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L’Aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donnadieu/04

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Conspirateurs et gens de police – L’aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donnadieu
Gilbert Augustin-Thierry

Revue des Deux Mondes tome 51, 1909


Conspirateurs et gens de police – L’aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donnadieu


QUATRIÈME PARTIE [1]


I. — LA LETTRE SCELLÉE DE ROUGE

La printanière et radieuse journée du 13 floréal s’était, pour Donnadieu, terminée de bien déplaisante façon.

Jamais cependant Julie Basset, « Petite Julie, » sa capricieuse maîtresse, ne s’était montrée plus rieuse, ni plus sémillante. Si mauvaise, le matin, et si menaçante à l’annonce de la séparation, la pauvrette paraissait maintenant résignée. Elle comprenait… Non, un trottin comme elle, simple ouvrière, fille de portier, ne pouvait devenir Madame la commandante, l’épouse d’un citoyen chef d’escadron ! Et Donnadieu s’émerveillait de voir chez une humble grisette une telle intelligence des choses de la vie… Après le départ de La Chevardière, leur promenade aux Tuileries se continua, plus amoureuse encore. Souriant, minaudant, babillant, de son bras enlaçant le bras de ce cher Gabriel, sous les œillades des mirliflores ou les lorgnons des merveilleuses, Petite Julie semblait tout à l’ivresse de vivre une dernière journée de bonheur. Du reste, pas un mot de son colloque avec l’homme à l’habit gris perle : l’abominable délation ne pesait guère sur la conscience de la sournoise fillette [2].

Il fallut se quitter néanmoins, échanger, l’un et l’autre, les adieux suprêmes. Dans la mansarde de la rue du Bac, ce grenier d’amour, témoin de tant de baisers comme de tant de querelles, Donnadieu, avec un cadeau, crut avoir étanché les larmes de son ingénue. Elle pleurait si peu cependant !… « Eh bien, oui, consolée ! Si assoté qu’il fût, son cœur avait recouvré la raison. Demain, elle irait, dans un logis en deuil, implorer ses parens. Des âmes d’élite, ses vieux parens ! Ils pardonneraient la repentie, et festoieraient joyeusement son retour… Adieu donc, Gabriel ! Mais sachez-le, mon cher : nous nous retrouverons. N’oubliez pas que je vais être mère, et mère de votre enfant !… » Bah ! des mots tout cela ! On ne se reverrait plus : finies, bien finies les scènes de mélodrame ! L’amant d’une telle Agnès s’en alla, rassuré.

A présent, il ne voulait songer qu’aux affaires sérieuses : son départ et embarquement pour Pondichéry. L’heure pressait. La diligence de La Rochelle quittait Paris, le lendemain 14, au coup de midi ; la patache, sa correspondance, arrivait à Rochefort, le 18 au matin, et la frégate en partance devait mettre à la voile vingt-quatre heures plus tard. Aussi, pas une minute à perdre ; vite aux bagages ! Et Donnadieu se hâta de regagner sa chambre, un gîte qu’il occupait dans un hôtel de la rue Neuve-des-Augustins.

Depuis le jour où, laissant impayées ses factures de cabriolets, ce peu délicat débiteur avait, en grand mystère, quitté la pension Sergent, il s’était venu cacher dans une maison garnie, au quartier des Filles-Saint-Thomas. Là, croyait-il, rien à redouter ; ni maquignons, créanciers importuns toujours pendus à la sonnette ; ni loqueteux malandrins, frères et amis de la « Patience. » Il désirait surtout éviter les Compagnons de la société secrète, car il craignait de féroces vengeances. Mais dépistés, les bons apôtres : le grand Marius, ce discoureur sublime ; le joli Truck, toujours frisé comme un caniche ; le bandit Coin-Clément, si bien tondu à la Titus ; Nicolas, l’inlassable chercheur d’un Brutus d’occasion !… Ah ! ces chers camarades : dupés, refaits, bernés, à la façon de l’excédante Julie ! Comme ils devaient grogner et le maudire, sur les banquettes de leur café Voltaire ou sous les marronniers du Luxembourg !… Il devinait de furibondes colères et s’en amusait.

A l’hôtel, Alexandre Brière l’attendait, soucieux. Séduit par les superbes promesses du dragon, espérant monts et merveilles d’un séjour parmi les nababs, le pauvre diable s’était ébaudi à la pensée d’un prochain et magique voyage. Secrétaire du citoyen commandant les troupes du Coromandel, — peste, mon bel ami ! pour toi quelle caresse de la fortune et quel rêve de féerie !… Ce jour-là, pourtant, sa face épanouie de Jean Niquedouille était comme embrumée par la frayeur. Il tournait, tournait entre les doigts une lettre qui fleurait le mystère, et la remit à Donnadieu… « Singulier billet doux ! J’ai peur ! Qu’est cela ? »

C’était une large enveloppe, scellée de rouge, papier ministériel à l’inquiétant cachet. Il figurait une femme, déesse drapée d’une ondoyante tunique, coiffée d’un bandeau grec, et qui debout, dessinée de profil, tenait un miroir. On eût dit, à voir cette déité, de quelque Vénus décente et long vêtue, regardant sa toilette, admirant son visage. Mais non, car autour de la dame se détachait cette inscription : « Police générale, Cabinet du Ministre. » L’énigmatique personne était tout un symbole : la police en péplum, une Vérité pudique, emblème de ce pudibond Fouché… Eh oui, qu’était cela ? Brière s’intriguait : l’enveloppe au timbre rouge n’annonçait rien de bon.

— Vétille ! fit Donnadieu… On me convoque rue des Saints-Pères, pour me demander un renseignement. Je cours chez Desmarest.

— Moi, je vous accompagne.

A quoi bon ?… Mais Brière insista ; sa candeur se faisait méfiante : Jocrisse est parfois soupçonneux. Ils sortirent. Donnadieu affectait l’insouciance, marchait d’un pas allègre, mais, au fond de son cœur, était fort angoissé… Pourquoi l’urgente convocation ? La police avait-elle éventé l’affaire de la Patience ? En ce cas, il était perdu !… Et voici qu’au Palais-Royal, une idée à l’antique traversa la cervelle de ce joyeux viveur : « Nargue de la tristesse ! Cueillons le jour rapide, goûtons l’heure fugitive ! Sachons vivre aujourd’hui ! » Alors, — pareil aux décurions de la cité gallo-romaine qui, durant le suprême assaut livré par les barbares, s’attablèrent aux festins, y firent asseoir les courtisanes, et gorgés de boissons, repus de voluptés, attendirent dans l’ivresse l’esclavage ou la mort, — Donnadieu se voulut offrir les délices d’un dernier balthazar. Pour seule hétaïre, il est vrai, le bonhomme Brière ; mais le repas dut être succulent. On dévora les truffes ; on sabla le Champagne :

Encore un jour à la folie ;
Puis nous serons sages demain !

Demain, c’était le Temple ou peut-être la Force, écoles de sagesse et maisons de sobriété.

Ils arrivèrent enfin aux bureaux de la Police, franchirent la porte ouvrant sur la rue des Saints-Pères, et un peu gris, entrèrent dans la cour. Là, Donnadieu quitta son acolyte : « Ne vous éloignez pas, très cher : je reviens à l’instant. »

Les instans s’écoulèrent ; Donnadieu ne revenait pas, et Brière montait sa faction. Enfin, un des citoyens inspecteurs, monsieur d’exquise urbanité, s’approcha du béjaune :

— Vous êtes l’ami du commandant ?

— Son ami et son secrétaire !

— Eh bien ! courez à son hôtel, et apportez ici son linge, ses habits, ses papiers.

Une heure plus tard, le maître godiche remettait à l’homme de police les nippes et les paperasses demandées. Mais cette fois, l’affable citoyen se montra insolent : « Parfait ! Ne vous éclipsez pas ! Votre ami réclame votre société ; allez donc le rejoindre… »

Hélas ! non moins que les grands de la terre, les humbles, les tout petits subissent les coups imprévus du destin : le secrétaire de Donnadieu venait d’être coffré, lui aussi [3].


II. — AU TEMPLE

Dans la soirée du 14 floréal, à l’heure où l’ombre enveloppante estompe déjà les rues de Paris, un fiacre pénétrait dans la vaste cour donnant accès à la prison du Temple.

Cette cour, en forme de fer à cheval, s’étendait devant un édifice, construction du XVIIe siècle : le « Palais, » comme on nommait encore l’annexe du Donjon. Pompeux débris d’une époque pompeuse, tout aussi solennel qu’un Louis le Grand sous la perruque in-folio, le Palais avait conservé une très noble tournure. Sa façade que décoraient quatre colonnes, son fronton sculpté, ses bandeaux aux onduleuses nervures, ses fenêtres à mascarons, sa toiture encadrée de balustres, pots de feu et urnes à flammes, semblaient dire qu’en ce logis fastueux avait habité quelque potentat du royaume. C’était pourtant un ancien prieuré, — mais quelle maison de prière ! — l’hôtel érigé par Philippe de Vendôme, Grand Prieur de Malte. Jadis, au temps de Louis XIV, ce cousin, arrière-bâtard du Vert-Galant, y avait pratiqué de turbulentes ripailles, chiffonné la danseuse avec la duchesse, et en folâtre compagnie su boire comme un templier. Mais ces jours n’étaient plus ; les occupans du Temple y menaient à présent une vie moins joyeuse, et les belles beuveries du prieur, les blasphèmes des libertins, les gravelures des gens de lettres ne scandalisaient plus le janséniste, ni la bégueule.

La voiture tourna dans la cour, pour s’arrêter devant le frontispice à colonnes doriques : des gendarmes de planton l’entourèrent aussitôt. A l’appel de la cloche, le directeur de la maison d’arrêt, — on le qualifiait simplement de concierge, — le citoyen Fauconnier apparut. Un personnage, ce Fauconnier ! moitié monsieur, moitié rustaud, mais affectant d’élégantes manières, un verbe choisi, des aménités de commissaire de police, une correction de sous-préfet. Debout sur le seuil de sa porte à judas, entouré de guichetiers, accueillant toutefois, faisant presque risette, et tel qu’un aubergiste à l’entrée d’un chaland, il venait recevoir Donnadieu, son nouveau pensionnaire.

