L’Encyclopédie/1re édition/BATTRE

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* BATTRE, frapper, (Gramm.) Battre marque plusieurs coups ; c’est avoir frappé que d’en avoir donné un. On n’est point battu qu’on ne soit frappé ; on est quelquefois frappé sans être battu. Battre suppose toûjours de l’intention ; on peut frapper sans le vouloir. Le plus violent frappe le premier ; le plus foible doit être battu. Frapper est toûjours un verbe actif ; battre devient neutre dans se battre : car se battre ne signifie point se frapper soi-même de coups redoublés, mais seulement combattre quelqu’un. La loi du prince défend de se battre en duel ; celle de Jesus-Christ défend même de frapper.

Battre, en termes de l’Art militaire, signifie attaquer une place, un ouvrage, &c. avec beaucoup d’artillerie. Voyez Batterie.

Battre en breche ; c’est ruiner avec le canon le revêtement ou le rempart de quelque ouvrage que ce soit, pour y faire une ouverture par laquelle on puisse y entrer.

Battre par camarade, est quand plusieurs pieces de canon tirent tout à la fois sur un même ouvrage, soit d’une même batterie, soit de plusieurs.

Battre en salve ; c’est tirer toutes à la fois les différentes pieces d’une batterie, avec lesquelles on bat un ouvrage en breche.

Battre en écharpe ; c’est battre un ouvrage sous un angle au plus de 20 degrés.

Battre de bricole ; c’est battre un ouvrage par réflexion, c’est-à-dire faire frapper le boulet à une partie du revêtement, ensorte qu’il puisse se refléchir, & se porter à celle qu’on veut détruire ou incommoder.

Battre en sappe ; c’est battre un ouvrage par le pié de son revêtement. (Q)

Battre la chamade. Voyez Chamade.

Battre la mesure, en Musique ; c’est en marquer les tems par des mouvemens de la main ou du pié, qui en reglent la durée, & qui rendent toutes les mesures semblables parfaitement égales en tems.

Il y a des mesures qui ne se battent qu’à un tems, d’autres à deux, à trois, & à quatre, qui est le plus grand nombre de tems que puisse renfermer une mesure : encore cette derniere espece peut-elle toûjours se résoudre en deux mesures à deux tems. Dans toutes ces différentes mesures, le tems frappé est toûjours sur la note qui suit la barre immédiatement ; celui qui la précede est toûjours levé, à moins que la mesure ne soit à un seul tems.

Le degré de lenteur ou de vîtesse qu’on donne à la mesure, dépend 1°. de la valeur des notes qui la composent ; on voit bien qu’une mesure qui contient une ronde, doit se battre plus posément & durer davantage que celle qui ne contient que deux croches : 2°. du caractere du mouvement énoncé par le mot François ou Italien, qu’on trouve ordinairement à la tête de l’air. Gravement, gai, vite, lent, &c. sont autant d’avertissemens sur les manieres de modifier le mouvement d’une espece de mesure.

Les musiciens François battent la mesure un peu différemment des Italiens : ceux-ci dans la mesure à quatre tems, frappent successivement les deux premiers tems, & levent les deux autres ; ils frappent aussi les deux premiers dans la mesure à trois tems, & levent le troisieme. Les François ne frappent jamais que le premier tems, & marquent les autres par différens mouvemens de la main à droite & à gauche : cependant la Musique Françoise auroit beaucoup plus besoin que l’Italienne d’une mesure bien marquée ; car elle ne porte point sa cadence par elle-même ; le mouvement n’en a aucune précision naturelle ; on le presse, on le ralentit au gré du chanteur. Tout le monde est choqué à l’opéra de Paris du bruit desagréable & continuel que fait avec son bâton celui qui bat la mesure. Sans ce bruit personne ne la sentiroit : la Musique par elle-même ne la marque point ; aussi les étrangers n’apperçoivent-ils presque jamais la mesure dans les mouvemens de nos airs. Si l’on y réfléchit bien, on trouvera que c’est ici la différence spécifique de la Musique Françoise & de l’Italienne. En Italie, la mesure est l’ame de la Musique ; c’est elle qui gouverne le musicien dans l’exécution : en France, c’est le musicien qui gouverne la mesure, & le bon goût consiste à ne la pas même laisser sentir.

Les anciens, dit M. Burette, battoient la mesure en plusieurs façons : la plus ordinaire consistoit dans le mouvement du pié, qui s’élevoit de terre & la frappoit alternativement, selon la mesure des deux tems egaux ou inégaux (Voyez Rythme) : c’étoit ordinairement la fonction du maître de Musique appellé Coryphée, Κορυφαῖος ; parce qu’il étoit placé au milieu du chœur des musiciens, & dans une situation élevée, pour être vû & entendu plus facilement de toute la troupe. Ces batteurs de mesure se nommoient en Grec ποδοκτύπος & ποδοψόφος, à cause du bruit de leurs piés ; συντονάριος, à cause de l’uniformité, & si l’on peut parler ainsi, de la monotonie du rythme qu’ils battoient toûjours à deux tems. Ils s’appelloient en Latin pedarii, podarii, pedicularii. Ils garnissoient ordinairement leurs piés de certaines chaussures ou sandales de bois ou de fer, destinées à rendre la percussion rythmique plus éclatante, & nommées en Grec κρουπέζια, κρούπαλα, κρούπετα ; & en Latin pedicula, scabella ou scabilla, à cause qu’ils ressembloient à de petits marche-piés, ou de petites escabelles.

