L’Encyclopédie/1re édition/EPARGNE

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(Tome 5pp. 745-750).
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EPARGNE, s. f. (Morale.) signifie quelquefois le thrésor du prince, thrésorier de l’épargne, les deniers de l’épargne, &c.

Epargne en ce sens n’est plus guere d’usage ; on dit plûtôt aujourd’hui thrésor royal.

Epargne, la loi de l’épargne, expression employée par quelques physiciens modernes, pour exprimer le decret par lequel Dieu regle de la maniere la plus simple & la plus constante tous les mouvemens, toutes les altérations, & les autres changemens de la nature. Voyez Action, Cosmologie, &c.

Epargne, dans le sens le plus vulgaire, est une dépendance de l’économie ; c’est proprement le soin & l’habileté nécessaires pour éviter les dépenses superflues, & pour faire à peu de frais celles qui sont indispensables. Les réflexions que l’on va lire ici, auroient pû entrer au mot Economie, qui a un sens plus étendu, & qui embrasse tous les moyens légitimes, tous les soins nécessaires pour conserver & pour accroître un bien quelconque, & sur-tout pour le dispenser à-propos. C’est en ce sens que l’on dit économie d’une famille, économie des abeilles, économie nationale. Au reste les termes d’épargne & d’économie énoncent à-peu-près la même idée ; & on les employera indifféremment dans ce discours, suivant qu’ils paroîtront plus convenables pour la justesse de l’expression.

L’épargne économique a toûjours été regardée comme une vertu, & dans le Paganisme, & parmi les Chrétiens ; il s’est même vû des héros qui l’ont constamment pratiquée : cependant, il faut l’avoüer, cette vertu est trop modeste, ou, si l’on veut, trop obscure pour être essentielle à l’héroïsme ; peu de héros sont capables d’atteindre jusque-là. L’économie s’accorde beaucoup mieux avec la politique ; elle en est la base, l’appui, & l’on peut dire en un mot qu’elle en est inséparable. En effet, le ministere est proprement le soin de l’économie publique : aussi M. de Sully, ce grand ministre, cet économe si sage & si zélé, a-t-il intitulé ses mémoires, Economies royales, &c.

L’épargne économique s’allie encore parfaitement avec la piété, elle en est la compagne fidele ; c’est-là qu’une ame chrétienne trouve des ressources assûrées pour tant de bonnes œuvres que la charité prescrit.

Quoi qu’il en soit, il n’est peut-être pas de peuple aujourd’hui moins amateur ni moins au fait de l’épargne, que les François ; & en conséquence il n’en est guere de plus agité, de plus exposé aux chagrins & aux miseres de la vie. Au reste, l’indifférence ou plûtôt le mépris que nous avons pour cette vertu, nous est inspiré dès l’enfance par une mauvaise éducation, & sur-tout par les mauvais exemples que nous voyons sans cesse. On entend loüer perpétuellement la somptuosité des repas & des fêtes, la magnificence des habits, des appartemens, des meubles, &c. Tout cela est représenté, non-seulement comme le but & la récompense du travail & des talens, mais sur-tout comme le fruit du goût & du génie, comme la marque d’une ame noble & d’un esprit élevé.

D’ailleurs, quiconque a un certain air d’élégance & de propreté dans tout ce qui l’environne ; quiconque sait faire les honneurs de sa table & de sa maison, passe à coup sûr pour homme de mérite & pour galant homme, quand même il manqueroit essentiellement dans le reste.

Au milieu de ces éloges prodigués au luxe & à la dépense, comment plaider la cause de l’épargne ? Aussi ne s’avise-t-on pas aujourd’hui dans un discours étudié, dans une instruction, dans un prône, de recommander le travail, l’épargne, la frugalité, comme des qualités estimables & utiles. Il est inoüi qu’on exhorte les jeunes gens à renoncer au vin, à la bonne chere, à la parure, à savoir se priver des vaines superfluités, à s’accoûtumer de bonne heure au simple nécessaire. De telles exhortations paroîtroient basses & mal-sonnantes ; elles sont néanmoins bien conformes aux maximes de la sagesse, & peut-être seroient-elles plus efficaces que toute autre morale, pour rendre les hommes réglés & vertueux. Malheureusement elles ne sont point à la mode parmi nous, on s’en éloigne même tous les jours de plus en plus ; par-tout on insinue le contraire, la mollesse & les commodités de la vie. Je me souviens que dans ma jeunesse on remarquoit avec une sorte de mépris les jeunes gens trop occupés de leur parure ; aujourd’hui on regarderoit avec mépris ceux qui auroient un air simple & négligé. L’éducation devroit nous apprendre à devenir des citoyens utiles, sobres, desintéressés, bienfaisans : qu’elle nous éloigne aujourd’hui de ce grand but ! elle nous apprend à multiplier nos besoins, & par-là elle nous rend plus avides, plus à charge à nous-mêmes, plus durs & plus inutiles aux autres.

Qu’un jeune homme ait plus de talent que de fortune, on lui dira tout au plus d’une maniere vague, qu’il doit songer tout de bon à son avancement ; qu’il doit être fidele à ses devoirs, éviter les mauvaises compagnies, la débauche, &c. mais on ne lui dira pas, ce qu’il faudroit pourtant lui dire & lui répeter sans cesse, que pour s’assûrer le nécessaire & pour s’avance par des voies légitimes, pour devenir honnête homme & citoyen vertueux, utile à soi & à sa patrie, il faut être courageux & patient, travailler sans relâche, éviter la dépense, mépriser également la peine & le plaisir, & se mettre enfin au-dessus des préjugés qui favorisent le luxe, la dissipation & la mollesse.