Pris sottement au piège, Donnadieu avait passé la nuit dans une chambre du ministère. Au matin, Desmarest l’avait interrogé, mais sceptique, se croyant le jouet de ridicules intrigues. La veille, un laconique billet du général Davout lui avait signalé le commandant comme dangereux, même capable d’assassiner le Premier Consul. Et Desmarest, de hausser les épaules… Encore la police privée des Tuileries ; toujours ses habituelles sornettes ! Avec quelle effronterie ces mouchards-amateurs faisaient du zèle, pour grappiller ! Tous fripons, messieurs du beau monde !… D’ailleurs, La Chevardière n’avait pas dénoncé encore ; Bonaparte ignorait le prétendu complot de l’Opéra, et n’avait envoyé aucune instruction [4]. Incarcérer sans preuve, sur l’avis de quelque trigaud, un citoyen français, officier à grosse épaulette, semblait à Desmarest un acte périlleux. Volontiers il eût donc relâché le détenu : sa conscience formaliste éprouvait des scrupules…

Pourtant ils avaient longtemps et longtemps conversé. Dans le cabinet du chef de la Haute Police, une joute s’était livrée, courtoise et souriante ; l’un voulait empoigner, l’autre se dérobait à l’étreinte. Bon apôtre comme à l’ordinaire, câlin et patelin, onctueux et doucereux, l’ex-curé de Longueil s’était efforcé d’arracher des aveux. C’était, — nous l’avons dit, — un confesseur habile à fouiller les bas-fonds de l’âme criminelle, à mettre en jeu les fureurs de l’amour ou les perfidies de la haine ; c’était un psychologue, c’était un ancien prêtre. Mais Donnadieu savait parfois ruser ; il avait battu la campagne, raconté ses prouesses, vanté son attachement au Premier Consul, parlé de sa mission, des Indes Orientales, de Pondichéry, des rajas, des bayadères… Non, rien à obtenir de cette bouche à la fois loquace et muette ! Trop de réserve, cependant : mauvais indice !…

Mais soudain, vers la fin de l’interrogatoire, coup de théâtre imprévu, dénouement tragique ! L’huissier à chaîne d’argent avait apporté une lettre, et Desmarest était sorti de son bureau. Passé dans un salon voisin, il y était resté en conférence, puis, rentrant dans son cabinet, avait posé au commandant d’insidieuses questions. Oh ! des questions, cette fois, précises et embarrassantes sur sa manière de vivre, ses amitiés, ses simples relations. Donnadieu s’était ingénié à fournir d’évasives réponses, servant des gasconnades, mentant comme un vieux crétois, et Desmarest l’avait encore quitté, pour revenir bien vite. Quelqu’un évidemment se tenait en permanence dans la pièce adjacente ; un accusateur…

Un accusateur qui s’acharnait sur Donnadieu !… Brusquement, le benoît confesseur s’était montré brutal : l’heure de la pénitence avait sonné :… « Affaire jugée pour moi !… Vous conspirez !… Au Temple ! » Alors, indignation du prévenu… « Mesure illégale, erreur, arbitraire, infamie !… » Bah ! du pathos d’avocat ; des phrases de journaliste : rhétorique superflue dans la maison Fouché ! Du reste, quinze ou vingt mauvaises nuits passées dans un mauvais gîte n’étaient pas pour faire mourir un homme. Simple changement d’air, après tout ! Innocent et libéré, le Donnadieu n’aurait que plus de plaisir à retrouver son lit, sa femme ou sa maîtresse… Ainsi raisonnait, en l’an X, Pierre-Marie Desmarest, ce grand citoyen de police : ses belles études de séminaire en avaient fait un logicien.


Encadré d’inspecteurs, Donnadieu descendit de voiture, monta les marches du perron, franchit une première porte, un couloir, une seconde ostière, et arriva enfin à la morgue de la prison. Il paraissait fort abattu, piteux dans ses habits fripés, beaucoup moins petit-maître qu’en ces journées heureuses où il promenait au Bois de Boulogne sa fringante Julie. Le brigadier de police remit au directeur concierge l’ordre d’arrestation ; on expédia les formalités de l’écrou, puis, nantis d’un reçu, les inspecteurs se retirèrent. Désormais, Donnadieu était la chose de Fauconnier…

A la morgue, il fit la connaissance de maintes figures rébarbatives : guichetiers, sous-guichetiers, surveillans, porte-clefs et autres princes de la « caruche. » Le personnel de la prison se composait d’une douzaine de happe-chair, gaillards peu estimables, ivrognes ou fripons, sournois ou brutaux : des citoyens Deschamps, Christophe, Savard, etc. ; le terrible Popon. Enracinés dans la maison d’arrêt, et gens de la carrière, plusieurs de ces geôliers y maniaient le judas depuis les temps de la Terreur. Ceux-là avaient connu « Capet, » la « louve autrichienne, » le petit « louveteau, » et Simon, son éducateur ; ils verrouillaient, alors, l’impur aristocrate ; maintenant, ils cadenassaient l’infâme jacobin, — dévoués à la Nation, dévots à Bonaparte, excellens fonctionnaires français. Affublés d’un hideux uniforme : veste et bonnet de laine beige, trousseau de clefs à la ceinture, ils dévisagèrent longuement l’homme confié à leur garde. Un pareil examen était indispensable. En dépit des serrures, loquets, portes à fléau, murailles, gardiens, gendarmes, les détenus s’évadaient souvent, car l’escampette était, au Temple, un des jeux favoris. L’exhibition achevée, on prépara la chambre du nouveau pensionnaire.

« Le concierge du Temple, ordonnait le mandat de dépôt, recevra le citoyen Donnadieu prévenu de conspiration : il sera mis au secret… » Au secret ?… En ce cas, logé dans le Donjon… Ce Donjon, — la célèbre Tour, — avait par le monde un renom d’épouvante. L’imagination populaire y voyait une seconde Bastille, mystérieux ergastule et geôle aux inventives tortures. Fouché, disait-on, pratiquait, derrière ces murailles, d’abominables supplices : les poucettes, la chaude, la chemise imprégnée de mercure, la demi-pendaison. Absurdités sans doute, — encore que de pareilles légendes ne fussent pas toutes d’impossibles mensonges ! Certes, des cabanons creusés près d’un égout, d’étroites et fétides cellules charpentées sous la toiture ne faisaient pas du Donjon un palais des Tuileries. Et cependant, comparée à d’autres maisons de justice, la Tour aurait pu passer pour une aimable villa de plaisance. Souvent, au fond d’une basse-fosse, à Bicêtre, ou dans l’immonde pouillerie d’un cachot de La Force, mêlé aux assassins, voleurs, ruffians, gens de la pègre, le détenu politique regrettait le Temple et ses camarades, leurs dolentes causeries, voire l’enjouement de Fauconnier.

Conduit par le concierge, environné de surveillans, Donnadieu sortit du Palais, traversa un jardin potager et pénétra dans le préau.

Au dire de ceux qui en connurent le rugueux cailloutis, la poussière ou la fange, l’humidité et les puanteurs, ce promenoir était un enclos mal tenu. Etroit mais assez long, il enserrait un quinconce où s’étiolaient huit rangées d’arbustes chétifs. Les prisonniers, à certaines heures du jour, y pouvaient prendre l’air, converser avec de plaintifs compagnons d’infortune, se quereller, échanger des bourrades. On se gourmait sous les malingres tilleuls ; la politique y faisait rage : jacobins et royalistes s’y démontraient à coups de poing la vérité des saints principes. La torgniole, toutefois, n’était pas l’unique distraction de ces énervés ; d’aucuns lui préféraient des jeux d’une autre espèce, ceux de l’Amour et du Hasard. Or, Toinon et Toinette, Hermance et Malvina s’offraient, curieuses, à leurs œillades. Le mur garni de poivrières qui servait de clôture longeait la rue de la Corderie, et les maisons de cette venelle le dominaient par leurs mansardes. Parfois, d’ineffables romans, sourires, baisers, billets doux envoyés dans l’espace, s’ébauchaient entre d’aimantes citoyennes, Juliettes penchées à une lucarne, et d’inflammables Roméos qu’exaspérait la continence. Passe-temps hélas ! bien fugitifs. Le gênant Fauconnier avait des yeux d’Argus ; il faisait empoigner Roméo, le claquemurait en pénitence, rédigeait un rapport, et bientôt la Petite Force enseignait à Juliette la prudence ou la pudicité.

A gauche du préau se dressait un colossal amas de pierres, subite apparition du moyen âge, donjon énorme de forteresse, couronné de créneaux, surmonté d’un faîtage aigu, et flanqué de quatre tourelles ; la demeure autrefois superbe des hommes au manteau blanc, mais lugubre aujourd’hui, noire, vétusté, rongée de moisissures, déshonorée sur ses murailles par des barreaux et des abat-jour de prison : la Tour ; — la Tour, naguère témoin de tant de royales tortures, receleuse de tant de forfaits populaires ; la Tour où les Bourbons avaient souffert leur seule douleur, pleuré vraiment de véritables larmes…

Dans la vaste largeur du sinistre bâtiment, une étroite poterne ouvrait sur le promenoir. On entra, on monta l’escalier à vis ; des étages, encore des étages, et l’on arriva sous les combles de l’édifice. Une logette était vacante ; on y conduisit Donnadieu ; puis, un double grincement de serrure, des verrous, des loquets tirés ; un bruit de pas s’éloignant, décroissant, finissant ; alors le lourd silence de la mise au secret : le captif était laissé à ses réflexions.

Elles devaient être désolées…

Quoi ! durant tant de campagnes, par les gels de nivôse ou les brûlures de thermidor, avoir chargé, pointé, sabré les violateurs de la patrie ; porter les « stigmates de la gloire » sur un corps que perforaient jusqu’à douze blessures ; sentir, enfoncées dans sa chair, des balles autrichiennes qu’on n’avait pu extraire, — et pour toute récompense, un cabanon du Temple !

C’était l’heure où dans le Palais des Tuileries, le général Menou était reçu par le Premier Consul, et présentait à Bonaparte le délateur La Chevardière [5].


III. — MAGISTRAT DE SURETE

La nuit était tombée ; déjà une pesante torpeur ensommeillait le Donjon taciturne, quand de nouveau la serrure crissa, la porte fut ouverte, et le geôlier Popon entra dans la cellule de Donnadieu. Il venait prendre son prisonnier, pour le conduire à la salle des interrogatoires.

