L’Empereur Soulouque et son empire/05

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L’Empereur Soulouque et son empire
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 10 (p. 193-224).
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LA


REPUBLIQUE DOMINICAINE


ET


L'EMPEREUR SOULOUQUE.




PREMIERE PARTIE.[1]




I. - LE PRINCIPE D'AUTORITE EN HAÏTI. - LE CLERGE. - LE SECRET DE SOULOUQUE.

Tout le monde n’a pas envisagé l’élévation de Soulouque à l’empire par son côté comique. Quelques journaux américains ont cru n’y découvrir rien moins que la première manifestation officielle du projet d’une confédération noire qui grouperait autour du noyau haïtien la population esclave ou affranchie des autres Antilles. Il se peut, en effet, que des hommes de couleur de la Guadeloupe aient rêvé à quelque chose de semblable avant les scènes d’avril 1848, qui les ont édifiés sur la tendresse de Soulouque pour les hommes de couleur. Il se peut encore que cette idée ait germé, à Paris, dans le cerveau de certains négrophiles monomanes, pour qui l’émancipation ne sera pas complète tant qu’ils n’auront pas vu, dans nos colonies veuves de tout vestige de civilisation européenne, un esclave blanc ou mulâtre expirer sous le fouet d’un planteur noir. Il paraît avéré enfin qu’au printemps de 1849, les insurgés de Sainte-Lucie ont assailli le palais du gouverneur et incendié quelques habitations au cri de vive Soulouque ! Mais l’homme qui sert de prête-nom à ces vagues desseins est à coup sûr le dernier qui pourrait y tremper. En apprenant quel rôle lui assignaient des espérances insensées ou coupables, Soulouque manifesta autant d’irritation que d’effroi, et il s’écria : C’est encore un tour de ces coquins de mulâtres pour me brouiller avec la France, avec l’Angleterre, avec tout le monde ! Quant aux sujets de Soulouque, l’idée de revendiquer à l’extérieur le bénéfice d’une solidarité de race leur est, s’il est possible, plus étrangère encore qu’à lui. Pour n’en donner qu’une preuve, la nouvelle de l’émancipation décrétée en 1848 dans nos colonies, nouvelle qui parut causer une véritable joie au futur empereur, les trouva d’une indifférence absolue.

Puisque nous voilà tranquillisés de ce côté, nous pouvons parler en amis de cet empereur comme il n’y en a guère et de cet empire comme il n’y en a pas.

La première question qui se présente est celle de durée, et cette question nous paraît résolue en faveur de Faustin Ier. Les trois précédens despotes noirs ont succombé sans doute par la coalition des haines et des terreurs que Soulouque accumule depuis trois ans autour de lui ; mais Toussaint, Dessalines et Christophe étaient entourés de généraux de la guerre de l’indépendance, c’est-à-dire d’autant de rivaux d’influence que le souvenir d’une longue égalité rendait fort peu endurans à l’endroit des tyranniques fantaisies de celui d’entre eux dont ils avaient fait leur maître, et qui, disposant chacun d’une autorité sans bornes sur la partie de l’armée qu’ils avaient organisée, se trouvaient parfaitement en mesure de traduire leurs rancunes en rébellion. Autour de Soulouque, rien de semblable. Parfaitement ignoré jusqu’au jour où un expédient électoral l’a porté au pouvoir suprême ; il exerce sur son tremblant entourage l’ascendant de la surprise et de l’inconnu, et l’illusion si complète où on était tombé dès l’origine sur son caractère donne même à l’abattement général le côté exagéré de toute réaction. En second lieu la génération guerrière et disciplinée des trois époques dont il s’agit, celle que l’ancienne agrégation de l’atelier avait groupée en masses compactes et distinctes, en véritables partis, autour de chaque chef, a complètement disparu ; une longue paix eût suffi à empêcher d’ailleurs la reconstitution des grandes influences militaires d’autrefois. La plupart des généraux actuels ne le sont que de nom, par une fiction qui consiste à assimiler les principales fonctions civiles aux grades militaires, correspondans, et, quant aux véritables généraux, ils participent de l’immense impopularité qui pèse aujourd’hui sur le service militaire. L’armée haïtienne s’élève à plus de vingt-cinq mille hommes sur une population d’un demi-million [2] d’ames, où les femmes figurent au moins pour les trois cinquièmes ; c’est l’équivalent d’un effectif sextuple du nôtre, et l’on comprend ce qu’un pareil système a d’intolérable dans un pays où trente années d’un laisser-aller absolu ont déshabitué les masses de toutes dépendance, où l’absence d’industrie et le morcellement systématique de la propriété attachent presque tous les hommes valides au sol, et où les facilités d’un concubinage devenu normal [3] ont créé à chacun d’eux des liens de famille.

L’appât d’une solde mensuelle de 4 gourdes (1. fr. 80- cent. au taux du jour), sur lesquelles les soldats haïtiens doivent se loger, se nourrir et en partie s’équiper, n’est pas de nature à vaincre cette légitime répugnance : n’étant pas casernés, ils peuvent à la vérité disposer de leur temps entre les périodes de service, et la plupart prennent même ce service fort à leur aise. Rien n’est plus commun, par exemple, que de voir, dans une guérite veuve de sa sentinelle, un pacifique fusil veiller tout seul au salut de l’empire. S’agit-il encore d’une expédition contre les Dominicains, le ban et l’arrière-ban de l’armée noire accourent avec un enthousiasme difficile à décrire à la distribution des vivres et des cartouches et les soldats ne sont pas plutôt en marche, qu’ils désertent par bandes à droite et à gauche du chemin [4], prenant l’air dans les bois tant que les vivres durent et dépensant follement leurs cartouches en pétards. Ce relâchement même de discipline donne la mesure du peu d’autorité morale dont jouissent aujourd’hui les généraux, et comme, par un reste de scrupule les déserteurs se croient tenus, de se cacher, ou tout au moins d’acheter l’indulgence des chefs de corps [5], ils éprouvent envers ceux-ci un sentiment où la haine du réfractaire se double de la haine du contribuable.

Libre des rivalités d’influence en qui se personnifièrent les griefs soulevés tour à tour par Toussaint, Dessalines et Christophe, Soulouque a de plus un point d’appui que ceux-ci n’avaient pas. Toussaint et Christophe, avec leur parti pris violent de civilisation, repoussaient impitoyablement le vaudoux, et, Dessalines, malgré son engouement sincère ou affecté pour la sauvagerie africaine, s’était lui-même brouillé avec les papas. N’étant encore que général, il se fit, un jour de bataille, « droguer » par l’un d’eux, c’est-à-dire couvrir le corps d’amulettes destinées à le rendre invulnérable ; mais, tout drogué qu’il était, il fut justement blessé dès la première décharge. Furieux, Dessalines bâtonna de sa propre main son sorcier, et déclara, à partir de ce jour, que les papas n’étaient que d’odieux intrigans. Soulouque, dont la tyrannie n’est au contraire qu’une réaction vaudoux [6] a dans les innombrables adhérens de cette franc-maçonnerie nègre autant d’espions et de séides prêts à l’avertir au moindre symptôme de conspiration, ou à faire, par un concert muet, le vide autour du conspirateur ; témoin l’indifférence si subite et si profonde qui accueillit la chute de Similien [7]. Et cependant, par la hardiesse que lui donnait sa vieille familiarité avec le chef de l’état, par sa position dans la garde présidentielle, dernier foyer de cet esprit de corps qui rendait autrefois les révolutions militaires si faciles, Similien était le seul qui remplît les deux conditions nécessaires pour recommencer vis-à-vis de Soulouque le rôle qu’ont successivement joué Dessalines et Christophe vis-à-vis de Toussaint ; Christophe vis-à-vis de Dessalines, et Richard vis-à-vis de Christophe.

Soulouque n’a donc pas pour le moment de complot à redouter, car l’instrument et la matière, l’armée et les masses, manqueraient à ce complot. Ne pouvant croire à des trahisons là où la trahison serait impuissante, chaque suspect a fini par prendre au mot les marques bruyantes de dévouement que la terreur suscite autour de lui, et si quelque vœu timide de délivrance germe ça et là dans les cœurs, on peut affirmer qu’il n’y a pas en tout Haïti deux hommes, deux parens, deux amis assez sûrs l’un de l’autre pour oser l’échanger. Un double, un triple espionnage, qui transforme souvent le délateur en dénoncé, ne justifie d’ailleurs que trop cette universelle contagion de défiance, qui s’exerce même à deux mille lieues de distance : les Haïtiens proscrits qu’on interroge répondent invariablement par l’éloge de Soulouque, comme s’ils tremblaient que le reflux de l’Atlantique allât porter au vieux nègre illettré qui règne sur leurs foyers vides quelque involontaire signe d’improbation, pour rapporter ici l’invisible vengeance du maître.

L’excès même de cette panique amènerait partout ailleurs l’explosion de quelque désespoir individuel ; mais, le mobile de l’ambition manquant, celui de la vengeance n’est guère à redouter pour Soulouque. Dans la prostration de cette bourgeoisie jaune et noire qui semble n’avoir plus le courage de mourir, tout n’est pas en effet contrainte et stupeur. Il y a aussi beaucoup de cette vénération instinctive de l’Africain pour la main qui le frappe et le pied qui le foule. Le despotisme était ici dans les mœurs avant d’exister dans les choses, et je n’en donnerai qu’une preuve. Lors de la boucherie des mulâtres ordonnée à Saint-Marc par Christophe, un général, pour faire acte d’obéissance, tua de sa propre main sa femme et ses enfans. Si exigeant qu’il fût sur cet article, Christophe trouva lui-même que c’était trop d’obéissance, et d’un violent coup de canne disent les uns, d’un coup de pied, disent les autres, il creva un œil au meurtrier. Eh bien ! la pensée de cet abominable dévouement, qui partout ailleurs ne serait que de la lâcheté poussée jusqu’à l’diotisme, cette pensée a pu trouver place dans l’intelligence, sinon la plus cultivée, du moins la plus droite la plus ferme, la plus avide de civilisation qui ait surgi depuis longues années des rangs de la caste noire. Ce général, ce n’était ni plus ni moins que le futur président Riché [8], le prédécesseur de Soulouque, l’homme d’adoption de la classe éclairée du pays qui l’a pleuré, on peut le dire sans métaphore, avec des larmes de sang. Une classe si indulgente pour le fanatisme de la servilité était évidemment capable de l’éprouver plus ou moins pour son propre compte. Cette prédisposition n’a pas même attendu pour se révéler chez elle l’excitant de la peur : ainsi sous le régime de la constitution ultra-démocratique de 1843, alors que Soulouque n’était que président, les plus fougueux égalitaires trouvaient très naturel et très normal que, dans les dîners d’apparat, il se fît servit par des généraux placés debout derrière sa chaise [9]. Parmi, les révolutionnaires repentis qui exaltent ailleurs le principe d’autorité, y en a-t-il beaucoup qui pousseraient la sincérité jusqu’à changer ses assiettes ? La terreur n’a donc tout au plus ici que surexcité une tendance inhérente à l’esprit public haïtien, et dont la manifestation extérieure n’implique aucune révolte intérieure. Sa majesté noire a même pu soumettre impunément le sentiment monarchique de ses sujets à des épreuves fort rudes. Pour ne rien cacher, Soulouque, auprès de qui le chaste Hippolyte n’eût été naguère qu’un débraillé, et qu’on avait vu, jusqu’en 1849, notamment dans sa sanglante expédition du sud, repousser avec un vertueux effroi les agaceries féminines que l’enthousiasme et souvent, hélas ! la peur provoquaient sur son passage, Soulouque, depuis qu’il est empereur, semble tout-à-fait décidé à prendre au mot l’intrépide figure de théorique par laquelle certains discours officiels l’ont surnommé le père du peuple. Aucune dame de la cour ne sera bientôt plus, dit-on, à l’abri des formidables attentions de Faustin. Et si je révèle ces détails intimes, c’est qu’à proprement parler ce n’est point vice chez lui. L’idée de domination, surtout de royauté, ne se séparant pas, dans l’esprit de l’Africain, de celle du pouvoir discrétionnaire [10], Soulouque ne voit là de très bonne foi qu’un des mille droits superbes inhérens à la qualité d’empereur, et il exerce, ce droit avec la double sécurité d’une conscience pure et d’une santé de fer, encore une garantie de stabilité qu’il faut mettre en ligne de compte. Les gens qui spéculent sur la mort naturellede Faustin Ier risquent d’autant plus d’attendre, qu’il est d’une sobriété proverbiale à l’endroit du tafia, ce poison lent des nègres qui les tue vers la centième année.