Ils battoient la mesure non-seulement du pié, mais aussi de la main droite, dont ils réunissoient tous les doigts pour frapper dans le creux de la main gauche ; & celui qui marquoit ainsi le rythme s’appelloit manuductor. Outre ce claquement de main & le bruit de sandales, les anciens avoient encore pour battre la mesure, celui des coquilles, des écailles d’huîtres, & des ossemens d’animaux, qu’on frappoit l’un contre l’autre, comme on fait aujourd’hui les castagnettes, le triangle, & autres pareils instrumens. (S)

Battre, a plusieurs sens dans le Manege, où l’on dit qu’un cheval bat à la main ou bégaye, pour marquer un cheval qui n’a pas la tête ferme, qui leve le nez, qui branle & secoue la tête à tout moment en secoüant sa bride. Les chevaux turcs & les cravates sont sujets à battre à la main. Un cheval bat à la main, parce qu’ayant les barres trop tranchantes, il ne peut souffrir la sujétion du mors, quelque doux qu’il soit. Pour lui ôter l’envie de battre à la main, & lui affermir la tête, il n’y a qu’à mettre sous sa muserole une petite bande de fer plate & tournée en arc, qui réponde à une martingale. Cet expédient au reste ne fait que suspendre l’habitude ; car la martingale n’est pas plûtôt ôtée, que le cheval retombe dans son vice. Voyez Martingale. On dit aussi, qu’un cheval bat la poudre ou la poussiere, lorsqu’il trépigne, qu’il fait un pas trop court, & avance peu : ce qui se dit de tous ses tems & mouvemens. Un cheval bat la poudre au terre-à-terre, lorsqu’il n’embrasse pas assez de terrein avec les épaules, & qu’il fait tous ses tems trop courts, comme s’il les faisoit dans une place. Il bat la poudre aux courbettes, lorsqu’il les hâte trop & les fait trop basses. Il bat la poudre au pas, lorsqu’il va un pas trop court, & qu’il avance peu, soit qu’il aille au pas par le droit, ou sur un rond, ou qu’il passege. On dit enfin qu’un cheval bat du flanc, quand il commence à être poussif. Le battement des flancs du cheval est une marque de plusieurs maladies. Battre des flancs, c’est les agiter avec violence. (V)

Battre l’eau, terme de Chasse ; quand une bête est dans l’eau, alors on dit aux chiens, il bat l’eau.

Se faire battre ; c’est se faire chasser long-tems dans un même canton : on dit, ce chevreuil s’est fait battre long-tems.

* Battre, dans les Arts méchaniques, a différentes acceptions : tantôt il se prend pour forger, comme chez presque tous les ouvriers en métaux ; tantôt pour écraser, comme chez presque tous les ouvriers qui employent la pierre, les minéraux, les fossiles. On bat le beurre ; voyez Beurre. On bat le tan ; voy. Tan. On bat en grange ; voyez Battage. On bat des pieux pour les enfoncer ; voyez Mouton. On bat le papier, l’or, l’argent, les livres, &c. voyez ci-dessous quelques autres significations du même terme, ou quelques-unes des précédentes plus détaillées.

* Battre l’or, l’argent, le cuivre (Ordre encyc. Entend. Mém. Hist. Hist. de la Nat. employée, Arts Méchan. Art de battre l’or.) ; c’est l’action de réduire ces métaux en feuilles extrèmement minces, mais plus ou moins cependant, selon le prix qu’on se propose de les vendre : cette action s’appelle batte, & l’ouvrier batteur.

Les opérations principales sont la fonte, la forge, le tirage au moulin, & la batte. On peut appliquer ce que nous allons dire de l’or aux autres métaux ductiles.

L’or qu’on employe est au plus haut titre, & il est difficile d’en employer d’autre : l’alliage aigrit l’or, le rend moins ductile ; & l’ouvrier qui l’allieroit s’exposeroit à perdre plus par l’inutilité de son travail, qu’il ne gagneroit par le bas alloi de la matiere. Les Batteurs d’or le prennent en chaux chez l’affineur de la monnoie, à vingt-quatre carats moins un quart, ou à cent trois livres l’once. Il y en a qui préferent à cet or les piastres, & autres anciennes pieces d’Espagne : ils prétendent que même en alliant l’or de ces monnoies, il se bat mieux & plus facilement que celui qu’ils sont obligés d’acheter à cent trois livres l’once. Il y a trois sortes d’or en feuille ou battu, l’or pâle, l’or fin ou verd, & l’or commun. On employe l’or dans toute sa pureté, & comme il vient de l’affinage dans l’or fin battu : il y a quatre gros de blanc ou d’argent sur l’once d’or, dans l’or pâle ou verd ; & jusqu’à douze grains de rouge, ou de cuivre de rosette, & six grains de blanc ou d’argent dans l’or commun.

On fond l’or dans le creuset avec le borax, comme on voit Pl. du Batteur d’or fig. 1. & quand il a acquis le degré de fusion convenable, on le jette dans la lingotiere a, qu’on a eu grand soin de faire chauffer auparavant pour en ôter l’humidité, & de frotter de suif.

Ces précautions sont nécessaires ; elles garantissent de deux inconvéniens également nuisibles ; l’un en ce que les parties de la matiere fondue qui toucheroient l’endroit humide pourroient rejaillir sur l’ouvrier ; l’autre en ce que les particules d’air qui s’insinueroient dans l’effervescence causée par l’humidité entre les particules de la matiere, y produiroient de petites loges vuides ou soufflures, ce qui rendroit l’ouvrage défectueux. Après la fonte on le fait recuire au feu pour l’adoucir, & en ôter la graisse de la lingotiere.

