L’Empire chinois/Volume 2 - Chapitre IV

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Gaume (Tome IIpp. 129-175).


CHAPITRE IV.


Mauvais logement dans une petite pagode. — Ou-tchang-fou, capitale du Hou-pé. — Limites de l’empire chinois. — Montagnes. — Fleuves. — Lacs. — Climat. — Principales productions. — Industrie chinoise. — Causes de son dépérissement. — Anciennes expositions des produits des arts et de l’industrie. — Relations des Chinois avec les étrangers. — État actuel de leur commerce avec les Européens. — Commerce intérieur de la Chine. — Intérêt de l’argent. — Système des économistes chinois sur l’intérêt de trente pour cent. — Sociétés pécuniaires. — Immense entrepôt de commerce au centre de l’empire. — Système de canalisation. — Aptitude des Chinois pour le commerce. — Système monétaire. — Influence de la sapèque. — Commerce des infiniment petits.


L’endroit où nous fûmes colloqués dès notre arrivée à Ou-tchang-fou était une petite pagode tout récemment construite, et dont les bonzes n’avaient pas encore pris possession. Le local était propre, mais très-insuffisant. Nous ne pouvions disposer que d’une étroite chambre, où l’air et le jour pénétraient par une lucarne unique, ouverte en face d’un grand mur ; il y faisait une chaleur étouffante. Comme nous devions rester plusieurs jours dans la capitale du Hou-pé, pour prendre une autre feuille de route et organiser une nouvelle escorte, nous fîmes tout de suite des réclamations, afin d’obtenir un logement qui put nous donner quelque espoir de ne pas mourir de suffocation. Tous les mandarins que nous vîmes nous promirent de s’occuper immédiatement de notre requête ; mais, sans doute, aucun n’en fit rien ; car on nous laissa impitoyablement dans cette étuve.

Nous subissions les conséquences des fautes diplomatiques que nous avions eu la maladresse de commettre à Han-yang. Le petit mandarin de cette ville, qui avait été chargé de nous faire traverser le fleuve Bleu et de nous conduire jusqu’à Ou-tchang-fou, n’avait pas manqué de nous compromettre, en disant que nous étions de bonnes gens et d’excellent accommodement. Maître Ting avait beau protester du contraire, on ne le croyait pas. On savait que le souper du préfet de Han-yang n’ayant pas été de notre goût, nous avions, tout bonnement et sans nous plaindre, fait apporter, à nos frais, des vivres du restaurant. Ainsi il n’y avait pas à se gêner avec nous ; nous serions toujours suffisamment heureux, pourvu qu’on ne nous tuât pas. Tels furent les résultats d’un moment de faiblesse. Nous comprîmes alors combien nous avions eu raison de nous montrer intraitables avec ces mandarins, toujours disposés à devenir les tyrans et les persécuteurs de ceux qui ne savent pas les faire trembler.

Il y avait encore une autre cause de ce mauvais vouloir de l’autorité de Ou-tchang-fou à notre égard. Quelques mois avant notre arrivée dans cette ville, un missionnaire espagnol avait été reconnu et arrêté dans une petite chrétienté de la province. On l’avait conduit à la capitale, où il subit plusieurs interrogatoires juridiques. Apres de nombreuses vexations dans les prisons publiques où il fut longtemps détenu la chaîne au cou, on le reconduisit à Macao, conformément aux traités conclus avec les diverses puissances européennes, à l’issue de la guerre des Anglais. Ce bon père espagnol, dont nous n’avions pas, il faut le confesser, la résignation et la patience, avait laissé contracter aux habitants de Ou-chang-fou un ton et des allures dont nous étions les victimes. S’il nous arrivait de nous plaindre, on nous répondait que nous devions nous estimer très-heureux, puisque nous n’étions ni emprisonnés, ni enchaînés. Il semblait que notre bouche ne pouvait s’ouvrir que pour faire entendre des paroles d’actions de grâces et de reconnaissance, parce qu’on ne nous avait pas encore coupé le cou. Nous crûmes qu’il était de notre devoir de combattre de notre mieux ces funestes dispositions, tant dans notre intérêt que dans celui des missionnaires qui auraient, après nous, à passer par là. Nous fîmes donc notre plan, et nous attendîmes une occasion favorable.

Notre cellule étroite et incandescente nous rendant la résidence extrêmement pénible, nous prîmes le parti de faire quelques promenades en ville, en la compagnie de notre cher maître Ting, à qui il tardait beaucoup de revoir sa bien-aimée province de Sse-tchouen et de n’avoir plus de relations avec les barbares du Hou-pé. Afin de pouvoir circuler dans les rues plus librement et sans exciter l’attention du public, il avait été indispensable de mettre provisoirement de côté la ceinture rouge et la calotte jaune.

Ou-tchang-fou nous était connu depuis longtemps. La première année de notre entrée en Chine, nous avions eu l’occasion de visiter cette grande ville, l’une des plus commerçantes de la Chine, à cause de sa situation au centre de l’empire et sur les bords du fleuve Bleu, qui la met en rapport avec toutes les provinces. Nous avons vu que Han-yang était en face de Ou-tchang-fou ; une autre ville immense, nommée Han-keou, c’est-à-dire « bouche du commerce, » en est encore plus rapprochée ; elle est située au confluent d’une rivière qui se jette dans le Yang-tse-kiang, presque sous les murs de Ou-tchangfou. Ces trois villes, placées en triangle en vue l’une de l’autre et séparées comme par des bras de mer, sont, en quelque sorte, le cœur qui communique à la Chine tout entière sa prodigieuse activité commerciale.

On compte à peu près huit millions d’habitants dans ces trois villes qui, pour ainsi dire, n’en font qu’une seule, tant elles sont étroitement unies entre elles par un va-et-vient perpétuel d’une multitude innombrable de navires. C’est là qu’il faut aller ; c’est Han-keou, Han-yang et Ou-tchang-fou, qu’il faut visiter pour avoir une idée du commerce intérieur de la nation chinoise. Mais, avant d’entrer, à ce sujet, dans quelques détails qui ne seront pas, peut-être, dépourvus d’intérêt, il nous a semblé qu’il serait nécessaire de jeter un coup d’œil sur la géographie et la statistique de la Chine, de ce vaste et puissant empire d’Asie, le plus riche, le plus ancien et le plus peuplé de tous ceux qui existent actuellement, ou dont l’histoire nous a conservé le souvenir[1].

La Chine proprement dite, abstraction faite de ses vastes et nombreux royaumes tributaires, est un grand pays continental, situé dans la partie orientale et moyenne de l’Asie ; elle est bornée au sud et à l’est par la mer Pacifique, au nord par la chaîne des monts Yn et par le grand désert de Gobi, appelé en chinois Cha-mo, mer de sable, » à l’ouest par les hautes chaînes du Thibet, et au sud-ouest par des chaînes moins élevées qui s’étendent sur les limites de l’empire Birman et du Tonquin.

Sous le règne de Kien-long, deuxième empereur de la dynastie mantchoue, trois provinces prises dans le pays qu’on connaissait autrefois sous le nom de Leaotong et de Mantchourie ont été ajoutées à la Chine. D’après ces dispositions, les frontières actuelles de l’empire suivent le rivage septentrional du golfe de Leaotong, en partant de Chan-hai-kouan, l’une des portes de la grande muraille, jusqu’à l’embouchure du Ya-lou ; parvenues en cet endroit, elles quittent la côte de ce golfe et s’étendent de l’ouest à l’est, le long des limites de la Corée, jusqu’à la mer du Japon ; elles suivent le rivage de cette mer en se dirigeant vers le nord-est, puis vers le nord, jusqu’au point qui marque le commencement de la frontière russe, à peu de distance au nord de l’embouchure de l’Amour, ou fleuve Noir. De là, la ligne qui sépare les deux empires suit la chaîne des monts Hing-ngan, redescend au sud-ouest jusqu’au fleuve Noir, qu’elle coupe au confluent de l’Argoun, et s’arrête aux lacs de Koulun et de Bouïr. En cet endroit la frontière chinoise s’éloigne de la frontière russe, en laissant entre deux le pays des Khalkhas et la Mongolie ; elle se dirige au sud-est jusqu’au Songari, qu’elle traverse à Bedoune, et vient rejoindre la barrière de pieux du Leao-tong ; elle suit cette palissade en allant du nord-est au sud-ouest jusqu’à sa jonction avec la grande muraille, à peu de distance à l’ouest de Chan-hai-kouan.

La frontière chinoise suit la grande muraille[2], en allant par diverses sinuosités du côté de l’ouest jusqu’au fleuve Jaune et séparant du pays des Mongols les deux provinces de Pe-tche-li et de Chan-si. Après avoir traversé le fleuve Jaune vers le milieu de la branche qui descend au sud, elle court d’abord au sud-ouest, puis au nord-ouest entre le pays des Ortous au nord et la.province de Chen-si au sud. Elle vient rejoindre une seconde fois le fleuve Jaune au milieu de la partie de ce fleuve qui est dirigée vers le nord, le traverse encore en redescendant au sud, après avoir embrassé le territoire de Ning-hia ; puis va en côtoyant la rive gauche d’abord et ensuite la rive droite, jusqu’au 37° de latitude ; là elle s’éloigne du fleuve en se dirigeant au nord-ouest jusqu’à ce qu’elle ait atteint au 40° le département de Soutcheou. Elle continue à suivre la même direction jusqu’au 44° de latitude. C’est là qu’est l’extrémité de la Chine du côté du nord-ouest. La frontière revient alors au sud-est, laissant de côté des déserts sablonneux et le pays de Koukou-noor ; parvenue à Si-ning, elle descend au sud, en côtoyant successivement les provinces de Chen-si et de Sse-tchouen. La direction devient un peu occidentale dans les contrées où les fortes rivières qui coulent des hautes montagnes du Thibet versent leurs eaux dans le grand fleuve que les Chinois nomment par excellence Kiang, ou le Fleuve. » Elle tourne ensuite à l’est, marche par diverses sinuosités entre le pays des Birmans et la Cochinchine d’une part, et les provinces du Yun-nan et du Kouan-si de l’autre jusqu’au point d’où nous sommes partis.