Préambule obligé de toute instruction judiciaire, ces très courts interrogatoires avaient lieu quelquefois au ministère de la Police, le plus souvent dans les maisons d’arrêt. Le magistrat instructeur questionnait sommairement le prévenu, et d’après ses réponses rendait définitif le dépôt provisoire, ou refusait de le ratifier. Excellente en soi-même, une telle formalité aurait dû être une garantie contre la détention arbitraire ; mais procédure trop souvent illusoire, elle était plutôt faite pour transformer en mesures légales les soupçonneuses fantaisies de Fouché ou de Desmarest.

L’homme à petit manteau noir devant qui Donnadieu allait comparaître, le « magistrat de sûreté » Fardel, était à Paris un assez gros personnage. Substitut du citoyen Gérard, commissaire du Gouvernement près le tribunal criminel, il avait « en partage la première division de justice » comprenant la section des Tuileries. Toute espèce d’attentats perpétrés contre le Premier Consul, — projets meurtriers, conspirations, discours séditieux, paroles simplement malsonnantes, — étaient dévolus à son instruction. Il avait fort à travailler, car officielles ou officieuses, les polices de Bonaparte, lui taillaient de fatigantes besognes. Heureux d’exercer un pareil sacerdoce, le substitut Fardel ne se ménageait guère. On le voyait en perpétuelle agitation, brûlant le pavé de Paris dans son cabriolet, allant du Temple à Pélagie, et de Pélagie à la Force, habitant beaucoup plus les prisons et leurs greffes que son appartement de la rue Saint-Honoré. Garçon d’esprit, d’ailleurs, il savait les rubriques de la Loi, les ressources de son métier, les procédés de l’avancement. Au Palais, toutefois, les citoyens « jurisconsultes, » avocats ou avoués, tenaient en suspicion cet ambitieux de grand labeur. Ils le disaient rusé, retors, coutumier de petites perfidies, trop beau faiseur de zèle, plus dévot à Fouché qu’à Thémis, à Bonaparte qu’à Fouché même. Propos du reste sans conséquence. Allez donc croire un avocat lorsqu’il parle d’un président, d’un juge, ou d’un procureur ! Ces messieurs à rabat n’ont jamais la faconde élogieuse, et rarement Brid’oison peut trouver grâce devant L’Intimé… Au surplus, Fardel était magistrat bien noté, et pour lui c’était l’essentiel.

Nippé de l’habit noir à la française, du jabot, de la cravate blanche, le substitut attendait Donnadieu ; l’interrogatoire commença :

— Vous avez raconté à diverses personnes que vous aviez reçu la mission d’assassiner le Premier Consul. Expliquez-vous à ce sujet.

— Je n’ai jamais tenu pareil langage.

Une surprise ahurie !… Mais Fardel souriait, incrédule ; ironie de métier :

— Nous sommes très renseignés. Vous avez dit que le Premier Consul serait frappé demain, 15 floréal, à la parade, d’un coup de pistolet.

La surprise ahurie devint une stupeur indignée :

— Projet infâme, citoyen magistrat !… Mais moi, n’étant pas la police, je ne sais rien, rien, rien !

— Quel est donc l’officier choisi par ses complices pour commettre l’attentat ?

— Un officier ? Un militaire français ?… J’ignore le premier mot de cette abominable histoire !

— Vraiment ?… Eh bien ! cet officier n’est autre que vous.

— Moi ?… Moi, transformé en assassin !

— Oui, vous !… Nous sommes encore très renseignés.

Ses renseignemens, toujours ses renseignemens !… Et Donnadieu se rappela soudain la scène inquiétante qui, dans l’après-midi, s’était jouée au ministère de la Police : l’huissier apportant une lettre ; Desmarest sortant aussitôt ; l’ennemi, l’accusateur inconnu dénonçant, révélant, conférant dans un salon voisin… Mieux valait observer le silence, ou jouer une comédie d’ébahissement. Mais cet habile Fardel savait manier la gent conspiratrice ; avec de tels menteurs on doit user de subterfuge ; il se fit donc attristé et plaintif :

— Dans vos conversations vous proférez l’injure contre le Premier Consul.

— Erreur !… Comme tous les bons Français, j’admire sa gloire et son génie.

— Non, vous le diffamez… Quelle conduite, citoyen, et quelle ingratitude ! Le Premier Consul vous a comblé de ses bienfaits.

« Ses bienfaits ! » Donnadieu n’aurait dû rien répondre à ce plaisantin ; mais Nîmois et sonore, il préféra déclamer :

— Fils de la République, j’ai conservé une âme républicaine ! Ah, quel aveu subtil !… Une âme républicaine ?… Parole révélatrice !… L’interrogatoire prit fin aussitôt : la conscience du juge instructeur était édifiée. Le greffier ânonna son procès-verbal ; on signa, on contresigna ; l’homme à petit manteau regagna son cabriolet, et le prévenu fut ramené au déprimant silence du morne Donjon.

Dès le jour suivant, Fauconnier recevait des ordres très sévères : isolement rigoureux de son prisonnier, et surveillance de tous les momens : « Le ministre de la Police Générale enjoint au concierge du Temple de ne laisser communiquer avec personne le nommé Donnadieu. Il reste responsable de la personne de cet individu, et veillera avec le plus grand soin à ce qu’il ne puisse s’évader. »

Fâcheux symptôme : le « citoyen » n’était plus qu’un « individu, » le « nommé Donnadieu. »


IV. — LE PRÉ AUX MOUTONS

Les divers auteurs de Mémoires qui, sous le Consulat, habitèrent le donjon du Temple et y subirent la mise au secret, conservèrent toujours l’âpre souvenir des souffrances qu’ils eurent à endurer : la privation de toute lecture, de toute correspondance, de toute société ; l’ennui de l’heure présente et la crainte du lendemain ; l’abêtissante solitude en de lentes et lentes journées, sous la douteuse lumière tombant d’une lucarne ; l’horreur des nuits interminables passées dans les ténèbres, l’effroi du moindre bruit, la fièvre sans sommeil, la hantise des lancinantes pensées ; la répugnante nourriture, pain et gamelle, offerte par la Nation ; la contagieuse puanteur des chambres exiguës, aux fenêtres cadenassées ; l’ordure de ces taudions qu’infestaient la punaise, le rat, la chauve-souris ; la rudesse des geôliers, l’incessant espionnage de leurs regards braqués derrière un judas ; la surveillance de la douleur, de l’abattement, du désespoir, bref, un régime propice aux défaillances morales, aux aveux, à la trahison. Mais, bah ! dans les armées de l’Une et Indivisible, parmi les va-nu-pieds ou les porte-sabots en haillons, Donnadieu avait connu de bien autres vermines, mangé plus nauséeux ratas !… Huit jours se succédèrent pour lui en de pareilles délices. Enfin, le 22 floréal, dans l’après-midi, cette mise au secret fut brusquement interrompue. Le gardien Popon ouvrit la porte de la cellule : « Vous pouvez sortir, citoyen, et descendre au préau. »

Au préau allaient et venaient une quinzaine de détenus errant sous les tilleuls. Prisonniers de toute origine, rare variété de criminels, ils expiaient, à la Tour, les plus bizarres méfaits : messieurs du faubourg Saint-Germain, aristocrates sans gratitude, osant brocarder Bonaparte, dans leurs « pati-pata » chez la douairière ; hobereaux du Perche ou du Bas Maine, cousins d’un Rampe-à-terre, pilleur de diligence ; prêtres acoquinés à de vieilles intrigantes, agens secrets des Princes ; imprudens jacobins, diseurs d’épigrammes politiques ; gazetiers aujourd’hui sans gazette, mais prodigues autrefois de bave et de coups de gueule ; fabricans de capucinades ; poétereaux ayant décoché la satire au Père de la Patrie, le Grand Consul ; libraires et typographes, éditeurs de libelles ; « milords » venus avant la Paix d’Amiens se gaudir au Palais-Royal ; officiers de la marine anglaise, naufragés « à dessein » sur les récifs de la République, et autres malfaiteurs, ennemis de l’Ordre et contempteurs des Lois. Tous, il est vrai, ne faisaient pas dans le Donjon un séjour d’infinie durée, mais à tous le Donjon apprenait que la haine doit être souriante, et la terreur silencieuse.

La récréation se passait, ce jour-là, fastidieuse et morose. Dans le promenoir, les captifs vaguaient, prudemment solitaires ; mornes et soupçonneux, ils s’abstenaient de la dangereuse causerie, craignant l’agent provocateur, le doucereux « mouton. »

Le « mouton, » à cette lointaine époque, — un pareil animal existe-t-il encore ? — était un auxiliaire de la police, précieux informateur qu’elle entretenait avec soin. Dans les prisons de la République, on redoutait ce camarade à poignée de main cordiale, mine compatissante, effusions chaleureuses ; tout ami semblait un espion, et l’on se garait de l’amitié. D’aucuns, pourtant, — les audacieux, — s’ingéniaient à démasquer le cafard, pour étriller ensuite l’échine du délateur. Mais cette espèce de citoyens étaient d’un autre troupeau que celui de Panurge : sournois et madrés compères, rarement ils se laissaient deviner. Or le Temple était une bergerie où se plaisait et prospérait ce genre de bétail. Souvent, comme récompense de ses divulgations, un prévenu demandait la faveur de s’y établir, bien à l’abri des créanciers, de la saisie, de la contrainte par corps. Sage fantaisie, au demeurant ! Que devenir, hélas ! en notre pays de France, lorsqu’on n’a ni fortune, ni emploi d’émargeur ? Un peu d’infamie paraissait à des faméliques valoir mieux que trop de pauvreté ; telle était leur morale : n’est pas fonctionnaire qui veut…

Fauconnier nourrissait donc d’intelligens moutons et les lâchait dans son préau. Ils prenaient leurs ébats à l’heure de la récréation, choisissaient des naïfs, se faisaient leurs amis, en recevaient maintes confidences, puis, à l’heure du travail, confectionnaient d’intéressans rapports. On les récompensait. Pour salaire, un paradis terrestre : chambre spacieuse dans le « Palais, » fraîche en été, chaude en hiver ; plats fricassés à la cantine ; visites quotidiennes de l’épouse, de la cousine, de la maîtresse ; même soupers fins offerts par les « moutonnés, » coûteuses bombances, festins joyeux où venait s’asseoir le gourmet Fauconnier… Plusieurs de ces odieux coquins ayant ainsi mené des vies d’heureux chanoines nous sont aujourd’hui connus : un M. X…, ardent champion du trône et de l’autel, ou bien un M. de Z…, autre fervent des fleurs de lys. A quoi bon les nommer ? Moutons de qualité première, ils ont passé pour des martyrs ; mais leurs enfans ont peut-être ignoré de telles turpitudes. Pitié, du moins pour eux ! Qu’un voile de silencieux dédain recouvre à jamais ces noms d’infamie !

