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L’Aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donnadieu/02

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Conspirateurs et gens de police – L’aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donadieu (1802)
Gilbert Augustin-Thierry

Revue des Deux Mondes tome 45, 1908


CONSPIRATEURS ET GENS DE POLICE

L'AVENTURE DU COLONEL FOURNIER
ET LA MYSTÉRIEUSE AFFAIRE DONNADIEU
(1802)

DEUXIÈME PARTIE [1]


I. — DONNADIEU… DONNE-AU-DIABLE

La rue du Sentier, si passante aujourd’hui et si affairée, n’était, en 1802, qu’une solitaire et dormante ruelle. Prolongeant vers les vieux ormeaux des Boulevards l’étroit couloir du Gros-Chenêt, elle étendait en un silence tout provincial la fétide cavée de son unique ruisseau, les moisissures de ses pavés pointus, ses boute-roues de granit et deux ondulations de rares, inégales, taciturnes maisons. Çà et là, construits en retrait, quelques hôtels entrecoupaient l’alignement de ces bâtisses, mais déserts pour la plupart ; propriétés de ci-devant qu’avait confisquées la Nation. Etranglée et cahotante, cette venelle n’était guère fréquentée par le cabriolet : dans l’agitation du quartier Montmartre, elle ressemblait à quelque coin morose de bourgade départementale. Pourtant, elle avait eu jadis ses jours de vogue et d’élégance. Des carrosses précédés de coureurs l’avaient remplie de leurs sonorités ; des hallebardes de suisses, des livrées de laquais s’étaient montrées sous ses portes cochères, et de gros personnages, robins, traitans, financiers, un président Hénault, un Lenormand d’Étiolles, avaient logé sous les lambris de ses hôtels la majesté de leurs perruques à trois marteaux. Mais, en 1802, ces heureux temps étaient lointains. Le « nouveau riche, » banquier ou fournisseur, préférait les parcs romantiques de la Chaussée-d’Antin aux jardinets poudreux de la division du Mail, et le grand monde ne vivait plus dans un quartier que dédaignait la mode.

Vers le milieu de la morne ruelle, à gauche en venant des boulevards, on remarquait un édifice de très noble tournure. Le style de sa façade, ses cannelures tourmentées, ses feuillages, ses coquilles, tout un décor de prétentieuses rocailles, portaient leur date et disaient l’époque du cardinal Fleury. Il existe encore aujourd’hui ce ménil, contemporain du « saint et doux pasteur des brebis de Fréjus, » mais dégradé de façon lamentable, découronné de sa toiture, gratté, plâtré, déshonoré, et devenu un entrepôt de marchandises où s’agite le commis, où martèle l’emballeur. En l’an X, toutefois ; il avait conservé sa pompeuse élégance ; une cour d’honneur le précédait, une porte monumentale en défendait l’entrée. Solennel comme un monsieur fourré d’hermine, cet hôtel avait longtemps abrité une dynastie de puissans robins, les Messires Masson de Meslay, conseillers du Roy en ses conseils, et présidens à la Chambre des Comptes. Durant plus d’un demi-siècle, ces Catons à mortier avaient, de père en fils, de Lambert en Jérôme, rempli de leur importance la hautaine et fastueuse demeure ; mais, à présent, déchue, avilie, bien encanaillée, la si noble maison n’était plus qu’une pension bourgeoise, garni et gargote à la fois.

Le nouveau maître et seigneur de tant de salons dédorés portait un nom fort connu à la Ville : il s’appelait le citoyen Sergent… Un curieux personnage, cet Antoine-François Sergent, tombé, de nos jours, dans un profond oubli, et qui n’en fut pas moins demi-dieu parmi nos divinités jacobines. Il avait joué un rôle de quelque importance, dès les premiers actes de la Révolution. Né à Chartres, pays pourtant de Vierge merveilleuse, ce philosophe adorateur du Dieu à la Jean-Jacques avait, en sa jeunesse, manié le burin, fait mordre l’eau-forte. Son œuvre était intéressante, sa signature appréciée, et graveur de talent, il eût pu s’acquérir l’enviable réputation d’un Moreau ou d’un Debucourt. Mais d’autres convoitises travaillaient le cœur de ce vaniteux. Il avait préféré le club à l’atelier, la politique au labeur, et mérité ainsi toutes les gloires d’un Panis, d’un Pache, voire d’un Momoro. Ces sortes de lauriers sont faciles à cueillir ; d’ordinaire, l’artiste, le lettré, et surtout l’honnête homme, en dédaignent la banalité ; mais, âme assez vulgaire, Sergent ne fut toujours qu’un artiste incomplet, et dans sa vie publique qu’une moitié d’honnête homme. Parleur, discoureur, péroreur, possédant ce bagout sonore, cette ignorance grandiloquente qui grise et fait délirer le populaire de France, il devint bien vite à Paris une illustration de quartier, un génie, une idole, toute une façon d’austère Pétion. « Monsieur Populo » lui avait alors prodigué sa faveur : l’écharpe de municipal, le panache de président de la quarante-et-unième section, le bonnet rouge de secrétaire aux Jacobins, même une place de banquette sur la Montagne de la Convention. Là, Sergent avait voté la mort de Capet, mis hors la loi les Girondins, réclamé le supplice de Bailly, terrorisé le Modérantisme, sans-culottisé la Nation. Pas méchant, néanmoins, en dépit de telles offrandes à la guillotine ; mais semblable à beaucoup d’autres, naïf et béatement sectaire, croyant aux phrases qu’il débitait, voyant dans le couperet de Chariot la panacée sociale, voulant « sauver la République » et s’estimant Spartiate, c’est-à-dire vertueux !… Sa vertu, cependant, avait reçu quelques éclaboussures. Dans la journée du Dix Août, conduisant son peuple souverain à l’assaut des Tuileries, Sergent, aidé des camarades, avait par trop bien nettoyé la « caverne du despotisme. » Des montres, des camées, des joyaux s’étaient engouffrés dans maintes carmagnoles, et une agate merveilleuse avait tout à coup disparu. D’une beauté sans pareille, racontait la légende, gemme orientale et fabuleuse, elle valait à elle seule les trésors de Golconde. Volée ! Or, d’aucuns affirmaient que le graveur l’avait, en une extase, admirée tant et tant qu’il n’avait pu s’en séparer. Aussi, les plaisantins ne nommaient plus ce connaisseur en pierres fines que le « Sergent d’Agathe. » L’insultante facétie faisait depuis longtemps le désespoir du cher homme ; son austérité montagnarde s’indignait et se récriait : « Mensonge de sycophante ! Il avait emporté le bijou, mais pour le conserver à la Patrie… » Quoi qu’il en soit, Verres ou Aristide, avec ou sans l’agate, ce citoyen si patriote occupait, en 1802, l’hôtel, devenu hôtellerie, des présidens Masson de Meslay.

Il y vivait péniblement. Depuis le Dix-Huit Brumaire, de mauvais jours s’étaient levés, car Bonaparte ménageait peu la vertu jacobine. Les survivans du sans-culottisme accomplissaient, en ce moment, diverses destinées. Aux uns, les sévices du Consul : la déportation, les Seychelles, Cayenne et sa « guillotine sèche ; » aux autres, maintes faveurs : des habits chamarrés de préfets, de conseillers d’État, de ministres, ou bien les gras émargemens du mouchard politique. Trop médiocre pour devenir un second Thibaudeau, mais trop délicat pour se faire la conscience d’un Barrère, le bonhomme Sergent s’était vu quelque peu malmené. Inspecteur des hôpitaux militaires, sous le Directoire, on l’avait destitué brutalement ; même Fouché, jadis un copain ! l’osait menacer d’une villégiature aux marigotes de la Guyane. D’ailleurs, pas de fortune : en dépit des légendes, malgré les sobriquets, l’amateur d’agates était demeuré pauvre. Il avait donc repris son métier de graveur et, tout en dirigeant sa pension bourgeoise, burinait, enluminait, cherchant à retrouver son talent d’autrefois. Sa femme l’aidait dans ses travaux, compagne déjà grisonnante qu’il avait épousée, sur le tard de la vie. Veuve d’un procureur beauceron, sœur aînée de l’illustre Marceau, Emira (Marie, au temps de la superstition) était une âme ardente, éprise de l’antiquité, férue de République idéale, s’estimant une autre Cornélie, une Arria romaine, et prétendant narguer Tibère avec ses délateurs, Bonaparte et ses nombreux espions. Gouverné par cette conseillère, son naïf époux commettait des sottises. Il recevait force visites de douteux amis, cordeliers, jacobins, terroristes d’autrefois, leur offrait d’austères goûters, où l’on savourait le thé à l’anglaise, la brioche nationale, l’échaudé populaire, où surtout on politiquait. L’imprudent !… Mais tant de dînettes fraternelles ne faisaient point prospérer les affaires. Oublié comme artiste, Sergent vendait mal ses dessins. Un mirifique album, dont il s’était promis merveille, — Tableaux de l’Univers et des Connaissances humaines : du Condorcet, au vernis mou ! — n’obtenait guère de souscripteurs, et sa maison meublée attirait fort peu les chalands. Le sanctuaire à perruques de ces messieurs les présidens effarouchait la clientèle : trois citoyens seulement pour locataires, et, chercheuses d’aventures, quelques « dames seules… » Ah ! Dieu de Robespierre, que les temps étaient durs !…

Pourtant, dans les premiers jours de l’an X, la Providence ou l’Être suprême avait adressé au besogneux ménage un pensionnaire qui paraissait cossu. C’était un fort bel officier, portant le casque à peau de tigre, et l’habit vert aux retroussis écarlates du 12e régiment de dragons. Haut de taille, mais bien musclé, avec des yeux, des sourcils, des cheveux noirs, un long nez aquilin, un visage basané sans nageoires, ni moustaches ; de plus, faisant ronfler les mots et chanter leurs voyelles, le nouvel arrivant sentait son pays du soleil, les bords de la Garonne, de l’Hérault, ou du Gard. Son nom même vibrait, semblable à quelque nom sonore d’amoureux troubadour : ce grand garçon s’appelait Donnadieu.


Gabriel Donnadieu, le futur et trop fameux vicomte, héros de la Terreur Blanche, était né, très humble croquant, dans une arrière-boutique de tonnelier nîmois. Son père, de souche cévenole, et sa mère, Madeleine Planchon-Pépin, appartenaient à la Religion, sectateurs de ce calvinisme si vivace et si tenace, si vertueux et si dédaigneux, que les missionnaires bottés du Roi Très Chrétien n’avaient pu extirper du Languedoc…

De bien petites gens, cette lignée camisarde ; famille de chétifs artisans, engeance de crève-misère ! Fils unique, l’enfant avait grandi dans une maison huguenote où présidait une vieille liseuse de Bible, son aïeule maternelle. Sa mère, l’épouse du tonnelier, cette bonne dame Madeleine, était la femme vantée par l’Ecriture, la ménagère au goût des prédicans : dure au labeur, amassant, comptant, puis recomptant les liards, très positive, n’ayant au cœur ni roman, ni sornette, peu tentante, jamais tentée ; mais sèche et rêche, hargneuse en sa vertu jalouse, et possédant plus de qualités puritaines que d’orthographe académique. Tout autrement, hélas ! vivait son mari, la ruine, la perdition de l’édifiante échoppe. Ivrogne et libertin, friand d’émotions, chercheur d’aventures, écoutant volontiers le sergent racoleur, il n’avait rien d’un juste, prédestiné à la gloire éternelle. De bonne heure enjôlé par quelque La Tulipe, ce réprouvé avait planté là son fastidieux ménage. Soldat du Roi ! Et tandis que madame travaillait au logis, monsieur se prélassait aux pays de Cocagne. Tour à tour grenadier, marin, carabinier, il avait connu le soleil de maintes latitudes, la canne de nombreux capitaines, les Fanchettes de force courtilles. Parfois, profitant d’un congé temporaire, cet errant revenait au pays natal ; sa Pénélope lui pardonnait : un si bel homme ! — cinq pieds huit pouces d’après son signalement — et ainsi était né Gabriel. Mais au service du Roi, un croquant huguenot obtenait, d’habitude, plus de coups de bâton que d’épaulettes dorées : après vingt ans d’un tel vagabondage, l’enrôlé Donnadieu n’était encore que brigadier. Aussi, la République en avait fait un colonel. La niveleuse recherchait alors ces brisquarts de caserne, La Ramée à triple chevron, les préférant aux « officiers belles cuisses. » Sous le dolman vert du 8e hussards, l’ancien carabinier devint un des « patauds » coupeurs d’oreilles vendéennes, qu’applaudissaient les jacobins. Lancé sur les gars du Bocage, cet émule de Canuel les avait sabrés, égorgés, éventrés férocement. Un étonnant soudard, au dire de ceux qui l’ont connu : grossier et cruel, pillard et concussionnaire, mais soldat intrépide ! Sa mort avait, du reste, été la fin pécheresse d’un mécréant, Accusé de malversations, ce martyr de l’honneur, peut-être aussi de la bouteille, s’était fait sauter la cervelle. Il laissait un digne héritier de son nom, un continuateur de sa vie.