De toutes ces garanties de sécurité et de durée il sortirait partout ailleurs une réaction de clémence : par malheur, Soulouque continue de se montrer aussi inexorable, aussi ombrageux qu’au fort même de la crise de 1848. À l’occasion de son avènement à l’empire, une proclamation avait mis à l’ordre du jour la fusion des coeurs et engagé les citoyens à se serrer la main de la réconciliation sur l’autel de la patrie. Quelques personnes osèrent prendre la chose au mot et exposèrent timidement à sa majesté qu’à moins de promener l’autel de la patrie de prison en prison, les verrous et les murailles de ces prisons seraient un obstacle insurmontable à la poignée de main demandée ; mais, au seul mot d’amnistie, Soulouque manifesta l’effroi courroucé de l’avare qu’on engagerait à dépenser en un jour ses patientes économies d’une année. Depuis lors, disons-le, il a pu d’autant moins se préoccuper de la pensée de clémence que semblait lui dicter sa déférence pour les modes et les précédens monarchiques, qu’il en a le bénéfice sans les charges. On ne donne pas, en effet, au palais un seul repas officiel où Faustin Ier ne se rengorge au dessert devant des toasts comme celui-ci : « A la magnanimité du héros ! à la clémence du grand homme ! » C’est encore ici au dehors qu’il faut chercher une solution, et cette solution, on ne s’en douterait probablement pas, n’est ni à Paris ni à Londres : elle est à Rome, et voici comment.

Bien que la religion catholique ait été long-temps la seule reconnue en Haïti, et bien qu’elle y embrasse encore la presque totalité de la population, aucun lien hiérarchique ne rattache les Haïtiens au reste de l’église. Christophe avait érigé [11], il est vrai, un siége archiépiscopal dans la capitale et des siéges épiscopaux dans les principales villes de son royaume de deux cent mille habitans ; mais on ne fait pas d’évêchés sans évêques, et sa majesté noire, qui, en notifiant son avènement au pape, lui en avait demandé, eut le crève-cœur de ne pas recevoir même une réponse. Sous Boyer, après la reconnaissance de la nationalité haïtienne, des négociations régulières furent cependant ouvertes entre le gouvernement de Port-au-Prince et la cour de Rome, qui envoya sur les lieux, avec pleins pouvoirs pour arrêter les bases d’un concordait, un évêque américain. L’évêque fut trop peu conciliant : il exigeait, entre autres choses, la suppression de l’article du code qui soumet à la loi commune les ecclésiastiques convaincus de tenir des discours séditieux. De son côté, le parti mulâtre, qui, sous le rapport religieux, en était encore aux idées de 1789, se montra moins conciliant encore, posant comme limite extrême de ses concessions le système napoléonien, y compris la reconnaissance du droit du divorce. Bien que les commissaires délégués par Boyer fussent personnellement de meilleur compte que le gros du parti, et bien qu’il y eût parmi eux un négociateur fort habile, M. B. Ardouin, la conférence tourna bientôt à l’aigre. Un négrophile très connu acheva de gâter les choses, écrivant lettres sur lettres au gouvernement haïtien pour lui démontrer clair comme le jour qu’il allait se mettre dans la gueule du jésuitisme. Bref, on ne s’entendit pas, et la jeune république, heureuse et fière d’avoir échappé au joug du jésuitisme, continua de sacrifier aux couleuvres sur l’autel de la philosophie.

Cependant, si les couleuvres sont aujourd’hui plus en honneur que jamais à Port-au-Prince, on n’en pourrait pas dire autant de la philosophie. L’estampe qui représente le sacre de Napoléon a tourné la tête à Soulouque, et tant qu’il ne se verra pas sacré et couronné à l’instar de Napoléon [12], sinon par un pape, au moins par un archevêque, Soulouque sera le plus malheureux des empereurs. Un membre de la légation haïtienne de Paris est depuis trois ou quatre mois en instance à Rome pour obtenir la nomination de cet archevêque, au besoin même d’un simple évêque, et il est permis de croire que les difficultés qui s’étaient jusqu’ici opposées à tout arrangement ne se reproduiront pas du côté du gouvernement haïtien : Soulouque n’hésiterait certainement pas à fusiller tout défenseur des droits de l’état assez imprudent pour soulever des questions de nature à faire manquer son sacre. Il y a là pour sa majesté plus qu’une question de principe, il y a une question de toilette [13], car le manteau impérial semé d’abeilles d’or et ses splendides accessoires n’ont été achetés qu’à cette intention. Il ne dépendrait que du saint-siège d’utiliser cet ardent désir de Soulouque en faveur des innombrables suspects qu’il retient sans jugement, depuis bientôt trois années, dans les prisons et les cachots, et de poser l’amnistie comme condition première de l’érection d’un épiscopat.

Les raisons purement religieuses qui pourraient déterminer de son côté le saint-siège à envoyer un évêque en Haïti ne seraient pas moins impérieuses que la raison d’humanité. Comme premier échantillon de la moralité de ce qu’on nomme le clergé haïtien, nous dirons que la plupart des quarante-huit ou cinquante individus, français, savoyards ou espagnols qui le composent, vivent dans un concubinage public, élèvent au presbytère des enfans qui en résultent, et disent sans plus de façons aux amis qui viennent les visiter : « Je vous présente ma gouvernante et mes enfans. » Chaque année, le Moniteur haïtien publie quelque foudroyante circulaire contre l’abus des gouvernantes trop jeunes, mais sans succès, les plus scrupuleux parmi ces étranges prêtres se bornent à sauver à leur manière les apparences en prenant deux gouvernantes au lieu d’une. Sont-ils menacés d’expulsion, ils accourent au ministère de la justice et là exposent humblement que le gouvernement ne pourrait sans cruauté rendre leurs enfans orphelins. Un de ces aventuriers, Corse d’origine, et qui a été à la fin expulsé comme ayant pris les armes en faveur d’Hérard, disait au ministre : « Le gouvernement a tort de me suspecter ; comment ne serais-je pas un homme d’ordre ? J’ai une nombreuse famille à élever, j’ai tant d’enfans de telle femme. » Or la femme qu’ils désignait était légitimement mariée à un habitant du pays. Le ministre, ne sachant trop s’il fallait rire ou se fâcher de cette candeur de cynisme, répondit : « . Mais ce que vous invoquez comme circonstance atténuante ce n’est ni plus ni moins que le crime d’adultère, crime prévu par le code pénal ! » Ce malheureux parut interdit de la remarque ; il n’y avait même pas songé jusque-la. Pour compléter leur déconsidération, les curés sont constamment en querelle avec leurs ouailles chez le juge de paix, car la plupart sont usuriers ou font tenir boutique au presbytère par leur gouvernante, combinant ainsi d’une façon aussi imprévue que peu édifiante la religion, la propriété et la famille. Ils vivent d’ailleurs dans les meilleurs termes avec la sorcellerie vaudoux, trouvant parfaitement leur compte à lui vendre les cierges bénis qu’elle revend à ses pratiques, et à dire les messes que, pour se donner du relief, elle fait parfois intervenir dans ses conjurations. Ce commerce interlope sur la frontière du fétichisme et du christianisme n’est même pas la branche la moins productive du casuel des curés haïtiens. — Faut-il après cela s’étonner si, traduisant à leur façon l’exemple d’hommes qu’ils considèrent, sur la foi du costume, comme les types vivans du devoir, les nègres libres d’Haïti sont moralement et socialement aussi arriérés, plus arriérés peut-être que la population esclave du Saint-Domingue d’autrefois, et si l’on voit encore alterner dans la même case les baptêmes chrétiens, les mariages philosophiques et les funérailles mandingues [14]. J’ai dû dire brutalement les choses ; en voici maintenant l’explication. À part quatre ou cinq exceptions, les plus honorables parmi les desservans haïtiens sont des prêtres expulsés de leur diocèse, et qui viennent chercher fortune dans un pays ou l’absence du lien hiérarchique soustrait leur passé à toute enquête et leur conduite présente à tout contrôle efficace. D’autres ne sont prêtres que de leur façon, en vertu de faux certificats, et on en a vu qui, n’ayant pas eu le temps ou la prévoyance d’apprendre leur nouveau rôle, ne savaient même pas officier.

Si l’érection d’un épiscopat venait mettre fin à cette situation monstrueuse, si l’amnistie (et c’est, je le répète, facile) s’ajoutait aux bienfaits moraux de cette institution si, au lieu et place de scandaleux aventuriers qui, pour faire tolérer leurs désordres, sont souvent les premiers à flatter les fantaisies de Soulouque, un clergé véritable, d’autant plus considéré qu’il aurait pour lui le bénéfice du contraste, venait faire entendre à cette nature brute, mais non dépravée, des conseils d’humanité et de bon sens, il ne faudrait peut-être pas désespérer de la situation haïtienne. Le caractère de Soulouque offre, en effet, des ressources précieuses à toute influence civilisatrice qui serait en position de les utiliser. Je mettrai en première ligne un extrême respect de l’opinion du dehors, respect qui perce dans les naïves contrefaçons de sa majesté noire, qui la rend sensible au-delà de toute expression aux plaisanteries des journaux français et américains, et qui a pu souvent la dominer jusqu’en ses plus sanguinaires emportemens, témoin le succès avec lequel notre consul-général fit vibrer cette corde en 1848 [15]. Soulouque a en outre, je crois l’avoir dit, le bon côté des naturels soupçonneux, une déférence instinctive pour tout conseil dont il ne peut suspecter le désintéressement, et de là encore l’ascendant du consul de France plaidant la cause d’une classe qui, sauf un petit nombre d’exceptions, avait érigé jusque-là en tactique la haine de la France et des Français. Ce qu’a pu accidentellement obtenir un agent, étranger, dont l’immixtion dans les affaires intérieures, si loyale et si bien amenée qu’elle soit, porte toujours quelque ombrage, un clergé sérieux, un corps dont l’autorité n’aurait rien de blessant, parce qu’elle est exclusivement morale et d’ailleurs prévue et acceptée, ne l’obtiendrait-il pas plus aisément encore, et surtout d’une façon plus continue ?

