L’Empire chinois/Volume 2 - Chapitre I

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Gaume (Tome IIpp. 1-44).


CHAPITRE PREMIER.


Maladie dangereuse. — Prescription des mandarins. — Visite du médecin. — Théorie du pouls. — Médecins apothicaires en Chine. — Commerce des remèdes. — La maladie empire. — L’acupuncture. — Le trésor surnaturel des pilules rouges. — Médecine expérimentale des Chinois. — Origine et histoire du choléra-morbus. — Libre exercice de la médecine. — Bons effets des pilules rouges. — Guérison. — Terrible loi de responsabilité. — Tragique histoire. — Gracieuse attention du préfet de Kuen-kiang-hien. — Amour des Chinois pour les cercueils. — Voyage d’un malade à côté de sa bière. — Calme et tranquillité des Chinois au moment de la mort. — Visite à notre cercueil. — Départ de Kuen-kiang-hien.


On a coutume de dire que la santé est le plus grand de tous les biens que l’homme puisse posséder ici-bas. Les jouissances de la vie sont, en effet, tellement fragiles et fugitives, qu’elles s’évanouissent toutes à l’approche de la plus légère infirmité. Mais, pour l’exilé, pour le voyageur qui erre dans les contrées lointaines, la santé n’est pas seulement un bien, elle est un trésor inappréciable ; car c’est une chose amèrement triste et douloureuse que de se trouver aux prises avec une maladie sur une terre étrangère, sans parents, sans amis, au milieu d’hommes inconnus, pour lesquels on est un objet d’embarras, et qui ne vous regardent jamais qu’avec indifférence ou antipathie. Quelle affreuse et désespérante situation pour celui qui a toujours uniquement compté sur les secours des hommes, et qui a le malheur de ne pas savoir trouver en Dieu son appui et ses consolations.

Il manquait à notre long voyage, si rempli de vicissitudes de tout genre, cette nouvelle épreuve. Dans la Tartarie et le Thibet, nous avions été menacés d’être tués par le froid, de mourir de faim, d’être dévorés par les tigres et les loups, assassinés par les brigands ou écrasés par des avalanches ; souvent il n’eût fallu qu’un faux pas pour nous précipiter du haut des montagnes dans des gouffres affreux. En Chine, les bourreaux avaient étalé sous nos yeux tous les appareils de leurs atroces supplices, la populace s’était ameutée pleine de colère autour de nous ; la tempête enfin avait failli nous engloutir au fond des eaux. Après avoir tant de fois senti la mort près de nous, et sous des formes si diverses, il ne nous restait plus qu’à la voir, debout, au pied de notre lit, prête à saisir tranquillement et selon les procédés ordinaires une proie qui lui avait si souvent échappé. Pendant deux jours entiers, il plut à Dieu de nous laisser devant les yeux cette lugubre et sombre vision.

Le soir même de notre arrivée à Kuen-kiang-hien, et pendant que nous recevions la visite des principaux magistrats de la ville, nous fûmes pris tout à coup de grands vomissements accompagnés de violentes douleurs d’entrailles. Nous sentîmes bientôt comme une décomposition générale, qui s’opérait dans tout notre corps, depuis les pieds jusqu’à la tête, et nous fûmes forcé de nous aliter. On s’empressa d’aller chercher le médecin le plus renommé, disait-on, de la contrée, un homme accoutumé à faire des prodiges, et guérissant avec une admirable facilité toutes les maladies incurables. En attendant l’arrivée de ce merveilleux docteur auquel nous étions loin d’avoir une confiance absolue, les mandarins de notre escorte et ceux de Kuen-kiang-hien dissertaient avec beaucoup de science et de sang-froid sur les causes de notre maladie et les moyens à employer pour nous guérir.

Nous avons dit que tous les Chinois, en vertu de leur organisation, étaient essentiellement cuisiniers et comédiens ; nous pouvons ajouter qu’ils sont aussi tous un peu médecins. Chacun donc exposa son opinion sur notre état, dans les termes les plus techniques, et il fut arrêté par les membres officieux de cette faculté de rencontre que notre noble et illustre maladie provenait d’une rupture d’équilibre dans les esprits vitaux. Le principe igné, trop alimenté depuis longtemps par une chaleur excessive, avait fini par dépasser outre mesure le degré voulu de sa température. Il s’était donc allumé comme un incendie dans la sublime organisation de notre corps. Par conséquent, les éléments aqueux avaient été desséchés à un tel point, qu’il ne restait plus aux membres et aux organes l’humidité nécessaire pour le jeu naturel de leurs mouvements ; de là ces vomissements, ces douleurs d’entrailles et ce malaise général qu’on lisait clairement sur la figure et qui se manifestait par de violentes contorsions.

Afin de rétablir l’équilibre, il n’y avait donc qu’à introduire dans le corps une certaine quantité d’air froid, et de rabaisser ainsi cette extravagante température du principe igné ; puis, il fallait favoriser le retour de l’humidité dans les membres. De cette façon, la santé se trouverait immédiatement rétablie, et nous pourrions sans inconvénient reprendre notre route, en ayant bien soin, toutefois, d’user d’une grande prudence, pour ne pas permettre au principe igné de se développer au point d’absorber les principes aqueux. Il était très-simple de ramener dans le corps cette belle harmonie. La chose ne pouvait souffrir la moindre difficulté. Tout le monde savait que les pois verts sont d’une nature extrêmement froide ; on devait donc en mettre bouillir une certaine mesure, et nous en faire avaler le jus ; par ce moyen, on éteindrait l’excédant de feu. Comme un mandarin de Kuen-kiang-hien faisait observer que nous devions user du jus de pois verts avec modération, de peur d’occasionner un trop grand refroidissement, de nous glacer l’estomac, et de gagner une maladie contraire, non moins dangereuse que la première, maître Ting s’avisa de dire que nous pouvions sans inconvénient doubler la dose accoutumée, parce qu’il avait remarqué que notre tempérament était incomparablement plus chaud que celui des Chinois. Il fut, en outre, décidé que rien n’était comparable au concombre bouilli et au melon d’eau, afin de rappeler l’humidité nécessaire à l’harmonieuse fonction des membres.

Ainsi il fut bien convenu, par un assentiment général, qu’il ne fallait pas autre chose que des melons d’eau, des concombres bouillis et du jus de pois verts pour nous remettre immédiatement sur pied, et nous rendre capable de poursuivre notre voyage. Sur ces entrefaites, le médecin arriva. A la manière cérémonieuse et, en même temps, pleine d’aisance avec laquelle il se présenta, il était facile de reconnaître un homme qui passait son temps à faire des visites. Il était petit, rondelet, d’une figure avenante, et doué d’une ampleur bien propre à inspirer les idées les plus avantageuses de ses principes hygiéniques ; de grandes lunettes rondes posées à califourchon sur la racine d’un nez singulièrement modeste, et retenues aux oreilles par des cordons de soie, lui donnaient un air tout à fait doctoral. Une petite barbe et des moustaches grises, plus, des cheveux de même couleur, tressés en queue, témoignaient une assez longue expérience de l’art de guérir les maladies. Tout en approchant de notre lit, il débuta par des aphorismes qui nous parurent avoir quelque valeur.

J’ai appris, dit-il, que l’illustre malade était originaire des contrées occidentales. Il est écrit dans les livres que les maladies varient selon les pays ; celles du Nord ne ressemblent pas à celles du Midi ; chaque peuple en a qui lui sont propres ; aussi, chaque contrée produit-elle des remèdes particuliers et adaptés aux infirmités ordinaires de ses habitants. Le médecin habile doit distinguer les tempéraments, reconnaître le vrai caractère des maladies, et prescrire des médicaments convenables ; voilà en quoi consiste sa science. Il faut qu’il se garde bien de traiter ceux qui sont d’au delà les mers occidentales comme les hommes de la nation centrale… Après avoir débité cette exposition de principes avec les remarquables inflexions de voix et un grand luxe de gestes, il attira à lui un large fauteuil en bambou, et s’assit tout à côté de notre lit, il nous demanda le bras droit, et, l’ayant appuyé sur un petit coussin, il se mit à tâter le pouls, en faisant courir lentement ses cinq doigts sur notre poignet, comme s’il eût joué sur le clavier d’un piano. Les Chinois admettent différents pouls, qui correspondent au cœur, au foie et aux autres principaux organes. Pour bien tâter le pouls, il faut les étudier tous les uns après les autres, et quelquefois plusieurs ensemble, afin de saisir les rapports qu’ils ont entre eux. Pendant cette opération, qui fut extrêmement longue, le docteur paraissait plongé dans une méditation profonde ; il ne dit pas un mot ; il tenait la tête baissée et les yeux constamment fixés sur la pointe de ses souliers. Quand le bras droit eut été scrupuleusement examiné, ce fut le tour du gauche, sur lequel on exécuta les mêmes cérémonies. Enfin le docteur releva majestueusement la tête, caressa deux ou trois fois sa barbe et ses moustaches grises, et prononça son arrêt : Par un moyen quelconque, dit-il en branlant la tête, l’air froid a pénétré à l’intérieur, et s’est mis en opposition, dans plusieurs organes, avec le principe igné ; de là cette lutte qui doit nécessairement se manifester par des vomissements et des convulsions : il faut donc combattre le mal par des substances chaudes… Nos mandarins, qui venaient d’avancer précisément tout le contraire, ne manquèrent pas d’approuver hautement l’opinion du médecin : C’est cela, dit maître Ting, c’est évident, il y a lutte entre le froid et le chaud ; les deux principes ne sont pas en harmonie, il suffit de les accorder ; c’est ce que nous avions pensé… Le médecin continua : La nature de cette noble maladie est telle qu’elle peut céder avec facilité à la vertu des médicaments, et s’évanouir bientôt ; comme aussi il est possible qu’elle y résiste, et que les dangers augmentent. Voilà mon opinion à ce sujet, après avoir étudié et reconnu les divers caractères des pouls… Cette opinion ne nous parut ni extrêmement hardie, ni très-compromettante pour celui qui l’avait conçue… Il faut, ajouta le docteur, du repos, du calme, et prendre, heure par heure, une dose de la médecine que je vais prescrire… En disant ces mots, il se leva, et alla s’asseoir à une petite table, où on avait préparé tout ce qui est nécessaire pour écrire.

