L’Encyclopédie/1re édition/CAMP

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Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 573-576).
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CAMP, s. m. dans l’Art militaire, est l’espace ou le terrein occupé par une armée pour son logement en campagne.

« Ce qui caractérise le camp, & qui en détermine le nom suivant nos usages, ce sont les tentes que les officiers & les soldats ont avec eux pour s’en servir au lieu de maisons.

» Les tentes sont des pieces de toile ou de coutil préparées & accommodées, pour être soûtenues en l’air avec des cordes, des piquets, & de petites pieces de bois, ou gros bâtons.

» Il est aisé de comprendre que ces tentes doivent être placées d’une maniere déterminée, qui convienne à la commodité de ceux qui habitent le camp, & aux précautions nécessaires pour le défendre : ces précautions, & tout ce qui concerne la sûreté du camp, font le principal objet ou la base de sa disposition.

» Les conséquences tirées de ce principe, ont été différentes suivant les tems. Les anciens resserroient le campement de leurs troupes, & ils formoient un retranchement tout autour, qui étoit presque toûjours quarré chez les Romains. Les Turcs, & quelques autres nations de l’Asie, qui font la guerre le plus souvent dans des pays de plaines entierement découvertes, entourent leur camp d’une enceinte formée par leurs chariots & autres bagages.

» La pratique présente des nations de l’Europe est toute différente. On fait consister la sûreté du camp à la facilité qu’on procure aux cavaliers & aux soldats de se rassembler devant leurs tentes, pour s’y mettre en état de se défendre contre l’ennemi, & le combattre.

» C’est pourquoi l’ordre de bataille fixé par le général, devant être regardé comme la meilleure disposition dans laquelle l’armée puisse combattre, il s’ensuit que les troupes doivent camper de maniere à se rassembler dans cet ordre lorsqu’il en est besoin, & que le terrein le permet.

» Ainsi c’est l’ordre de bataille qui doit décider absolument celui du campement ; ce qui est conforme à ce que M. le marquis de Santa-Crux observe à ce sujet, en disant : que la bonne regle exige de camper selon l’ordre qu’on marche, & de marcher selon l’ordre dans lequel on doit combattre.

» Les troupes étant destinées à combattre par division de bataillons & d’escadrons, elles doivent donc camper dans le même ordre, & être arrangées dans le camp de la même maniere qu’elles le sont dans l’ordre de bataille.

» D’où il suit : que l’étendue de droit à gauche des camps particuliers des bataillons & des escadrons, doit être égale au front que ces troupes occupent en bataille, & qu’il doit y avoir entre ces camps des intervalles aussi égaux à ceux qu’on met alors entre les mêmes troupes.

» Par cette disposition, l’étendue du front de tout le camp de droit à gauche, est égal au front de l’ordre de bataille ; & l’armée étant en bataille à la tête de ce front, chaque bataillon & chaque escadron peut faire tendre son camp derriere hui : ce qui étant fait, toutes les troupes peuvent entrer ensemble dans leur camp, s’y placer presque en un moment, & en sortir de même, s’il en est besoin, pour combattre.

» Si le camp a un front plus grand que celui de l’armée en bataille, les troupes, en se formant à la tête du camp, laisseront de grands intervalles entr’elles si elles veulent le couvrir ; si au contraire le front du camp est plus petit, les troupes n’auront pas l’espace nécessaire pour se former en avant avec les distances prescrites par le général. D’où l’on voit que pour éviter ces deux inconvéniens, il faut que le front du camp se trouve sensiblement égal à celui de l’armée rangée en bataille, & pour cela que le camp particulier de chaque troupe, joint à l’intervalle qui le sépare du camp voisin, ait un front égal à celui de la même troupe & de son intervalle en bataille. C’est aussi ce que prescrit M. le maréchal de Puisegur, qui dit dans son livre de l’art de la guerre : que la premiere regle à observer pour asseoir un camp, est de lui donner au moins la même étendue que les troupes occupent en bataille, parce qu’il faut qu’elles puissent être mises promptement & en tout tems en ordre pour combatre.

» Remarque sur les intervalles qu’on doit laisser entre les camps de différentes troupes de l’armée. Il n’y a rien de déterminé ni dans l’usage, ni dans les auteurs militaires, sur la largeur des espaces qui doivent séparer les corps particuliers de l’armée.

» M. de Bombelles dit dans son livre sur le service journalier de l’infanterie, que cette détermination ne se peut faire avec précision, parce que l’étendue du front du camp de chaque bataillon dépend de l’espace dans lequel le général veut faire camper son armée. Il suppose cependant qu’en terrain ordinaire on peut donner cent vingt pas au front d’un bataillon, y compris celui de son intervalle ; comme il suppose aussi que le camp de ce bataillon doit occuper quatre-vingts-dix pas : d’où il s’ensuit que selon cet officier général, trente pas font un espace suffisant pour l’intervalle des bataillons dans le camp.