Conformément aux limites que nous venons de tracer, on voit que la Chine présente la forme d’un cercle, ou plutôt d’un parallélogramme équilatéral dont on aurait abattu les angles, appuyé au sud sur le tropique du Cancer qu’il ne dépasse que d’environ un degré et demi, s’étendant au nord jusqu’au 41°, et offrant, au nord-est et au nord-ouest, deux prolongements, dont l’un s’avance jusqu’au 56° do latitude nord et l’autre jusqu’au 44° seulement. En ne tenant, pour le moment, aucun compte de ces deux appendices, on voit que la Chine est comprise entre le 20° et le 41° de latitude nord, et le 140° et le 95° de longitude, ce qui lui donne une étendue de cinq cent vingt-cinq lieues du nord au sud et de six cents lieues de l’est à l’ouest, à partir des points les plus éloignés, ou environ trois cent mille lieues carrées en superficie, ou plus de six fois la surface de la France.

La Chine forme une portion considérable de cet immense versant situé à l’orient des montagnes du Thibet, et qui est contigu, au sud et à l’est, avec les plages du Grand Océan Oriental. Ses montagnes de l’ouest, dépendances du massif de l’Asie centrale, se prolongent vers la mer d’Orient par deux principales séries de chaînons dont l’une porte le nom chinois de Thsin-ling, monts Bleus,’ » et se dirige au sud-est entre les 34e et 31e parallèles, et dont l’autre, connue sous le nom de Nan-ling, « monts du Midi, » se dirige vers l’est-sud-est entre les 27e et 24e parallèles. Les monts Thsin-ling et Nan-ling, indiqués comme des chaînes continues sur la plupart des cartes de la Chine, ne sont, en réalité, que des agglomérations de chaînons dont l’orientation générale est vers le nord-est. Le sol chinois présente encore plusieurs autres grandes arêtes dirigées dans le même sens, par chaînons interrompus. Telles sont celles qui s’étendent de la pointe orientale de Chan-tong à l’île de Haï-nan, et de Thaï-tong près de la province du Chan-si, au nord, jusqu’à la frontière du Tonquin. Cette direction commune, du sud-ouest au nord-est, est aussi celle de la ligne de volcans qui se prolonge à travers la grande île de Formose, l’archipel de Lieou-khieou et le Japon, jusqu’aux îles Aleutiennes. Le savant géologue M. Elie de Beaumont a montré qu’elle coïncidait avec le grand cercle de la sphère terrestre qui passe par les Cordilières de l’Amérique du Sud et les montagnes Rocheuses de l’Amérique du Nord, d’où il résulte que le système des montagnes de l’Asie orientale et le système des grandes chaînes américaines paraissent avoir été formés à la même époque. Les tremblements de terre, les éruptions boueuses et les soulèvements, qui se sont fait sentir dans la Chine depuis la plus haute antiquité, ont, en effet, une analogie frappante avec les phénomènes de ce genre qui ont eu lieu dans les deux Amériques.

On ne connaît aucun volcan actuellement en ignition dans la Chine ; mais il est certain que les terrains volcaniques y occupent un espace considérable. H y a un grand nombre de solfatares dans la province du Chan-si, où les habitants les emploient à des usages économiques.

Parallèlement à ces séries de chaînons de montagnes chinoises coulent un grand nombre de rivières et de cours d’eau dont la plupart aboutissent dans l’un ou l’autre des deux immenses fleuves, le Yang-tse-kiang que nous appelons fleuve Bleu, et le Hoang-ho, ou fleuve Jaune. Tous deux prennent leur source dans les montagnes du Thibet oriental, à peu de distance l’un de l’autre, entre le 34° et le 35° de latitude nord. Leur embouchure est aussi très-rapprochée dans la mer orientale ; mais leur cours s’écarte à des distances considérables, et embrasse un espace de pays prodigieux. Nous avons déjà eu occasion d’en parler ailleurs.

De même que les géographes chinois classent les montagnes d’après leurs idées particulières et en distinguent cinq principales auxquelles ils donnent les sites distincts qui ont leur fondement dans les traditions historiques ; de même aussi ils désignent quatre fleuves ou rivières sous le nom de Sse-tou, » les quatre écoulements, » ce sont : le Kiang, le Ho, le Houi et le Tsi. Il faut ajouter à ces fleuves un nombre considérable de rivières, qui vont se jeter à la mer, mais dont le cours est généralement peu étendu. Beaucoup d’affluents du fleuve Jaune et du fleuve Bleu les surpassent en longueur et en volume.

La Chine compte plusieurs grands lacs. On en distingue cinq principaux, savoir : 1° le lac Thoung-thing, sur les confins des provinces du Hou-nan et du Hou-pé ; 2° le lac Phou-yang, dans le Kiang-si ; 3° le lac Houngtse, dans le Kiang-sou ; 4° le Si-hou, ou « lac occidental, » dans le Tché-Kiang, et 5° le lac Taï-hou, ou « Grand Lac, » sur les limites du Kiang-sou et du Tchékiang. Il y a, en outre, beaucoup d’autres lacs plus petits, ou moins célèbres, notamment dans le Yun-nan.

Le climat d’un pays qui s’étend depuis le tropique jusqu’au 56° doit différer infiniment, suivant les provinces. Celui de la Chine offre, en effet, toutes les variations de la zone tempérée et participe, en quelque sorte, aussi de celui de la zone glaciale et de la torride. La province du fleuve Noir a des hivers semblables à ceux de la Sibérie, et la chaleur de Canton ressemble à celle de l’Hindoustan. On voit des rennes dans le nord et des éléphants dans le midi. Entre ces deux extrêmes, toutes les nuances de la température, toutes les gradations du chaud et du froid s’observent, à mesure qu’on avance du midi vers le nord. Ainsi, à Péking, par 40° de latitude, le thermomètre descend, pendant les trois mois de l’hiver, jusqu’à 30° au-dessous de zéro et s’élève, dans l’été, jusqu’à 30° de chaleur. À Canton, par 23° de latitude, la température moyenne est22°, 9. Généralement, l’air est très-sain en Chine, et les exemples de longévité ne sont pas rares, ce qui est d’autant plus remarquable, que la culture la plus universellement répandue, du moins dans les provinces du midi, est celle des rizières. On doit, sans doute, attribuer cet avantage en partie à l’heureuse disposition des bassins qui sont ouverts aux vents les plus généreux, et en partie aussi aux sages mesures qu’on a prises pour l’assainissement du pays, en cultivant les bords des lacs et les prairies marécageuses, en procurant un libre écoulement aux eaux des fleuves et des rivières, et en assujettissant à des règlements judicieux les travaux d’irrigation, l’un des moyens de prospérité de l’empire et de salut pour les habitants.

La surface entière de la Chine peut être divisée en trois zones parallèles à l’équateur et dont la température et les produits sont très-différents. La zone du nord s’étend au 35e parallèle et ne dépasse guère, au sud, la vallée inférieure du fleuve Jaune. Les froids y sont trop rudes pour le thé, le riz, le mûrier ordinaire ; les terres s’ensemencent principalement en millet et avoine, qui résistent mieux au froid que le froment. On y exploite beaucoup de minerai de fer et des gisements considérables de houille. Ce combustible si précieux se trouve, d’ailleurs, dans presque toute la Chine, et notamment dans la province de Kan-sou. Il est employé pour le chauffage habituel, la fabrication du fer, de la chaux, etc. La zone centrale, limitée par le 27" ou le 26e parallèle et les monts Nan-sing, a des hivers beaucoup plus doux que la zone du nord. Le riz, le froment, y sont excellents. Elle possède les meilleures espèces de thé, le mûrier, le cotonnier, le jujubier, l’oranger, la canne à sucre, qui y a été importée de l’1nde au huitième siècle, le bambou, qui remonte au nord jusqu’au 38° et a été appliqué par les Chinois à de nombreux usages. La partie orientale de cette zone favorisée est célèbre par ses fabriques de soieries et de cotonnades ; le milieu passe pour le grenier de la Chine et pourrait la nourrir par ses immenses récoltes de riz ; l’occident est riche en bois de construction. La zone méridionale, bordée par la mer, présente les mêmes productions naturelles que la zone centrale ; mais, généralement, elles sont de moins bonne qualité parce que la température est plus chaude. De nombreux gîtes métallifères sont répartis dans l’une et dans l’autre de ces’deux zones. L’or et l’argent se trouvent dans les provinces du sud et dans celles de l’ouest ; le cuivre, l’étain, le plomb, s’extraient dans la province centrale du Kiang-si ; le mercure est très-abondant, sous diverses formes. Enfin les montagnes du sud-ouest, dans le Yunnan et le Kouei-tcheou, passent pour très-riches en métaux de toute espèce. On trouve encore en Chine du lazulettre, le quartz, le rubis, l’émeraude, le corindon, la pierre ollaire, qui sert à faire des vases et particulièrement des écritoires ; la stéatite, qu’on taille en ornements et en figurines ; diverses espèces de schistes, de roche cornéenne et de serpentine, dont on fabrique des instruments de musique. Le jade, si célèbre sous le nom de yu, se trouve aussi à Thaï-thoung, dans la province du Chan-si ; mais la plus grande partie de cette pierre si estimée des Chinois vient de Khotan, et est apportée de Tartarie par les Boukhares.