Le docteur trempa dans une tasse de thé l’extrémité d’un petit bâton d’encre qu’il délaya lentement sur un disque en pierre noire ; il saisit un pinceau et se mit à tracer l’ordonnance sur une large feuille de papier. Il en écrivit une grande page ; quand il eut fini, il prit son papier, le relut attentivement à demi-voix ; puis s’approcha de nous pour nous en communiquer le contenu. Il plaça l’ordonnance sous nos yeux ; puis, étendant sur sa feuille l’index de sa main droite, terminé par un ongle d’une longueur effrayante, il nous désignait les caractères qu’il venait d’écrire, à mesure qu’il nous en donnait une explication détaillée. Nous ne comprîmes pas grand’chose à tout ce qu’il nous dit ; le violent mal de tête dont nous étions tourmenté nous empêchait de suivre le fil de sa savante dissertation sur les propriétés et les vertus des nombreux ingrédients qui devaient composer la médecine ; d’ailleurs, le peu d’attention dont nous étions alors capable était entièrement absorbé par la vue de cet ongle prodigieux qui errait à travers un amas de caractères chinois ; il nous sembla comprendre pourtant que la base du remède était le ta-hoang et le ku-pi, c’est-à-dire la rhubarbe et l’écorce d’orange ; après cela il devait encore y entrer une variété considérable de poudres, de feuilles et de racines. Chaque espèce de drogue avait mission d’agir sur un organe particulier pour y opérer le résultat spécial ; cet ensemble d’opérations diverses produirait finalement le prompt rétablissement de notre santé.

Il est d’usage qu’on fasse bouillir ensemble, dans un vase de terre cuite, toutes les drogues prescrites ; quand l’eau s’est suffisamment assimilé, par une longue ébullition, leurs propriétés médicamenteuses, on la fait avaler au malade aussi chaude qu’il est possible. Ordinairement les médecines chinoises sont d’un aspect oléagineux et d’un noir très-foncé, quoique tirant légèrement sur le jaune ; cette physionomie peu rassurante provient d’une certaine substance grasse et noirâtre que les médecins ont le bon goût d’introduire toujours dans leurs ordonnances ; cependant, quand on est parvenu à surmonter la répugnance des yeux, les remèdes chinois ne sont pas du tout pénibles à prendre ; ils ont toujours une saveur fade et un peu sucrée, mais jamais, comme ceux de nos pharmaciens d’Europe, ce goût nauséabond qui fait bondir le cœur et soulève à la fois l’organisation tout entière.

Quand le docteur chinois eut rempli sa mission relativement à notre noble et illustre maladie, il fit de profondes révérences à la compagnie et s’en alla, en promettant de revenir le lendemain matin. Les mandarins de Kuen-kiang-hien partirent aussi ; mais tristes et le cœur plein de préoccupation, car le médecin avait dit positivement qu’il nous fallait du repos ; notre état, d’ailleurs, paraissait assez grave pour laisser entrevoir que nous ferions un assez long séjour dans le pays, si toutefois même on n’était pas obligé de nous y choisir une demeure définitive au pied de quelque montagne. Tout cela, il faut en convenir, était de nature à leur créer du souci et de l’embarras.

Tous les étrangers étant partis, maître Ting nous demanda s’il fallait suivre l’ordonnance du docteur et faire préparer la médecine qu’il venait de nous prescrire ; au fond, nous n’avions pas une très-grande confiance en toutes ces drogues ni en l’habileté du praticien chinois ; mais que faire ? où chercher mieux ? à qui s’adresser dans cette triste circonstance ? Dieu seul pouvait prendre soin de nous ; c’est lui, nous dîmes-nous, qui est le maître de la vie et de la mort ; puisque sa toute-puissance a donné aux plantes des propriétés merveilleuses pour le soulagement des infirmités humaines, il peut bien accorder à ces drogues, peut-être insignifiantes, une vertu particulière, s’il est conforme à son bon plaisir que nous recouvrions la santé. Il nous ordonne, dans les saintes Écritures, d’honorer les médecins en cas de nécessité ; l’occasion ne saurait être plus favorable pour cela ; honorons donc le docteur chinois en nous conformant scrupuleusement à toutes ses prescriptions. Oui, sans doute, répondîmes-nous à maître Ting, il faut faire préparer la médecine comme il a été ordonné.

Un employé du palais communal alla faire l’acquisition de tous les ingrédients désignés chez le docteur même qui venait d’en dresser l’ordonnance. En Chine les médecins sont en même temps apothicaires, et vendent à leurs malades les remèdes qu’ils leur prescrivent ; bien que ces états aient entre eux des relations très étroites, et que, par leur nature, ils ne soient nullement incompatibles, on conçoit, néanmoins qu’il peut y avoir quelque inconvénient à ce que le même individu exerce les deux à la fois. On entrevoit qu’il ne serait pas impossible de rencontrer quelques abus dans l’exercice de fonctions qui se prêtent mutuellement un si merveilleux appui ; ainsi, par exemple, est-il bien certain, vu la fragilité humaine, que le médecin ne succombera pas à la tentation de prescrire des remèdes coûteux, et même quelquefois de prolonger la maladie dans le but de procurer des profits plus considérables à son ami l’apothicaire ? La prodigieuse quantité de drogues qui entrent dans la composition des médecines chinoises nous a toujours frappé, et nous n’oserions pas assurer que cette particularité ne vient pas précisément de ce que c’est le même individu qui prescrit et vend les remèdes.

La crainte de se voir rançonner par l’avidité des médecins a donné naissance à un usage fort bizarre, mais qui entre parfaitement dans les goûts des Chinois. Le médecin et le malade se laissent aller à une sérieuse discussion touchant la valeur et le prix des remèdes indiqués. Les membres de la famille prennent part à ce singulier marchandage ; on demande des drogues communes, peu chères ; on en retranche quelques-unes de l’ordonnance, afin d’avoir moins à débourser. L’efficacité de la médecine sera peut-être lente ou douteuse ; mais on patientera et on courra la chance. On espère, d’ailleurs, que le retranchement ne gâtera rien ou qu’une dose plus ou moins considérable pourra obtenir à peu près le même résultat. Il faut convenir que, le plus souvent, il n’y a en effet aucun inconvénient ; qu’on adopte un remède ou un autre, qu’on absorbe peu ou beaucoup de liqueur noire, cela ne fait ordinairement ni froid ni chaud.

Le médecin, après avoir longtemps discute, finit toujours par livrer sa marchandise au rabais, parce qu’il est bien sûr que, s’il se montrait trop tenace dans le prix de ses ordonnances, on irait essayer de se faire guérir dans une autre boutique. Il arrive quelquefois, dans ces circonstances, des choses vraiment étonnantes et qui caractérisent bien le type chinois ; quand le docteur apothicaire a dit son dernier mot et déclaré le plus franchement possible que, pour obtenir la guérison, il est nécessaire d’user de tel remède durant tant de jours, alors le conseil de famille entre en délibération ; on pose froidement une question de vie et de mort, en présence même du malade ; on discute pour savoir si, à raison d’un âge trop avancé ou d’une maladie qui offre peu d’espoir, il ne vaut pas mieux s’abstenir de faire des dépenses et laisser les choses aller tout doucement leur train. Après avoir rigoureusement supputé ce qu’il en coûtera pour acheter des remèdes peut-être inutiles, le malade lui-même prend souvent l’initiative et décide qu’il vaut vieux réserver cet argent pour faire emplette d’un cercueil de meilleure qualité ; puisqu’il faut mourir tôt ou tard, il est tout naturel de renoncer à vivre quelques jours de plus, afin de faire des économies et d’être en terré honorablement. Dans cette douce et si consolante perspective, on renvoie le médecin, et, séance tenante, on fait appeler le fabricant de cercueils. Telles sont les graves préoccupations des Chinois en présence de la mort.

