L’Encyclopédie/1re édition/DENTITION

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DENTITION, s. f. (Médecine.) c’est la sortie naturelle des dents, qui se fait en différens tems, depuis la naissance jusqu’à l’adolescence. V. Dents, pour tout ce qui regarde leur génération, leur structure, leur accroissement, leur maladie, &c.

L’homme naît ordinairement sans dents : il est très rare d’en voir naître avec des dents. Harris rapporte avoir vû une femme, qui dans toute sa vie n’en avoit jamais eu aucune : on peut regarder ces cas comme des écarts de la nature. Les enfans n’ont pas besoin de dents, parce qu’il ne doivent d’abord être nourris que de lait : elles ne sont nécessaires que pour concourir à l’élaboration des alimens solides, pour les disposer à la digestion : elles ne commencent par conséquent à paroître que dans le tems où les organes destinés à cette fonction ont acquis assez de force pour digérer des alimens qui ont plus de consistance que le lait : ainsi elles ne sortent des alvéoles des gencives, où elles sont renfermées, que vers le sixieme, le septieme, ou le huitieme mois ; rarement avant ce tems ; quelquefois cependant plûtôt ou plûtard, selon que les sujets sont plus ou moins robustes.

Cette sortie des dents est presque toûjours accompagnée de douleurs, à cause du sentiment très-délicat dont sont doüées les gencives qui recouvrent l’alvéole, & qui doivent par conséquent être percées, déchirées, pour leur donner issue : c’est pourquoi la sage nature a établi qu’elles ne poussent pas toutes à la fois, pour éviter la trop vive douleur que causeroit infailliblement la déchirure des gencives dans toute l’étendue des mâchoires, & les symptomes violents & mortels qui auroient pû s’ensuivre : les dents canines sortent les premieres, d’autant plus aisément qu’elles sont figurées de maniere à ne faire que pénétrer entre les fibres de la gencive par leur pointe ; que les écarter, pour ainsi dire, sans les déchirer ; ensuite viennent les incisives, qui par leur tranchant coupent & séparent la gencive avec plus de facilité que ne font les molaires, qui se font jour les dernieres, parce qu’elles sont les moins propres par leur tête applatie à forcer la résistance de la gencive, & qu’elles causent de plus grandes ruptures qu’aucune autre : leur sortie est conséquemment accompagnée d’une plus forte douleur & plus continuée, l’ouvrage devant nécessairement être plus long, à cause de la plus grande résistance, causée par la plus grande étendue de surface à rompre dans la gencive, & par la plus grande solidité de cette même gencive acquise par un âge plus avancé.

On observe communément que les dents sortent successivement dans l’espace de deux années, dans l’ordre qui vient d’être décrit : environ à sept ans il vient d’autres dents à la place des premieres qui ont garni les mâchoires ; & environ à vingt-un ans, pour l’ordinaire, & quelquefois plûtôt ou plûtard, on voit paroître les deux dernieres dents molaires, qui n’avoient été précedées d’aucune autre à la place qu’elles occupent ; ce sont celles que l’on nomme dents de sagesse.

Les signes qui annoncent l’éruption des dents, sont la chaleur contre nature de la bouche, la demangeaison, & ensuite l’enflure & la douleur des gencives, l’écoulement abondant de salive ; ces symptomes accompagnent ordinairement la dentition : mais lorsque les gencives sont d’un tissu plus ferme, qui résiste davantage aux efforts des dents, ou lorsque plusieurs sortent à la fois, sur-tout d’entre les molaires, les accidens qui s’ensuivent sont encore plus violens : il survient des inflammations dans la bouche, des insomnies, des inquiétudes, des frayeurs, des tourmens, des coliques : la fievre se met de la partie ; elle est accompagnée de dégoûts, de vomissemens, de flux de ventre avec des déjections verdâtres, de constipation, quelquefois de convulsions, d’accès épileptiques, & de plusieurs autres fâcheux symptomes. Ceux qui dépendent des nerfs doivent être attribués, selon Hoffmann, à la communication des nerfs de la cinquieme paire (dont une branche se distribue aux mâchoires) avec le grand nerf sympathique ou intercostal, & la huitieme paire ; ensorte que, conséquemment à l’irritation lancinante des gencives, le cerveau, la poitrine, l’estomac & les entrailles peuvent être affectés de différens mouvemens spasmodiques, qui causent, entr’autres effets, des constrictions dans les boyaux, y retiennent les alimens qui se corrompent, deviennent âcres, dégénerent en mauvais sucs de nature corrosive, qui augmentent la violence des symptomes, & en produisent de nouveaux en passant dans le sang.

