L’Encyclopédie/1re édition/BEC DE LIEVRE

La bibliothèque libre.
Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 185).
◄  BEC
BÉCASSE  ►

Bec-de-Lievre, (terme de Chirurgie.) est une difformité dans laquelle la levre supérieure est fendue comme celle des lievres. Cette division qui arrive aussi quelquefois à la levre inférieure, vient d’un vice de conformation avant la naissance, ou par accident, comme chûte, coup, incision, &c. Le bec-de-lievre accidentel est ancien ou récent : l’ancien est celui dans lequel les bords de la plaie n’ayant point été réunis, se sont cicatrisés à part sans se joindre : le récent est celui dont les bords sont encore sanglans. Celui-ci se guérit par le bandage unissant, si la plaie est en long, ou par la suture entre-coupée, si elle a une autre direction. Ces deux moyens de réunion n’ont lieu que lorsqu’il n’y a point de déperdition de substance ; & dans ces cas le traitement du bec-de-lievre accidentel & récent ne differe point de celui qui convient à une plaie simple. Voyez Plaie.

Le bec-de-lievre de naissance, celui qui est accidentel & ancien, & celui qui est accidentel récent, & dans lequel il se trouve perte de substance, exigent la suture entortillée, parce que dans les deux premiers cas il faut rafraîchir les bords de la division, avant de procéder à la réunion ; & que la suture entre-coupée n’est point capable d’assujettir les deux levres de la plaie, lorsqu’il y a déperdition de substance.

Pour rafraîchir les levres de la division d’un bec-de-lievre de naissance ou accidentel ancien, on se sert des ciseaux ou du bistouri : on approche ensuite les deux plaies récentes, ayant soin de les mettre bien au niveau l’une de l’autre : un aide les soûtient dans cette situation, en avançant avec ses mains les deux joues vers la division. La peau prête assez pour cette approximation, quelque déperdition de substance qu’il y ait. Les levres de la plaie étant bien rapprochées, le chirurgien pose l’extrémité du pouce & du doigt indicateur de la main gauche, au côté droit de la division : il prend avec le pouce & le doigt indicateur de la main droite, une aiguille convenable, (Voyez Aiguille) qu’il fait entrer dans le côté gauche, à quelques lignes de la division, pour traverser la plaie, en approchant le plus qu’on peut de la membrane interne de la levre, afin de procurer également la réunion de toute l’épaisseur de cette partie. La pointe de l’aiguille doit sortir entre les deux doigts de la main gauche, qui appuient légerement sur la peau, & qui la tendent au côté droit de la division : la sortie de l’aiguille doit être à la même distance du bord droit de la plaie, que son entrée l’est du bord gauche. Pour réunir un bec-de-lievre, il suffit ordinairement de mettre deux aiguilles : la premiere doit se passer un peu au-dessus du bord rouge de la levre, & l’autre près de l’angle supérieur de la plaie. Lorsque les aiguilles sont placées, on prend un fil ciré, qu’on fait tourner simplement deux ou trois fois autour de la premiere aiguille qu’on a mise, en le faisant passer alternativement sous sa tête & sous sa pointe. Le même fil sert à faire pareillement deux ou trois tours sous les extrémités de l’aiguille supérieure ; on arrête les deux bouts du fil par une rosette à côté de l’angle supérieur de la plaie : on met une petite compresse ou une petite boule de cire, sous la pointe de chaque aiguille, pour empêcher qu’elle ne blesse ; & on en met autant sous les têtes pour leur servir d’appui.

On couvre la division avec un petit lambeau de toile, imbibé de baume vulnéraire, & on maintient le tout avec une petite bandelette à quatre chefs, dont le plein pose sur l’appareil, & dont les extrémités s’appliquent au bonnet, en se croisant de chaque côté, de façon que le chef supérieur croise l’inférieur, & aille s’attacher latéralement au bonnet, au-dessous de celui ci. On appelle ce bandage une fronde, il est simplement contentif. Quelques praticiens le préferent à l’unissant, parce qu’il est moins sujet à se déranger. Je crois cependant qu’il faudroit préférer un bandage, qui, en tendant à rapprocher les joues vers les levres, soulageroit beaucoup les points de suture. Voyez Fronde.

Pendant l’opération qui vient d’être décrite, le malade doit être assis sur une chaise, & avoir la tête appuyée sur la poitrine de l’aide Chirurgien, dont les mains rapprochent les joues, & les poussent l’une contre l’autre vers la division.

Quelques heures après l’opération & l’application de l’appareil, on fait saigner le malade pour prévenir l’inflammation. On lui défend exactement de parler ; on tâche d’éloigner de sa vûe tout ce qui pourroit le déterminer à cette action ou à rire ; on ne lui donne du bouillon que rarement, & dans un biberon ou cuilliere couverte, parce que l’action des levres nuiroit beaucoup à la réunion. L’éternuement peut occasionner beaucoup de desordre après l’opération du bec-de-lievre. Si un enfant se trouve dans le cas de cette opération, on conseille de l’empêcher de dormir une nuit, & on opere le lendemain au matin. Par ce moyen il pourra rester tranquille après l’opération ; ce stratagème paroît pouvoir assûrer la réunion : elle est ordinairement faite au bout de 24 ou 36 heures ; on ôte alors les aiguilles, & on continue le bandage unissant ; on pourroit même contenir les levres de la plaie avec des languettes de toile couvertes d’emplâtre agglutinatif. On peut lire dans le premier volume des Mémoires de l’Académie royale de Chirurgie, des observations singulieres de M. de la Faye, & de plusieurs autres Académiciens, sur les becs-de-lievre venus de naissance, & sur différentes méthodes de corriger ces difformités : on y trouvera des moyens de remédier au dechirement qui survient lorsque les points d’aiguille manquent, & qu’il n’est plus possible de pratiquer la suture entortillée par le défaut de solidité des parties qui devoient la soûtenir. (Y)