Heureusement que nous n’avions pas à faire de semblables calculs. Nous nous trouvions dans une position tellement favorable qu’une question d’économie ne pouvait pas même se présenter à notre esprit, attendu que nous étions entièrement à la charge des mandarins et qu’ils étaient obligés également de nous fournir et des médecines, et un cercueil en cas de besoin. Nous étions même assuré par avance qu’on aurait la courtoisie de nous placer dans une bière de qualité un peu supérieure. Ayant donc de bons motifs pour être pleinement tranquille sur ce point, nous avalâmes en paix toutes les médecines qu’on nous présenta, sans en retrancher une seule drogue, sans même nous informer du prix qu’elles pouvaient coûter. Jamais, peut-être, le médecin de Kuen-kiang-hien n’avait eu à soigner une meilleure pratique.

L’efficacité de la médecine ne fut nullement en rapport avec nos sentiments de générosité. Nous ne pouvons dire au juste si elle nous fit du bien ou du mal, si elle se contenta de garder une prudente neutralité et de laisser la maladie aller à sa guise ; tout ce que nous savons, c’est que le lendemain nous étions dans un état capable d’inspirer des craintes sérieuses. Les médecines se multipliaient, et le mal paraissait augmenter toujours ; une fièvre dévorante, des maux de tète à en devenir aveugle, de continuelles contorsions d’entrailles, une peau sèche et brûlante ; tels étaient les principaux caractères de la maladie. Le docteur ne nous quittait pas, car l’excellent homme y mettait de l’amour-propre. Se trouver aux prises avec l’étonnante organisation d’un diable des mers occidentales, venir à bout d’une maladie opiniâtre, atroce, enragée, telle, en un mot, qu’on n’en avait jamais vu de pareille parmi les habitants du Céleste Empire, c’était assurément un merveilleux tour de force, une cure qui en valait la peine et capable de lui procurer une prodigieuse illustration.

Le deuxième jour, nous ne sûmes pas trop ce qui se passa autour de nous, dans la chambre que nous occupions au palais communal de Kuen-kiang-hien. Nous eûmes un long délire, et, d’après ce qu’on nous raconta depuis, il paraît que notre pauvre tête avait tourné en véritable chaos, où la Chine, la France, la Tartane, le Thibet et peut-être aussi quelques autres petites localités de ce genre, se trouvaient confondus, mêlés ensemble de manière à ne former qu’un tout ridicule et monstrueux ; les folles extravagances de notre imagination allaient chercher les personnages les plus disparates et les forçaient de tenir ensemble des conversations impossibles. Dans la soirée notre cerveau se débrouilla suffisamment pour comprendre que le médecin nous parlait d’essayer d’une opération d’acupuncture. Sa proposition nous épouvanta tellement, que pour toute réponse nous lui fîmes le poing, en le regardant avec tant de colère qu’il en recula de frayeur. Cette manière de manifester sa pensée n’était pas, nous en convenons, parfaitement conforme aux rites ; mais, en ce moment-là, nous étions peut-être un peu excusable, parce que la violence du mal ne nous laissait pas une pleine liberté d’esprit et une juste appréciation de nos actes.

L’opération de l’acupuncture, inventée en Chine dans la plus haute antiquité, est passée ensuite dans le Japon ; elle est fréquemment en usage dans les deux pays pour guérir un nombre considérable de maladies ; elle se pratique en introduisant dans le corps de longues aiguilles métalliques, et toute la science de l’opérateur consiste dans le choix des endroits où il faut enfoncer les aiguilles, et dans la connaissance de la profondeur où elles peuvent pénétrer et de la direction qu’elles doivent suivre ; dans certains cas extraordinaires on se sert d’une aiguille rougie au feu. On raconte des merveilles de cette opération, et nous-même nous avons été témoin plus d’une fois de cures vraiment remarquables obtenues par ce moyen ; cependant nous pensons qu’il faut être quelque peu Chinois ou Japonais pour se résigner à faire de son corps une pelote à longues aiguilles.

L’acupuncture a eu, en Europe, à différentes époques, une assez grande vogue. Voici ce que M. Abel Rémusat écrivait à ce sujet, en 1825 (1)[1] : « L’acupuncture, qui, depuis la plus haute antiquité, forme l’un des principaux moyens de la médecine curative des Chinois et des Japonais, a été remise en usage en Europe depuis plusieurs années, et particulièrement préconisée en France depuis plusieurs mois. Ainsi qu’il arrive pour tout ce qui semble nouveau et singulier, ce procédé a trouvé des enthousiastes et des détracteurs. Les uns y ont vu une sorte de panacée d’un effet merveilleux ; les autres, une opération le plus souvent insignifiante, et qui, dans certains cas, pouvait entraîner les suites les plus graves. De part et d’autre, on a cité des faits, et les observations ne se présentant pas assez vite ni en nombre suffisant, on a invoqué l’expérience des Asiatiques, habituellement si dédaigneux dans les matières de science. Indépendamment des mémoires académiques et des articles de journaux, on a fait imprimer quelques opuscules propres à jeter du jour sur ce point intéressant de thérapeutique et de physiologie. »

Plusieurs médecins et physiciens célèbres, entre autres, MM. Morand, J. Cloquet et Pouillet, firent, à cette époque, de nombreuses expériences d’acupuncture. En étudiant la manière dont les aiguilles agissent sur les corps vivants, on avait été d’abord porté à penser que la douleur avait pour cause l’accumulation du fluide électrique dans la partie qui en est le siège, et que l’introduction de l’aiguille en favorisait le dégagement. L’aiguille, dans cette hypothèse, n’était qu’un véritable paratonnerre introduit dans le corps du malade. Le soulagement immédiat et, pour ainsi dire, instantané, qu’il éprouvait, conduisait naturellement à comparer cette action physiologique au phénomène qui se passe lorsqu’une surface chargée d’électricité est mise en rapport avec d’autres corps au moyen d’un conducteur métallique. On avait même cru sentir, eu touchant le corps de l’aiguille, environ dix minutes après l’introduction, un petit choc assez semblable à celui qu’aurait produit un fil conducteur d’une pile voltaïque très faible. Ainsi, on cherchait à expliquer tout à la fois la cause de l’affection qui consisterait dans une accumulation morbide du fluide électrique sur une branche nerveuse, et l’effet curatif qui s’opérait par la simple soustraction du fluide.

Plus tard on a reconnu, d’après les expériences de M. Pouillet, qu’à la vérité il y avait une action électrique produite par l’introduction d’une aiguille dans un muscle rhumatisé, mais que cette action n’était pas due à la douleur ou à la cause qui la fait naître et qui l’entretient, puisqu’elle se montre également lorsque l’acupuncture est pratiquée sur une partie qui n’est le siège d’aucune affection névralgique. On s’était assuré que cette action avait lieu de la même manière chez les animaux, et enfin qu’elle coexistait constamment avec l’oxydation de l’aiguille. On démontrait qu’elle n’était jamais excitée par une aiguille de platine, d’or ou d’argent, mais bien par les aiguilles faites de tout autre métal oxydable. Il est donc permis de conclure que le phénomène physique qu’on observe est le résultat d’une action chimique entre le métal de l’aiguille et les parties avec lesquelles on l’a mise en contact ; car il n’y a jamais d’oxydation de métal sans développement d’électricité ; il est donc à peu près certain que ce courant n’est pour rien dans le soulagement qu’éprouvent les malades.

Quant aux effets physiologiques de l’acupuncture, indépendamment du soulagement des malades qu’on a remarqué particulièrement dans les cas de rhumatisme et de névralgie, on a observé, le plus souvent, les phénomènes suivants. L’introduction de l’aiguille est peu douloureuse, si l’on a la précaution de bien tendre la peau et si l’on fait tourner l’aiguille au lieu de la pousser directement. En général, l’extraction est plus douloureuse que l’introduction ; il sort peu de sang, quelquefois cependant on en voit suinter une ou plusieurs gouttelettes. La peau se soulève autour de l’instrument en conservant sa couleur naturelle ; mais bientôt elle s’affaisse, et l’on voit ordinairement se former une auréole rouge. Le malade ressent alors des élancements qui se dirigent vers la pointe des contractions musculaires, de l’engourdissement suivant le trajet des gros cordons nerveux, des tremblements fébriles. Il n’est pas rare de voir survenir des sueurs répandues sur la partie de la peau qui répond au siège de la douleur. Cette dernière a, dès lors, cessé, ou se trouve diminuée ou transportée. C’est encore vers ce temps que surviennent les défaillances plus ou moins prononcées, plus ou moins durables, et qu’on ne saurait guère attribuer à la douleur produite par la piqûre, puisqu’elles ont lieu après que la sensation douloureuse a disparu ; c’est même là le seul accident qu’on voit communément résulter de l’acupuncture. Il y aurait à craindre, peut-être, des blessures graves et des suites funestes, si l’aiguille traversait de gros troncs nerveux, des artères, ou les organes essentiels de la vie. Quelques chirurgiens ont prétendu que l’extrême ténuité des aiguilles garantissait de ces inconvénients. Quoiqu’on ait fait plusieurs expériences sur des animaux et qu’on leur ait traversé sans le moindre accident l’estomac, le poumon et même le cœur, il n’en est pas moins vrai que de pareilles tentatives pourraient occasionner des malheurs irrémédiables.