La Chine nourrit un grand nombre d’espèces d’animaux, parmi lesquelles il y en a plusieurs qui ne sont que peu ou mal connues en Europe. Le cheval y est moins beau et plus petit ; on y trouve, dans le nord, le chameau de la Bactriane, le buffle, plusieurs espèces d’ours, de blaireaux, de ratons, une espèce particulière de tigre, plusieurs espèces de léopards et de panthères. Le bœuf est moins commun qu’en Europe, et le cochon est plus petit. Il y a plusieurs variétés de chiens qui ont la langue noire. Le chat y est mis en domesticité, surtout une espèce qui est sans queue et qui est très répandue dans le midi ; la variété blanche à poil soyeux n’y est pas inconnue. On compte beaucoup d’espèces différentes de rongeurs, parmi lesquelles il y en a qui pullulent au point de devenir un fléau pour les provinces, qu’elles parcourent en troupes immenses. Les gerboises, les polatouches, les écureuils, les loutres, les zibelines, se trouvent dans les forêts. Le rhinocéros et le tapir oriental habitent les parties occidentales du Kouang-si, du Yun-nan et du Sse-tchouen. De nombreuses espèces de cerfs, de chèvres et d’antilopes, le musc et d’autres ruminants moins connus, peuplent les forêts et les montagnes, particulièrement dans les provinces occidentales. On trouve aussi dans le sud-ouest plusieurs quadrumanes, et même de grandes espèces de singes assez voisines de l’orang-outang.

La Chine, si féconde en produits de tout genre, possède surtout un trésor sans lequel les plus abondantes richesses du sol deviennent bientôt inutiles ; nous voulons parler de l’industrie de ses habitants. L’industrie des Chinois est merveilleuse en tout ce qui concerne les choses usuelles et les commodités de la vie. L’origine de plusieurs arts se perd chez eux dans la nuit du temps, et l’invention en est attribuée à des personnages dont l’existence historique a souvent été mise en doute par les annalistes. Ils ont toujours su préparer la soie et fabriquer des étoffes qui ont attiré chez eux les marchands d’une grande partie de l’Asie ; la fabrication de la porcelaine a été portée à un degré de perfection qui, sous le rapport de l’élégance, n’a été dépassée, en Europe, que depuis bien peu d’années, et qu’on n’y égale pas encore sous le rapport de la solidité et du bon marché ; le bambou leur sert à faire des milliers d’ouvrages de toute espèce ; leurs toiles de coton, le nankin, sont renommés dans le monde entier ; ils excellent dans la confection des satins à fleurs ; malgré la simplicité de leurs métiers, ils peuvent reproduire les dessins les plus variés, et nous n’avons pas encore réussi à imiter leurs crêpes ; outre les toiles en chanvre, ils en fabriquent de très-fortes avec une sorte de lierre appelé ko ; leurs meubles, leurs vases, leurs instruments et outils de toute espèce, sont remarquables par une certaine simplicité ingénieuse qui mériterait souvent d’être imitée.

La polarité de l’aimant avait été remarquée chez eux deux mille cinq cents ans avant notre ère, quoiqu’ils n’en eussent pas tiré parti pour la navigation. La poudre à canon, et d’autres compositions inflammables dont ils se servent pour construire des pièces d’artifice d’un effet surprenant, leur étaient connues depuis très-longtemps, et l’on croit que des bombardes et des pierriers, dont ils avaient enseigné l’usage aux Tartares au treizième siècle ont pu donner, en Europe, l’idée de l’artillerie, quoique la forme des fusils et des canons dont ils se servent actuellement leur ait été apportée par la France, ainsi que l’attestent les noms mêmes qu’ils donnent à ces sortes d’armes. De tout temps ils ont su travailler les métaux, faire des instruments de musique, polir et tailler les pierres dures. La gravure en bois et l’imprimerie stéréotype remontent, en Chine, au milieu du dixième siècle, ils excellent dans la broderie, la teinture, les ouvrages de vernis. On n’imite qu’imparfaitement en Europe certaines productions de leur industrie, leurs couleurs vives et inaltérables, leur papier à la fois solide et fin, leur encre, et une infinité d’autres objets, qui exigent de la patience, du’soin et de la dextérité. Ils se plaisent à reproduire des modèles qui leur viennent des pays étrangers ; ils les copient avec une exactitude scrupuleuse et une fidélité servile ; ils fabriquent même, tout exprès pour les Européens, des objets qui sont du goût de ces derniers, des magots ou des figurines en stéatite, en porcelaine, en bois peint, et la main-d’œuvre est à si bon marché chez eux, qu’il y a souvent de l’avantage à leur commander des ouvrages que des artisans européens ne pourraient exécuter qu’à de grands frais.

Nous devons remarquer qu’en Chine, l’industrie, comme tout le reste, au lieu de faire des progrès, va tous les jours en déclinant. Plusieurs secrets importants de fabrication se sont perdus, et aujourd’hui les ouvriers les plus habiles seraient incapables d’obtenir la perfection et le fini qu’on admire dans les ouvrages des siècles passés ; de là ce goût effréné des riches Chinois pour les kou-toun, ou antiquités. Us recherchent avec avidité des porcelaines, des bronzes, des tissus de soie, des peintures qui, à part le mérite d’être de vieille date, surpassent de beaucoup, comme œuvre d’art, les productions modernes. Non-seulement les Chinois de nos jours n’inventent rien, ne perfectionnent rien, mais ils rétrogradent sensiblement du point avancé où ils étaient parvenus depuis si longtemps.

Ce déplorable état de choses tient à cette désorganisation générale, à cette incurie du gouvernement, que nous avons déjà eu occasion de signaler tant de fois. Personne n’encourage le talent et le mérite des artistes et des industriels ; il n’y a rien pour exciter leur émulation ; aussi on ne tente aucun progrès, on ne cherche pas à se distinguer. Tout homme de génie, capable de donner une salutaire impulsion aux arts et à l’industrie, se trouve à l’instant paralysé par la pensée que son mérite sera méconnu, et que ses efforts obtiendront, de la part du gouvernement, des châtiments plutôt que des récompenses. Il n’en était pas ainsi autrefois, et les moyens qui aujourd’hui, en Europe, contribuent si efficacement à développer tous les talents et toutes les aptitudes, étaient aussi mis en usage dans l’empire chinois ; il y avait des expositions publiques pour les produits des arts et de l’industrie, tous les citoyens étaient admis à en faire la critique, et les magistrats ne manquaient jamais de louer et de récompenser ceux qui se distinguaient par leur travail et leurs succès.

Dans la Relation des voyages faits par les Arabes en Chine, au neuvième siècle, on trouve un curieux passage qui vient, en quelque sorte, expliquer les progrès étonnants des Chinois à une époque où les autres peuples du monde étaient plongés dans l’ignorance et la barbarie.

« Les Chinois, dit le narrateur arabe, sont au nombre des créatures de Dieu qui ont le plus d’adresse dans « la main, en ce qui concerne le dessin, l’art de la fabrication, et pour toute espèce d’ouvrage ; ils ne sont, à cet égard, surpassés par aucune nation. En Chine, un homme fait avec sa main ce que vraisemblablement personne ne serait en état de faire ; quand son ouvrage est fini, il le porte au gouverneur, demandant une récompense pour le progrès qu’il a fait faire à l’art ; aussitôt le gouvernement fait placer l’objet à la porte de son palais, et on l’y tient exposé pendant un an ; si, dans l’intervalle, personne ne fait de remarque critique, le gouverneur récompense l’artiste et l’admet à son service ; mais, si quelqu’un signale quelque défaut grave, le gouverneur renvoie l’artiste et ne lui accorde rien.

« Un jour, un homme représenta, sur une étoffe de soie, un épi sur lequel était posé un moineau ; personne, en voyant la figure, n’aurait douté que ce ne fût un véritable épi, et qu’un moineau était réellement venu se percher dessus. L’étoffe resta quelque temps exposée ; enfin un bossu, étant venu à passer, critiqua le travail. Aussitôt on l’admit auprès du gouverneur de la ville ; en même temps on fit venir l’artiste ; ensuite on demanda au bossu ce qu’il avait à dire. Le bossu dit : C’est un fait admis par tout le monde, sans exception, qu’un moineau ne pourrait pas se poser sur un épi sans le faire ployer ; or, l’artiste a représenté l’épi droit et sans courbure, et il a figuré un moineau perché dessus : c’est une faute. L’observation fut trouvée juste, et l’artiste ne reçut aucune récompense.