Quand la matiere ou le lingot est refroidi, on le tire de la lingotiere pour le forger. On le forge sur une enclume b qui a environ trois pouces de large, sur quatre de long, avec un marteau c qu’on appelle marteau à forger : il est à tête & à panne ; il pese environ trois livres ; sa panne peut avoir un pouce & demi en quarré, & son manche six pouces de long. Si l’ouvrier juge que ce marteau ait rendu sa matiere écroüie, il la fait encore recuire : d est le bloc de l’enclume.

Ou l’on destine la matiere forgée & étirée au marteau à passer au moulin, ou non : si l’on se sert du moulin, il suffira de l’avoir réduite sur l’enclume à l’épaisseur d’environ une ligne & demie, ou deux lignes, au plus. Le moulin est composé d’un banc très-solide, vers le milieu duquel se fixe avec de fortes vis le chassis du moulin : ce chassis est fait de deux jumelles de fer d’un demi-pouce d’épaisseur, sur deux pouces & demi de largeur, & quatorze pouces de hauteur. Ces jumelles sont surmontées d’un couronnement, qui avec la traverse inférieure servent à consolider le tout. Le couronnement & les jumelles sont unis par de longues & fortes vis. Dans les deux jumelles sont enarbrés deux cylindres d’acier, polis, de deux pouces de diametre, sur deux pouces & demi de longueur ; le supérieur traverse des pieces à coulisses, qui à l’aide d’une vis placée de chaque côté, l’approchent ou l’écartent plus ou moins de l’inférieure, selon que le cas le requiert : l’axe du cylindre inférieur est prolongé de part & d’autre du chassis ; à ses deux extrémités équarries s’adaptent deux manivelles d’un pié & demi de rayon, qui mettent les cylindres en mouvement. Les cylindres mobiles sur leur axe étendent en tournant la matiere serrée entre leurs surfaces, & la contraignent de glisser par le mouvement qu’ils ont en sens contraires.

L’artiste se propose deux choses dans le tirage ; la premiere d’adoucir les coups de marteau qui avoient rendu la surface du métal inégale & raboteuse ; la seconde d’étendre en peu de tems le métal très-également. Les ouvriers suppléoient autrefois au moulin par le marteau ; & quelques-uns suivent encore aujourd’hui l’ancienne méthode.

Ceux qui se servent du moulin obtiennent par le moyen de cette machine un long ruban, qu’ils roulent sur une petite latte ; ils le pressent fortement sur la latte, afin qu’il prenne un pli aux deux côtés de la latte, qu’ils retirent ensuite ; & afin que le ruban ne se détortille pas, qu’il conserve son pli aux endroits où il l’a pris, & que les surfaces de ses tours restent bien exactement appliquées les unes sur les autres, ils font deux ligatures qui les contiennent dans cet état, l’une à un bout, & l’autre à l’autre : ces ligatures sont de petites lanieres de peau d’anguille. Cela fait, avec le même marteau qui a servi à forger ils élargissent la portion du ruban comprise entre les deux ligatures, en chassant la matiere avec la panne vers les bords, d’abord d’un des côtés du ruban, puis de l’autre ; ensuite ils frappent sur le milieu pour égaliser l’épaisseur, & augmenter encore la largeur.

Lorsque la portion comprise entre les ligatures est forgée, ils ôtent les ligatures, ils inserent leurs doigts au milieu des plis, & amenent vers le milieu les portions qui étoient d’un & d’autre côté au-delà des ligatures ; de maniere que quand les ligatures sont remises, ce qui est précisément au-delà des ligatures, est la partie forgée qui étoit auparavant comprise entr’elles ; & que ce qui a été amené entr’elles, est la partie qui n’a pû être forgée, qui formoit le pli, & qui étoit au-delà des ligatures. Il est évident que cette portion doit former une espece de croissant : on forge cette portion comme la précédente, en commençant par les bords, & s’avançant vers le milieu d’un & d’autre côté, puis forgeant le milieu, jusqu’à ce que le ruban se trouve également épais & large dans toute sa longueur : cette épaisseur est alors à peu près d’une demi-ligne, ou même davantage.

Si l’on ne se sert point du moulin, on forge jusqu’à ce que la matiere ait à peu près l’épaisseur d’une forte demi-ligne, puis on la coupe tout de suite en parties qui ont un pouce & demi de long, sur un pouce de large ; ce qu’on ne fait qu’après le tirage au moulin, quand on s’en sert. Ces portions d’un pouce & demi de long sur un pouce de large, & une demi-ligne & davantage d’épais, s’appellent quartiers : on coupe ordinairement cinquante-six quartiers ; l’ouvrier prend entre ses doigts un nombre de ces quartiers, capable de former l’épaisseur d’un pouce ou environ, il les applique exactement les uns sur les autres, & il leur donne la forme quarrée sur l’enclume & avec la panne du marteau, commençant à étendre la matiere vers les bords, s’avançant ensuite vers le milieu, en faisant autant à l’autre côté, forgeant ensuite le milieu, & réduisant par cette maniere de forger réitérée tous les quartiers du même paquet, & tous à la fois, à l’épaisseur d’une feuille de papier gris, & à la dimension d’un quarré dont le côté auroit deux pouces.