Il est probable que les Chinois et les Japonais, ne connaissant pas l’anatomie, et n’ayant que des idées vagues et erronées sur l’organisation du corps humain, doivent souvent obtenir de bien funestes résultats dans leurs opérations. Cependant l’acupuncture n’est pas pratiquée chez eux sans règle et sans méthode, ni tout à fait abandonnée au caprice des hommes qui l’exercent. On a déterminé sur la surface du corps humain trois cent soixante-sept points qui ont reçu des noms particuliers, d’après les rapports où l’on a supposé qu’ils étaient avec les parties internes ; et, afin qu’on puisse s’exercer sans compromettre la santé des hommes, on a fabriqué de petites figures de cuivre sur lesquelles on a ménagé de très-petits trous aux endroits convenables ; la surface de ces figures est recouverte de papier collé, et l’étudiant doit y porter l’aiguille sans hésitation, et rencontrer du premier coup l’ouverture au lieu qu’il faut opérer suivant l’affection sur laquelle il est interrogé.

« Mais que peuvent signifier toutes ces précautions, dit M. Abel Rémusat, en parlant d’un livre japonais sur l’acupuncture, lorsque, dans l’ignorance profonde où sont ces médecins de la situation des organes et de leurs connexions, ils se règlent uniquement sur les principes d’une routine aveugle, ou sur la théorie plus absurde encore d’une physiologie fantastique ; c’est ce qu’on peut voir dans les préceptes tant généraux que particuliers que l’auteur japonais a rassemblés. On part de ce principe que les artères vont toujours de haut en bas et les veines toujours de bas en haut. C’est pourquoi on prescrit de piquer en tournant de la pointe de l’aiguille vers le haut, quand on se propose d’aller contre le cours du sang, et de piquer en dirigeant la pointe en bas quand on veut aller avec le cours du sang. Une piqûre intempestive ou maladroitement dirigée sur certains points se corrige en piquant sur d’autres points qui y correspondent. La moitié des prescriptions qui composent le corps de l’ouvrage sont dignes de ce qu’on vient de dire. Dans les syncopes qui suivent une forte chute, on pique à la partie supérieure du cou, devant le larynx, à huit lignes de profondeur. Dans les maux de reins, on pique le jarret ; dans les toux sèches, on pique à la partie externe et un peu postérieure du bras, à une ligne de profondeur, ou au milieu de l’avant-bras, ou à la base du petit doigt. En considérant combien tous ces endroits sont éloignés les uns des autres, on a supposé que les médecins japonais cherchaient à agir par dérivation ; c’est, à mon avis, leur faire beaucoup d’honneur que ce de leur prêter une idée aussi nette du phénomène de la révulsion. Dans cette occasion comme dans beaucoup d’autres, ils semblent agir au hasard, d’après les suggestions d’un empirisme ignorant et crédule,

Au reste, je ne prétends pas qu’on doive juger définitivement la doctrine médicale des Japonais d’après un petit ouvrage sans autorité, où se trouvent consignées quelques recettes qui n’ont peut-être pas l’assentiment des véritables hommes de l’art au Japon. Il y a des ouvrages de médecine et de chirurgie parmi nous qui donneraient une idée peu avantageuse de nos progrès dans ces deux sciences, si on les prenait au hasard dans nos bibliothèques, et qu’on les transporta à la Chine pour servir de spécimen de nos connaissances. On possède, à la Bibliothèque du roi, un petit Traité d’acupuncture en chinois, et les prescriptions qu’on y trouve cc ne s’accordent pas avec celles de l’opuscule japonais. Ce qu’on peut dire à la louange des médecins de l’un et de l’autre pays, c’est qu’une longue pratique paraît les avoir guidés dans l’application de l’aiguille et du moxa, et que le lieu d’élection qu’ils recommandent n’est pas toujours aussi mal choisi que dans les exemples rapportés ci-dessus. Ils semblent aussi avoir été éclairés par l’expérience sur les dangers d’introduire les aiguilles au-dessus des principaux nerfs, des gros troncs artériels et des organes essentiels à la vie ; mais il est probable que leur expérience, à cet égard, a dû coûter cher à un certain nombre de malades. »

Nous pensions absolument comme M. Abel Rémusat lorsque le médecin de Kuen-kiang-hien nous proposa de nous enfoncer des aiguilles à travers le corps ; les opérations de ce genre dont nous avions été témoin ne nous rassuraient pas suffisamment, quoiqu’elles eussent été couronnées de succès, et nous n’éprouvions aucune envie de favoriser à nos dépens le progrès de l’acupuncture dans l’empire chinois. Le docteur comprit, du premier coup, le langage figuré par lequel nous lui exprimâmes combien l’idée de ses aiguilles nous déplaisait ; il se garda bien d’insister, surtout après que maître Ting lui eut fait observer avec une merveilleuse sagacité que les Européens n’étant pas, peut-être, organisés de la même manière que les Chinois, il s’exposait beaucoup à ne pas rencontrer juste en enfonçant les aiguilles. Quelle témérité ! s’écriait maître Ting ; est-ce que nous connaissons les Européens ? Qui sait ce qu’ils ont dans le corps ? Es-tu bien sur, docteur, de ne pas aller piquer des inconnus avec ton aiguille ? Le docteur abonda, ou feignit d’abonder complètement dans le raisonnement de maître Ting, et il fut décidé que nous reprendrions les médecines noires, sauf quelques modifications.

La nuit fut un peu meilleure que le jour. Dans la matinée le médecin reparut et nous trouva, dit-il, dans des dispositions excellentes pour prendre un remède décisif, et dont le succès était assuré ; le résultat allait être immédiat et radical ; assurément nous ne demandions pas mieux. La préparation de cette médecine miraculeuse n’exigea ni beaucoup de temps ni grand’peine ; le docteur, ayant demandé une demi-tasse de thé, se contenta de jeter dedans une douzaine de pilules rouges, grosses tout au plus comme la tête d’une épingle, de véritables globules homœopathiques. Aussitôt que nous eûmes avalé ce thé, qui, par l’addition des pilules, avait pris une forte odeur de musc, on fit sortir tout le monde de notre chambre, et on ordonna de nous laisser en repos ; nous n’affirmerons pas que ce fut précisément à ce genre de traitement que nous dûmes notre soulagement et notre guérison ; ce qu’il y a de certain, c’est que nous ne tardâmes pas à éprouver un mieux notable, qui alla en augmentant pendant tout le reste de la journée. Le soir nous prîmes encore six globules rouges, et le lendemain nous étions en bon état ; les forces, il est vrai, n’étaient pas revenues ; nous éprouvions une grande faiblesse, comme un affaiblissement général de tous nos membres ; mais la maladie avait complètement disparu ; il n’y avait plus ni convulsions, ni maux de tête, ni douleurs d’entrailles. Le médecin-apothicaire était, sans contredit, l’être le plus fier de la création ; il dissertait avec aplomb et assurance sur toutes les choses imaginables, et ceux qui l’écoutaient s’empressaient à l’envi d’applaudir à toutes les paroles qui sortaient de sa bouche. Il ne manqua pas surtout de s’appesantir un peu sur l’efficacité infaillible de sa médecine rouge administrée à propos et selon les règles de la prudence et de la sagesse, deux vertus que le ciel avait bien voulu lui départir à un suprême degré.

Ces pilules rouges, auxquelles tout le monde attribuait notre guérison, n’étaient pas pour nous un remède inconnu, car il jouit, en Chine, d’une célébrité prodigieuse, et nous l’avions entendu prôner de toute part ; le nom pompeux et emphatique qu’il porte n’est pas au-dessous de sa grande réputation ; on l’appelle ling-pao-jou-y-tan, c’est-à-dire « trésor surnaturel pour tous les désirs ; » c’est une véritable panacée universelle, guérissant, diton, de toutes les maladies sans exception ; la grande difficulté consiste à en varier la dose et à la combiner avec un liquide convenable. Administré mal à propos, ce remède peut devenir dangereux et causer de terribles infirmités ; sa composition est un secret. Une seule famille de Péking est en possession de la recette, qui se transmet fidèlement de génération en génération ; ainsi il nous est impossible de désigner les ingrédients qui entrent dans la composition de ce remède ; son odeur musquée, quoique très-forte, ne doit pas être considérée comme quelque chose de caractéristique, car, en Chine, non-seulement les médicaments, mais encore tous les objets les hommes, la terre, l’air, tout est plus ou moins imprégné de cette odeur particulière. L’empire chinois tout entier sent le musc, et les marchandises mêmes importées d’Europe s’en pénètrent complètement après quelque temps.