« Le but des Chinois, dans cela et dans les choses de même genre, est d’exercer le talent des artistes et de les forcer à réfléchir mûrement sur ce qu’ils entreprennent, et à mettre tous leurs soins aux ouvrages qui sortent de leurs mains[3]. »

Il est facile de comprendre combien ces expositions permanentes devaient exciter l’émulation et favoriser les progrès de tout genre. Aussi, à cette époque, les procédés artistiques et industriels de la Chine avaient une supériorité si marquée sur ceux des pays voisins, que son commerce extérieur prit un développement prodigieux. C’est principalement le commerce de la soie, qui se faisait avec les Romains, par l’entremise des Boukhares, des Asses et des Persans, qui a fait connaître les Chinois en Occident et appelé les Occidentaux en Chine. Les étrangers qui fréquentaient ses ports étaient si nombreux que, vers la fin du neuvième siècle, cent vingt mille furent massacrés à Han-tcheou-fou, capitale du Tché-kiang. Voici de quelle manière l’écrivain arabe raconte ces terribles exécutions :

« Des événements sont survenus qui ont fait cesser les expéditions dirigées vers ces contrées (la Chine), qui ont ruiné ce pays, qui en ont aboli les coutumes, et qui ont dissous sa puissance. Je vais, s’il plaît à Dieu, exposer ce que j’ai lu relativement à ces événements.

« Ce qui a fait sortir la Chine de la situation où elle se trouvait en fait de lois et de justice, et ce qui a interrompu les expéditions dirigées vers ces régions du port de Syraf, c’est l’entreprise d’un rebelle, qui n’appartenait pas à la maison royale, et qu’on nommait Bauschena. Cet homme débuta par une conduite artificieuse et par l’indiscipline ; puis il prit les armes et se mit à rançonner les particuliers. Peu à peu les hommes malintentionnés se rangèrent autour de lui ; son nom devint redoutable, ses ressources s’accrurent, son ambition prit de l’essor, et, parmi les villes de la Chine qu’il attaqua, était Khan-fou, port où les marchands arabes abordent. Entre cette ville et la mer, il « va une distance de quelques journées ; sa situation est sur une grande rivière, et elle est baignée par l’eau douce[4].

« Les habitants de Khan-fou ayant fermé leurs portes, le rebelle les assiégea pendant longtemps. Cela se passait dans le cours de l’année 264 de l’hégire (878 de J. C.). La ville fut enfin prise, et les habitants furent passés au fil de l’épée. Les personnes qui sont au courant des événements de la Chine rapportent qu’il périt en cette occasion cent vingt mille musulmans, juifs, chrétiens et mages, qui étaient établis dans la ville, et qui y exerçaient le commerce, sans compter les personnes qui furent tuées d’entre les indigènes. On a indiqué le nombre précis des personnes de ces quatre religions qui perdirent la vie, parce que le gouvernement chinois prélevait sur elles un impôt d’après leur nombre. De plus, le rebelle fit couper les mûriers et les autres arbres qui se trouvaient sur le territoire de la ville ; nous nommons les mûriers en particulier, parce que la feuille de cet arbre sert à nourrir l’insecte qui fait la soie, jusqu’au moment où a l’animal s’est construit sa dernière demeure. Cette circonstance fut cause que la soie cessa d’être envoyée dans les contrées arabes et dans d’autres régions. »

Pendant que les étrangers affluaient dans les ports du Céleste Empire, les marchands chinois parcouraient avec leurs jonques les mers de l’Inde, et allaient trafiquer jusqu’en Arabie et en Egypte. Ils visitent encore de nos jours, dans des vues commerciales, les îles de l’Archipel oriental, les ports de la Cochinchine et du Japon, la presqu’île de Malacca et même le Bengale. Quant au commerce par terre, ils s’en sont occupés à différentes époques avec activité, et l’on ne peut douter que les intérêts du négoce n’aient conduit en Tartarie les colonies chinoises qui s’y sont établies, et attiré vers les pays occidentaux les armées que le gouvernement chinois y a souvent envoyées. Aujourd’hui le commerce extérieur se fait par terre sur toute la frontière du nord et de l’ouest-. Les Chinois se procurent des chevaux de Tartane, du jade, du musc et des châles de Khotan et du Thibet, des fourrures de la Sibérie et des draps, du savon, des cuirs, des fils d’or et d’argent de Silésie et de Russie. Les villes voisines du pays des Birmans reçoivent, de ce côté, des marchandises européennes. C’est par la voie de la petite Boukharie et des villes placées au nord-ouest du Kan-sou que les premières soieries sont autrefois arrivées en Europe ; mais les difficultés du transport rendent, depuis longtemps, le commerce extérieur par terre beaucoup moins important que le commerce maritime.

Le port de Canton a été longtemps le seul ouvert au commerce européen qui, jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, n’envoyait en Chine que son argent, pour être échangé contre du thé ; depuis le commencement du dix-neuvième, il a commencé à importer des cotonnades, des draps, des métaux travaillés, des montres, etc. L’Inde fournit ses épices, du camphre, de l’ivoire, surtout une énorme quantité d’opium, dont le goût s’est si rapidement propagé en Chine. Ce vaste continent livre aujourd’hui au commerce étranger une valeur de cent soixante-dix-sept millions de francs en échange de deux cent vingt-six millions de produits bruts ou manufacturés, que lui versent l’Inde ou l’Occident…. La consommation plus ou moins considérable des principaux produits de la Chine, le thé et la soie grège, détermine l’importance des échanges que l’on peut opérer avec les sujets du Céleste Empire. La Chine a besoin de vendre, non d’acheter. À l’exception de l’opium et du coton de l’Inde, ce qu’elle accepte du commerce étranger, elle ne l’accepte qu’en vue de favoriser l’écoulement de ses propres articles. D’après une pareille donnée, il est facile de prévoir le rôle commercial que a la France peut se créer sur ce nouveau terrain à côté des autres puissances de l’Occident. L’Angleterre importe dans ses entrepôts 25 millions de kilogrammes de thé, les États-Unis 8 millions, la Russie 4 millions ; quant à la France, elle ne transporte que le thé nécessaire à sa consommation, et n’en reçoit pas 300, 000 kilogrammes par an. La soie grège n’est exportée que par l’Angleterre et les Etats-Unis ; l’Angleterre en demande au Céleste Empire plus d’un million de kilogrammes, représentant une valeur d’environ 35 millions de francs. De tous les pays qui cherchent en a Chine un débouché pour leurs produits, l’Inde anglaise est le seul qui y trouve un marché facile, et qui puisse y faire pencher la balance des échanges en sa faveur. La Chine reçoit annuellement de Calcutta et de Bombay pour 30 millions de coton brut, pour 120 millions d’opium. Les manufactures britanniques, en se condamnant à ne vendre leurs tissus qu’à vil prix, sont parvenues cependant, malgré la concurrence de l’industrie chinoise, à faire entrer dans les ports de Canton et de Shang-haï une valeur de 33 millions en fils de coton et en cotonnade, de H millions en tissus de laine. Les draps russes offerts à Kiakhta et dans l’Asie centrale, les cotonnades américaines importées à Shang-haï acceptent les mêmes conditions et se résignent aux mêmes sacrifices. Ce commerce onéreux se soutient à l’aide des bénéfices réalisés sur les chargements de retour et contribue encore à exclure les produits français de l’extrême Orient ; aussi, dans les meilleures années, les échanges de la France avec la Chine n’ont-ils pas dépassé 2 millions[5].

Afin qu’on puisse saisir d’un coup d’œil le degré d’importance des opérations commerciales que les diverses nations étrangères font avec la Chine, nous allons donner un tableau exact du nombre de bâtiments marchands qui ont été expédiés dans ses ports pendant une de ces dernières années.

IMPORTATIONS EN CHINE EN 1850.

Angleterre 374

États-Unis 183

Hollande 29

Espagne 13

France 4

Royaumes divers 22

Ce grand mouvement commercial est, sans doute, d’une importance considérable pour l’Angleterre et les Etats-Unis ; mais son influence se fait bien peu sentir dans ce vaste empire chinois et au milieu de cette immense population de marchands. Le commerce avec les étrangers pourrait cesser complètement et tout d’un coup, sans causer peut-être la moindre sensation dans les provinces intérieures. Les grands négociants chinois des ports ouverts aux Européens s’en ressentiraient ; mais il est probable que la nation chinoise ne s’apercevrait même pas de cette interruption. Le prix du thé et de la soie diminuerait, et celui de l’opium augmenterait, mais seulement pour peu de temps ; car les Chinois se mettraient aussitôt à en fabriquer en abondance. La marche des affaires ne se trouverait nullement gênée, parce que, comme l’a très-bien remarqué le capitaine Jurien de la Gravière, « la Chine a besoin de vendre, non d’acheter. » Ses riches et fertiles provinces lui fournissent tout ce qu’il lui faut ; elle a chez elle le nécessaire et l’utile, et les Européens ne peuvent lui fournir que des objets de luxe et de fantaisie. Les cotonnades qu’on lui apporte, quelque énorme qu’en paraisse la quantité, ne sauraient être, en réalité, que d’une faible ressource pour l’immense consommation de plus de trois cents millions d’hommes.

Si donc le gouvernement chinois n’a jamais, à aucune époque, favorisé le commerce avec les Européens ; si, au contraire, il a toujours cherché à le paralyser, à l’écraser même, c’est parce qu’il l’a toujours considéré comme nuisible aux véritables intérêts du pays. Le commerce, selon les Chinois, ne peut être utile à l’empire qu’autant qu’en cédant des choses superflues, on en acquiert de nécessaires ou d’utiles. Ce principe admis, ils en concluent que le commerce des étrangers, diminuant la quantité usuelle des soies, des thés, des porcelaines, et occasionnant l’augmentation de leur prix dans toutes les provinces, est véritablement désavantageux à l’empire ; aussi le gouvernement s’est-il toujours appliqué à l’entraver. Les objets de luxe, les pré précieuses bagatelles qu’apportent les navires européens, ne lui ont jamais fait illusion ; il ne recherche que le commerce avec les Tartares et les Russes, qui fournit des pelleteries et des cuirs dont on a besoin dans toutes les provinces, et qui se fait par des échanges.