Aucune maladie n’expose les enfans à tant & à de si fâcheux accidens, & assez souvent ils périssent après avoir souffert long-tems, ce qui arrive sur-tout à ceux qui ont le plus d’embonpoint ; ensorte que pour établir le prognostic de la dentition difficile, il faut avoir égard à l’âge & au tempérament différent des sujets, à ce qui a précédé les accidens & ce qui les accompagne, à la quantité des symptomes qui se présentent en même tems : on juge différemment de l’événement, d’après toutes ces diversités.

Dès qu’il est bien décidé que les accidens mentionnés pour la plûpart, ou quelques-uns seulement, sont causés par la difficulté de la sortie des dents ; tout le traitement doit tendre à la faciliter, en pressant le bord des gencives avec le doigt, en donnant à l’enfant malade un hochet qu’il puisse porter à la bouche pour le mâchoter, le presser entre les deux mâchoires ; ce qui comprime la substance des gencives, & tend à rendre plus aisé le déchirement de ses fibres : c’est aussi dans cette vûe que l’on doit employer des choses propres à la ramolir, comme le mucilage de psyllium, la pulpe de la racine d’althéa, la moëlle de veau, le cerveau de lievre.

Ces differens secours conviennent lorsque les dents commencent à faire des efforts douloureux pour sortir des alvéoles, & que le bord de la gencive qui les couvre paroît devenir blanchâtre.

Mais lorsque les dents ayant augmenté de volume, font enfler considérablement les gencives, & y causent de violentes douleurs par les efforts qu’elles font pour les déchirer, dans ce cas seulement il est à propos d’avoir recours à un moyen plus prompt pour faire cesser ces accidens fâcheux : il consiste à faire une incision à la gencive sur la dent qui pousse, ou avec le bord de l’ongle, ou avec un bistouri ; ce qui, en faisant cesser le tiraillement des fibres nerveuses, fait souvent cesser, presque sur le champ, tous les différens symptomes.

S’il y a des convulsions opiniâtres, il faut les combattre avec les antispasmodiques, comme la poudre de guttete, les absorbans, comme les coraux, les yeux d’écrevisses, de legers anodyns, comme le sirop de pavot blanc, l’huile d’amandes-douces.

Sydenham & Boerhaave recommandent très-expressément l’esprit de corne de cerf.

Les lavemens à petite dose conviennent contre les tranchées, les douleurs d’entrailles : on doit tenir le ventre libre par de doux purgatifs, s’il y a constipation : les forts sont très-pernicieux dans cette maladie.

On peut aussi faire usage de ces remedes pour prévenir la rechûte.

La nourrice doit observer un régime de vie rafraîchissant, adoucissant.

Les enfans ne sont pas seuls sujets à la dentition difficile : les adultes éprouvent quelquefois des symptomes aussi fâcheux à cette occasion. Tulpius, l. I. ch. xxxvj. fait mention dans une observation d’un vieux Medecin, à qui il sortit deux dents avec des symptomes si violens, malgré l’incision faite à la mâchoire, qu’après avoir souffert jusqu’à en devenir furieux par l’extrême douleur, il mourut : mais c’est-là un exemple bien rare, qu’il faut ranger, comme il a été dit, parmi les écarts de la nature : dans de semblables cas, les remedes ci-dessus indiqués conviennent également, mais d’une maniere proportionnée à l’âge, au tempérament du malade : on peut de plus employer la saignée s’il y a fievre, & les narcotiques contre la douleur ; la maladie étant dans les solides, il n’y a pas lieu d’user d’autres remedes. (d)