Le trésor surnaturel, quoique fabriqué seulement à Péking et dans une famille unique, est, malgré cela très-connu dans toutes les provinces de l’empire, où on peut en acheter à un prix assez modéré ; il y a seulement à se préserver des falsifications, ce qui, en Chine, n’est pas chose très-facile : à Péking le prix de ce remède n’a jamais varié, on le vend toujours au poids de l’argent pur. Un jour nous allâmes nous-même en acheter dans le principal magasin, et nous n’eûmes qu’à placer un petit lingot d’argent dans le plateau d’une balance ; le marchand mit dans l’autre un poids égal de pilules rouges.

Le trésor surnaturel est peut-être le sudorifique le plus énergique qui existe ; mais il agit d’une manière toute particulière ; un seul de ces petits globules rouges, réduit en poudre, et mis dans le nez comme une prise de tabac, occasionne une si longue suite non interrompue de violents éternuments, que bientôt tout le corps entre en transpiration, et lorsque, enfin, après cette crise sternutatoire, on revient à soi, on se trouve comme inondé de sueur. On se sert encore de cette poudre pour voir si un malade est en danger prochain de mort ; si une prise, disent les Chinois, est incapable de le faire éternuer, il mourra certainement dans la journée ; s’il éternue une fois, il n’y a rien à craindre jusqu’au lendemain ; enfin l’espoir augmente avec le nombre des éternuments.

La médecine chinoise est surtout remarquable par l’extrême bizarrerie de ses procédés ; la collection des livres où on peut l’étudier est très-considérable ; malheureusement on n’y trouve, le plus souvent, que des recueils de recettes plus ou moins connues du public. Quoiqu’il soit probable que les Européens ne pourraient rencontrer dans ces livres rien de bien intéressant au point de vue scientifique, nous pensons, pourtant, qu’on aurait peut-être tort de les dédaigner entièrement. Les Chinois sont doués d’un prodigieux talent d’observation ; ils ont tant de pénétration et de sagacité qu’ils remarquent facilement dans tout ce qui les entoure une foule de choses auxquelles des esprits supérieurs ne feraient jamais attention ; on ne saurait contester, d’ailleurs, que leur longue civilisation et leur habitude de recueillir et de conserver par l’écriture les découvertes les plus importantes ont dû les mettre en possession d’un véritable trésor de connaissances utiles. Nous n’avons pas eu l’honneur d’étudier la médecine ; mais nous avons entendu des docteurs émérites soutenir que l’art de guérir les hommes était moins une affaire de science que d’expérience et d’observation. Les maladies et les infirmités sont le lugubre apanage de l’humanité à toutes les époques et sous tous les climats ; n’est-il pas permis de penser que Dieu aura toujours mis à la portée des hommes les moyens nécessaires pour soulager leur douleur et conserver leur santé ? Les peuples incivilisés, les sauvages même, ont été quelquefois en possession de certains remèdes que la science était non-seulement incapable d’inventer, mais dont elle ne savait pas expliquer les effets.

Il y a, en Chine, pour le moins autant de maladies qu’ailleurs ; cependant on ne voit pas que la mortalité y soit proportionnellement plus grande que dans les autres pays ; son immense et exubérante population est là pour attester qu’on n’y est pas beaucoup plus maladroit qu’en Europe pour conserver la vie des hommes. Les Chinois, pas plus que les Occidentaux, n’ont pu réussir à composer un bon élixir d’immortalité, quoiqu’ils aient eu la faiblesse d’y travailler à outrance pendant plusieurs siècles ; cependant ils ont su trouver les moyens de vivre aussi longtemps que nous, et, parmi eux, les octogénaires sont assez nombreux.

Nous sommes loin d’envier aux Chinois leur médecine quelque peu empirique ; nous prétendons seulement qu’il serait possible de trouver chez eux des moyens curatifs suffisants et proportionnés à leurs besoins. On les voit même quelquefois traiter avec le plus grand succès des maladies qui dérouteraient la science de nos célèbres facultés. Il n’est pas de missionnaire qui, dans ses courses apostoliques, n’ait été témoin de quelque fait capable d’exciter sa surprise et son admiration. Lorsqu’un médecin est parvenu à guérir promptement et radicalement une maladie présentant tous les symptômes les plus graves et les plus dangereux, il ne faut pas s’amuser à discuter savamment les moyens qui ont été employés, et chercher à prouver leur inefficacité. Le malade a été guéri, il jouit actuellement d’une parfaite santé, voilà l’essentiel. Il n’est personne qui ne préfère être sauvé bêtement que tué par un procédé scientifique.

Il est incontestable qu’il existe, en Chine, des médecins qui savent guérir de la rage la mieux caractérisée ; peu importe ensuite que, pendant le traitement de cette affreuse maladie, on défende expressément d’exposer à la vue du malade aucun objet où il pourrait y avoir du chanvre, sous prétexte que cela neutraliserait les effets du remède. Durant plusieurs années, nous avons eu pour catéchiste un homme qui avait le précieux talent de remettre les membres fracturés. Nous lui avons vu opérer et guérir avec une extrême facilité plus de cinquante malheureux dont les ossements étaient rompus et quelquefois broyés. L’opération réussissait toujours si bien que les malades venaient eux-mêmes remercier cet homme, dans la chambre qu’il occupait à côté de la nôtre. Devant de pareils résultats, nous n’avons jamais eu envie de rire, en pensant que l’emplâtre employé pour favoriser la soudure des ossements était fabriqué avec des cloportes, du poivre blanc et une poule pilée toute vivante.

En 1840, nous avions, dans notre séminaire de Macao, un jeune Chinois qu’on allait renvoyer dans sa famille, parce qu’une surdité complète, dont il avait été atteint depuis quelques mois, ne lui permettait pas de continuer ses études. Plusieurs médecins chinois, portugais, anglais et français, avaient essayé vainement de le guérir de cette infirmité. Les docteurs expliquèrent en termes techniques le mécanisme de l’ouïe ; ils en dirent des choses merveilleuses et qui faisaient le plus grand honneur à leur profonde science ; mais leurs traitements se trouvèrent infructueux, et le malade fut déclaré incurable. Heureusement nous avions dans la maison un chrétien tout récemment arrivé de notre mission des environs de Péking. Il n’était ni médecin, ni savant, ni lettré ; c’était tout bonnement un très-pauvre cultivateur. Il se souvint que les paysans de son pays se servaient avec succès d’une certaine plante pour guérir la surdité. A force de chercher aux environs de Macao, il eut le bonheur de trouver cette herbe salutaire. Il exprima le suc de quelques feuilles dans les oreilles du malade, qui rendirent aussitôt une quantité prodigieuse d’humeur, et, dans deux jours, la guérison fut complète ; ce jeune Chinois a pu continuer ses études ; et aujourd’hui il est missionnaire dans une des provinces du Midi[2].

Les Chinois ont des maladies particulières qu’on ne connaît pas ailleurs, comme aussi il en existe plusieurs qui font de grands ravages en Europe, et qu’on ne retrouve pas en Chine. Il y en a qui sont communes à l’Orient et l’Occident, et qu’on n’est pas plus habile à guérir d’un côté que l’autre. La phthisie, par exemple, est réputée incurable par tous les médecins chinois. Il en est de même du choléra-morbus, de cette maladie terrible, qui paraît s’être manifestée d’abord en Chine, avant de se répandre dans les autres contrées de l’Asie, et ensuite en Europe. Voici dans quelles circonstances cet épouvantable fléau, autrefois inconnu à la Chine, fit sa première apparition. Nous tenons ces renseignements d’un grand nombre d’habitants de la province du Chan-tong, qui ont été témoins oculaires de ce que nous allons dire.

