L’Encyclopédie/1re édition/CHIFFRER

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CHIFFRER, expression populaire dont on se sert pour signifier l’art de compter. Voyez Chiffre. (E)

Chiffrer, en Musique, c’est écrire sur les notes de la basse, pour servir de guide à l’accompagnateur, des chiffres qui désignent les accords que ces notes doivent porter. Voyez Accompagnement. Comme chaque accord est composé de plusieurs sons, s’il avoit fallu exprimer chacun de ces sons par un chiffre, on auroit tellement multiplié & embrouillé les chiffres, que l’accompagnateur n’auroit jamais eu le tems de les lire au moment de l’exécution. On s’est donc attaché, autant qu’on a crû le pouvoir, à caractériser chaque accord par un seul chiffre ; de sorte que ce chiffre peut suffire pour indiquer l’espece de l’accord, & par conséquent tous les sons qui le doivent composer. Il y a même un accord qui se trouve chiffré, en ne le chiffrant point ; car, selon la rigueur des chiffres, toute note qui n’est point chiffrée ne porte point d’accord, ou porte l’accord parfait.

Le chiffre qui indique chaque accord est ordinairement celui qui répond au nom de l’accord ; ainsi l’on écrit un 2 pour l’accord de seconde, un 7 pour celui de septieme, un 6 pour celui de sixte, &c. Il y a des accords qui portent un double nom, & on les exprime aussi par un double chiffre, tels sont les accords de sixte-quarte, de sixte-quinte, de septieme & sixte, &c. quelquefois même on en met trois, ce qui rentre dans l’inconvénient qu’on a voulu éviter ; mais comme la composition des chiffres est plûtôt venue du tems & du hasard, que d’une étude refléchie, il n’est pas étonnant qu’il s’y rencontre des fautes & des contradictions.

Voici une table de tous les chiffres pratiqués dans l’accompagnement, sur quoi il faut observer qu’il y a plusieurs accords qui se chiffrent diversement en différens pays, comme en France & en Italie, ou dans le même pays par différens auteurs. Nous donnons toutes ces manieres, afin que chacun, pour chiffrer, puisse choisir celle qui lui paroîtra plus claire, & pour accompagner, rapporter chaque chiffre à l’accord qui lui convient, selon la maniere de chiffrer de l’auteur.

Table générale de tous les chiffres de l’accompagnement. On a ajoûté une étoile à ceux qui sont le plus d’usage en France aujourd’hui.