Lorsque l’or est dans cet état, on prend des feuillets de vélin, on en place deux entre chaque quartier ; ainsi pour cela seul les cinquante-six quartiers exigent cent douze feuillets de velin : mais il en faut encore d’autres qu’on met à vuide en-dessus & en-dessous ; & sur ces feuillets vuides, tant en-dessus qu’en-dessous, on met encore deux feuillets de parchemin. Cet assemblage s’appelle le premier caucher ; & les feuillets vuides, avec les feuillets de parchemin ou sans eux, s’appellent emplures. Ainsi voici donc la disposition & l’ordre du premier caucher ; deux feuillets de parchemin, une vingtaine plus ou moins de feuillets de vélin vuides ; un quartier, deux feuillets de vélin ; un quartier, deux feuillets de velin ; & ainsi de suite jusqu’à la concurrence de cinquante-six quartiers, une vingtaine de feuillets de vélin vuides, & deux feuillets de parchemin. L’usage des emplures est d’amortir l’action des coups de marteau sur les premiers quartiers, & de garantir les outils. Les Batteurs d’or entendent par les outils l’assemblage des feuillets de velin. Le caucher se couvre de deux fourreaux ; le fourreau est une enveloppe de plusieurs feuillets de parchemin appliqués les uns sur les autres, & collés par les deux bouts, de maniere qu’ils forment une espece de sac ouvert. On a deux fourreaux ; quand on a mis le caucher dans un, on fait entrer le caucher & ce premier fourreau dans le second, mais en sens contraire : d’où il arrive que quoique les fourreaux soient tous les deux ouverts, cependant ils couvrent par-tout le caucher. Voy. fig. 6. un caucher, & fig. 7. & 8. les fourreaux. Mettre les fourreaux au caucher, cela s’appelle enfourrer. Les feuillets de vélin & de parchemin sont des quarrés dont le côte a quatre pouces.

Le caucher ainsi arrangé, on le bat sur un marbre, comme on voit fig. 2. ce marbre est noir ; il a un pié en quarré, & un pié & demi de haut. On ajuste à sa partie supérieure une espece de boîte F, ouverte du côté de l’ouvrier : cette boîte s’appelle la caisse ; elle est faite de sapin, & revêtue en-dedans de parchemin collé : le parchemin collé qui s’étend jusque sur le marbre, n’en laisse appercevoir au milieu de la caisse que la portion e. La caisse est embrassée du côté de l’ouvrier par une peau h que l’ouvrier releve sur lui, & dont il se fait un tablier. Quand il travaille, cette peau ou tablier reçoit les lavures. On entend par les lavures, les parties de matiere qui se détachent d’elles mêmes, ou qu’on détache des cauchers.

Comme l’action continuelle d’un marteau de douze à quinze livres sur une masse de pierre d’un poids énorme, ne manqueroit pas d’ébranler à la longue les voûtes d’une cave, s’il s’en trouvoit une immédiatement dessous ; dans ce cas, il est prudent de l’étayer, soit par une forte piece de bois, soit par un massif de pierre, placé sous l’endroit qui correspond au marbre du batteur d’or.

Il faut que la surface du marbre & du marteau soit fort unie, sans quoi les cauchers ou outils, & les feuilles d’or seroient maculées. On bat le premier caucher pendant une demi-heure, en chassant du centre à la circonférence, le retournant de tems en tems, & appliquant au marbre la surface sur laquelle >on frappoit, & frappant sur l’autre. Le marteau dont on se sert dans cette opération s’appelle marteau plat, ou à dégrossir : il pese quatorze à quinze livres ; sa tête est ronde, & tant soit peu convexe : il a six pouces de haut, & va depuis sa tête jusqu’à son autre extrémité un peu en diminuant, ce qui le fait paroître cone tronqué : sa tête a cinq pouces de diametre ou environ. L’ouvrier a l’attention de défourrer de tems en tems son cancher, & d’examiner en quel état sont les quartiers. Il ne faut pas espérer qu’ils s’étendent tous également ; il en trouvera qui n’occuperont qu’une partie de l’étendue du feuillet de vélin ; d’autres qui l’occuperont toute entiere ; d’autres qui déborderont : il pourra, s’il le veut, ôter les avant-derniers, & il fera bien d’ôter les derniers : il est évident qu’après cette soustraction le caucher sera moins épais. Mais on empêchera les fourreaux d’être lâches, en insérant de petits morceaux de bois dans les côtés, entr’eux & le caucher.

On continuera de battre jusqu’à ce qu’on ait amené les quartiers restant à l’étendue ou environ des feuillets de vélin qui les séparent cela fait, la premiere opération de la batte sera finie. Si on laissoit desafleurer les quartiers au-delà des outils, ceux-ci pourroient en être gâtés.

Au sortir du premier caucher les quartiers sont partagés en quatre parties égales avec le ciseau. On a donc deux cents vingt-quatre nouveaux quartiers, dont on forme un second caucher de la maniere suivante : on met deux feuillets de parchemin, une douzaine de feuillets de vélin vuides ou d’emplures ; un quartier, un feuillet de vélin ; un quartier, un feuillet de vélin ; & ainsi de suite jusqu’à cent douze inclusivement : une douzaine d’emplures, deux feuillets de parchemin ; deux autres feuillets de parchemins, une douzaine d’emplures ; un quartier, un feuillet de vélin ; un quartier, un feuillet de vélin ; & ainsi de suite jusqu’à cent douze inclusivement, douze emplures & deux feuillets de velin.

D’où l’on voit que le second caucher est double du premier, & qu’il est séparé par le milieu en deux parts distinguées par quatre feuillets de parchemin, dont deux finissent la premiere part, & lui appartiennent, & deux appartiennent à la seconde part, & la commencent : en un mot il y a dans le milieu du second caucher quatre feuillets de parchemin entre vingt-quatre emplures de vélin, douze d’un côté & douze de l’autre. Au reste il n’y a pas d’autre différence entre le premier caucher & le second : il a ses deux fourreaux aussi, il ne s’enfourre pas différemment, & les feuillets de vélin sont de la même forme & de la même grandeur.