Le jour où une lueur durable d’humanité percerait ces ténèbres de sauvagerie, le jour où Soulouque serait parvenu à comprendre que respirer et marcher n’est pas un crime politique, et que la classe qu’il redoute a pour unique ambition de n’être ni emprisonnée ni fusillée, ce jour-là, à tout prendre, Haïti serait théoriquement plus près de la civilisation qu’il ne l’a jamais été. Ne l’oublions pas : bien qu’il ne soit sorti du milieu mulâtre que pour entrer dans le milieu ultra-noir, et qu’il n’ait cessé dès-lors de subir le contact d’influences anti-françaises, Soulouque est, avec Riché, le seul chef haïtien qui ait compris la nécessité de ménager et de retenir nos nationaux [16]. Or, c’est par haine ou méfiance des Français qu’Haïti refuse le droit de propriété aux blancs, et, si notre ancienne colonie, qui « exportait annuellement quatre cents millions, de livres de sucre n’en fabrique plus assez pour les besoins de ses malades ; » si, après avoir donné à sa métropole un revenu annuel de près de 22 millions de francs, elle rapporte à grand'peine à son propre trésor 8 à 9 millions ; si sa monnaie n’a cours que pour le quinzième de la valeur nominale ; si le peu d’espèces métalliques que l’usure fait circuler sur le littoral y sont grevées d’un intérêt qui varie de 36 à 365 pour 100, ; si on a vu enfin vers le milieu de 1847, avant la terreur ultra-noire et sous l’influence d’une réaction complète de sécurité, une habitation de cinquante arpens, parfaitement située et plantée en grande partie de caféiers, c’est-à-dire en plein rapport, ne pas trouver d’acquéreur au prix de mille francs, c’est à la ridicule et sauvage exclusion dont je parle qu’il faut surtout attribuer cette récidive de barbarie. L’insurrection noire n’avait hérité que des ruines qu’elle avait faites ; l’immigration européenne pouvait seule remplacer dans l’ancien Saint-Domingue les élémens de travail et de commerce qui en avaient disparu avec nos colons. Seule elle pouvait y apporter les capitaux, les procédés de culture et de fabrication, l’expérience et les relations commerciales nécessaires pour relever les sucreries, pour mettre la production locale en mesure de lutter avec la concurrence croissante que lui faisaient les améliorations agricoles et mécaniques introduites par l’activité européenne dans les autres Antilles, pour rendre à cette production ses débouchés d’autrefois, pour substituer enfin à l’expédient mortel d’une émission continue d’assignats les ressources normales d’un accroissement de revenu. Les dispositions que montre Soulouque à l’égard des blancs en général et des Français en particulier seraient donc de bon augure, si ici, comme à propos des piquets, comme à propos de l’amnistie, il ne fallait se contenter encore de la donnée sans l’application, du principe sans la conséquence. Bien qu’il lui eût suffi de froncer le sourcil pour réduire à néant cette conspiration de sauvagerie et de peur qui perpétuait, vingt-cinq ans après la reconnaissance extérieure de l’indépendance haïtienne, un isolement désormais sans prétexte, Soulouque a laissé introduire, et sans même paraître le remarquer, dans sa constitution impériale l’article qui interdit aux blancs d’acquérir des immeubles.

Soulouque n’a même pas la logique de son despotisme. Cet étrange empereur, constitutionnel ferait bien certainement fusiller, et de la meilleure foi du monde, quiconque oserait soutenir que l’état n’est pas Faustin Ier, et on pourrait ne pas trop lui en vouloir, s’il savait pousser sous ce rapport jusqu’au bout l’imitation de Christophe, qui, parti de la même idée, se croyait du moins intéressé à gérer les finances de l’état en bon propriétaire ; mais point. Jaloux de cumuler ici comme en tout les bénéfices des situations les plus contradictoires, Faustin Ier apporte dans l’administration de ce pays qu’il considère comme son patrimoine perpétuel l’imprévoyante avidité d’un révolutionnaire de passage.

L’état est censé fournir l’habit aux troupes, et, sous ce prétexte, Soulouque, qui s’est adjugé le rôle de fournisseur général, achète tous les jours des centaines de pièces de drap à des prix fictifs, souvent doubles et triples du prix réel, ce qui revient, à dire, pour nous servir de l’expression vulgaire, que sa majesté noire fait sauter l’anse de son propre panier. Les magasins militaires regorgent de drap, et on offre toujours du drap, toujours accepté, grace à l’appât de ce bénéfice de cent à deux cents pour cent. Il est bien entendu que, pas une aune de ce drap n’arrive à sa destination, et que le formidable empire d’Haïti continue d’offrir ce phénomène bizarre d’une armée habillée de trous. Les favoris officiels du jour ont naturellement leur part dans le pillage qui embrasse toutes les fournitures de l’état. Au commencement, Soulouque, effrayé de l’invasion de cette bande affamée d’adjudicataires qui venaient sur ses brisées, les repoussa en masse ; mais depuis il s’est laissé fléchir, se contentant de prélever un bénéfice de 30 à 40 pour 100 sur chaque affaire qu’il permet. Il a du reste plutôt gagné que perdu à ce partage, car les piquets en faveur et leurs amis sont devenus pour lui autant de courtiers dont l’inventive avidité sait dénicher des affaires d’or là où sa majesté croyait souvent avoir fait place nette. Quelques gens ont trouvé le secret de piller dans le pillage même : nous pourrions citer, par exemple, telle fourniture qui a passé par trois ou quatre mains, revendue chaque fois avec un bénéfice de 80 ou 100 pour 100, avant d’arriver dans les magasins militaires. Soulouque préleva pour sa part 60,000 francs sur cette affaire, consentie en faveur d’une dame de sa connaissance, et qui eut pour résultat de faire payer quinze à l’état ce qui ne valait que quatre. Notre consul-général trouble seul, par d’importantes demandes d’argent, cette curée, au grand scandale des négocians anglais, américains et allemands, qui en profitent et qui font chorus avec la clique anti-française pour prêcher le refus de l’indemnité. Quand on représente confidentiellement à ces messieurs qu’ils brûlent la chandelle par les deux bouts, et qu’il serait de leur intérêt bien entendu de ne pas tarir la source des profits qu’ils font sur les fournitures, ils répondent : « Ce pays-ci est à jamais perdu ; avant deux ou trois ans, il n’y restera pas une piastre. Le plus sûr est donc de le pousser à la consommation, afin de nous dédommager un peu de la ruine inévitable de nos établissemens. » Crainte d’indiscrétions, les Français établis dans le pays sont systématiquement exclus de ces marchés infâmes, hormis un seul qui est même la cheville ouvrière des spéculations de sa majesté. Ce Français est un mulâtre banqueroutier de la Guadeloupe, ou il a été condamné par contumace aux travaux forcés, et qui, après avoir tenté, à l’occasion de la loi du monopole de devenir le Law de Soulouque, se contente d’en être le Scapin.

Si Soulouque employait les millions qu’il extorque annuellement à créer des plantations et des sucreries, il faudrait peut-être se féliciter de cette concentration de capitaux dans une seule main, car c’est par l’absence ou l’éparpillement de la force productive que la plus riche et la mieux située des Antilles en est devenue la plus stérile et la plus délaissée. Ces millions n’entrent malheureusement dans la cassette impériale que pour sortir immédiatement du pays et aller solder à Paris, à Londres, à New-York, les splendides fantaisies de toilette de sa majesté Faustin. Ce ne serait même là qu’un demi-mal si le trésor, qui tire le plus clair de son revenu des droits de douanes, profitait de l’activité momentanée que les achats dont il s’agit peuvent donner aux échanges ; mais, dans son incorrigible manie de se voler lui-même, Soulouque, non content de disposer à son gré du revenu public, fait encore la contrebande comme un simple mortel, et les objets achetés pour son usage entrent sans payer de droits, toujours au détriment de nos malheureux indemnitaires [17].

Les recettes officielles de Soulouque passent au dehors comme ses recettes extra-officielles et y sont encore plus mal employées. Tout ce qu’il n’en réserve pas pour ses besoins personnels est dépensé en préparatifs d’extermination contre les Dominicains, notamment en achats de navires américains, souvent hors de service, qu’il surcharge d’artillerie pour les rendre plus impropres encore à la marche, et que ses matelots nègres font sauter de temps à autre corps et biens, soit par distraction, soit en forçant la soute aux poudres pour, y voler de quoi faire des fusées et des pétards. Inutile de démontrer que ces sortes d’achats, outre qu’ils sont l’occasion d’armemens ruineux, sont d’une nature trop exceptionnelle pour alimenter le courant des échanges, et constituent une perte sèche pour le trésor haïtien.

Un système où tout est combiné, d’une part pour augmenter les dépenses, d’autre part pour réduire tout à la fois et les recettes et le capital circulant intérieur, premier mobile de ces recettes, ce système n’a nécessairement pour issue qu’une émission continue d’assignats : aussi en fabrique-t-on encore sans interruption pour quinze à vingt-cinq mile gourdes par jour, et c’est ici que va se révéler dans tout son éclat le génie financier de Soulouque.

Ce qui soutient, je l’ai dit, la circulation de ce fabuleux papier-monnaie, c’est que les importateurs étrangers ont encore la bonté de le recevoir, et, s’ils consentent encore à le recevoir, c’est à la condition de l’échanger immédiatement et sur place contre des produits du sol, notamment des cafés, qui sont aujourd’hui avec l’acajou et le campèche, la seule branche de l’exportation haïtienne. Le simple bon sens conseillait donc de surexciter à tout prix la production du café, afin de neutraliser autant que possible les causes de dépréciation qu’une émission continue et illimitée fait peser sur le signe, représentatif de cette production. Soulouque a fait justement le contraire.

Pour voler, la première condition c’est d’avoir quelque chose à voler, et l’expérience socialiste du monopole ayant eu pour résultat d’anéantir, ou peu s’en faut, les recettes métalliques du trésor, en mettant en fuite l’importation étrangère qui alimente seule les recettes, Soulouque imagina de les remplacer par des ressources en nature. L’appât était d’autant plus tentant que, par une coïncidence fort rare, il arrivait justement cette année-là (1850), d’un côté, que la récolte de café était d’une abondance extraordinaire en Haïti ; d’un autre côté, que les cafés étaient fort recherchés et par suite très chers sur les marchés d’Europe. En même temps qu’il retirait la loi du monopole, le gouvernement haïtien s’adjugea donc le droit d’accaparer pour son propre compte, chez les négocians consignataires, à raison de 50 gourdes le quintal, c’est-à-dire à près de 40 pour 100 au-dessous du cours, le cinquième des cafés destinés à l’exportation. Cette perte de quarante pour cent, répartie sur les cinq cinquièmes, se traduit, pour la masse des cafés exportés, par une première surtaxe de 8 pour 100, et ce n’est pas tout. Le gouvernement s’est réservé de payer ce cinquième qu’il accapare à 40 pour 100 au-dessous du cours en bons de douanes qu’il consent à recevoir pour paiement des droits d’exportation dus sur les quatre cinquièmes restans ; mais, comme le négociant détenteur de mille quintaux, par exemple, reçoit en paiement des deux cents quintaux que lui enlève l’état 10,000 gourdes en bons de douanes, alors qu’aux termes du tarif il ne doit, pour la sortie des huit cents quintaux restans, que 6,400 gourdes, il lui reste pour 3,600 gourdes de bons sans emploi. Par une de ces singularités de crédit qu’on ne rencontre qu’en Haïti, ces bons sans emploi, et dès-lors sans valeur, ne perdent à la négociation qu’environ 50 pour 100, ce qui, pour mille quintaux de café valant sur le marché de production 80,000 gourdes, réduit cette nouvelle perte à 1,800 gourdes, ou à un peu plus de 2 pour 100. Ce 2 pour 100, joint au 8 pour 100 mentionné plus haut, porte à plus de dix pour 100 la surtaxe dont la nouvelle combinaison financière de M. Salomon a grevé la sortie des cafés.

Or, en temps ordinaire, les cafés de notre ancienne colonie, bien que d’excellente qualité, se plaçaient déjà très difficilement sur les marchés d’Europe, ce qu’on attribue à l’imperfection des procédés de nettoyage. Qu’arrivera-t-il donc le jour où, n’étant plus soutenus au lieu de production par les conditions de bon marché résultant de la surabondance de la récolte, et au lieu de consommation par la fermeté exceptionnelle des prix, ces cafés se présenteront en outre sur les marchés d’Europe avec une surcharge de 10 pour 100 ? Le consommateur n’en voudra plus, l’exportateur n’en demandera plus, et le cultivateur n’en produira plus. Cette gradation commencera probablement en 1851 : il faudra peut-être trois, quatre années pour que la situation que je signale produise ses conséquences extrêmes ; mais elles sont inévitables, si ce monopole partiel est maintenu. Le café manquant, l’importation arrêtera ses convois, car il n’est pas probable qu’elle consente à échanger des cargaisons de viandes, de farines, de tissus, etc, contre des cargaisons d’acajou et de campêche, que Ies bâtimens ne prennent que comme appoint de cargaison et souvent même comme lest. L’importation s’arrêtant, la circulation de la gourde dont elle est l’unique soutien s’arrêtera aussi, d’autant plus que les trois ou quatre élémens d’échange intérieur que possède Haïti proviennent du sol et se trouvent, vu l’extrême division de la propriété, presque toujours réunis dans la même main, ce qui suffit à paralyser l’échange.

