L’Encyclopédie/1re édition/DÉCIMATION

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DÉCIMATION, s. f. (Hist. Rom.) Voyez les historiens, entr’autres Polybe, liv. XI. les Lexicographes, & les auteurs qui ont traité de la discipline militaire des Romains.

La décimation étoit une peine que les Romains infligeoient aux soldats, qui de concert avoient abandonné leur poste, qui s’étoient comportés lâchement dans le combat, ou qui avoient excité quelque sedition dans le camp. Alors on assembloit les troupes, le tribun militaire amenoit les coupables auprès du général, qui après leur avoir vivement reproché leurs fautes ou leurs crimes en présence de l’armée, mettoit tous leurs noms dans une urne ou dans un casque, & suivant la nature du crime, il tiroit de l’urne, cinq, dix, quinze, ou vingt noms d’entre les coupables, de sorte que le cinquieme, le dixieme, le quinzieme, ou le vingtieme que le sort dénommoit, passoit par le fil de l’épée ; le reste étoit sauvé : & cela s’appelloit décimer, decimare.

Pour faire une juste estimation des fautes ou des crimes par un corps, & pour y proportionner les peines, il faut toûjours considérer qu’on se tromperoit beaucoup de croire qu’il y ait dans un corps aucun crime qui puisse être véritablement regardé comme un crime égal dans chaque particulier qui compose ce corps. Lorsque ses membres sont assemblés pour les affaires du corps, ils ne sauroient apporter le même sens froid, la même prudence, la même sagesse, que chacun a dans ses affaires particulieres. La faute que commet alors la communauté, est l’effet de son état de communauté, & de l’influence de quelques membres qui ont le crédit ou l’art de persuader les autres. La multitude s’échauffe, s’anime, s’irrite, parce qu’elle fait corps, & qu’elle prend nécessairement une certaine confiance dans le nombre qu’elle ne sauroit prendre quand elle est séparée. Il suit de-là que les peines qui tomberoient sur le corps entier, doivent être très-douces & de courte durée. La vérité de cette réflexion n’échappa pas aux Romains, malgré la sévérité de la discipline militaire qu’ils avoient à cœur de maintenir. C’est pourquoi nos peres, disoit Cicéron, cherchant un sage tempérament, imaginerent la décimation des soldats qui ont commis ensemble la même faute, afin que tous soient dans la crainte, & qu’il n’y en ait pourtant que peu de punis. (Orat. pro Cluentio). Article de M. le Chevalier de Jaucourt.