Installé sous les poudreux tilleuls, le concierge du Temple surveillait, en ce moment, les faits et gestes de ses pensionnaires. Un charmeur, ce Fauconnier ! Tous ceux qui purent connaître un pareil « oncle de la guiche » nous en ont tracé le portrait flatteur. Différant des autres argousins qu’employait la Nation, aimable, d’urbanité parfaite, de sourire engageant, courtois comme un ci-devant à perruque, aussi lettré qu’un lecteur du Mercure, il était l’homme de son emploi, le doux berger de son bétail. Des malveillans toutefois l’ont prétendu ivrogne, perfide, rapace, voleur, prélevant de honteux profits sur la pitance des prisonniers, empochant sans vergogne l’argent qu’envoyaient les familles, bref, sacripant parfait et trop semblable aux autres porte-clefs de la République. Mais que n’ose insinuer l’ingratitude humaine ? On fait la cour à son geôlier ; on en reçoit quelques faveurs ; plus tard, on le diffame : le détenu libéré ne vaut pas mieux que l’amant éconduit. Au surplus, un général de guichetiers ne saurait être un prix Montyon.

A peine entré dans le préau, Donnadieu fut salué par ce séducteur… « Le commandant avait dû s’ennuyer durant la solitude de sa mise au secret : nécessité cruelle ! mais ces journées d’épreuve étaient finies. Il allait pouvoir se distraire, flâner sous de frais ombrages, y faire d’heureuses rencontres, et retrouver de chers amis. Tenez, là-bas, le citoyen en toilette de soirée, qui ne parle à personne et se promène à l’écart, — c’est Fournier, le colonel Fournier. Vous devez le connaître… Non ? Je vais vous présenter. » Mais Donnadieu avait hoché la tête… « Inutile !… » Il refusait d’entrer en relation…

Pourtant, ils se connaissaient bien, ces deux cavaliers, — le hussard à pelisse bleue, le dragon aux revers d’habit amarantes ; ils se connaissaient et ne s’aimaient guère, n’échangeaient pas la poignée de main, et friands de l’épée, avaient failli se battre en duel. Donnadieu, si longtemps capitaine, jalousait Fournier, colonel à trente ans ; Fournier, l’enfant chéri des dames, méprisait Donnadieu, don Juan de tortillons… Mais déjà Fauconnier désignait un autre personnage… « Plus loin, regardez cet homme à chapeau militaire ; un vaillant officier comme vous ; comme vous ayant habité Milan. Il est de vos amis, je gage. Quel heureux hasard !… »

Un ami, ce loqueteux qui déambulait soucieux et solitaire ? Non ; Donnadieu déclara ne l’avoir jamais vu… Et cependant, c’était le fantastique olibrius retrouvé au Palais-Royal ; l’intrépide a valeur de rogomme dans les fumées du café Voltaire ; l’audacieux poète, aux rimes stupéfiantes ; le dépositaire de maintes confidences sur les terrasses du Luxembourg ; l’agent de Nicolas ; le conjuré, le recruteur de la « Patience, » — Marius, ce grand Marius Bernard, célèbre pour sa taille dans les 143 demi-brigades de l’infanterie française [6] !

Depuis quelques jours, le capitaine Bernard s’enrageait, enfermé au Temple. Signalé par La Chevardière, on l’avait enlevé à sa « bourgeoise, » cousine de général, aux divers Scévola, ses commensaux d’estaminet, à ses farouches soûleries, au désespoir de sa misère. Le 16 floréal, un commissaire était venu heurter à la mansarde où logeait le conspirateur… « Ouvrez au nom de la loi. Je vous arrête. — Pourquoi ? — Ne raisonnons pas. » Au Temple, néanmoins, ce militaire sans discipline avait raisonné, voulu dauber l’imposant Fardel, protesté de son innocence, écrit lettres sur lettres à Desmarest, fait appel à l’honneur de Fouché : « Je réclame votre justice ; j’implore votre honnêteté. » Donc, la mise au secret ! Vibrant d’indignation, Marius alors s’était adressé à la Muse ; il avait pris la plume, sa noble plume de poète ironiste, et l’altière satire était sortie de son phébus :

Malheur à l’homme libre, enfermé dans cet antre !
L’atroce tyrannie en fureur lui dit : Entre…

Des rimes déjà parnassiennes ! Mais le cerbère de l’ « antre, » concierge prosaïque, avait confisqué la satire et mis son archiloque en pénitence. D’ailleurs, au cours de sa carrière, cet homme insensible aux neuf Sœurs avait coffré tant et tant de poètes [7] !

Ce jour-là cependant, malin dresseur de pièges, il avait levé les arrêts pour mettre en présence Bernard et Donnadieu. Son coup de théâtre était habilement machiné. Les deux maladroits, croyait-il, allaient courir l’un à l’autre, se presser tristement la main, trahir ainsi leur complicité… Eh non ! la peur d’avoir affaire à un mouton les rendait ombrageux ; Bernard se dandinait avec indifférence ; Donnadieu lui tournait le dos : scène à effet manquée ! L’ingénieux Fauconnier ressentit de l’humeur, et les mauvais plaisans furent vite ramenés dans le Donjon.

Méfiant Donnadieu ! De nouveau ses journées s’écoulèrent dans les mélancolies de la mise au secret et l’énervement de l’attente. Aucun bruit du dehors ne lui parvenait ; mais, à certains indices, il devinait de gros périls.

Le 26 floréal, on l’avait brutalement destitué : « Au nom du peuple français, Bonaparte, Premier Consul, arrête ce qui suit : Le citoyen Donnadieu, chef d’escadron, est destitué. Il sera retenu jusqu’à ce qu’il soit pris des mesures définitives à son égard… » Mesures définitives ? Lesquelles ?… Irrité, il écrivit une lettre impertinente au ministre Berthier : « Mes appointemens me sont dus ; veuillez donner les ordres pour qu’ils me soient payés, et promptement… » Malappris ! On n’adressait plus un pareil style aux puissances de la République ; le temps était passé des Bouchotte et des Pache : la demande fut donc jetée à la fosse commune, enfouie dans le grand cimetière des cartons…

Devenu farouche, hébété par son isolement, ce fils du Midi supportait mal la torture du silence. Sous les plombs de la Tour, l’été déjà épandait ses brûlures ; Donnadieu suffoquait dans un air jamais renouvelé : ni linge, ni vêtement de rechange ! Plusieurs de ses blessures commençaient à le faire souffrir. Il réclamait souvent l’assistance d’un médecin ; mais l’hippocrate de la maison d’arrêt, le citoyen Soupé, ne le visitait guère : ses drogues purgeaient de préférence les moutons bons payeurs… Et puis la chasteté, la continence obligatoire, bien douloureuse pour un dragon, toujours aux trousses de la grisette ! Floréal coulait dans ses veines ; le galant s’exaspérait… Ah ! la chambrette de la rue du Bac ; Julie et sa frimousse parisienne ; ses premiers effaremens d’ingénue ; ses caresses bientôt, plus savantes ! Fini, hélas ! fini tout cela ! Gabriel la regrettait maintenant. Elle n’était plus l’excédante péronnelle, la menteuse, la sainte-nitouche à préjugés bourgeois, réclamant sa famille, pleurant sur sa grossesse, exigeant le mariage. Pourquoi t’avoir trompée, douce et chaste victime, âme d’une Virginie, cœur d’une Atala ? L’amant se reprochait ses brutalités, sa perfidie, son lâche abandon. Des remords, à présent, quand les remords ne servaient plus à rien !… Ah ! Julie, Julie, sa Julie !

Or, un jour de dimanche, par un radieux après-midi de prairial, la porte du désespéré fut ouverte, et l’affreux Popon l’interpella : « On vous demande au greffe : venez !… » Un sentiment d’ennui fit grimacer Donnadieu… « Interrogé, même un dimanche ! Encore cet assommant Fardel !… » Il suivit son gardien, entra dans le « Palais, » gravit un escalier, pénétra dans la chambre du greffe, et soudain s’arrêta, stupéfait…

Dans la salle aux paperasses, aucun magistrat de sûreté ; mais fluette, proprette et coquette, nippée comme en un jour de décadi : souliers à croisillons, robe de mousseline, fichu de soie relevé de bisettes, mignon chapeau de paille dégageant des frisures, attendait une petite personne qui souriait, minaudière… Dieux compatissans, Julie ! sa sensible Julie, au noble amour trop méconnu !

La femme, dût s’en plaindre une maligne envie,
Est la fleur, ornement du désert de la vie !…

a dit en deux vers immortels le tendre et galant Legouvé [8].


V. — CUISINE ET CUISINIÈRE

Ils étaient seuls. Le grincheux Popon s’était éclipsé discrètement, et Fauconnier vaquait ailleurs à ses occupations.

Certes, le prudent Donnadieu eût bien fait de garder sa méfiance… Pourquoi cette visite imprévue, dans la chambre du greffe ? Pourquoi surtout une liberté entière, si bizarrement laissée à leur tête-à-tête ? Julie ne semblait pas gênée, babillait tout à l’aise, allait, venait, rieuse et sautillante, avec l’effronterie des friquets, familiers du préau. Elle connaissait donc Fauconnier, l’éleveur de moutons ?… Voilà ce qu’aurait dû se demander Gabriel, mais Gabriel ne s’étonnait de rien ; son renouveau de passion lui enlevait tout jugement ; l’apparition était charmante en sa toilette de mai fleuri : quand amour a parlé, adieu prudence ! La fillette avait préparé savamment son entrée. Pas un reproche ; aucune parole amère : non, rien que la joie de revoir enfin le plus adoré des amans !… C’était, — nous l’avons dit, — une jeunesse avisée, mouche malicieuse, capable d’en remontrer même aux mouchards de Desmarest.

Elle apportait, cachée dans son corsage, une lettre écrite par un ami, le bon jeune homme Année.