Privée du même coup des recettes d’importation, des recettes d’exportation et de l’impôt territorial que le contribuable ne pourra plus payer qu’en chiffons de papier sale, sa majesté n’aura plus qu’une ressource pour soutenir quelque temps encore la splendeur de son trône : c’est de vendre ses ducs, ses comtes, ses barons aux planteurs de Cuba et de Puerto-Rico. Quant à ses sujets, du moment où la cessation des transactions leur aura enlevé toute chance d’accroître leur bien-être par le travail, ils ne tarderont pas à s’enfermer dans ce problème : obtenir le nécessaire au prix du moindre travail possible. — Ce problème, neuf Haïtiens sur dix se le sont déjà posé, et le bananier l’a résolu. J’ai entendu force gens soutenir que cette solution est meilleure et s’extasier sur le bonheur d’un peuple qui n’aurait qu’à dormir deux ou trois ans de suite pour se réveiller en plein âge d’or. Il y a là, à tout prendre, quelque chose de vrai. Le seul inconvénient de ce bonheur, c’est de supprimer, avec la nécessité du travail, le sentiment de la solidarité sociale, de détruire avec ce sentiment le respect de la propriété, de préparer dès-lors la disette par la disparition graduelle des unes, que le plus fort volera au plus faible et dont celui-ci n’aura plus intérêt à soigner la reproduction, et d’amener finalement l’homme à considérer son semblable comme un repas servi par la nature. Certaines peuplades océaniennes, non moins privilégiées que les sujets de Soulouque sous le rapport du climat, justifient cette hypothèse inquiétante.

En somme, plus nous retournons cette vivante énigme qui a nom Soulouque, plus l’énigme s’obscurcit. Jamais forces, garanties, aptitudes civilisatrices aussi nombreuses ne se seront trouvées accumulées dans la même main, et jamais recul plus gratuit vers la barbarie n’aura été exécuté avec un plus désespérant esprit de suite. Selon qu’il plaira à cet indéchiffrable monarque d’entrer dans la voie où l’appellent son intérêt et ses instincts, ou de rester dans celle où le pousse je ne sais quel mobile occulte, Haïti sera prospère dans dix ans ou anthropophage dans vingt ans. Soulouque cache-t-il son jeu ? Il le donnait presque à entendre un jour qu’il disait à quelqu’un : « Pour m’arracher mon secret, il faudrait m’ouvrir comme un maquereau ! » L’opération serait trop compromettante pour sa majesté noire, et nous trouvons plus sûr et plus simple d’aller chercher la pensée de civilisation qui peut régénérer Haïti dans cette brave petite république dominicaine, où du moins elle n’existe pas à l’état de rébus. Il est temps. Dans ce fouillis d’invraisemblances qu’offre de tous côtés aux regards la partie française de Saint-Domingue, il n’y a plus guère pour la France qu’un intérêt de curiosité, et ce qui s’agite pour elle dans la partie espagnole, c’est une question d’honneur. À vrai dire, nous ne changeons pas de sujet, car tout me porte à croire que nous pourrions bien rencontrer, chemin, faisant, le secret de Soulouque.


II. – LA REPUBLIQUE DOMINICAINE.

L’état social de la partie espagnole de Saint-Domingue offrait, à l’époque de la première révolution, un contraste parfait avec celui de la partie française. Tandis qu’ici les principes vraiment chrétiens déposés dans l’édit de 1698 avaient graduellement fait place à une législation qui flétrissait les mariages mixtes, entravait les affranchissemens et érigeait ouvertement, à l’égard des affranchis, le préjugé de couleur en moyen de police, là tout était organisé pour faciliter la fusion des deux races. Le code des Indes reconnaissait les mariages de maître à esclave, permettait l’affranchissement d’une manière absolue, laissait de fait à l’esclave la faculté de se racheter en le reconnaissant propriétaire des fruits acquis en dehors du travail dû aux maîtres, et assimilait l’affranchi aux blancs [18]. Les mœurs espagnoles, avec leurs tendances, d’égalité pratique qui n’excluent pas la subordination, mais qui donnent un caractère patriarcal, favorisaient encore le rapprochement, et des circonstances locales ajoutaient à cette influence des mœurs.

Au moment même où les travaux des mines achevaient de dévorer le peu d’indigènes qui avaient échappé à la férocité des premiers conquistadores, l’occupation du Mexique et du Pérou ouvrait à l’esprit d’aventures un champ illimité. L’absence de bras d’une part, l’appât de l’inconnu de l’autre, firent émigrer vers la terre ferme la portion la plus entreprenante de la population, et la grande culture, qui supprime tout contact entre le maître et l’esclave, demeura à peu près inconnue dans la colonie naissante. La servitude des noirs, qui étaient venus remplacer les Indiens (déclarés libres par les édits répétés de la métropole), se transforma en domesticité. La plupart des colons avaient d’ailleurs embrassé l’occupation favorite des Espagnols de cette époque : ils s’étaient faits pasteurs, et l’isolement que crée ce genre de vie, la communauté, d’idées, d’éducation, de besoins, les relations d’égalité à peu près absolue qu’il amène à la longue entre le maître et le serviteur firent le reste.

La double couche de sang libre que la race conquérante et le dernier noyau de la race indigène [19] mêlaient au sang africain s’en distinguait d’ailleurs si peu dès la seconde génération, le teint bronzé de l’Espagnol, le teint cuivré de l’Indien et le teint bistré du mulâtre tendaient tellement à se confondre sous l’influence d’une hygiène et d’un climat communs que les observateurs intéressés, — s’il y en avait eu, — auraient été souvent fort embarrassés de retrouver sur les visages le secret d’une généalogie perdue dans les savanes et les bois. Ce travail de fusion, que ne venaient ralentir ni l’immigration européenne sous le rapport moral, ni l’immigration africaine sous le rapport physiologique ; se résumait au moment de la révolution par les chiffres suivans : 25,000 blancs de race espagnole pure ; 15,000 Africains qui par leur dissémination, échappaient à toute propagande insurrectionnelle, et d’ailleurs trop fiers de la supériorité intellectuelle et sociale qu’un contact journalier avec les maîtres leur donnait sur les esclaves de la partie française pour consentir à imiter ceux-ci, qu’ils appelaient orgueilleusement « les nègres ; » - enfin 73,000 sang-mêlés qui se disaient volontiers blancs, et qui, ne soulevant autour d’eux aucune objection injurieuse, avaient fini par se considérer comme tels [20]. L’élément dissolvant de la colonie française était ainsi devenu l’élément conservateur de la colonie espagnole. La vanité, qui là creusait un abîme de haines entre les trois classes, avait opéré ici leur cohésion.

Les troubles de la partie française ne servirent qu’à rendre cette cohésion plus étroite. La guerre ayant éclaté entre l’Espagne et la France, le gouverneur espagnol commit la faute d’attirer et d’enrôler les bandes de Jean-François et de Biassou. Ils entrèrent dans l’est comme en pays conquis, exigeant des titres, des cordons, une pension de 100,000 livres chacun, et massacrant de temps à autre les émigrés royalistes, dont ils s’étaient déclarés les protecteurs. Jean-François en égorgea d’un seul coup, à Fort-Dauphin, un millier [21] sous les yeux de l’autorité espagnole, qui leur avait donné asile et qui n’osa pas même protester. Pendant que la minorité esclave, comparant la douceur de sa servitude avec l’étrange liberté dont jouissaient les soldats de Jean-François, mutilés, tués ou vendus au moindre caprice du maître, se fortifiait de plus en plus dans son mépris des « nègres » et de la révolution, la minorité blanche et la majorité sang-mêlée éprouvaient une commune indignation, une commune terreur en se voyant à la merci de ces masses sauvages dont chaque pas avait été marqué, sur la frontière, par un massacre de mulâtres ou de blancs. Lorsque la paie de Bâle nous eut donné l’île entière, et que ’Toussaint, se disposant à escamoter la partie espagnole comme il avait escamoté la partie française, signifia qu’il allait venir prendre possession de l’est au nom de la France, cet accord de répugnances et de craintes se manifesta plus énergiquement encore. Pour vaincre les résistances de l’agent français Roume, qui s’opposait avec beaucoup de fermeté à cette singulière interprétation du traité de Bâle, Toussaint avait dit, en montrant les noirs, ameutés sous main par lui-même « . Je puis répondre de votre vie ; mais je n’ai pas assez de pouvoir pour empêcher ce peuple de se porter sur la partie espagnole et de sacrifier à sa vengeance toute la population de race européenne ; » ce qui était fort peu rassurant pour les blancs espagnols. L’annonce de cette visite était moins rassurante encore pour la population de couleur, car Toussaint avait déjà proclamé la guerre d’extermination contre les mulâtres du sud. Une députation des paroisses alla donc supplier les deux métropoles de se concerter pour que la cession de l’est fût retardée jusqu’au moment où la France serait en mesure d’en prendre possession au lieu et place de son soi-disant délégué ; mais, avant que la réponse arrivât, Rigaud, qui tenait seul en échec Toussaint, fut abattu, et celui-ci laissant à Dessalines le soin d’achever le massacre des hommes de couleur du sud, retourna brusquement vers la partie espagnole. Le mulâtre Chanlatte et le général Kerverseau, qui servait sous ses ordres, essayèrent vainement, à la tête de cent cinquante Français et à une autre poignée de Dominicains, de barrer le passage à l’armée noire. Quant au gouverneur espagnol, il se borna à un simulacre de défense, et Toussaint resta maître de ce magnifique territoire, où son approche avait fait le désert. Tout ce qui avait pu fuir avait fui.

Ceci se passait en 1801. L’année suivante, deux frégates françaises apparurent à l’horizon de Santo-Domingo. À ce signal muet de délivrance, sans même savoir si le débarquement était possible (l’état de la mer ne le permit pas), cent cinquante créoles, groupés autour de quelques Français, s’emparèrent de l’un des forts, en massacrèrent la garnison, et forcés, faute de secours, de se jeter dans la campagne, y propagèrent le soulèvement. Au bout de vingt jours, tout l’est était soumis à sa nouvelle métropole. Après le désastre qui frappa l’armée de Leclerc, et quand notre drapeau, à peine entouré de quelques centaines de soldats, semblait plus compromettant que protecteur pour la population qu’il abritait, l’est eut seul le courage de rester français, préférant aux risques de la domination noire, et même aux garanties de sécurité matérielle que lui offrait le protectorat britannique, les dangers de la fidélité. Cette invincible terreur du joug noir, cette confiance dans le drapeau français sont restés jusqu’à ce jour les deux traits distinctifs de l’esprit public dominicain. Dessalines en venant peu après, à la tête de vingt-deux mille noirs, semer le massacre, le pillage et la dévastation jusqu’aux portes de Santo-Domingo, et le général Ferrand en l’obligeant à la retraite, justifièrent cette double tendance. Le dévouement des Dominicains à la France ne s’est démenti qu’une fois.