On connoît assez l’efficacité de ces moyens : cependant comme on attache mal-à-propos certaine idée de bassesse à tout ce qui sent l’épargne & l’économie, on n’oseroit donner de semblables conseils, on croiroit prêcher l’avarice ; sur quoi je remarque en passant, que de tous les vices combattus dans la morale, il n’en est pas de moins déterminé que celui-ci.

On nous dépeint souvent les avares comme des gens sans honneur & sans humanité, gens qui ne vivent que pour s’enrichir, & qui sacrifient tout à la passion d’accumuler ; enfin comme des insensés, qui, au milieu de l’abondance, écartent loin d’eux toutes les douceurs de la vie, & qui se refusent jusqu’au rigide nécessaire. Mais peu de gens se reconnoissent à cette peinture affreuse ; & s’il falloit toutes ces circonstances pour constituer l’homme avare, il n’en seroit presque point sur la terre. Il suffit pour mériter cette odieuse qualification, d’avoir un violent desir des richesses, & d’être peu scrupuleux sur les moyens d’en acquérir. L’avarice n’est point essentiellement unie à la lésine, peut-être même n’est-elle pas incompatible avec le faste & la prodigalité.

Cependant, par un défaut de justesse, qui n’est que trop ordinaire, on traite communément d’avare l’homme sobre, attentif & laborieux, qui, par son travail & ses épargnes, s’éleve insensiblement au-dessus de ses semblables ; mais plût au ciel que nous eussions bien des avares de cette espece. la société s’en trouveroit beaucoup mieux, & l’on n’essuyeroit pas tant d’injustices de la part des hommes. En général ces hommes resserrés, si l’on veut, mais plutôt ménagés qu’avares, sont presque toûjours d’un bon commerce ; ils deviennent même quelquefois compatissans ; & si on ne les trouve pas généreux, on les trouve au moins assez équitables. Avec eux enfin on ne perd presque jamais, au lieu qu’on perd le plus souvent avec les dissipateurs. Ces ménagers en un mot sont dans le système d’une honnête épargne, à laquelle nous prodiguons mal-à-propos le nom d’avarice.

Les anciens Romains plus éclairés que nous sur cette matiere, étoient bien éloignés d’en user de la sorte ; loin de regarder la parcimonie comme une pratique basse ou vicieuse, erreur trop commune parmi les François, ils l’identifioient, au contraire, avec la probité la plus entiere ; ils jugeoient ces vertueuses habitudes tellement inséparables, que l’expression connue de vir frugi, signifioit tout à la fois, chez eux, l’homme sobre & ménager, l’honnête homme & l’homme de bien.

L’Esprit-Saint nous présente la même idée ; il fait en mille endroits l’éloge de l’économie, & partout il la distingue de l’avarice. Il en marque la différence d’une maniere bien sensible, quand il dit d’un côté qu’il n’est rien de plus méchant que l’avarice, ni rien de plus criminel que d’aimer l’argent (Ecclésiast. x. 9. 10.) & que de l’autre il nous exhorte au travail, à l’épargne, à la sobriété, comme aux seuls moyens d’enrichissement ; lorsqu’il nous représente l’aisance & la richesse comme des biens desirables, comme les heureux fruits d’une vie sobre & laborieuse.

Allez, dit-il au paresseux, allez à la fourmi, & voyez comme elle ramasse dans l’été de quoi subsister dans les autres saisons. Prov. vj. 6.

Celui, dit-il encore, qui est lâche & négligent dans son travail, ne vaut guere mieux que le dissipateur. Prov. xviij. 9.

Il nous assûre de même, que le paresseux qui ne veut pas labourer pendant la froidure, sera réduit à mendier pendant l’été. Prov. xx. 4.

Il nous dit dans un autre endroit : pour peu que vous cediez aux douceurs du repos, à l’indolence, à la paresse, la pauvreté viendra s’établir chez vous & s’y rendra la plus forte : mais, continue-t-il, si vous êtes actif & laborieux, votre moisson sera comme une source abondante, & la disette fuira loin de vous. Prov. vj. 10. 11.

Il rappelle une seconde fois la même leçon, en disant que celui qui laboure son champ sera rassasié ; mais que celui qui aime l’oisiveté sera surpris par l’indigence. Prov. xxviij. 19.

Il nous avertit en même tems, que l’ouvrier sujet à l’ivrognerie ne deviendra jamais riche. Ecclésiastique, xjx. 1.

Que quiconque aime le vin & la bonne chere, non-seulement ne s’enrichira point, mais qu’il tombera même dans la misere. Prov. xxj. 17.

Il nous défend de regarder le vin lorsqu’il brille dans un verre, de peur que cette liqueur ne fasse sur nous des impressions agréables mais dangereuses, & qu’ensuite semblable à un serpent & à un basilic, elle ne nous tue de son poison. Prov. xxiij. 31. 32.

Retranchez, dit-il ailleurs, retranchez le vin à ceux qui sont chargés du ministere public, de peur qu’enivrés de cette boisson traîtresse, ils ne viennent à oublier la justice, & qu’ils n’alterent le bon droit du pauvre. Prov. xxxj. 4. 5.

Contentez-vous, dit-il encore, du lait de vos chevres pour votre nourriture, & qu’il fournisse aux autres besoins de votre maison, &c. Prov. xxvij. 27.