Logeant dans la maison dont Basset père était concierge, il avait su les frasques du trottin suborné, entendu les imprécations de la mère, déploré l’escapade, applaudi au retour de la fugitive. Nous avons esquissé déjà la silhouette de ce confident. Vaudevilliste enjoué, faiseur d’arlequinades, moins fécond sans doute que l’illustre Piis, mais passé maître aussi dans l’art de la faridondaine, il était fonctionnaire et, entre deux turlures, s’occupait de police. On peut être poète, on n’en est pas moins homme. L’auteur du Carrosse Espagnol connaissait, mais en amateur, les bureaux du général Davout. Parfois, il se faufilait dans la discrète maison bâtie sur la terrasse des Feuillans, pour pénétrer jusqu’au Cabinet noir où affluaient les « renseignemens. » Année, plus tard, a contesté ce bel emploi de l’un de ses talens ; même, il s’est posé en victime ; mais les faits sont les faits, et d’ailleurs de force ou de gré, ce psychologue raffola toujours des choses de la Police… Au surplus, avancement rapide, carrière assez brillante ; garçon d’esprit, il sut mourir maître des requêtes au Conseil d’État.

Donnadieu prit donc connaissance du message… Année venait d’apprendre la navrante aventure arrivée à son camarade, — vilaine histoire assurément, — mais le commandant avait de si belles relations avec d’importans personnages ! Pourquoi ne pas s’adresser aux généraux, ses protecteurs ? Augereau, Masséna, Oudinot s’emploieraient volontiers : ils avaient tant d’estime pour leur compagnon d’armes !… Et l’excellent jeune homme offrait ses dévoués services, demandait des instructions, se proposait comme intermédiaire. Donnadieu se sentit ému : il avait trouvé un ami !

Gabriel vécut ce jour-là en plein ravissement… O douceur de la chambre du greffe ! Le sanctuaire où Fardel compulsait les minutes se transforma bientôt en Bosquet d’Idalie. Les amans chuchotèrent ; leurs regards se comprirent ; Julie, consolatrice, ne se montra pas bégueule : Chateaubriand, en son chaste langage, ne l’aurait pu nommer « la vierge des amours… » Ils allaient même souper ensemble, lorsque enfin la mère apparut. La respectable dame blêmit d’indignation… « Sa fille en tête à tête avec un libertin ! Immoral Fauconnier !… » Elle pesta, elle cria, elle emmena bien vite, — oh si tard ! — sa tourterelle ébouriffée. D’ailleurs, la nuit était tombée, l’heure du repos après un jour d’agitation : l’enflammé Donnadieu fut ramené dans sa cellule.

Il ne souffrit pas longtemps les tristesses de l’absence : Héro, dès la semaine suivante, fit appeler son Léandre. Nouveaux baisers, tendresses nouvelles ; puis Donnadieu confia au modèle des amantes trois lettres destinées au modèle des amis. Bravant la fouille de Fauconnier, Julie empocha les missives et prit congé de son galant… « Sois tranquille, grand nigaud : elles iront où elles doivent aller ; je ne suis plus novice… » Et elle riait, la futée créature, et son rire avivait l’espoir au cœur du prisonnier.

Le malheureux ! Il ne se doutait pas qu’il était gentiment « moutonné, » que sa maîtresse, pécore achetée par la police, lui était envoyée pour obtenir ces lettres, et que soupirs, baisers, caresses, tout était trahison, ignoble « cuisinage. » Elle s’acharnait à perdre son amant. Par deux fois sa rancune l’avait dénoncé ; d’abord, à La Chevardière ; à Desmarest, ensuite. Tandis que celui-ci questionnait Donnadieu, elle avait dirigé l’enquête : le personnage mystérieux, l’ennemi, le délateur, c’était Julie, « petite Julie, » venue au ministère, pour accuser. Maintenant, sa lâche vengeance se transformait en infamie ; elle en recevait le salaire, — et pourtant ce Judas en corsage était à peine âgé de seize ans !… Ecume du ruisseau parisien d’où sortent tant de courtisanes, cette ingénue à cruche cassée avait la morale de la grisette vitrioleuse : son âme de pervertie eût, de nos jours, fait la joie d’un romancier naturaliste ; nos fouilleurs de turpitudes humaines auraient trouvé chez elle leur idéal d’ignominie. Du reste, son inconscience appliquait le talion de l’immanente Justice. A corrupteur de fille, femme corrompue : Julie Basset, à Donnadieu [9].


VI. — UN SERVIABLE JEUNE HOMME

Les trois lettres qu’avait écrites le prisonnier du Temple étaient adressées aux généraux ses protecteurs, Augereau, Masséna, Oudinot : il implorait leurs bons offices, les suppliant de le secourir… Nantie de ce dépôt, l’entremetteuse de trahison courut à la rue des Saints-Pères, et le remit à Desmarest ; Desmarest envoya la correspondance au général Davout.

Dirigeant la police privée des Tuileries, le commandant des grenadiers de la Garde instruisait l’affaire Donnadieu, et le Consul lui avait adjoint Dossonville. L’agent de la rue des Petits-Carreaux prenait, chaque jour, une importance croissante. L’heure paraissait propice aux calculs de cet ambitieux, car une nouvelle conspiration, le Complot des Libelles, venait d’être découverte. En ce moment, circulaient de mystérieux factums appelant à la révolte les « soldats de la Patrie, » incitant l’armée à la rébellion, et traitant Bonaparte de « bâtard, » d’ « embryon de la Corse, » d’ « empoisonneur de Jaffa, » de « fuyard, » de « déserteur. » Insulté par de grossiers outrages, le Consul lâchait la bride à sa colère, malmenait l’impassible Fouché, lui reprochait son incurie, le menaçait de destitution [10]. Quels étaient les auteurs de telles vilenies ? Il les voulait découvrir. Suspectant déjà Oudinot, Masséna et Augereau d’avoir reçu les confidences de Donnadieu, Bonaparte les croyait complices de ces nouvelles menées.

Une occasion s’offrait d’éclaircir leur conduite. Il fallait amener Donnadieu à écrire aux trois généraux ; amis de cet officier, ils répondraient sans doute ; leurs lettres seraient ouvertes : on connaîtrait ainsi leurs secrètes pensées. Abjecte manigance ; procédés de fangeuse police ! Mais Bonaparte aima toujours mettre la main en de pareilles ordures ; il se faisait, sans répugnance, agent provocateur, et savait alors « cuisiner » à merveille. De lui-même conçut-il l’idée de la manœuvre ténébreuse ? ordonna-t-il qu’on dépêchât la délurée Julie au candide Donnadieu ? Oui, peut-être : des actes de semblable amorçage abondent dans la vie de Napoléon… Cet homme, parfois plus grand que l’homme, n’avait en son cœur rien d’humain. Corrupteur de consciences, il ne croyait qu’à la corruption ; l’amour et l’amitié n’étaient pour lui qu’une comédie ; il en jouait sans scrupule : trop souvent l’ami, l’amant, la maîtresse furent les meilleurs auxiliaires de sa police.

Davout convoqua l’intelligent Année, et ce serviable jeune homme se mit, sur-le-champ, en campagne.


Dans le château de Rueil, Masséna, bien qu’il souffrît encore de la goutte, fit un gracieux accueil à l’envoyé de Donnadieu. Le nom sonore de ce diable à quatre lui rappelait de tels souvenirs !… « Donnadieu, son compagnon de misère, durant le siège de Gênes ! Excellent officier, franc luron, brave à tous crins ! Il avait défendu l’un des forts de la place, accompli son devoir, reçu dans l’épaule un éclat d’obus, combattu néanmoins, porté sur un brancard… Quoi ! pincé dans une sotte histoire de complot, l’imbécile ? Coffré au Temple, parmi tant de nicaises ? Tant pis, mon camarade, de quoi te mêlais-tu ?… » Masséna paraissait navré. Soldat, il eût souhaité rendre service à un soldat ; mais, hélas ! il n’était plus rien, rien dans la République ! Nouveau Cincinnatus, ce Romain cultivait son champ ; comme Achille, ce vainqueur vivait retiré sous la tente !… Une tente, d’ailleurs, fort bien aménagée : meubles précieux, argenteries, tableaux, statues, « dépouilles opimes, » conquêtes de nos Scipions, libérateurs d’esclaves. Le Nizzard ajouta : « Que désire votre ami ? Mon intervention auprès du Premier Consul ? Je suis malade : voyez ma jambe enveloppée de flanelle ! Faut-il pourtant que je monte en voiture, qu’on me porte à la Malmaison ? J’y consens ; mais à quoi bon ? On m’a rendu suspect à Bonaparte ; si je lui rends visite, il croira que je viens défendre un complice. Désolé, citoyen, désolé ; mais démarche impossible ! Allez donc, au plus vite, causer avec Augereau. »

Augereau, dans son appartement de la rue de Grenelle, fit montre de sentiment plus affectueux encore… « Donnadieu, son ancien aide de camp, en prison ? Quelle effarante nouvelle ! J’irai chez le Premier Consul ; je lui parlerai, j’invoquerai sa justice ; je… Mais non ; il ne voudra pas me comprendre ! Terrifier est chez lui un système, sa façon de gouverner la France. Moi, je ne l’approuve pas ; il le sait bien, et me tient à l’écart. Aussi, par intérêt pour Donnadieu, croyez-moi, je ne dois pas agir. Portez-lui mes vœux, tous mes vœux, rien, hélas ! que mes vœux… » La blague parisienne après la cassade provençale ! Leur crainte de Bonaparte arrêtait tout élan chez ces généreux protecteurs. Ils savaient affronter la mitraille, entendre siffler, impassibles, les balles et les boulets ; mais la peur du « singe vert, » du « petit Corse » qu’ils détestaient, rendait prudente leur jalousie.

Année écrivit donc à Donnadieu des lettres attristantes. Toutefois, elles s’égarèrent en route, prirent le chemin des Tuileries, et s’en allèrent dans la maison où demeurait Davout. Les dossiers de son cabinet noir s’enrichirent de documens nouveaux ; insignifians, du reste : les généraux ne voulaient point parler.

Partout ailleurs, même insuccès ! Le bon jeune homme prodiguait les visites ; mais toutes elles ressemblaient à celles de M. Dimanche ; on l’éconduisait poliment, avec force regrets : le joyeux vaudevilliste eût pu chansonner ses démarches, en couplets de facture, sur l’air de la Sauteuse… Pourtant, ami infatigable, il monta derechef en patache, gagna le village de Saint-Maur, et se présenta chez Oudinot [11].