» D’autres auteurs ne donnent point d’intervalles entre tous les camps des bataillons de l’armée ; ils prescrivent seulement de séparer les camps des régimens par un espace de trente pas : mais ils n’appuient ce principe d’aucune raison, ensorte qu’il paroît que leur intention à cet égard est uniquement de diviser le camp par régimens. Quoique cette division soit celle qui paroisse la plus conforme à l’usage présent, on ne peut néantmoins la regarder ni comme générale, ni comme ayant toûjours été observée. M. Rozand lieutenant colonel, & Ingenieur dans les troupes de Baviere, qui a donné en 1733 un très-bon traité de Fortification, prétend dans cet ouvrage, qu’il a toûjours vû donner dans les camps, quarante ou cinquante pas de cheval par escadron, & pareille distance pour l’espace ou l’intervalle des camps particuliers de chacune de ses troupes ; qu’il a vu donner de même cent pas de cheval pour le front du camp de chaque bataillon, & autant pour son intervalle. Cette pratique qui est conforme aux principes ci-devant établis, peut être regardée comme une regle invariable, si le général veut combattre avec des intervalles égaux aux fronts des différentes troupes de son armée : mais quel que soit le parti qu’il prenne à cet égard, le camp particulier de chaque troupe, joint à son intervalle, doit toûjours répondre sensiblement au front & à l’intervalle des troupes en bataille, au moins si on veut observer quelque regle dans la détermination du front du camp.

» Il suit des principes qui ont été exposés sur l’étendue ou le front du camp, qu’il doit toûjours y avoir devant tous les corps des bataillons & des escadrons, un terrein libre où l’armée puisse se mettre en bataille.

» C’est pourquoi si l’on est obligé de camper dans des lieux embarrassés, la premiere chose à laquelle on doit veiller, c’est de faire accommoder le terrein de maniere que les troupes qui l’occupent, puissent communiquer aisément entr’elles, & se mouvoir sans aucun obstacle.

» L’ordre de bataille étant ordinairement dirigé du côté de l’ennemi par une ligne droite, le camp est déterminé du même côté & par une même ligne, lorsque le terrein le permet. On place sur cette ligne, ou plûtôt quelque pas en avant, les drapeaux & les étendards des troupes : on lui donne par cette raison le nom de front de bandiere, vieux mot François qui signifie baniere, & en général tout signe ou enseigne militaire. C’est la principale ligne, ou pour s’exprimer en terme de Fortification, la ligne magistrale du camp, à laquelle toutes les autres se rapportent.

» Après avoir expliqué les principes qui peuvent servir à déterminer le front de bandiere du camp, il s’agit de dire un mot de sa profondeur.

» Elle est déterminée par celle des camps des bataillons & des escadrons, qu’on peut évaluer à quatre-vingts toises. Il faut observer que la seconde ligne doit avoir un terrein devant elle assez grand pour se mettre en bataille, sans que les dernieres tentes de la premiere ligne anticipent sur ce terrein.

» L’éloignement de la tête du camp ou du front de bandiere de la premiere ligne à celui de la seconde, est assez ordinairement de trois ou quatre cents pas, c’est-à-dire, de cent cinquante ou deux cents toises : on donne même à cet intervalle jusqu’à cinq cents pas ou deux cents cinquante toises, si le terrein est assez spacieux pour cela : mais cette distance ne peut être moindre que deux cents pas, autrement la queue des camps de la premiere ligne s’étendroit jusqu’à la tête du camp de la seconde.

» Il est très-utile en cas d’attaque, que non-seulement le camp de la premiere ligne ait assez de terrein libre en avant, pour que cette ligne puisse s’y porter aisément s’il en est besoin, ainsi qu’on l’a déjà dit, mais encore pour que la seconde ligne, passant par les intervalles du camp de la premiere, puisse venir se former derriere cette premiere à une distance convenable pour la soûtenir. C’est pourquoi toutes les fois qu’on peut procurer cet avantage au camp, on ne doit jamais le négliger, surtout lorsqu’on est dans un camp à portée de l’ennemi.

» Il arrive quelquefois qu’on fait un retranchement devant tout le front du camp : alors il ne doit y avoir aucun obstacle qui empêche les troupes de communiquer librement du camp au retranchement.