Chiffres. Noms des Accords.
*   Accord parfait.
8 Idem.
5 Idem.
3 Idem.
5 Idem.
3
3 Accord parfait, tierce mineure.
3 Idem.
* Idem.
5 Idem.
3 Accord parfait, tierce majeure.
3 Idem.
* Idem.
5 Idem.
Chiffres. Noms des Accords.
3   Accord parfait, tierce naturelle.
3 Idem.
* Idem.
5 Idem.
6 Accord de sixte-tierce.
3
* 6 Idem.
Les differentes sixtes se marquent dans cet accord, comme les tierces dans l’accord parfait.
* 6 Accord de sixte-quarte.
4
6 Idem.
7
5 Accord de septieme.
3
7 Idem.
5
7 Idem.
3
* 7 Idem.
* 7 Septieme avec tierce majeure.
* 7 Idem. avec tierce mineure.
* 7 Idem. avec tierce naturelle.
* 7 Accord de septieme mineure.
7 Idem.
7 Accord de septieme majeure.
* 7 Idem.
7 De septieme naturelle.
* 7 Idem.
* 7 Septieme avec une fausse quinte.
7 Idem.
5
7 Idem.
5
* Accord de septieme diminuée.
7 Idem.
7 Idem.
7 Idem.
7 Idem.
5
7 Idem.
7 Idem.
5
7
5 Idem, &c.
3
* 7 Septieme superflue.
7 Idem.
Idem.
7 Idem.
5
4
2
Chiffres. Noms des Accords.
7   Idem.
6
4
2
7 Idem.
2
7 Idem, &c.
4
2
X 7 Accord de septieme superflue avec sixte mineure.
6
X 7 Idem.
6
X 7 Idem.
6
2
X 7 Idem.
6
4
7 Accord de septieme & seconde.
2
* 6 Accord de grande sixte.
5
6 Idem.
* De fausse quinte.
5 Idem.
* 5 Idem.
6 Idem.
5
6 Idem, &c.
5
* Accord de fausse quinte avec sixte majeure.
X 6 Idem.
5
6 Idem.
5
4 Accord de petite sixte.
3
6 Idem.
4
3
* Idem.
6 Idem.
X Idem, majeure.
X 6 Idem, &c.
4
3
* X Petite sixte superflue.
X Idem.
4
3
6 Idem.
6 Idem.
6 Petite sixte, quand la quarte est superflue.
3
6 Idem.
X 4
3
6 Idem.
X 4
Chiffres. Noms des Accords.
X 4   Idem.
3
2 Accord de seconde.
4 Idem.
2
6 Idem.
2
5 Accord de seconde & quinte.
2
6 De triton.
4
6 Idem.
4 X
6 Idem.
X 4
6 Idem.
2
6 Idem.
4
2
4 Idem.
2
4 X Idem.
2
4 Idem.
2
4 X Idem.
X 4 Idem.
4 Idem.
4 X Triton avec tierce mineure.
3
Idem.
6 Idem.
4
3
X 4 Idem, &c.
X 2 Seconde superflue.
X 4 Idem.
X 2
Idem.
6 Idem.
4
X 2
9 Accord de neuvieme,
9 Idem.
5
9 Idem.
3
9 Neuvieme avec la septieme.
7
9 Idem.
7
5
4 Quarte ou onzieme.
5 Idem.
4
Chiffres. Noms des Accords.
4   Quarte avec la neuvieme.
9
9 Idem.
4
4 Quarte & septieme.
7
X 5 Accord de quinte superflue.
5 X Idem.
X 5 Idem.
9
X 5 Idem.
9
7
9 Idem.
7
X 5
X 5 Quinte superflue avec la quarte.
4
5 X Idem, &c.
4
7 Septieme & sixte.
6
9 Neuvieme & sixte.
6

Quelques auteurs avoient introduit l’usage de couvrir d’un trait toutes les notes de basse qui passoient sous un même accord : c’est ainsi que les charmantes cantates de M. de Clerambault sont chiffrées ; mais cette invention étoit trop commode pour durer ; elle montroit aussi trop clairement à l’œil toutes les syncopes d’harmonie.

Aujourd’hui, quand on soûtient le même accord sur quatre différentes notes de basse, ce sont quatre chiffres différens qu’on leur fait porter ; desorte que l’accompagnateur induit en erreur, se hâte de chercher l’accord même qu’il a déjà sous sa main. Mais c’est la mode en France de charger les basses d’une confusion de chiffres inutiles. On chiffre tout, jusqu’aux accords les plus évidens ; & celui qui met le plus de chiffres croit être le plus savant. Une basse ainsi hérissée de chiffres triviaux rebute l’accompagnateur de les regarder, & fait souvent négliger les chiffres nécessaires. L’auteur doit supposer que l’accompagnateur sait les élémens de l’accompagnement ; il ne doit pas chiffrer une sixte sur une médiante, une fausse quinte sur une note sensible, une septieme sur une dominante, ni d’autres accord de cette évidence, à moins qu’il ne soit question d’annoncer un changement de ton. Les chiffres ne sont faits que pour déterminer le choix de l’harmonie dans les cas douteux. Du reste, c’est très-bien fait d’avoir des basses chiffrées exprès pour les écoliers. Il faut que les chiffres montrent à ceux-ci l’application des regles ; pour les maîtres, il suffit d’indiquer les exceptions.

M. Rameau dans sa dissertation sur les différentes méthodes d’accompagnement, a trouvé un grand nombre de défauts dans les chiffres établis. Il a fait voir qu’ils sont trop nombreux, & pourtant insuffisans, obscurs, équivoques, qu’ils multiplient inutilement le nombre des accords, & qu’ils n’en montrent en aucune maniere la liaison.