VII. — CHEZ OUDINOT

A Polangis, dans son coquet mesnil à façade fleurie, Oudinot ne donnait plus aucun dîner. Son « orgie militaire, » — le vineux balthazar où l’on avait daubé le « petit bougre de Corse, » — lui causait à présent ennuis et tracas [12]. Davout le convoquait sans relâche pour lui poser d’arrogantes questions, cherchant à le compromettre, et le traitant comme un conscrit que morigène son caporal. Mais, soldat peu commode, altier et violent, supportant mal les agaceries, Oudinot répondait à peine, ou persiflait, impertinent. Sa hautaine contenance ne pouvait néanmoins leurrer la police. Elle savait qu’excellent camarade, il osait loger en secret un de ses vieux amis, menacé d’emprisonnement, le général Delmas, et le Premier Consul connaissait le recel.

Dès le 16 floréal, à son retour de l’Opéra, Bonaparte avait envoyé cet ordre au ministre Berthier : « Si Delmas se trouve à Paris, faites-le arrêter. » Mais l’indomptable Limousin n’était pas de ces martyrs qui tendent avec bonheur les mains jointes aux menottes. Il avait dépisté les mouchards, erré sous de faux noms d’auberge en hôtellerie, puis las de son vagabondage, cherché refuge à Polangis. Oudinot, son compagnon de maintes campagnes, cœur loyal et fermé à la crainte, l’avait caché dans le château. Là, toujours ricaneur, blagueur, distributeur de nasardes, s’ennuyant dans cette solitude, préférant la servante et la limonadière au sylvain comme à la dryade, regrettant ses chères tabagies et leurs propos grivois, — le « Sauvage » attendait avec tranquillité. Son ami partageait sa confiance : jamais, supposait-il, l’argousin de police n’oserait forcer la porte d’un général. Mais l’argousin est d’habitude un monsieur sans délicatesse ; Oudinot se vit contraint d’en convenir.

Un soir de floréal, revenant de Paris, il avait éprouvé une déplaisante surprise. Dans la cour du château, des gendarmes ; sous les massifs du parc, des gendarmes encore, et botté, traînant le sabre, son chapeau sur l’oreille, Savary, leur colonel, parcourant, fouillant, fourgonnant la maison ! Il était dépité : buisson creux ; le gibier avait pris la fuite… « Où cachez-vous Delmas ; mon général ? » Un éclat d’insultante colère lui répondit :

— Honteuse expédition, colonel !… Ainsi, vous avez profité de mon absence pour venir sans péril crocheter mes appartemens ! Ah ! si je me fusse trouvé chez moi, vous auriez, et vivement, sauté le pas. J’ai des fusils, de la poudre et du plomb ; j’aurais armé mes domestiques, et vous eussiez senti les caresses de nos balles.

Traité d’aussi verte manière, le colonel remonta en selle, et regagna la Malmaison. Sa risible déconvenue l’avait mis en méchante humeur :… « Vraiment, il en avait assez ! Hier, Mme Hamelin ; Oudinot, aujourd’hui ! Les exploits de parfait gendarme répugnaient à ses délicatesses : il voulait redevenir cuirassier… » Mais le maître des avancemens, distributeur des récompenses, haussa les épaules, et Savary se consola… Au surplus, Delmas avait disparu [13].

Telle était la mortifiante avanie infligée à l’un de ces vaillans qui, dans les plaines allemandes, avaient porté si haut les couleurs de la France, à celui qu’on avait surnommé le Brave, au soldat de Morlauter et de Neckerau, d’Ingolstadt et d’Ettenheim : Charles-Nicolas Oudinot. Ses actions d’éclat, ses blessures, sa grande situation militaire, l’estime où le tenait l’armée auraient dû imposer le respect, même au Premier Consul. Mais déjà la main brutale de Bonaparte pesait sur toutes les têtes, et toutes les contraignait à se courber. Une gloire acquise en d’autres combats que ses propres batailles semblait importuner sa gloire, et d’incessans complots lui enlevaient toute mansuétude. Il avait peur : lorsque l’audace a peur, elle ne respecte rien. Encore un peu de temps, et Moreau, le Moreau de Hohenlinden, allait s’asseoir sur le banc d’infamie, devant les juges terrifiés de la Cour criminelle !

Reçu au château de Polangis, Année n’y entendit qu’acerbes doléances, plaintes découragées ; Oudinot exhala devant lui une impuissante colère… « Oui, il eût, de grand cœur, assisté Donnadieu ; mais sans crédit, et menacé de destitution, il refusait de se compromettre davantage… » Donc, visite encore inutile ; affaire manquée, trois fois manquée ; la manœuvre policière n’apprenait rien : il fallait trouver autre chose.

On trouva.


VIII. — CONSEILS D’UN SAGE

Au Temple, cependant, le prisonnier perdait patience. Aucune réponse aux lettres suppliantes ne lui avait été transmise ; Année ne donnait plus signe de vie ; il abandonnait son cher Donnadieu le meilleur des amis faisait banqueroute à l’amitié !…

Julie, toujours consolatrice, prodiguait pourtant ses visites ; mais l’illusion des premiers jours d’ivresse s’était dissipée. Donnadieu se faisait à nouveau méfiant ; la bien-aimée le retrouvait ironique et brutal ; il l’accueillait avec froideur, car son pâté d’anguilles lui était devenu fastidieux. D’ailleurs, bavarde et curieuse, la dariolette l’importunait de questions, de trop fréquentes demandes concernant le complot, et cette inquisition semblait bizarre à son amant… « Eh quoi, un autre Fardel, cette petite ! Plus de baisers, ma belle ; moins d’interrogatoires !… » Les toilettes de son ingénue surprenaient aussi Gabriel. Il la trouvait bien élégante pour une simple grisette, pauvre brodeuse en chambre. Qu’était cela ? Les largesses d’un nouveau galant ? Julie s’efforçait d’expliquer la clinquetaille de ses parures, les roses moussues de ses chapeaux, les traînes de ses tuniques ; mais à d’autres, ces coquecigrues ! Son jaloux refusait de la croire : des gains de passementière ne sont pas des nivets d’agent de change !

Enfin, la lettre désirée lui fut remise.

Elle annonçait de navrantes nouvelles… Augereau se refusait à subir un ennui ; Masséna ne pensait qu’à sa goutte ; Oudinot ne voulait pas sortir de Polangis ! Et pourtant, un pressant péril menaçait Donnadieu : la transportation ! Que décider en si triste occurrence ?… Année engageait donc le camarade à se montrer plus conciliant. Un dernier protecteur lui restait, l’omnipotent Davout. Pourquoi ne pas implorer cette providence, lui adresser une confession, se proposer comme auxiliaire de sa police ? Préjugés, sottises de bourgeois, les préventions contre la police ! Tant et tant d’honnêtes gens la servaient qui s’en trouvaient bien…

Ces sages conseils se terminaient par deux superbes phrases de style élégant et classique : un professeur du Prytanée français en eût approuvé l’ingénieuse métaphore : « D’ici j’entends vos cris ; je vois vos répugnances. Mais, dans les maux qui semblent sans remèdes, un habile médecin a recours au poison… » L’habile médecin c’était le bon jeune homme ; le poison, un argent que servirait Davout : sucre et dorure pour la pilule. Du reste, Année, le vaudevilliste, raisonnait comme le didactique Esménard, un nourrisson des Muses qu’allaitait aussi la Police, On sait en quelle sorte d’estime ses confrères, les poètes, tenaient ce personnage académique :

Eh, dites donc, monsieur Suard
Pourquoi ce monsieur Esménard
S’est-il habillé d’épinard ?…
Aviez-vous besoin d’un mouchard ?

Délateur ? Donnadieu trouva la proposition malsonnante, et son ignominie le révolta. Il comprenait, maintenant. D’espoir en espoir déçu, on le voulait réduire aux infamies produites par la désespérance… Eh bien, non et non ! Soldat, il resterait soldat, et garderait intact son honneur ; jamais, dénonciateur abject, il ne cuisinerait les ragoûts de la « raille !… »

Câline et enjôleuse, la messagère attendait la réponse. Il la servit et brève et péremptoire :

— Je refuse !… Toi, va-t’en, mais va-t’en donc, drôlesse !…

— Oh ! le niais… Julie s’esquiva en ricanant.

Quelques jours plus tard, Donnadieu était transféré à La Force [14].


IX. — CAPITULATION

La Grande Force, autrefois le fastueux hôtel des Caumont-La Force, était en 1802 une prison redoutée. Construite au quartier Saint-Antoine, elle dressait de lépreuses murailles dans un entrelacement de venelles sordides, et remplissait le quadrilatère que dessinaient les rues du Roi-de-Sicile, Pavée, Culture-Sainte-Catherine, et des Ballets. Son nom de pleurs et d’épouvante se lit souvent dans l’histoire de la Révolution. On avait alors entassé à La Force les criminels de lèse-nation : aristocrates, prêtres insermentés, bourgeois regrettant Capet, généraux vaincus par les « hordes esclaves. » On y avait aussi férocement massacré. L’égorgeur de Septembre, détrousseur de cadavres, s’y était vautré dans le sang, et c’était là qu’il avait dépecé « l’impure amie de l’Autrichienne, » cette fière et charmeresse Mme de Lamballe.

Mais en l’an X, la maison de justice renfermait des scélérats d’espèce différente : l’assassin, le voleur, l’escroc, le faussaire, le receleur, « marrons mâles » ou simplement « pris de belle. » Elle enserrait également des gens de lettres. Ces vauriens de folliculaires n’y étaient pas mieux traités que les autres coquins ; ils couchaient dans les immondes dortoirs, et mangeaient à la gamelle commune. Un tel abus de vengeance politique dura ce que durent en France les abus : dans ce pays de la révolte, ils ont seuls la perpétuité. Longtemps, le journaliste d’opposition, le pamphlétaire, le faiseur de caricatures, le chansonnier frondeur eurent ainsi à subir la société des tire-laine ou des chevaliers du surin. Les ministres de la Restauration, pareils à ceux de l’Empire, ne les ménageaient guère… « La plus terrible des bêtes féroces, a dit Plutarque, est l’homme qui unit la passion au pouvoir [15]. »

La Force était en outre un lieu de correction pour les jeunes malfaiteurs, la maison purifiante où la philanthropie les ramenait au bien. Toujours si maternelle, la tendresse administrative prenait grand soin des chers nourrissons ; elle isolait prudemment les « mêmes, » les tenait à l’écart de la Fosse aux Lions, préau où s’ébattaient tant de bêtes sauvages, et ni le « grinche, » ni le « pégriot » n’avaient contact avec cette intéressante jeunesse. « Sachons former l’enfance, » disaient, depuis Rousseau, les pédagogues : nous montrerons bientôt comment les éducateurs de La Force savaient inculquer la sagesse.