Que d’instruction & d’encouragement à l’épargne & aux travaux économiques, ne trouve-t-on pas dans l’éloge qu’il fait de la femme forte ! Il nous la dépeint comme une mere de famille attentive & ménagere, qui rend la vie douce à son mari & lui épargne mille sollicitudes ; qui forme des entreprises importantes, & qui met elle-même la main à l’œuvre ; qui se leve avant le jour pour distribuer l’ouvrage & la nourriture à ses domestiques ; qui augmente son domaine par de nouvelles acquisitions ; qui plante des vignes ; qui fabrique des étoffes pour fournir sa maison & pour commercer au-dehors ; qui n’a d’autre parure qu’une beauté simple & naturelle ; qui met néanmoins dans l’occasion les habits les plus riches ; qui ne profere que des paroles de douceur & de sagesse ; qui est enfin compatissante & secourable pour les malheureux. Prov. xxxj. 10. 11. 12. 13. 14. 15. &c.

A ces préceptes, à ces exemples d’économie si bien tracés dans les livres de la Sagesse, joignons un mot de S. Paul, & confirmons le tout par un trait d’épargne que J. C. nous a laissé. L’apôtre écrivant à Timothée, veut entr’autres qualités dans les évêques, qu’ils soient capables d’élever leurs enfans & de regler leurs affaires domestiques, en un mot qu’ils soient de bons économes ; en effet, dit-il, s’ils ne savent pas conduire leur maison, comment conduiront-ils les affaires de l’Eglise ? Si quis autem domui suæ præesse nescit, quomodò ecclesiæ Dei diligentiam habebit ? I. épître à Timothée, ch. iij. V. 4. 5.

Le Sauveur nous donne aussi lui-même une excellente leçon d’économie, lorsqu’ayant multiplié cinq pains & deux poissons au point de rassasier une foule de peuple qui le suivoit, il fait ramasser ensuite les morceaux qui restent & qui remplissent douze corbeilles, & cela, comme il le dit, pour ne rien laisser perdre : colligite quæ superaverunt fragmenta ne pereant. Jean, vj. 12.

Malgré ces autorités si respectables & si sacrées, le goût des vains plaisirs & des folles dépenses est chez nous la passion dominante, ou plutôt c’est une espece de manie qui possede les grands & les petits, les riches & les pauvres, & à laquelle nous sacrifions souvent une bonne partie du nécessaire.

Au reste il faudroit n’avoir aucune expérience du monde, pour proposer sérieusement l’abolition totale du luxe & des superfluités ; aussi n’est-ce pas là mon intention. Le commun des hommes est trop foible, trop esclave de la coûtume & de l’opinion, pour résister au torrent du mauvais exemple ; mais s’il est impossible de convertir la multitude, il n’est peut-être pas difficile de persuader les gens en place, gens éclairés & judicieux, à qui l’on peut représenter l’abus de mille dépenses inutiles au fond, & dont la suppression ne gèneroit point la liberté publique ; dépenses qui d’ailleurs n’ont proprement aucun but vertueux, & qu’on pourroit employer avec plus de sagesse & d’utilité : feux d’artifice & autres feux de joie, bals & festins publics, entrées d’ambassadeurs, &c. que de momeries, que d’amusemens puériles, que de millions prodigués en Europe, pour payer tribut à la coûtume ! tandis qu’on est pressé de besoins réels, auxquels on ne sauroit satisfaire, parce qu’on n’est pas fidele à l’économie nationale.

Mais que dis-je ? On commence à sentir la futilité de ces dépenses, & notre ministere l’a déjà bien reconnue, lorsque le ciel ayant comblé nos vœux par la naissance du duc de Bourgogne, ce jeune prince si cher à la France & à l’Europe entiere, on a mieux aimé pour exprimer la joie commune dans cet heureux évenement, on a mieux aimé, dis-je, allumer de toutes parts le flambeau de l’hymenée, & présenter aux peuples ses ris & ses jeux pour favoriser la population par de nouveaux mariages, que de faire, suivant la coutume, des prodigalités mal entendues, que d’allumer des feux inutiles & dispendieux qu’un instant voit briller & s’éteindre.

Cette pratique si raisonnable rentre parfaitement dans la pensée d’un sage suédois, qui donnant une somme, il y a deux ans, pour commencer un établissement utile à sa patrie, s’exprimoit ainsi dans une lettre qu’il écrivoit à ce sujet : « Plût au ciel que la mode pût s’établir parmi nous, que dans tous les évenemens qui causent l’allégresse publique, on ne fît éclater sa joie que par des actes utiles à la société ! on verroit bientôt nombre de monumens honorables de notre raison, qui perpétueroient bien mieux la mémoire des faits dignes de passer à la postérité, & seroient plus glorieux pour l’humanité que tout cet appareil tumultueux de fêtes, de repas, de bals, & d’autres divertissemens usités en pareilles occasions ». Gazette de France, 8 Décembre 1753. Suede.

La même proposition est bien confirmée par l’exemple d’un empereur de la Chine qui vivoit au dernier siecle, & qui dans l’un des grands évenemens de son regne, défendit à ses sujets de faire les réjoüissances ordinaires & consacrées par l’usage, soit pour leur épargner des frais inutiles & mal placés, soit pour les engager vraissemblablement à opérer quelque bien durable, plus glorieux pour lui-même, plus avantageux à tout son peuple, que des amusemens frivoles & passagers, dont il ne reste aucune utilité sensible.