Ce second caucher enfourré comme le premier, on le bat de la même maniere, avec le même marteau, & pendant le même tems que le premier : observant non-seulement d’opposer tantôt une des faces, tantôt l’autre au marteau & au marbre : au marbre celle qui vient d’être opposée au marteau ; au marteau celle qui vient d’être opposée au marbre : mais encore de défourrer de tems en tems, de séparer les deux parts du caucher, afin de mettre en dedans la face de l’une & de l’autre part qui étoit en-dehors, & en-dehors celle qui étoit en-dedans ; & d’examiner attentivement quand les quartiers desafleurent les outils : lorsque les quartiers desafleurent les outils ; alors la seconde opération sera finie.

On desemplit le second caucher ; pour cet effet, on a à côté de soi le caucher même : on écarte les deux parchemins & les emplures ; on prend la premiere feuille d’or que l’on rencontre, & on l’étend sur un coussin ; on enleve le second feuillet de vélin, & l’on prend la seconde feuille d’or qu’on pose sur la premiere ; mais de maniere que la seconde soit plus reculée vers la gauche que la premiere : on ôte un autre feuillet de vélin, & l’on prend une troisieme feuille d’or que l’on étend sur la seconde, de maniere que cette troisieme soit plus avancée vers la droite que la seconde : en un mot, on range les feuilles en échelle ; on fait ensorte qu’elles ne se débordent point en-haut, mais qu’elles se débordent toutes à droite & à gauche d’un demi-pouce ou environ ; puis avec un coûteau d’acier, émoussé par le bout, & à l’aide d’une pince de bois léger qu’on voit fig. 10. on les prend toutes quatre à quatre, & on les coupe en quatre parties égales ; ce qui donne huit cents quatre-vingts-seize feuilles.

Quand cette division est faite, voici comment on arrange ces huit cents quatre-vingt-seize feuilles : on laisse-là les feuillets de vélin ; on en prend d’une autre matiere qu’on appelle baudruche, & dont nous parlerons plus bas ; on met deux feuillets de parchemin, quinze emplures de baudruche, une feuille d’or, un feuillet de baudruche ; une feuille d’or, un feuillet de baudruche, & ainsi de suite jusqu’à quatre cents quarante-huit inclusivement ; puis quinze emplures, puis deux feuillets de parchemin ; puis encore deux feuillets de parchemin, puis quinze emplures, puis une feuille d’or, puis un feuillet de baudruche, puis une feuille d’or, puis un feuillet de baudruche, & ainsi de suite, jusqu’à quatre cents quarante-huit inclusivement, puis quinze emplures de baudruche, & enfin deux feuillets de parchemin : cet assemblage s’appelle chaudret.

D’où l’on voit que le chaudret, ainsi que le second caucher, est divisé en deux parts au milieu, dans l’endroit où il se rencontre quatre feuillets de parchemin, dont deux appartiennent à la premiere part du chaudret, & la finissent, & deux à la seconde part, & la commencent.

Le feuillet du chaudret a environ cinq pouces en quarré ; il est de baudruche, matiere bien plus déliée & bien plus fine que le vélin ; c’est une pellicule que les Bouchers ou les Boyaudiers enlevent de dessus le boyau du bœuf : deux de ces pellicules minces collées l’une sur l’autre, forment ce qu’on appelle le feuillet de baudruche ; & ces feuillets de baudruche & de parchemin disposés comme nous venons de le prescrire, forment le chaudret ; le chaudret s’enfourre comme les cauchers.

On bat environ deux heures le chaudret : le marteau est le même que celui des cauchers ; on observe en le battant tout ce qu’on a observé en battant le second caucher ; je veux dire de défourrer de tems en tems, d’examiner si les feuilles d’or desafleurent ou non ; de mettre en-dedans les faces des deux parts qui sont en-dehors, & celles qui sont en-dehors, de les mettre en-dedans ; de battre selon l’art, en chassant du centre à la circonférence, &c. Lorsqu’on s’apperçoit que toutes les feuilles desafleurent, la troisieme opération est finie.

Alors on prend le chaudret défourré avec une tenaille abc, qu’on voit fig. 9. on serre le chaudret par un de ses angles, entre les extrémités a de la tenaille, on empêche la tenaille de se desserrer, en contraignant une de ses branches c, d’entrer dans un des trous de la plaque x, attachée à l’autre branche b ; on a à côté de soi un coussin d’un pié de large, sur deux piés & demi à trois piés de long, couvert de peau de veau, comme on le voit en 1, 2, fig. 3 ; on leve les feuillets de baudruche de la main gauche ; & de la droite, on enleve avec une pince de bois qu’on voit fig. 10, les feuilles d’or ; on les rogne avec un coûteau d’acier, & on les range par échelle sur le coussin ; on les divise en quatre parties égales ; ce qui donne quatre fois huit cents quatre-vingt-seize feuilles d’or ; on divise ce nombre de quatre fois huit cents quatre-vingt-seize feuilles en quatre portions d’environ huit cents feuilles chacune, & l’on arrange ces huit cents feuilles d’or de la maniere suivante, afin de continuer le travail.

On prend deux feuillets de parchemin, vingt-cinq emplures de baudruche, une feuille d’or, un feuillet de baudruche ; une feuille d’or, un feuillet de baudruche, & ainsi de suite, jusqu’à huit cents inclusivement, puis vingt-cinq emplures, & enfin deux feuilles de parchemin. Cet assemblage forme ce qu’on appelle une moule ; les divisions du chaudret en quatre donnent de quoi former quatre moules qui se travaillent l’une après l’autre, & séparément.