Sous l’habile administration de Ferrand l’ancienne audience, naguère la plus désolée des colonies espagnoles, avait rapidement changé d’aspect. Les services publics avaient été organisés, des routes percées, des débouchés extérieurs ouverts ; mais quatre ans s’étaient déjà écoulés sans que la France, absorbée par ses luttes continentales, semblât se souvenir qu’au fond du golfe du Mexique une poignée de citoyens français abandonnés à eux-mêmes entre un ennemi six fois plus nombreux et l’Océan sillonné par les croisières d’un autre ennemi attendaient de la métropole un signe d’encouragement, un gage au moins verbal de protection. Une sourde désaffection commença. Sur ces entrefaites eut lieu l’injuste invasion de l’Espagne par Napoléon, et le noyau castillan de Saint-Domingue se sentit atteint au cœur par cette commotion électrique qui des Pyrénées à Cadix ; de Cadix aux Antilles, des Antilles à la mer Vermeille, soulevait la race espagnole contre nous. Ces deux griefs furent habilement exploités par le gouverneur de Puerto-Rico, et surtout par les agens anglais, qui ne cessaient de montrer aux Dominicains d’un côté une innombrable armée noire prête à profiter, d’un moment à l’autre, pour les envahir, de l’abandon où les laissait la France, de l’autre une escadre britannique décidée à les protéger contre les rancunes de la France, en attendant que l’ancienne mère-patrie fût elle-même en mesure de les secourir. Une insurrection éclata dans le canton de Seybo, et le chef des insurgés, don Juan Sanchez Ramirez, créole espagnol, réunit bientôt autour de lui environ deux mille hommes. Ferrand alla à leur rencontre avec cinq cents hommes, qui, après un combat de quatre heures, furent enveloppés et mis en déroute. Ferrand se brûla la cervelle sur le champ de bataille, et les quelques détachemens français disséminés dans la colonie se replièrent vers Santo-Domingo, place qui n’était protégée que par un mauvais mur d’enceinte, sans fossés ; mais que le général de brigade Barquier se mit en tête de défendre contre les efforts combinés des insurgés et de la croisière anglaise.

Le peu de vivres qui se trouvait dans la place ou que des corsaires étaient parvenus à y jeter fut bientôt épuisé, et on mangea les chaussures, les harnais, les buffleteries, qui finirent par s’épuiser aussi. Il fallut alors faire une sortie et gagner une bataille chaque fois qu’on voulait dîner. À la guerre comme à la guerre ! et ce dîner se composait tout bonnement d’une plante empoisonnée, appelée gualliga, qui croissait par bonheur en abondance aux environs de la ville et dont on amortissait quelque peu les propriétés vénéneuses après six jours de manipulations très compliquées. Au bout de huit mois et après onze sorties, onze bataille, onze victoires, dont chacune coûtait fort cher à l’ennemi, la fatalité s’en mêla décidement : la gualliga manquait, et, comme une contrarité n’arrive jamais seule, la croisière anglaise, devenue peu à peu une escadre, se préparait au débarquement. Barquier, qui avait refusé jusqu’au bout de traiter avec les insurgés, se résigna donc à proposer au commandant des forces britanniques une capitulation très fière et telle qu’auraient pu l’exiger de braves gens encore approvisionnés de gualliga. Je sais quelque chose de presque aussi beau que cet héroïsme surhumain complètement ignoré en France et qui avait la conscience de son obscurité : c’est l’allocution adressée par le major-général sir Hugh Lyle Carmichaël à ses troupes en prenant possession de la place : “Soldats, dit sir Hugh, vous n’avez pas eu la gloire de vaincre la brave garnison que vous remplacez ; mais vous allez reposer vos têtes sur les mêmes pierres où d’intrépides soldats venaient se délasser de leurs glorieux travaux après avoir bravé les dangers de la guerre et les horreurs de la faim. Que ces grands souvenirs impriment dans vos cœurs des sentimens de respect et d’admiration pour eux, et souvenez-vous que, si vous suivez un jour cet exemple, vous aurez assez fait pour votre gloire. » Barquier et le diminutif de garnison qu’il commandait sortit avec les honneurs de la guerre, et furent conduits, en France aux frais de la Grande-Bretagne.

Voilà par quels magnifiques souvenirs se clot l’histoire de notre passagère domination à Santo-Domingo. À l’involontaire respect qu’ils laissaient au cœur des Seybanos, très bons juges en fait de courage, vinrent se joindre, la première effervescence d’espagnolisme passée, les regrets, du contraste., Le traité de Paris avait confirmé. la rétrocession qui s’était opérée de fait en faveur de l’Espagne, et cette belle colonie, à qui quatre années d’une administration française fonctionnant dans les circonstances les plus défavorables avaient suffi à révéler le secret de ses richesses, retrouva son ancienne métropole plus pauvre, plus affaiblie, plus impuissante à la vivifier que jamais. La mémoire du général Ferrand devint et est restée jusqu’à ce jour dans la partie espagnole l’objet d’un véritable culte [22].

En 1821, un avocat nommé Nuñez Caserès profita de la réaction de mécontentement ou d’indifférence qui s’était opérée autour du drapeau espagnol pour arborer à Santo-Domingo le drapeau colombien et se proclamer président ; mais une vieille rivalité municipale existait entre Santiago, ville importante de l’intérieur, et Santo-Domingo : une scission éclata presque immédiatement, et les quadruples sauvés par Boyer du pillage du trésor de Christophe jouèrent, dit-on, de part et d’autre un rôle important dans l’affaire. Vu à distance, le mouvement qui venait de soumettre toute la partie française au successeur de Pétion pouvait passer pour une réaction mulâtre, et celui-ci, qui convoitait ardemment l’est, y avait, habilement semé la division, espérant qu’à la faveur de l’espèce de solidarité que sa couleur, son récent triomphe sur l’influence africaine établissaient entre la majorité sang-mêlée de la partie espagnole et lui, il se ferait aisément accepter comme médiateur. En effet, une des deux factions l’appela sous l’impression de la sécurité relative qu’il inspirait, rien n’avait été organise pour la défense, et son armée, divisée en deux corps qui pénétrèrent l’un par le nord, l’autre par le sud, arriva sans coup férir à Santo-Domingo, où il n’eut rien de plus pressé que de proclamer la constitution de l’ouest (9 février 1822).

Le noyau castillan n’avait partagé cependant ni cette indifférence ni cette sécurité. Devinant d’avance où voulait en venir Boyer et ne pouvaut pas attendre le moindre secours du gouvernement de Madrid, il se souvint du drapeau qui, deux fois déjà, avait sauvé la partie espagnole de l’invasion de l’ouest, et une députation de notables se rendit secrètement auprès du gouverneur de la Martinique pour solliciter la protection de la France : Une flottille commandée par le contre-amiral Jacob se dirigea aussitôt vers Saint-Domingue ; mais dans l’intervalle l’escamotage annexioniste de Boyer s’était accompli. Les troupes noires, qui inondaient déjà tout le pays, y comprimaient par la terreur l’explosion des tendances françaises, et le contre-amiral Jacob n’arriva à temps que pour recueillir ceux des habitans qui s’étaient le plus ouvertement compromis à notre intention.

L’habileté dont Boyer venait de faire preuve l’abandonna dans l’administration de cette facile conquête. Appliquer ouvertement, dans un pays où le quart de la population est d’origine blanche et où la moitié des sang-mêlés revendiquent cette origine [23], l’article de la constitution qui interdisait la propriété aux blancs, il n’y fallait pas songer ; mais Boyer l’appliqua d’une façon indirecte, soit en obligeant à se naturaliser Haïtiens les blancs, tant Français qu’Espagnols, qui voudraient continuer à résider dans le pays comme propriétaires [24], soit en confisquant les biens des propriétaires absens qui ne viendraient pas faire valoir leurs droits dans un délai d’un an, prorogé de quatre mois pour sauver l’hypocrisie des formes, soit en exigeant enfin la présentation des titres de propriété dans un pays où la propriété ne reposait souvent que sur la tradition orale. Si quelque blanc protestait, il était persécuté, emprisonné, parfois même fusillé, et le découragement ou la terreur chassaient de jour en jour le peu de familles considérables qui étaient parvenues à éluder le bannissement déguisé dont ces iniquités fiscales frappaient la race européenne. Avec elle disparaissaient de jour en jour du sol « les talens ; les richesses, le commerce, l’agriculture [25]. » En peu d’années, les énormes accumulations de numéraire que les sobres descendans des premiers colons laissaient s’entasser de génération en génération dans leurs coffres avaient disparu, et l’invasion du papier-monnaie haïtien avait achevé de paralyser la faible circulation commerciale qu’entretenaient les lents déplacemens de ce numéraire. Les routes créées par Ferrand n’étaient plus viables, et, par la désertion graduelle des pavillons étrangers, la production agricole était presque descendue au niveau de la consommation intérieure. La vieille université de Santo-Domingo, qui appelait naguère à elle la jeunesse espagnole des îles et du continent voisins, n’ouvrait même plus ses salles vides à la jeunesse du pays, condamnée au maigre brouet intellectuel d’un budget de l’instruction publique qui s’élevait, pour la république entière, à quinze mille francs. Il n’était pas jusqu’aux restes architecturaux de l’ancienne magnificence castillane qui, par un effrayant symbole, ne se fussent écroulés sous ce souffle de barbarie.

Boyer ne laissait même pas aux Dominicains le bénéfice de l’état de barbarie. Les deux grandes ressources de toute organisation sociale imparfaite, — l’élève des bestiaux qui, dans ce climat privilégié, sur cet immense sol presque vierge, n’exige ni argent, ni soins, — la coupe des bois précieux, travail qui porte avec lui sa rémunération immédiate, n’échappèrent pas plus que le reste à l’avidité besoigneuse du gouvernement de Port-au-Prince. Les vastes terrains concédés aux premiers colons s’étaient presque partout transformés en hattes (pacages), dont les descendans de ces colons jouissaient en commun. Sous prétexte d’appliquer à l’est le système territorial de l’ouest, Boyer exigea que les hattes fussent partagées entre tous les ayant droit, et, comme ceux-ci ne s’étaient guère mis en peine de conserver les titres d’une co-propriété que personne ne leur contestait jusque-là, cette prescription, en apparence si inoffensive, aboutissait à la confiscation pure et simple des pacages communaux. Le morcellement seul de ces pacages aurait d’ailleurs suffi à ruiner l’élève des bestiaux. La mesure dont il s’agit trouva tant de résistance dans l’application, qu’elle ne pesa guère sur les hattiers qu’à l’état de menace ; mais c’en était assez pour leur rendre odieux le joug de Port-au-Prince. Une intolérable fiscalité vint paralyser plus tard la coupe des bois d’acajou, et acheva d’étendre aux campagnes le découragement et les rancunes que l’anéantissement du commerce, la proscription matérielle ou morale qui pesait sur l’élite de la population, avaient semés dans les villes. Ajoutons que, non content d’associer les habitans de l’est à sa barbarie présente, Haïti les avait rendus responsables de son passé, en leur faisant payer leur quoteèpart de l’indemnité française, qu’ils ne devaient pas.

En présence de cette coalition de griefs, Boyer avait compris lui-même qu’il ne pouvait dominer qu’en divisant, et, de même qu’il contenait l’opposition de la majorité sang-mêlée de l’ouest, par la peur des nègres, il essaya de contenir la majorité sang mêlée, de l’est par la haine des blancs. Sauf quelques exceptions, cette odieuse tactique ne lui réussit pas. Les sang-mêlés de l’est s’étaient, depuis trois siècles, considérés comme solidaires de la race blanche, et ils pouvaient moins que jamais oublier cette solidarité à l’aspect de l’universelle misère que créait autour d’eux l’exclusion de cette race. Les atteintes portées par Boyer au sentiment catholique des Dominicains, qui sont restés religieux comme des Espagnols du XVe siècle, auraient au besoin suffi à grouper dans une commune.antipathie les divers élémens de cette population.