Voici encore un trait que je ne dois pas oublier : « Le ministere d’Angleterre, dit une gazette...... de l’année 1754, a fait compter mille guinées à M. Wal, ci-devant ambassadeur d’Espagne à Londres ; ce qui est, dit-on, le présent ordinaire que l’état fait aux ministres étrangers en quittant la Grande Bretagne ». Qui ne voit que mille guinées ou mille louis forment un présent plus utile & plus raisonnable que ne seroit un bijou, uniquement destiné à l’ornement d’un cabinet ?

Après ces grands exemples d’épargne politique, oseroit-on blâmer cet ambassadeur hollandois, qui recevant à son départ d’une cour étrangere le portrait du prince enrichi de diamans, mais qui trouvant bien du vuide dans ce présent magnifique, demanda bonnement ce que cela pouvoit valoir. Comme on l’eut assûré que le tout coûtoit quarante mille écus : que ne me donnoit-on, dit-il, une lettre-de-change de pareille somme à prendre sur un banquier d’Amsterdam ? Cette naïveté hollandoise nous fait rire d’abord ; mais en examinant la chose de près, les gens sensés jugeront apparemment qu’il avoit raison, & qu’une bonne lettre de quarante mille écus est bien plus de service qu’un portrait.

En suivant le même goût d’épargne, que de retranchemens, que d’institutions utiles & praticables en plusieurs genres différens ! Que d’épargnes possibles dans l’administration de la justice, police, & finances, puisqu’il seroit aisé, en simplifiant les régies & les autres affaires, d’employer à tout cela bien moins de monde qu’on ne fait à présent ! Cet article est assez important pour mériter des traités particuliers ; nous en avons sur cela plusieurs qu’on peut lire avec beaucoup de fruit.

Que d’épargnes possibles dans la discipline de nos troupes, & que d’avantages on en pourroit tirer pour le roi & pour l’état, si l’on s’attachoit comme les anciens à les occuper utilement ! J’en parlerai dans quelqu’autre occasion.

Que d’épargnes possibles dans la police des Arts & du Commerce, en levant les obstacles qu’on trouve à chaque pas sur le transport & le débit des marchandises & denrées, mais sur-tout en rétablissant peu-à-peu la liberté générale des métiers & négoces, telle qu’elle étoit jadis en France, & telle qu’elle est encore aujourd’hui en plusieurs états voisins ; supprimant par conséquent les formalités onéreuses des brevets d’apprentissage, maîtrises & réceptions, & autres semblables pratiques, qui arrêtent l’activité des travailleurs, souvent même qui les éloignent tout-à-fait des occupations utiles, & qui les jettent ensuite en des extrémités funestes ; pratiques enfin que l’esprit de monopole a introduites en Europe, & qui ne se maintiennent dans ces tems éclairés que par le peu d’attention des legislateurs. Nous n’avons déjà, tous tant que nous sommes, que trop de répugnance pour les travaux pénibles ; il ne faudroit pas en augmenter les difficultés, ni faire naître des occasions ou des prétextes à notre paresse.

De plus, indépendamment des maîtrises, il y a parmi les ouvriers mille usages abusifs & ruineux qu’il faudroit abolir impitoyablement ; tels sont, par exemple, tous droits de compagnonage, toutes fêtes de communauté, tous frais d’assemblée, jettons, bougies, repas & buvettes ; occasions perpétuelles de fainéantise, d’excès & de pertes, qui retombent nécessairement sur le public, & qui ne s’accordent point avec l’économie nationale.

Que d’épargnes possibles enfin dans l’exercice de la religion, en supprimant les trois quarts de nos fêtes, comme on l’a fait en Italie, dans l’Autriche, dans les Pays-Bas, & ailleurs : la France y gagneroit des millions tous les ans ; outre que l’on épargneroit bien des frais qui se sont ces jours-là dans nos églises. Qu’on pardonne sur cela les détails suivans, à un citoyen que l’amour du bien public anime.

Quel soulagement & quelle épargne pour le public, si l’on retranchoit la distribution du pain-beni ! C’est une dépense des plus inutiles, dépense néanmoins considérable & qui fait crier bien des gens. On dit que certains officiers des paroisses font sur cela de petites concussions, ignorées sans doute de la police, & que la loi n’ayant rien fixé là-dessus, ils rançonnent les citoyens impunément selon qu’ils les trouvent plus ou moins faciles. Quoi qu’il en soit, il est démontré par un calcul exact, que le pain-beni coûte en France plusieurs millions par an ; il n’est cependant d’aucune nécessité, il y a même des contrées dans le royaume où l’on n’en donne point du tout : en un mot, il ne porte pas plus de bénédiction que l’eau qu’on employe pour le benir ; & par conséquent on pourroit s’en tenir à l’eau qui ne coûte rien, & supprimer la dépense du pain-beni comme onéreuse à bien du monde.

Après avoir indiqué la suppression du pain-beni, je ne crois pas devoir épargner davantage la plûpart des quêtes usitées parmi nous, & sur-tout la location des chaises. Tous négoces sont défendus dans le temple du Seigneur ; lui-même les a proscrits hautement, & je ne vois rien dans l’évangile sur quoi il ait parlé avec tant de force. Domus mea domus orationis est, vos autem fecistis illam speluncam latronum. Luc, xjx. 46. Il me semble que c’est une leçon & pour les pasteurs & pour les magistrats.