Les Chinois n’ont pas tout à fait les mêmes idées que les Européens sur le commerce. Voici comment s’exprimait, il y a plus de deux mille ans, Kouan-tse, célèbre économiste du Céleste Empire : « L’argent qui entre par le commerce n’enrichit un royaume qu’autant qu’il en sort par le commerce. Il n’y a de commerce longtemps avantageux que celui des échanges ou nécessaires ou utiles. Le commerce des objets de faste, de délicatesse et de curiosité, soit qu’il se fasse par échange ou par achats, suppose le luxe. Or, le luxe, qui est l’abondance du superflu chez certains citoyens, suppose le manque du nécessaire chez beaucoup d’autres. Plus les riches mettent de chevaux à leurs chars, plus il y a de gens qui vont à pied ; plus leurs maisons sont vastes et magnifiques, plus celles des pauvres sont petites et misérables ; plus leur table est couverte de mets, plus il y a de gens qui sont réduits uniquement à leur riz. Ce que les hommes en société peuvent faire de mieux à force d’industrie et de travail, d’économie et de sagesse, dans un royaume bien peuplé, c’est d’avoir tous le nécessaire, et de procurer le commode à quelques uns. »

D’après ces idées, qui sont celles de l’administration chinoise, il est facile de prévoir que les produits européens n’obtiendront jamais un grand écoulement dans le Céleste Empire ; et cet état de choses durera tant que les Chinois voudront rester ce qu’ils sont, sans modifier leurs goûts et leurs habitudes. Le commerce extérieur n’ayant à leur offrir aucun objet de première nécessité, pas même d’une utilité réelle, ils s’intéresseront fort peu à son extension, ils le verront s’arrêter non-seulement sans inquiétude, mais encore avec un certain sentiment de satisfaction.

Il n’en serait certainement pas ainsi du côté des Anglais ; une interruption totale du commerce avec la Chine serait pour l’Angleterre un événement désastreux. La vie et le mouvement de cette puissance colossale se trouveraient aussitôt paralysés dans les Indes ; des extrémités, le mal gagnerait rapidement le cœur, et l’on ne tarderait pas à apercevoir dans la métropole les symptômes d’une maladie peut-être mortelle. La source la plus féconde de la richesse et de la force de la Grande-Bretagne se trouve dans ses colonies de l’Inde, et c’est surtout par la Chine qu’elle s’alimente. Les Anglais le savent bien ; aussi, les a-t-on vus, dans ces dernières années, prendre bravement la résolution d’endurer avec patience et résignation toutes les avanies du gouvernement chinois, plutôt que d’en venir à une nouvelle rupture et d’arrêter ce grand mouvement commercial, qui est une des principales sources de la prospérité des Indes.

Une raison excellente pour laquelle la Chine aime médiocrement à faire le négoce avec les étrangers, c’est que son commerce intérieur est immense. Elle y emploie des bâtiments de toute grandeur, qui sillonnent continuellement les rivières et les canaux dont l’empire est arrosé dans toute son étendue. Il consiste principalement en échange de grains, sels, métaux et autres productions naturelles et artificielles des différentes provinces. La Chine est un pays si vaste, si riche et si varié, que le trafic intérieur suffit surabondamment pour occuper la partie de la nation qui peut se livrer aux opérations mercantiles. Il y a, dans toutes les villes importantes, de grandes maisons de commerce qui sont comme les réservoirs où viennent se décharger les marchandises de toutes les provinces. De tous les points de l’empire on accourt s’approvisionner dans ces vastes entrepôts. Aussi remarque-t-on, de toutes parts, un mouvement, une activité fiévreuse, qu’on ne trouverait pas dans nos plus importantes villes d’Europe. Les voies de communication, quoique souvent très-peu confortables, sont sans cesse encombrées de marchandises qu’on emporte sur des barques, des chariots, des brouettes, à dos d’hommes et de bêtes de somme.

Le gouvernement fait lui-même le commerce, en conservant, dans des greniers affectés aux divers chefs-lieux, l’excédant des grains qu’il reçoit en impôt, et les vendant à sas sujets dans les temps de disette. Une partie des nombreuses maisons de prêts sur gages qui existent en Chine appartient aussi au gouvernement. Le taux d’intérêt est, par mois, deux pour cent pour les dépôts d’habillements et trois pour cent pour les dépôts de bijoux et objets métalliques. Le taux légal de l’argent a été fixé à trente pour cent par an, et, comme cet intérêt se paye par lune ou mois lunaire, c’est trois pour cent par mois, la sixième, la douzième lune et la lune intercalaire quand il y en a, ne portant point d’intérêt.

On sera peut-être curieux de savoir quel but s’est proposé le gouvernement chinois, en portant si haut l’intérêt de l’argent, et de connaître la manière dont on envisagé, dans ce singulier pays, les questions d’économie politique et sociale. Selon Tchao-yng, écrivain distingué du Céleste Empire, l’État a voulu empêcher que la valeur des biens-fonds n’augmentât et que celle de l’argent ne diminuât par la médiocrité de l’intérêt. En le portant à un taux considérable, il a essayé de rendre la distribution des biens-fonds proportionnelle au nombre des familles et la circulation de l’argent plus active et plus uniforme.

« Il est évident, dit l’écrivain chinois, que l’argent étant au-dessous des biens-fonds, parce qu’il est plus casuel en lui-même et dans les revenus, la même valeur en biens-fonds sera toujours préférée à celle qui est en argent. Il est évident encore que, pour ne pas courir le risque du casuel de l’argent, on aimera mieux posséder une moindre valeur en biens-fonds avec plus de sécurité. Cette moindre valeur est proportion née aux risques de l’argent et de ses profits.

Plus l’intérêt de l’argent est élevé, plus il faut de biens-fonds, tous les risques compensés, pour équivaloir à l’argent, comme il faut plus d’arpents de mauvaise terre pour équivaloir à une terre excellente et fertile. Or, plus il faut de biens-fonds pour équivaloir à l’argent, plus il est aisé aux pauvres citoyens de conserver ceux qu’ils ont et d’en acquérir même une certaine quantité, puisque cela ne suppose pas la richesse ; plus, par la même raison, les partages sont faciles dans les familles et avantageux à l’État pour les terres que le gouvernement a eues surtout en vue. Pourquoi cela ? C’est que les fonds en terre produisent toujours plus à ceux qui les font valoir eux-mêmes, et que les riches, qui en possèdent plus qu’ils n’en peuvent cultiver, perdent pour l’État, en les négligeant, ou pour eux, en les donnant à d’autres, ce que gagnent ceux qui les cultivent eux-mêmes ; perte certaine et inévitable, perte, dans le dernier cas, à laquelle il faut ajouter les risques de la récolte et le casuel du payement ; perte, par conséquent, qui, étant aggravée par les risques, leur rend l’achat des terres moins avantageux qu’aux pauvres, et doit autant le faciliter aux derniers qu’elle doit en dégoûter les premiers. »

Après avoir prouvé par l’expérience que les possessions territoriales du peuple ont augmenté à proportion que l’intérêt de l’argent a été porté plus haut, Tchao-yng conclut ainsi : Le grand bien qu’a cherché et qu’a produit la loi de l’intérêt à trente pour cent, c’est que les cultivateurs, qui sont la portion la plus nombreuse, la plus utile, la plus morale et la plus laborieuse des citoyens, peuvent posséder assez de biens-fonds en terre pour avoir de quoi vivre sans être riches, et ne sont plus les malheureux esclaves des rentiers, des citoyens pécunieux, qui engraissent leur oisive inutilité du fruit des travaux de ces infortunés. »

Tchao-yng essaye de prouver ensuite que le taux de trente pour cent étant la moyenne entre le revenu des bonnes terres et les profils du commerce en gros, c’est celui précisément qu’il fallait déterminer pour aiguillonner le commerce et faire circuler l’argent oisif. Qui a de bonnes terres, dit-il, ne les laissera pas en friche, parce qu’à moins d’être insensé, il ne voudrait pas se priver, en pure perte, des moissons dont, chaque année, elles peuvent remplir ses greniers. Qui a des fonds en argent serait aussi insensé s’il les laissait chômer dans ses coffres ; car, s’il y a plus de danger à les placer qu’à cultiver des terres et à les mettre en valeur, il y a aussi des profits plus considérables. Tout le monde convient que l’argent ne reste jamais en caisse chez les négociants, parce que l’appât puissant du gain l’en fait sortir sans cesse. La loi de trente pour cent étant établie, le même appât doit produire le même effet chez tous ceux qui en ont ; aussi voyons-nous que, depuis que l’intérêt de l’argent a été porté si haut, personne n’a plus songé à en faire des amas, et la circulation en a été plus générale, plus vive, plus continuelle. »

Un autre économiste, nommé Tsien-tche, soutient que l’intérêt légal de trente pour cent a pour but de faciliter le commerce. On va voir que les Chinois sont tout aussi avancés que nous dans l’art de faire des formules. Une société bien organisée, dit Tsien-tche, serait celle où, chacun travaillant selon ses forces, son taet lent et les besoins publics, tous les biens seraient toujours partagés dans une proportion qui en fît jouir tout le monde à la fois.

« L’État le plus riche serait celui où peu de travail mettrait les productions de la nature et de l’art dans une abondance supérieure, en tout temps, au nombre et aux besoins des habitants. La richesse a nécessairement une relation avec les besoins.