Dès l’âge de quatorze ans, Gabriel, lui aussi, avait porté la sabretache ; hussard, à la 8e. Bon cavalier, audacieux compagnon, massacreur des gris de la Vendée, brûleur de leurs borderies, le clampin patriote avait rapidement obtenu la dragonne d’officier. Un triste sujet, néanmoins ! Les tares ataviques s’étaient transmises, aggravées même chez l’enfant du suicidé, et déjà le second Donnadieu se faisait trop semblable à son père. Irascible jusqu’à la violence, et violent jusqu’à la brutalité, sans cesse en agitation et souvent en furie, c’était un impulsif. De plus, dépourvu de scrupules : butinant comme un vieux soudrille, « picorant » mieux qu’un riz-pain-sel ; ignorant tout devoir : subornant des fillettes, les rendant grosses, puis les abandonnant, et mauvais fils, laissant dans une atroce détresse la bonne femme de mère dont il rougissait, — c’était encore un inconscient. On redoutait un tel insulteur de la morale ; ses camarades l’abominaient : « Donnadieu-Donne-au-diable » l’a baptisé Thiébault [2]… Oui, certes, « Donne-au-Diable » et diable à quatre, car il était fort brave, poussant la crânerie jusqu’à l’extravagance, ressentant l’attrait, la fascination du danger ! Ses états de services relatent d’incroyables prouesses : enlèvemens de redoutes, captures de batteries, sabrades et destruction de compagnies, de bataillons, de régimens ; en Vendée, dans les Flandres, en Allemagne, en Italie. Au siège de Gênes, défendant un des forts de la place, il avait déployé une énergie superbe, — repoussant sept assauts, meurtri par quatre éclats d’obus, et livrant ses combats porté sur un brancard. « Il me fallait un homme, lui écrivit alors Masséna, je l’ai trouvé !… » Les généraux employaient volontiers cet enfonceur de kaiserlicks. Pour eux, c’était le risque-tout, l’affronteur de la mort, la chair à canon qu’on peut sacrifier sans scrupule. A vingt-quatre ans, onze blessures lui labouraient le corps ; deux balles s’étaient logées dans son ventre d’où les carabins de l’armée n’avaient pu les extraire. Ces souvenirs de l’Autrichien le faisaient cruellement souffrir, occasionnant parfois d’étranges accès de frénésie… Et pourtant, héros de neuf campagnes, entaillé par le sabre, troué par les baïonnettes, Donnadieu-Donne-au-Diable n’était encore que capitaine.

Il arrivait de Lodi, en Cisalpine, où casernait la 12e de dragons. Son colonel, le chef de brigade Pages, l’avait chargé d’une ennuyeuse mission, d’un achat d’équipemens militaires, corvée de bottes et de schabraques, mais que Donnadieu avait acceptée joyeusement. Paris, avec ses restaurans, ses tripots, ses bastringues, ses promeneuses de Tivoli, ses grisettes des Folies-Beaujon, attirait le peu continent jeune homme. Bien qu’éreinté par tant de batailles, il était resté beau coureur, Valmont d’estaminet, débaucheur de tendrons et de nicettes. A Lodi toutefois, ce genre de Paméla devait être un oiseau assez rare, et parmi tant de mantilles noires, de jupons rouges, de claquetantes galoches, Donnadieu n’avait pu trouver « l’amie » selon son cœur. Le dragon se proposait donc de la dénicher à Paris : il déniaiserait cette innocence, puis la ramènerait en vainqueur dans l’ennuyeuse garnison. Admirable dessein !…

Mais d’autres projets, moins folâtres, lui trottaient encore dans la tête. Depuis longtemps, ambitieuse et farouche, une obsession travaillait sa maladive cervelle : devenir chef d’escadrons ou se venger de Bonaparte. Et de fait, la malchance, résultat de son inconduite, semblait s’acharner sur un officier trop connu. Mal noté dans les bureaux de la police militaire, suspect aux familiers de la Malmaison, desservi par eux, il ne pouvait obtenir aucun avancement. Son nom, inscrit souvent sur les tableaux, avait toujours été biffé par le Consul. Criante, iniquité, d’ailleurs ; excès de justice, c’est-à-dire injustice suprême : le sang prodigué par cet homme avait lavé bien des souillures. Aussi, de fielleuses rancunes fermentaient au cœur du passionné Donnadieu. Et ruminant les plus folles pensées, il était venu à Paris.

Tel était l’inquiétant personnage qu’hébergeait, depuis brumaire an X, le citoyen Sergent-Marceau. Il l’avait accueilli de confiance, même avec plaisir. Le fils d’un héros jacobin, — quelle allégresse pour son foyer !… Hélas ! pauvre Sergent, ce grand garçon, héritier de la morale paternelle, était un dangereux locataire, et le malheur venait d’entrer dans ta maison.


II. — A LA POURSUITE D’UNE ÉPAULETTE

A peine installé dans la pension bourgeoise, le voyageur s’était mis en dépenses. Il avait apporté de l’argent, et, pensait-il, les vendeurs d’équipemens militaires lui verseraient quelques pots-de-vin. Tel était, du reste, l’usage en ces jours de voleries effrontées ou de grattes clandestines ; les fournisseurs s’y conformaient : ont-ils beaucoup changé depuis ?… Tout d’abord, on avait pu voir un homme très affairé. Chaque matin, son tilbury emportait Donnadieu par la ville ; chaque soir, des loueurs de cabriolet venaient montrer dans la maison Sergent leurs chapeaux à deux cornes, leurs cravaches, leurs bottes hongroises : .. un dragon cousu d’or ! A vrai dire, ce nabab négligeait fréquemment de payer ses voitures ; mais il avait le maintien assuré, le verbe arrogant, l’insolence imposante, et fascinés, les maquignons lui faisaient volontiers crédit.

Tant de bogheis, de phaétons ou de milords n’étaient pas inutiles à un agité qui, du matin au soir, parcourait Paris. L’habillement de sa demi-brigade, surtout le soin de ses propres affaires exigeaient de nombreuses démarches, lui causaient d’énervans tracas. Souvent, trop souvent même, il allait, rue de Varenne, assiéger les bureaux du ministre de la Guerre, l’intraitable Berthier. Mais, fol espoir de forcer la place ! Les citoyens à cartons verts ne se laissaient pas surprendre, et d’ordinaire on éconduisait l’importun. Parfois, cependant, quelque gros personnage, un Durosnel, chef du « bureau des troupes à cheval, » un Donzelot, « délégué aux audiences, » ou bien l’important Tabarié, directeur du personnel, daignait recevoir l’acharné quémandeur. C’était alors, chez ces potentats, des mines ennuyées ou des moues dédaigneuses. « A quoi bon insister, capitaine ? Ici, nous ne pouvons rien, absolument rien pour vous. Trouvez un protecteur près du Premier Consul. » Donnadieu s’indignait, parlait de ses prouesses, de ses blessures, de ses droits méconnus, puis, mâchonnant sa rage, se faisait conduire chez un des généraux qui le connaissaient…

Ils le connaissaient tous, et tous en conservaient un souvenir flatteur : mauvaise tête, mais bon sabre, — or la moralité du sabre leur suffisait. Le chercheur de grosse épaulette avait mis son espoir en quatre protecteurs : Augereau et Masséna, Oudinot et Davout : il leur prodiguait donc ses visites.

A Rueil, dans le château qu’il habitait, parmi les statues, les tableaux, les meubles rares, les pièces d’orfèvrerie, Masséna était en ce moment malade, étendu sur une chaise longue, emmitouflé dans les flanelles : la goutte, l’abominable goutte ! Mais il la qualifiait d’écorchure à la jambe, car le « lion de Zurich » avait peur de paraître un « lion devenu vieux. » Il comptait bien reprendre la série de ses glorieuses et lucratives batailles, être encore et toujours le « Scipion de la République, » — moins pudibond, toutefois, que l’Africain, — et chevaucher par les villes conquises, escorté d’amazones, maîtresses caracolantes. Appréciant Donnadieu, Masséna voulut bien recevoir cet humble compagnon d’armes ; il lui promit monts et merveilles : apostilles, recommandations, lettres à Berthier, tout enfin, sauf une démarche personnelle auprès du Consul. Oh ! pour cela, jamais ! Depuis le siège de Gênes, il vivait en trop mauvais termes avec ce « cadet-là ! » Et la verve gouailleuse du Niçard s’était, suivant son habitude, épanchée en rageuses doléances… Le siège de Gênes ! Comme il en parlait avec amertume ! Sur quel ton indigné sa blague soldatesque rappelait ces « ratas » d’amidon, de chiens crevés, de chevaux morveux, de cuir de bottes qu’il avait fallu fricasser ! Le souvenir des inutiles tortures hantait obstinément sa mémoire. A quoi bon le martyre d’une armée entière ? Pourquoi tant de vaillans condamnés à la faim, au typhus, à la mort, puisqu’on s’était promis de ne pas les débloquer ? On, c’était Bonaparte, l’égoïste vainqueur de Marengo, le « petit grand homme » envieux des camarades, jalousant toute gloire. Pour perdre d’honneur « l’enfant chéri de la Victoire, » il l’avait contraint à capituler ! L’absurde calomnie trouvait alors créance chez beaucoup d’officiers mécontens, et Masséna se gardait bien de la démentir… Donnadieu fit plusieurs voyages à la maison de Rueil : toujours il y trouva un homme aigri, acerbe en ses propos, se gaussant du régime consulaire, irrité contre Bonaparte. Avait-il des idées de révolte ? Préparait-il quelque machination ? L’avisé Masséna ne souffla mot de ses intimes pensées. Au surplus, protecteur indifférent ! Et le solliciteur s’était rabattu sur Augereau…

A Paris, Augereau vivait de tout autre manière ; il se moquait de « dame podagre, » mangeait bien, buvait sec. Dans son appartement de la rue de Grenelle, en face de la pompeuse fontaine de Bouchardon, il offrait de fréquens balthazars, plantureux déjeuners dînatoires, crevailles à douze couverts. Donnadieu ne fut pas convié à de pareils festins (trop petit officier, vraiment ! ) mais il en put apprécier les fumets, car on l’invita quelquefois à « prendre le café. » Au reste, ce magnifique Augereau lui accorda plusieurs audiences. Lui non plus ne ménagea pas ses paroles : il écrirait, apostillerait, recommanderait, — oh ! de grand cœur, — mais il n’irait pas implorer Bonaparte ! Donnadieu remarqua très vite, en cet autre gagneur de victoires, une âpre souffrance d’amour-propre, des appétits non satisfaits de pouvoir et d’argent. En outre, une incommensurable suffisance ! Tout, chez lui, jusqu’aux vignettes de son papier à lettres, disait le mauvais goût de ses vantardises. Il s’était fait représenter debout, au milieu d’un camp, flanqué de hussards, de dragons et de grenadiers, de fusils en faisceaux, de boulets en pyramides, et dominant de la taille une armée rangée en bataille. Trivial, souvent grossier en ses propos, resté sous les chamarrures le galopin de la rue Mouffetard, il dut parler avec irrévérence de Bonaparte : « l’homme, » « notre homme, » « le grand homme des mamelouks, » et railler un trembleur qui voyait partout des poignards, du poison, des machines infernales. « Général Fructidor, » Augereau jalousait le « général Brumaire, » et la douleur de son envie s’exprimait parfois en des termes plaisamment naïfs : « Ah ! si le chariot du 3 Nivôse n’avait pas manqué son affaire, je serais aujourd’hui le premier dans la République !… » Conspirait-il, en ce moment ? La maison de la rue de Grenelle recelait-elle quelque intrigue politique ? Donnadieu aurait voulu deviner un complot. En tout cas, rien à espérer d’un si vaniteux égoïste ! Mais Oudinot, sans doute, daignerait agir davantage…

Il avait agi moins encore : une lettre banale au ministre Berthier, et pas autre chose ! Le postulant commençait à perdre patience. Fanfaronne et brutale, sa nature, domptée à grand’peine, retrouvait ses violences : il déblatérait contre le Consul, proférait des injures, grommelait des menaces. Oudinot écoutait ce furieux, sans donner la réplique, mal à son aise, méfiant, fort ennuyé. Après quatre visites, le prudent Lorrain lui ferma sa porte…