Rien de plus indécent que de vendre la place à l’église ; MM. les ecclésiastiques ont grand soin de s’y mettre à l’aise & proprement, assis & à genoux : il conviendroit que tous les fideles y fussent de même commodément, & sans jamais financer. Pour cela il y faudroit mettre des bancs appropriés à cette fin, bancs qui rempliroient la nef & les côtés, & n’y laisseroient que de simples passages. J’ai vû quelque chose d’approchant dans une province du royaume, mais beaucoup mieux en Angletterre & en Hollande, où l’on est assis dans les temples sans aucuns frais, & sans être interrompu par des mendians, par des quêteurs, ni par des loüeurs de chaises. En quoi les Protestans nous donnent un bel exemple à suivre, si nous étions assez raisonnables, assez desintéressés pour cela.

Mais, dira-t-on sans doute, cette recette retranchée, comment fournir aux dépenses ordinaires ? En voici le moyen sûr & facile, c’est de retrancher tout-à-fait une bonne partie de ces dépenses, & de modérer, comme il est possible, celles que l’on croit les plus indispensables. Quelle nécessité d’avoir tant de chantres & autres officiers dans les paroisses ? A quoi bon tant de luminaire, tant d’ornemens, tant de cloches, &c. Si l’on étoit un peu raisonnable faudroit-il tant d’étalage, tant de cire & de sonnerie pour enterrer les morts ? On en peut dire autant de mille autres superfluités onéreuses, & qui dénotent plus dans les uns l’amour du lucre, dans les autres l’amour du faste, que le zele de la religion & de la vraie piété.

Au surplus, il n’est pas possible que de simples particuliers remédient jamais à de pareils abus ; chacun sent la tyrannie de la coûtume, chacun même en gemit dans son particulier ; cependant tout le monde porte le joug. L’homme enfant craint la censure & le qu’en dira-t-on, & personne n’ose résister au torrent. C’est donc au gouvernement à déterminer une bonne fois, suivant la différence des conditions, tous frais funéraires, frais de mariage & de baptême, &c. & je crois qu’on pourroit, au grand bien du public, les reduire à-peu-près au tiers de ce qu’il en coûte aujourd’hui ; ensorte que ce fût une regle constante pour toutes les familles, & qu’il fût absolument défendu aux particuliers & aux curés de faire ou de souffrir aucune dépense au-delà.

Quelques politiques modernes ont sagement observé que le nombre surabondant des gens d’église étoit visiblement contraire à l’opulence nationale, ce qui est principalement vrai des réguliers de l’un & de l’autre sexe. En effet, excepté ceux qui ont un ministere utile & connu, tous les autres vivent aux dépens des vrais travailleurs, sans rien produire de profitable à la société ; ils ne contribuent pas même à leur propre subsistance, fruges consumere nati ; Hor. l.I.ep.ij. v. 29. & bien qu’issus la plûpart des conditions les plus médiocres, bien qu’assujettis par état aux rigueurs de la pénitence, ils trouvent moyen d’éluder l’antique loi du travail, & de mener une vie douce & tranquille sans être obligés d’essuyer la sueur de leur visage.

Pour arrêter un si grand mal politique, il ne faudroit admettre aux ordres que le nombre de sujets nécessaires pour le service de l’église. A l’égard des reclus qui ont un ministere public, on ne peut que loüer leur zele à remplir leurs fonctions pénibles, & on doit les regarder comme des sujets précieux à l’état. Pour les autres qui n’ont pas d’occupations importantes, il paroîtroit à-propos d’en diminuer le nombre à l’avenir, & de chercher des moyens pour les rendre plus utiles.

Voilà plusieurs moyens d’épargne que les politiques ont déjà touchés ; mais en voici un autre qu’ils n’ont pas encore effleuré, & qui est néanmoins des plus intéressans : je parle des académies de jeu, qui sont visiblement contraires au bien national ; mais je parle sur-tout des cabarets si multipliés, si nuisibles parmi nous, que c’est pour le peuple la cause la plus commune de sa misere & de ses desordres.

Les cabarets, à le bien prendre, sont une occasion perpétuelle d’excès & de pertes ; & il seroit très-utile, dans les vûes de la religion & de la politique, d’en supprimer la meilleure partie à mesure qu’ils viendroient à vaquer. Il ne seroit pas moins important de les interdire pendant les jours ouvrables à tous les gens établis & connus en chaque paroisse ; de les fermer séverement à neuf heures du soir dans toutes les saisons, & de mettre enfin les contrevenans à une bonne amende, dont moitié aux dénonciateurs, moitié aux inspecteurs de police.

Ces réglemens, dira-t-on, bien qu’utiles & raisonnables, diminueroient le produit des aides ; mais premierement le royaume n’est pas fait pour les aides, les aides au contraire sont faites pour le royaume ; elles sont proprement une ressource pour subvenir à ses besoins : si cependant par quelque occasion que ce puisse être, elles devenoient nuisibles à l’état, il n’est pas douteux qu’il ne fallût les rectifier ou chercher des moyens moins ruineux, à-peu-près comme on change ou qu’on cesse un remede lorsqu’il devient contraire au malade.

D’ailleurs les réglemens proposés ne doivent point allarmer les financiers, par la grande raison que ce qui ne se consommeroit pas dans les cabarets, se consommeroit encore mieux, & plus universellement, dans les maisons particulieres, mais pour l’ordinaire sans excès & sans perte de tems ; au lieu que les cabarets, toûjours ouverts, dérangent si bien nos ouvriers, qu’en ne peut d’ordinaire compter sur eux, ni voir la fin d’un ouvrage commencé. Nous nous plaignons sans cesse de la dureté des tems ; que ne nous plaignons-nous plutôt de notre imprudence, qui nous porte à faire & à tolérer des dépenses & des pertes sans nombre ?