J’ai dit que, sous le rapport religieux, l’ancien parti mulâtre en était encore aux idées de la révolution et du directoire. Du choc de ce philosophisme béat, qui ne croyait qu’au compère Mathieu, avec ce catholicisme ardent, qui ne croit qu’aux miracles, devaient jaillir de mortelles susceptibilités, et le gouvernement de Port-au-Prince fit saigner comme à plaisir la blessure. Le trésor des églises assouvit plus d’une fois sa pénurie financière. Les presbytères, les chapitres, les couvens furent expropriés de leurs terres et de leurs rentes au profit du domaine. Les tracasseries, les humiliations de toute espèce ne furent pas plus épargnées à ce tout-puissant clergé dominicain, en qui se personnifiait depuis les premiers temps de la conquête la souveraineté spirituelle des Indes, qu’aux prêtres de convention de la partie française. L’archevêque-primat de Santo-Domingo, qui passait cependant pour avoir prêté la main à l’annexion, rendit cet antagonisme plus saisissable encore en refusant d’étendre sa juridiction sur l’ouest, et acheva de frapper l’imagination des masses en désertant son siège pour aller mourir dans un couvent de Cuba.

L’exclusion systématique qui les écartait graduellement des emplois publics, la présence de nombreuses garnisons noires dans chacune de leurs villes, les avanies quotidiennes auxquelles les exposait ce contact sous un régime où la tout concourait à donner.aux Dominicains ce rôle de vaincus qui, à défaut même d’autres griefs, légitime la révolte. À la première nouvelle de l’insurrection des Cayes (1843), l’antienne audience espagnole, Santo-Domingo en tête, se souleva en masse contre Boyer.

La pensée d’une scission ne dominait pas d’ailleurs dans ce premier soulèvement. Outre qu’ils n’étaient pas prêts pour cette éventualité, les Dominicains accueillaient presque avec confiance l’avènement d’une opposition qui, à plusieurs reprises, avait pris fait et cause pour eux. La liste du nouveau gouvernement provisoire, où on n’avait même pas daigné leur donner un seul représentant, dissipa cette illusion, et apprit à l’est que l’ouest entendait, comme par le passé, le traiter en pays conquis. L’apparition d’Hérard, qui, à la tête d’un corps d’armée, était venu, proclamer la révolution dans la province de Santiago, acheva de gâter les choses. Mesurant les tendances scissionnistes de la population dominicaine à leur légitimité, Hérard vit partout des suspects ; ça remplit les prisons, rançonna les églises, cassa les administrations provisoires que les habitans s’étaient données, y substitua des fonctionnaires de son choix, presque tous recrutés dans l’innombrable état-major improvisé qu’il avait emmené de Port-au-Prince, et trouva, pour tout dire, le secret de faire oublier, en deux ou trois semaines, les vingt-deux ans d’abus, de vexations, d’extorsions, de tyrannie que la partie espagnole reprochait à l’administration de Boyer. La partie espagnole envoya cependant des députés à la constituante de Port-au-Prince ; mais c’est là, même qu’une rupture définitive devait s’accomplir.

La députation dominicaine choisit noblement son terrain. L’est consentait à ne pas se séparer de l’ouest, mais à la condition que l’ouest ne s’obstinerait plus à se séparer de la civilisation et que l’immigration blanche cesserait d’être repoussée. Soit que la condition comminatoire qu’impliquait ce dernier effort de conciliation ne fût pas comprise, soit qu’on crût pouvoir dédaigner les menaces d’une population six fois moins nombreuse que celle de la partie française, l’exclusion des blancs fut maintenue. L’égalité absolue des cultes fut en outre introduite pour la première fois dans la loi fondamentale, et cette innovation, où l’esprit d’imitation avait probablement plus de part que l’esprit de système, put être considérée par les Dominicains comme la consécration légale et par suite l’aggravation des atteintes portées sous Boyer à leur sentiment religieux. « Si, lorsque le catholicisme était la religion de l’état, ses ministres avaient été méprisés et vilipendés, que serait-ce maintenant qu’il allait être entouré de sectaires et d’ennemis [26] ? » A partir de ce moment ; tous les districts de l’est se préparèrent à l’insurrection, pendant que les députés dominicains, qui continuaient de siéger pour la forme dans la constituante, faisaient de secrètes démarches auprès du contre-amiral de Mosges, commandant les forces navales françaises, de M. Adolphe Barrot, envoyé à Port-au-Prince pour traiter la question de l’indemnité, et de M. Levasseur, notre consul résident. Les députés dominicains demandaient le concours de la France à la scission qui se préparait, nous offrant, en échange, soit la suzeraineté, soit le protectorat, soit la cession pure et simple de leur territoire. Nos agens refusèrent de se prononcer, se bornant à transmettre ces ouvertures au gouvernement français ; mais entre les oppresseurs et les opprimés, entre Port-au-Prince qui repoussait la civilisation et Santo-Domingo qui l’appelait, entre ces Haïtiens qui, pour prix du généreux abandon de nos droits, pour prix de notre patience systématique dans l’affaire de l’indemnité, érigeaient la haine du nom français en principe constitutionnel, et ces Dominicains qui, ne nous devant rien après tout, appelaient pour la quatrième fois depuis cinquante ans ce drapeau français qu’ils avaient été les derniers à défendre dans l’île, les sympathies de notre gouvernement pouvaient-elles être douteuses ? Les députés de l’est crurent donc pouvoir se dispenser de dissimuler leurs espérances, et un beau jour Hérard les fit arrêter.

M. Levasseur obtint leur mise en liberté, et les Dominicains ne virent là qu’un gage formel de notre protection. L’arrivée à Santo-Domingo de M. Juchereau de Saint-Denis, consul désigné pour le Cap et qui par suite de la destruction de cette ville, avait obtenu du gouvernement haïtien que sa résidence fût transféré dans la capitale de l’est, la présence des bâtimens français qui avaient transporté M. Juchereau de Saint-Denis et les députés dominicains délivrés à la sollicitation de M. Levasseur, le langage peu diplomatique, mais ardemment sympathique de nos marins, tout contribua à fortifier les Dominicains dans cette conviction. Bien que nos agens se tuassent de dire que la France ne s’était pas prononcée, bien que le chef de la députation dominicaine, M. Baëz, conseillât tout le premier d’attendre cette décision pour agir, Santo-Domingo (27 février 1844) donna le signal du soulèvement, qui se propagea, avec la rapidité de l’éclair, dans toute la partie espagnole.

M. Juchereau de Saint-Denis put du moins prévenir les suites d’une impatience qu’il n’avait pas été en son pouvoir de comprimer. La garnison haïtienne de Santo-Domingo était parfaitement en mesure d’écraser la ville ; il obtint, quelle capitulât. Le chancelier du consulat, M. Terny, prit même sur lui de vaincre les dernières hésitations du commandant haïtien en allant, tout essoufflé, annoncer à celui-ci qu’un corps innombrable d’insurgés devait, dans quelques instans, venir l’égorger, lui et ses soldats.- « Mais je ne vois personne, dit le commandant en mettant le nez à la fenêtre. — C’est que sans doute… ils sont à dîner… répondit avec beaucoup d’aplomb M. Terny, dont l’observation produisit d’autant plus d’effet qu’elle avait le mérite de la couleur locale. — Je n’y pensais pas ! » dit à son tour le commandant, et la garnison haïtienne s’embarqua sur nos vaisseaux.

L’insurrection publia un long manifeste destiné à établir ses griefs et ses droits auprès des nations civilisées, à qui elle rouvrait l’île. Les Dominicains déclaraient se soulever en vertu du principe qui avait légitimé quelque mois auparavant la chute de Boyer. Cette indirecte sanction leur était même parfaitement inutile. « De ce que les naturels appelaient l’île de Saint-Domingue Haïti, il ne s’ensuit pas que la partie occidentale, qui, la première, se constitua en état souverain, eût le droit de considérer le territoire de l’est comme partie intégrante de cet état… Si la partie de l’est appartient à une autre domination qu’à celle de ses propres fils, elle appartiendrait à la France ou à l’Espagne, et non à Haïti… » - Objecterez-vous le pacte tacite de 1822 ? L’existence de ce pacte est plus que douteuse, et vous nous en avez, en tout, cas, dégagés en le violant outrageusement… « Nous n’avons aucun devoir vis-à-vis de ceux qui nous privent de nos droits. » - Considérez-vous au contraire, l’est comme conquis par la force ? Eh bien ! que la force décide. Telle est la substance de ce long document, où le fatalisme espagnol et l’ergotage estudiantino de la vieille métropole universïtaire se révèlent parfois d’une façon piquante, comme dans cette phrase : « considérant qu’un peuple qui est condamné à obéir à la force et y obéit fait bien, mais qu’aussitôt qu’il peut y résister et y résiste, il fait mieux… » Voilà déjà sept années que ce généreux diminutif de nation se promène de champ de bataille en champ de bataille à cheval sur son considérant.

Et Cependant les Haïtiens pris en masse ne demandaient pas mieux que de laisser les Dominicains en repos. La rupture du faisceau national, comme on disait à Port-au-Prince, était à coup sûr le moindre souci d’une révolution qui, quelques jours après, détachait pour propre compte le nord et le sud de ce faisceau. Sans Accaau, qui effraya un peu tout le monde et rallia à propos les divers partis sur le terrain neutre de la candidature de Guerrier, Haïti serait, probablement partagé, à l’heure qu’il est, en quatre états distincts, deux monarchies et deux républiques. Les Haïtiens, qui sont tous attachés au sol, ont montré en outre, de tout temps, une répugnance invincible à aller tenir garnison à Santo-Domingo, et les levées en masse dont la guerre de l’est était et est encore le prétexte devaient leur déplaire à plus forte raison. Ajoutons que cette guerre a souvent menacé de famine la partie française, qui s’approvisionnait de bestiaux dans la partie espagnole et y laissait en échange son café. Si enfin la peur des blancs faisait désirer la soumission d’un pays qui appelait l’immigration blanche, ces mêmes défiances contribuaient aussi par contre-coup à rendre odieuse une guerre qui, en se prolongeant, pouvait substituer à cette immigration pacifique une intervention armée.

Guerrier et Riché semblaient partager sous ce rapport l’impression générale, et leur passage au pouvoir fut marqué par une trêve tacite entre l’est et l’ouest. Soulouque semblait lui-même disposé, dans le principe, à laisser les Dominicains ; en repos ; mais. M. Dupuy et Similien devinrent, l’un ministre, l’autre conseiller intime, et M. Dupuy, qui était intéressé dans les fournitures militaires, Similien qui vissait à la présidence, s’entendirent à leur insu pour le pousser dans une guerre qui assurait à l’un d’assez jolis profits, et qui donnait à l’autre les balles, dominicaines pour complices. Soulouque céda avec d’autant moins de défiance à ces suggestions qu’elles partaient à la fois de deux côtés opposés, de deux influences, rivales, de deux ennemis jurés. Dès 1847, l’asservissement de l’est était devenu l’idée fixe du futur empereur, et, depuis, parmi ceux-là même qui déploraient cette manie, ce fut à qui la flatterait pour ne pas être fusillé. L’illusion favorite de Soulouque, celle que ses courtisans caressaient le plus, consista long-temps à croire que les Dominicains soupiraient après la domination haïtienne, et que la crainte du châtiment qu’ils avaient encouru par leur révolte comprimait seule cet élan de soumission. Aussi cessait-il de leur offrir un pardon magnanime. Un des ministres, plus honnête homme que ses collègues, essaya de donner un autre cours aux idées du président, et prononça le mot de fédération. -« Qu’est-ce que c’est que fédération ? dit Soulouque, en fronçant le sourcil à ce mot entièrement nouveau pour son esprit et ses oreilles. — Président. c’est… c’est ce que vous voulez, balbutia le ministre. — Alors, ça bon, dit Soulouque tranquillisé. Je ne m’en dédis pas je promets la fédération ; je consentirai même à reconnaître les grades crées par les insurgés. » Amnistie et fédération étaient, en un mot, synonymes pour Soulouque, et ce quiproquo dura plusieurs mois.