Seul, Davout avait parlé d’espoir à ce désespéré…

Compagnon de Bonaparte à la tuerie des Pyramides, et beau-frère de Paulette Leclerc, sœur du Premier Consul, Davout était un favori d’importance dans la camarilla de la Malmaison. Il affectait pourtant des airs de rigorisme, voire de rudesse ; mais ses mines renfrognées et son abord bourru donnaient plus de piquant à ses savantes flatteries. Son passage à l’armée d’Egypte l’avait rendu mamelouk, adorateur de la Fortune, dévot au maître de l’Heure, et le fanatisme de sa religion trouvait souvent des mots dignes d’un janissaire. On en citait plusieurs qu’on eût crus fabriqués par Roustan. Exécrant Moreau, de toute la haine qu’éprouvait Bonaparte, il avait, disait-on, déclaré : « Moi, si le Consul m’ordonnait d’assassiner cet homme, j’obéirais à la consigne : j’assassinerais… » Une telle ostentation d’obéissance passive, un pareil sacrifice de soi-même n’était pas pour déplaire à Napoléon, ce cruel contempteur de toute dignité humaine. A peine âgé de trente-deux ans, Davout était déjà divisionnaire, et commandait les grenadiers à pied de la Garde. Aucun fait d’armes très marquant ne pouvait expliquer une si rapide fortune ; mais son culte de la discipline avait beaucoup plu, sans doute. Et sans doute, aussi, Bonaparte avait deviné le grand homme de guerre, — le plus grand de tous ceux que forma son école, — le tenace et superbe soldat dont la mitraille devait, sur les pentes d’Auerstaedt, ouvrir, en l’insolent orgueil de la Prusse, une blessure si profonde que Leipzig, Belle-Alliance, Sedan même n’ont pu encore la cicatriser…

Le favori, toutefois, ne payait pas de mine et, dans le service, était un fort déplaisant personnage. Figure assez vulgaire : nez camus, lèvres minces, menton court, larges nageoires frisottantes, crâne à peu près chauve, yeux saillans qu’abritaient des lunettes, — le grenadier Davout ressemblait à quelque tabellion campagnard. Les camarades raillaient sa calvitie, et plaisantaient un myope qui toujours « voyait double ; » mais ce myope, ce chauve savait trop bien se faire respecter. Un caractère de dogue, de mâtin harpailleur ! Altier et cassant, méticuleux, très paperassier, éplucheur de vétilles, cherchant toujours à prendre en faute un inférieur, et ne lui ménageant par l’incartade, Davout était l’effroi de tous ses officiers. Du reste, aussi peu tendre pour le soldat, il commandait ses grenadiers avec l’amène façon d’un sergent de disciplinaires. Dans leurs moustaches grises, tous ces vieux grognonnaient. Casernes près de l’Assomption, ils remplissaient de leurs fureurs les cabarets de la rue Saint-Honoré, et maudissant « l’homme à lunettes, » mêlaient dans leurs imprécations jusqu’à leur cher « petit Caporal : » « Ah ! prends garde à toi, le Tondu : un coup de fusil est bien vite attrapé… » Mais en dépit de telles haines, Bonaparte, se connaissant en hommes, accordait sa confiance à Davout ; même il l’avait chargé d’une mission délicate : la conduite de sa police particulière. Par esprit d’aveugle sacrifice, le général avait accepté la répugnante besogne, et, colonel de grenadiers, dirigeait aussi toute une légion d’« indicateurs… » Nous verrons bientôt comment il savait manœuvrer.

Dans la maison fleurie qu’il occupait sur la Terrasse des Feuillans, Davout se montra tout aimable pour Donnadieu. Il lui promit sa protection, écrivit une lettre pressante au Premier Consul, puis expliqua au capitaine comment on devenait chef d’escadron : « Ah ! si Donnadieu le voulait, son avancement pourrait être rapide ! Que dirait-il d’un commandement aux Indes Orientales ? Oui, au Coromandel, dans un pays superbe ! L’Angleterre venait de restituer à la République ses comptoirs de l’Indoustan ; une escadrille allait appareiller : l’heureux dragon y prendrait passage et s’en irait à Pondichéry. Intéressant voyage pour un observateur d’intelligence accorte ! Là-bas, tant de renseignemens à fournir, de notes confidentielles à rédiger, de récompenses à recevoir !… Ah ! oui, si Donnadieu voulait comprendre ! » Il comprenait fort bien : de l’espionnage ! Mais ce métier lui répugnait. Non, pas de Pondichéry, ni de mission secrète : il préférait autre chose ! Et Davout s’étonnait, raisonnait ce dégoûté, le morigénait durement, lui servait plusieurs de ses bourrades coutumières : « Vous n’avez pas le feu sacré !… Toujours votre mauvaise tête !… Quand donc apprendrez-vous la discipline ? Allons, vous réfléchirez ! »

Remontrances inutiles ; l’entêté Donnadieu avait réfléchi : Bonaparte chercherait ailleurs son mouchard du Coromandel !… Le soir, de retour à la pension bourgeoise, il y tombait parfois en pleine « assemblée, » dans l’une de ces frugales dînettes dont Sergent régalait ses amis politiques. Autour des gâteaux secs et du thé vert vendu par le « botaniste, » circulaient de vieilles carmagnoles, transformées à présent en fracs à queue de pie ; des jacobins sans club, des montagnards sans Montagne. Plusieurs de ces incorruptibles s’étaient liés avec Donnadieu. Ils prêtaient donc à ses colères une oreille complaisante, pestaient avec lui contre le despotisme, et prenaient leur part de ses justes douleurs… D’excellentes gens, loyaux, serviables, si pleins de cœur ! — l’un d’eux, surtout, affable confident, donneur de conseils indignés, le citoyen La Chevardière.


III. — LES MÉTAMORPHOSES D’UNE VERTU JACOBINE

C’était encore, celui-là, une idole parisienne déchue, un ex-grand homme de quartier. Jadis, aux temps du Roi, il avait occupé un emploi d’émargeur, de potentat dans la bureaucratie : sous-chef, à l’« Extraordinaire. » Mais, dès 1789, première métamorphose : le monsieur des bureaux s’était fait citoyen de la rue, choisissant désormais la Révolution pour carrière. Emule de son ami Sergent, et se vouant comme lui à la félicité du peuple, l’apôtre Louis La Chevardière avait aussitôt discouru dans les clubs. L’audace de sa faconde et le sublime de son galimatias émerveillant le quartier Coquillière, Mme Angot s’était férue d’amour pour cette vertu. Or la « vertu, » — jacobine, s’entend, — est une céleste qualité qui transforme en fétiche son béat possesseur. La République de 1792, celle de 1848 furent peuplées de gens vertueux ; la nôtre en contient un grand nombre : heureux pays de France !… En 1791, nous trouvons donc ce fortuné La Chevardière devenu les délices de la Halle au Bled. Orateur délégué par la deuxième section, il harangue la Constituante, la censure, la gourmande, lui reproche sa faiblesse pour les prêtres et pour la calotte : « Ah ! Pères de la Patrie, la foudre entre vos mains sommeille, inutile !… » L’an d’après, il est nommé vice-président de la commission administrative de Paris ; dès lors, c’est tout à fait un personnage. Très pur, néanmoins ! car il pérore bientôt contre les Brissotins, ameute ses Brutus de la farine, et les lance sur la Convention pour l’assister dans son « curage » de la Gironde… En 1793, son nom est acclamé aux Jacobins ; sa gloire, à présent, rayonne jusque dans la Vendée : on le dépêche aux armées de l’Ouest pour qu’il surveille les généraux, et les contraigne à la vertu. D’ailleurs, la prosopopée, l’apostrophe, l’invective n’ont cessé, durant deux années, de s’épandre, à larges flots, sur ses lèvres lyriques. Un discours surtout avait rendu célèbre ce sonore La Chevardière. La Société des Jacobins ayant inscrit à l’ordre du jour la « régénération de l’Angleterre, » hardiment il s’était mis à la besogne. Par sa voix, la perfide Albion, le tyran George, Pitt, l’ennemi du genre humain, avaient été cités à la barre des nations : « Opprobres de la Nature et de l’Humanité, Pitt et George, comparaissez, répondez, scélérats ! » Puis, après une pause émouvante : « Ils se taisent !… George et Pitt, vous tremblez ! Malheureux, descendez du trône pour aller à Tyburn !… »

Aux jours du Directoire, seconde métamorphose. Plus de philippiques, de virulens amphigouris ; mais une tenue de meilleur goût : Démosthène est devenu discret et réfléchi, bénin et doucereux, homme de police et diplomate. D’abord, homme de police. Le successeur de Lapparent, Sotin « la Sottise » l’a choisi pour secrétaire général de son ministère, et cette nomination fait plaisir aux « frères et amis :… » enfin un être de pureté dans la sentine d’ordures… Une sentine, en effet, cette police du Directoire où pullulent, s’ébattent, frétillent la phryné du trottoir, la nymphe des coulisses, la merveilleuse des salons ! Notre homme y connut donc et y vit émarger cette innombrable cohue d’espions qui foisonnaient dans la France de Barras, trigauds de toute provenance comme de toute origine, de tout sac et de toute corde : des sans-culottes et des aristocrates ; des prêtres et des officiers ; des viragos, naguère amazones patriotes ; des ci-devant marquises, tenancières de tripots, et jusqu’au fils d’un duc et pair, intime ami de Louis XVIII, l’ignoble prince de Carency. Et dans sa fréquentation du mouchard, La Chevardière dut maintes fois se dire qu’il est souvent de sottes gens, qu’il n’est jamais de sot métier… Mais tout passe très vite, en République surtout ; le successeur de Lapparent ne reste pas longtemps ministre : La Chevardière déménage avec lui. Il veut alors tâter de la diplomatie, sollicite une ambassade, n’obtient qu’un consulat. Envoyé à Palerme, il va d’abord flâner en Italie, y muse et s’y amuse, s’embarque enfin, se laisse capturer par l’Anglais, s’évade, puis revient à Paris. Là, se faisant auteur, il écrivaille et confie au public ses « Observations sur Naples. » Oh ! rien d’un voyageur sentimental ; point de songeries au clair de lune, de pleurs épandus sur les ruines ; mais la littérature économique, philosophique, diplomatique d’un homme d’État. D’ailleurs, il postule encore. En bon Français, friand des sinécures, il demande, intrigue, et redevient haut fonctionnaire à l’Hôtel de Ville. Tout à coup Bonaparte débarque à Fréjus. La Chevardière aussitôt s’agite, fait du zèle, et, pour un ambitieux d’esprit si délié, commet une bien lourde bêtise : il conseille à Barras de faire emprisonner le « fuyard de l’Egypte. » Après le 18 Brumaire, il est donc destitué… Plus de rêves, désormais, de ministère ou d’ambassade ; adieu les longs espoirs et les vastes pensées : Bonaparte a la rancune vivace ; sa mémoire sévit implacable ! Bientôt même un cruel péril menace l’homme à la vieille vertu. N’est-il pas, ancien terroriste, un des « buveurs de sang » qu’on expédie sous les Tropiques ? Mais le futé La Chevardière se dérobe à l’honneur du martyre. Paris lui plaît : il s’accroche à Paris… Alors, un troisième avatar, — la plus amusante de ses métamorphoses.


Assidu aux réceptions d’Emira Sergent, La Chevardière y rencontrait plusieurs visages de connaissance. Nous savons, grâce à la police, les noms de quelques imprudens qui se risquaient dans ces réunions. Pour la plupart, ce sont d’inoffensifs quidams : des gens nommés Dutemple et Lagarelle, ou bien un certain Alexandre Brière, « riche malaisé, » au dire des domestiques. Le pauvre hère s’était épris de cette divine Emira. Les charmes un peu mûrs de la noble femme l’attiraient à la pension bourgeoise : on l’y accueillait avec complaisance ; volontiers, on y hébergeait sa détresse. Hélas ! Fouché allait demain octroyer à ce chétif un gîte plus étroit encore que son humble logis de la rue de Luxembourg… Deux citoyens d’antique importance sont pourtant signalés parmi les commensaux de la maison suspecte. L’un, fonctionnaire, cassé aux gages, s’appelait Collin ; l’autre était un nommé Lebois, « feuilliste, » à présent sans gazette. Ce Lebois s’était, naguère, fait tristement connaître par l’infamie de ses diatribes. Écrivant à la manière des « forts en gueule, » rédacteur du second Père Duchesne, il avait, après le « raccourcissement » d’Hébert, ramassé la plume d’ignominie, et pendant nombre d’années, les b… avec les f…, l’insulte, l’outrage, l’ordure s’étaient échappés, sans talent, de l’encrier d’un malotru. Mais aujourd’hui, privé de tout journal, Lebois se taisait rageusement… Des artistes, des hommes de lettres et beaucoup d’opposans politiques devaient également fréquenter le salon d’Emira. Un rapport de police y signale, en effet, des tribuns, mais sans les nommer : Andrieux, peut-être, et peut-être Chénier ; de pareilles hypothèses n’ont rien d’invraisemblable.