« L’empire était plus riche avec moins de biens, sous les premières dynasties, parce qu’un moindre travail produisait plus par rapport au nombre des habitants.

« La population de l’empire est telle aujourd’hui, que l’intérêt pressant des besoins communs demande qu’on tire de la fertilité de la terre et de l’industrie de l’homme tout ce qu’on peut en tirer. Pour y réussir, il faut cultiver dans chaque endroit ce qui y vient le mieux, et travailler les matériaux où on les trouve. Le surabondant des consommations locales devient un secours pour les autres endroits, et c’est au commerce à l’y porter.

« La nécessité du commerce dans l’empire est égale à la nécessité des échanges, et l’utilité du commerce à leur utilité ; c’est-à-dire qu’il est d’une nécessité absolue et d’une utilité universelle et continuelle.

« Il faut distinguer dans le commerce les choses et les lieux. Sa totalité embrasse, dans les productions de la nature et de l’art, le nécessaire, l’utile, le commode, l’agréable et le superflu. H y a un commerce de familles à familles, dans le même endroit ; un commerce de village à village, de ville à ville, de province à province, et il est facile, continuel, universel, à cause de la proximité ; un commerce, enfin, de la capitale avec les provinces et des provinces entre elles quelque éloignées qu’elles soient les unes des autres.

« Si tous les biens de l’empire appartenaient à l’Etat, et que l’État fût chargé de faire le partage, il faudrait nécessairement qu’il se chargeât des échanges que fait le commerce en portant lu surabondance d’un endroit dans l’autre, et, dans ce cas, il assignerait des appointements à ceux qu’il chargerait de ce soin, comme il en donne aux magistrats, aux gens de guerre, etc. Ce soin, qui n’a rien que de noble et de grand, puisqu’il se rapporte directement à la félicité publique, deviendrait honorable.

« Les commerçants se chargent, à leurs risques et périls, de rendre cet important service à la société. La proportion et la correspondance des échanges en produits ne seraient évidemment ni assez commodes, ni assez uniformes, ni assez constantes, pour subvenir aux besoins si variés, si continuels, de la société. L’argent, comme signe et équivalent d’une valeur fixe et reconnue, y supplée d’autant plus aisément, qu’il se prête avec plus de facilité et de promptitude à toutes les proportions, divisions et correspondances des échanges. L’argent est donc le ressort et le ferment du commerce ; le commerce ne peut donc être florissant qu’autant que la circulation de l’argent facilite, augmente, hâte et perpétue la multitude des échanges.

« L’équilibre antique de la répartition proportionnelle des biens ayant été rompu, il est évident qu’il y a un grand nombre de citoyens dont la dépense est moindre que leur recette, et qui, par conséquent, peuvent mettre de l’argent en réserve, ou du moins, n’être pas pressés d’en faire usage. Il n’est pas moins évident que, le gouvernement veillant à ce que la totalité de l’argent qui circule dans l’empire soit proportionnée à la valeur et à la quantité des échanges innombrables du commerce, l’argent qu’on enlève à cette circulation par des réserves diminue la facilité, l’uniformité et la continuité des échanges en proportion de sa quantité. Donc, tout ce qui tend à le faire rentrer dans la circulation et à l’y conserver est au profit du commerce. La loi le fait autant qu’elle le peut en mettant dans le cas d’une plus grande dépense ceux à qui l’État donne plus ; la bienséance et les mœurs générales le font aussi pour les autres, jusqu’à un certain point : cela ne suffit pas. Le haut intérêt de l’argent y supplée en assurant des profits qui amorcent et séduisent la cupidité. S’il en est qui résistent à un appât si attrayant, c’est une nouvelle preuve qu’un moindre intérêt eût encore moins fait sortir d’argent et eût privé le commerce de beaucoup de fonds.

« Comme le besoin d’argent dans le commerce est toujours un peu pressant et universel, à cause de son immensité et de ses divisions et ramifications infinies, les plus petites sommes y trouvent place et y sont poussées par la séduction des profits, séduction d’autant plus efficace pour le laboureur et l’artisan, que la moindre perte attaque son bien-être, et que, s’il confie de l’argent au commerce, il le retire quand il veut.

« Les négociants et les marchands, eussent-ils des fonds suffisants pour se passer du secours des emprunts, ce qui est impossible à cause de l’inégalité des fortunes et de la proportion de l’argent qui circule avec la valeur des échanges dans tout l’empire, les négociants, dis-je, et les marchands pussent-ils se passer du secours continuel des emprunts, il serait de l’intérêt du commerce qu’ils en fissent et qu’ils les rendissent lucratifs pour intéresser le public à ses succès. Si l’on veille partout avec tant de soin à la facilité, à la commodité et à la sûreté des transports par terre et par eau ; si toutes les affaires qui concernent le commerce dans les ventes, achats et expéditions, sont terminées avec tant de célérité et de bonne foi ; si les privilèges des foires et des marchés sont conservés si scrupuleusement ; si la police qu’on y garde est si attentive et si douce ; si les malversations et les tyrannies des douanes sont punies avec tant d’éclat, c’est que presque tout le monde a des fonds dans le commerce ou s’intéresse à ceux qui en ont. Le gouvernement ne peut qu’exiger les secours qui lui sont dus et qu’il importe aux citoyens de lui procurer ; le haut intérêt de l’argent les procure infailliblement. C’est un grand coup d’État que la loi de trente pour cent. »

L’économiste Tsien-tche réfute ensuite les adversaires de la loi de trente pour cent. — « Les anciens ne toléraient que de petits intérêts, dit Leang-tsien ; celui de trente pour cent est une injustice et une oppression publique. On ne peut pas imaginer d’usure plus criante. — Nous pourrions nous contenter de répondre : 1° Que le fait allégué est au moins douteux, puisqu’il ne faut qu’ouvrir les anciens auteurs, et même les livres sacrés, pour voir que les profits du commerce étaient prodigieux, sous la belle et célèbre dynastie des Tcheou, et il n’est pas naturel de penser que les commerçants travaillassent sur leurs fonds, ni que ceux qui leur prêtaient ne voulussent pas partager les bénéfices qu’on faisait avec leur argent ; tout ce qu’on peut dire de plus, c’est que les gros intérêts n’étaient pas autorisés parla loi. Du reste, comme on ne trouve pas qu’ils fussent prohibés, il faudrait examiner si ce que nous avons perdu de ces lois était ou la condamnation ou l’apologie de l’intérêt. 2° Que toutes les proportions ont changé par les accroissements de la population. Un père doit autrement gouverner sa famille, lorsqu’il a douze enfants, que lorsqu’il n’en avait que trois ou quatre. 3° Qu’il est terrible d’accuser d’injustice et d’oppression usuraire une loi que le zèle du public a dictée, qui a été reçue avec actions de grâces dans tout l’empire, qui était générale et au profit de tout le monde, qui, ne faisant que permettre, ne gêne personne, qui date maintenant de plusieurs siècles, et qui répond à toutes les objections par l’état actuel de l’empire et du commerce. Une boutique sur la grande rue qui aboutit à la première entrée du palais impérial se loue le quadruple de ce qu’elle se louerait, si elle était dans un quartier ordinaire et médiocrement fréquenté. Pourquoi cette augmentation de loyer ? Pourquoi cette disproportion entre deux maisons dont la valeur réelle est la même, n’ayant pas plus coûté à bâtir l’une que l’autre ? C’est que, bien qu’il ne tienne qu’à moi de profiter de l’avantage du commerce que m’offre sa position, je cède mon droit au marchand, à condition qu’il m’en dédommagera, en augmentant le loyer à proportion du profit qu’elle lui procurera et que je lui cède. Il en est de même de l’argent qu’on prête aux négociants.

« Le commerce a ses révolutions, ses accidents, ses fautes, ses pertes et ses manquements de bonne foi, dont le résultat général réduit la totalité du fonds qu’on lui confie à un intérêt qui ne passe guère que de quatre ou cinq pour cent le revenu ordinaire des bonnes terres. Est-ce trop d’un pareil avantage pour lui assurer les prêts dont il a besoin et pour dédommager ceux qui lui remettent leur argent des risques qu’ils courent ? La multitude gagne toujours dans les prêts faits au commerce ; mais il y a toujours beaucoup de particuliers qui y perdent ou l’intérêt ou le capital. Le flux et le reflux des pertes et des gains doit entrer nécessairement dans la balance du taux de l’intérêt de l’argent ; on doit même y avoir d’autant plus d’égard, v que, soit à raison de la population, soit à raison de la constitution intime du gouvernement et de l’administration publique, la majeure partie des fonds du commerce doivent être des emprunts.