J’ai dit quels mécomptes Soulouque rapporta de son expédition de 1849, mécomptes d’autant plus cruels qu’après ces assurances répétés d’amnistie, il s’attendait à être reçu dans l’est à bras ouverts. Les haines de peau s’ajoutaient à l’exaspération du vaincu pour envenimer la blessure dont saignait ce sauvage orgueil. Les vainqueurs étaient non-seulement des rebelles, mais encore des mulâtres, ainsi qu’il les nomme, et son idée fixe de conquête se transforma en idée fixe d’extermination. La soif de l’or, qui est venue égaler chez Soulouque la soif du sang, a aussi sa part dans les préparatifs de destruction qu’il fait contre les « Espagnols, » car l’idée d’Espagnols ne se sépare pas encore dans cette partie du monde de l’idée de quadruples, de reliquaires précieux, de vierges en or massif. C’est là l’appât qui de loin fascinait Toussaint, qui attira Dessalines jusqu’aux portes de Santo-Domingo, et qui tout récemment encore, lors de la réaction africaine qui sépara la mort de Guerrier de l’avènement de Riché, appela Pierrot dans l’est, où il fut aussi mal reçu que devait l’être plus tard son empereur.

Ne toucherions-nous pas décidément au secret de Soulouque ? Si le tyran nègre maintient contre les mulâtres atterrés la compression de 1848, n’est-ce point par la crainte, d’ailleurs très chimérique, de les voir exploiter, lors de la tuerie générale de Dominicains qu’il projette, la solidarité de désespoir qui les unirait à la majorité sang-mêlée de cette population ? Si par contre il ménage tant les piquets, c’est qu’il les juge sans doute indispensables à cette œuvre d’extermination, où ils déploieraient, avec une science et un aplomb de cruauté qu’eux seuls possèdent encore dans la patrie de Biassou, ces furieuses antipathies de couleur dont ils sont les derniers dépositaires. L’invasion de la partie espagnole, si tant est que la partie espagnole veuille se laisser envahir, n’offrirait-elle pas en outre une solution amiable du différend survenu entre le gouvernement et les piquets sur la question de pillage, question ajournée tant que la fabrication du papier-monnaie et les marchés de fournitures les aiderons à patienter, mais qui se reproduira inévitablement le jour où ce papier ne vaudra plus rien et où les négocians étrangers refuseront de livrer leurs draps. C’est là probablement encore ce qui explique comment Soulouque, après avoir pris si chaudement l’alarme sur l’attitude de ces dangereux créanciers, au point de faire fusiller les plus pressés, n’a pas craint d’en peupler les administrations et les états-majors. L’heure de régler venue, l’est serait là pour payer la rançon de l’ouest. N’est-ce pas enfin dans ces espérances d’un pillage dont elle s’exagère la richesse qu’il faut chercher le mot de l’effroyable imprévoyance avec laquelle sa majesté noire épuise et gaspille, intérêts et principal, les dernières ressources du pays ? Je n’invente pas ces hypothèses : elles ont cours dans Haïti, et figurent, comme nous dirions ici, parmi les prévisions constitutionnelles du moment.

Voilà devant quel ennemi les Dominicains en sont réduits à défendre, avec des forces six fois moindres, que les siennes, un territoire trois fois plus étendu. Voilà dans quelle situation désespérée une poignée de braves gens trouvaient naguère au fond de leurs souvenirs assez d’instincts français pour demander à notre gouvernement seul une protection que les États-Unis et l’Angleterre leur offraient à l’envi. Un vieux scrupule de négrophilisme a jusqu’à ce jour neutralisé les sympathies de la France pour ce petit peuple : eh bien ! c’est à ce scrupule même que nous nous adresserions au besoin. Ce n’est qu’en mettant définitivement le holà aux projets d’invasion de Soulouque que nous pouvons désormais arrêter la nationalité noire sur la pente de sauvagerie où elle roule depuis trois ans. Une fois contraint de laisser les Dominicains en repos, Soulouque ne se préoccuperait plus de la complicité de terreur qu’il suppose exister entre les sang-mêlés de l’est et la classe éclairée de l’ouest ; il cesserait d’écraser celle-ci. Une fois contraint de renoncer à la tuerie et au pillage qu’il médite, il n’aurait plus besoin de sa bande de tueurs et ne compterait plus sur ce pillage pour les assouvir : devenus inutiles et dangereux, les piquets seraient traités à leur tour en suspects ; l’anéantissement de l’élément sauvage viendrait coïncider avec la réhabilitation de l’élément civilisateur. Par la paix cesserait enfin cet épouvantable désordre financier qui a la guerre pour prétexte et la perspective du butin pour encouragement. Mais je ne veux pas chercher ailleurs que chez les Dominicains eux-mêmes le motif déterminant de l’intervention de la France. Nous essaierons de les faire entièrement connaître, eux et leurs deux chefs : — Baez, noble et fine intelligence ; Santana, cette honnête et rude figure de pâtre regrettant ses boeufs, et qui sort tout simplement du bloc où l’histoire, en ses jours de verve, taille les statues de héros. Puis nous laisserons au sentiment public à décider s’il est temps d’accorder un regard à la touchante obstination de cette petite république, qui, après chaque miracle de patience et de courage, nous demande avec une naïve hésitation si elle n’a pas encore assez fait pour devenir française et qui, en attendant qu’on daigne lui répondre, se bat à l’arme blanche par économie.


GUSTAVE D'ALAUX.

