il, que c’est beau ! comme cela brille ! Cela vit d’éclat et de splendeur ! Et combien il y en a ! À la bonne heure, voilà le prix de mon âme ! C’est bien payé ; elle ne vaut pas autant. Ah ! ah ! vivre, jouir, savourer tous les plaisirs, faire le monsieur, avoir des domestiques, manger, boire, aller en équipage, être puissant, être flatté par tous, briser tout ce qui me résiste ou ne s’incline pas jusque dans la poussière devant mon orgueil ! Tout cela gît là… là, dans cet argent inanimé, dans ce métal étincelant ! Oh ! que je le touche, que je le tâte, que je le possède !

Et tout à fait hors de lui il se mit à baigner ses mains dans l’or, en poussant mille exclamations de bonheur, et comptant et recomptant l’argent sans but apparent.

Depuis longtemps il jouissait ainsi dans un complet oubli de toutes choses, quand la lumière de la lampe vint à pâlir. Sa physionomie devint tout à coup soucieuse ; son regard fit avec anxiété le tour du caveau ; il se leva et dit en passant la main sur son front :

— Qu’est-ce ? que viens-je faire ici ? Suis-je fou ? ah ! vite… il me faut cacher cet or ailleurs, pour que personne ne le puisse trouver sauf moi… Vite, la lumière faiblit, il n’y a plus d’huile…

Ce disant, il remplit d’or deux des plus grands sacs, en prit un sous chaque bras, et surchargé ainsi, il gravit l’escalier. Arrivé à la porte, il posa son fardeau sur une marche et mit la clef dans la serrure… Mais il eut beau tourner et retourner, quelque effort qu’il fit, la porte ne bougeait pas ; elle semblait scellée dans le mur tant elle restait inébranlable, bien que le pêne jouât sous la pression de la clef.

Mathias se prit à trembler ; un frisson glacé parcourut tous ses membres : cependant il ne put, il n’osa ajouter foi à ses craintes, à ses inquiétudes, et tenta encore d’énergiques efforts pour ouvrir la porte. Il fit jouer la clef de toutes façons, il se raidit contre la porte et chercha à la jeter hors de ses gonds. Ce rude travail faisait couler la sueur sur son front… Rien ne réussissait, rien ne donnait même quelque espoir.

Enfin, épuisé de lassitude, il s’affaissa comme anéanti, et dit en laissant tomber avec désespoir sa tête sur sa poitrine.

— C’est épouvantable ! Fermée en dehors !… Non, non, c’est impossible… je me trompe… Qui l’aurait fait ? Catherine ? Et sa part de l’héritage ? Ciel ! la lumière pâlit… la lampe… la lampe est éteinte ! Hâtons-nous… encore un effort !

Il remit la clef dans la serrure, et la fit manœuvrer si longtemps et si fiévreusement que ses mains en furent tout endolories et couvertes de meurtrissures ; son dos, ses épaules, ses genoux s’ensanglantèrent dans ces efforts surhumains. Des cris rauques et sauvages accompagnaient ce travail désespéré. Rien ne réussit ; la porte resta inébranlable.

Convaincu de l’inutilité de ses tentatives, Mathias descendit l’escalier et se mit à parcourir comme un insensé l’obscur caveau. De profondes ténèbres l’entouraient ; son regard ne découvrait pas la moindre lueur ; on eût dit une tombe close.

Le misérable s’arrachait les cheveux et se frappait violemment le front ; il allait à pas précipités d’un coin à l’autre du caveau, comme s’il eût cherché une issue pour s’enfuir ; il se lamentait, pleurait, blasphémait, entrait en fureur, poussait des cris et prononçait des mots inintelligibles ; — il monta l’escalier, alla crier à travers la serrure le nom de Catherine, heurta, secoua de nouveau la porte, puis se remit à tourner comme une bête fauve autour de sa prison jusqu’à ce qu’il se heurtât contre la pierre et s’y affaissât enfin, épuisé de lassitude.

— Voilà donc la fin de mon pénible et incessant labeur, murmura-t-il d’une voix sombre. Pour posséder de l’or, je me suis fait démon… ; — j’ai tué un homme ! Et maintenant… maintenant me voici enfermé dans un sombre cachot… personne ne peut m’entendre. Peut-être… peut-être vais-je mourir ici… mourir de faim. Horreurs ! Et si Dieu l’avait décidé ainsi ? C’est comme cela que je voulais en finir avec l’oncle Jean, par la faim. Mourir ! mourir au milieu de l’or ! Râler, agoniser sur des monceaux d’or ! Avoir sous la main le moyen de trouver sur la terre bonheur, puissance, délices de toute sorte, et mourir comme un chien, tomber dans l’enfer pour y brûler éternellement, être maudit et insulté comme un scélérat trop stupide pour réussir dans le mal ! Malédiction !

Ce dernier mot résonna lugubrement sous la voûte… Aucun autre bruit ne vint rompre le silence.

Plus tard on entendit dans les ténèbres des soupirs et des sanglots.

Depuis longtemps déjà Mathias était assis sur la pierre ; plus d’une fois il s’était levé pour revenir bientôt à sa place ; quand il vit tout à coup un rayon de lumière sur le mur, rayon qui semblait pénétrer dans le caveau à travers le trou de la serrure.

