L’Aveugle de Bagnolet

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H. Fournier (1pp. 315-317).


L’AVEUGLE DE BAGNOLET


Air : Ronde de la Ferme et le Château


À Bagnolet j’ai vu naguère
Certain vieillard toujours content.
Aveugle il revint de la guerre,
Et pauvre il mendie en chantant. (bis.)
Sur sa vielle il redit sans cesse :
« Aux gens de plaisir je m’adresse.
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît. »
Et de lui donner l’on s’empresse.
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,
« À l’aveugle de Bagnolet. »

Il a pour guide une fillette ;
Et, près d’aimables étourdis,
À la contre-danse il répète :
« Comme vous j’ai dansé jadis.
« Vous qui pressez avec ivresse
« La main de plus d’une maîtresse,
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;
« J’ai bien employé ma jeunesse.
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,
« À l’aveugle de Bagnolet. »


Il dit aux dames de la ville
Qu’il trouve à de gais rendez-vous :
« Avec Babet, dans cet asile,
« Combien j’ai ri de son époux !
« Belles, qu’une ombre épaisse attire,
« Là, contre l’hymen tout conspire.
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;
« Les maris me font toujours rire.
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,
« À l’aveugle de Bagnolet. »

S’il parle à de certaines filles
Dont il fit longtemps ses amours :
« Ah ! leur dit-il, toujours gentilles,
« « Aimez bien et plaisez toujours.
« Pour toucher la prude inhumaine,
« Trop souvent ma prière est vaine.
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;
« Refuser vous fait tant de peine !
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,
« À l’aveugle de Bagnolet. »

Mais aux buveurs sous la tonnelle
Il dit : « Songez bien qu’ici-bas,
« Même quand la vendange est belle,
« Le pauvre ne vendange pas.
« Bons vivants que met en goguette
« Le vin d’une vieille feuillette,
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;
« Je me régale de piquette.
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,
« À l’aveugle de Bagnolet. »


D’autres buveurs, francs militaires,
Chantent l’amour à pleine voix,
Ou gaîment rapprochent leurs verres
Au souvenir de leurs exploits.
Il leur dit, ému jusqu’aux larmes :
« De l’amitié goûtez les charmes.
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;
« Comme vous j’ai porté les armes !
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,
« À l’aveugle de Bagnolet. »

Faut-il enfin que je le dise ?
On le voit, pour son intérêt,
Moins à la porte de l’église
Qu’à la porte du cabaret.
Pour ceux que le plaisir couronne,
J’entends sa vielle qui résonne :
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît ;
« Le plaisir rend l’âme si bonne !
« Ah ! donnez, donnez, s’il vous plaît,
« À l’aveugle de Bagnolet. »