» Dans les pays tels que la Hongrie & les provinces voisines du Danube, où les Allemands font la guerre aux Turcs, tous les officiers généralement se servent de tentes : mais dans la Flandre, l’Allemagne, l’Italie, &c. où l’on a coûtume de faire la guerre, & où il se trouve beaucoup de villages & de maisons, on s’en sert pour le logement des officiers généraux, c’est-à-dire, pour celui des lieutenans généraux & des maréchaux de camp. Les fourriers de l’armée leur font marquer à chacun une maison dans les villages qui se trouvent renfermés dans le camp. Les brigadiers mêmes peuvent, suivant les ordonnances militaires, se loger dans une maison, s’il s’en trouve à la queue de leur brigade : mais les colonels & les autres officiers inférieurs doivent nécessairement camper à la queue de leurs troupes, selon les mêmes ordonnances.

» On a soin que les officiers généraux soient campés ou logés à côté des troupes ou des parties de l’armée qu’ils commandent : ainsi ceux qui commandent à la droite ou à la gauche de l’armée, occupent les villages qui se trouvent dans ces parties, & les autres ceux qui sont vers le centre ; lorsque ces villages ne seront pas suffisamment couverts ou gardés par les troupes du camp, on fait camper pour la sûreté des officiers qui y sont logés, des corps de troupes qui mettent ces lieux à l’abri de toute insulte. » Essai sur la castramétation, par M. le Blond.

Camp rétranché, c’est un espace fortifié pour y renfermer un corps de troupes, & le mettre à couvert des entreprises d’un ennemi supérieur : les camps retranchés se construisent ordinairement dans les environs d’une place dont le canon peut servir à leur défense ; & ils ont particulierement pour objet de couvrir & de protéger une place dont la fortification ne permettroit pas une longue résistance.

Le retranchement dont les camps retranchés sont entourés, ne consiste guere que dans un fossé, & un parapet flanqué de quelques redans, ou de bastions. Les troupes sont campées environ à cent vingt toises du retranchement. Voyez Plan. XII. de l’Art milit. une partie d’un camp retranché dans un terrein inégal.

C’est des Turcs, dit M. le Marquis de Feuquieres, que nous avons l’usage des camps retranchés, sous le nom de palanques. Cet usage est fort bon quand il est judicieusement pris, & j’approuve la pensée que M. de Vauban a eue d’en construire sous quelques-unes des places du Roi : mais il ne faut pas pour cela en faire sous toutes les places qui seroient susceptibles d’une pareille protection, parce qu’on ne pourroit pas les garnir suffisamment de troupes, & qu’ainsi ces camps retranchés seroient plus préjudiciables que profitables. Voici le cas où je les approuve.

Lorsque le prince a la guerre à soûtenir de plusieurs côtés de son état, que de quelques-uns de ces côtés il veut demeurer sur la défensive, & qu’à la tête de ce pays il y a une place dont la construction permet d’y placer un camp retranché ; le prince en peut ordonner la construction d’avance, afin qu’il soit bon, & que par-là l’ennemi soit forcé d’attaquer ce camp dans les formes, avant que de pouvoir assiéger la place.

Lorsqu’une ville est grande, que son circuit n’a pû être fortifié régulierement à cause de la grande dépense, & que cependant sa conservation est nécessaire, on peut pour sa protection y placer un camp retranché lorsque sa situation la rend susceptible de le recevoir. Lorsqu’on ne veut garder qu’un petit corps à la tête d’un pays, soit pour empêcher les courses de l’ennemi, soit pour pénétrer dans le pays ennemi, on peut chercher la ville la plus commode pour les effets dont je viens de parler, & y construire un camp retranché, parce qu’il est plus aisé de se servir des troupes qui sont dans un camp retranché, que de celles qui sont logées dans une ville, dont le service ne sauroit être aussi prompt que celui des troupes campées.

Lorsqu’on veut protéger une place dominée par des hauteurs, & qu’il s’en trouve quelques unes où un camp rétranché peut être placé de maniere que la communication de ce camp à la place ne puisse point être ôtée, qu’il éloigne la circonvallation, qu’il ne soit point dominé, & sous le feu du canon de l’ennemi, ou qu’il donne quelque liberté au secours qu’on pourroit introduire dans la place, ou une facilité à l’armée qui veut secourir, de s’approcher de ce camp ; on y peut faire un camp retranché.

Lorsqu’une place se trouve située sur une riviere, & qu’elle est du même côté par lequel l’ennemi la peut le plus favorablement aborder pour en former le siége, on peut encore en ce cas avoir un camp retranché de l’autre côté de la riviere, principalement si le terrein se trouve disposé de maniere que de cet autre côté de la riviere il se trouve une hauteur voisine dont l’occupation force l’ennemi à une circonvallation étendue de ce côté-là ; parce que cette grande circonvallation ainsi séparée & coupée par une riviere, rendra la place bien plus aisée à secourir.

