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L’Aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donnadieu/01

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Conspirateurs et gens de police [1] – L’aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donnadieu (1802)
Gilbert Augustin-Thierry

Revue des Deux Mondes tome 44, 1908


Conspirateurs et gens de police [2] – L’aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donnadieu (1802)


PREMIÈRE PARTIE


I. — AVANT LA PARADE DÉCADAIRE

… L’horloge du Palais Consulaire annonça midi, et Napoléon Bonaparte parut aussitôt.

Depuis une heure déjà, le Château des Tuileries s’emplissait de rumeurs, de bruissemens, de vacarme. Au dehors, c’était des batteries de tambour, des grincemens de fifre, des éclats de musique militaire : le Veillons au salut de l’Empire, ou bien la Marche des Tartares ; c’était aussi le pas lourdement rythmé des chevaux, les perçantes sonorités des trompettes de cavalerie, les cris aigus et cadencés des commandemens ; avec des strideurs de ferrailles, les caissons d’artillerie légère rebondissaient sur les pavés, et les canons de la grosse artillerie, montés sur des chariots, augmentaient encore l’assourdissant tapage… Ce jour-là, 5 floréal an X (25 avril 1802), le général-Consul passait, au Carrousel, une de ses revues décadaires, parades du quintidi.

Attirant toujours de nombreux spectateurs, ces parades commençaient d’habitude à midi ; mais les invités, porteurs de billets, devaient avant onze heures être rendus au Château. Sur le quai des Tuileries, devant le pavillon de Flore, on voyait donc, ces matins-là, s’arrêter de nombreuses voitures : calèches aux clinquantes livrées amarante ou jonquille, légers cabriolets à jockey minuscule juché sur l’arrière-train, fiacres monumentaux, les « chars numérotés » de la place publique. Des citoyens de haute importance descendaient de ces équipages : ministres, sénateurs, conseillers d’Etat, tribuns, législateurs ; des fonctionnaires de toutes broderies, et des magistrats de tous manteaux ; des « jurisconsultes, » avocats, avoués ou notaires, et plusieurs de ces « nouveaux riches, » banquiers et fournisseurs des armées, les potentats de la finance, l’aristocratie, à présent, de la nation régénérée, — les « ci-derrière, » successeurs des « ci-devant… »

Beaucoup de citoyennes se pavanaient parmi ces citoyens : des « merveilleuses » qu’accompagnaient des « agréables. » On était alors au printemps et floréal commençait à vêtir les jardins, à dévêtir « les belles. » Aussi, habillées à « l’enfant, » Delphine et Valérie, Paméla et Clarisse avaient endossé la robe à traîne, tunique « couleur de nos parterres, » aux manches bouffantes, à la taille dessinée sous les seins. Gantées jusqu’aux épaules, elles laissaient avec négligence flotter l’écharpe de cachemire, une pourpre brochée d’or ; des turbans à camées ou des « frissons d’esprit » surmontaient leurs coiffures. La plupart de ces divinités étaient teintes, et les rutilances du blond vénitien coloraient les jeunes chevelures de ces Vénus ou les savantes perruques de ces Junon… Tout aussi merveilleux allaient, se dandinant, les « agréables » dans l’étroit frac marron à boutons de métal, la culotte de satin noir, les bas de soie blanche, les escarpins sans boucle, et portant sous le bras un bicorne à cocarde. D’un « soupçon » de gilet descendaient en cascades les breloques de leurs montres, et d’une mousseline à triple tour jaillissait, souriante, une tête à prétentieuse impertinence. Plus de cadenettes, d’oreilles de chien, de peigne d’écaillé dans un chignon postiche, mais la simple Nature ou la Beauté antique : cheveux « en coup de vent » et figures, sans barbe ni moustaches. Moins ridicules toutefois que les muscadins de l’an X, ces « petits-maîtres » ne zézayaient plus en parlant ; ils jouaient du lorgnon avec moins d’effronterie, et même, parlant aux citoyennes, les appelaient déjà Madame ou Mademoiselle… Tant de choses avaient passé de mode depuis le temps du défunt Directoire !…

Fort satisfaits de l’heure présente, trouvant tout admirable en la République de l’an X, ces nouveaux seigneurs de la France célébraient avec enthousiasme l’œuvre entreprise par le Premier Consul : son traité d’Amiens, « la paix continentale, maritime, universelle, » une Paix romaine ! et le « temple de Janus » si glorieusement fermé ;… son Concordat, la « pacification des consciences » et, « Dieu n’étant plus exilé de la Nature ;… » son Code, chaque jour discuté, amendé, refait par des légistes qu’il dirigeait, législateur lui-même ;… la destruction du brigandage et des chouanneries, « l’amour succédant à la haine, » et le peuple français pouvant se dire enfin « un peuple de frères ;… » de fécondans travaux publics commencés en tous lieux, des canaux et des ports creusés pour renouveler « les merveilles de l’Egypte ; » de longs chemins traçant leurs « blancs sillons » à travers les cent deux départemens des Gaules reconstituées ; l’escarpement des Alpes traversé bientôt par des routes ; le Piémont et la Cisalpine formant comme un prolongement de la France ; Paris même, la ville aux fainéantes agitations, transformée en ruche laborieuse, avec des terrassiers poussant vers Grenelle et Passy les quais de la Seine, des maçons abattant les branlantes bâtisses, immonde souillure du Carrousel. Plus de banqueroute nationale, à présent, mais le crédit, l’honneur commercial rendu à la France : le tiers consolidé, tombé naguère plus bas que 10, dépassant aujourd’hui le cours de 50 ; — oui, partout le travail, l’aisance partout, et déjà le bruit des fabriques grondant et grinçant sur les hauteurs de la Croix-Rousse, les coteaux de Ménilmontant, dans le val de la Bièvre, les pacages de la Normandie. Quoi ! tant de miracles accomplis en moins de trois années ?… Le « génie !… » Aussi, reconnaissance et gloire à Bonaparte, le destructeur de l’anarchie, « l’instaurateur de la prospérité, » à la fois César, Trajan et Justinien, — le « Grand Consul… »

Çà et là, toutefois, parmi ces fonctionnaires et ces « nouveaux riches, » ces toilettes à la Flore et ces costumes de mirliflores se faufilaient de vieux habits, de vieux galons, de vieilles figures, souvenirs de la France d’autrefois : des perruques et des catacouas de ci-devant, radiés. Eux aussi, ces messieurs s’en allaient quémander un regard du Premier Consul…

Déjà de clandestins désirs, besoins mal refrénés de fonctions et d’honneurs, travaillaient, au faubourg Saint-Germain, bien des cœurs ambitieux. Désespérant de la royauté, maints royalistes de haut parage se sentaient las de leur loyalisme, las surtout de la proscription, du vagabondage à travers les peuples, du pain si amer à manger en de pouilleuses tavernes d’Allemagne ou d’Angleterre, de l’escalier si dur à gravir dans les taudions de Hambourg ou de Londres. Non, fini tout cela ! A d’autres désormais, les fidélités superflues et la résistance inutile, les machines infernales, les détroussemens de diligence, les rafles de caisses publiques, les « chauffes » justiciaires, les égorgemens de curés patriotes, les abatages de gendarmes dans les fondrières des chemins creux, bref les prouesses d’un Pierrot Saint-Réjant ou d’un Gros Papa Cadoudal ! On traquait, on fusillait beaucoup trop aujourd’hui tous ces chevaliers du « chariot, » tous ces paladins du clair de lune ! Et d’ailleurs, un ancien duc et pair ou un ex-gentilhomme de la Chambre n’était pas fait pour être chouan. Rentrés grâce à l’amnistie de l’an IX dans leur pays, en leurs hôtels, ces messieurs commençaient à lorgner les Tuileries. Le Palais du Gouvernement les attirait. Certes, les femmes n’osaient encore se commettre avec « la clique de ce mauvais lieu, » mais les hommes montraient moins de délicatesse. Chaque soir, il est vrai, au jeu de biribi, dans quelque salon dédoré du quartier de la Fontaine Grenelle, monsieur le marquis, monsieur le vidame persiflaient à l’envi le « nabot grand homme, » nasardaient le « singe vert, » outrageaient le « bâtard de la mère la Joie, » prodiguaient l’épigramme à un malappris qui portait une cravate noire avec l’habit de velours. Et c’étaient d’incessans quolibets, d’amusantes drôleries, des racontages, des commérages, des pati-patas : « Par trop burlesque, le Héros, avec sa petite taille, ses petites poses, ses petites bottes : un Charlemagne, à peine haut de quatre pouces ! Du reste, un épileptique atteint de frénésie héréditaire, brutal avec ses familiers, les frappant du pied et du poing, quand survenaient les heures de crise ! Et si grossier avec les femmes : les traitant toutes comme des cantinières. Un méchant fou !… » Oui, mais aux jours de parade consulaire, le diseur de brocards se glissait dans le repaire du méchant fou avec un placet dans la poche : il y venait solliciter. Bonaparte l’accueillait d’ordinaire sans trop de brusquerie, car il témoignait à la vieille roche d’altières complaisances. Non, certes, qu’il l’aimât : — la « Paille au nez » conserva toujours des rancœurs contre les « paltoquets à particule, » tourmenteurs à Brienne de son hirsute enfance ; — mais couchant aujourd’hui dans le lit des Bourbons, il entendait être servi autant et mieux que les Bourbons eux-mêmes. Son rêve était déjà d’une Maison consulaire, d’une sorte d’Œil-de-bœuf où nippés à la française, épée en verrouil, catogan sur la nuque, d’anciens talons rouges stationneraient dans ses antichambres. Au faubourg Saint-Germain, on devinait ces injurieux désirs, et tout en ricanant, les malins apprêtaient leurs manchettes. Les jours étaient proches, — chacun le comprenait, — des charges recouvrées à la Cour et des sinécures bien rentées, des chambellans, des maîtres de cérémonies, des veneurs, des écuyers cavalcadours. Puisque ce M. Bonaparte allait être bombardé « empereur des Gaules, » — eh bien ! on se résignerait à marcher devant lui ; devant lui on ouvrirait les portes : noblesse oblige, et nécessité fait loi…

Des Anglais, en négligé de touriste, mettaient une sombre tache sur tant de brillantes toilettes. Cette barbare Albion semblait ne rien savoir des lois si rigoureuses qu’édictait le « Suprême bon ton : » les femmes s’étaient empanachées de turbans à plumes, et les hommes avaient chaussé leurs bottes !… Depuis la paix d’Amiens, quelques « milords, » flanqués de leurs miladies, commençaient à se montrer sur les boulevards. Ils étaient descendus dans les auberges à la mode, rue de la Loi ou place de la Concorde, et y faisaient d’assez fortes dépenses. On les accueillait joyeusement, voire avec déférence, car les temps n’étaient plus de « la perfide Carthage, ni de sa foi punique. » Tout Anglais était, à présent, un penseur, un philosophe, un sage, quelquefois un « fou raisonnable, » mais aux piquantes manies, à l’excentricité de haut goût. Pour la plupart, ces gentlemen menaient un gai voyage : le Paris de l’an X les amusait. Certes, ils déclaraient mesquine cette Babylone aux rues malpropres : aucun trottoir, et trop peu de réverbères ; la cuisine des mangeurs de grenouilles n’était point à leur goût : fadasses les condimens, chefs-d’œuvre de Véry et de Robert ; le Louvre et ses tableaux, l’Institut et ses habits verts les attiraient fort peu ; mais, old boys, ils s’égaraient volontiers dans les « Bosquets d’Idalie. » Les bagarres enragées du Théâtre-Français, les pugilats de son parterre, leur procuraient aussi d’agréables passe-temps, et ils découvraient mille délices dans le ci-devant Palais-Royal. Si capiteux, indeed, l’ancien « camp des Tartares, » les Galeries d’Arcole et de Quiberon, avec leurs restaurans-caveaux, leurs maisons de jeu, leurs bazars de victuailles, leur ventriloque, leurs aveugles concertans, leurs nymphes aux jupons retroussés ! Tant d’étonnans spectacles étaient à voir dans ce Paris bizarre : la divine Récamier, par exemple, tout au moins sa baignoire et son lit ! Aisément, l’étranger de passage obtenait permission de visiter l’hôtel de la rue de Mont-Blanc, ce temple qu’habitait l’insensible idole. Il avait licence d’admirer à loisir les salons où chaque septidi s’énervaient tant d’espoirs inutiles ; la chambre pompéienne ornée, comme un sanctuaire, de trépieds odorans et de lampadaires antiques ; le lit, si chastement étroit, dressé sur une estrade, où l’Artémis mariée dormait son sommeil virginal ; même la salle de bains, toute lambrissée de glaces, où elle aimait à s’admirer en une « toilette de paradis. » L’exhibition du trop peu discret gynécée émerveillait jusqu’aux méthodistes. Et pourtant, le Consul Bonaparte excitait plus encore leur curiosité.