La feuille de la moule a six pouces en quarré, comme disent les ouvriers très-improprement, c’est-à-dire a la forme d’un quarré, dont le côté a six pouces ; on l’enfourre, & on la bat plus ou moins de tems ; cela dépend de plusieurs causes ; de la disposition des outils, de la température de l’air, & de la diligence de l’ouvrier : il y a des ouvriers qui battent jusqu’à deux moules par jour. Chaque moule ne contient que huit cents feuilles d’or ; quoiqu’il dût y en avoir quatre fois huit cents quatre-vingt-seize pour les quatre ; ce qui fait plus de huit cents pour chacune : mais partie de cet excédent s’est brisé dans la batte, quand il est arrivé que la matiere étoit aigre, ou qu’elle n’étoit pas assez épaisse pour fournir à l’extension ; partie a été employée à étouper les autres. On appelle étouper une feuille, appliquer une piece à l’endroit foible où elle manque d’étoffe.

C’est ici le lieu d’observer qu’il importoit assez peu que les cinquante-six premiers quartiers qui ont fourni un si grand nombre de feuilles, fussent un peu plus forts ou un peu plus foibles les uns que les autres ; la batte les réduit nécessairement à la même épaisseur : la seule différence qu’il y ait, c’est que dans le cours des opérations, les forts desafleurent beaucoup plus que les foibles.

On commence à battre la moule avec le marteau rond qui pese six à sept livres, qui porte quatre pouces de diametre à la tête, & qui est un peu plus convexe qu’aucun de ceux dont on s’est servi pour les cauchers & le chaudret ; il s’appelle marteau à commencer ; on s’en sert pendant quatre heures ; on lui fait succéder un second marteau qui pese quatre à cinq livres, qui porte deux pouces de diametre à la tête, & qui est encore plus convexe que les précédens ; on l’appelle marteau à chasser, & l’on s’en sert pendant une demi-heure ; on reprend ensuite le marteau à commencer ; on revient au marteau à chasser, dont on se sert pendant encore une demi-heure, & l’on passe enfin au marteau à achever. Le marteau à achever porte quatre pouces de diametre à la tête, est plus convexe qu’aucun des précédens, & pese douze à treize livres. On a eu raison de l’appeller marteau à achever ; car c’est en effet par lui que finit la batte.

On observe aussi pendant la batte de la moule, de la frapper tantôt sur une face, tantôt sur une autre ; de défourrer de tems en tems, & d’examiner si les feuilles desafleurent : quand elles desafleurent toutes, la batte est finie. Il ne s’agit plus que de tirer l’or battu d’entre les feuillets de la moule, & c’est ce que fait la fig. 3. & de les placer dans les quarterons.

Pour cet effet, on se sert de la tenaille de la fig. 9. on serre avec elle la moule par l’angle, & l’on en sort les feuilles battues les unes après les autres, à l’aide de la pince de bois de la fig. 10. on les pose sur le coussin ; on souffle dessus pour les étendre ; on prend le coûteau de la fig. 11. fait d’un morceau de roseau 5 ; on coupe un morceau de la feuille en ligne droite ; ce côté de la feuille qui est coupé en ligne droite, se met exactement au fond du livret & du quarteron, que la feuille déborde de tous les autres côtés ; on continue de remplir ainsi le quarteron ; quand il est plein, on en prend un autre, & ainsi de suite. Lorsque la moule est vuide, on prend un coûteau, & l’on enleve tout l’excédent des feuilles d’or qui paroît hors des quarterons ou livrets ; & l’on emporte ce que le coûteau a laissé, avec un morceau de linge qu’on appelle frottoir.

Les quarterons dont on voit un, fig. 5. sont des livrets de vingt-cinq feuillets quarrés ; il y en a de deux sortes : les uns, dont le côté est de quatre pouces ; d’autres, dont le côté n’est que de trois pouces & demi. Un livret d’or dont le côté est de quatre pouces, se vend quarante sous ; un livret pareil d’argent, se vend six sous.

Quatre onces d’or donnent les cinquante-six quartiers avec lesquels on a commencé le travail. Il y a eu dans le cours du travail, tant en lavures qu’en rognures ou autrement, dix-sept gros de déchet. Ainsi quatre onces moins dix-sept gros, pourroient fournir trois mille deux cents feuilles quarrées, de chacune trente-six pouces de surface : mais elles ne les donnent que de 16 pouces en quarré ; car les feuilles qui sortent de la moule de 36 pouces en quarré, s’enferment dans un quarteron de 16 pouces en quarré. Ainsi l’on ne couvriroit qu’une surface de 41200 pouces quarrés, avec quatre onces d’or, moins dix-sept gros, ou deux onces un gros : mais on en pourroit couvrir une de 115200 pouces quarrés.

Pour avoir de bons cauchers, il faut choisir le meilleur vélin, le plus fin, le plus serré & le plus uni. Il n’y a pas d’autre préparation à lui donner, que de le bien laver dans de l’eau froide, que de le laisser sécher à l’air, & que de le passer au brun ; on verra plus bas ce que c’est que le brun.

Quant à la baudruche, ou à cette pellicule qui se leve de dessus le boyau de bœuf, c’est autre chose : elle vient d’abord pleine d’inégalités & couverte de graisse ; on enleve les inégalités en passant légerement sur sa surface le tranchant mousse d’un couteau. Pour cet effet, on la colle sur les montans verticaux d’une espece de chevalet ; le même instrument emporte aussi la graisse. Quand elle est bien égale & bien degraissée, on l’humecte avec un peu d’eau ; & l’on applique l’une sur l’autre deux peaux de baudruche humides. L’humidité suffit pour les unir indivisiblement. Le batteur d’or paye soixante-quinze livres les huit cents feuilles ; cela est cher, mais elles durent : quatre mois, six mois, huit mois de travail continu les fatiguent, mais ne les usent point.