La première année du règne de l’empereur défunt, c’est-à-dire en 1820, de grandes vapeurs roussâtres apparurent un jour sur toute la surface de la mer Jaune. Ce phénomène extraordinaire fut remarqué par les Chinois de la province du Chan-tong, qui habitent aux environs des côtes de la mer. Ces vapeurs, d’abord légères, augmentèrent insensiblement, se condensèrent, s’élevèrent peu à peu au-dessus du niveau des eaux de la mer Jaune, et finirent par former un immense nuage roux qui, pendant plusieurs heures, demeura flottant et se balançant dans les airs. Les Chinois, comme dans toutes les apparitions des grands phénomènes de la nature, furent saisis d’épouvante et cherchèrent dans les opérations superstitieuses des bonzes les moyens d’écarter le mal qui les menaçait. On brûla une quantité prodigieuse de papier magique, qu’on jetait tout enflammé à la mer ; on improvisa de longues processions où l’on portait l’image du Grand Dragon, car on attribuait ces sinistres présages à la colère de cet être fabuleux. Enfin on ne vint à la dernière et suprême ressource des Chinois en pareille circonstance ; on exécuta un charivari monstre le long des côtes de la mer. Hommes, femmes, enfants, tous frappaient à coups redoublés sur l’instrument capable de produire le bruit le plus sonore, le plus retentissant ; les tam-tam, les vases de cuisine, les objets métalliques étaient choisis de préférence. Les cris les plus sauvages d’une innombrable multitude venaient encore ajouter à l’horreur de ce vacarme infernal. Nous avons été témoin une fois d’une semblable manifestation dans une des plus grandes villes du Midi, où tous les habitants, sans exception, enfermés dans leur maison, frappaient avec frénésie sur des instruments de métal et s’abandonnaient à des vociférations inouïes. On ne saurait imaginer rien de plus effroyable que cet immense et monstrueux tumulte s’élevant du sein d’une grande cité.

Pendant que les habitants du Chan-tong cherchaient à conjurer ce malheur inconnu, mais que tout le monde pressentait, un vent violent qui souffla tout à coup fit rouler et tourbillonner le nuage, et parvint à le diviser en plusieurs grandes colonnes, qu’il poussa vers la terre. Ces vapeurs roussâtres se répandirent bientôt, comme en serpentant, le long des collines et dans les vallons, rasèrent les villes et les villages, et le lendemain, partout où le nuage avait passé, les hommes se trouvèrent subitement atteints d’un mal affreux, qui, dans un instant, bouleversait toute leur organisation et en faisait de hideux cadavres. Les médecins eurent beau feuilleter leurs livres, on ne trouva nulle part aucune notion de ce mal nouveau, étrange, et qui frappait, comme la foudre, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, sur les pauvres et les riches, les jeunes et les vieux, mais toujours d’une manière capricieuse et sans suivre aucune règle fixe au milieu de ses vastes ravages. On essaya d’une foule de remèdes, on fit un grand nombre d’expériences, et tout fut inutile, sans succès ; l’implacable fléau sévissait toujours avec la même colère, plongeant partout les populations dans le deuil et l’épouvante.

D’après tout ce que les Chinois nous on raconté de cette terrible maladie, il est incontestable que c’était le choléra-morbus. Il ravagea d’abord la province du Chan-tong et monta ensuite vers le nord jusqu’à Péking, frappant toujours dans sa marche les villes les plus populeuses ; à Péking les victimes furent proportionnellement plus nombreuses que partout ailleurs. De là, le choléra franchit la grande muraille, et les Chinois disent qu’il s’en alla en Tartarie s’évanouir parmi la Terre des herbes. Il est probable qu’il aura suivi la route des caravanes jusqu’à la station russe de Kiakhta, et qu’ensuite, tournant au nord-ouest en longeant la Sibérie, il aura envahi la Russie et la Pologne, d’où il a bondi sur la France après la révolution de 1830, tout juste dix ans après être sorti du sein de la mer Jaune. Lorsque les habitants du Chan-tong nous racontèrent, en 1849, l’histoire de l’apparition du choléra dans leur province, il nous sembla qu’il avait suivi, pour venir en France, la marche que nous venons d’indiquer.

En Chine, chacun exerce la médecine avec entière liberté ; le gouvernement ne s’en mêle en aucune manière. On a pensé que le vif et irrésistible intérêt que les hommes portent naturellement à leur santé serait un motif suffisant pour les empêcher de donner leur confiance à un médecin qui n’en serait pas digne. Aussi, quiconque a lu quelques livres de recettes et étudié la nomenclature des médicaments a le droit de se lancer avec intrépidité dans l’art de guérir ses semblables…, ou de les tuer.

La médecine est comme l’enseignement, un excellent débouché pour favoriser l’écoulement des nombreux bacheliers qui ne peuvent parvenir aux grades supérieurs et prétendre au mandarinat. Aussi les docteurs pullulent en Chine ; sans parler des médecins officieux, qui sont innombrables, puisque, comme nous l’avons déjà dit, tous les Chinois savent plus ou moins la médecine, il n’est pas de petite localité qui ne possède plusieurs médecins de profession. Leur position n’est pas, à beaucoup près, aussi brillante qu’en Europe ; outre qu’il n’y a pas grand honneur à exercer un état qui est à la portée, et, en quelque sorte, à la merci de tout le monde, on n’y trouve non plus que très-peu de chose à gagner. Ordinairement, les visites ne se payent pas ; les remèdes se vendent à bon marché, et toujours à crédit ; d’où il faut conclure qu’on ne peut guère compter que sur le tiers de son revenu. En outre, il est assez d’usage de ne pas payer les médecines qui ne produisent pas de bons effets, ce qu’elles se permettent assez souvent. Mais la situation la plus triste et la plus piteuse pour le médecin chinois, c’est lorsqu’il est obligé de se cacher ou de se sauver loin de son pays, pour éviter la prison, les amendes, les coups de bambou, et quelquefois pis encore. Cela peut arriver quand, ayant promis de guérir un malade, il a la maladresse de le laisser mourir. Les parents ne se font pas faute de lui intenter un procès ; et, dans ce cas, pour peu qu’on tienne à la vie et aux sapèques, le parti le plus sûr, c’est de prendre la fuite. La législation semble, du reste, favoriser ces procédés un peu sévères à l’égard des médecins. Voilà ce qu’on lit dans le Code pénal de la Chine, section 297 : Quand ceux qui exerceront la médecine ou la chirurgie sans s’y entendre, administreront des drogues ou opéreront, avec un outil piquant ou tranchant, d’une façon contraire à la pratique et aux règles établies, et que, par là, ils auront contribué à faire mourir un malade, les magistrats appelleront d’autres hommes de l’art pour examiner la nature du remède qu’ils auront donné ou celle de la blessure qu’ils auront faite, et qui auront été suivis de la mort du malade. S’il est reconnu qu’on ne peut les accuser que d’avoir agi par erreur, sans aucun dessein de nuire, le médecin ou le chirurgien pourra se racheter de la peine qu’on inflige à un homicide, de la manière réglée pour les cas où l’on tue par accident ; mais ils seront obligés de quitter pour toujours leur profession. Cette dernière mesure nous paraît assez sage, et mériterait peut-être d’être empruntée à la Chine.

Les docteurs chinois aiment beaucoup les spécialités, et s’occupent exclusivement du traitement de certaines maladies. Il y a des médecins pour les maladies qui proviennent du froid, et d’autres pour celles qui sont causées par le chaud. Les uns pratiquent l’acupuncture, d’autres raccommodent les membres cassés. Il y a enfin des médecins pour les enfants, des médecins pour les femmes, des médecins pour les vieillards. Il en est qu’on nomme suceurs de sang, et qui fonctionnent comme des ventouses vivantes ; ils apposent hermétiquement leurs lèvres sur les tumeurs et les abcès des malades, puis, à force d’aspirer, ils font le vide, et le sang et les humeurs jaillissent en abondance dans leur bouche. Nous avons eu occasion de voir à l’œuvre un de ces vampires, et nous n’oublierons jamais le spectacle rebutant que présentait cette face hideuse, collée aux flancs d’un malheureux qu’elle semblait vouloir dévorer. La cure des yeux, des oreilles et des pieds est ordinairement réservée aux barbiers, qui jouissent, en outre, dans quelques provinces du Midi, du privilège de faire la pêche aux grenouilles. Quelle que soit la spécialité des médecins chinois, on en voit très-peu qui deviennent riches en exerçant leur art ; ils vivent au jour le jour, comme ils peuvent, et rivalisent ordinairement de privations et de misère avec leurs confrères les maîtres d’école.

D’après tout ce que nous venons de dire, le lecteur s’est peut-être formé une idée peu favorable de la médecine chinoise. Notre devoir était de raconter avec franchise et liberté ce que nous savions ; cependant nous ne voudrions pas lui avoir porté quelque préjudice dans l’opinion publique ; car il ne serait pas impossible que ce fût à elle, après Dieu, que nous soyons redevable de la vie.

Aussitôt que notre guérison fut bien constatée, les mandarins civils et militaires de Kuen-kiang-hien s’empressèrent de nous rendre visite en grande tenue et de nous féliciter des faveurs que le ciel et la terre venaient de nous accorder. Ils nous exprimèrent de la manière la plus vive combien ils étaient heureux de nous voir hors de danger et sur le point de rentrer en possession de notre précieuse et brillante santé. Cette fois nous fûmes persuadés que les paroles des mandarins étaient pleines de sincérité et qu’elles étaient l’expression vraie de leurs sentiments. C’est que notre rétablissement les déchargeait d’une effrayante responsabilité ; ils avaient dû être en proie à de bien vives inquiétudes, pendant que nous les menacions de mourir sous leur juridiction, non pas qu’ils eussent la bonhomie d’attacher quelque prix à notre existence ; mais ils ne pouvaient douter que notre mort serait pour eux une source d’embarras inextricables.