Un étrange revirement s’était produit en l’âme anglaise ; le « pacificateur des continens et des mers » avait su pacifier la haine britannique : John Bull n’exécrait plus Boney. Maintenant, de Douvres à Inverness, « hurrah pour Bonaparte ! » Il avait cessé d’être l’homme pâle monté sur un cheval pâle, une des bêtes apocalyptiques, ou bien ce gnome à faciès de squelette qu’aimait à crayonner Gillray. Il n’était plus le monstre d’infamie si malmené par les journaux de Londres : le fusilleur des royalistes à Toulon, le malandrin voleur de tant d’argent en Italie, le poltron qui s’était caché dans les marais d’Arcole, le massacreur des innocens mamelouks, l’empoisonneur des blessés de Jaffa. Non, et « hurrah pour Bonaparte ! » L’outrage avait cédé la place au dithyrambe ; le mépris à l’admiration. Héros sans rival dans l’histoire et pareil à quelque « lion de Juda, » on proclamait ce favori de la victoire plus victorieux encore que Marlborough : Alexandre et César à la fois, par la fortune, par le génie !… On débarquait en France avec l’espoir de le connaître, de l’entendre, de s’en remplir les yeux. « Il me tardait, a raconté sir John Carr, de voir un homme dont le renom a pénétré jusqu’aux confins de la terre, et dont les exploits sont comparables à ceux du vainqueur de Darius. » Ceux qui l’apercevaient le trouvaient séduisant, de taille élégante, et de visage superbe. Son corps bien cambré, disaient-ils, révélait « des merveilles musculaires ; » « la douce mélancolie » rendait enchanteur son sourire : bref, un athlète doublé d’un lakiste ! Aussi, les parades consulaires étaient pour le touriste anglais un spectacle de sélection. C’était là, en ce milieu propice, qu’il voulait admirer le héros, le voir parler en camarade à ses compagnons d’armes, les morigéner doucement, doucement leur tirer l’oreille. Et quel amour, pensait-il, chez ces guerriers pour le Tondu, leur petit caporal : « son cheval même devait avoir conscience de la gloire de son cavalier ! » Et puis, là-bas, dans le home, le sweet home, autour de la théière ou du flacon de whisky, se débitaient tant de falotes histoires ! Le Consul, affirmait-on, avait rapporté d’Egypte un fort curieux usage. Aux jours de grande revue, des soldats poussaient devant lui un déserteur condamné à mort ; Boney livrait d’abord ce lâche aux quolibets de ses grenadiers, puis un mamelouk, chaouch du Maître de l’Heure, faisait, d’un coup de cimeterre, rouler au loin la tête du misérable… Sensation inédite ! Et porteurs d’une carte d’entrée, Wilson et Williamson, Ketty et Georgina accouraient s’émouvoir.

Selon leur condition officielle, ces divers invités trouvaient des places de choix ou de rebut. Les gens de la maison consulaire connaissaient bien leur monde et savaient saluer l’uniforme tout autrement que le frac sans broderies. Déjà, une cour très compliquée s’organisait en ce rudiment de cour, cérémonieuse et formaliste. Les personnages de marque allaient donc attendre dans les appartemens de réception ; on dirigeait les citoyens sans chamarrures sur le cabinet du général Duroc : le gouverneur du Palais en recevait toujours quelques vingtaines. Quant aux croquans de la République, porteurs de pétitions, ils étaient condamnés à faire piteusement pied de grue. Pour eux, le pavé des Tuileries : on les rangeait au long des murs, sous les fenêtres du rez-de-chaussée. Aux jours d’averse ou de bruine, une pareille place eût pu sembler peu délectable ; mais, par un miracle des cieux, le soleil, disait-on, dissipait les nuées dès qu’apparaissait Bonaparte. Du reste, trois ou quatre heures de fastidieuse faction n’étaient pas pour effrayer de vaillans quémandeurs ; à chaque revue de quintidi, ils accouraient de plus en plus nombreux. Cette France de 1802 ressemblait fort à la France d’à présent ; la nation philosophe avait pieusement gardé le culte des émargemens ; on postulait beaucoup, dès cette époque, on importunait, on impatientait les ministres, et souvent, de guerre lasse, on s’adressait au maître suprême, distributeur d’emplois et redresseur des torts. A l’issue de chaque parade, se jouaient d’amusantes comédies. Après le défilé des troupes, quand le dernier canon avait disparu dans un nuage de poussière, Bonaparte descendait de cheval. Il traversait alors la cour des Tuileries pour s’arrêter devant le dôme. Et soudain se ruait vers lui toute une cohue plaintive, en brandissant des pétitions. Roide, sec, hautain, il daignait, d’ordinaire, écouter quelques doléances ; requêtes et apostilles allaient s’entasser ensuite dans une corbeille : elles dorment encore dans nos archives leur grand sommeil d’oubli. Parfois, il poussait son cheval jusqu’au milieu du Carrousel. Le populaire l’entourait aussitôt ; d’aucuns l’apostrophaient familièrement, et, durant quelques minutes, Bonaparte dialoguait avec maman Radis, la gargotière, avec Cadet-Buteux, passeur à la Râpée… Une pareille mise en scène lui semblait nécessaire. Courtisant les faveurs de la foule, il se voulait créer une légende de bonté : « Saint Louis et son chêne de justice… Titus, délices du genre humain… » Maintes fois, pourtant, les familiers du Consul l’avaient supplié de renoncer à cette dangereuse fantaisie. Un Chouan, un « anarchiste, » émule de Saint-Réjant ou d’Arena, trouvait ainsi licence de perpétrer un attentat facile. Mais tant de bonnes raisons n’arrivaient pas à convaincre cet obstiné ; sa réplique était péremptoire : « Moi, je fais mon métier ; à la police de faire le sien !… » Un entêtement de fataliste !


La place du Carrousel s’emplissait, maintenant, d’une plèbe curieuse et musardante. Bien que toujours les mêmes, ces revues décadaires étaient pour le Parisien un spectacle toujours nouveau. Jean Niquedouille, l’apprenti, y venait reluquer les sapeurs : « des mages militaires, » au dire de sir John Carr ; Fanchon la ravaudeuse y admirait son tambour-major. Les grenadiers de la Garde surtout offraient à l’émerveillement populaire un colosse empanaché et soutaché, si reluisant et si rutilant, qu’il n’avait son pareil dans la République. Cet homme marchait, célèbre à la Chopinette, célébré même sur le Parnasse : « Un Apollon Rhodien ! » s’était écrié un poète… Ce jour-là, toutefois, le badaud remarquait aux Tuileries quelque chose d’insolite : la grille aux fers lancéolés qui clôturait la cour restait fermée : « Tiens, tiens, pourquoi ? Que se passait-il au Château ? » Soigneusement close et gardée par des factionnaires, cette grille étalait aux regards les dorures de ses coqs gaulois qui, les ailes éployées, dressés sur leurs ergots, semblaient claironner un combat. Quatre socles, édifiés récemment, les flanquaient à droite et à gauche, et, sur ces piédestaux, se dressait le trophée conquis à Venise : les chevaux byzantins, regardant de travers, piaffant avec lourdeur. Un clair et gai soleil, — le soleil de Bonaparte, — brillait au ciel de floréal, déversant ses rayons sur la multitude amusée. Çà et là, stationnaient aussi divers « observateurs, » mouchards de la police : des numéros 7, 24, 28, 38, 57 bis dont les noms d’émargeurs sont encore un secret ; d’autres encore, moins mystérieux ceux-là, des ci-devant : un M. de la Cornillière par exemple. Flânant et baguenaudant, pareils à des « gobe-mouches, » ces honnêtes gens regardaient, écoutaient, préparaient leurs bulletins. Autour d’eux s’épandait l’esprit de la badaudaille, sa blague et ses gaudrioles. Les coqs gaulois excitaient son hilarité. « Eh ! l’ami, admire donc la basse-cour ! » une facétie alors très en faveur, — innocente, au faubourg Saint-Antoine ; venimeuse, au faubourg Saint-Germain. Mais cette irrévérence de la multitude n’inquiétait par les citoyens « observateurs… »

Huit jours auparavant, le dimanche de Pâques 1802, ils avaient assisté au plus émouvant des spectacles, entendu la grande voix de Paris acclamant Bonaparte [3]. Au fracas des salves d’artillerie, aux tintemens de l’Emmanuel, le Consul avait célébré le retour de la paix… La paix ! — la paix dans les consciences, la paix sur la terre et sur l’Océan ; après dix années d’incessantes tueries, c’était enfin la paix ! Et le pacificateur était allé à Notre-Dame pour rendre son autel au Dieu triomphateur de la Raison. Mais il s’était ménagé pour lui-même toute une vivante apothéose. Dans les tortuosités des rues fourmillantes trois cent mille enthousiastes avaient vu se dérouler un fastueux, bizarre, interminable cortège : hussards, dragons, chasseurs, garde consulaire ; des conseillers d’État à la mine épanouie, et des ambassadeurs à la face renfrognée ; des ministres à l’attitude ou servile ou sournoise ; la bigarrure des livrées rétablies, jaune, bleue, rouge et verte ; des mamelouks tenant en laisse des genêts d’Espagne ; un carrosse à six chevaux, et dans cet équipage les deux « petits consuls » que nul ne remarquait, et celui-là dont le maigre visage attirait tous les regards, Bonaparte. Oh ! comme on l’avait applaudi, ce « génie tutélaire, » ce favori de la victoire renonçant désormais au plaisir de vaincre : Bonaparte l’ami du peuple, Bonaparte le Grand Consul !… Et cependant en ce concert d’acclamations, les gens de police avaient relevé bien des mots dissonans. D’abord, chez les soldats. Formant la haie au long des rues, les grognards avaient ricané. « Le nabot s’encapucine ! Prend-il nos fusils pour des cierges ? » — une simple plaisanterie, au demeurant. Mais certains personnages, répandus dans la foule, avaient proféré de menaçantes injures, — des gens à la face enragée, portant avec l’habit bourgeois le chapeau militaire : les officiers mis en réforme.

C’étaient, ceux-là, d’indomptables soudards, résidu des armées de 93 ; de vieilles moustaches, de grisonnantes « nageoires, » — lurons venus jadis au régiment, en blouse et en sabots. Au cours des marches harassantes, dans les polders de la Batavie, les sapinières de la Forêt-Noire ou les mûraies de la Cisalpine, le soleil et le gel avaient brûlé tous ces visages, le plomb de l’Autrichien troué toutes ces poitrines. Des « durs à cuire, » les camarades, des « braves à quatre poils, » des enfans chéris de la gloire !… mais Bonaparte ne les aimait pas. L’ancienne armée lui déplaisait, cette victorieuse de Jemmapes et de Fleurus, de Zurich et de Hohenlinden. Il s’alarmait de voir survivre en elle l’esprit des Jacobins, — ces odieux Jacobins qu’il déportait en masse aux Seychelles et dans la Guyane. Façonnant aujourd’hui la France au gré de son génie, il entendait triturer à sa guise les 244 demi-brigades de la République, et leur créer une âme nouvelle. Le soldat devait être sa chose, l’officier ne plus rien connaître d’un Jourdan, d’un Pichegru, d’un Brune, d’un Augereau, d’un Masséna, ni surtout d’un Moreau. Vains désirs ! Il n’avait pu mater l’orgueil rebelle des glorieux va-nu-pieds de l’an II, pas même discipliner leurs souvenirs. Les Mayençais de 93, légendaires fricasseurs des semelles de leurs bottes, les compagnons de Pichegru, conquérans de flotte hollandaise, les « bleus » de la brousse vendéenne qui avaient tant couru, tant « trimé, » à la poursuite des Rampe-à-terre, se rebiffaient avec ironie. Alors, la mise en réforme…

Depuis deux ans, elle sévissait arbitraire, parfois inique, mais souvent, hélas ! justifiée. Beaucoup trop de pillards, d’ivrognes, de ruffians, avaient déshonoré l’épaulette, aux jours de l’Une et Indivisible. N’osant donc châtier franchement ces insubordonnés pour crime de regrets ou d’espérances, le Consul punissait en eux l’ignorance native, la grossièreté soldatesque, l’inconscient mépris de toute morale : il « épurait. » Malheur à l’officier demeuré jacobin qui, ne pouvant brider sa langue, pérorait dans les cafés contre « l’avorton corse, » « Maman la Joie, » sa mère, ou « la poulette » sa sœur. On l’accusait bientôt d’être un pilier de tabagie, un coquin crapuleux, l’opprobre de l’armée française. En dix-huit mois, soixante-douze chefs de brigade, cent cinquante-deux chefs de bataillon, des milliers de capitaines et de lieutenans avaient été ainsi remplacés. La mise en réforme, — c’est-à-dire la misère ! Et ces vieux s’indignaient. Ayant toujours tenu très haut le drapeau tricolore, comme lui percés et déchirés par la mitraille, ces « sauveurs de la patrie » s’étaient crus aussi intangibles que la patrie elle-même. On osait les frapper : sacrilège !…