Que pouvaient-ils se dire au cours de ces agapes où prenaient part les pensionnaires de la maison meublée ? Aisément, on le devine : des vétilles, de simples riens que la police transformera en choses énormes. Ces mécontens ont peur : ils parlent donc par épigrammes discrètes, sous-entendus voilés, ironiques sourires, gestes de muette désolation. Sergent est un artiste, Lebois un homme de lettres : on cause d’abord de tableaux et de livres. Navré du récent insuccès de son burin, le graveur déplore la fin du grand art. Il s’apitoie : la mignardise, le petit faire, la mièvrerie reviennent à la mode ; depuis qu’il courtise Bonaparte, David lui-même a perdu son talent ! « Et quels écrivailleurs, réplique Lebois, déshonorent à présent le Parnasse ! » Le gazetier philosophe bafoue tous ces grimauds de sacristie, nouveaux apôtres de l’obscurantisme : le converti Laharpe, ce farceur de Fontanes, le grotesque Chateaubriand. Chateaubriand surtout et son Atala, la splendeur de l’image, l’éloquence cadencée de la phrase, la poésie d’une prose plus mélodieuse encore que les harmonies d’un poète, toutes les beautés d’une œuvre où la passion est chaste et la vertu chrétienne n’ont, f… ! pas le don de plaire à ce diseur d’ordures, incarnation seconde du marchand de fourneaux… Mais La Chevardière vient d’entrer ; un heureux hasard l’a conduit, ce jour-là, chez son ami Sergent : la causerie verse dans la politique…

Agé de trente-six ans, et toujours très gaillard, avec ses rares cheveux taillés à la Titus, son large front en fer à cheval, sa face épanouie et rougeaude, ses nageoires en virgule, il porte beau sans être séduisant. Mais quelle rare élégance ! L’admiration d’un observateur de police nous a conté tous les raffinemens de toilette à l’usage de ce Brummel du jacobinisme : son frac de drap gris perle, son gilet de casimir blanc, ses culottes de nankin, ses bottes à l’anglaise. Cambrant la taille, il a retrouvé son éloquence des grands jours ; des maximes dignes de Montesquieu, du pathétique à la Jean-Jacques sortent à nouveau de ses lèvres pincées ; sa phrase doit résonner pareille à sa rhétorique d’autrefois : « La lumière se trouve partout où un grand nombre d’hommes se rassemble !… La présence du peuple a toujours suscité la vertu !… » Voilà du style, et voilà des pensées ! Lebois approuve, Emira soupire, Donnadieu est émerveillé.

La Chevardière le connaissait. Lieutenant de hussards, le jouvenceau à dolman vert avait escorté jadis le délégué des Jacobins, traversant en berline les incendies de la Vendée. On se retrouvait donc après neuf ans d’absence : « Donnadieu ? le fils du vaillant sans-culotte ? » — « Lui-même ! » — Eh quoi ! simple capitaine encore ? » — « Hélas !… » La jeunesse est chose légère, et, même vieillie, la cervelle de cet inconscient ne fut jamais bien pondérée. Très vite il ressentit l’attrait d’un homme à sublimes principes, autre victime de Bonaparte. Il lui accorda sa confiance entière. Au sein de l’amitié, comme on disait alors, il déversa ses gros et menus secrets, racontant ses ennuis, ses tristesses, ses rancœurs, ses besoins de vengeance. Et, tout en écoutant l’affligé, son confident excitait ces fureurs. Compatissant La Chevardière ! Un jour, de plus en plus godiche, le crédule officier lui présenta sa maîtresse… Il était tout glorieux de l’exhiber…

Cette maîtresse était bien, en effet, la plus précieuse des trouvailles, — le rarissime trésor d’amour si vainement cherché par Donnadieu dans la foule des fanciulle, voire des ragazzines de sa garnison italienne. Maintenant, il ne roulait plus seul dans son cabriolet ; près de lui se pavanait une petite personne, Atala peu sauvage, découverte en la loge d’un citoyen portier : la sémillante demoiselle Julie Basset.


IV. — UN FRIQUET PARISIEN

Parmi les quelques personnes que Donnadieu, si souvent aux armées, pratiquait à Paris, se trouvait un aimable jeune homme, employé de ministère, le citoyen Antoine Année Rédacteur à la Guerre, ce commis n’avait pas obtenu un avancement rapide, car ses supérieurs le jugeaient peu sérieux, bien flâneur, trop poète. Trop poète, il Tétait : le folâtre garçon caressait imprudemment la muse, une muse au péplum retroussé, la Thalie des goguettes. Faisant, chaque mois, ripaille, aux Dîners du Vaudeville, en compagnie d’Armand Gouffé, de Piis ou de Desfontaines, il procréait biribi ! une littérature à la façon de barbari, mon ami. En ces temps-là, du reste, maints gratte-papier rédacteurs, voire expéditionnaires, cachaient dans leurs cartons des turlures ou des parodies ; le clerc d’avoué, de notaire, d’huissier même, imitaient leur exemple, agitaient « les grelots de Momus, » maniaient « l’archet de la Folie, » et, dans l’atmosphère de la paperasserie à chicane, passait comme une contagion de rimailles. Année fabriquait, en outre, d’égrillardes bluettes. Le théâtre de la rue de Chartres avait représenté divers produits de son badinage : un Gille ventriloque, un Arlequin décorateur, le Carrosse espagnol ; bref, c’était en 1802 une moitié de Gersin, presque un Dieulafoy tout entier. Qui donc, alors, eût pressenti, dans ce jovial luron, un futur intendant militaire, maître des requêtes au Conseil d’Etat ?

Les flons-flons, toutefois, ni les couplets de facture n’absorbaient pas à eux seuls les loisirs du poète. Année variait ses passe-temps, et lon lon la s’occupait de police. Non, certes, qu’il dénonçât ou même qu’il indiquât ; mais, en fin psychologue, il conseillait. Convoqué par Davout, il se rendait parfois dans l’ombreux pavillon qu’habitait le général, restait en conférence avec cet homme bourru, causant peut-être d’autre chose que de tactique ou de stratégie. Du reste, bon camarade, il cherchait à servir ses amis, montrait quelque indépendance et s’attirait ainsi d’acerbes réprimandes.

Ignorant ce dernier emploi d’une aussi rare intelligence, Donnadieu prodiguait les visites à l’amusant jeune homme. Année, le joyeux vaudevilliste, était marié, et son ménage occupait, rue de la Planche, un logis, aux environs des Récolettes. Grenier de poète, modeste domicile de commis-rédacteur, l’appartement d’un tel ami était bien haut perché sans doute, car avant de gravir l’escalier, Donnadieu faisait toujours une longue halte. Il entrait dans la loge du concierge, et n’en sortait qu’après maintes causeries. Cette loge était également une boutique de brodeuse où se vendait de la passementerie militaire. Certes, l’humble magasin n’offrait point aux regards ces splendeurs d’étalage : épaulettes, brandebourgs, sabretaches, qui fascinaient, chez le célèbre Just, les yeux de tant de cavaliers ; mais, dans les senteurs des fricots mijotans, travaillait une petite personne à la frimousse artistement pudique, à l’œillade savamment éteinte. Près d’elle, sa mère brochait et soutachait, surveillant les coups d’œil de sa fille, tandis que Basset père balayait les paliers. Or, le dragon venait s’asseoir, durant des heures entières, dans l’étroit et nauséabond réduit ; il y trouvait plaisir, délices, bonheur plus raffinés qu’en un boudoir d’Aspasie à la mode : l’heureux homme y avait rencontré un joyau, une perle fine, une Agnès à la fois virginale et sensible.

Ce frétillon de Julie Basset va jouer en notre récit un rôle de si grande importance ; elle fut, par esprit de rancune et de perversité, la cause de telles douleurs qu’un léger croquis de la demoiselle nous semble nécessaire.

Elle était Parisienne, et, plante hâtive poussée près de l’égout, n’avait pas encore atteint sa seizième année. On la disait très sage — de cette sagesse calculante qui vaut à la grisette soit un lit conjugal de boutiquier, soit un divan de courtisane. Brune ou blonde, pâle ou rosée ? nous l’ignorons. Nous savons, cependant, qu’en sa personne menue elle était gracieuse et mignonne : « Petite Julie, » l’appelle un bulletin de police. Mais volontiers, je me l’imagine pareille à ces ingénues dont la dépravation naïve et la candeur madrée amusèrent le pinceau de Greuze. Je la vois aussi dans un pimpant costume d’ouvrière en broderie, tel qu’un trottin à prétentions le portait en 1802 : fourreau de mousseline blanche, et tablier de soie bleue ; un fichu bordé de bisettes enveloppe ses maigres épaules ; les boucles de ses cheveux lui viennent caresser les sourcils. Tout en maniant l’aiguille, elle glisse vers la rue de furtifs et attirans regards ; sa voix nasille quelque romance guillerette ou sentimentale : Que ne suis-je la fougère ? … Quand le bien-aimé reviendra… On rit, on chante, et l’on fredonne… Eh ! oui, chante et fredonne, petite Julie ; mais tu sauras bientôt qu’une fois partis, les bien-aimés ne reviennent guère…

Au moral, cette infante nous est mieux connue. C’était, minaudière et menteuse, une de ces fillettes qui, grandies sous les mornifles maternelles, ont pris en horreur la soupente familiale et nourrissent au fond de leurs cœurs d’âpres concupiscences de toilettes. Son père, le citoyen Basset, sexagénaire blanchi sous le gilet à manches, paraît n’avoir été qu’un imbécile solennel. Dans ses suppliques au ministre de la Guerre (elles existent encore) il se qualifie de « vieillard vénérable, » et ses colères paternelles s’expriment en des sublimités de style, dignes du plus éloquent des Jocrisses. Son épouse, en revanche, cerveau mieux délié, possédait l’expérience d’un philosophe en jupes qui connaît bien les hommes. Peut-être avait-elle rêvé pour son « moineau chéri » une cage très dorée, galant hôtel offert par un barbon de la finance. Mais, à défaut de banquier entreteneur, elle s’était rabattue sur l’énamouré Donnadieu. Après tout, devenir belle-mère d’un officier de cavalerie, pouvoir dire à d’envieuses voisines : « mon gendre, le capitaine, » n’était point une aubaine à dédaigner. Prudente, néanmoins, elle exigea du soupirant une promesse formelle de mariage. Donnadieu engagea sa parole : épris et convoitant, il avait le serment facile. On fixa l’époque des épousailles, puis, en attendant le grand jour, le modèle des mères continua de surveiller sa fille…

Que se passa-t-il alors ? Basset, le vieillard vénérable, et son ambitieuse moitié trouvèrent-ils pour leur gentil friquet un parti plus avantageux ? Reçurent-ils de fâcheux renseignemens sur le séducteur de tant d’innocences ? On peut le supposer, car tout fut rompu. Des scènes, — nous le savons, — éclatèrent aussitôt, furieuses, dans la boutique de passementerie ; la grisette était assotée d’amour : sous les taloches moralisantes Julie larmoya, Julie s’indigna, Julie trépigna. Mais elle n’était pas citoyenne à supporter longtemps ce genre de persuasion. Par un soir de ventôse, l’oiseau s’envola pour aller rejoindre le fascinant dragon. Il l’installa dans un garni du voisinage, et l’idylle de la rue de la Planche se continua dans la rue du Bac.

Ce furent, durant quelques semaines, d’ineffables tendresses. Ventôse déversa sur Paris ses dernières giboulées ; germinal commença de verdir les bocages de Tivoli, — et Donnadieu aimait toujours ! Il ne cachait pas son bonheur, l’étalant aux regards, produisant sa conquête dans les promenades à la mode, aux Tuileries comme aux Champs-Elysées. Par les clairs après-midi de printemps, les mirliflores allongés sur deux chaises pouvaient, de leur double lorgnon, reluquer la sensible Julie. Mieux nippée désormais qu’une maîtresse de riz-pain-sel, elle trottinait, suspendue au bras de son bel officier. Près d’eux marchait, faisant des grâces, un citoyen vêtu d’un frac gris perle, chaussé de bottes anglaises, — et cet homme élégant, c’était La Chevardière…

Parfois, vaguant de la sorte, ils rencontraient quelque haut personnage de l’armée, brigadier ou divisionnaire. Tantôt, ce général se nommait Gardanne, le ci-devant aux nobles façons ; tantôt, il s’appelait Delmas, l’abrupt et vaillant Limousin. Amateur du « sexe charmant, » « le Sauvage » dut détailler avec complaisance la délurée friponne qui minaudait à tout venant : « heureux coquin, ce Donnadieu ! » Lui, profitait de telles rencontres pour quémander une apostille, et se plaindre de Bonaparte. Toujours en verve, il plaisantait sur le Consul : on riait de ses facéties, on répliquait par des sarcasmes, — et La Chevardière écoutait… Parfois encore, ils se croisaient avec un officier mis en réforme. L’homme était reconnaissable à sa trogne martiale qu’enluminaient les rogommes, à ses habits bourgeois agrémentés de boutons d’uniforme, au gourdin qu’il faisait tournoyer, provocant. Alors, un clignement d’œil, des gestes, toute une mimique bizarres ; Donnadieu quittait aussitôt sa compagne, et s’en allait converser avec l’inconnu. Que pouvait-il conter à un quidam d’aussi minable tournure ? Julie se le demandait ; La Chevardière aussi…

L’acharné postulant continuait néanmoins ses démarches, et fatiguait de visites les généraux, ses protecteurs. Installée dans un cabriolet, sa patiente et curieuse maîtresse attendait pendant de longs quarts d’heure, regardant, remarquant. Plus tard, en son parler de jeune portière, elle narra quelques souvenirs. « Il a été chez Berruyer ; il y est resté deux ou trois minutes ; il y avait un individu qui sortait… Il a été chez Masséna : il y avait du monde… Il a été chez Augereau : il y avait un grand déjeuner… » Une bien inélégante mémoire !… Oui, l’amant se fût montré plus sage en laissant, certains jours, l’amante se morfondre au logis ; mais, au dire des mystiques, l’un des caractères de l’amour, serait l’ « inséparabilité, » — fort vilain mot, du reste.