Autre proposition qui tient à l’épargne publique, ce seroit de fonder des monts de piété dans toutes nos bonnes villes, pour faire trouver de l’argent sur gage & sans intérêt ; si ce n’est peut-être qu’on pourroit tirer deux pour cent par année, pour fournir aux frais de la régie. On sait que les prêteurs-usuraires sont très-nuisibles au public, & qu’ainsi l’on éviteroit bien des pertes si l’on pouvoit se passer de leur ministere. Il seroit donc à souhaiter que les ames pieuses & les cœurs bienfaisans songeassent sérieusement à effectuer les fondations favorables dont nous parlons.

Outre la commodité générale d’un emprunt gratuit & facile pour les peuples, je regarde comme l’un des avantages de ces établissemens, que ce seroit autant de bureaux connus où l’on pourroit déposer avec confiance des sommes qu’on n’est pas toûjours à portée de placer utilement, & dont on est quelquefois embarrassé. Combien d’avares qui, craignant pour l’avenir, n’osent se défaire de leur argent ; & qui malgré leurs précautions, ont toûjours à redouter les vols, les incendies, les pillages, &c. Combien d’ouvriers, combien de domestiques & d’autres gens isolés, qui ayant épargné une petite somme, dix pistoles, cent écus, plus ou moins, ne savent actuellement qu’en faire, & appréhendent avec raison de les dissiper ou de les perdre ? Je trouve donc qu’il seroit avantageux dans tous ces cas de pouvoir déposer sûrement une somme quelconque, avec liberté de la retirer à son gré. Par-là on feroit circuler dans le public une infinité de sommes petites ou grandes qui demeurent aujourd’hui dans l’inaction. D’un autre côté, les particuliers déposans éviteroient bien des inquiétudes & des filouteries ; outre qu’ils seroient moins exposés à prêter leur argent mal-à-propos, ou à le dépenser follement. Ainsi chacun retrouveroit ses fonds ou ses épargnes, lorsqu’il se présenteroit de bonnes affaires, & la plûpart des ouvriers & des domestiques deviendroient plus économes & plus rangés.

Cette habitude d’économie dans les moindres sujets est plus importante qu’on ne croit au bien général ; & c’est en quoi nous sommes fort au-dessous des nations voisines, qui presque toutes sont plus accoûtumées que nous à l’épargne & aux attentions économiques. Voici sur cela un trait qui est particulier aux Anglois, & qui mérite d’être rapporté. On assûre donc qu’il y a chez eux, dans la plûpart des grandes maisons, ce qu’ils appellent a saving-man, c’est-à-dire un domestique attentif & ménager qui veille perpétuellement à ce que rien ne traîne, à ce que rien ne se perde ou ne s’égare. Son unique emploi est de roder à toute heure dans tous les recoins d’une grande maison, depuis la cave jusqu’au grenier, dans les cours, écuries, jardins, & autres dépendances, de remettre en son lieu tout ce qu’il trouve déplacé, & d’emporter dans son magasin tout ce qu’il rencontre épars & à l’abandon, de la ferraille de toute espece, des bouts de planche & autres bois, des cordes, du cuir, de la chandelle, toute sorte de hardes, meubles, ustensiles, outils, &c.

Outre une infinité de choses, chacune de peu de valeur, mais dont l’ensemble est important, & dont cet économe prévient la perte, il conserve aussi bien souvent des choses de prix, que des maîtres, des domestiques ou des ouvriers laissent traîner par oubli, ou par quelque autre raison que ce puisse être. Sa vigilance réveille l’attention des autres, & il devient par état l’antagoniste de la friponnerie & le réparateur de la négligence.

J’ai déjà marqué ci-devant qu’il n’étoit ici question que d’épargne publique, & que je ne touchois presque point à la conduite des particuliers. Plusieurs néanmoins ne m’ont opposé que de prétendus inconvéniens contre la suppression totale de notre luxe, ce qui n’attaque point ma thèse, & porte par conséquent à faux : cependant je tâcherai de répondre à l’objection, comme si je lui trouvois quelque fondement solide.

Si l’on suivoit, dit-on, tant de projets de perfection & de réformes ; que d’un côté l’on supprimât les dépenses inutiles ; que de l’autre, on se livrât de toutes parts à des entreprises fructueuses ; en un mot, que l’économie devînt à la mode parmi les François, on verroit bien-tôt, à la vérité, notre opulence sensiblement accrue ; mais que feroit-on de tant de richesses accumulées ? D’ailleurs la plûpart des sujets, moins employés aux arts de somptuosité, n’auroient guere de part à tant d’opulence, & languiroient apparemment au milieu de l’abondance générale.

Il est aisé de répondre à cette difficulté. En effet, si l’épargne économique s’établissoit parmi nous ; qu’on donnât plus au nécessaire & moins au superflu, il se feroit, j’en conviens, moins de dépenses frivoles & mal-placées, mais aussi s’en feroit-il beaucoup plus de raisonnables & de vertueuses. Les riches & les grands, moins obérés, payeroient mieux leurs créanciers : d’ailleurs plus puissans & plus pécunieux, ils auroient plus de facilité à marier leurs enfans ; au lieu d’un mariage, ils en feroient deux ; au lieu de deux, ils en feroient quatre, & l’on verroit ainsi moins de renversement & moins d’extinctions dans les familles. On donneroit moins au faste, au caprice, à la vanité ; mais on donneroit plus à la justice, à la bienfaisance, à la véritable gloire ; en un mot, on employeroit beaucoup moins de sujets à des arts stériles, arts d’amusement & de frivolité, mais beaucoup plus à des arts avantageux & nécessaires ; & pour lors, s’il y avoit moins d’artisans du luxe & des plaisirs, moins de domestiques inutiles & desœuvrés, il y auroit en récompense plus de cultivateurs, & d’autres précieux instrumens de la véritable richesse.