Avant que de les employer, le Batteur d’or leur donne deux préparations principales : l’une s’appelle le fond, & l’autre consiste à les faire suer. Il commence par celle-ci ; elle consiste à en exprimer ce qui peut y rester de graisse. Pour cet effet, il met chaque feuille de baudruche entre deux feuillets de papier blanc ; il en fait un assemblage considérable qu’il bat à grands coups de marteau. L’effort du marteau en fait sortir la graisse, dont le papier se charge à l’instant. Donner le fond aux feuillets de baudruche, c’est les humecter avec une éponge, d’une infusion de canelle, de muscade, & autres ingrédiens chauds & aromatiques ; l’effet de ce fond est de les consolider, & d’en resserrer les parties. Quand on leur a donné le fond une premiere fois, on les laisse sécher à l’air, & on le leur donne une seconde fois ; quand elles sont seches, on les met à la presse & on les employe.

Les Batteurs donnent en général le nom d’outils aux assemblages, soit de vélin, soit de baudruche ; & quand ces assemblages ont beaucoup travaillé, ils disent qu’ils sont las ; alors ils cessent de s’en servir. Ils ont de grandes feuilles de papier blanc qu’ils humectent, les uns de vinaigre, les autres de vin blanc. Ils prennent les feuillets de baudruche las ; ils les mettent feuillets à feuillets entre les feuilles de papier blanc préparées ; ils les y laissent pendant trois ou quatre heures : quand ils s’apperçoivent qu’ils ont assez pris de l’humidité des papiers blancs, ils les en retirent, & les distribuent dans un outil de parchemin, dont chaque feuillet est un quarré, dont le côté a douze pouces. Ils appellent cet outil plane ; Pour faire sécher les feuillets de baudruche enfermés entre ceux de la plane, ils battent avec le marteau la plane pendant un jour. Puis ils les brunissent, ou donnent le brun ; c’est-à-dire, qu’ils prennent du gypse ou de ce fossile qu’on appelle miroir d’âne, qu’on tire des carrieres de plâtre ; qu’ils le font calciner, qu’ils le broyent bien menu, & qu’avec une patte de lievre, ils en répandent sur les feuillets de baudruche, d’un & d’autre côté.

Le brun se donne aussi aux outils de vélin.

Il faut que les outils de baudruche soient pressés & séchés toutes les fois qu’on s’en sert ; sans quoi l’humidité de l’air qu’ils pompent avec une extrème facilité, rendroit le travail pénible. Il ne faut pourtant pas les faire trop sécher ; la baudruche trop seche est perdue.

On a pour presser & sécher en même tems la baudruche, un instrument tel qu’on le voit fig. 4. La partie MNOP peut contenir du feu. C’est une espece de vaisseau de fer ; le fond q est une plaque de fer. Ce vaisseau & sa plaque peuvent se baisser & se hausser en vertu de la vis tu ; la bride abc est fixe sur la plaque inférieure qrs ; on insere entre ces plaques les outils enfermés entre deux voliches ; on serre la presse ; on met du feu dans le vaisseau supérieur, dont la plaque mnop fait le fond ; & l’on pose la plaque inférieure qrs, sur une poele pleine de charbons ardens : les outils se trouvent par ce moyen entre deux feux.

Quant aux outils de vélin, quand ils sont très-humides, on les répand sur un tambour ; c’est une boîte faite comme celle où l’on enfermeroit une chaufrette, avec cette différence qu’elle est beaucoup plus grande & plus haute ; & qu’au lieu d’une planche percée, sa partie supérieure est grillée avec du fil d’archal ; on étend les feuillets de vélin sur cette grille, & l’on met du feu dans le tambour.

Il paroît que les Romains ont possédé l’art d’étendre l’or : mais il n’est pas aussi certain qu’ils l’ayent poussé jusqu’au point où nous le possédons. Pline rapporte que dans Rome on ne commença à dorer les planchers des maisons, qu’après la ruine de Carthage, lorsque Lucius Mummius étoit censeur ; que les lambris du capitole furent les premiers qu’on dora ; mais que dans la suite le luxe prit de si grands accroissemens, que les particuliers firent dorer les plat-fonds & les murs de leurs appartemens.

Le même auteur nous apprend qu’ils ne tiroient d’une once d’or, que cinq à six cents feuilles de quatre doigts en quarré ; que les plus épaisses s’appelloient bracteæ Pranestinæ, parce qu’il y avoit à Preneste une statue de la Fortune, qui étoit dorée de ces feuilles épaisses ; & que les feuilles de moindre épaisseur se nommoient bracteæ quæstoriæ. Il ajoûte qu’on pouvoit tirer un plus grand nombre de feuilles que celui qu’il a désigné.

Il étoit difficile d’assujettir les batteurs d’or à la marque. La nature de leur ouvrage ne permet pas de prendre cette précaution contre l’envie qu’ils pourroient avoir de tromper, en chargeant l’or qu’ils employent, de beaucoup d’alliage : mais heureusement l’art même y a pourvû ; car l’or se travaillant avec d’autant plus de facilité, & ayant d’autant plus de ductilité, qu’il est plus pur, ils perdent du côté du tems & de la quantité d’ouvrage, ce qu’ils peuvent gagner sur la matiere, & peut-être même perdent-ils davantage. Leur communauté paye mille écus à la monnoie pour ce droit de marque.

Quoiqu’il ne s’agisse que de battre, cette opération n’est pas aussi facile qu’elle le paroît ; & il y a peu d’arts où le savoir-faire soit si sensible ; tel habile ouvrier fait plus d’ouvrage & plus de bon ouvrage en un jour, qu’un autre ouvrier n’en fait de mauvais en un jour & demi.