Ils accouraient à Paris, pour se plaindre et pour protester. Dénués d’argent, ils logeaient leur sinistre gueuserie dans des auberges populacières du quartier des Halles, ou les hôtelleries borgnes qui pullulaient autour du Panthéon. Voulant se distinguer des pékins, ces « fils de Mars » paradaient en des costumes de fantaisie guerrière : une houppelande à boutons de cuivre, de hautes bottes à la Souvarof, le chapeau à deux cornes, le menaçant gourdin. Ils allaient, chaque jour, attifés de la sorte, assaillir les bureaux du ministre de la Guerre. Dans les rues de Varenne, de Grenelle, Hillerin-Bertin, ce n’était qu’un incessant défilé de trognes roussies par le soleil, aux favoris en croissant de lune, aux oreilles percées par des anneaux d’argent. Mais, excédés par de tels réclamans, les commis du ministère se montraient hargneux, insolens, très bureaucrates français. En retour, ils recevaient force bourrades, douceurs à « la grenadière, » et l’officier éconduit se retirait furieux. La nuit tombée, ces mécontens se rassemblaient, exhalant ensemble leurs douleurs et déversant leur bile. Durand qu’accompagnait Dumont, Agésilas et Thrasybule, venaient s’asseoir dans certains cabarets peu fréquentés par le bourgeois. Leurs tailles sanglées, leurs têtes coiffées en queue de rat se démenaient, d’habitude, sur les banquettes de la tabagie Baudouin, aux Champs-Elysées, dans les cafés de la Trésorerie, des Quatre-vingt-trois départemens, des Tape-Dur. Ils s’attablaient aussi chez Manoury, près le Pont-Neuf, ou bien à la buvette de la Croix -Rouge. Là, dans la fumée des pipes et la senteur des tord-boyaux, ces furieux caressaient les cartes, taillaient de burlesques écartés : « J’annonce le Pacha, Mamelouk premier ! » Et l’on abattait le Roi. « Je joue maintenant un petit consul. » Et sur la table on jetait un valet. « Pst ! ici Bonaparte ! » Et l’on sifflait son chien. Puis, c’étaient d’orduriers propos à l’adresse du Corse, d’immondes lazzis outrageant sa famille, force menaces de représailles. « Patience, patience ! Il surgirait enfin un vengeur, un dernier Romain, quelque bon bougre de Brutus ! »

Or, en cette matinée du 5 floréal, devant les coqs gaulois et les chevaux vénitiens, ces hommes à chapeaux militaires s’agitaient, nombreux…

L’affluence, il est vrai, de tant d’« oreilles fendues » n’avait en soi rien d’étonnant. Aux jours de parade décadaire, maints officiers mis en réforme se donnaient rendez-vous sur le Carrousel. Le spectacle des diaprures d’uniformes, des scintillemens d’armes, des habits bleus à revers blancs, des dolmans verts à brandebourgs jaunes, des bonnets d’ourson et des shakos à flamme, était pour eux magique. Et puis la vue du « gringalet » à cheval, du Consul, leur bourreau, les attirait. Histoire de faire quelque amusant scandale ! Dès qu’ils apercevaient leur « chevalier de Saint-Cloud » roulant sur sa monture, c’était un feu croisé de bouffonneries : ils critiquaient, goguenardaient, brocardaient, à voix haute et sans retenue. Mais, ce jour-là, ces aboyeurs se trémoussaient plus enragés encore qu’à l’habitude. La grille du Carrousel qui restait close exaspérait leur méchante humeur. « Ainsi le guerrier français n’avait plus le droit de pénétrer dans la cour des Tuileries, d’y porter une pétition ? Ah ! le cadet d’Egypte montrait moins d’arrogance lorsque au 18 brumaire il faisait risette à nos épées ! » La livrée de la maison consulaire excitait aussi des indignations : « Vert et or : les couleurs du ci-devant d’Artois !… Hardi, courage donc, Bonaparte ! Entoure-toi d’émigrés ; rétablis les talons rouges, et va-t’en coucher à Versailles, misérable ! » Formant çà et là des groupes, plusieurs de ces gens à gourdins s’interpellaient par phrases baroques, conversaient en termes bizarres : « Hein ! patience ? » — « Oui, oui, patience ! patience ! »

Mais déjà un mamelouk venait d’amener devant le dôme Désiré, le genêt blanc du Premier Consul. Encore quelques minutes, et les tambours allaient battre aux champs.


II. — PÉRILLEUSE REVUE

Pénétrant dans la galerie de Diane, Bonaparte la traversa rapidement. Il avait, ce jour-là dimanche, revêtu l’uniforme des grenadiers de la Garde : l’habit gros bleu, à revers blancs, avec les épaulettes de colonel. Le fameux chapeau à cocarde coiffait ses cheveux tondus, et déjà légendaire, la redingote grise faisait flotter ses plis autour du corps chétif de ce maigriot. De la main gauche, il tenait une cravache dont il tapotait fréquemment ses demi-bottes anglaises. D’ordinaire, tout était théâtral, souvent grandiose, dans la façon dont un pareil homme aimait à se produire en public. Le dimanche de Pâques, 28 germinal, en son carrosse à six chevaux il avait étalé un faste royal et s’était exhibé dans la plus clinquante des toilettes : l’habit de « velours cramoisi, » « sa pourpre consulaire, » — le triple panache à l’Henri IV, le baudrier de son sabre constellé de gemmes ; mais aujourd’hui, c’était l’affectation de la simplicité. A peine, autour de lui, un semblant de cortège. Ses préfets du Palais, à l’habit amarante avec écharpe bleue, les citoyens Luçay, Rémusat, Didelot, Cramayel, — deux « ci-devant » et deux « ci-derrière, » ingénieux symbole d’un régime pacificateur, — le précédaient, allant de front. Ils étaient tous quatre de taille exiguë, plus petits même que leur Consul, car, au dire de certains plaisans, ils avaient, par courtisanerie, fait « raboter leur taille. » Un superbe mamelouk ouvrait la marche. Nippé du cafetan et des culottes bouffantes, coiffé d’un turban à aigrettes, Je cimeterre suspendu à son cou, ce janissaire du sultan des Roumis tenait un arc entre ses doigts. Des aides de camp, en uniforme bleu-ciel à aiguillettes d’argent, complétaient le cortège. Bizarre et plaisant mélange d’Egypte et de Versailles, de Serai et d’Œil-de-bœuf, un tel spectacle aurait pu faire sourire ; mais le Français de 1802 ne s’étonnait plus guère : il avait, depuis douze années, tant et tant vu de mascarades ! Bonaparte semblait être soucieux. Il s’avançait, le des voûté, inclinant la tête, et parfois un soupir entr’ouvrait ses lèvres pincées. Soit fatigue des labeurs quotidiens, soit ennui d’en être distrait, telle était son attitude coutumière aux jours de cérémonies, de corvées officielles. Un des curieux qui, vers cette époque, l’aperçut au passage, le jeune et alors fervent bonapartiste Charles Nodier, nous a tracé de sa courte vision un exact et précieux croquis : « Aucun portrait n’est ressemblant. Il est impossible de saisir le caractère de cette figure ; mais sa physionomie terrasse et je n’ai pu encore m’en relever. Le général a le visage très long ; le teint d’un gris de pierre, les yeux enfoncés, fort grands, fixes et brillans comme un cristal. Il a l’air triste, affaissé, et il soupire de temps en temps… Quel homme ! Comme on l’aime, comme on l’admire ; comme on déteste ses ennemis !… » Et pourtant, en dépit de pareils enthousiasmes, ces ennemis ne désarmaient pas : Bonaparte, dans ce moment même, redoutait une tentative d’assassinat.

Depuis quelque temps, il recevait par la poste d’énigmatiques et alarmans avis ; on lui dénonçait des complots, on lui annonçait un attentat prochain. Envoyées de Paris ou timbrées en province, ces lettres arrivaient aux Tuileries, chaque jour plus nombreuses. Plusieurs portaient des signatures d’évidente fantaisie ; la plupart cependant conservaient l’anonyme. Du reste, absence voulue d’indications précises ; pas un nom de conspirateur, aucun détail sur leurs projets. Très vagues, et à dessein obscures, les unes se faisaient affectueuses, désolées, suppliantes : « Pour le salut de la Patrie, général, veillez avec plus de soin à votre conservation ! Méfiez-vous des traîtres ; ils fourmillent, ils pullulent : j’en connais ! » D’autres semblaient poser quelque facétieux logogriphe : « Garde à vous ! Une petite troupe scandaleuse désire et espère avant peu se venger de vos outrages. » Mais, railleurs ou éplorés, tous ces donneurs d’avis poussaient un même cri d’alarme : ouvre l’œil, Bonaparte ; on en veut à tes jours !… Courageux à son heure, et volontiers alors risquant sa vie, Napoléon eut toujours l’âme superstitieuse. Le mystère l’attirait, et tant d’admonitions étranges lui avaient paru inquiétantes. Il s’irritait. Quoi ! sans cesse et sans cesse des complots ! Encore le chouan ; le jacobin encore ! Que faisait donc Fouché ?… Chaque matin, durant le travail quotidien, à dix heures, le Consul apostrophait rageusement son ministre de la Police. Mais l’homme au blême visage et aux yeux injectés de sang demeurait impassible ; à peine un sceptique sourire faisait-il grimacer ses lèvres menues : « Des sornettes, vraiment, une mystification ! Partout la France était tranquille, car la police veillait et surveillait partout !… » N’importe ! Bonaparte ne se laissait pas convaincre : il s’énervait. Maintenant, les parades du quintidi lui paraissaient dangereuses. Tant de généraux jaloux, d’officiers mécontens galopaient derrière lui, au cours de la revue : un coup de pistolet pouvait être si vite attrapé…

Mais basta ! Aux ordres du destin ! Sa foi de fataliste croyait surtout en son étoile… Il allait donc, et d’une marche emportée, à cette dangereuse revue. Sur son passage, une double haie de costumes parés, de broderies, de chamarrures se courbait humblement : des sénateurs, des conseillers d’Etat, des juges de cassation ou d’appel, des préfets, de gros fonctionnaires. Lui ne s’arrêtait pas ; ces gens-là pouvaient attendre : l’heure présente appartenait aux soldats… Parvenu au palier que surmontait le dôme, il fit, comme d’habitude, une courte halte et regarda…

Sous la vaste courbure de pierre, entre ses géantes cariatides, stationnaient quelques généraux qu’accompagnaient leurs aides de camp. Beaucoup d’officiers de cavalerie se tenaient auprès d’eux, formant des groupes, conversant du « métier. » Il était d’usage, en effet, qu’aux revues décadaires les colonels et les chefs d’escadrons, de passage à Paris, vinssent grossir l’escorte du Premier Consul. Presque tous accouraient à ces cavalcades, dans l’espoir d’être remarqués : l’avancement ! Mais chez les généraux, du moins chez ceux qui se croyaient illustres, le zèle de courtisan laissait beaucoup à désirer. Parader derrière Bonaparte en simples figurans, leur semblait une humiliante corvée et ils s’y dérobaient avec entrain…

Ce jour-là, ils n’étaient pas nombreux. Brigadiers ou divisionnaires, ces « grands chefs » portaient encore, en l’an X, le glorieux uniforme de Marengo et de Hohenlinden : l’habit bleu à paremens et à collet rabattu, écarlates et feuillages d’or ; le chapeau à panache, piqué d’étoiles d’argent ; la ceinture de soie tricolore ; les hautes bottes ; le sabre de cavalerie, au fourreau de mêlai et de velours. Ni moustaches, ni barbe, sauf de courts favoris, sur leurs visages rasés à l’ordonnance. Çà et là, chez les vieux, des coiffures tressées en queue de rat ; mais les jeunes avaient conservé la mode muscadine des longs cheveux tombans, des crinières bichonnées et flottantes. Par la taille, la robuste carrure, plusieurs de ces lions bien frisés faisaient de magnifiques colosses. Très fiers de leur stature et connaissant toutes les splendeurs de leur plastique, ils portaient beau, déployaient des grâces militaires, et dressaient haut la tête sur la cravate à triple tour. Le Tondu, le petit caporal à simple redingote grise, vint se camper devant eux ; il souleva faiblement son chapeau et promena un regard soupçonneux sur ses groupes étincelans. Aussitôt, un profond silence, — le silence de la discipline ; le silence aussi de la peur. Quelques brèves paroles furent échangées, puis s’engageant sous le dôme, Bonaparte gagna l’escalier d’honneur. Alors, avec un grand fracas, des cliquetis de sabre et des crissemens d’éperon, généraux, aides de camp, officiers d’ordonnance, tout un brillant cortège descendit à sa suite. Sur les marches, les grenadiers et les chasseurs de la Garde présentaient les armes ; des figures d’invités se penchaient entre les baïonnettes : assurément, un attentat aurait alors été d’accomplissement facile…

Devant la vaste baie, porte monumentale du Château, et ses colonnes fleuries à chapiteaux ioniques, Désiré, le cheval blanc, piaffait d’impatience. C’était, bien connu de l’armée entière, un élégant genêt d’Espagne, cadeau du roi Catholique, présent d’un protégé à son protecteur. Des harnais magnifiques ! L’enthousiaste Nodier nous les a décrits en style de maquignon rehaussé de lyrisme pindaresque : « Le caparaçon est de velours nacarat ! Le mors, les bossettes, les étriers, tout est en or ! Et sur cet animal, le plus grand homme de l’univers !… » Bonaparte se mit en selle ; les drapeaux de la Garde s’inclinèrent ; il salua, et soudain, piquant des deux, partit à toute bride. Boulant sur sa monture, — il était médiocre cavalier, — le Consul se dirigea d’abord, à droite, vers l’infanterie de bataille. Et derrière la redingote grise galopait la troupe empanachée des généraux, les aides de camp aux aiguillettes dorées, les dragons et les cuirassiers aux casques brasillant sous le soleil, les hussards et les chasseurs qui laissaient flotter la pelisse, — cavalcade emportée et symbolique où, dans un nuage de poussière, aux batteries des tambours, aux sonneries des trompettes, passait comme un ouragan « l’Homme de la Destinée. »