Inutile à Fouché, maître absolu au Temple, cette prison bigarrée ressortissait à la Préfecture de police. Dubois y commandait en souverain, et son chef de division, Parisot, en avait la haute surveillance. Fonctionnaire important, ce Parisot étendait sa main puissante sur les « maisons d’arrêt, de justice, de force, de correction, de détention, de mendicité, sises dans le département de la Seine. » Un potentat ! Mais tant de maisons à régenter fatiguaient le pauvre homme, et on l’avait doublé d’un auxiliaire, l’inspecteur Honnein. Or, le citoyen inspecteur inspectait assez mal : La Force était célèbre par la fréquence de ses épidémies. Les détenus y abominaient la puanteur des ateliers, la dégoûtante nourriture, la brutalité des gardiens, le régime du bâton et des étrivières. Son infirmerie n’était qu’une ignoble sentine. La pourriture d’hôpital y sévissait ; aucun médicament ; un lit servait souvent à deux malades ; le galeux couchait à côté du typhique… Enfer plus torturant que l’enfer même, La Force était donc le « schéol » des larmes, des blasphèmes, des grincemens de dents : Dieu, toutefois, aurait eu scrupule à y loger le diable.

Le lundi, 28 thermidor, tandis qu’un chaud soleil d’août criblait de ses rayons la rue Saint-Antoine, l’officier de paix Bouchon déposa Donnadieu dans le greffe de La Force.

On l’attendait depuis deux jours ; mais sa méchante réputation l’avait précédé. Averti par la Préfecture, le directeur de la prison savait quelle sorte de criminel il allait recevoir. Aussi l’avait-il gratifié d’un gardien merveilleux, tourmenteur sans rival parmi les casse-museaux et les briseurs d’échinés. Cette formidable brute avait pour surnom « Léopard, » à cause de son mufle bestial, de ses yeux verts, et de ses longues moustaches. Il prit donc livraison du raisonneur qu’il devait mater, lui montra son gourdin, l’engagea de se tenir tranquille, le fouilla soigneusement, l’obligea même à se déshabiller, pour mieux palper les poches… De nouveau, la mise au secret !

Les chambres de la mise au secret étaient situées dans le quartier des « mômes, » et la courette où se chamaillait cette marmaille servait de promenoir aux prisonniers politiques. En pénétrant dans sa fétide cellule, Donnadieu voulut protester : sur les murs, des lézardes ; des crevasses dans le plafond, et sortant de ces trous, une légion de punaises ! Mais un geste de Léopard coupa court à la doléance. D’ailleurs, l’homme qu’il voulait réduire était déjà fort abattu. Ses habits tombaient en loques ; ses chaussures devenaient des savates ; il n’avait pas d’argent pour amadouer le fauve à patte menaçante : quand donc tant de cruautés allaient-elles finir ? Pourtant, il se raidissait contre l’épreuve nouvelle, se promettait de ne pas faiblir, de braver Davout, Fouché, Desmarest, la « Boutique » des Tuileries, la « rousse » du quai Voltaire : un autre saint Laurent, un nouveau Bonivard !… Resté seul, Donnadieu revit sans doute l’effronté minois de Julie, entendant son babil, ses mensonges d’amour, son ricanement insulteur… « Ah ! la coquine !… » Et Gabriel chassa bien vite l’obsédant fantôme… A présent, il songeait à sa mère, la pieuse dame huguenote, par lui si longtemps délaissée… « Pauvre vieille ! Toi aussi, tu devais souffrir dans ton galetas sans pain… » Oui, elle pleurait, là-bas, dans son échoppe de Nîmes, « la pauvre vieille, » veuve du suicidé, mère d’un enfant ingrat. Sa détresse était devenue navrante, et jamais cependant le fils tant choyé d’elle ne lui adressait de secours !… Mais pourquoi cette image, brusquement apparue ? O souffrance, puissante éducatrice du cœur humain, donneuse de saintes leçons, maîtresse de toute morale !…

A l’heure du repas, Léopard revint : il apportait l’ordinaire de la prison. Une écuelle d’étain était pendue à la muraille ; le geôlier y versa la pitance, tira de sa poche un couteau, coupa une tranche de boule de son, puis regarda son pâtiras laper la friandise. Ni cuillère, ni fourchette : La Force traitait ses pensionnaires à la façon d’un vautrait au chenil… La nuit vint ; elle fut mauvaise. Dans les dortoirs voisins, les « mômes » criaient, se disputaient, faisaient du tapage. Et tout à coup, un lourd silence puis des hurlemens de douleur : le surveillant rossait les garnemens ; il moralisait l’enfance.

Le lendemain, Donnadieu reçut la permission de se promener dans la courette. Par ces brûlantes journées d’août, les enfans qu’éduquait la Nation travaillaient en plein air, et, tout en besognant, les chers petits chantaient. Ils chantaient, non certes de pieux cantiques, Sainte Geneviève de Brabant ou le Grand Saint Hubert, mais l’obscène et inepte « goualante » de La Pelle : « Pelle en haut, pelle en bas, pelle ayant un joli manche… » Parfois, lorsque la voix de l’un des galopins se faisait criarde, et sa mimique trop libertine, un coup de lanière le frappait au visage : son pudique gardien continuait à moraliser… Donnadieu aurait voulu peut-être intervenir, si le bâton de Léopard n’eût rendu vaine toute éloquence. On le ramena bientôt en cellule…

Et soudain, il sentit de lancinantes douleurs : ses blessures venaient de se rouvrir.

Au cours de ses campagnes, le commandant avait reçu deux balles dans le ventre, mais les carabins de l’armée n’avaient pu les extraire. Ignorans, voire ignares, les apprentis Larrey, les sous-Desgenettes de nos demi-brigades étaient, à cette époque, d’assez piètres opérateurs, et leur maladresse est restée légendaire. Donnadieu avait donc conservé dans le corps deux souvenirs de kaiserlicks, plaies mal cicatrisées qui se rouvraient souvent, et provoquaient alors chez cet énervé de véritables accès de délire. Déjà souffrant au Temple, il avait écrit à Fouché, le suppliant d’autoriser une visite du chirurgien Pelletan. Sa lettre étonnamment naïve vaut la peine qu’on la reproduise ; elle montre la candeur de l’amant mystifié par Julie ; elle est aussi d’un homme que l’angoisse déprime et que va broyer le désespoir : « J’en appelle, citoyen ministre, à votre seule humanité. Que mon triste sort vous parle en ma faveur ! Je mérite d’intéresser l’âme d’un être sensible. Tout ce que la nature peut offrir de tableaux douloureux, je le réunis sur ma tête. Une mère mourant peut-être en sa maison de douleur et de besoin ! Et moi, réduit à ma dernière chemise, bientôt n’ayant plus de chaussures pour mettre à mes pieds. Je suis pourtant couvert de cicatrices, stigmates de l’honneur, reçus pour la défense de la patrie !… Vous êtes fils et père ; vous êtes juste et humain : que vos sentimens soient mes juges !… » Balivernes ! s’était dit Fouché, et cet « être sensible » n’avait rien fait répondre.

Maintenant, sous les chaleurs de thermidor, dans l’infection de La Force, une fièvre traumatique s’était déclarée ; les lésions suppuraient et s’envenimaient : Donnadieu souffrait atrocement… Il appela : «… Un médecin ! Qu’on me porte à l’infirmerie !… » Mais le médecin de la maison d’arrêt, l’officier de santé Colon, était absent, suivant l’usage : seuls les infirmiers arrivèrent…

Etranges infirmiers vraiment !… Quatre hommes pénétrèrent dans la chambre de Donnadieu, se ruèrent sur le malade, lui arrachèrent ses habits, le jetèrent contre le plancher, puis à coups d’ongle se mirent à débrider les blessures. Le supplicié poussa un cri de rage : ils déchirèrent encore. De son doigt, un des tortionnaires sondait les plaies béantes, fouillant, et les élargissant… Des facéties !… « Une boîte à lettres, cela ? La cache pour ta correspondance ?… » Convulsé, le patient n’osait plus se débattre : Léopard le regardait, armé de son bâton. « Les infâmes ! raconta plus tard Donnadieu, ils enfoncèrent leurs mains dans mes glorieuses blessures… Je les ai reçues en ouvrant passage à l’Armée du Rhin. » Plaintes inutiles ! Les bourreaux avaient obéi à des ordres.

Alors, dans l’infirmerie de La Force, parmi les sacripans destinés à la fosse commune, Donnadieu comprit, de nouveau : il devait, cette fois, céder ou périr !…

Alors, il jugea mieux d’Année, de ses conseils, de sa morale : « Pour les maux sans remèdes, l’habile médecin a recours au poison… » La police !…

Alors, sentant son cas désespéré, il écrivit au protecteur Davout… L’indomptable Donnadieu était enfin dompté.


X. — REVANCHE DE L’AMOUR

Vers la fin du mois de fructidor, Oudinot se trouvait, un jour, en visite chez Davout. Le commandant des grenadiers de la Garde l’avait convoqué, et toujours très cassant, l’interrogeait : « Avait-il reçu des nouvelles de Delmas ?… Non ?… Eh bien ! Davout allait lui en fournir ! Destitué et mis en surveillance, le Limousin résidait à Luxeuil. Il y traitait ses rhumatismes de fort plaisante façon, chassait le sanglier, menait une vie joyeuse ; mais incorrigible continuait à critiquer le gouvernement. Vous son ami, vous feriez bien d’engager ce bavard à brider sa langue… » Oudinot avait mal accueilli l’injonction… « Ah çà, daignerait-on enfin lui octroyer la paix ? Quand donc les mouches de la police iraient-elles voleter ailleurs qu’aux environs de Polangis ? Intolérable, cet espionnage ! Le Consul, pourtant, avait lieu d’être satisfait : Delmas en exil ; Fournier au Temple ; Donnadieu supplicié ! »

— Supplicié, Donnadieu ?

— Oui, étranglé, dit-on, dans un cachot de La Force ! Pour seule réponse, le chef de la police privée ouvrit une porte de son cabinet :

— Regardez, mon cher général.

Dans la chambre voisine, installé comme en son logis, ingambe et dispos, sans gendarmes, ni menottes, le martyr attendait… « Compris ! Ah ! le malheureux !… » Et Oudinot cessa de s’apitoyer.