Il bondit avec un transport de joie, franchit l’escalier, et appliquant la bouche sur la serrure, il dit tout tremblant d’espoir et de bonheur :

— Catherine, chère Catherine, est-ce vous ?

— C’est moi, répondit-on.

— Ah ! Catherine, voyez un peu ce qu’il y a en dehors à la porte ; elle ne veut pas s’ouvrir.

— Je le crois bien, je l’ai barricadée avec la barre de fer, répliqua la voix.

— Comment ? pourquoi ? Catherine, chère Catherine, ne plaisantez pas ; pour l’amour de Dieu, ouvrez !

— Vraiment ? vous espérez cela ? dit la voix : j’ai pris dans un piége une bête venimeuse — et j’ouvrirais la trappe pour me faire mordre moi et les autres ? Faites un acte de contrition, Mathias ; c’en est fait de vous : Dieu et la pauvre Catherine ont enfin trouvé leur heure !

Mathias pénétra le dessein de la mendiante et frissonna de terreur. Il s’écria d’une voix tremblante :

— Catherine, j’ai ici un sac rempli d’or. Il est pour vous.

— Je ne veux pas d’argent volé.

— Deux sacs pleins d’or, Catherine ! Ah ! ouvrez-moi, ouvrez-moi !

Il n’obtint pas de réponse et reprit :

— Catherine, il y a quatre sacs pour vous. Écoutez, écoutez, c’est tout or.

Et il éparpilla sur les marches de l’escalier une poignée de pièces dans l’espoir que leur son séduirait la pauvre femme.

Un éclat de rire salua ce dernier effort.

— Catherine, reprit-il d’une voix suppliante, je vous épouserai : nous aurons tout pour nous deux. Il y a tant, oh ! tant !

— Voleur, assassin, lâche, riposta rudement Catherine.

— Ah ! Catherine, dit Mathias d’une voix plaintive, me voici à genoux dans l’obscurité, je tends vers vous mes mains tremblantes et j’implore votre secours. Ayez pitié de moi ! Soyez miséricordieuse. Ouvrez la porte : je vous aimerai, je vous serai reconnaissant ma vie entière.

— J’ai pitié de vous, répondit Catherine.

— Ah ! s’écria Mathias avec espoir, je savais bien que vous me délivreriez.

— J’ai pitié de vous, reprit ironiquement la pauvre femme, pitié comme vous avez eu pitié de Cécile ; je suis compatissante envers vous comme vous l’avez été pour l’oncle Jean votre bienfaiteur… Mais je ne suis pas venue pour cela, Mathias : je voulais vous montrer quelque chose. Regardez par le trou de la serrure ce que je tiens en main ; regardez ce que je fais.

Mathias appliqua son œil au trou, et comme il y avait de la lumière au dehors, il put voir assez bien ce que faisait la mendiante.

Celle-ci déploya un papier, et dit :

— Le voyez-vous ? Vous avez assassiné le vieux homme malade parce que vous aviez un testament qui devait vous rendre propriétaire de toute sa fortune. Il ne mourait pas assez vite. Croyez-vous encore qu’on ne peut vous enlever son héritage ? Ce testament était caché dans le tiroir le plus profond de l’armoire de votre chambre. Catherine est pauvre, mais elle sait lire… Écoutez plutôt.

Elle lut d’une voix claire en appuyant sur chaque mot :

— Je déclare instituer pour mon unique héritier Charles Dominique Mathias… Et c’est l’expression de ma dernière volonté.

— Mon testament ! mon testament ! hurla Mathias avec désespoir.

— Et maintenant, voyez ce que je fais, reprit la mendiante.

— Ciel ! s’écria Mathias, elle le déchire ! Mon espérance, ma vie ! Catherine, vous m’assassinez !

Il s’aperçut au mouvement de la lumière que la femme allait s’éloigner. Il fit encore un suprême effort et cria d’un ton déchirant :

— Catherine ! Catherine… ah ! ne vous en allez pas. Ouvrez-moi ! ouvrez-moi ! Vous voulez donc me faire mourir de faim dans cet affreux cachot !

— Ce serait une juste punition de Dieu, répondit la mendiante, si tu mourais comme tu voulais faire mourir l’oncle Jean ; mais une mort pareille est trop douce pour toi ! On viendra bientôt te délivrer. Je suis allée chez le bourgmestre ; il a envoyé le garde champêtre chercher ceux qui t’ouvriront la porte de la cave et t’en laisseront sortir ; mais tu en sortiras les mains liées sur le dos. La prison t’attend. C’est sur l’échafaud que tu expieras ton crime, sur l’échafaud que tu laisseras ta tête, et tu paraîtras comme un meurtrier devant Dieu qui connaît ton infernale scélératesse !

Mathias, immobile derrière la porte et comme pétrifié, vit en frissonnant, à travers la serrure, Catherine qui s’éloignait avec la lumière. Lorsque le dernier reflet de la lampe échappa à son regard, un cri horrible sortit de sa poitrine, il tomba comme un cadavre, et son corps roula sur les marches de l’escalier jusqu’au sol du caveau.