D’ordinaire, les manœuvres du quintidi étaient pour Bonaparte une sévère et très longue revue d’inspection. Il mettait pied à terre, entrait dans les rangs, examinait avec soin l’état des armes, la qualité des équipemens ; souvent même il faisait commander l’exercice, exécuter jusqu’à l’école du soldat. Bon garçon, d’ailleurs, et camarade avec le troupier, le tutoyant sans brusquerie, provoquant ses doléances sur la gamelle et le rata, recevant des pétitions qu’on lui présentait fichées dans le fusil, distribuant aux mieux notés des armes d’honneur, pinçant l’oreille des « mauvaises têtes ; » bref, très affable avec sa « chair à canon ; » mais dur, bourru, brutal pour l’officier qu’il jugeait incapable ou prévaricateur. Telle était sa manière. La minutie de ses analyses lui servait à construire d’impeccables synthèses. Etudiant, homme à homme, chacun de ses régimens, il connaissait à fond son armée tout entière : ce génie merveilleux fut autant fait de patience laborieuse que de soudaine inspiration… Commencées dès midi, plusieurs de ces parades se prolongeaient jusqu’à cinq heures du soir. Et durant ce temps, ministres, législateurs, fonctionnaires, se morfondaient dans le Château ; les officiers d’escorte restaient en selle ou piétinaient dans la cour. Un tel sans gêne à leur égard exaspérait les généraux. Pas de dîner, de théâtre possibles, avec ce tatillon, cet impatientant chercheur de vétilles ! Mais Bonaparte n’avait cure de leur plaisir, et se gaussait de leur méchante humeur…

Aujourd’hui, toutefois, il ne s’attardait pas à ses inspections cou lumières. Il passa au galop devant le front des régimens, puis vint se poster en face du Palais, à sa place habituelle pendant les défilés. Au milieu de la cour, les musiques de la Garde attaquèrent un pas redoublé ; les trompettes de la cavalerie leur répondirent, et le défilé commença. Rapidement se succédèrent les habits bleus à revers blancs des 33e, 39e et 64e d’infanterie de bataille ; les bonnets à poil des grenadiers et des chasseurs à pied de la Garde ; les casques à peau de tigre des 9e et 19e dragons ; les oursons des grenadiers à cheval ; les colbacks des guides, à l’uniforme vert rehaussé d’amarante. L’artillerie enfin, avec ses lourds canons montés sur des chariots, termina le défilé… Et maintenant, allait-on ouvrir les grilles si longtemps closes, permettre au populaire d’approcher, d’entourer, un instant, le Consul ? Non ; Bonaparte s’éloigna au galop dans la direction du Palais. Déjà, les porteurs de suppliques s’étaient élancés à sa rencontre : on les écarta. Il descendit de cheval et rentra dans le Château ; la périlleuse revue s’était achevée sans attentat.


Bonaparte, cependant, après une courte halte auprès de Joséphine, venait de regagner ses appartemens de réception. Déjà les généraux l’y précédant attendaient dans un premier salon : leurs aides de camp les avaient suivis. Au cours de la parade, le nombre s’était encore accru des officiers désireux de figurer dans le « cercle » consulaire. Maintenant, des fantassins, chefs de brigade ou de bataillon, des inspecteurs aux revues, des commissaires ordonnateurs, de simples médecins militaires plaquaient leurs uniformes contre les filets d’or de la boiserie. Rangés autour du salon et formant un ensemble d’éclatantes couleurs, ces panaches, ces brassards, ces épaulettes, ces dolmans, ces sabretaches appartenaient à tous les corps de l’armée française, de cette armée envahissante, épandue aujourd’hui du Zuyderzée batave aux maremmes de l’Etrurie et jusque sur les rivages de l’Adriatique… De nouveau, un profond silence. C’était l’heure des palpitans espoirs, l’instant aussi des craintes angoissantes : Bonaparte commençait le tour de « l’assemblée. »

Il s’avançait avec lenteur, regardant, observant, fouillant des yeux les rangs serrés de tous ces militaires. L’absence de certains généraux lui faisait froncer les sourcils. Certes, il apercevait plusieurs de ses fidèles, les familiers de la Malmaison, ses créatures : Soult, Davout, Bessières, Mortier, le camarade Junot, le jeune Marmont, son gendarme Savary, cet excellent Lefebvre, beaucoup d’autres encore. Mais les chefs principaux de ses armées, Masséna, Augereau, Macdonald, Lecourbe, Delmas, — où donc étaient-ils ? Pourquoi cette abstention voulue de paraître à ses réceptions ? Était-ce hargneuse jalousie, ou quelque chose de plus grave encore ? Alors, et comme toujours, sa pensée se reportait vers Moreau, — Moreau, l’ami, l’espoir, le jouet de tous les opposans- ; Moreau l’envieux, Moreau le faible et pauvre sire que deux « furies tenaient en laisse » : son « caporal de belle-mère » et son « casse-noisette d’épouse. » Comme il le détestait !… La présence d’Oudinot lui fit pourtant plaisir. Assurément, il se méfiait d’un tel sournois, gaillard sachant « manger à deux gamelles, » fréquentant chez Moreau, courtisant néanmoins Bonaparte : des « manières qui ne menaient à rien. » Il savait gré, toutefois, à ce divisionnaire, d’être un soldat discipliné, docile, exact dans le service. Voulant donc se montrer aimable avec un homme à ménager, il s’arrêta pour causer avec lui… Et soudain, parmi les inconnus qui entouraient le général, il aperçut un colonel, hussard à dolman brun, tresses argentées et pelisse bleue…

Oh ! celui-là, il le connaissait bien : Fournier, ce beau François Fournier, l’enfant chéri des dames, le galant aujourd’hui préféré de la citoyenne Hamelin. Mais Bonaparte goûtait peu ce Lovelace : mauvaise tête, critiqueur, jacobin ; jadis créature de Barras, camarade à présent de tous les mécontens ; de plus, grand faiseur d’équipées, provocant des querelles, présidant aux bagarres, joueur incorrigible, duelliste impénitent : — si redouté et si redoutable pour son adresse au pistolet !… Eh quoi ! ce risque-tout, cet homme d’audace et de coup de main avait chevauché, tout à l’heure, parmi les officiers de l’escorte consulaire ? Comment se trouvait-il encore à Paris ?… Il avait pourtant reçu l’ordre de regagner sa garnison : Lanciano, au fin fond des Abruzzes, dans les profondeurs de la Botte Italienne, — loin, très loin du Consul… Pourquoi donc n’avait-il pas obéi ?…

Brusquement Bonaparte l’apostropha : « Ainsi, encore et toujours à Paris ? » Le hussard avait sans doute préparé sa réponse : « Oui, encore à Paris, pour affaire de service. » Mais Bonaparte la connaissait « l’affaire de service : » Frascati, les tripots du Palais-Royal, la chambre à coucher de sa Mme Hamelin… peut-être même de ténébreux projets. A d’autres la belle histoire !…

Fournier, cependant, forgeait une excuse, fournissait des raisons : « Là-bas, dans la bicoque de Lanciano, les hussards de la 12e moisissaient et perdaient patience : ils se croyaient déportés. Leur retour en France devenait nécessaire. Au surplus, le ministre l’avait promis et… » — « Il faudrait d’abord savoir obéir, rejoindre au plus tôt votre poste ! » C’était un ordre péremptoire ; le chef de brigade s’inclina : « il obéirait. » — « Sans trop tarder, j’espère ? » — « Sans tarder. »

Soit !… et Bonaparte s’éloigna.
III. — UN CONQUÉRANT ET SA CONQUÊTE

L’officier que le Premier Consul venait de traiter avec une telle rudesse était pourtant l’un des plus braves d’entre les braves de ses armées. A vingt-six ans le Directoire l’avait promu chef de brigade, et les appréciateurs de sa vaillance l’appelaient déjà « le premier hussard de la République. »

François Fournier, ce fameux Fournier-Sarlovèze, était né le 6 septembre 1773, en un pays non moins gascon que la Gascogne, Sarlat du Périgord, et sous le toit d’un brandevinier. Son père tenait, dans la petite ville, un cabaret à la mode que fréquentaient surtout les cajoleurs de la dame de pique. On jouait beaucoup dans ce « brandon, » et peut-être la vue du tapis vert paternel provoqua-t-elle chez François cette passion effrénée des cartes qui fît plus tard de lui la providence de tous les brelans. Au reste, il conserva toujours l’insouciante philosophie apprise au tripot natal, aventurant sa vie comme il risquait sa bourse, et traitant ses amours à la façon de l’as de cœur. De bonne heure, sa famille avait rêvé pour le garçonnet de hautes destinées : « Ah ! si nous pouvions en faire un huissier ! » On avait donc confié cette jeune âme aux soins procéduriers d’un procureur. Bien dressé par son maître chicaneau, un certain Lavelle, Fournier acquit très vite une rare connaissance de la paperasserie juridique : « le premier légiste de l’armée, » a dit du « premier des hussards » le facétieux Thiébault. Mais tapageur, insoumis, beaucoup trop espiègle, coutumier de gamineries fâcheuses, recevant, a-t-on dit, des écus, et ne versant à son patron que des gros sous, le petit clerc s’était entendu congédier : déjà le galopin « hussardait » les avoués ! Tel fut, d’ailleurs, le début dans la vie de maints soldats, héros de la Révolution : des garnemens d’abord, et le souci de leur famille, puis brusquement devenus les champions du drapeau, l’honneur et la fierté de leur pays…

Au premier appel de la « Patrie en danger, » le farceur de basoche était accouru à Paris, pour revêtir l’uniforme. Alors, des chevauchées épiques, des coups d’estoc et de taille, des charges menées à toute bride contre les vils tyrans et les hordes esclaves. « Escadrons en avant ! » Et, dragon de la 9e, chasseur de la 16e, aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, à Fleurus et à Stockach, le cadet de Sarlat avait fait « avaler son sabre » aux pandours et aux kaiserliks. Alors aussi, les galons, l’épaulette. Au galop de son cheval, l’avancement de Fournier fut rapide, — si rapide même qu’il en ressentit comme un vertige ; sous-lieutenant, lieutenant, capitaine, chef d’escadrons, en moins de deux années :…. un brave assurément !

Oui, certes, un brave, mais de plus, un malin ! En ces jours de jacobinisme, l’habile homme s’était déclaré jacobin, et la jactance de ses principes n’avait point nui à sa fortune… Dès sa vingtième année, deux professeurs de sans-culottisme lui avaient façonné une âme : deux purs entre les purs, un ex-calotin et un chasseur à cheval, Chalier et Labretèche. De Chalier, le Marat lyonnais, si vite panthéonisé dans une urne, les leçons n’avaient pas duré bien longtemps ; mais aux chasseurs de Labretèche, près d’un Léonidas lorrain, l’enseignement s’était prolongé durant plusieurs campagnes. Un sabre vraiment vertueux, ce Bertèche dit Labretèche, traqueur d’aristocrates, pourvoyeur de « Chariot » et de sa faucheuse, féal de Robespierre, aussi incorruptible que l’Incorruptible lui-même ! Quarante-deux cicatrices couturaient le corps de ce dur à mourir, et chef de brigade il promenait dans sa cantine une couronne quiritaire décernée par la Convention. Auprès d’un tel Mentor, Télémaque dut entendre de bien sublimes préceptes. Il en profita, et beaucoup trop sans doute, car après le 9 thermidor, on l’avait destitué…

Destitué pour cause de vertu, de civisme ! Sa morale jacobine avait tout d’abord protesté, furieuse… Mais, bah ! « vivons et aimons, » nous a dit le poète. Et le martyr Fournier était venu s’installer à Paris. La République appartenait, en ce moment, au Directoire ; Barras trônait au Luxembourg, et, délivrée de la Terreur, la France se démenait en un délire de carnaval. A Paris, l’élève de l’austère Bertèche se rua dans le plaisir, mais un plaisir à sa manière : il courtisa la femme sensible, fréquenta les tripots, se gourma dans les balthazars. Compagnon peu commode, moqueur et harpailleur, distribuant la chiquenaude, et n’aimant pas la recevoir, il houspilla les croupiers trop chanceux, et tapa fort sur les Tape-Dur. Les maisons de jeu et les tabagies devinrent, pour ce vaillant, de nouveaux champs de bataille, d’autres sanglans Fleurus. Ses prouesses au café Carchy, un « antre muscadin, » ou de bien mignons mirliflores sifflaient la République, sont demeurées célèbres. Oh ! ce fut, celle-là, une bagarre mémorable, nocturne prise d’assaut, à la rouge clarté des quinquets, par un soir glacé de nivôse. Les freluquets à collet noir, les va-nu-pieds à carmagnole s’étrillèrent avec frénésie, et la mêlée fut homérique des gourdins royalistes et des sabres patriotes. Désireux d’échiner les Incroyables, de briser le bec de jolis merles qui le chansonnaient, Barras avait lui-même organisé la bataille, et soudoyé les assaillans. Le résultat fut magnifique. Toute une douzaine de muscadins tomba, blessée, sous le comptoir de la limonadière, et parmi eux Fournier qu’ensanglantaient six nobles estafilades. Il se releva, néanmoins, et, l’épée haute, put se frayer passage. Par chevalerie peut-être, peut-être aussi par dilettantisme, cet amateur des belles assommades s’était joint aux royalistes pour rosser sans vergogne les vengeurs de son gouvernement. Un paladin !… Et cependant l’ingrat venait d’être nommé chef de brigade : il avait à peine vingt-six ans.