Germinal, pourtant, ne s’acheva pas chez eux sans orage : quelques disputes troublèrent l’harmonie d’un si parfait bonheur. Donnadieu était soudain devenu bizarre, agité, irascible. Le navrant insuccès de sa chasse à l’épaulette l’exaspérait ; ses colères contre Bonaparte tournaient à la frénésie ; il proférait d’énigmatiques menaces : « Patience, patience ! Tout cela va bientôt finir ! » La fille du concierge Basset l’écoutait, inquiète. Une révolution ? Ah ! non, du moins pas avant leur mariage ! Quand donc s’en irait-on enfin devant le citoyen Duquesnoy, maire du Xe arrondissement ? Mais le ravisseur ne se hâtait guère. Il ne parlait plus d’hyménée, de noces à Vincennes, de gogailles chez le traiteur, de danses, de rigodons dans une clairière du bois. Désespérant ! La douce amie s’aigrissait ; le nid amoureux se faisait querelleur : Petite Julie devinait, hélas ! qu’ayant mangé son bien en herbe, le beau galant n’épouserait plus. Adieu paniers ; la vendange était faite !

Mais l’excellent La Chevardière arrivait pour la consoler. Elle lui soupirait ses tristesses : « Gabriel n’aimait plus ; Gabriel n’avait jamais aimé ! Il la délaissait, aujourd’hui ; il préférait, l’ingrat, la société des camarades ! » Julie débitait alors de fantasques histoires, toutes farcies de mystère, pareilles à un roman d’Anna Radcliffe, à quelque mélodrame de Cuvelier. « Son Donnadieu s’en allait souvent au quartier Latin. Il rencontrait sur les terrasses du Luxembourg des gens de mauvaise mine, olibrius mal accoutrés, militaires à l’oreille fendue. Quand cinq ou six de ces loqueteux se trouvaient réunis, ils s’enfonçaient dans les profondeurs d’un quinconce pour y converser longuement… Mon Dieu ! que pouvaient-ils se dire ? »

Elle observa, elle espionna… Enfin, un jour de germinal, la curieuse accueillit, effarée, son cher et tendre confesseur : « Oui, oui, elle savait, maintenant : Donnadieu conspirait ! »


V. — LE GRAND MARIUS

Il conspirait… Flânant, un soir, au Palais-Royal, Donnadieu y avait rencontré un grand diable d’homme qu’il ne s’attendait guère à voir errer dans ces parages. Un bizarre escogriffe, ce promeneur, de taille gigantesque et de tournure extravagante ! Haut d’à peu près deux mètres, ayant les cheveux bruns, les yeux verts, le nez crochu, de longues moustaches tombantes, il portait la tenue adoptée par les militaires en réforme. Une houppelande à boutons de cuivre flottait autour de ce corps efflanqué ; ses bottes hongroises faisaient vibrer les dalles ; la cravate noire à triple tour lui engonçait le menton ; un bicorne à plumet rouge se balançait sur son oreille, et sous son bras était passé le massif rondin-assommoir, sa bonne « constitution. » Très crâne, assurément, le colosse, et regardant l’infime pékin de la hauteur de ses six pieds trois pouces ; bien raffalé, cependant ! La friperie de son vêtement montrait la corde ; la pâle maigreur de son visage annonçait la souffrance et la faim. Avec fierté, il étalait sa superbe gueuserie, insensible aux sourires moqueurs, coudoyant dédaigneux les bourgeois bedonnans… « Bah ! Marieusse ? Je vous croyais en prison, camarade ! » — « Té !… C’est pourtant moi, petit ! »

L’ami que Donnadieu venait de retrouver était un autre natif du Midi, un Provençal d’Azaï, la poudreuse, — l’Aix, des Bouches-du-Rhône, — et se nommait Marius Bernard. Fils de chétifs pacans, le pauvre hère semblait être né sous une maligne étoile. Au jour de sa naissance, quelque invisible fée, — la méchante fata des légendes, — s’était penchée sans doute sur cet enfant de la misère, lui accordant pour l’avenir noble mine et courage, lui refusant bonheur et résignation. Bernard avait toujours souffert de la malchance, s’agitant, mais en vain, pour en corriger les rigueurs. Capitaine à la 24e d’Infanterie, et déjà quadragénaire, il avait marqué le pas, durant dix années, malgré ses neuf campagnes, en dépit de ses trois blessures. Et cependant, c’était un brave, que de nombreux exploits, à l’armée d’Italie avaient fait connaître. Après la défaite de Novi, cet homme, avec ses grenadiers, avait arrêté la poursuite de la cavalerie autrichienne, préservé l’arrière-garde française en déroute, empêché un désastre. Tous ses chefs l’estimaient et ses notes étaient bonnes : trop vantard, à vrai dire, caressant la bouteille, mais n’ayant ni dettes criardes, ni liaison scandaleuse, même dûment marié à une cousine de général. De plus, ce vaillant n’était point illettré. Bernard avait de l’orthographe, discourait en termes choisis, et souvent courtisait la muse, la Polymnie lyrique. Toujours sublime en son phébus, composant l’ode et l’épode, le grand Marius inventait de stupéfians alexandrins, poésie sans césure, aux rimes audacieuses : son génie pindaresque faisait l’admiration des camarades… Intrépide comme un Léonidas, et plus savant qu’un habit vert ! Pourquoi donc un aussi bel homme, doué par les dieux d’aussi beaux dons, était-il aujourd’hui capitaine en réforme ? La « guigne » hélas ! la redoutable guigne ; mais Bernard disait : « l’injustice. »

Donnadieu l’avait connu à Milan, lorsque le général Brune y commandait en chef. Marieusse le gigantesque était célèbre dans toutes les garnisons françaises de la Lombardie : on y plaisantait sur son appétit formidable, la double portion qu’il exigeait à chaque repas, les lits d’hôtels toujours trop courts pour un pareil Goliath… Heureux d’une telle rencontre, le dragon emmena ce famélique au Caveau de l’Egalité. Là, dans les relens de la gargote, Bernard raconta sa triste aventure. Il en parlait souvent (les dossiers de police nous l’apprennent), et dégoisait avec jactance les douleurs de son bizarre martyre…

« Pardieu ! oui ; on l’avait emprisonné, à Milan, mais pour fait de conspiration ! L’histoire était, en vérité, curieuse : un amusant complot à l’italienne, avec réunions clandestines, mots de passe, gestes de reconnaissance, sermens prêtés sur un poignard. Per Bacco, stupendo ! Des avocats, des médecins, des professeurs avaient figuré dans l’affaire ; des Milanais, des Toscans, des Vénitiens, plusieurs Français aussi. Que voulaient tous ces conjurés ? Bernard ne le savait au juste. Affranchir l’Italie, l’unifier sous un dictateur, choisir pour leur Consul le général Brune ? Peut-être bien ! En tout cas, le superbe Marius devait commander la garde cisalpine. Mais Brune, au lieu d’agir, avait « saigné du nez, » trahi ses partisans, ordonné leur arrestation, fait lâchement coffrer son fidèle et dévoué Bernard ! Durant d’interminables mois, Marius avait humé l’air des cachots, : respiré toutes les puanteurs de la vieille rochetta de briques, le donjon des Sforza ! Que de souffrances, alors, pécaïre ! Plus de double ration, jamais de pain à volonté ; la fringale, la famine ! Dans sa détresse, il avait imploré son perfide bourreau : une supplique bien tapée : « O toi qui par le génie surpasses les autres humains autant que moi je les dépasse par la taille, tu me comprendras : j’ai faim. » Mais Brune, — un lettré pourtant, cet ancien typographe ! — n’avait pas compris. Conduit de prison en prison, de Milan à Fenestrelle, le captif s’était enfin évadé… Il habitait maintenant Paris, en compagnie de son épouse, car Bonaparte l’avait réformé, et sa police le laissait tranquille. Mais, bon Dieu, quelle vie ! Avec un traitement de réforme, se nourrir, s’habiller, offrir des nippes à sa bourgeoise ! Et quel palais, son logis de la rue de Seine : une des ladres maisons contiguës à la rue des Marais ; galetas, taudion, nid à vermine ! Tel était donc le salaire de ses neuf campagnes, la récompense de ses trois blessures !… Mais « patience, patience ! » tant de misères allaient bientôt finir ! »

Il prononçait ce mot « patience ! » d’un ton solennel, le répétant avec menace, pareil à quelque mystérieux refrain : « Venez donc me voir, camarade. Vous non plus, m’a-t-on dit, vous n’êtes pas content : nous avons à causer ensemble. On me rencontre, d’habitude, au café Voltaire, en face de l’Odéon… Oui, venez bavarder avec moi ; vous n’aurez pas à regretter le voyage !… »

Donnadieu accepta le rendez-vous. Il devinait une intrigue politique, et se sentait d’humeur à entrer dans l’affaire.


Non moins fameux que l’« antre de Procope, » le café Voltaire avait jadis été une façon d’Académie cancanière où s’assemblaient, discutaient, pontifiaient l’homme de lettres et le comédien. Des philosophes, des penseurs à l’anglaise, de plaintifs et toujours moribonds poètes, des critiques, « écumeurs des bourbiers d’Hélicon, » l’avaient fréquenté autrefois pour y ratiociner, discourir, dénigrer. Mais, grandeur et décadence ! les temps étaient bien changés. L’Une et Indivisible qui les choyait fort peu avait dispersé tous ces gens de plume, et, en 1802, l’Académie de la demi-tasse n’était plus qu’un estaminet. Il avait même un fâcheux renom dans les bureaux du ministère de la Police ; on en suspectait les habitués, liseurs de gazettes ou joueurs de billard ; « la poule » et ses carambolages excitaient la méfiance des « observateurs, » et souvent un mouchard venait s’asseoir sur le velours râpé des banquettes où, en des jours lointains, avait trôné Diderot. Et de fait, ce café bon enfant, qui permettait les cartes et tolérait la pipe, attirait de nombreux officiers en réforme.

N’ayant, hélas ! d’autre salon, Marius Bernard passait des journées entières dans la bruyante tabagie. Matin et soir, on l’y voyait attablé avec de chers amis, un citoyen Grégoire, un chef de bataillon Clément, jacobins comme lui, comme lui avaleurs de rogommes. Ils y politiquaient, tout en buvottant, consommaient, consommaient encore, et prenaient soin de mettre en évidence leurs soucoupes renversées : un signe de ralliement, sans doute. Mais l’habituel commensal, l’Achate fidèle du grand Marius, était un de ses « pays, » faraud et futé petit Provençal, l’ordonnateur-adjoint aux Guerres, Anselme Truck. Joli jeune homme de vingt-cinq ans, à la mise recherchée, fleurant bon comme un muscadin, et ne se refusant aucune des douceurs de la vie, ce merveilleux Anselme avait peu les façons d’un jacobin rigide. Son père, simple rustaud de Cabris, en Provence, ne pouvait guère payer à son garçon des habits de gala, des soupers chez Véry, des vertus du Palais-Royal, et néanmoins le fils du paysan faisait force dépenses. Qui donc lui fournissait tant d’écus ? Assurément, ce n’était point Bernard ; mais Marius, — un poète ! — planait au-dessus des misères de la vie ; il ne s’inquiétait pas du problème, croyait aux sains principes d’un sans-culottes par trop bien requinqué, et frayait avec un camarade, naguère son complice à Milan.

Ce fut donc au café Voltaire que Donnadieu entra en relations avec l’ordonnateur. Bernard les présenta l’un à l’autre ; ils étaient tous deux du Midi : l’amitié fut prestement faite. Donnadieu le Nîmois, Marius d’Azaï, Truck le Cabriscan durent patoiser avec délices, puis on alla muser ensemble dans les jardins du Luxembourg.


Longtemps ils se promenèrent sur la profonde et taciturne terrasse qui dominait alors l’ancien ermitage des Chartreux. Çà et là, vaguaient sous les marronniers quelques individus d’aspect misérable, vêtus de la capote, coiffés du chapeau militaire. Bernard les connaissait et, de la main, leur adressait des saluts protecteurs. Parfois, se rapprochant, un de ces marmiteux interpellait Anselme Truck : « Patience ? » — « Patience ! » Et sur-le-champ, Anselme s’éloignait avec le personnage, pour converser en grand mystère, et lui donner un peu d’argent…

Bizarre, en vérité !… Mais bientôt, Donnadieu ne conserva plus aucun doute : tous ces gens conspiraient.


VI. — PATIENCE !

Leur complot attira très vite un chercheur d’émotions : tête folle, âme rancunière, l’ami de Marius Bernard s’associa aux projets des conspirateurs.