Il est démontré, pour quiconque refléchit, que la différence d’occupation dans les sujets produit l’opulence ou la disette nationale, en un mot le bien ou le mal de la société. On sent parfaitement que si quelqu’un peut tenir un homme à ses gages, il lui sera plus avantageux d’avoir un bon jardinier que d’entretenir un domestique de parade. Il y a donc des emplois infiniment plus utiles les uns que les autres ; & si l’on occupoit la plûpart des hommes avec plus d’intelligence & d’utilité, la nation en seroit plus puissante, & les particuliers plus à leur aise.

D’ailleurs la pratique habituelle de l’épargne produisant, au moins chez les riches, une surabondance de biens qui ne s’y trouve presque jamais, il en résulteroit pour les peuples un soulagement sensible, en ce que les petits alors seroient moins inquiétés & moins foulés par les grands. Que le loup cesse d’avoir faim, il ne desolera plus les bergeries.

Quoi qu’il en soit, les propositions & les pratiques énoncées ci-dessus nous paroîtroient plus intéressantes, si une mauvaise coûtume, si l’ignorance & la mollesse ne nous avoient rendus indifférens sur les avantages de l’épargne, & sur-tout si cette habitude précieuse n’étoit confondue le plus souvent avec la sordide avarice. Erreur dont nous avons un exemple connu dans le jugement peu favorable qu’on a porté de nos jours d’un citoyen vertueux & desinteressé, feu M. Godinot, chanoine de Reims.

Amateur passionné de l’Agriculture, il consacroit à l’étude de la Physique & aux occupations champêtres tout le loisir que lui laissoit le devoir de sa place. Il s’attacha spécialement à perfectionner la culture des vignes, & plus encore la façon des vins, & bien-tôt il trouva l’art de les rendre si supérieurs & si parfaits, qu’il en fournit dans la suite à tous les potentats de l’Europe ; ce qui lui donna moyen dans le cours d’une longue vie, d’accumuler des sommes prodigieuses, sommes dont ce philosophe chrétien méditoit de longue-main l’usage le plus noble & le plus digne de sa bienfaisance.

Du reste, il vivoit dans la plus grande simplicité, dans la pratique fidele & constante d’une épargne visible, & qui sembloit même outrée. Aussi les esprits vulgaires qui ne jugent que sur les apparences, & qui ne connoissoient pas ses grands desseins, ne le regarderent pendant bien des années qu’avec une sorte de mépris ; & ils continuerent toûjours sur le même ton, jusqu’à ce que plus instruits & tout-à-fait subjugués par les établissemens & les constructions utiles dont il décora la ville de Reims, & sur-tout par les travaux immenses qu’il entreprit à ses frais pour y conduire des eaux abondantes & salubres qui manquoient auparavant, ils lui prodiguerent enfin avec le reste de la France le tribut d’éloges & d’admiration qu’ils ne pouvoient refuser à son généreux patriotisme.

Un si beau modele touchera sans doute le cœur des François, encouragés d’ailleurs par l’exemple de plusieurs sociétés établies en Angleterre, en Ecosse & en Irlande, sociétés uniquement occupées de vûes économiques, & qui de leurs propres deniers font tous les ans des largesses considérables aux laboureurs & aux artistes qui se distinguent par la supériorité de leurs travaux & de leurs découvertes. Le même goût s’est répandu jusqu’en Italie. On apprit l’an passé le nouvel établissement d’une académie d’Agriculture à Florence.

Mais c’est principalement en Suede que la science économique semble avoir fixé le siége de son empire. Dans les autres contrées elle n’est cultivée que par quelques amateurs, ou par de foibles compagnies encore peu accréditées & peu connues : en Suede, elle trouve une académie royale qui lui est uniquement dévoüée ; qui est formée d’ailleurs & soûtenue par tout ce qu’il y a de plus savant & de plus distingué dans l’état ; académie qui écartant tout ce qui n’est que d’érudition, d’agrément & de curiosité, n’admet que des observations & des recherches tendantes à l’utilité physique & sensible.

C’est de ce fonds abondant que s’enrichit le plus souvent notre journal économique, production nouvelle digne par son objet de toute l’attention du ministere, & qui l’emporteroit par son utilité sur tous nos recueils d’académies, si le gouvernement commettoit à la direction de cet ouvrage des hommes parfaitement au fait des sciences & des arts économiques, & que ces hommes précieux, animés & conduits par un supérieur éclairé, ne fussent jamais à la merci des entrepreneurs, jamais frustrés par conséquent des justes honoraires si bien dûs à leur travail.

Ce seroit en effet une vûe bien conforme à la justice & à l’économie publique, de ne pas abandonner le plus grand nombre des sujets à la rapacité de ceux qui les employent, & dont le but principal, ou pour mieux dire unique, est de profiter du labeur d’autrui sans égard au bien des travailleurs. Sur quoi j’observe que dans ce conflit d’intérêts le gouvernement devroit abroger toute concession de droits privatïfs, fermer l’oreille à toute représentation qui, colorée du bien public, est au fond suggérée par l’esprit de monopole, & qu’il devroit opérer sans ménagement ce qui est équitable en soi, & favorable à la franchise des arts & du commerce.