On peut encore faire un camp retranché au-devant des fortifications d’une place, lorsqu’il peut être fait de maniere qu’il éloigne l’attaque, & que l’ennemi soit obligé à ouvrir une tranchée, & à prendre les mêmes établissemens contre ce camp retranché, que pour l’attaque même de la place ; & qu’après qu’il aura forcé les troupes qui sont dans ce camp à le lui abandonner, la terre qui y aura été remuée ne donnera pas des établissemens contre la place.

Enfin les camps retranchés sont d’un fort bon usage dans les especes dont je viens de parler, pourvû qu’ils soient bons, qu’ils ayent les épaisseurs convenables pour soûtenir les efforts de l’artillerie ennemie ; qu’ils soient protégés de la place qu’ils protegent ; qu’ils y tiennent, & que les flancs en soient en sûreté par la protection du canon de la place & des ouvrages, & sous le feu de la mousqueterie du chemin couvert ; sans quoi ils pourroient être dangereux à soûtenir avec trop d’opiniâtreté : lorsqu’on les veut soûtenir avec opiniâtreté, à cause de leur conséquence pour la durée d’un siége, l’on y peut faire un second retranchement intérieur, qui sera garni d’infanterie le jour qu’on craindra d’être attaqué de vive force, afin que le feu de cette infanterie facilite la retraite des troupes forcées, & contienne l’ennemi qui poursuivroit avec chaleur les troupes forcées jusque dans le chemin couvert de la place.

Tous les camps retranchés doivent être construits de maniere que les troupes qui y sont campées soient à couvert du feu du canon de l’ennemi : car il ne faut pas que par son artillerie il en puisse enfiler aucune partie : si cela étoit, le camp deviendroit fort difficile à soûtenir, trop peu tranquille, & trop coûteux.

Ce que j’ai dit jusqu’à présent des camps retranchés, ne regarde que ceux qui sont construits pour un corps d’infanterie, pour rendre une circonvallation plus difficile, pour éloigner l’attaque du corps de la place, & par conséquent augmenter la durée du siége. Il ne reste plus sur cette matiere qu’à dire quel est l’usage des camps retranchés pour y mettre aussi de la cavalerie.

L’usage de ces camps n’est que dans certains cas, qui regardent plûtot la guerre de campagne que celle des siéges ; & voici quels ils sont.

Ou l’on veut dans les guerres offensives & défensives faire des courses dans le pays ennemi ; ou l’on veut empêcher que l’ennemi n’en fasse commodément, & ne pénetre le pays ; ou l’on veut pouvoir mettre les convois en sûreté sous une place où il ne seroit pas commode de les faire entrer.

Dans tous ces cas l’on peut construire un camp retranché sous une place ; & pour lors il faut avoir plus d’attention à la commodité de la situation pour y entrer & en sortir facilement, & à son voisinage des eaux, qu’à sa force par rapport à la défense de la place. Ces camps sont toûjours de service, pourvû qu’ils soient hors d’insulte, gardés par un nombre d’infanterie suffisant, & assez étendus pour y camper commodément la cavalerie, & faire entrer & ressortir les charrois des convois sans embarras.

Voilà, ce me semble, tous les usages différens qu’on peut faire des camps retranchés : ils sont tous fort utiles : mais il ne faut pas pour cela avoir trop de ces camps retranchés : il doit suffire d’en avoir un bon sous une place principale sur une frontiere ; parce que leur garde consommeroit trop d’hommes, qui seroient de moins au corps de l’armée. Tout ceci est tiré des Mémoires de M. le marquis de Feuquiere.

Camp volant, est un petit corps d’armée composé de quatre, cinq ou six mille hommes, & quelquefois d’un plus grand nombre, d’infanterie & de cavalerie, qui tiennent continuellement la campagne, & qui font différens mouvemens pour empêcher les incursions de l’ennemi, ou pour faire échoüer leurs entreprises, intercepter les convois, fatiguer le pays voisin, & pour se jetter dans une place assiégée en cas de besoin. (Q)

Camp prétorien, (Hist. anc.) c’étoit chez les Romains une grande enceinte de bâtiment, qui renfermoit plusieurs habitations pour loger les soldats de la garde, comme pourroit être aujourd’hui l’hôtel des mousquetaires du Roi à Paris.

Camp, (Commerce.) Les Siamois, & quelques autres peuples des Indes orientales, appellent des camps les quartiers qu’ils assignent aux nations étrangeres qui viennent faire commerce chez eux : c’est dans ces camps, où chaque nation forme comme une ville particuliere, que se fait tout leur négoce ; & c’est-là où non-seulement ils ont leurs magasins & leurs boutiques, mais aussi où ils demeurent, avec leur famille, & leurs facteurs & commissionnaires. Les Européens sont pourtant exempts à Siam, & presque par-tout ailleurs, de cette sujétion ; & il leur est libre de demeurer dans la ville ou dans les faubourgs, comme ils le jugent à propos pour leur commerce. (G)