Ils devaient être nombreux, bien que les dossiers de la police ne contiennent qu’assez peu de noms… D’abord des officiers, mis en réforme pour la plupart, français, italiens, allemands francisés : le chef d’escadrons Joseph Haupt, de Mayence (Mont-Tonnerre) ; les chefs de bataillon Raybaud et Martin, Buffa et Belgrano dit Belgrand, deux Piémontais ; les capitaines Arnoux dit Arnousse, Sornant et Lapeyre ; le chirurgien-major Béraud ; Esclapon, ex-commissaire de la Marine ; Chadepaux, adjoint à l’état-major, enfin, le plus dangereux de tous, un Corse, le capitaine Giacopello Peretti, de la 31e légère…

Des « civils, » bourgeois ou artisans, figurent aussi dans cette affaire : le menuisier Grégoire, demeurant rue de la Liberté, 88 ; Aurose, un cordonnier, logeant en face de l’Abbaye ; le bijoutier Duval, rue Contrescarpe ; Bouvinet, vendeur de merceries sur le pont Notre-Dame ; le tapissier Morand, place Saint-Sulpice ; Guise, ancien garde-française, fabricant de chaussures, rue de Verneuil, et même, embauché par eux, un doux poète, le citoyen Fromentel. Une dame Métrasse, « botaniste, » rue de Bucy, fut également compromise dans cette équipée. Fort petites gens, ces patrons et ces ouvriers faisaient partie d’une société secrète, récemment constituée au quartier Latin, l’Union morale et invisible [3].

Marius Bernard, Anselme Truck et le commandant d’infanterie, François Clément, dit Coin, dit encore le Tondu, servaient de recruteurs à la bande… Homme d’audace et d’action, très apte à diriger de hardis coups de main, ce Tondu n’était pas un bien estimable compagnon. Soldat d’Arcole et de Rivoli, de Marengo et de Tavernella, son avancement avait été rapide ; à vingt-sept ans, il portait déjà la grosse épaulette ; mais on l’avait mis en réforme pour fautes commises contre l’honneur. Ses camarades l’accusaient de friponneries, et prudemment les mères de famille le consignaient à leurs portes. Parisien à cheveux bruns, œil noir, « nez bien fait, » nous dit son signalement, — ce bellâtre abusait de sa beauté plastique pour mettre à mal de trop jeunes citoyennes. Et puis, chez ce Faublas, moins de fortune encore que de moralité ! Clément logeait, au long de la Grève, rue de la Mortellerie, dans un sordide hôtel meublé, et ne mangeait pas toujours au gré de son appétit. Emprunteur sans vergogne, recevant la pièce de cent sous qu’il ne rendait jamais, le Tondu était devenu l’effroi d’amis qu’il tondait trop souvent. Parfois, Anselme Truck l’assistait de sa bourse ; mais ces furtives largesses étaient aussitôt dépensées en bombances. D’ailleurs, pareils à quelque manne céleste, écus et louis d’or tombaient, certains jours, sur plusieurs de ces besogneux… En vérité, d’où provenait l’argent ? Un philanthrope, un philadelphe existait quelque part, — occulte providence ou, pour mieux dire, fauteur du ténébreux complot.

Que voulaient ces gens-là ?… Assassiner Bonaparte, — sans autre programme politique. Sa mort, tous la désiraient ardemment ; mais ils ne s’accordaient pas sur la façon d’accomplir le meurtre.

Les uns prétendaient assaillir le Consul sur le chemin de la Malmaison. Un guet-apens, affirmaient-ils, serait, à la nuit tombante, d’exécution facile. La route de Saint-Germain traversait, en 1802, des terrains non bâtis où s’ouvraient et s’entre-croisaient plusieurs carrières abandonnées : vingt gaillards résolus, ayant poignards et pistolets en poche, s’y pouvaient aisément blottir. Chaque soir, dès les premières floraisons du printemps, Bonaparte allait se reposer dans la fraîcheur de son verdissant ménil ; une faible escorte, simple piquet de chasseurs de la Garde, accompagnait sa voiture : il était donc assez mal protégé. Eh bien ! on l’attaquerait entre Courbevoie et Nanterre ! Au signal donné par un chef, les hommes de l’embuscade sortiraient de leur cachette, disperseraient les cavaliers, arracheraient de sa calèche l’odieux tyran, le Corse infâme, et, sur le bord du chemin, exécuteraient ce misérable…

Impossible ! critiquaient les adversaires d’un si beau plan. La voiture consulaire roulait toujours d’une allure emportée, brûlant le pavé de la route, passant et filant dans un nuage de poussière. Arrêter la rapide cavalcade était trop chanceuse entreprise ; les balles n’atteindraient pas leur but, et alors… alors c’était la guillotine pour les héros de l’aventure… Non ; mieux valait abattre la bête, à Paris même, et sans risquer la place de Grève.

Plus rusés, mais non moins brutaux, ceux-ci préconisaient un autre mode d’assassinat ; ils voulaient frapper l’ennemi détesté devant la porte de son palais. Leur invention était fort ingénieuse. Après chaque revue décadaire, le Consul, — nous l’avons dit plus haut, — faisait ouvrir la grille du Carrousel ; le populaire pénétrait aussitôt dans la cour des Tuileries, s’approchait de Bonaparte, l’apostrophait, dialoguait avec le « cher petit homme, » lui remettait maintes pétitions. « Quoi de plus facile, un jour de parade, que d’en finir avec le nabot ! Nous revêtons nos anciens uniformes ; mêlés à la cohue, nous présentons un faux solliciteur ; nous entourons, nous enveloppons à rangs pressés l’avorton César ; deux balles de pistolet lui sont tirées à bout portant par le camarade ; le pygmée corse tombe de cheval ; nous nous précipitons sur le blessé, et à coups de sabre, à coups de bottes, nous délivrons la République ! » — « Admirable ! répliquaient les amateurs d’affût au clair de lune ; mais qui de vous jouera le rôle du suppliant ? » — « Un compagnon désigné par le sort. » — « Et s’il refuse, s’il hésite, s’il a peur ? » — « Un traître ?… Nous savons supprimer les traîtres ! »

Conçu par des militaires ayant longtemps vécu en Cisalpine, contenant même plusieurs Italiens, ce complot ressemblait déjà à quelque informe charbonnerie. Mais la puérilité des précautions prises et son absurde mise en scène l’auraient pu rendre ridicule, s’il n’avait été si dangereux. Exposons donc en peu de lignes quelles étaient, croyons-nous, d’après de rares et confus documens, les façons d’agir adoptées par ces haineux chevaliers de l’assassinat.

Redoutant de périlleux bavardages, ils voulaient n’opérer qu’en un profond mystère. L’initié n’avait de rapports qu’avec son initiateur ; il ignorait les noms de ses chefs, et cependant devait obéir, dès leur premier appel. On se rencontrait en plein air, dans un jardin public, de préférence au Luxembourg. Jamais, pour ces conciliabules, plus de cinq compagnons ne se trouvaient ensemble. Ils employaient, dans les tabagies, des signes de ralliement : un verre ou une soucoupe renversés. Le mot « Patience » annonçait un frère et ami. « Tout va mal ! Il faut avoir de la patience ! » — « Oui, patience et patience encore ! » Certains jours, les racoleurs de la troupe se rassemblaient en de clandestins logis, chez Aurose, le cordonnier, ou dans l’arrière-boutique du menuisier Grégoire. Us y recevaient les sermens des nouveaux affidés, qui juraient sur un sabre « d’être fidèles jusqu’à la mort. » Enfin, un « conseil secret, » occulte réunion de directeurs, imposait, disait-on, sa volonté suprême. Quel était ce conseil ? Où et comment fonctionnait-il ? A Paris, à Milan, à Londres ? Seul, un fort bizarre personnage, dont nous parlerons tout à l’heure, eût pu fournir la solution d’une telle énigme.

Oui, certes, une énigme, et bien étrange en son obscurité ! Chez tous ces gens de la « Patience, » on n’aperçoit ni dessein, ni programme politiques. D’apparence jacobine, leur société travaillait-elle pour les Jacobins ? La mort de Bonaparte avait-elle été commandée par l’ambition félonne d’un rival, d’un jaloux ? Quelques contemporains ont formulé cette assertion, mais les documens d’archives détruisent la captieuse hypothèse… Réputés sujets brouillons ou dangereux, soldats sans discipline, ou sans morale, Bernard, Clément, Truck et les autres ne frayaient guère avec les généraux. Clément, durant un séjour de six mois à Paris, ne fut reçu qu’une seule fois par Augereau ; Bernard trouva toujours « visage de bois, » au château de Rueil, chez Masséna. Truck, — il est vrai, — faisait souvent visite au défenseur d’Ancône, le général Monnier. Peu enthousiaste de Bonaparte, Monnier le Provençal accueillait volontiers ce cadet de Provence, naguère un compagnon de ses combats. Dans sa coquette maison du quai de Chaillot, au cours de quelque « déjeuner à la fourchette, » critiqua-t-il le Premier Consul ? Laissa-t-il, riant de ses triviales saillies, le jeune freluquet brocarder sans mesure le « Corse « et sa famille ? Oui, peut-être ! Peut-être encore l’ordonnateur se risqua-t-il à parler d’un attentat possible. Mais de grossiers propos, d’insultantes facéties, des blagues de corps de garde ne constituent pas chez celui qu’ils amusent une complicité. Le protecteur d’Anselme Truck affirma toujours sa propre innocence, et son dossier ne contient pas de pièces accusatrices. Au surplus, eût-il voulu tirer le sabre, qu’aurait pu accomplir Monnier ? Simple divisionnaire depuis deux ans à peine, peu connu du soldat, très ignoré du peuple, il n’occupait qu’un rang subalterne dans la République : aucun des ambitieux de l’armée ne l’eût accepté pour dictateur.

Brune aussi montrait quelque bienveillance à des gens qu’il avait malmenés. Faisant taire les rancunes de son estomac, le grand Marius forçait parfois la porte de son persécuteur, l’amusait par ses jactances, et parvenait à lui soutirer l’aumône. Doit-on croire alors qu’en leurs entretiens, le vainqueur de Bucelingo encouragea la conspiration ? On peut hardiment affirmer le contraire. Jadis ardent républicain, âme damnée de Robespierre, son séide et presque son valet, ayant même épluché la salade de l’« Incorruptible, » Brune passait pour être un des « derniers Romains. » Mais ce Romain, rafleur de dépouilles opimes, n’avait rien, hélas ! d’un Cincinnatus. Aujourd’hui conseiller d’État, émargeant au budget comme général en chef, convoitant une ambassade, comblé d’honneurs, gavé de richesses, satisfait du Consul, et plus avide qu’ambitieux, cet heureux de la vie écartait, à présent, toute cause d’agitation.

Quant aux autres généralissimes, les illustres de l’armée, Moreau et Jourdan, Macdonald, Lecourbe, Bernadotte, leurs noms de gloire ou de légende ne sont pas même inscrits sur les dossiers de la « Patience. » Si dans l’Affaire des Libelles plusieurs d’entre eux et surtout Bernadotte se trouvèrent compromis [4], ils paraissent avoir ignoré la ténébreuse intrigue des Truck et des Bernard. Fabriquée par de bas officiers, produit de leurs souffrances ou de leurs colères, cette entreprise de guet-apens n’avait d’autre dessein que d’assouvir une frénésie de haines. « Tuons d’abord, advienne ensuite ce qu’on voudra ! » Mais l’inconscience de semblables fureurs ne les rendait que plus redoutables : des bandits ou des brutes !… Et cependant un chef les soudoyait, plus mystérieux vraiment que l’enfantin mystère dont s’amusaient les conspirateurs. Il avait son idée ; il rêvait autre chose encore qu’un lâche assassinat ; et ce chef, à n’en pas douter, était un royaliste.


VII. — LE CITOYEN NICOLAS

Il se faisait appeler Nicolas, et se disait officier de santé. Mais ce nom de roture ne devait être qu’un nom de guerre, jovial sobriquet à la façon du Chouan, et la science médicale d’un pareil Esculape eût sans doute étonné les Bichat ou les Corvisart. Nous ne possédons pas son signalement. Était-il brun ou blond, jeune ou vieux, Breton comme Cadoudal, Normand comme Brulard, Berrichon comme Hyde de Neuville ? La police ne le sut jamais. Les compagnons de la Patience le connaissaient à peine ; leurs meneurs mêmes n’avaient pas avec lui de fréquens rapports. Il surgissait brusquement à Paris, apportait de l’argent, en remettait à Truck, trésorier de la bande, puis il disparaissait aussi vite qu’il était apparu…

D’où venait-il ? De Londres, évidemment, l’asile alors de maints bourbonnistes, porte-sabots ou talons rouges, brigands de la brousse ou chevaliers des antichambres. Divers indices semblent corroborer cette présomption. A Londres, plusieurs émigrés fabriquaient, en ce moment, de la monnaie française que leurs émissaires répandaient dans Paris. Avec les machines infernales, les attaques de diligences et le pillage des caisses publiques, — le faux monnayage était un procédé de guerre civile en honneur chez les royalistes : la pièce fourrée portait en elle sa marque de provenance. Or, Nicolas avait souvent ses poches pleines d’écus de plomb, de jaunets mal sonnans qu’il ordonnait à ses complices de mettre en circulation. Et d’ailleurs, pour un patriote travaillant au salut de la République, notre homme tenait un singulier langage. Il parlait avec déférence des Bourbons proscrits, vantait les hautes vertus de Monsieur, frère du Roi, annonçait la prochaine arrivée de ce Charles-Philippe que d’enthousiastes Chouans appelaient déjà Charles X. Clément, Truck, ni peut-être Bernard ne prenaient ombrage de semblables propos. Après tout, croyaient-ils, le frère de Capet nous rendra nos épaulettes : donc « Vive la République et vive aussi le Roi !… » Ils n’étaient point les seuls à raisonner de la sorte.