  1. Voyez pour la première partie de cette histoire contemporaine, les livraisons des 1er et 15 décembre 1850, et des 1er et 15 février 1851.
  2. Dans sa Géographie de l’île d’Haïti, publiée en 1832, M. B. Ardouin paraissait pencher pour le chiffre de 700,000 ames, sur lequel il assignait 125,000 ames à la partie espagnole, ce qui en laissait 575,000 pour la partie française ; mais l’auteur signalait en même temps la tendance des campagnes à refluer vers les villes, où les conditions hygiéniques sont bien inférieures. Or, ce n’est pas trop que d’évaluer 75,000 ames le déficit qui a dû résulter tant de ce surcroît de causes de mortalité que des troubles civils de 1842 et 43, de huit années de guerre avec les Dominicains, enfin des éclaircies faites par l’émigration et le bourreau depuis le 16 avril 1848. Tout relevé exact ou même approximatif de la population est d’ailleurs impossible. Les noirs des campagnes, qui attachent une haute importance à faire baptiser leurs enfans, enterrent en revanche la plupart de leurs morts d’après le rite idolâtre, de sorte que l’état civil, qui est dans les mains du clergé, n’enregistre avec quelque précision que le chiffre des naissances, ce qui rend impossible toute évaluation comparative. Le chiffre des naissances pris isolément serait une base de calcul tout aussi incertaine, car il est notoire que la mortalité des enfans est beaucoup plus grande en Haïti que partout ailleurs.
  3. Sur 2,015 naissances relevées par le Moniteur haïtien, du 10 août 1850 dans quelques localités prises au hasard, il n’y en avait que 84 d’enfans légitimes, un peu moins de quatre pour cent.
  4. A la fin de décembre 1847, les Dominicains ayant fait une pointe sur le territoire haïtien, Soulouque envoya, contre eux trois régimens qui, au moment de se mettre en marche, ne présentaient ensemble qu’un effectif de 700 hommes, bien que chaque régimens se compose d’environ 600 hommes. Dès les premières étapes, les cinq sixièmes des soldats manquaient à l’appel ; l’un des régimens se trouvait même réduit à quinze et quarante-trois officiers.
  5. La pratique apporte encore, il faut le dire, un palliatif à cet état de choses. Les patrouilles détachées pour traquer les déserteurs à domicile feignent souvent de ne pas les découvrir, à charge de revanche.
  6. Bien que Soulouque soit en instance à Rome pour obtenir l’érection d’un siège archiépiscopal, le vaudoux, qu’il ne pratiquait pas dans le principe trop ouvertement, tend de plus en plus à devenir la religion officielle. Si, en voyage, par exemple, sa majesté noire entend résonner dans le lointain le tambour d’un papa, elle s’arrête instantanément et semble absorbée, durant quelques secondes, dans une sorte de contemplation intérieure ; puis, suivie de quelques fidèles, qui sont d’ordinaire Bellegarde, Souffran et Alerte, elle s’enfonce un moment dans les bois pour opérer à l’écart quelque mystérieux complément des cérémonies requises en pareil cas par la couleuvre. Après ces à parte africains, Faustin Ier, reprenant la conversation sur son sujet favori, c’est-à-dire sur les négociations avec le saint-siège, demande de nouveaux détails sur les lois organiques dont il ne saisit pas bien l’esprit, et sur le concordat, qu’il prend pour un homme.
  7. La petite coterie de Similien, le parti des zinglins, comme on la nomme à Port-au-Prince (quelque chose comme le parti des rasoirs), vient de redonner signe de vie. Dernièrement, le poste tout entier de la douane pénétra la nuit, par effraction, dans le comptoir d’un négociant étranger, et y vola une somme considérable. Les perquisitions ordonnées à cette occasion ont amené la découverte d’un manifeste révolutionnaire ainsi que d’une liste de gouvernement provisoire où figure la fine fleur des coupe-jarrets qui tonnaient en 1847 et 48 la petite cour de Similien. Parmi les conjurés se trouvait le propre frère du ministre de la justice, Francisque, lequel vient d’être destitué par un décret impérial où Soulouque ne lui donne pas son titre de duc, et l’appelle simplement le citoyen Francisque, ce qui équivaut à une double dégradation. Ces sortes de conspirations n’ont du reste aucune portée sérieuse, et ne sauraient infirmer en rien ce que nous disons des garanties de stabilité qui entourent sa majesté noire. La classe moyenne se rangerait avec effroi du côté de Soulouque, si elle voyait les zinglins de l’autre côté ; et quant à la populace, outre que ses sympathies vaudoux la rattacheraient toujours au monarque vaudoux, elle éprouve pour ces sanguinaires bandits une répugnance manifeste. Les nègres employés comme domestiques dans les familles de couleur de Port-au-Prince, et qui, avant les massacres de 1848, narguaient ou menaçaient leurs maîtres, étaient stupéfaits de douleur en voyant la meurtrière interprétation que les zinglins donnaient aux susceptibilités noires. — Nous ne savions pas qu’on tuerait les mulâtres ! s’écriaient-ils. J’ai dit que, par un raffinement de cruauté, beaucoup des malheureux exécutés à cette époque n’étaient pas tués au premier feu ; mais souvent aussi cette prolongation de supplice avait une autre cause : de grosses larmes empêchaient les soldats noirs de viser juste.
  8. C’est par erreur que nous avons dit que Riché était griffe, comme il le prétendait d’ailleurs lui-même. Riché était un noir de la nuance relativement claire, des Ibos. Soulouque, à ce qu’on nous a assuré, appartient à la race mandingue, qui constitue avec la race sénégalaise, l’élite de l’espèce noire. Quant au type dominant dans la province du sud, ce foyer du communisme nègre, il appartient à je ne sais plus quelle tribu d’Afrique qui approvisionnait à peu prés exclusivement le marché d’esclaves de cette partie de Saint-Domingue ; et qui se distingue par sa férocité et sa laideur.
  9. Par une de ces exceptions de courtoisie que Soulouque aime à faire en faveur des représentans de la France, notre consul-général partageait ces honneurs aussi flatteurs que génans, et aujourd’hui encore, malgré ses fréquens démêlés avec les amis de sa majesté impériale, M. Raybaud est de toutes les fêtes du palais, baptêmes, fiançailles, mariages, anniversaires, sauf toutefois la fête de Dessalines, qui, à la fin de 1848, a pris rang parmi les solennité nationales. On la célèbre le 2 janvier. La première fois, M. Raybaud avait reçu une lettre d’invitation il la renvoya net au ministre, M. Salomon, avec quelques lignes fort dures, ce que l’on comprendra du reste, si l’on se souvient que Dessalines, ayant chaleureusement adjuré nos colons de revenir à Saint-Domingue, fit égorger, trois mois après, ceux qui avaient répondu à cet appel. M. Salomon, furieux, alla se plaindre au président et lui soumettre un projet de réponse fort vif, que celui-ci mit froidement dans sa poche en disant : « Vous, pas raisonnable ; consul li tini raison. » Bien que cette glorification du plus grand monstre qui ait souillé l’espèce humaine coïncide avec la réaction africaine, elle ne s’y attache pas. La première idée en vient des mulâtres, qui, pour avoir le droit de dire de Toussaint et de Christophe tout le mal qu’ils en pensaient, et surtout dans l’intérêt de leur tactique de gallophobie, avaient jugé habile de faire cette avance au parti ultra-noir. Les deux castes se sont d’autant plus facilement entendues pour réhabiliter Dessalines, qu’elles s’étaient entendues pour l’assassiner.
  10. Voici une autre nuance de cette interprétation nègre du droit de domination. Après les scènes d’avril, les amis de Similien entraient quelquefois par désoeuvrement dans les otiques et disaient à la marchande du ton le plus naturel du monde : « Vous me plaisez, et quand nous aurons tué votre mari, vous serez ma femme. » Ces hommes simples se croyaient ici autant dans leur droit que croirait l’être chez nous un électeur de la minorité en disant à ses adversaires : « Je vous attends en 1852 ! »
  11. Edit du 2 avril 1811.
  12. J’ai dit à tort, sur la foi des journaux, que Soulouque s’était fait couronner le jour de Noël. La salle du trône n’était pas encore achevée à cette époque ; Soulouque s’est borné à distribuer le jour de Noël quinze cents croix à ses officiers.
  13. La toilette est bien certainement une des plus grandes préoccupations de Soulouque. On l’a vu parfois se montrer le même jour dans la ville sous trois ou quatre costumes différens, tous plus éblouissans les uns que les autres. Il a fait venir, par exemple en 1847, de Paris un certain habit vert qui ne coûtait pas moins de 30,000 francs, juste le budget actuel de l’instruction publique, et deux fois ce budget sous Boyer. Faustin Ier raffole encore d’un certain costume écarlate et or commandé pour Riché, et dont la coupe et la couleur n’ont jamais été adoptées que par les présidens haïtiens et les marchands de vulnéraire suisse. La première fois que Riché endossa ce costume, un flatteur, s’écria : « J’en ai vu un pareil au duc de Nemours. » Riché, resté nègre dans l’ame malgré ses énergiques et intelligens instincts de civilisation, devint là-dessus fort pensif et finit par, dire en se grattant l’oreille : Mais duc de Nemours, li pas premier chef ! (mais le duc de Nemours n’est pas le chef de l’état !) Cette découverte le dégoûta immédiatement du costume en question, qu’il se hâta d’aller quitter pour ne plus le reprendre. Soulouque l’a fait élargir des pieds à la tête, pour son usage, y compris les bottes, des bottes piquées en fil d’or. Il est juste d’ajouter que Soulouque, surtout à cheval, a fort bonne mine sous tout ce luxe fabuleux, qui fait certainement de lui l’empereur le plus cossu de notre époque.
  14. En sa double qualité de majesté très chrétienne et de grand dignitaire vaudoux, Soulouque pratique, quant aux funérailles, les deux rites à la fois. Il y a quelque temps, on célébra au Petit-Goave, lieu de sa naissance, un service funèbre pour sa mère. Le jour fut consacré aux cérémonies de l’église ; mais, à la nuit close, Faustin Ier se rendit mystérieusement avec quelques fidèles au cimetière, et le sang d’une brebis immolée de sa main arrosa la tombe de la vieille esclave qui avait donné à Haïti un empereur. Selon l’usage nègre, la fête dura une semaine, et Faustin Ier fit tuer cent bœufs pour les quinze ou vingt mille invités vaudoux accourus de tous les points du pays.
  15. Les réclamations de différentes natures nous sont adressées au sujet de quelques incidens du massacre de 1848. — L’une de ces réclamations a trait au consul anglais, M. Ussher. M. Ussher, nous dit-on en substance, pouvait être à bon droit impressionné par les scènes sanglantes du 16 avril, car, s’étant rendu au palais au premier signal d’alarme, il avait vu tomber plusieurs généraux de couleur à ses côtés, et n’avait dû lui-même la vie, ainsi que les représentans de la Suède et de Hambourg, qu’à l’intervention du président, qui les fit escorter par ses aides-de-camp jusqu’à ce qu’ils fussent en sûreté. Si M. Ussher s’est retranché plus tard dans une sorte d’abstention, c’est qu’une fois certain de la sollicitude de Soulouque pour faire respecter le domicile des étrangers, il a sa tâche de consul remplie. S’il a demandé une garde, c’est qu’au milieu du relâchement momentané de toute discipline, il pouvait craindre que l’appât de mulâtres à égorger et de marchandises à piller n’attirât la populace sur son hôtel. Si des exécutions ont en lieu enfin dans le voisinage du pavillon britannique, le choix d’un pareil lieu (nous n’avons pas dit le contraire) n’avait rien que de fortuit, et M. Ussher s’en plagnait d’ailleurs très vivement.
    On nous signale en second lien ce fait, que les embarcations de la Danaïde n’attendirent pas, dans la soirée du 16 avril, la déroute des hommes de couleur pour les recueillir. Elles ont commencé ce sauvetage avant le combat et l’ont continué, l’embarcation du commandant Jannin en tête, sous le feu combiné de l’infanterie et de l’artillerie. L’abnégation de nos braves marins était d’autant plus méritoire, qu’ils étaient en forces suffisantes pour faire cesser immédiatement le feu, si un respect scrupuleux du droit des gens ne les avait retenus.
    On nous écrit en troisième lieu que le président ferma sciemment les yeux sur l’évasion de quelques-unes des douze personnes qu’il avait exceptées de l’amnistie d’avril 1848. Cela prouverait une fois de plus que le président valait mieux que son entourage.
    On nous reproche enfin de n’avoir insisté que sur le côté sauvage ou baroque de la situation haïtienne, et d’avoir gardé le silence sur les quelques individualités éclairées et recommandables que l’émigration a laissées dans l’empire de Soulouque. Nous répondrons à cela que nous ne pourrions dire du bien des personnes dont il s’agit sans les désigner aux susceptibilités des piquets, dont nous avons dit tant de mal. Or, ce serait donner une marque fort désagréable de sympathie aux gens que de les faire fusiller.
  16. Il a même à cela beaucoup plus de mérite que Riché, qui n’était pas obsédé comme lui par la minorité ultra noire, et qui était encouragé dans ses tendances civilisatrices, d’un côté par quelques hommes de la jeune génération mulâtre, beaucoup plus intelligente sous ce rapport que sa devancière, d’un autre côté par quelques noirs éclairés, entre autres son ministre, M. Larochel. Le contraire arrive autour de Soulouque. Si quelques hommes déplorent secrètement que leur pays ne soit pas ouvert à la civilisation blanche, ils se taisent ou même affectent de s’associer aux clameurs du parti ultra-noir, afin de ne pas attirer sur eux les soupçons de ce terrible parti. Soulouque a en outre à lutter dans son propre conseil contre les obsessions anti-françaises du ministre des finances, M. Salomon, noir très instruit et très habile, dont la gallophobie était secondée par la prétentieuse bêtise du dernier ministre de la justice, M. Francisque.
  17. La convention du 15 mai 1847, relative à l’indemnité de Saint-Domingue, stipule, en faveur des anciens colons, la perception de la moitié des droits d’importation et de tonnage dans les ports de la république d’Haïti, à partir du 1er janvier 1849. Quand la moitié desdits droits excède l’annuité à payer, le surplus doit être affecté au paiement des intérêts et de l’amortissement de l’emprunt. Si, au contraire, la moitié se trouve insuffisante, la différence vient accroître l’annuité suivante pour être payée par les premiers excédans qui suivront, jusqu’à libération complète. Cette convention, qu’on nous passe le mot, est doublement absurde. Elle oblige, en premier lieu, nos consuls à inventorier les tiroirs de la douane haïtienne, et, ce rôle d’huissier est toujours fâcheux pour un étranger. Elle ouvre, en second lieu, la porte à la mauvaise foi, car il ne dépend que de l’administration d’annihiler pour nous le bénéfice de cette convention, soit en dissimulant une partie des recettes d’importation, soit en opérant, par le déplacement des conditions économiques du pays, une réduction systématique de ces recettes. C’est ce dernier procédé qu’emploie le plus volontiers le ministre des finances ; M. Salomon. Dès la première année de la mise en vigueur de la convention, M. Salomon trouva le secret de réduire la part de nos indemnitaires à 1 million, alors que le minimum de l’annuité devrait être de 1,700,000 francs. Lorsque M. Levasseur posa les bases de la combinaison dont il s’agit, il était sous l’impression de la loyauté bien connue du gouvernement de Riché ; mais cette illusion n’est plus permise en face d’un gouvernement à l’envoyé duquel (M. Delva) un de nos derniers ministres des affaires étrangères a pu dire, et sans crainte d’être démenti : « Vous êtes, monsieur, le représentant d’un gouvernement sans foi. »
  18. Sauf quand l’affranchi mettait les armes à la main contre un blanc, ce qui le rendait passible des peines réservées à l’esclave. « Il n’était justifiable que dans un seul cas, celui où le blanc aurait le premier tiré l’épée du fourreau. Alors, par un généreux retour aux mœurs chevaleresques de l’Espagne, le législateur voulait que toute démarcation disparût, et rien n’était fait à l’affranchi, quelles que fussent les suites du combat. » (Saint-Dominguepar M. R. Lepelletier de Saint-Remy ; Paris, Arthus Bertrand, 1846.)
  19. Quatre mille indigènes s’étaient groupés autour du cacique Henri, avec lequel l’Espagne finit par traiter de puissance à puissance. Leur descendance, quoique considérablement mélangée, se reconnaît encore à la beauté de la chevelure, que les hommes portent longue et flottante. Des connaisseurs ont prétendu distinguer les femmes d’origine indienne à ce signe, que les veines, au lieu de se dessiner en bleu sous leur peau, s’y dessinent en rouge.
  20. Nous empruntons ces chiffres au livre de M. Lepelletier de Saint-Remy, à qui l’on doit le seul travail complet et approfondi qui ait paru sur la partie espagnole de Saint-Domingue. La population totale a beaucoup diminué depuis ; mais la proportion des trois classes est à peu près la même.
  21. Madiou, Histoire d’Haïti.
  22. Son nom est devenu, dans le langage des Dominicains, une sorte de superlatif qui est le dernier terme de l’estime et de l’éloge. Notre dernier consul à Santo-Domingo, M. Victor Place, avait pu, sans sortir de la réserve que lui imposait sa position officielle, rendre d’importans services à ce petit pays. Dans l’effusion d’une reconnaissance qu’ils ne savaient plus comment exprimer, les Dominicains lui disaient à son départ : « Nous nous souviendrons ici de vous comme de Ferrand. » Une vieille femme du pays possède un portrait de Ferrand qui n’a d’autre mérite que celui de l’authencité : quelques riches Dominicains l’ont vainement couvert d’or pour qu’on le leur cédât.
  23. Les métis clairs s’appellent eux-mêmes « blancs du pays » (blancos de la tierra).
  24. Les blancs qui ne voulaient pas renier leur nationalité et prêter serment à Boyer avaient, il est vrai, la faculté de vendre leurs terres ; mais un système qui repoussait les blancs établis dans l’est repoussait à plus forte raison l’immigration européenne, qui seule eût pu leur fournir des acquéreurs, les gens du pays possédant cent fois plus de temps qu’ils n’en pouvaient cultiver. Cette faculté n’était donc que dérisoire.
  25. Manifeste des insurgés dominicains. — A la chute de Boyer, le chiffre de la population de l’est, qui, vingt ans auparavant ; s’élevait à environ 125,000 ames, se trouvait réduit à environ 85,000 ames.
  26. Manifeste de l’insurrection dominicaine.