Colonel ? fort bien ! mais Fournier voulait, à présent, devenir général. La prestigieuse fortune d’un Hoche et d’un Marceau, d’un Bonaparte et d’un Joubert, ayant commandé en chef avant leur trentième année, faisait extravaguer tous ces soldats du Directoire. Sa ferveur jacobine s’était attiédie ; il ne croyait plus guère aux dieux qu’avait adorés son adolescence ; un culte plus pratique les remplaçait : la religion de l’avancement… L’avancement ! Mot féerique pour les militaires, sous toutes les monarchies, dans toutes les républiques ! Ils ne sont pas nombreux les gagneurs de batailles qui, dans la tuerie d’un combat, affrontant la gueule des canons, songent plutôt à remplir un devoir qu’à butiner des récompenses. Les Fabricius tant chéris de Rousseau n’ont jamais abondé dans l’histoire, et le narquois Fournier n’était point un de ces niais sublimes… L’avancement ! Décrocher au paradis de la rue de Varenne, dans les bureaux de la Guerre, ces étoiles d’argent que l’on piquait sur un chapeau à panache, — son rêve désormais tenace, la hantise de ses veilles, son obsession !…

Les jours cependant avaient passé, rapides ; rapides aussi, les ministres et leurs gouvernemens. Effondré dans sa pourriture, le Directoire n’existait plus : Bonaparte, maître absolu de ses armées, disposait à lui seul de l’épaulette. L’ancien chasseur de Labretèche n’en était pas connu, et devinait, pesant sur lui, de lourdes malveillances. Solliciteur éconduit, cet agité commençait à perdre patience : « Oh ! si du moins, mon général, je pouvais combattre sous vos yeux ! » Or le Consul le vit bientôt à l’œuvre, durant sa deuxième campagne d’Italie, la « campagne téméraire » qu’aimait tant à critiquer Macdonald. Venu de l’Armée de l’Ouest où, dans les chemins creux, il étraquait les Chouans de la brousse, Fournier commandait alors la 12e de hussards : les dolmans bruns et pelisses bleues. Entraînant ses lurons aux cadenettes tressées, il se montra superbe de vaillance. Dans la vallée d’Aoste, au long des cascatelles bleutées de la Dora, sous les escarpemens pierreux qui surplombent le Piémont, ses cavaliers chargèrent, et ils chargèrent encore dans la plaine, parmi les champs de maïs, les vignes en berceau, les mûriers : à la Chiusella, à Montebello, à Marengo enfin. Là surtout leurs coups de pointe avaient défoncé les plus solides bataillons autrichiens, aidé le retour offensif de Desaix, et contribué à la victoire. Mais Fournier n’avait pas obtenu les étoiles : « Trop jeune… » « Et toi-même, Bonaparte ! » dut ricaner de rage le colonel déçu… Une haine furieuse venait d’entrer au cœur meurtri de cet ambitieux.

Trop jeune, et de toutes les façons !… Divers dossiers de police nous ont décrit les traits comme la tournure de celui qu’on nommait le beau Fournier. Mais leur style de mouchard se borne à signaler : « une taille de 1 m. 75, des cheveux et des sourcils noirs, un front bas, des yeux bleus, un nez long et gros, des lèvres épaisses, un menton pointu, un visage rond marqué de petite vérole. » Allez donc découvrir, dans cette prose à l’usage du gendarme, le charmeur de tant de minois à la mode, aspasies parisiennes ou pénélopes de départemens ! Non, et l’admirable portrait de Gros est bien autrement suggestif. Fièrement campé sur un champ de bataille, le sabre à la main droite, son poing gauche appuyé sur la hanche, tout galonné et tout soutaché, François Fournier se cambre, un peu bravache, et porte haut la taille. Sa tête se dresse dédaigneuse, voire insolente, sur le collet de sa pelisse ; ses cheveux ramenés « en coup de vent » dissimulent l’étroitesse du front, ses sourcils bien arqués abritent des yeux au regard hautain ; ses lèvres sont sensuelles, et le « menton pointu » se perd dans les plis noirs de l’énorme cravate. Irrésistible ! Tel cet homme devait apparaître, lorsque, entre deux campagnes, il s’attaquait au cœur des romanesques citoyennes. D’ailleurs, des amours éclectiques, de galantes prouesses pour tous les genres de belles, sous toutes les latitudes, dans toutes les garnisons ! La légende s’en était mêlée, et la liste de ses victimes dépassait en longueur l’amusant catalogue de don Juan. La Parisienne, toutefois, et surtout la phryné, semblent avoir été son régal favori. « Je pourrais parier, affirmait-il, que des Champs-Elysées à la Bastille, toutes nos demoiselles de nuit ont eu l’honneur de me connaître. » C’était assurément beaucoup, même pour un pareil athlète. Au reste, possédant les mille fascinations qui troublent et font capituler des vertus plus farouches ! Poète en ses loisirs, il savait, rimaillant le bouquet à Chloris, rendre pensive, agitée, puis traitable, la pruderie des Lucrèce ; il troussait non moins lestement ces couplets égrillards qui se détaillent dans les senteurs du punch, sous la fumée des pipes. De plus, joli chanteur de salon, barytonnant et fioriturant comme un autre Martin. Sa voix profonde faisait bien des ravages, quand s’unissant aux soupirs de la harpe, il exhortait la femme sensible à oser connaître l’amour :

Le printemps vient : hâtons-nous d’être heureux !

Les maris, il est vrai, goûtaient peu ces mérites, mais Faublas ne daignait pas les apercevoir ; même il s’avisa, certain jour, de faire jeter au poste un dandin trop gênant : espièglerie à la hussarde…

Ils se résignaient donc. Mieux valait, d’ailleurs, pour un placide bourgeois, courber le front sous l’infortune que d’amener sur le terrain un diable d’homme, expert dans l’art de tuer. Très mauvaise tête, voire assez méchant cœur, le galant passait pour le plus raffiné duelliste de toute la cavalerie française. Sa main, de première force au jeu du sabre ou de l’épée, excellait à tailler « d’élégantes boutonnières ; » mais les Bercheny comme les Chamborand admiraient plus encore l’habile tireur de pistolet. Un maître incomparable, celui-là, un merveilleux artiste ! A vingt pas, disait-on, il coupait une fleur sur sa tige, ou de sa balle mouchait une chandelle. Mais hélas ! de si nobles talens l’avaient rendu par trop virtuose : le colonel faisait abus de son mérite. Pour la moindre goton, il prodiguait des gifles ; ses duels étaient non moins fréquens que ses bonnes fortunes : l’enfant chéri des dames marchait environné d’une auréole de sang… Aussi tant de fredaines et de faridondaines, d’ingénues subornées, d’épouses menées à mal, d’époux battus et pas contens, effarouchaient une grincheuse morale : ce magnifique Fournier n’était pas au goût de certains rigoristes. « Le plus mauvais sujet de l’armée ! » a dit d’un tel Lauzun, l’austère, doctrinaire et parlementaire Pasquier… Mauvais sujet, sans aucun doute ; mais les autres porteurs de colbacks étaient-ils donc des Éliacin ? Et puis, ce chancelier à simarre janséniste pouvait-il rien comprendre aux femmes et aux hussards ?

Telle était, simplement esquissée, la fantasque figure du colonel à dolman brun et pelisse bleue, ce pittoresque et légendaire Fournier. Avec son insolente et superbe vaillance, son amusante indiscipline, ses élégances mondaines, ses perversions raffinées, il est demeuré le type accompli d’un hussard de l’an X. Notre morale bourgeoise n’a jamais rien compris à ces preux d’autrefois ; elle a voulu souvent les condamner, mais leur sabre, gagneur de batailles, a bien su les défendre. Ayant pour grand honneur l’honneur de son drapeau, Fournier, tel qu’un autre Montbrun, a foncé, glorieux, en pleine épopée nationale, et le « plus mauvais sujet de l’armée » restera populaire en notre pays de France qui toujours raffola des mauvais sujets.

Pour l’instant, toutefois, ce cœur indépendant semblait devenu esclave, « esclave de la Beauté. » Celle qui venait enfin de fixer le volage était une sémillante divinité, Vénus créole, — d’aucuns prétendaient octavonne, — grande amie de la « consulesse » Joséphine, zézayant avec elle le doux jargon des Iles, et amusant cette désœuvrée par ses indiscrétions cancanières : la très fameuse Mme Hamelin.

Jeanne-Geneviève-Fortunée Lormier de Lagrave avait alors vingt-neuf ans. De sang tout à fait bleu, — du moins l’affirmait-elle, — la créole était née à Fort-Dauphin de Saint-Domingue, dans l’île, en ce moment révoltée, où le noir à si beaux panaches, Toussaint-Louverture, faisait le petit Bonaparte. Son père, colon gentilhomme, Jean de Lagrave, avait jadis été un riche planteur, possédant des sucreries, des habitations, des « hottées, » des « places à vivre, » des « maisons de placement ; » mais l’incendie allumé par les nègres venait de réduire en cendres toute la richesse de ce « pâlot. » Fortunée n’avait point grandi à l’ombre des cocotiers, au rythme des bamboulas : venue jeunette, en France, elle s’y était mariée, dès l’âge de quinze ans. Un bel hymen, en apparence, et très argenté ! L’époux, fort jeune lui-même, était un homme de finance, lignée de fermiers généraux, M. Hamelin ; amoureux d’ailleurs assez laid et Céladon grincheux. Mais il mettait aux pieds de la mignonne épouse de nombreux écus, un hôtel, un blason : Turcaret portait d’or à la rose de gueules épanouie, ingénieux et galant symbole. Hélas ! l’union mal assortie devait tourner bien vite au « mariage à la mode : » Roméo s’était montré jaloux, et Juliette, un peu bien frétillante. Durant quelques années, Monsieur avait querellé Madame dans leur triste maison de la rue Taitbout : il geignait, le pauvre homme, il grognait, tandis que dans la rue grondaient les « ça ira » des patriotes. Enfin, il avait émigré. Libre alors, au milieu d’un peuple libre, Fortunée s’était montrée, sans peur, au grand soleil de la Révolution…

Elle se montra surtout durant la bacchanale du Directoire, aux temps des chlamydes échancrées et des corsages révélateurs. Emule de Notre-Dame de Thermidor, la citoyenne Hamelin, se parant de la simple nature, devint aussi déesse et très déesse. Ce fut la merveilleuse, peut-être la moins vêtue d’entre ces nudités qui se trémoussèrent chez Barras ; ce fut encore l’une de ces « jambes de nymphe » qui, au Palais-Égalité, aux Tuileries, à Mousseaux, traînèrent à leur remorque les muscadins lorgneurs. Insensible, du reste, aux effaremens de la pruderie, se moquant des censeurs autant que des bégueules I On la blâmait, on la diffamait, on l’outrageait même : elle n’en retroussait que davantage les pans de sa tunique athénienne. Mais à singer ainsi les citoyennes Laïs, cette favorite des mirliflores se mérita bientôt le plus fâcheux renom. « Galante et intrigante, » grommelaient les moralistes, et les plaisantins ajoutaient : « Le premier polisson de France ! »

Petit et noiraud, avec un nez trop court, des lèvres charnues, des cheveux frisottans, certes, ce « polisson » ne pouvait passer pour joli ; mais il avait une gentillesse émoustillante : sa laideur même était une séduction. De ses yeux noirs, très grands et pailletés d’or, se dégageait un charme capiteux, toute une griserie sensuelle. Sa taille menue et bien cambrée, sa démarche onduleuse et provocante, la façon alanguie dont la fluette poupée aimait à danser la gavotte, causaient aux autres Eucharis de jalouses fureurs. La danse, en ces jours de Vestris et de Gardel, était un art des plus subtils ; mais nul n’en savait mieux les enjôlemens que ce laideron ensorceleur, Fortunée Hamelin. Lorsqu’elle mimait dans un salon le fameux « pas de châle, » un cercle se formait autour d’elle, et pour mieux voir l’aimée, les amateurs se hissaient sur les chaises. Bonne écuyère aussi, on la réputait pour sa maîtrise à conduire un cheval. Souvent, vêtue d’un travesti : culotte dessinante, redingote et spencer, l’amazone prenait part aux plus extravagantes cavalcades. En outre, de l’esprit, beaucoup d’esprit ; une verve incisive, une dent à l’emporte-pièce ! On citait ses bons mots, on colportait ses épigrammes. Ayant pratiqué tous les mondes, elle en connaissait le langage, et l’à-propos de sa causerie ébahissait ses adorateurs : « Incroyable ! Petite parole d’honneur : un génie incroyable ! » La déesse savait parler de l’Œil-de-bœuf avec Ségur, du cinq pour 100 avec Ouvrard et d’entrechats avec Trénitz !… Oui, certes, une femme de rare intelligence ! Ruinée à Saint-Domingue et séparée de son mari, la citoyenne faisait pourtant figure, occupait un hôtel, avait ses réceptions, tenait des assemblées. Comment ? Par quel miracle d’économie ? Assurément, sa chambre moresque et son lit à l’étrusque devaient receler de surprenans secrets.