Lui aussi, Nicolas voulait la mise à mort de Bonaparte. Il estimait, sans doute, œuvre méritoire, l’exécution publique de l’usurpateur, dans la cour des Tuileries, sous les fenêtres d’un château que souillait sa présence… Quel spectacle, ô Français, quel exemple, quelle leçon !…

Ainsi devait philosopher ce moraliste ; mais le tirage au sort de l’exécuteur lui semblait une opération périlleuse. Il eût préféré se servir d’un bourreau à gages, Brutus payé argent comptant. Les Brutus n’ayant son ni maille abondaient à Paris : moyennant un modique salaire, il espérait se procurer un « dernier Romain. » Cette expression, jadis toute jacobine, était devenue d’un fréquent emploi chez les royalistes. Dans son journal d’ordures, l’Ambigu, Peltier réclame, pour frapper le « singe vert, » — c’est-à-dire : Buonaparte, — Brutus et son classique poignard :


O Rome, en ton destin funeste,
Pour te venger, du moins il reste
Le poignard du dernier Romain !


L’ingénieux Nicolas cherchait donc son dernier Romain, mais un Romain dans les prix doux. Il le voulait fidèle, loyal, désintéressé, ayant l’intelligence de son grand devoir, la notion de son haut sacerdoce. Un pareil manieur de « gueulard » n’était pas de rencontre facile, et Nicolas s’impatientait : « Un Bru tus ! soupirait-il souvent… Ah ! que n’ai-je un Brutus ! » Enfin, après maintes poursuites, il l’avait découvert.

Merveilleuse aventure, sa trouvaille tenait du miracle.

Se promenant sur les bords de la Seine, il avait, certain jour, aperçu un homme qu’entraînait le courant du fleuve. Bon nageur, Nicolas avait aussitôt plongé, puis ramené sur la berge un désespéré de la vie. Alors, une lamentable scène, avec situation et dialogue dans le grand art de Pixerécourt : « Laissez-moi, laissez-moi ! Je veux mourir ! » — « Mourir ?… Un être vertueux ressent avec délices le charme de l’existence. » — « Elle m’est devenue un supplice. » — « Infortuné !… Epanchez dans mon cœur vos douloureux secrets. » — « Ame sensible, généreux bienfaiteur, l’excès de mes souffrances m’a entraîné vers le néant !… J’habite Lyon avec ma famille : une adorable épouse et les enfans, doux fruits de notre union ; mais, hélas ! nous périssons sous les coups du destin : on m’a destitué ! Je suis venu à Paris pour implorer des secours, on m’a éconduit !… Je veux mourir ; laissez-moi mourir ! » Mais soudain Nicolas, se faisant et sublime et terrible :

— Le sacrifice de votre vie est résolu ? Soit ! Je la prends… Le sort de votre femme, celui de vos enfans seront désormais assurés. Mais vous, — comprenez bien ! — vous m’appartenez, vous êtes tout à moi : vous me vendez votre âme… Ne me remerciez pas. Non, je ne suis point la Charité ; je me nomme la Vengeance !… Acceptez-vous le pacte ?

— J’accepte !

Depuis lors, affirmait le conteur, son dernier Romain, bien nourri, bien logé, attendait ses ordres : on avait un Brutus, entretenu au mois.

« A beau mentir qui vient de loin, » dit le proverbe. Certes, l’histoire était invraisemblable, bien mirifique, et aurait eu besoin d’un tremolo d’orchestre. Pourtant, les conspirateurs de la « Patience » ajoutèrent foi à ce récit ; même Donnadieu s’imagina que le Brutus sauvé des eaux était un général Argoud [5].


VIII. — LE BRUTUS

Avait-il heureusement deviné ? On ne saurait le dire ; mais le sans-culotte Argoud était bien l’homme qu’il eût fallu à Nicolas. Promu, grâce à Saint-Just, général de brigade, en l’an II, ce Dauphinois, « brave à tous poils, » s’était rendu fameux dans les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse. Nul sabre patriote n’avait mieux tailladé, criblé, lardé de coups le Pitt et le Cobourg, l’Anglais, le Prussien et le Kaiserlick. Moins général, du reste, que caporal ; plus soudrille que soldat ! Pillard et concussionnaire, ivrogne, débauché, polygame, ayant à la fois trois ménages, ce luron à panache avait réalisé le type du plus fieffé soudard de toute la soudardaille révolutionnaire. Le Directoire lui-même l’avait dû mettre en réforme. Depuis le Dix-huit Brumaire, ce triste personnage sollicitait en vain un emploi dans l’armée ; ses notes étaient trop mauvaises, et le ministre Berthier abandonnait un tel ruffian à ses cabarets, à son abjection.

Bien des favoris de l’Une et Indivisible s’étaient vus, il est vrai, ainsi traités par Bonaparte ; mais la créature de Saint-Just ressemblait étrangement à l’estafier, père de famille, gagé par Nicolas… D’abord, une citoyenne Marie Argoud, — la première en date des trois épouses, — vivait aux environs de Lyon, besogneuse et cherchant fortune. De plus, l’amateur de lits conjugaux se trouvait affligé d’une nombreuse lignée. Un soir, des gendarmes de Haguenau avaient ramassé, mendiant sur les chemins, un petit vagabond d’une huitaine d’années : « Ton nom ? » — « Therme Argoud, mon père est général ! » C’était l’enfant d’une des femmes légitimes, — Alsacienne, celle-là, — abandonnée comme la Marie de Lyon. D’autres bambins, garçonnets ou fillettes, grandissaient tout aussi misérables, semés, suivant les garnisons, par ce père étonnant… Argoud, enfin, était venu récemment à Paris, et ses colères, ses éclats de voix, ses menaces avaient causé quelque scandale dans les bureaux de la Guerre. Plus marmiteux qu’un gagne-deniers des Halles, il avait logé sa détresse dans une infime auberge, aux environs du Grand Châtelet. Le Pont au Change était proche ; sous le quai de la Ferraille, la Seine coulait à tourbillons rapides ; le crève-misère avait voulu sans doute « rentrer dans le néant. »

Il y rentra bientôt, en dépit du sauvetage : tout à coup, le Brutus disparut. Parti avec l’argent, sans respect de la parole jurée, emportant dans sa fuite le secret du complot ! On l’avait, en vain, fait chercher à Lyon… Introuvable, évanoui dans les brouillards de la Saône et du Rhône !

Mais homme aux mille ressources, Nicolas s’était procuré un Brutus de rechange. Il l’avait, celui-là, déniché au quartier latin, dans la gueuserie d’un hôtel meublé. Le nouveau paladin était Corse, et se nommait Giacopello Péretti, ancien capitaine à la 31e demi-brigade légère. Fort grossier, très bandit, estropiant le français, cet indigène de Livadia possédait cependant deux qualités requises chez tout bon destructeur de tyran : le besoin d’argent et la haine. Sa misère était navrante. Il couchait à la semaine, dans un garni de la place Cambrai, et pour gagner quelques décimes, la signora sa femme faisait les chambres, lavait les écuelles, balayait l’escalier du pouillis. Quant à sa haine, elle était corse. Mis en réforme, Giacopello disait exécrer Buonaparte avec des fureurs de vendetta : « Garde toi ; je me garde !… » D’aucuns, pourtant, se méfiaient de ce petit chafouin, au regard à la fois farouche et rusé. Expert dans l’art de l’escroquerie, ayant fabriqué des faux, souvent en délicatesse avec la Justice, le Péretti manquait de prestige. Vraiment, la Liberté avait droit à un autre vengeur !…

Nicolas reconnut la vérité de ces critiques : son Brutus n° 2 ne faisait aucunement l’affaire !… Soit ! Plus de Giacopello, porteur de pétition : on chercherait un justicier de meilleure mine ! Mais alors, pourquoi ne pas choisir un officier de cavalerie, pouvant prendre place dans l’escorte du Consul, chevaucher à sa suite, lui loger dans la tête deux balles de pistolet… Eh ! mais, n’avait-on pas sous la main Donnadieu ?…

Cœur gonflé de gloriole, Donnadieu fut-il assez fou pour accepter un premier rôle dans ce drame de démence et de sang ? Il prétendit, plus tard, avoir refusé de « commettre un crime ; » la police, toutefois, ne crut jamais à ses dénégations… Au surplus, la résistance d’un homme qu’exaspéraient d’aussi farouches rancœurs ressembla fort à un assentiment. Rusant avec sa conscience, — nous avons ses aveux, — il promit de s’associer au meurtre, de frayer passage à l’assassin, de protéger sa fuite : son délicat honneur s’abstenait de tuer, mais il aidait à la tuerie.


Et les jours s’écoulèrent ; les marronniers du Luxembourg commencèrent à verdir ; sous leurs thyrses naissans les compagnons de la Patience multiplièrent leurs rendez-vous : encore un peu de temps, et Bonaparte devait périr. Donnadieu, cependant, se tenait prêt pour sa besogne. Mais, chef d’emploi ou simple comparse, il se montrait conjuré peu discret. Inlassable bavard, il fit maintes confidences à son ami Année, et sur l’oreiller amoureux babilla beaucoup trop avec sa Julie… Imprudent, qui n’épousait pas !…

Soudain, le troisième des Brutus ressentit des scrupules : il venait d’être nommé chef d’escadrons.


IX. — INQUIÉTUDES

Chef d’escadrons !… Enfin !… Un subit et plaisant revirement d’âme s’était opéré chez cet ambitieux satisfait. Plus de colères jacobines, de projets meurtriers ; au diable les rendez-vous du Luxembourg, le Nicolas et son Brutus ! Tout marchait pour le mieux dans la meilleure des républiques : Donnadieu était commandant !… Qu’allait-il faire, à présent, de sa grosse épaulette ? Et d’abord, il résolut de terminer au plus vite sa mission régimentaire, ses lucratifs achats d’équipemens. Il retournerait ensuite à Lodi, et là… A Lodi ? Peuh ! l’ennuyeuse petite ville était située bien près de Milan ! N’était-ce pas à Milan qu’avaient comploté les Truck et les Bernard ? Des coquins ! Ils devaient y connaître force bandits de leur espèce : un coup de stylet, salaire des renégats, serait vite attrapé ! Non ; mieux valait traverser les mers, s’éloigner des chers camarades, se mettre à l’abri de leurs vengeances… Donnadieu s’en fut donc rendre visite au protecteur Davout : « Ma foi, il avait réfléchi ! Volontiers, il accepterait un commandement au Coromandel : l’Indoustan l’attirait, avec son peuple de bayadères, de brahmines, de rajahs cousus de saphirs ! Là-bas, il rendrait d’importans services ; le grand Consul lui saurait gré sans doute d’un exil volontaire. » Davout le félicita d’une aussi sage résolution, et en avisa Bonaparte. « Approuvé !… » Une frégate était en armement dans les eaux de la Charente ; Donnadieu espérait s’y embarquer bientôt, et alors, vogue au loin le bâtiment sauveur, à l’étrave fendant les flots de l’Océan, au pavillon flottant sous la mousson indienne… les gens de la « Patience » n’avaient pas d’affiliés à Pondichéry !

Devenu fort prudent, il se hâta de donner congé au jacobin, son propriétaire. La pension clabaudeuse de la rue du Sentier lui paraissait compromettante ; ce mal pensant de La Chevardière y venait trop souvent, et Donnadieu ne voulait plus connaître le confident de ses douleurs passées. Il partit donc sans indiquer sa nouvelle adresse, en laissant impayées toutes ses factures de maquignons : Sergent et les créanciers perdirent la trace du fugitif. Seul, toutefois, Alexandre Brière savait où rencontrer cet homme à précautions. Oh ! loin, très loin du café Voltaire, du Luxembourg, de ses dangereux quinconces ; dans un discret hôtel, au quartier des Filles Saint-Thomas. Donnadieu lui promit de l’emmener au pays de Cocagne, et alléché, l’inconstant Brière oublia jusqu’à son amour pour la divine Emira.