« L’Etat n’a mis aucun autre impôt sur le commerce que celui des douanes ; le négociant et le marchand, quelque riches qu’ils soient, quelques dépenses que fasse l’Etat pour la facilité et l’utilité du commerce dont ils recueillent les plus doux fruits, ne donnent a rien à l’Etat pour ces charges. Cette politique est très-sage et très-équitable, parce que le négociant et le marchand, tirant leurs revenus du public par les bénéfices du commerce, ils lui feraient payer les impôts qu’on leur demanderait ; il se trouverait par là que l’État n’aurait fait que les créer receveurs de ces impots ; si cependant les besoins de l’État exigeaient qu’il leur demandât un impôt, comme les consommations sont communes à tous les ordres de l’Étal et proportionnées aux fortunes des particuliers, il est évident que ce serait l’impôt dont la répartition serait la plus équitable et la moins à charge aux pauvres ; tout le monde y applaudirait. Donc nos lettrés, qui ont crié contre l’intérêt à trente pour cent, n’entendent rien en fait d’administration politique ; changeons les noms, et tout cela sera démontré. À quoi monte l’excédant des intérêts qu’on tire aujourd’hui dans tout l’empire, sur ce qu’on en tirait sous la dynastie des Tang, il y a neuf siècles ? Supposons dix millions d’onces d’argent ; qui trouverait mauvais que l’État les exigeât en sus des impôts ordinaires pour subvenir aux besoins du commerce intérieur de l’empire ? Eh bien ! la déclaration qui a porté à trente pour cent l’intérêt de l’argent est un édit qui crée cet impôt, et l’État le cède à ceux qui prêtent aux commerçants, ou à ceux qui sont dans le cas de prêter à leurs concitoyens. C’est sur les profits du commerce, c’est sur le public, que cet impôt est levé, et de la manière la plus avantageuse, puisqu’on ne le paye qu’à proportion de ses consommations ; tout ce qu’il y a de particulier à cet impôt, c’est que l’État le cède au public, sans le faire passer par le trésor de l’empire, et sans être obligé de l’augmenter des frais de la recette. Tchang-sin a dit, à cette occasion : Un impôt pallié est un glaive dans le fourreau, le fourreau s’use et le glaive blesse. Ce raisonnement prouve qu’on peut être un très-habile lettré, et même un bon magistrat, sans avoir la tête assez forte pour saisir les affaires d’Etat.

En quoi le haut intérêt fixé par la loi étend-il l’utilité du commerce ? En ce qu’il en ouvre la carrière à ceux qui ont du talent pour le faire, et le rend nécessairement plus réparti et plus divisé. Le génie du commerce est un génie à part, comme celui des lettres, du gouvernement, de la guerre et des arts ; peut-être même pourrait-on dire qu’il embrasse, à certains égards, toutes les espèces de génies. Or, le génie du commerce est perdu pour l’empire dans tous ceux qui sont à portée de suivre une autre carrière ; reste donc à le mettre eu œuvre dans ceux dont le commerce est l’unique ressource. Quoique le commerce soit infini ment nécessaire à l’État, l’administration, qui fait tant de dépenses pour faciliter les études et former par là des sujets propres aux affaires, ne fait rien pour ceux qui ont le génie du commerce, pour les aider à le déployer ; le haut intérêt de l’argent supplée à cette espèce d’oubli ; quelque pauvre que soit un jeune homme, s’il a de la conduite et du talent, il trouvera à emprunter assez pour faire des tentatives ; dès qu’elles réussissent, toutes les bourses s’ouvrent pour lui, et l’intérêt donne à l’empire un citoyen utile qui aurait été perdu s’il ne lui eût tendu une main secourable. Or, dès qu’on peut entrer dans le commerce, sans avoir de fonds à soi, le commerce doit être nécessairement très-divisé et tel, par conséquent, que le demande l’état actuel de la population.

« Un homme, quel qu’il soit, n’a qu’une certaine mesure de temps et de forces à employer ; si le commerce dont il est chargé en demande plus, il faut qu’il appelle du secours, c’est-à-dire qu’il achète des services ; ils lui coûtent peu pour l’ordinaire, et il tâche d’en retirer beaucoup ; ce qu’il gagne sur eux le dispense peu à peu de travailler lui-même, et le public est chargé du fardeau de son oisiveté. On demandait à So-ling pourquoi il avait fait prêter vingt mille onces d’argent, sur le Trésor public, à douze petits marchands. — C’est, répondit-il, afin que le public ne paye plus les festins, les spectacles, les vernis, les concubines et les esclaves de celui qui a envahi le commerce des soieries. La rivalité des ventes oblige les marchands à lutter d’industrie et de travail, c’est-à-dire à rançonner moins le public. »

Nous pensons qu’il serait superflu d’avertir le lecteur que, en donnant ces citations, peut-être un peu trop longues, des économistes chinois, nous n’entendons nullement approuver leur doctrine. Ces questions épineuses et ardues sont trop au-dessus de nos connaissances pour qu’il nous soit permis de nous en établir le juge ; nous avons voulu seulement faire connaître la trempe d’esprit des Chinois. On est si communément habitué à les apprécier d’après les dessins des paravents et des éventails, et à ne voir en eux que des magots plus ou moins civilisés, que nous avons été bien aise de montrer de quelle manière ils savent traiter les matières de haute politique et d’économie sociale.

Afin de faciliter ces opérations commerciales, les Chinois ont inventé des sociétés pécuniaires, répandues dans tout l’empire, et dont le but principal est d’éviter le fardeau des dettes fixes et qui portent intérêt. Les membres de ces sociétés conviennent entre eux d’une certaine somme, que chacun versera le premier jour de chaque mois ; ce jour même, la totalité des sommes se tire au sort ; on continue ainsi chaque mois, jusqu’à ce que chacun ait eu le lot. Comme les derniers seraient trop mal partagés et auraient fait inutilement toutes les avances sans en retirer aucun avantage, chaque mois le lot augmente d’un petit intérêt payé par ceux qui en ont déjà profité.

L’avantage de ces sociétés consiste à procurer tout d’un coup une somme considérable qu’on ne paye qu’en détail. Comme le gouvernement ne se mêle en aucune manière de ces sociétés privées, leurs règles varient au gré de ceux qui les composent. Il y a cependant deux conditions qui paraissent invariables et admises dans toutes les provinces : la première, c’est que le fondateur de la société a toujours le premier lot ; la seconde, c’est que tout associé qui manque une fois à fournir sa quote-part perd toutes ses avances au profit du chef de la loterie, lequel répond pour tout le monde ; mais ces cas arrivent très-rarement. Tous les membres se font un si grand point d’honneur d’être fidèles à ces sortes d’engagements, qu’on ne pourrait y manquer sans se couvrir de honte et devenir, pour ses concitoyens, un objet de mépris. Lorsque quelqu’un se trouve pressé d’argent, il obtient facilement qu’on lui cède le lot, et, s’il ne peut plus continuer, il abandonne ses avances à un autre, qui répond pour lui. Ces sociétés sont tellement à la mode, que presque tous les Chinois en font partie ; les cultivateurs, les artisans, les petits marchands, tout le monde se réunit ainsi par groupes et met ses ressources en commun. Le Chinois ne vit jamais dans l’isolement ; mais c’est surtout dans les affaires d’intérêt et de commerce que son esprit d’association est remarquable.

L’immense population de la Chine, la richesse de son sol et la variété de ses produits, la vaste étendue de son territoire et la facilité des communications par terre et par eau, l’activité de ses habitants, les lois, les mœurs publiques, tout semble se réunir pour rendre cette nation la plus commerçante du monde. De quelque côté qu’un étranger pénètre en Chine, quel que soit le point qu’on visite, ce qui frappe avant tout, ce qui saisit d’étonnement, c’est l’agitation prodigieuse de ce peuple, que la soif du gain, que le besoin du trafic tourmentent sans cesse. Du nord au midi, d’orient en occident, c’est comme un marché perpétuel, une foire qui dure toute l’année sans interruption.

Et cependant, quand on n’a pas pénétré jusqu’au centre de l’empire, quand on n’a pas vu ces trois grandes villes, Han-yang, Ou-tchang-fou et Han-keou, placées en face l’une de l’autre, il est impossible de se former une idée exacte de l’activité et de l’immensité de ce commerce intérieur. C’est surtout Han-keou, « la bouche des entrepôts, » qu’il faut visiter ; tout y est boutique et magasin ; chaque produit a sa rue ou son quartier, qui lui est spécialement affecté. De toutes parts on rencontre toujours une si grande affluence de piétons, les masses sont tellement compactes et pressées, qu’on a toutes les peines du monde à se frayer un passage. Presque toutes les rues sont continuellement sillonnées par de longues files de portefaix, qui s’en vont au pas gymnastique et en poussant un cri monotone et cadencé dont le son aigu domine les sourdes rumeurs de la multitude. Au milieu de ce vaste tourbillonnement d’hommes, on remarque pourtant assez d’ordre et de tranquillité ; il y a peu de querelles et de batailles, quoique la police soit loin d’être aussi nombreuse que dans nos villes d’Europe. Les Chinois sont toujours retenus par un instinct salutaire, la crainte de se compromettre ; ils s’ameutent volontiers, ils vocifèrent beaucoup ; mais, après cela, la circulation reprend son cours ordinaire.

En voyant les rues sans cesse encombrées de monde, on serait assez porté à croire que tous les habitants de la ville sont en course et que les maisons sont vides. Mais qu’on jette un coup d’œil dans les magasins ; ils sont toujours remplis de vendeurs et d’acheteurs. Les fabriques et les manufactures renferment, en outre, un nombre considérable d’ouvriers et d’artisans, et, si l’on ajoute à ces multitudes les femmes, les vieillards elles enfants, on ne sera nullement surpris qu’on élève à huit millions la population de Han-keou, de Han-yang et de Ou-tchang-fou. Nous ne savons pas si l’on comprend dans ce chiffre les habitants des barques. Le grand port de Han-keou est bien littéralement une immense forêt de mâts de navire ; on est saisi d’étonnement envoyant, au milieu de la Chine, des bâtiments en si grand nombre et d’une telle dimension.

