L’Encyclopédie/1re édition/ECHYMOSE

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ECHYMOSE, s. f. terme de Chirurgie, tumeur superficielle, molle, qui rend la peau livide ou bleue, & qui est produite par du sang épanché dans les cellules du tissu graisseux : les modernes donnent le nom d’infiltration à cette sorte d’épanchement. Voyez Infiltration.

Les causes des échymoses sont les chûtes, les coups, les tiraillemens, les extensions violentes, les fortes compressions, les ligatures trop long-tems serrées, &c. Ces différentes causes extérieures occasionnent la rupture des vaisseaux du tissu graisseux, & produisent l’échymose par l’extravasation du sang, même sans déchirure extérieure. L’échymose est un accident de la contusion, voyez Contusion. Il peut se faire une échymose considérable à la suite d’une contusion legere ; il suffit pour cela qu’une veine rompue fournisse assez de sang pour remplir au loin les cellules du tissu adipeux. L’échymose ne paroît ordinairement que plusieurs heures après l’action de la cause qui l’occasionne.

Si l’on est appellé avant qu’il y ait eu beaucoup de sang extravasé, ou si celui-ci conserve encore sa fluidité, de maniere qu’il puisse refluer aisément dans ses vaisseaux, on doit, pour prévenir une plus grande extravasation, appliquer des topiques astringens & repercussifs, tels que le bol d’Arménie avec de l’oxicrat, ou de l’alun dissous dans le blanc d’œuf, ou de l’eau saoulée de sel marin. J’ai souvent éprouvé avec le plus grand succès, l’application de la raclure de racine de couleuvrée fraîche, dans ces échymoses des paupieres & de la conjonctive, connues du peuple sous le nom d’œil poché.

Pour peu que les extravasations soient considérables, on doit commencer la cure par la saignée. Si l’on n’est appellé que quelques jours après l’accident, il faut employer des discussifs avec les astringens ; ceux-ci fortifieront le ton des parties, & les premiers diviseront les humeurs grumelées, & les disposeront à la résolution. On remplira ces deux indications, en fomentant la partie avec une décoction de sommités de petite centaurée & d’absinthe, de fleurs de sureau, de camomille & de mélilot, cuites dans des parties égales de vin & d’eau. On peut appliquer en sachets les plantes qui ont servi à la décoction. La résolution des échymoses est annoncée par le changement de couleur ; la partie qui étoit noire, devient d’un rouge-brun ; le rouge s’éclaircit insensiblement, & la partie paroît ensuite d’un jaune-foncé qui prend successivement diverses nuances plus claires, jusqu’à ce que la peau soit dans son état naturel.

Il arrive quelquefois que la violence de la chûte ou du coup suffoque la chaleur de la partie blessée, en y éteignant le principe de la vie : alors les topiques froids & repercussifs seroient très-nuisibles dans les commencemens, ils produiroient la mortification. Dans ce cas on a recours aux scarifications, qu’on fait plus ou moins profondes, selon le besoin ; c’est l’étendue de l’extravasation du sang en profondeur, & la considération de la nature de la partie lésée, qui doivent régler sur cet objet la conduite d’un chirurgien éclairé. Si la quantité du sang extravasé est considérable, & qu’il soit impossible de le rappeller dans les voies de la circulation, on doit ouvrir la tumeur, pour donner issue au sang épanché ; c’est le seul moyen d’en prévenir la putréfaction, & peut-être la gangrene de la partie. Mais cette ouverture ne doit point se faire imprudemment ni trop à la hâte : quoique la partie paroisse noire, on ne doit pas toûjours craindre la mortification, ni croire l’impossibilité de la résolution, puisqu’il est naturel, dans ces cas, que la peau soit d’abord noire ou bleuâtre à la vûe. Il faut considérer attentivement si cette noirceur se dissipe pour un moment par l’impression du doigt, si elle est sans dureté, sans douleur & sans tumefaction considérables, & s’il reste encore une douce chaleur dans les parties affectées. Ces signes feront distinguer l’échymose de la gangrene ; & de cette connoissance on tirera des inductions pour la certitude du prognostic, & pour asseoir les indications curatives. Fabrice de Hilden ayant été appellé le quatrieme jour pour voir un homme qui par une chûte de cheval s’étoit fait une contusion considérable au scrotum & à la verge, trouva ces parties un peu enflées, & noires comme du charbon, sans cependant beaucoup de douleur, ni aucune dureté. Il fit d’abord une embrocation avec l’huile-rosat ; il saigna le malade, & appliqua le cataplasme suivant. Prenez des farines d’orge & de féves, de chacune deux onces ; des roses rouges en poudre, une once : faites-les cuire dans le vin rouge avec un peu de vinaigre, jusqu’à la forme de cataplasme, auquel on ajoûtera un peu d’huile-rosat & un œuf. On se servit de ce topique pendant quatre ou cinq jours, ensuite on fit des fomentations avec une décoction de racines de guimauve, de sommités d’absinthe, d’origan, d’aigremoine, de fleurs de roses, de sureau, de mélilot & de camomille, de semences d’anis, de cumin & de fénugrec, dans parties égales de vin & d’eau. On en bassinoit chaudement les parties affectées, trois ou quatre fois par jour, après quoi on les oignoit avec le liniment qui suit.... Prenez des huiles d’anet, de camomille & de vers, de chacune une once : du sel en poudre très-fine, deux gros : mêlez. Avec ces secours les parties contuses se rétablirent dans leur premier état, malgré la noirceur dont elles étoient couvertes.

L’esprit-de-vin, ou l’eau-de-vie simple ou camphrée qu’on applique sans inconvénient sur des échymoses legeres, sont capables d’irriter beaucoup celles qui seroient menacées d’une inflammation prochaine : le docteur Turner en a vû souvent les mauvais effets. Il rapporte à ce sujet l’histoire d’un homme de sa connoissance, grand amateur de la Chimie, & partisan très-zélé de l’esprit-de-vin. Cet homme s’étant meurtri les deux jambes en sortant d’un bateau, confia une de ses jambes à Turner, & livra l’autre à un chimiste, qui devoit prouver la grande efficacité de l’esprit-de-vin dans la cure des contusions avec extravasation de sang. La violence des accidens qui survinrent, fit rejetter ce traitement au bout de quelques jours ; & l’autre jambe, qui fut pansée avec un liniment composé de bol d’Arménie, avec l’huile-rosat & le vinaigre, étoit presque guérie.

Il y a des personnes si délicates, qu’on ne peut les toucher un peu fort sans leur causer une échymose ; on le remarque en saignant les personnes grasses. Peut-être la compression ne fait-elle dans ce cas que débiliter le ressort des vaisseaux, & y procurer un engorgement variqueux, sans extravasation.

On voit sur les bras & les jambes des scorbutiques, des grandes taches livides, qui sont des échymoses de cause interne. Voyez Scorbut.

Il se fait sous les ongles, à l’occasion de quelque violence extérieure, un épanchement de sang qu’on peut mettre au rang des échymoses. Les topiques ne sont d’aucune utilité pour la résolution de ce sang ; le plus sûr est de lui procurer une issue en ouvrant l’ongle : pour cet effet on le ratisse avec un verre jusqu’à ce qu’il soit tellement émincé, qu’il cede sous le doigt : on en fait alors l’ouverture avec la pointe d’un canif ou d’un petit bistouri : le sang sort par cette ouverture : sans cette précaution il auroit pû se putréfier, & causer la chûte de l’ongle. Cette petite opération n’exige aucun pansement ; il suffit au plus d’envelopper l’extrémité du doigt avec une bandelette de linge fin pendant quelques jours. (Y)