Cependant le meilleur ouvrier peut avoir contre lui la température de l’air ; dans les tems pluvieux, humides, pendant les hyvers nébuleux, les vélins & les baudruches s’humectent, deviennent molles, & rendent le travail très-pénible. C’est à la Physique à chercher un remede à cet inconvénient.

Il ne me reste plus qu’une observation à faire, c’est sur la découverte de la baudruche. Comment les hommes se sont-ils avisés d’aller chercher sur le boyau du bœuf cette pellicule déliée, sans laquelle ils auroient eu bien de la peine à étendre l’or ? Ce ne sont sûrement pas des considérations philosophiques qui les ont conduits là. La baudruche étoit-elle trouvée avant qu’on l’employât à cet usage ; ou bien est-ce le besoin qu’on en avoit qui l’a fait chercher ?

Battre, en terme de Cardeur de laine, c’est préparer la laine pour être huilée, en la secoüant sur une claie avec des baguettes, pour en ôter la poussiere.

Battre, en terme de Filassier, c’est écraser & adoucir la filasse à coups de maillet de bois.

Battre une allée, c’est après qu’elle est régalée, en affermir la terre avec la batte, pour la recouvrir ensuite de sable.

Battre la chaude, terme d’ancien monnoyage ; avant la decouverte du laminoir, on battoit les lingots d’or, d’argent, &c. sur l’enclume à grands coups de marteau, après avoir été retirés du moule ; ensuite on les donnoit aux ouvriers afin de recevoir les préparations nécessaires pour être empreints.

Battre, en terme de Potier ; c’est étendre à la main un creuset, par exemple, sur son moule. Voyez Moule.

Battre du Papier, terme de Papetier, signifie l’applatir, & le rendre uni en le battant sur la pierre avec un marteau pesant, dont le manche est court & la masse large. Voyez Papier.

Dans les manufactures de papier, on se sert pour battre le papier & le lisser, d’un marteau, ou plûtôt d’une grosse masse de bois B fort pesante, emmanchée d’un long manche C aussi de bois, auquel l’arbre de la roue du moulin à papier, donne le mouvement par le moyen de plusieurs leviers ou morceaux de bois, qui sortent de cet arbre, & qui appuient sur l’extrémité du manche du marteau ; l’ouvrier A est assis dans un creux, afin d’avoir les mains de niveau à la pierre D, sur laquelle il change le papier continuellement de place, pour le faire battre également partout : il a autour de lui différentes piles de papier GGG, desquelles les unes sont le papier qu’il a retiré de dessous le marteau ; & les autres celui qu’il doit y mettre.

Battre les livres pour les relier : le batteur doit tenir de la main droite un marteau pesant environ neuf à dix livres, & de la main gauche une partie du livre, que l’on nomme une battée, tel que Pl. I. du Relieur, figure A. Son ouvrage est d’applatir les feuilles du livre avec art, pour que le livre soit facile à s’ouvrir. Il y a des papiers fort difficiles à unir.

Battre les cartons ; on bat sur la pierre à battre les cartons quand ils sont attachés au volume, pour en applanir toutes les inégalités.

Battre les ficelles ; lorsque les ficelles sont passées dans les cartons, on en applatit les bouts avec le marteau à endosser sur la pierre à parer, pour éviter qu’elles fassent de l’élevation sous la couverture. On dit aussi rabbaisser les ficelles.

Battre les plats ; lorsque le livre est marbré sur le plat & que la couleur est seche, on bat le plat sur la pierre à battre avec le marteau à battre pour mieux effacer toutes les inégalités, s’il en est resté, & pour renforcir la couverture.

Battre devant, se dit chez les ouvriers qui s’occupent à battre un morceau de fer sur l’enclume, de ceux qui aident le forgeron avec de gros marteaux, & qui sont placés devant lui ou à ses côtés.

Battre du tan ; terme de Taneur, qui signifie concasser de l’écorce de chêne dans des mortiers, ou la faire reduire en poudre sous les pilons d’un moulin. Voyez Tan.

Battre une dame au jeu du revertier, c’est mettre une dame sur la même fleche où étoit placée celle de son adversaire. Quand toutes les dames sont battues hors du jeu, on ne peut plus joüer, à moins qu’on ne les ait toutes rentrées.

* Battre au tric-trac, c’est en comptant de la droite à la gauche les points amenés par les dés, tomber de la fleche la plus voisine d’une de ses dames, sur une fleche de son adversaire où il n’y ait qu’une dame, cette dame découverte est battue, si le dernier point d’un des dés ou de tous les deux tombe sur elle.

On peut battre de trois façons ; d’un dé, de l’autre, & des deux ensemble.

On bat par doublets, lorsqu’on a amené le même point des deux dés, comme deux quatre, deux cinq, &c.

On bat à faux, lorsqu’en comptant les points amenés par les deux dés, le dernier point de l’un & de l’autre des dés tombe sur une fleche de l’adversaire couverte de deux dames.

On gagne sur une dame battue simplement & d’une façon, dans le grand jan, deux points ; de deux façons, quatre ; de trois façons, six.

On gagne sur une dame battue par doublets dans le grand jan, quatre points ; six dans le petit jan.

Quand on bat à faux, on perd ce qu’on eût gagné en battant bien.

On bat le coin comme une dame, quand on a le sien & que l’adversaire ne l’a pas.

On bat les deux coins quand on n’a que deux dames abattues, & que les points amenés par l’un & l’autre dés tombent tous les deux sur le coin.

On gagne quatre points quand on bat le coin ou les deux coins simplement ; six quand on les bat par doublets.

On en perd autant si on bat le coin à faux ; ce qui arrive quand on n’a que deux dames abattues, & que l’adversaire a son coin.

Il y a encore d’autres manieres de battre. Voyez Trictrac, Dame, Fleche, &c.