Quoi qu’il en soit, nous pouvons féliciter la France de ce que parmi tant d’académiciens livrés à la manie du bel esprit, mais peu touchés des recherches utiles, elle compte des génies supérieurs, des hommes consommés en tout genre de sciences, lesquels ont toûjours allié la beauté du style, les graces même de l’éloquence avec les études les plus solides, & qui s’étant consacrés depuis bien des années à des travaux & à des essais économiques, nous ont enrichis, comme on sait, des découvertes les plus intéressantes.

Il paroît enfin que depuis la paix de 1748, le goût de l’économie publique gagne insensiblement l’Europe entiere. Les princes aujourd’hui, plus éclairés qu’autrefois, ambitionnent beaucoup moins de s’aggrandir par la guerre. L’histoire & l’expérience leur ont également appris que c’est une voie incertaine & destructive. L’amélioration de leurs états leur en présente une autre plus courte & plus assûrée ; aussi tous s’y livrent comme à l’envi, & ils paroissent plus disposés que jamais à profiter de tant d’ouvrages publiés de nos jours sur le commerce, la navigation, & la finance, sur l’exploitation des terres, sur l’établissement & le progrès des arts les plus utiles ; dispositions favorables, qui contribueront à rendre les sujets plus économes, plus sains, plus fortunés, & je crois même plus vertueux.

En effet, la véritable économie également inconnue à l’avare & au prodigue, tient un juste milieu entre les extrèmes opposés ; & c’est au défaut de cette vertu si déprimée, qu’on doit attribuer la plûpart des maux qui couvrent la face de la terre. Le goût trop ordinaire des amusemens, des superfluités & des délices entraîne la mollesse, l’oisiveté, la dépense, & souvent la disette, mais toûjours au moins la soif des richesses, qui deviennent d’autant plus nécessaires qu’on s’assujettit à plus de besoins ; ce qui produit ensuite les artifices & les détours, la rapacité, la violence, & tant d’autres excès qui viennent de la même source.

Je prêche donc hautement l’épargne publique & particuliere ; mais c’est une épargne sage & desintéressée, qui donne du courage contre la peine, de la fermeté contre le plaisir, & qui est enfin la meilleure ressource de la bienfaisance & de la générosité ; c’est cette honnête parcimonie si chere autrefois à Pline le jeune, & qui le mettoit en état, comme il le dit lui-même, de faire dans une fortune médiocre, de grandes libéralités publiques & particulieres. Quidquid mihi pater tuus debuit, acceptum tibi ferri jubeo ; nec est quod verearis ne sit mihi ista onerosa donatio. Sunt quidem omnino nobis modicæ facultates, dignitas sumptuosa, reditus propter conditionem agellorum nescio minor an incertior ; sed quod cessat ex reditu, frugalitate suppletur, ex quâ velut à fonte liberalitas nostra decurrit. Lettres de Pline, livre II. lettre jv. On trouve dans toutes ces lettres mille traits de bienfaisance. Voyez sur-tout liv. III. lett. xj. liv. IV. lett. xiij. &c.

Rien ne devroit être plus recommandé aux jeunes gens que cette habitude vertueuse, laquelle deviendroit pour eux un préservatif contre les vices. C’est en quoi l’éducation des anciens étoit plus conséquente & plus raisonnable que la nôtre. Ils accoûtumoient les enfans de bonne-heure aux pratiques du ménage, tant par leur propre exemple que par le pécule qu’ils leur accordoient, & que ceux-ci, quoique jeunes & dépendans, faisoient valoir à leur profit. Cette legere administration leur donnoit un commencement d’application & de sollicitude, qui devenoit utile pour le reste de la vie.

Que nous pensons là-dessus différemment des anciens ! on n’oseroit aujourd’hui tourner les jeunes gens à l’économie ; & ce seroit, comme l’on pense, n’avoir pas de sentimens que de leur en inspirer l’estime & le goût. Erreur bien commune dans notre siecle, mais erreur funeste qui nuit infiniment à nos mœurs. On a fondé en mille endroits des prix d’éloquence & de poésie ; qui fondera parmi nous des prix d’épargne & de frugalité ?

Au reste, ces propositions n’ont d’autre but que d’éclairer les hommes sur leurs intérêts, de les rendre plus attentifs sur le nécessaire, moins ardens sur le superflu, en un mot d’appliquer leur industrie à des objets plus fructueux, & d’employer un plus grand nombre de sujets pour le bien moral, physique & sensible de la société. Plût au ciel que de telles mœurs prissent chez nous la place de l’intérêt, du luxe & des plaisirs ; que d’aisance, que de bonheur & de paix il en résulteroit pour tous les citoyens ! Cet article est de M. Faiguet.

EPARGNE, (Hydr.) Voyez Ajutage.

Épargne, (Gravure en bois.) ouvrage fait à taille d’épargne ; c’est une maniere de graver ou entailler le bois, les pierres, les métaux, &c. qui se dit lorsqu’on taille & qu’on enleve le fond de la matiere, & qu’on n’épargne & qu’on ne laisse en relief que les parties qu’on veut faire paroître à la vûe, ou qui doivent marquer & imprimer : anaglyphum scalpere, incidere. Ainsi les gravures en bois sont taillées ou gravées en épargne : car au lien que dans la gravure en cuivre ou taille-douce, les traits & lignes qui doivent paroître, sont gravés en creux dans le métal, & que les blancs restent relevés sur la planche ; au contraire dans les tailles ou gravures en bois, les blancs sont enfoncés, creusés, & vuidés, & les traits & lignes qui doivent paroître, sont élevés & épargnés ; d’où l’on doit concevoir la difficulté, la longueur, & la précision qu’exige cette sorte de gravure.