Tous ces défauts viennent d’avoir voulu rapporter les chiffres aux notes arbitraires de la basse-continue, au lieu de les avoir appliqués immédiatement à l’harmonie fondamentale. La basse-continue fait sans doute une partie de l’harmonie ; mais cette harmonie est indépendante des notes de cette basse, & elle a son progrès déterminé, auquel la basse même doit assujettir sa marche particuliere. En faisant dépendre les accords & les chiffres qui les énoncent des notes de la basse & de leurs différentes marches, on ne montre que des combinaisons de l’harmonie, au lieu d’en montrer le fondement ; on multiplie à l’infini le petit nombre des accords fondamentaux, & l’on force en quelque maniere l’accompagnateur de perdre de vûe à chaque instant la véritable succession harmonique.

M. Rameau, après avoir fait de très-bonnes observations sur la méchanique des doigts dans la pratique de l’accompagnement, propose d’autres chiffres beaucoup plus simples, qui rendent cet accompagnement tout-à-fait indépendant de la basse-continue ; de sorte que sans égard à cette basse & sans même la voir, on accompagneroit sur les chiffres seuls avec plus de précision, qu’on ne peut faire par la méthode établie avec le concours de la basse & des chiffres.

Les chiffres inventés par M. Rameau indiquent deux choses : 1° l’harmonie fondamentale dans les accords parfaits, qui n’ont aucune succession nécessaire, mais qui constatent toûjours le ton : 2°. la succession harmonique déterminée par la marche réguliere des doigts dans les accords dissonnans.

Tout cela se fait au moyen de sept chiffres seulement : 1°. une lettre de la gamme indique le ton, la tonique, & son accord ; si l’on passe d’un accord parfait à un autre, on change de ton, c’est l’affaire d’une nouvelle lettre : 2°. pour passer de la tonique à un accord dissonnant, M. Rameau n’admet que six manieres, pour chacune desquelles il établit un signe particulier ; savoir, 1° un X pour l’accord sensible : pour la septieme diminuée, il suffit d’ajoûter un b-mol sous cet X ; 2° un 2 pour l’accord de la seconde sur la tonique ; 3° un 7 pour son accord de septieme ; 4° cette abbréviation aj. pour sa sixte ajoûtée ; 5° ces deux chiffres relatifs à cette tonique, pour l’accord qu’il appelle de tierce-quarte, & qui revient à l’accord de neuvieme de la seconde note : 6° enfin ce chiffre 4 pour l’accord de quarte & quinte sur la dominante.

3°. Un accord dissonnant est suivi d’un accord parfait, ou d’un autre accord dissonnant ; dans le premier cas l’accord s’indique par une lettre : le second cas se rapporte à la méchanique des doigts, voyez Doigter ; c’est un doigt qui doit descendre diatoniquement, ou deux, ou trois. On indique cela par autant de points l’un sur l’autre, qu’il faut faire descendre de doigts. Les doigts qui doivent descendre par préférence, sont indiqués par la méchanique ; les dièses ou bémols qu’ils doivent faire, sont connus par le ton, ou substitués dans les chiffres aux points correspondans ; ou bien dans le chromatique & l’enharmonique, on marque une petite ligne en descendant ou en montant, depuis le signe d’une note connue, pour indiquer qu’elle doit descendre ou monter d’un semi-ton. Ainsi tout est prévû, & ce petit nombre de signes suffit pour exprimer toute bonne harmonie possible.

On sent bien qu’il faut supposer ici que toute dissonnance se sauve en descendant ; car s’il y en avoit qui dussent se sauver en montant, s’il y avoit des marches de doigts ascendans dans des accords dissonnans, les points de M. Rameau seroient insuffisans pour exprimer cela.

Quelque simple que soit cette méthode, quelque favorable qu’elle paroisse pour la pratique, elle ne paroît pas pourtant tout-à-fait exempte d’inconvéniens. Car quoiqu’elle simplifie les signes, & qu’elle diminue le nombre apparent des accords, on n’exprime point encore par elle la véritable harmonie fondamentale. Les signes y sont aussi trop dépendans les uns des autres ; si l’on vient à s’égarer ou à se distraire un instant, à prendre un doigt pour un autre, les points ne signifient plus rien ; plus de moyen de se remettre jusqu’à un nouvel accord parfait. Inconvénient que n’ont pas les chiffres actuellement en usage. Mais il ne faut pas croire que parmi tant de raisons de préférence, ce soit sur de telles objections que la méthode de M. Rameau ait été rejettée. Elle étoit nouvelle ; elle étoit proposée par un homme supérieur en génie à tous ses rivaux : voilà sa condamnation. V. Accompagnement. (S)