Il existe, en Chine, une responsabilité terrible à l’égard des cadavres. Lorsqu’un individu meurt dans sa famille, il n’y a pas de difficulté ; les parents en répondent, et personne n’a le droit d’élever des doutes ou des soupçons sur les causes de sa mort ; mais, s’il perd la vie hors de chez lui, la loi veut que le propriétaire de l’endroit sur lequel se trouve le cadavre soit responsable. Qu’il se rencontre dans un bois, au milieu d’un champ, sur un terrain inculte, peu importe, le maître du sol est tenu d’avertir l’autorité et de donner des explications qui, pour être valables, doivent être acceptées par les parents du mort. Alors ceux-ci se chargent des funérailles ; une fois qu’ils ont été amenés à présider à l’inhumation, tout est fini. Jusque-là le malheureux propriétaire du terrain demeure responsable de la vie d’un homme dont, peut-être, il n’avait jamais entendu parler. Dans ces circonstances, il se passe des choses affreuses ; il y a des procès incroyables, où les mandarins et les parents du mort font assaut de fourberie et de méchanceté pour assouvir leur cupidité et ruiner leur victime. On garde dans un cachot ce pauvre innocent, et on tient suspendue sur sa tête la menace d’une condamnation à mort, jusqu’à ce qu’il se soit dépouillé de tous ses biens.

Cette terrible loi de responsabilité, quoiqu’elle soit souvent, dans l’application, une source de monstrueuses iniquités, a dû être considérée sans doute, dans la pensée du législateur, comme une sauvegarde de la vie des hommes, comme une barrière salutaire opposée au débordement des passions. On conçoit que, dans un pays comme la Chine, où il n’existe pas de principe religieux dont l’influence soit capable de refouler les mauvais instincts, les assassinats se multiplieraient de toutes parts, et le sang de l’homme serait bientôt compté pour rien ; il a donc fallu des lois draconiennes pour tenir dans le devoir ces populations matérialistes, vivant sans Dieu, sans religion, et, par conséquent, sans conscience. Afin de leur apprendre à respecter la vie de leurs semblables, il était nécessaire qu’un cadavre fût pour tout le monde un objet de terreur et d’épouvante.

Nous ne saurions dire si cette loi a obtenu les bons résultats qu’on s’en promettait ; mais il nous a été souvent très-facile de remarquer les abus criants auxquels elle a donné lieu. Sans parler davantage de ces procès iniques, de ces persécutions exercées par des mandarins contre des innocents, il est certain que cette loi tend à étouffer tout sentiment de pitié et de commisération envers les malheureux. Qui aurait le courage de recueillir dans sa demeure un homme souffrant, un pauvre, un voyageur, dont la vie serait en danger ; qui oserait prodiguer ses soins à un moribond, lui permettre de mourir dans son champ, ou même dans le fossé qui l’avoisine ? Un tel acte de miséricorde ou de compassion risquerait d’être payé par une ruine complète, et peut-être par le dernier supplice. Aussi, les malheureux, les infirmes, les estropiés sont repoussés avec soin des demeures des particuliers ; ils sont obligés de rester étendus sur la voie publique, ou de se traîner sous des espèces de hangars, qui, étant la propriété du gouvernement, ne compromettent la responsabilité de personne. Un jour, nous avons vu un honnête marchand exhorter, avec larmes et supplications, un malheureux qui était tombé évanoui sur le seuil de sa boutique, afin de l’engager à mourir ailleurs, un peu loin de sa maison. Le pauvre se souleva, se fit aider par un passant, et eut la charité d’aller rendre le dernier soupir au milieu de la rue.

Une des plus grandes vengeances qu’un Chinois puisse exercer contre un ennemi, c’est de déposer furtivement un cadavre sur sa propriété. Il est sûr de le faire entrer par là dans une longue suite de misères et de calamités. A l’époque où nous étions dans notre mission de la vallée des Eaux noires, en dehors de la grande muraille, une des petites villes des environs fut le théâtre d’un crime horrible. Un vagabond entra dans le magasin d’une grande maison de commerce, et, s’adressant directement au chef de l’établissement : Intendant de la caisse, lui dit-il, j’ai besoin d’argent, et je n’en ai pas ; je viens te prier de m’en prêter un peu. Je sais que votre société est riche… » La figure sinistre et le ton audacieux de cet homme intimidèrent le marchand, qui n’osa pas le renvoyer. Il lui offrit deux onces d’argent, en lui disant poliment que c’était pour boire une tasse de thé. Le mendiant, indigné, demanda avec effronterie si l’on pensait qu’un homme comme lui pût se contenter de deux onces… C’est bien peu, dit le marchand ; mais nous n’avons pas autre chose. Le commerce ne va pas, les temps sont mauvais ; aujourd’hui tout le monde est pauvre. — Comment, vous autres aussi, vous êtes pauvres ? dit le mendiant. Dans ce cas, gardez vos deux onces ; je suis un homme juste, et je ne veux pas vous faire mourir de faim… » Et il s’en alla en jetant sur le marchand un regard de bête fauve.

Le lendemain, il se présenta de nouveau dans la rue, devant le magasin, et, tenant un jeune enfant dans ses bras : « Intendant de la caisse, s’écria-t-il, intendant de la caisse !… » Celui-ci, reconnaissant son mendiant, lui dit en riant : Ah ! voilà que tu as eu un remords, tu viens chercher les deux onces. — Non, je ne viens rien chercher ; au contraire, je veux te faire un cadeau. Tiens, voilà pour faire aller ton commerce… A ces mots, il prend l’enfant, lui plonge un couteau dans le sein, le jette tout sanglant dans la boutique, et se sauve en courant à travers le dédale des rues. L’enfant appartenait à une famille ennemie de cette maison de commerce, qui fut entièrement ruinée, et dont les principaux associés eurent longtemps à souffrir dans les prisons publiques.

Il est probable que des cas de cette nature ne se reproduisent pas fréquemment ; on comprend cependant que la loi chinoise n’atteint pas toujours son but, et qu’au lieu d’éloigner du crime les hommes pervers, elle peut quelquefois les y entraîner.

La crainte des mandarins de Kuen-kiang-hien n’avait pas été, sans doute, jusqu’à leur faire redouter quelqu’une de ces terribles avanies à la chinoise ; mais ils s’étaient imaginé que le gouvernement français s’occuperait, à coup sûr, de notre mort ; qu’il en demanderait compte à leur empereur ; que, par suite, il y aurait des enquêtes, des embarras, des tracasseries de tout genre, que des malveillants pourraient les accuser de négligence ; qu’enfin, ils étaient exposés à être destitués et sévèrement punis. Nous nous gardâmes bien de les détromper et de leur dire que notre gouvernement avait bien autre chose à faire qu’à se préoccuper de nous ; il valait mieux leur laisser cette crainte salutaire ; salutaire, non pas pour eux bien entendu, mais pour les missionnaires qui, dans la suite, pourraient avoir quelque chose à démêler dans leurs tribunaux. Ces mandarins ne savaient pas probablement que l’assassinat juridique de plusieurs missionnaires français, en Chine, n’avait nullement empêché les deux gouvernements de se donner réciproquement les plus touchants témoignages d’estime et d’affection ; sans cela ils eussent joui d’une sécurité inaltérable, et notre maladie, notre mort même, eût été incapable de leur apporter le moindre souci.

Après quatre jours de repos à Kuen-kiang-hien, nos forces étant suffisamment revenues, nous songeâmes à continuer notre voyage. Lorsque nous annonçâmes cette heureuse nouvelle au préfet de la ville, bien qu’il fît de généreux efforts pour se maîtriser, il lui fut impossible de comprimer les transports de son allégresse. Son langage était tout embaumé, tout ruisselant de poésie ; il nous souhaita, il nous promit même, pour tous les jours, jusqu’à Macao, une route belle et unie, un temps serein, un ciel toujours bleu ; puis de la fraîcheur et des ombrages à volonté ; un vent favorable et un courant propice sur le fleuve ; enfin il n’oublia rien de ce qui peut rendre un voyage heureux et agréable. Quel bonheur qu’il se soit trouvé sur notre passage, et précisément au moment de notre maladie ! Est-ce qu’il n’aurait pas pu se rencontrer à Kuen-kiang-hien un magistrat indifférent, égoïste, et qui n’eût pas compris toute l’étendue de ses obligations à notre égard ; un magistrat qui n’eût pas su, comme lui, dépenser tout son cœur, nous entourer chaque jour, comme il avait eu le bonheur de le faire, de soins, d’affection et de dévouement ? Et afin de nous bien convaincre de la sincérité de ses sentiments, il nous assura qu’il avait poussé sa sollicitude jusqu’à aller choisir pour nous un magnifique cercueil chez le premier fabricant de Kuen-kiang-hien. Il est incontestable qu’on ne pouvait se montrer plus galant homme ; nous tenir un cercueil tout prêt, en cas de besoin, c’était de la courtoisie la plus exquise, et nous ne manquâmes pas de le remercier avec effusion de cette attention si tendre et si délicate.