En 1802 cependant, la délurée petite personne commençait à se transformer en femme politique…

La « femme politique » était alors, — a-t-elle beaucoup changé depuis ? — une assez bizarre créature, très attirante, fort captivante, mais bien dangereuse à fréquenter. Férue d’amour pour son gouvernement, et sans cesse aux écoutes, elle recueillait dans maints salons les propos séditieux, les « clabauderies, » les simples médisances, composait des rapports, les adressait à la police. Une espionne ? Oh ! non pas, mais une donneuse d’avis : elle renseignait et ne dénonçait pas. Pourtant, circonstance aggravante, ces femmes de tant de zèle cachaient très soigneusement leurs noms. Chaque jour arrivaient au ministère de la Police de nombreux poulets doux, fleurant la bergamote, signés Dumont ou bien Dupont, Estelle, Malvina ou Rosalie. Mais c’étaient là des cryptonymes qui sentaient le mouchard et masquaient souvent des dames de haut parage ou des bas bleus d’aimable renom. Fouché employait de grand cœur la femme politique, la traitait avec déférence, et parfois lui parlait d’amour. Il la voulait, cependant, d’apparence ingénue, — chanoinesse de Chastenay, par exemple, ou « belle à cheveux de soie » et marquise de Custine. Chateaubriand, qui longtemps raffola de cette blonde amie, n’en soupçonna jamais les mystérieux talens. Quant à Mme Hamelin, le pudibond ministre la trouvait beaucoup trop cavalière. Cette diseuse de mots crus choquait sa bégueulerie oratorienne ; même il voulut plus tard la coffrer aux Madelonnettes. Mais Bonaparte causait plus volontiers avec la confidente de Joséphine, et la faisait ainsi politiquer.

Tous deux se connaissaient, de vieille date. Général Vendémiaire, le maigre Bonaparte avait maintes fois dîné avec la merveilleuse, en cette Chaumière cossue où l’enflammé Tallien enchâssait son idole, l’ingrate Thérésia. Il l’avait rencontrée encore à son retour d’Egypte, parmi les agités qui déjà courtisaient sa fortune, dans la maison conspiratrice de la rue Chantereine. Bien plus, mari jaloux, il était venu certain jour consulter cette amie : « Son épouse le trompait ! Fallait-il divorcer ? » Mais sérieuse, encore que ricanante, la citoyenne Hamelin l’avait doucement morigéné. « Eh quoi ! faire un esclandre ! Lui, le vainqueur des rois vouloir s’avouer… vaincu et très vaincu dans son ménage ! Comme on allait le nasarder ! » Et Bonaparte avait compris. Depuis lors, rentré dans la chambre conjugale, il ne découchait plus et pratiquait le lit commun avec ostentation. Aussi avait-il conservé pour la sage conseillère un souvenir reconnaissant. Dans sa gratitude, il l’employait maintenant aux plus discrètes diplomaties, — la faisant regarder, la priant d’écouter. Elle écoutait, elle regardait, et devenait alors féconde épistolière. Troussées d’une plume alerte, les lettres politiques de l’avisée Mme Hamelin étaient et sont encore un régal de haut goût. Bonaparte en appréciait la saveur égrillarde, et plus tard, sous la Restauration, le duc Decazes, un autre connaisseur, y trouvait ses délices. Au surplus, de mignonnes « épingles, » argent bien accueilli, récompensaient un zèle ingénieux et de secrets avis. Ces dons de l’amitié se transformèrent bientôt en une pension annuelle : douze mille livres d’abord, puis vingt, trente et jusqu’à cinquante mille francs, — un beau denier d’observatrice !… Et c’est ainsi que Napoléon voulut toujours comprendre le mérite des femmes politiques.

Or, en ce mois d’avril 1802, l’inconstant Fournier faisait le plus récent caprice de la charmeresse. Lui-même, d’ailleurs, ne se croyait qu’en simple bonne fortune. Aventure printanière, pensait-il, courte folie, devant durer le temps que durent les primevères et les permissions de trois mois : une « passade, » et rien de plus ! Pourtant, la permission de trois mois avait pris fin ; mais le galant ne semblait pas vouloir regagner les Abruzzes. Il prolongeait son séjour à Paris, demandait un nouveau congé, inventait raisons et prétextes pour ne point partir : l’amourette venait de tourner à l’amour. Conquis soudain par sa conquête, il cueillait ardemment l’heure brève, les jours et les nuits rapides. Sans cesse en parties de plaisir, redoutes ou bombances, ce bien-aimé du printemps de l’an X accompagnait sa brune amie aux bals de la Chaussée d’Antin comme aux soirées des Ministères, dansait des monacos ou valsait avec elle, la voiturait au bois de Boulogne, l’amenait déjeuner chez le traiteur de Bagatelle, dans la rotonde aux miroirs indiscrets et, Sigisbée lorgné de toute une salle, affichait son bonheur aux Italiens ou à l’Opéra. Pour lui, l’hôtel de l’aimable Fortunée, une jolie bonbonnière cachée dans les verdures, en face de Tivoli, n’avait plus de mystère : il en connaissait les détours, la chambre à coucher et l’alcôve. Souvent même, au sortir de quelque brelan, il y venait chercher bon souper, bon gîte et le reste, car jamais la chère âme ne lui refusait rien : une idylle !…

Mais tandis que cet imprudent faisait jaser la pruderie médisante, un gros péril le menaçait : la malveillance de Bonaparte.


IV. — INVITATION DE CAMARADE

La rogue et déplaisante façon dont le Premier Consul venait de tancer un militaire sans discipline avait eu de nombreux témoins. Fournier évidemment n’était pas en faveur ; chacun s’écartait donc d’un tel pestiféré. Déjà, et dès 1802, la crainte qu’inspira toujours Napoléon, enlevait toute indépendance au caractère de ses officiers. Ils savaient qu’à Paris de furtifs regards surveillaient leur conduite, et redoutant les délateurs, ils évitaient de se compromettre.

Oudinot, pourtant, se rapprocha du colonel.

Ils s’étaient souvent rencontrés, l’un et l’autre, et même, certain soir, en d’inoubliables circonstances : au café Carchy, lors de la sanglante assommade. Attablé par hasard dans l’ « antre royaliste, » Oudinot avait eu sa part des horions muscadins, attrapé aussi quelques caresses des patriotes. Plus tard, d’autres combats, — moins plaisans, il est vrai, — Mincio, Bucilingo, Tavernella, les avaient mis en rapports de service. D’ailleurs, divisionnaire et récemment chef de l’état-major à l’armée d’Italie, Oudinot traitait le chef de brigade comme un simple sous-ordre. Mais soldat de fortune et naguère exalté jacobin, l’ancien caporal de Médoc-Infanterie appréciait le passé politique du célèbre hussard : un cavalier, — cas extraordinaire ! — était au goût de ce fantassin.

Sans aucun souci des mouchards, il venait donc convier son compagnon d’armes à un dîner de camarades : invitation pour le jour même, à la campagne, dans la senteur des bois. Oh ! non pas un festin de Lucullus, mais un cordial repas d’amis. Absence complète de dames ; on serait entre militaires. « A ce soir, sept heures, au château de Polangis. » — « Trop honoré, mon général ! » et le colonel s’esquiva aussitôt.

De passage à Paris, Fournier n’était pourtant pas descendu à l’auberge. Il logeait, depuis six décades, près de la Cour des Messageries, dans une maison bourgeoise de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Mais son appartement meublé n’était pour lui qu’un pied-à-terre, un simple camp volant, destiné aux visites du tailleur, du bottier, ou du « merlan » artiste capillaire. Humide, obscure et fort étroite, avec son vacarme incessant de diligences et de postillons, la rue Notre-Dame-des-Victoires offrait d’insuffisantes délices à cet inlassable batteur du pavé parisien : son quartier général était, de préférence, établi en des lieux moins moroses. Et cependant, une chambre de son garni contenait de périlleux secrets, car dans certains tiroirs d’un bureau d’acajou, il avait entassé des lettres et de la poésie.

Pour la plupart, ces lettres étaient des poulets parfumés, de tout récens billets de femmes. Bien qu’épris ardemment d’une « adorable amie, » Fournier, vraiment trop éclectique, rendait encore hommage à plusieurs autres « beautés. » Il venait même d’ébaucher, en tapinois, une galante aventure, histoire sans importance, pensait-il, mais qu’aurait pu trouver mal propre sa rancunière créole. Amourette de rencontre, la nouvelle bergère était une vieille cocote encore fort à la mode, ancienne marcheuse de l’Opéra-buffa, vertu déjà cotée aux jours du ci-devant Roi, et qui, malgré tant d’états de service, attirait toujours l’amateur. Elle avait nom Adeline, et citoyenne achalandée, recevait ses pratiques dans un logis cossu de la rue Vivienne… La catin et la femme du monde, Adeline complétant Fortunée, — c’était, ma foi ! de l’esthétisme !…

Quant à la poésie, assez peu faite pour les Chloris, elle n’avait rien d’érotique. Dans sa rage contre Bonaparte, Fournier, rimeur si badin d’ordinaire, s’avisait aujourd’hui de manier la satire : lui, plus tendre qu’un Coupigny, se transformait en Archiloque. Le bureau d’acajou contenait aussi d’outrageantes fariboles décochées à l’ingrat Consul : de la prose et des vers, du trivial et du sublime, du Vadé et du Juvénal, des épigrammes, des fredons, des poissarderies, des capucinades, des calotines vengeresses. Dangereux cela ! Un crochetage de serrure et la rafle de ces papiers pouvait mettre en fâcheuse posture l’auteur de pareilles plaisanteries, — et dame ! les citoyens inspecteurs de police crochetaient, raflaient, puis empoignaient sans délicatesse. Mais Fournier n’avait jamais eu peur de l’écharpe d’un commissaire ; peut-être aussi ignorait-il les hauts faits du jovial et terrible Pâques. L’humiliante algarade qu’il avait subie, tout à l’heure, venait d’exacerber sa haine. Tel qu’un vin mal cuvé, son vieux jacobinisme travaillait, à nouveau, l’élève de Labretèche : d’âpres souhaits de catastrophes, des vœux d’assassinat grondaient à présent en ce cœur irrité… Quand donc surgirais-tu, Brutus, destructeur des tyrans, sauveur des Républiques ?

Pour l’instant, toutefois, il s’agissait d’aller dîner à Polangis. L’usage voulait, en 1802, qu’en dehors du service un officier ne portât pas son uniforme. Aux soirées mêmes du ministre de la Guerre, en ces bals où Julien, un Kreutzer mulâtre, conduisait l’orchestre, colonels, capitaines, lieutenans, tous dansaient en costume bourgeois. Aussi, se conformant aux lois que décrétait la mode, Fournier dut revêtir quelque pimpant costume paré : le frac marron à boutons d’or, la culotte noire, les escarpins. Telle était, d’ailleurs, la toilette que Moreau affectait d’exhiber quand l’illustre et grincheux personnage promenait ses boucles d’oreille dans un gala ministériel. Commode aux faiseurs de fredaines, l’habit du pékin était encore pour certains militaires une tenue de mécontens. Macdonald, Delmas, Lecourbe, se plaisaient à le porter, et certes, le colonel n’était pas un hussard satisfait… Sa voiture fut bientôt attelée. Homme des plus raffinées élégances, l’enfant chéri des dames évitait avec soin de se salir en fiacre. Il louait au mois, — les rapports de police nous l’apprennent, — un cabriolet à l’anglaise qu’il conduisait lui-même…

Ce jour-là, flâneurs et « gobe-mouches » purent donc apercevoir un fringant « petit-maître » qui remontait en rapide wiski la chaussée des boulevards. Le malheureux ! Il ne se doutait guère qu’il parcourait, à tours de roue, une première étape vers la prison du Temple, sa morgue et l’un de ses cabanons.


V. — UN ROMAIN DE L’AN X

Non loin de Saint-Maur-les-Fossés, sur l’onduleux plateau qui domine la Marne, s’élevait alors le château de Polangis. D’aimable style Louis XV, avec fronton et œil-de-bœuf, chambranles et palmettes décorant les fenêtres, guirlandes à lacs d’amour fleurissant la façade, ce mesnil semblait égaré au milieu des bois. Un sombre parc et de profonds taillis enveloppaient cette blancheur de pierres, qui, clôturés par une muraille, se prolongeaient jusqu’aux méandres de la dormante rivière. Rien n’existe plus aujourd’hui de l’ombreux et romantique ermitage. Nos architectes spéculateurs ont sévi sans pitié ; ils ont démoli le château, divisé, morcelé, déchiqueté boulingrins ou massifs, — et les sylvains, les dryades, les hamadryades de 1802 ont fui devant les moellons de nos entrepreneurs de bâtisses. A chaque siècle ses dieux ; à chaque temps sa poésie.