Heureux homme, ce Donnadieu ! Toutes les félicités lui arrivaient à la fois : le chef d’escadrons allait devenir père… Un soir, Julie Basset lui révéla qu’elle était grosse ; mais l’émouvante nouvelle enchanta peu le suborneur :… « quel ridicule ennui ! » Soit frayeur des lamentations, soit complète absence de loyauté, il faisait croire à sa crédule maîtresse que, retournant en Cisalpine, il l’installerait dans sa garnison. Impossible pourtant de l’emmener aux Indes ! La rupture devenait nécessaire, et d’ailleurs, fatigué maintenant de « Petite Julie, » le volage amant désirait en finir. Avec son air de sainte ni touche, d’ingénue à la cruche cassée, la douce amie causait de l’inquiétude à son cher Gabriel. L’innocente, — absurde naïveté ! — ne se résignait pas à n’être qu’un caprice de semestre, amusement de mauvais sujet. Se faisant tracassière, querelleuse, excédante, elle osait à présent menacer : « Le mariage, oui, le mariage ou sinon… » Les pervers instincts de gamine parisienne qui sommeillaient en elle s’étaient éveillés, dangereux… Mais, bah ! au cours de sa vie de caserne, le dragon avait entendu gémir tant et tant d’Arianes indignées ! Un peu d’argent suffisait d’habitude à consoler des inconsolables. Et puis, se disait-il, lorsque l’accouchement aura lieu, moi j’aurai depuis longtemps pris le large : aux deux vieux Basset, le marmot !… Donnadieu-Donne-au-Diable avait assurément la conscience complaisante.

Le galant désirait donc s’esquiver au plus vite. Sa bourse était à sec ; les bureaux de la Marine lui refusaient la moindre avance ; il réclamait sa solde ; le ministre Decrès le renvoyait alors au ministre Berthier, et d’amiral en général, de général en amiral, promené, ballotté, berné, le bon pèlerin ne touchait plus un décime : déjà les formes et beautés de l’administration française !… Donnadieu s’énervait. Le 28 germinal, sous un radieux soleil de Pâques joyeuses et fleuronnantes, il put voir Bonaparte se rendant à Notre-Dame. Applaudi, acclamé, presque divinisé par une multitude en délire, l’adorateur du Christ triomphant venait de triompher plus encore que son Dieu. Et voici, qu’en la première semaine de floréal, une nouvelle s’épandit brusquement dans Paris : le Consul allait exiger du Sénat la dictature à vie ; il voulait être proclamé « empereur des Gaules, » César-Auguste de l’Occident. Mais on racontait aussi qu’en un banquet patriotique, des officiers s’étaient promis d’empêcher, par la force, l’audacieux coup d’État. A Polangis, chez Oudinot, un général, un colonel avaient, disait-on, juré de vivre ou de mourir pour la République, et debout, le sabre étendu, tous les convives avaient répété ce serment. Ainsi, deux boutades avinées étaient devenues d’épiques et sublimes discours ; là banale bombance trop égayée par le Clos-Vougeot se transformait en un festin tragique où les « derniers Romains » avaient voulu boire à la Mort ou à la Liberté !

Pressentant quelque gros péril, Donnadieu avait pris l’alarme. Qu’était-ce là ? — cet autre complot dont parlait tout Paris ?… Fâcheuse coïncidence !… Vraiment, le préfet maritime de Rochefort dépensait bien des jours pour l’armement de sa frégate ! Angoissé, le Brutus repenti avait hâte de humer les brises de l’Océan…

Enfin, l’ordre d’embarquement lui arriva.


X. — « PETITE JULIE »

Ce fut, selon toute apparence, le lundi matin 13 floréal, que l’amant annonça son prochain départ à la femme qu’il abandonnait. La scène d’adieux, de lui prévue et redoutée : stupeur reproches, invectives, dut aussitôt éclater, furieuse. Fille du peuple, demoiselle au bagout épicé, Julie Basset, — on peut le croire, — dégoisa les mieux senties de ses injures, maints complimens de choix, appris au long des ruisseaux parisiens : « Ainsi, lâchement séduite ; délaissée lâchement ? Une malpropreté de maroufle ! Qu’allait-elle devenir avec son enfant ? Ses parens voudraient-ils la reprendre ? Sa mère avait déclaré qu’elle fermerait sa porte à la coureuse, et son pauvre homme de père venait d’être frappé d’un coup de sang ! Malheureuse, ah ! malheureuse : avoir aimé un Donnadieu ! » Le tout agrémenté, sans doute, d’expressions populacières, de mots orduriers, d’insultes crachées en plein visage : l’idylle à la Florian se terminait par des coups de gueule à la Vadé.

Mais soudain, l’éplorée se calma pour minauder, câline : « Oh ! le clair et gai soleil de printemps ! Par ce beau jour de floréal, une dernière folie amoureuse serait pour la pauvrette un tel bonheur !… Oui, oui, parcourir encore une fois, revoir, au bras de son amant, de son ingrat et cruel amant, les lieux où il avait, perfide ! juré un éternel amour, quelle volupté suprême et quels inoubliables adieux !… » Les pleurs s’étaient séchés ; le sourire à présent remplaçait les sanglots : l’ingrat et cruel amant n’osa point repousser ce gentil caprice de grisette… « Va donc pour la corvée sentimentale, dernière lubie d’ailleurs que lui imposerait la petite ! »

Et ils s’acheminèrent vers le jardin des Tuileries.


En dépit de la Révolution, les Tuileries de l’an X étaient demeurées l’élégant rendez-vous, « le pays du beau monde et des galanteries. » Plusieurs gravures de cette époque, d’amusans tableautins de Boilly ou de Carle Vernet ont reproduit l’aspect de cette promenade, l’Eden du Parisien en 1802. Très fréquenté, plein de vie, de joies, de turbulences il ne ressemblait pas au préau vermoulu, morose et solitaire que nous négligeons aujourd’hui. En face du pont, jadis Royal, naguère de l’Égalité, à présent des Thuileries, s’ouvrait une large avenue sablée. Interdite aux voitures, elle longeait, encadrée d’arbustes et d’orangers en caisse, la façade récemment restaurée du château. A gauche, des tapis verts, des jardinets diaprés, des bassins à jets d’eau, des statues et des cratères de marbre, d’épais massifs de marronniers ; à droite, le Palais du Gouvernement, ses hautains pavillons, ses galeries à pilastres, son double corps de bâtimens Renaissance, la lourde majesté de son dôme épanoui. Devant la rue Dauphin (un nom de cétacé remplaçait un titre de prince), l’allée changeait de direction et, descendant par quelques marches, tournait brusquement à gauche. Là, non loin de l’ancien Manège, se dressait, ayant double fronton et colonnade dorique, un restaurant célèbre ; temple grec, Parthénon de bois peint, où le traiteur Véry logeait son « dieu Cornus, » — la bombance et l’indigestion. A la saison fleurie, sous les tièdes caresses d’un soleil de printemps, ce promenoir bruissait, peuplé de chatoyans costumes. On y voyait, lorgnant et caquetant, la merveilleuse à robe traînante, vêtue d’un vaporeux linon, nippée et coiffée « à l’enfant, » parée d’une rose moussue piquée sur sa capote, et montrant, peu bégueule, tout un invitant décolletage. Le petit-maître, fagoté en chenille, exhibait son pantalon gris-perle, ses escarpins vernis, son habit vert à collet noir, l’irréprochable nœud de sa cravate blanche, et, mieux frisotté qu’un bichon, balançait, languissant, sa minuscule badine. Des bambins, plaisamment attifés : fillettes à tunique athénienne, garçonnets affublés en mamelouks, trottinaient, précédant leur mère, tandis qu’à côté de madame, un greluchon sentimental lui glissait à l’oreille la fadeur enjôleuse. C’était aussi l’incessant va-et-vient des citoyennes phrynés, Vénus du racolage, ou la bruyante flânerie d’officiers de la Garde, en quête de victimes. Ailleurs, de plus gracieux spectacles. Autour d’un marbre antique, nudité olympienne, de blanches jeunes filles, aux seins moulés par le fourreau grec, dansaient en chantant quelque ronde, boulangère de circonstance :


La paix, ce bien si désiré,
Règne enfin sur la France ;
La paix, la douce paix !


Çà et là, des marchands de coco faisaient tintinnabuler leur sonnette ; pour six liards on vendait la talmouse, le gâteau de Nanterre et même le plaisir. Une rumeur de folâtres jaseries, d’appels, de cris d’enfans, montait dans l’air poudreux ; partout, c’était l’exubérante gaieté d’un peuple croyant connaître enfin la douceur de vivre… Et dominant ces parterres, ces gazons, ces massifs, toute cette multitude en liesse, s’élevait le Château des Bourbons, palais du gouvernement consulaire. Un jeune César, premier magistrat d’une République trop vieille, l’emplissait de son faste royal, — plus roi vraiment que ne se fût montré le Roi même. Naguère, un arbre de la Liberté profilait encore près du Carrousel sa débile silhouette : on l’avait abattu. Mais sur les murailles du Château, s’étalait toujours la dérisoire devise : Liberté, Egalité, Fraternité… Il vous avait donc conservés, mots sonores, décevantes formules qui firent jadis délirer nos pères ! Précaution superflue ! Sans cesse éprise de tant et tant d’idoles, la France déjà ne voulait plus connaître ses déités de la Révolution ; un nouveau dieu lui venait d’apparaître, — et elle adorait, comme elle adore toute chose nouvelle : République, Empire, Royauté ; l’épée de gloire ou la carmagnole d’infamie, le général gagneur de batailles ou le tribun, flagorneur des passions populaires.


… Au bras de son amant, Julie marchait nerveuse, inquiète, agitée, regardant, au tour d’elle. Mais soudain ils virent venir à eux un cher visage de connaissance, l’aimable La Chevardière : « L’heureux hasard, mes bons amis ! » et s’accrochant au couple amoureux, il accompagna les jeunes gens…

Donnadieu était tombé dans le panneau : le jacobin aux nombreux avatars allait souvent ainsi vaguer dans ces parages. Friand d’observations, l’ancien diplomate, l’ex-policier à haute philosophie cherchait sans doute à étudier partout les choses et les hommes. Julie lui connaissait ce goût subtil de psychologue ; elle était donc certaine de le rencontrer aux Tuileries : l’ingénue ne disait pas toujours l’intime secret de ses pensées…

Ils descendirent ensemble, dans l’allée qui longeait la Terrasse des Feuillans. Sous la marquise du restaurant Véry, les « gastronomes » déjeunaient encore, savourant le punch à la glace. Une estampe les a représentés, goulus, joufflus, pansus, tout entiers à leurs crevailles, songeant fort peu aux Droits menacés de l’Homme et du Citoyen. D’ailleurs, le Français de l’an X préférait un bon repas, suivi d’un beau spectacle, au plus dantonien des discours. A chaque époque ses goûts ; à chaque temps son ivresse !…

Tout à coup, Donnadieu aperçut un de ses camarades, le commandant Berruyer, qui s’éloignait dans la direction des massifs. Désirant lui parler en secret, — peut-être avec l’espoir d’emprunter de l’argent, — il courut le rejoindre : l’imprudent laissait seule à seul sa maîtresse et La Chevardière…

Julie avait-elle deviné le double rôle que jouait ce personnage ? Oui, sans aucun doute possible… Alors, elle fut menteuse, elle fut atroce, elle fut infâme :

— Après-demain, mercredi, pendant la revue décadaire, un cavalier de son escorte doit assassiner le Consul, et celui-là, c’est Donnadieu.

— Le fait est-il certain ?

— Je l’affirme. Ce matin, un des conjurés a pris peur et s’est donné la mort… Faut-il avertir la police ?

— Inutile !… j’aviserai.

Elle avait tout inventé ; mais sa vengeance était satisfaite… Quelques minutes plus tard, Donnadieu revenait. Ils poursuivirent le cours de leur promenade, et bientôt, prétextant une affaire urgente, La Chevardière quitta ses compagnons.

Il prit alors sa course vers la rue des Petits-Carreaux, s’arrêta devant une vieille maison située près d’un bureau de loterie, pénétra dans cette ladre bâtisse, et monta au premier étage. Là demeurait un homme, très populaire chez les royalistes ; martyr du Directoire, envoyé à la guillotine sèche de la Guyane, échappé par miracle de Sinnamarie : le noble et vaillant Dossonville, un héros…

Or, le héros n’était aujourd’hui qu’un mouchard. Dossonville, le royaliste, le déporté de Fructidor, l’ami et le compagnon de Pichegru, le correspondant des Bourbons, servait la police de Davout, — la plus inventive de toutes les polices consulaires, et la plus redoutée.


GILBERT AUGUSTIN-THIERRY.


  1. Voyez la Revue du 1er avril 1908.
  2. Tous ces faits sont malheureusement exacts ; on en trouve le détail dans les divers dossiers de Donnadieu (Archives Nationales et Archives de la Guerre).
  3. Les noms de ces inconnus figurent dans les dossiers de la Police. Faisaient-ils tous partie de la conspiration ? On ne saurait l’affirmer. Mais tous furent interrogés, envoyés à La Force ou à Pélagie, et plusieurs d’entre eux, — des officiers surtout — placés en surveillance dans leurs départemens.
  4. Voir notre premier récit : Conspirateurs et Gens de Police. — Le Complot des Libelles (Armand Colin, éditeur).
  5. Cette extravagante histoire est racontée tout au long par Année, dans une curieuse brochure, publiée sous la Restauration. Son ami Donnadieu lui avait servi ce conte au moins étrange. Or, chose plus bizarre encore, divers dossiers de police semblent, en partie, le confirmer !