Le bienfaisant Davout venait, du reste, de se montrer indiscret : ce n’était pas Fouché qui « brûlait » ainsi ses mouchards.

Remis en liberté, le souffre-douleur de Bonaparte se portait, maintenant, à merveille ; la cuisine policière semblait lui convenir ; même, il avait recouvré la vigueur de ses bras. A peine sorti de prison, il était allé, rue de la Planche, serrer la main du bon jeune homme Année. Une entrevue touchante ! Donnadieu remercia d’abord cet ami, sagace conseiller, puis s’informa de sa Petite Julie… « En montant l’escalier, il avait curieusement inspecté la loge du concierge ; mais, ô surprise ! plus d’époux Basset, et leur tourterelle envolée ! Le couple vénérable avait-il passé de vie à trépas ? Leur chère enfant serait-elle malade ?… Année le rassura. Les brodeurs avaient déménagé, et cette intéressante famille tenait une boutique dans la rue des Saints-Pères. Donnadieu y courut…

Ils étaient, aujourd’hui, requinqués et commerçans cossus, ces laborieux Basset. Leur magasin de passementeries étalait aux regards une attirante devanture : assortimens complets pour fantassins et cavaliers ; épaulettes, brandebourgs ou dragonnes ; un argent mystérieux avait grossi la caisse… A l’entrée du revenant, Julie, comme « la jeune et tendre » Imagine de ce fécond Fiévée, se leva frissonnante : « Gabriel ! »… Mais non ; pas d’embrassades ! Le dragon s’était muni d’une cravache et se mit à en jouer… « Tiens, tiens, ma belle, voici pour tes caresses, et voilà pour tes trahisons ! » Ce fut une ignoble scène. Le père poussait des gémissemens ; la mère injuriait le butor. Bientôt cette rage frénétique sévit contre le mobilier ; carreaux, glaces, vitrines, tout volait en éclats ; les voisins intervinrent ; des passans allèrent quérir la garde ; mais Donnadieu, monsieur de la police secrète, fut vite relâché…

Julie cependant paraissait insensible à l’aubade. Elle admirait… « Un mâle, son Gabriel ! Et que d’amour dans cette cravache ! » A son tour, elle se prit à aimer, car le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. D’ailleurs, l’impertinent Chamfort nous l’a dit : « La femme a dans la tête une case de moins, et dans le cœur une fibre de plus… » Grosse des œuvres de son séducteur, la fillette accoucha, et l’amant redoubla ses tendresses. Il n’était plus l’ingrat Donnadieu ; sa Julie l’attirait : au cours de quatre années, il vint de Bretagne, il vint de Touraine, il vint de Calabre, pour la fustiger. La terreur affola les époux Basset. Ils changèrent de logis ; mais les démens ont la rancune tenace : Donnadieu les suivait à la piste. Chaque fois qu’il traversait Paris, le galant s’installait chez eux, et s’épargnait la dépense d’une auberge… « Bonjour, c’est encore moi ! Je rends visite à mon enfant… » Le plus attentionné des pères !… Il se démenait alors dans une boutique mise au saccage : Némésis vengeresse, la terrible cravache ne cessait pas de voltiger…

A la fin, ennuyés d’avoir à réparer sans cesse meubles et vaisselle, les parens de l’infante se révoltèrent. Basset, « bourgeois de Paris, » rédigea de lamentables requêtes qu’il adressa au ministre de la Guerre. Son désespoir paternel y parlait un sublime langage : ce lettré devait fréquenter l’Ambigu. « Deux êtres également malheureux et sensiblement outragés dans la personne de leur fille, objet de la violence la plus cruelle, réclament votre protection en faveur de cette jeune infortunée… Elle est le soutien de notre vieillesse, l’Antigone de notre débile existence… Mais l’immoral Donnadieu foule aux pieds les droits les plus saints ! Il est atroce : il brise tout ; il met tout en pièces. Vous êtes l’appui de la vertu souffrante ; permettez que je dépose en vos mains le soin de nos destinées… » C’était un vieux, très vieux bonhomme, un « ancien des jours, » aurait dit l’auteur de René ; plus obtus que Jocrisse, mais sonore comme un autre Chactas…

Emu par une telle douleur, Berthier qui pratiquait aussi le galimatias, consentit enfin à « protéger la vertu souffrante. » Donnadieu ayant certain jour abusé de ses caresses, le ministre le fit coffrer à l’Abbaye. Il y resta toute une semaine, ne recommença plus, et Basset père dut consoler sa fille, à nouveau délaissée…

Trouva-t-elle cette consolation ? Esprit inventif, cœur fertile en ressources, Julie découvrit-elle l’époux philosophe qui accepta pour sien l’enfant de Donnadieu ? Transforma-t-elle plutôt le rêve de sa famille en palpable réalité ? Se vit-elle gratifiée du riche entreteneur, ambition de sa mère, et délurée grisette, finit-elle experte cocotte ? Nous ne savons, et qu’importe ! Mais une pareille héroïne méritait, croyons-nous, d’être connue. Elle tint le premier rôle dans une sinistre tragédie de police, et remplit son emploi en artiste consommée : honneur donc à cette autre Duchesnois ! De plus, dévergondée, perfide et rancunière, l’inconsciente Julie Basset fait le pendant de Fortunée Hamelin. Elle aussi est bien la femme de son époque, la fille d’une France sans loi morale parce qu’elle vivait sans Dieu : la description de cette monstruosité psychologique devait entier dans notre sujet. L’amant, d’ailleurs, vaut la maîtresse ; se ressemblant, ils s’assemblèrent. Promesse d’éternel amour, puis lâche abandon, chez l’homme ; fureur, vengeance et forfait, chez la femme, — aucun élément dramatique ne fait défaut au roman de leur aventure. Il est cruellement vrai, partant il semble invraisemblable, — mais la réalité de l’Histoire sera toujours un conte invraisemblable, le plus romanesque des romans [16].

Or, tandis que Donnadieu se désolait, au Temple, les compagnons de la « Patience » avaient décidé l’assassinat du Premier Consul.


GILBERT AUGUSTIN-THIERRY.


  1. Voyez la Revue des 1er avril, 1er mai, 1er juin 1908.
  2. Voyez la Revue du 1er mai 1908.
  3. Ce coup d’un policier s’emparant ainsi, sans mandat de perquisition, des papiers appartenant à Donnadieu est raconté par Brière dans une lettre à Desmarest. D’ailleurs, en ce récit, tous les détails de notre mise en œuvre nous sont fournis par des documens d’archives.
  4. Voyez la Revue du 1er juin 1904.
  5. Voyez la Revue du 1er juin 1908.
  6. Voyez la Revue du 1er mai 1908.
  7. Le reste de la pièce est écrit en vers sans césures ou de treize et quatorze pieds… Beau début, grand Marius, mais ignorance complète de la métrique !
  8. Le Mérite des femmes, poème de Gabriel-Jean-Baptiste Legouvé (1800). — Quarante éditions !
  9. Archives nationales (Lettre de la citoyenne Basset mère à Desmarest). Le style et l’orthographe de la respectable matrone sont d’une fantaisie incroyable. Voyez la Revue du 1er mai 1908.
  10. Voyez dans la Revue des 15 octobre, 1er et 15 novembre, 1er décembre 1902, notre précédent récit : le Complot de libelles (1 vol. Armand Colin).
  11. Année, loc. cit.
  12. Voyez la Revue du 1er avril 1908.
  13. Voyez la Revue du 1er avril 1908. — Mémoires du duc de Rovigo, I.
  14. L’odieux « cuisinage » que nous venons de raconter montre bien, croyons-nous, quels étaient les procédés de la police au temps du Consulat et plus tard de l’Empire. Aussi avons-nous tenu à l’exposer en détail. L’amour auxiliaire de la police, telle était la morale d’un Desmarest ou d’un Fouché. Mais la répugnante manœuvre qu’exécuta Julie Basset fut-elle dirigée par Bonaparte lui-même ? En tout cas, on y reconnaît une de ses tactiques favorites. Il usait volontiers de l’agent provocateur, et souvent employait la femme. C’est ainsi qu’après le procès de George Cadoudal, une lettre de Napoléon enjoint à Fouché d’introduire auprès du condamné Rivière de Riffardeau, incarcéré au Fort de Joux, une de ses maîtresses, afin de le bien confesser. Agit-il de même avec Donnadieu ? C’est probable ; nous n’osons toutefois l’affirmer.
  15. Voyez notamment la brochure du journaliste J. -D. Magalon : Ma translation à la Force (Paris, 1824).
  16. Archives administratives de la Guerre. Trois requêtes des époux Basset se trouvent dans le dossier Donnadieu. Curieuses et suggestives malgré leur style amphigourique, elles nous apprennent l’équipée de Julie, sa grossesse et son abandon ; elles nous disent aussi l’effroi qu’inspiraient à de vieilles gens les fureurs de son amant. Rapprochés d’une lettre à Desmarest que nous avons indiquée plus haut, ces documens éclairent les ténèbres de la « mystérieuse aventure : » une fille séduite et délaissée se venge d’un suborneur. Année, qui la vit à l’œuvre, corrobore dans sa brochure les documens d’archives… « Le chef d’escadron avait alors pour amie une très jeune et très jolie personne de la rue de la Planche, fille d’une portière. Elle reçut la mission d’aller le voir au Temple… » Enfin, un rapport « d’informateur » parle de « la petite Julie de la rue du Bac » et annonce qu’elle doit le renseigner sur les faits et gestes de Donnadieu.
    Les suppliques des Basset nous révèlent encore qu’en dépit des bourrades, leur fille ressentit un renouveau d’ardeur pour l’homme à la cravache : « Le seul retour de Donnadieu à la maison, en y amenant le trouble, nous ravirait à la fois l’estime publique et l’existence, ou plutôt, le dirais-je sans frémir ? nous exposerait à la honte de voir partir sous nos yeux mêmes notre unique espoir, la seule consolation qui nous reste. » En d’autres termes, Julie voulut, une seconde fois, s’enfuir avec Donnadieu…
    Quel était ce Basset qui s’intitule « bourgeois de Paris » et « pensionnaire de l’État ? » Doit-on voir en lui le même homme qu’un certain Basset, employé jadis aux recherches par le Comité de Sûreté générale ? Peut-être. En ce cas, les accointances de sa famille avec la police s’expliquent aisément.
    Notre description du Temple et de La Force nous a été fournie par les lettres de Donnadieu à Desmarest, et par divers Mémoires d’auteurs contemporains.