Revenu récemment d’Italie, Oudinot habitait cette apaisante solitude, sans parvenir, toutefois, à y calmer son humeur chagrine. La situation d’un pareil rendez-vous de chasse avait déterminé peut-être le choix du général. Tous ces féaux de la Révolution affichaient aujourd’hui des goûts de gentilshommes, ayant chenils, veneurs et gens à bandoulière. Ils se plaisaient à canarder la plume, couraient avec passion le gibier à poil, — non pas à la façon de Talleyrand qui, disait-on, peuplait ses remises d’un lapin de chou nourri dans les clapiers ; mais à la manière de Moreau achetant aux oiseleurs de la Forêt-Noire ses faisans et ses coqs de bruyère. Lecourbe surtout était un Actéon si enragé qu’il assommait de ses mains jacobines les braconniers et même les gardes. Oudinot, à vrai dire, se montrait moins marquis de Carabas ; mais il aimait pourtant à déployer du faste. Ce jour-là, 5 floréal, il offrait donc un superbe dîner, repas plantureux de garçons, balthazar d’officiers, où l’on devait parler batailles, canons, chevaux, avancement et sans doute aussi politique.

Le soir tombait ; déjà le crépuscule d’avril épandait ses mélancolies sur les frondaisons naissantes, quand Fournier arriva enfin à Polangis. Il en franchit la grille, et pénétra dans une avenue qui conduisait à la cour d’honneur. Soudain, le colonel sauta de voiture : il avait aperçu l’un des invités d’Oudinot, le général Delmas, et s’empressait d’aller le rejoindre. Haut juché sur ses bottes, — ce Delmas était de taille colossale, — vêtu de l’habit bourgeois, mais son bicorne militaire campé sur l’oreille droite, le géant se dirigeait à pied vers le château. Il était austèrement venu par la patache de Saint-Maur, car moins sybarite qu’un hussard, il ne se voiturait pas en tilbury… C’était une âme antique, un Romain, un Spartiate ; c’était aussi un fantassin ayant les mœurs et les manières du « pousse-cailloux. »


Le Limousin Antoine-Guillaume Muralhac dit Delmas avait alors trente-quatre ans. Une image populaire a reproduit les traits de cet énorme grenadier, et bien qu’assez grossière, nous fait connaître son visage. Il est fort laid, mais cette laideur de fier-à-bras a néanmoins de la beauté. Sur une cravate à triple tour il se dresse long, maigre, osseux, déjà quelque peu ridé ; le nez se busqué, volontaire ; le front s’évase, dénudé ; les rares cheveux grisonnent ; les yeux luisent et semblent railler ; des broussailles d’épais sourcils abritent la flamme de malicieux regards et, par ostentation d’élégance jacobine, une épaisse et noire moustache surmonte des lèvres charnues : deux anneaux d’or pendent aux oreilles du général… Cravate, anneaux, moustache — toutes ces vénustés de l’an III devaient, en 1802, exciter des sourires ; mais Delmas n’avait aucun souci des caillettes et n’entendait complaire qu’aux troupiers, ses amis.

Il était né dans le bourg d’Argentat, en ce pays bossué, où la Maronne s’unit à la Dordogne ; terre alors presque en friche, productrice toutefois de fayards et de chênes, de sabotiers et de tanneurs. Sol âpre, âpres habitans : Delmas fut le rugueux produit de ce terroir rugueux. Sa famille, assez riche, mais d’extraction bourgeoise, avait la roture vaniteuse : volontiers tous ces Muralhac prenaient les noms de leur varenne, de leur châtaigneraie, de leur pigeonnier. Le père d’Antoine-Guillaume, — un mutilé de la guerre de Sept ans, — se titrait de « Messire Pierre Delmas, seigneur du Chastainier, d’Eyssard et autres places : » gloriole limousine, ou pour mieux dire humaine, si fréquente en notre pays de France, féru pourtant d’envieuse égalité. Au reste, Delmas ou Muralhac, ces faiseurs d’embarras étaient de vaillans hommes, servant le Roi de père en fils, officiers de fortune, parfois même chevaliers de Saint-Louis : ces gens-là qui manquaient de « sang » en étaient cependant bien prodigues… Lui aussi, et dès sa douzième année, Guillaume avait endossé l’habit blanc : « enfant de corps » à Touraine-Infanterie. Mais insubordonné, libertin, criblé de dettes, amateur de scandales, le clampin devenu lieutenant s’était fait destituer. « Mauvaise conduite et mauvais exemples, » au dire de son colonel. L’indomptable Delmas se laissait déjà entrevoir dans le garnement si mal noté…

L’épaulette qu’avait enlevée le Roi, — le peuple souverain la lui rendit bientôt. Commandant élu de volontaires en 1791, dès 1793 le jouvenceau était général : il avait à peine vingt-cinq ans. Delmas alors s’était épris de cette Révolution qui lui prodiguait ses faveurs, et pour toujours l’avait passionnément aimée. Champion de la République, durant dix années, il combattit pour sa déesse, partout où nos loqueteux porte-sabots s’élancèrent « baïonnette en avant ; » partout où, de son bonnet rouge, le drapeau tricolore défia les aigles couronnées. En leur sèche nomenclature, ses états de service ont plus d’éloquence qu’un dithyrambe : « Delmas (Antoine-Guillaume), chef de bataillon le 19 juin 1792, général de brigade le 30 juin 1793, général de division le 19 septembre de la même année. Campagnes : 1792, 93, 94, 95 (Armées du Rhin et du Nord) ; 1796, 97, 98, 99, 1800, 1801 (Armées de Rhin-et-Moselle, du Rhin et d’Italie). » Batailles rangées, surprises de nuit, passages de rivières, assauts de places fortes, enlèvemens de redoutes, — il prit part à trente-huit combats ; corps balafré par les taillades, cible vivante offerte aux balles : un héros ! Bien avant Michel Ney d’Elchingen, c’était déjà un brave des braves, le « lion » qui entrait en fureur dès les premières batteries de la charge ; on l’avait surnommé « Delmas l’Avant-Garde… »

Aussi un pareil affronteur de mitraille était fort populaire dans les casernes. Bien râblé, musclé à souhait, très fier de la vigueur de ses biceps, l’Hercule de la Corrèze imposait aux soldats. Et puis, si bon garçon ! n’exigeant que de la bravoure, très coulant sur la discipline. Avec lui, le fricoteur pouvait picorer à son aise, piller la métairie du paysan, le cabaret du marchand de goutte, puis rosser par surcroît gendarmes et gabelous. Ces joyeusetés de Bellone, Delmas ne savait, ne voulait pas les réprimer. Il est vrai que si, d’aventure, le colosse rencontrait quelque chapardeur, sa main le corrigeait d’importance : horions de-ci, torgnioles de-là, coups de poing, de botte, de plat de sabre ; mais un simple « va te faire pendre ailleurs ! » jamais de conseil de guerre : bref, l’ami du troupier, un « père chéri » pour le soldat…

Mais Bonaparte ne l’aimait pas, et lui trouvait d’impatientans défauts : indiscipliné, raisonneur, moqueur, clabaudeur, par trop soudard, par trop Cincinnatus de l’an II, mal élevé, mal nippé, mal marié, — indécrottable jacobin ! De grand cœur, il l’eût mis en réforme ; il n’osait cependant, et bornait sa malveillance à ne l’employer que rarement. L’autre enrageait, criait à la persécution et réputait infâme le gouvernement consulaire. Delmas apparaissait quelquefois aux Tuileries pour faire d’indécentes algarades ; mais il se gardait bien d’y exhiber la citoyenne qu’il appelait son épouse. Sentant par trop la plèbe, elle eût effarouché la précieuse Joséphine, Hortense la joueuse de harpe et ses amies les mijaurées, chefs-d’œuvre du pensionnat Campan…

Non sans raison, du reste, car cette compagne de jacobin n’avait rien d’une aristocrate. Leur union, contractée suivant les simples lois de la Nature, eût mis en liesse le cœur sensible d’un Rousseau. En garnison à Porentruy, Delmas s’était amouraché d’une jeune personne, grandie près d’un étal, fille d’un boucher de la ville, la demoiselle Magdalena Weter. Lui-même, avec sa carrure de garçon d’abattoir, avait beaucoup plu, et tous deux, sans formalités vaines, s’étaient fort prestement aimés. D’ailleurs, aucune fortune chez cette adorée ; mais en revanche, un bien encombrant parentage : des frères, saignant le bétail ou servant la pratique ; des cousins campagnards, rustauds du pays d’Héricourt. Sans morgue et leur trouvant du charme, le général n’écartait pas ces petites gens ; il leur rendait parfois visite, chassait avec eux, s’attablait à d’interminables repas, savourait leurs plais de gaudes, leurs pâtés de grenouilles, puis, entre deux bouteilles d’un capiteux Arbois, politiquait avec frénésie. Même, il politiquait si bien que chacun des parens allait bientôt avoir des notes de gendarmerie. Plus rude en son langage que tous ces rudes traqueurs de sangliers, amateur des jupons faciles et très friand des maritornes, il les scandalisait par le cynisme de ses propos ou le sans-gêne de sa conduite : on l’avait surnommé « le Sauvage… »

Le Sauvage, toutefois, se plaisait surtout à Paris. Là, il pouvait grogner avec de chers compagnons d’armes, peu enthousiastes du Consul : Macdonald, Oudinot, Lecourbe ou Masséna. Mais, entre tant d’amis, sa préférence allaita Moreau. Dans l’hôtel de la rue d’Anjou, le mécontent Delmas trouvait des cœurs selon son cœur : Mme Hulot, l’acariâtre belle-mère du « Breton, » le « caporal en jupe, » haineuse à Bonaparte, et sa fille l’envieuse Eugénie, l’épouse à vapeurs du « Fabius français ; » il y trouvait aussi de la bière et des pipes. C’étaient alors des heures délicieuses passées dans le fumoir du camarade, d’acerbes critiques formulées contre Bonaparte, de virulens sarcasmes qu’assaisonnait une blague de corps de garde. Delmas avait l’esprit caustique, décochait le mot acéré, l’épigramme à l’emporte-pièce : malheur donc à qui lui déplaisait. Ses plaisanteries poivrées, ses quolibets au vitriol faisaient la joie du fielleux Moreau ; il excitait bien vite la verve du loustic, et dans la fumée des bouffardes on persiflait, brocardait, plastronnait le Corse et sa famille. Mais, en dépit des portes closes, le Corse savait entendre. Les domestiques de l’ingénu Moreau, plusieurs même de ses familiers, l’espionnaient sans vergogne, surtout cette sémillante Fortunée Hamelin, amie créole de l’imprudente Mme Hulot. Les facéties du Limousin revenaient donc, amplifiées, au Consul, et sa colère croissait contre ce « misérable, » — l’indépendant et trop bavard Delmas.

Il connaissait Fournier qui naguère avait combattu sous ses ordres. D’un caractère pourtant jaloux, le « premier des hussards » tenait en haute estime « Delmas l’Avant-Garde : » un Romain, celui-là, un pur Romain de Rome, et non l’un de ces laquais à dragonne que gavait Bonaparte… « Trop heureux de vous rencontrer, mon général ! » et ils se mirent aussitôt à causer ensemble…

Maintenant, ils conversaient avec animation, sous les fenêtres du château. Les valets accourus observaient de loin le bel homme, requinqué comme un mirliflore, et l’autre, le grand flandrin à la moustache hirsute. Absorbés tous deux en un bizarre colloque, ils tournaient et tournaient autour d’un bassin à jet d’eau qui décorait la cour d’honneur… Que pouvaient-ils se dire ? Pourquoi devisaient-ils ainsi, dans l’ombre de la nuit tombante, alors qu’en son salon Oudinot attendait ?… Plus tard la curieuse police voulut se renseigner et posa la question : « Ma foi ! je ne me souviens pas ! » répondit d’abord l’oublieux Fournier ; puis, recouvrant soudain la mémoire : « Nous avons parlé de chevaux… » Bah ! de chevaux ? Avec une telle exubérance de gestes ? Invraisemblable ! Et devenue plus curieuse encore, la police ne fut pas convaincue.

Ils gravirent enfin les marches du perron.


VI. — BALTHAZAR D’OFFICIERS

Avec ses laiteuses blancheurs, les dessins tourmentés de ses panneaux, leurs coquilles, guirlandes, perles dorées, le grand salon de Polangis était d’un art charmant, mais passé de mode, et rappelait des jours à jamais disparus. Une marquise en falbalas, coiffée à la Malabar et minaudant sous l’éventail, s’y fût trouvée mieux à sa place qu’un militaire fumant la pipe et sacrant à larges gueulées. Par les croisillons des fenêtres, on apercevait des jardins. Un rimeur didactique, le prolixe Esménard ou le verbeux Delille, auraient décrit avec bonheur le solennel ennui de ce vieux parc à la française. Ici, pour loger le sylvain, d’épais massifs de marronniers, et là, une cascatelle à rocailles, la naïade obligée de tout ermitage. Plus loin, c’était l’onduleuse ramure de grands arbres, de silencieuses profondeurs, des ténèbres de futaie. A cette heure songeuse d’un jour finissant, dans les flottantes vapeurs montées de la rivière, ce paysage qu’estompait la brume eût dit à quelque Senancour l’amère mélancolie des choses exhalant leur tristesse.