On conviendra qu’il faut nécessairement être en Chine pour entendre des hommes se faire de semblables gracieusetés au sujet d’un cercueil. Dans tous les pays du monde on s’abstient de parler de cet objet lugubre, destiné à renfermer les restes d’un parent ou d’un ami ; on le prépare en secret, loin de la vue des hommes, et, quand la mort est entrée dans une maison, le cercueil doit y pénétrer furtivement et en cachette, afin d’épargner un surcroît de douleurs et de déchirements à une famille éplorée. Quant aux Chinois, ils voient la chose tout différemment ; à leurs yeux un cercueil est tout bonnement une chose de première nécessité quand on est mort, et, pendant la vie, un article de luxe et de fantaisie. Il faut voir comme, dans les grandes villes, on les étale avec élégance et coquetterie dans de magnifiques magasins, avec quel soin on les peint, on les vernisse, on les frotte, on les fait reluire, pour agacer les passants et leur donner la fantaisie d’en acheter un. Les gens aisés, et qui ont du superflu pour leurs menus plaisirs, ne manquent pas, en effet, de se pourvoir à l’avance d’une bière selon leur goût, et qui leur aille bien. En attendant que vienne l’heure de se coucher dedans, on la garde dans la maison comme un meuble de luxe, dont l’utilité n’est pas, il est vrai, prochaine et immédiate, mais qui ne peut manquer de présenter un consolant et agréable coup d’œil dans des appartements convenablement ornés.

Le cercueil est surtout, pour des enfants bien nés, un excellent moyen de témoigner la vivacité de leur piété filiale aux auteurs de leurs jours ; c’est une douce et grande consolation au cœur d’un fils que de pouvoir faire emplette d’une bière pour un vieux père ou une vieille mère, et d’aller le leur offrir solennellement, au moment où ils y pensent le moins : lorsqu’on aime bien quelqu’un, on est toujours ingénieux pour lui procurer d’agréables surprises. Si l’on n’est pas assez favorisé de la fortune pour avoir un cercueil en réserve, il est bon qu’on n’attende pas tout à fait au dernier moment, et que, avant de saluer le monde, comme on dit en Chine, on ait au moins la satisfaction de jeter un regard sur sa dernière demeure ; aussi, quand un malade est déclaré inguérissable, s’il a le bonheur d’être entouré de personnes compatissantes et dévouées, on ne manque pas de lui acheter un cercueil et de le placer à côté de son lit. Dans la campagne ce n’est pas si facile ; on n’en trouve pas toujours de tout préparés, et puis les paysans n’ont pas les habitudes du luxe comme les habitants des villes ; on y va plus simplement. On appelle le menuisier de la localité qui prend mesure au malade, en ayant bien soin de lui faire observer que l’ouvrage doit être toujours un peu avantageux, parce que, quand on est mort, on s’étire. Aussitôt qu’on est bien convenu de la longueur et de la largeur, et surtout de ce que coûtera la façon, on fait apporter du bois, et les scieurs de long se mettent à travailler dans la cour, tout à côté de la chambre du moribond ; s’il n’est pas toujours à portée de les voir à l’œuvre, il peut, du moins, entendre le grincement sourd et mélancolique de la scie qui lui découpe des planches, pendant que la mort, elle aussi, est occupée à le séparer de la vie. Tout cela se pratique sans émotion et avec un calme inaltérable. Nous avons été témoin plus d’une fois de semblables scènes, et c’est une des choses qui nous ont toujours étonné le plus dans les mœurs si extraordinaires des Chinois ; ce fut, du reste, une de nos premières impressions dans ce singulier pays.

Peu de temps après notre arrivée dans notre mission du Nord, nous nous promenions un jour dans la campagne avec un séminariste chinois qui avait la patience de répondre à nos longues et ennuyeuses questions sur les hommes et les choses du Céleste Empire. Pendant que nous étions à dialoguer de notre mieux, entremêlant tour à tour dans notre langage le latin et le chinois, suivant que les mots nous faisaient défaut d’un côté ou d’un autre, nous vîmes venir vers nous une foule assez nombreuse, cheminant avec ordre le long d’un étroit sentier ; on eût dit une procession. Notre premier mouvement fut de changer de direction, pour aller nous mettre à l’abri derrière une montagne ; n’étant pas encore très-expérimenté dans les us et coutumes des Chinois, nous évitions de nous produire, de peur d’être reconnu, puis immédiatement jeté en prison, jugé et étranglé. Notre séminariste nous rassura, et nous dit que nous pouvions continuer sans crainte notre promenade. La foule, qui avançait toujours vers nous, nous ayant atteints, nous nous arrêtâmes pour la laisser passer. Elle était composée d’un grand nombre de villageois, qui nous regardaient en riant, et dont la physionomie paraissait très-bienveillante. Après eux venait un brancard sur lequel on portait un cercueil vide. Derrière le cercueil suivait un autre brancard où était étendu un moribond enveloppé de quelques couvertures. Sa figure était livide, décharnée, et ses regards mourants ne quittaient pas le cercueil qui le précédait. Lorsque tout le monde fut passé, nous nous empressâmes de demander au séminariste ce que signifiait cet étrange cortège. C’est un malade, nous dit-il, qui se trouvait dans un village voisin et qu’on transporte dans sa famille tout près d’ici. Les Chinois n’aiment pas à mourir hors de chez eux. — Ce sentiment est bien naturel ; mais pourquoi ce cercueil ? Il est pour le malade qui probablement n’a que quelques jours à vivre. On a déjà tout préparé pour les funérailles. J’ai remarqué qu’il y avait à côté du cercueil une pièce de toile blanche ; on s’en servira pour porter le deuil. Ces paroles nous jetèrent dans un profond étonnement, et nous comprîmes que nous étions dans un monde nouveau, au milieu d’un peuple dont les idées et les sentiments différaient beaucoup des sentiments et des idées des Européens. Ces hommes qui commençaient tranquillement les funérailles d’un parent ou d’un ami encore vivant ; ce cercueil qu’on avait eu l’attention de placer sous les yeux du moribond, sans doute afin de lui être plus agréable, tout cela nous plongea dans des rêveries étranges, et la promenade se continua en silence.

Ce calme étonnant des Chinois aux approches de la mort n’a pas coutume de se démentir, quand arrive le moment suprême. Ils meurent avec une tranquillité, une quiétude incomparables, sans agonie, sans éprouver ces agitations, ces secousses terribles qui d’ordinaire rendent la mort si effrayante. Ils s’éteignent tout doucement, comme une lampe qui n’a plus d’huile pour s’alimenter. La marque la plus certaine à laquelle on puisse reconnaître qu’ils n’ont plus longtemps à vivre, c’est qu’ils ne demandent plus leur pipe. Quand les chrétiens venaient nous appeler pour administrer les derniers sacrements, ils ne manquaient pas de nous dire : Le malade ne fume plus ; c’était une formule pour nous indiquer que le danger était pressant, et qu’il n’y avait pas de temps à perdre.

Nous pensons que la mort si paisible des Chinois doit être attribuée d’abord à leur organisation molle et lymphatique, et ensuite à leur manque total d’affection et de sentiment religieux. Les appréhensions d’une vie future et l’amertume des séparations n’existent pas pour des hommes qui n’ont jamais aimé personne profondément, et qui ont passé leur vie sans s’occuper ni de Dieu ni de leur âme. Ils meurent avec calme, c’est vrai ; mais les êtres privés de raison ont aussi le même avantage, et, au fond, cette mort est la plus triste et la plus lamentable qu’on puisse imaginer.

Nous quittâmes enfin cette ville de Kuen-kiang-hien, où nous avions été sur le point de nous arrêter pour toujours ; mais, avant de partir, nous eûmes la curiosité d’aller voir la bière qui nous avait été destinée. Elle était faite de quatre énormes troncs d’arbre, bien rabotés, coloriés en violet, puis recouverts d’une couche de beau vernis. Maître Ting nous demanda comment nous la trouvions. — Superbe, mais franchement nous aimons autant être assis dans notre palanquin que couché là dedans.

Nous reprîmes notre voyage conformément au nouveau programme, c’est-à-dire à la lueur des torches et des lanternes. Le médecin nous l’avait recommandé, en nous donnant, avant notre départ, quelques conseils hygiéniques. Cette nuit de voyage nous rendit un peu d’activité, ranima notre appétit et nos forces, et le lendemain nous entrâmes frais et dispos dans le palais communal de Tien-men.


  1. Mélanges asiatiques, t. I, p. 358.
  2. Nous pourrions citer, au sujet de la médecine chinoise, un grand nombre de faits très-curieux ; mais nous préférons nous en abstenir, parce que le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.