Nous avons dit que Han-keou est, en quelque sorte, l’entrepôt général des dix-huit provinces ; c’est là, en effet, qu’arrivent et c’est de là que partent les marchandises qui alimentent tout le commerce intérieur. Il n’est pas, peut-être, au monde, de ville située plus favorablement et entourée par la nature de plus grands avantages. Placée au centre de l’empire, elle est, en quelque sorte, entourée par le fleuve Bleu, qui la met en communication directe avec les provinces de l’est et de l’ouest. Ce même fleuve, décrivant deux courbures à droite et à gauche, quand il s’éloigne de Han-keou, conduit les grandes jonques du commerce vers le sud jusqu’au sein des lacs Pou-yang et Thoung-ting, qui sont comme deux mers intérieures. Une infinité de rivières, qui se jettent dans ces lacs, peuvent recevoir, sur de plus petites barques, les marchandises venues de Han-keou, et les répandre dans toutes les provinces du midi. Vers le nord, les communications naturelles sont moins faciles ; mais de gigantesques et ingénieux travaux sont venus y suppléer. Nous voulons parler de ces nombreux canaux artificiels dont le nord de la Chine est entrecoupé, et qui, par de merveilleuses et savantes combinaisons, font correspondre entre eux tous les lacs et tous les fleuves navigables de l’empire, de sorte qu’il serait facile à quelqu’un de voyager dans toutes les provinces, sans jamais descendre de sa barque.

On voit dans les Annales de la Chine qu’à toutes les époques chaque dynastie s’est occupée avec le plus grand intérêt de la canalisation de l’empire ; mais rien n’est comparable à ce qui fut exécuté par l’empereur Yang-ti, de la dynastie des Tsin, qui monta sur le trône l’an 605 de l’ère chrétienne. La première année de son règne, il s’occupa à faire creuser de nouveaux canaux ou agrandir les anciens pour que les barques pussent aller du Hoangho au Yang-tse-kiang, et de ces deux grands fleuves dans les principales rivières. Un savant, nommé Siaohoai, lui présenta un plan pour rendre toutes les rivières navigables dans tout leur cours, et les faire communiquer les unes avec les autres par des canaux d’une nouvelle invention. Son projet fut adopté et exécuté, de manière qu’on fit, refit et répara plus de mille six cents lieues de canaux. Cette grande entreprise exigea des travaux immenses, qui furent partagés entre les soldats et le peuple des villes et des campagnes. Chaque famille devait fournir un homme âgé de plus de quinze ans et de moins de cinquante, à qui le gouvernement ne donnait que la nourriture. Les soldats, qui avaient eu en partage le travail le plus pénible, recevaient une augmentation de paye. Quelques-uns de ces canaux furent rêvé’tus de pierres de taille dans toute leur longueur. Pendant nos voyages nous en avons vu des restes qui attestent encore la beauté de ces ouvrages. Celui qui allait de la cour du nord à celle du midi[6] avait quarante pas de large ; et, sur les deux bords, il y avait des plantations en ormeaux et en saules. Celui qui allait de la cour d’orient à celle d’occident était moins magnifique, mais bordé également d’une double rangée d’arbres. Les historiens chinois ont flétri la mémoire de l’empereur Yang-ti, qui, pendant son règne, n’a cessé d’écraser le peuple de corvées, pour satisfaire son goût effréné du luxe et du faste. Ils reconnaissent cependant qu’il a bien mérité de tout l’empire, par l’utilité que le commerce intérieur a retirée de ses canaux.

Les richesses de la Chine, son système de canalisation, toutes les causes que nous avons déjà assignées, ont, sans doute, beaucoup contribué à développer dans le pays cette prodigieuse activité commerciale qu’on y a remarquée à toutes les époques ; mais il faut convenir aussi que le caractère, le génie de ses habitants, les porte naturellement au trafic. Le Chinois est cupide et passionné à l’excès pour le lucre ; il aime l’agiotage, les spéculations, et son esprit, plein de ruse et de finesse, se plaît infiniment à calculer, à combiner les chances d’une opération commerciale ; le Chinois par excellence est un homme installé du matin au soir derrière le comptoir d’une boutique, attendant sa pratique avec patience et résignation, et dans les intervalles de la vente, réunissant dans sa tête et supputant sur les boules de sa tablette de mathématiques les moyens d’accroître sa fortune ; quelles que soient la nature et l’importance de son commerce, il ne néglige aucun bénéfice ; le plus petit gain sera toujours le bien venu, il l’accueillera avec empressement ; sa jouissance la plus grande, c’est, le soir, après avoir bien fermé et barricadé son magasin, de se retirer dans un recoin de sa maison, et là de compter religieusement ses sapèques et d’apprécier la recette de la journée.

Le Chinois apporte en naissant ce goût du commerce et du trafic, qui grandit et se développe avec lui ; c’est sa nature et son instinct. Le premier objet pour lequel un enfant se sent de l’attrait, c’est la sapèque ; le premier usage qu’il fait de la parole et de l’intelligence, c’est d’apprendre et d’articuler la numération ; lorsque ses doigts sont assez forts pour tenir le pinceau, ce sont des chiffres qu’il s’amuse à dessiner ; enfin, aussitôt que ce petit être sait parler et marcher, le voilà capable de vendre et d’acheter. En Chine on ne doit pas craindre d’envoyer un enfant faire une emplette quelconque, on peut être assuré qu’il ne se laissera pas tromper. Les jeux mêmes auxquels se livrent les petits Chinois sont toujours imprégnés de cet esprit de mercantilisme ; ils s’amusent à tenir boutique, à ouvrir des monts-de-piété, et ils se familiarisent ainsi au jargon, aux ruses et aux subtilités des marchands. Leurs connaissances sur tout ce qui regarde le commerce sont si précoces et si positives, qu’on ne fait pas de difficulté de les mettre dans les confidences les plus importantes, et de leur donner à traiter des affaires sérieuses à un âge où les enfants ne sont ordinairement préoccupés que d’amusements et de bagatelles.

Les habitants du Céleste Empire ont la réputation bien méritée d’être astucieux et rusés, et l’on comprend qu’un tel caractère doit surtout jouer un très-grand rôle dans le commerce. Il se ferait des volumes sur les friponneries plus ou moins ingénieuses et audacieuses des marchands chinois ; l’habitude est si générale, la mode si universelle, qu’on ne s’en choque pas ; c’est tout simplement de l’habileté et du savoir-faire ; un marchand est tout glorieux lorsqu’il peut raconter les petits succès de sa scélératesse. Cependant, pour être tout à fait juste envers les Chinois, nous devons ajouter que ce manque de probité et de bonne foi se remarque seulement chez les petits marchands ; les grandes maisons de commerce mettent, au contraire, dans leurs opérations, une loyauté et une honnêteté remarquables ; elles se montrent esclaves de leur parole et de leurs engagements. Les Européens qui ont eu des relations commerciales avec la Chine sont unanimes pour vanter la probité irréprochable des grands négociants chinois ; il est fâcheux que ceux-ci ne puissent en dire autant des Européens.

Il n’existe pas, en Chine, d’autre monnaie légale que de petites pièces rondes fondues, avec un alliage de cuivre et d’étain et appelées tsien ; les Européens leur ont donné communément le nom de sapèques. Elles sont percées, au milieu, d’un trou carré, afin de pouvoir être enfilées avec une corde ; mille de ces pièces forment une enfilade équivalant, au cours moyen, à une once chinoise d’argent ; car l’or et l’argent ne sont jamais monnayés en Chine. Bien que les sapèques ne soient habituellement employées que pour les achats de détail, l’or et l’argent, qui servent pour les achats plus considérables, se pèsent comme une denrée ordinaire, et les conventions se font en enfilades de sapèques. À cet effet, les Chinois des villes portent toujours avec eux de petites balances pour acheter ou vendre, et pèsent l’argent qu’ils donnent ou reçoivent. Les billets de banque payables au porteur sont en usage dans toute l’étendue de l’empire. Ils sont émis par les grandes maisons de commerce et acceptés dans toutes les villes importantes.

La sapèque, dont la valeur représente à peu près un demi-centime de notre monnaie, est d’un avantage incalculable pour le petit commerce de détail. Grâce à la sapèque, on trafique, en Chine, sur les infiniments petits. On peut acheter une tranche de poire, une noix, une douzaine de fèves frites, un cornet de graines de citrouille, boire une tasse de thé, ou fumer quelques pipes de tabac, pour une sapèque. Tel citoyen, qui n’est pas assez riche pour faire la dépense d’une orange, ne laisse pas que de se passer la fantaisie d’en acheter une côte. Cette division extrême de la monnaie chinoise a donné naissance à une infinité de petites industries qui font vivre des milliers d’individus. Avec deux cents sapèques de capital un Chinois n’hésitera pas à se lancer dans quelque petite spéculation mercantile. La sapèque est surtout d’une immense ressource pour ceux qui demandent l’aumône. Il faudrait être bien pauvre pour n’avoir pas une sapèque à donner à un mendiant.


  1. Dans ce que nous avons dit sur cette matière, nous nous sommes servi d’un écrit de M. E. Biot, que nous avons dû modifier d’après nos observations sur les lieux mêmes.
  2. Voir une notice sur la grande muraille dans les Souvenirs, t. II, p. 27.
  3. Tome II, p. 77 et 78.
  4. Ces indications ne sauraient être d’une plus grande exactitude. Nous avons été sur les lieux où était Khan-fou ; le port n’existe plus aujourd’hui ; il a été comblé par les sables ; mais les Chinois du voisinage ont conservé le souvenir de son importance commerciale
  5. Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1841, par M. Jurien de la Gravière, dont les nombreux et intéressants ouvrages sont une preuve qu’on peut être en même temps un illustre marin et un écrivain distingué.
  6. À cette époque, il y avait quatre cours impériales.