Tous les convives se trouvaient à présent réunis ; des officiers pour la plupart : les généraux Delmas, Dupont, Dessoles, Bourcier, Marmont ; le cuirassier Margaron, chef de la 1re demi-brigade de « cavalerie ; » le colonel Fournier, le capitaine Lamotte, aide de camp d’Oudinot. Plusieurs de ces personnages étaient d’importans divisionnaires, mais, pareils à Delmas, n’avaient dans les bureaux de la Police qu’un fâcheux renom d’opposans. Soldats aux vieilles armées du Nord, de Sambre-et-Meuse ou du Rhin, ils en avaient gardé l’esprit frondeur, la morgue dédaigneuse, l’indépendance, l’indiscipline. Moreau était encore pour eux « le fameux capitaine, » le seul grand homme de guerre ayant du génie, le vainqueur aux savantes victoires ; héros sans rival dans la République, honneur et fierté de la Patrie… Dessoles, bien qu’aujourd’hui conseiller d’État, fréquentait, rue d’Anjou, l’hôtel de son illustre camarade, et les « observateurs, » mouchards du beau monde, y remarquaient souvent ce noblereau, neveu de chanoine, son sourire discret et sa chevelure ecclésiastique… Bourcier, l’inspecteur des remontes, n’était pas non plus en crédit, et déjà le malheureux Dupont, soldat poète et Périgourdin, partant vaniteux et vantard, sentait, s’acharnant sur lui, la malveillance tenace de Napoléon… Seul, toutefois, le jeune et avantageux Marmont passait pour être agréable aux Tuileries. Naguère aide de camp de Bonaparte, nommé à vingt-six ans conseiller d’État, général de division, puis inspecteur de l’artillerie ; marié, grâce au Consul, à la fille du banquier Perregaux, l’un des plus riches d’entre les « nouveaux riches, » il devait tout à la faveur du maître. On le ménageait. Tant de sournoises pensées, de jalousies souffrantes se cachaient sous les frisures de ses cheveux bichonnés, dans ce front que labouraient, à la naissance du nez, deux rides inquiétantes ! Très ambitieux, vaniteux plus encore, Marmont était une âme agitée, un cœur toujours en tourmente. Le châtelain de Polangis eût certes mieux fait de ne pas inviter cette créature de Bonaparte à un repas qui rassemblait tant de mécontens. Il l’avait engagé néanmoins, car le favori du Consul était une puissance redoutable. Et d’ailleurs, Oudinot ne savait lui-même où diriger ses préférences. Vers le « Corse » ou vers le « Breton ? » Quand il allait, en bon voisin, tirer le faisan à Grosbois, ses lèvres pincées faisaient risette au vainqueur de Hohenlinden ; mais à la Malmaison, prodiguant les courbettes, il courtisait aussi le triomphateur de Marengo. Irrésolu, il se croyait malin.

On passa dans la salle à manger. Le maître de la maison mit à sa droite Bourcier, l’aîné de tous ces généraux ; Delmas, ami intime, prit place à gauche de l’amphitryon ; Fournier, simple chef de brigade, alla s’asseoir plus bas, à côté de Delmas. Et c’était un curieux assemblage de têtes militaires, portant moustaches ou nageoires, crinières flottantes ou cheveux courts ; visages roussis par le soleil, la bise, le gel de maintes campagnes, et s’enfonçant jusqu’aux oreilles dans la mousseline de leurs cravates. Bel homme en sa taille élancée, malgré sa figure anguleuse, son nez crochu, son menton trop saillant, la luisante calvitie de son crâne, Oudinot présidait, joyeux, à des « agapes » qui s’annonçaient joyeuses… Le dîner commença, frairie bientôt bruyante : une « orgie, » affirma plus tard la toujours sobre et chaste police.

Au reste, en ce temps peu frugal, tout repas de garçons devenait vite une tapageuse orgie. Les quatre années du Consulat furent un âge idéal pour le gourmet, le gourmand et le goinfre. Jamais la « science de gueule, » — le mot est de Montaigne, — ne fut en France aussi doctement cultivée. En dépit des mauvaises récoltes et de la cherté du pain, on cuisinait selon Carême, on banquetait suivant Berchoux. Le brouet noir à la Spartiate ne trouvait plus de glossateur ; l’art de bien manger inspirait des volumes, et les Grimod de la Reynière charmaient plus de lecteurs qu’un Legouvé lui-même. Cambacérès, d’ailleurs, donnait de grands exemples de ripailles et d’indigestion. Assisté du maigre et spectral d’Aigrefeuille, le gras consul, plus ventru à lui seul que le gouvernement tout entier, inventait des recettes culinaires, et ses festins, à deux services, de huit plats chacun, causaient d’admiratives stupeurs. Les raouts militaires avaient surtout un haut renom de gaillarde bombance. On s’y grisait avec bonheur, on s’y divertissait avec entrain. Même, la coutume était dans la cavalerie qu’après un copieux balthazar, assiettes et bouteilles, la vaisselle entière prît le chemin de la fenêtre pour aller bombarder les passans. Mais si jovial dessert n’eût pas été de mise dans le manoir de Polangis…

Bien qu’assez économe, calculant son budget, épluchant avec soin ses livres de cuisine, Oudinot aimait l’ostentation. Son menu, à n’en pas douter, était des plus friands. Sur la nappe en toile de Hollande, les réchauds, pareils à des trépieds antiques, abritaient sous leurs cloches maintes plantureuses victuailles : la « marée » souvent mal odorante, fournie d’ordinaire par Chevet ; la volaille truffée que préparait Hyrman ; les foies de canard ou de veau de rivière, pâtés chefs-d’œuvre de Corcelet. Toute une architecture de pâtisseries : temple de la Gloire, arc de triomphe, redoute armée de canons, devait se dresser au milieu de la table.

D’après l’usage, l’amphitryon découpait lui-même les pièces de résistance, puis, avec un mot aimable, faisait servir chacun des invités. Et d’instant en instant, les soldats-ordonnances, transformés en maîtres d’hôtel, emplissaient les verres, y vidaient de poudreuses bouteilles. Peu de bordeaux, — on ne l’appréciait guère, — mais de capiteux bourgogne, beaucoup de ce chambertin tant célébré à l’Opéra-Comique… Déjà on s’animait. La gaudriole marchait son train, non pas graveleuse, — des généraux pour la plupart, et presque tous mariés ! — mais politique, acerbe, très malveillante pour le gouvernement. Le Concordat défrayait les lazzis : on blaguait la calotte, on bafouait le « cordon… »

Mis en gaieté par force rouges bords, Delmas débitait ses drôleries coutumières : le « Sauvage » amusait la galerie. Un des dîneurs, Dupont peut-être, l’interpella :

— Dis-nous donc (ils se tutoyaient tous) l’histoire de ta dernière altercation avec Bonaparte.

Ça, volontiers ! L’infatué Limousin aimait à rappeler sa célèbre boutade ; il la colportait, depuis une semaine, de fumoir en fumoir : à nouveau, il la raconta… C’était le soir de ce grand jour où l’on avait chanté le Te Deum à Notre-Dame. Dans les salons des Tuileries, ministres, sénateurs, conseillers d’État formaient le cercle autour du Premier Consul ; Bonaparte conversait avec les ambassadeurs. Tout à coup, il aperçoit Delmas, marche à lui, l’apostrophe : « Eh bien ! général, êtes-vous satisfait ?… Une belle cérémonie, n’est-ce pas ? » — « Dites plutôt, une belle capucinade ! Nous changeons nos dragonnes en chapelets ! Il manquait à votre fête ces milliers d’hommes qui sont morts pour abolir les pasquinades et détruire la superstition ! »

Très crâne assurément : « Bravo, Delmas ! » On l’applaudissait… Et toujours dans les verres, le pomard, le mercurey, le romanée !… A présent, tous ces critiqueurs parlaient de choses plus graves encore, et s’interrogeaient. Une inquiétante nouvelle commençait à courir les salons politiques : Bonaparte préparait un coup d’Etat ! Il voulait un consulat à vie, la dictature, l’empire des Gaules ! Qu’en pensaient les « derniers Romains ?… » Les « derniers Romains ? » Derechef, Delmas se fit entendre :

— Ce petit bougre-là prétend nous écraser de son poids. Il n’est pas assez lourd !… Moi, je pourrais le prendre par la botte, le décrocher de selle, le faire passer sous le ventre de son cheval !

Et soudain, lui donnant la réplique : — Moi, s’écria Fournier, à vingt pas, d’un coup de pistolet, je me charge de le faire descendre !

Hein ! qu’était cela ? Les généraux échangeaient des regards étonnés. Ils savaient tous qu’en ce moment d’étranges rumeurs circulaient dans Paris : des officiers, disait-on, s’étaient promis d’abattre Bonaparte, au cours d’une revue décadaire. Mais, bah ! un conte invraisemblable, une invention de la police ! La gaillarde faisait du zèle. Et voici que Delmas semblait confirmer cette histoire ! Un vrai complot, alors ? En faisait-il partie ? Pour écraser la Bête, avait-il recruté l’aventureux Fournier ? Peut-être ! In vino veritas : la vérité se trouvait-elle au fond d’un verre de chambertin ?

Le dîner s’acheva sans autre incident, et trop bien repus, les convives quittèrent la salle à manger.

Au salon on servit le « moka, » ainsi que le punch à la glace. C’était une mode nouvelle, inaugurée chez Cambacérès, et que les « gastronomes » affirmaient hygiénique. Une « neigeuse ambroisie mariée à un brûlant nectar » possédait, disaient-ils, des vertus merveilleuses : elle dissipait les fumées du vin, puis remettait d’aplomb les cervelles titubantes… Ce soir-là, pourtant, l’infaillible remède dut opérer moins bien qu’à l’ordinaire, car Delmas avait de nouveau déchaîné ses fureurs. Fort excité, absorbant d’ailleurs force et force rasades, il pérorait. Sa haute taille frémissait de colère ; les éclats de sa voix emplissaient le salon. Sur les fauteuils en forme de chaises curules, les causeuses et les méridiennes, des généraux formaient un groupe autour du discoureur : ils provoquaient cette ivresse indiscrète, aiguillonnaient sa verve révélatrice…

Oudinot, cependant, s’agitait ennuyé : ces « agapes » commencées joyeuses se terminaient d’inquiétante façon. Redoutant quelque délateur, son amitié s’alarmait pour Delmas… L’imbécile ! s’exposer ainsi aux sévices consulaires, à la prison peut-être, aux moisissures du Temple, aux puanteurs de l’Abbaye !… Enfin, et désirant lui imposer silence :

— Ah çà, mon cher, perds-tu la tête, ou veux-tu te faire déporter ?

Alors le colosse, avec un geste de menace :

— M’envoyer à Cayenne ? Lui ?… Bonaparte ?… Ah ! qu’il prenne garde ! Il pourrait bien, lui-même, accomplir, avant peu, un plus long voyage… Un voyage aux pays des ombres, parmi les mânes des trépassés !… Mais aucun des convives ne prononça un mot d’indignation ; pas une voix ne se fit entendre pour protester contre un assassinat.

La nuit était avancée déjà quand Fournier, dans son cabriolet, put regagner Paris. Depuis longtemps les turbulences du quartier Montmartre s’étaient assoupies ; au théâtre Favart, la Rolandeau n’égrenait plus ses vocalises ; les nymphes de Frascati avaient achevé leur chasse à l’Anglais et au provincial ; le boulevard étendait, solitaire, la quadruple rangée de ses ormeaux : l’heure du berger était venue pour tout possesseur de bergère. Le colonel poussa-t-il son cheval jusqu’aux premières maisons de la rue de Clichy ? Éveilla-t-il le sommeil de l’hôtel qu’habitait Fortunée Hamelin ? Nul ne saurait le dire : les dossiers de la Police sont demeurés trop pudibonds. Mais l’hypothèse est vraisemblable d’une visite, hommage rendu à la « douce amie. » Effluves de floréal, journée remplie d’émotions si diverses, besoin de raconter ses ennuis, tout incitait un tel galant à profiter du moment propice. Et puis, on l’attendait peut-être… Peut-être alors fit-il des confidences, vêtu de ce déshabillé dont Thiébault nous a décrit les surprenantes splendeurs : un turban de cachemire et un châle broché d’or, — des magnificences de Grand Turc !… Au surplus, un fait est certain : soit de nuit, soit de jour, ce soir-là ou le lendemain, costumé en sultan, en hussard ou en petit-maître, — l’imprudent bavarda beaucoup trop. Il était amoureux, partant expansif et crédule…

« N’abandonne à la femme ni ton cœur, ni ta force, a conseillé le Sage,… et ne mets pas ton étude à vouloir détruire les puissans… » Mais ce beau Fournier connaissait mieux, sans doute, les joyeusetés de Monsieur Botte que les Proverbes de Salomon.


GILBERT AUGUSTIN-THIERRY.


  1. Voyez dans la Revue des 1er et 15 novembre, 1er et 15 décembre 1902, notre précédent récit : Conspirateurs et Gens de police. — Le complot des Libelles, 1802, 1 vol. chez Armand Colin. Nous renverrons souvent le lecteur à ce récit dont nous avons, d’ailleurs, reproduit les procédés de narration et de mise en œuvre : « Le roman de la réalité, » comme a bien voulu le qualifier la critique anglaise.
  2. Voyez dans la Revue des 1er et 15 novembre, 1er et 15 décembre 1902, notre précédent récit : Conspirateurs et Gens de police. — Le complot des Libelles, 1802, 1 vol. chez Armand Colin. Nous renverrons souvent le lecteur à ce récit dont nous avons, d’ailleurs, reproduit les procédés de narration et de mise en œuvre : « Le roman de la réalité, » comme a bien voulu le qualifier la critique anglaise.
  3. Voyez dans notre précédent récit : le Complot des Libelles, la description de la cérémonie de Notre-Dame, le jour de Pâques (1802).