L’Encyclopédie/1re édition/ESSENIENS

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ESSENIENS, s. f. pl. (Théol.) secte célebre parmi les anciens Juifs.

L’historien Josephe parlant des différentes sectes de sa religion, en compte trois principales, les Pharisiens, les Sadducéens, & les Esséniens ; & il ajoûte que ces derniers étoient originairement Juifs : ainsi S. Epiphane s’est trompé en les mettant au nombre des sectes samaritaines. On verra par ce que nous en allons dire, que leur maniere de vivre approchoit fort de celle des philosophes pythagoriciens.

Serrarius, après Philon, distingue deux sortes d’Esséniens ; les uns qui vivoient en commun, & qu’on appelloit Practici ; les autres qu’on nommoit Theoretici, & qui vivoient dans la solitude & en contemplation perpétuelle. On a encore nommé ces derniers Thérapeutes, & ils étoient en grand nombre en Egypte. On a aussi nommé ces derniers Juifs solitaires & contemplatifs ; & quelques-uns pensent que c’est à l’imitation des Esséniens que les Cœnobites & les Anachoretes dans le Christianisme, ont embrassé le genre de vie qui les distingue des autres Chrétiens. Grotius prétend que les Esséniens sont les mêmes que les Assidéens. Voyez Assidéens.

De tous les Juifs, les Esséniens étoient ceux qui avoient le plus de réputation pour la vertu ; les Payens mêmes en ont parlé avec éloge ; & Porphyre dans son traité de l’abstinence, liv. IV. §. 11. & suiv. ne peut s’empêcher de leur rendre justice : mais comme ce qu’il en dit est trop général, nous rapporterons ce qu’en ont écrit Josephe & Philon le juif, infiniment mieux instruits que les étrangers de ce qui concernoit leur nation, & d’ailleurs témoins oculaires de ce qu’ils avancent.

Les Esséniens fuyoient les grandes villes, & habitoient dans les bourgades. Leur occupation étoit le labourage & les métiers innocens ; mais ils ne s’appliquoient ni au trafic, ni à la navigation. Ils n’avoient point d’esclaves, mais se servoient les uns les autres. Ils méprisoient les richesses, n’amassoient ni or ni argent, ne possédoient pas même de grandes pieces de terre, se contentant du nécessaire pour la vie, & s’étudiant à se passer de peu. Ils vivoient en commun, mangeant ensemble, & prenant à un même vestiaire leurs habits qui étoient blancs. Plusieurs logeoient sous un même toît : les autres ne comptoient point que leurs maisons leur fussent propres ; elles étoient ouvertes à tous ceux de la même secte, car l’hospitalité étoit grande entr’eux, & ils vivoient familierement ensemble sans s’être jamais vûs. Ils mettoient en commun tout ce que produisoit leur travail, & prenoient grand soin des malades. La plûpart d’entr’eux renonçoient au mariage, craignant l’infidélité des femmes & les divisions qu’elles causent dans les familles. Ils élevoient les enfans des autres, les prenant dès l’âge le plus tendre pour les instruire & les former à leurs mœurs. On éprouvoit les postulans pendant trois années, une pour la continence, & les deux autres pour le reste des mœurs. En entrant dans l’ordre ils lui donnoient tout leur bien, & vivoient ensuite comme freres ; ensorte qu’il n’y avoit entr’eux ni pauvres ni riches. On choisissoit des économes pour chaque communauté.

Ils avoient un grand respect pour les vieillards, & gardoient dans tous leurs discours & leurs actions une extrème modestie. Ils retenoient leur colere ; ennemis du mensonge & des sermens, ils ne juroient qu’en entrant dans l’ordre ; & c’étoit d’obéir aux supérieurs, de ne se distinguer en rien, si on le devenoit ; ne rien enseigner que ce que l’on auroit appris ; ne rien celer à ceux de sa secte ; n’en point révéler les mysteres à ceux de dehors, quand il iroit de la vie. Ils méprisoient la Logique comme inutile pour acquérir la vertu, & laissoient la Physique aux Sophistes & à ceux qui veulent disputer ; parce qu’ils jugeoient que les secrets de la nature étoient impénétrables à l’esprit humain. Leur unique étude étoit la Morale, qu’ils apprenoient dans la loi, principalement les jours de sabbat, où ils s’assembloient dans leurs synagogues avec un grand ordre. Il y en avoit un qui lisoit, un autre qui expliquoit. Tous les jours ils observoient de ne point parler de choses profanes avant le lever du Soleil, & de donner ce tems à la priere : ensuite leurs supérieurs les envoyoient au travail ; ils s’y appliquoient jusqu’à la cinquieme heure, ce qui revient à onze heures du matin : alors ils s’assembloient & se baignoient ceints avec des linges ; mais ils ne s’oignoient pas d’huile, suivant l’usage des Grecs & des Romains. Ils mangeoient dans une salle commune, assis en silence ; on ne leur servoit que du pain & un seul mets. Ils faisoient la priere devant & après le repas ; puis retournoient au travail jusqu’au soir. Ils étoient sobres, & vivoient pour la plûpart jusqu’à cent ans. Leurs jugemens étoient séveres. On chassoit de l’ordre celui qui étoit convaincu de quelque grande faute, & il lui étoit défendu de recevoir des autres mêmes la nourriture ; ensorte qu’il y en avoit qui mouroient de misere : mais souvent on les reprenoit par pitié. Il n’y avoit des Esséniens qu’en Palestine, encore n’y étoient-ils pas en grand nombre, seulement quatre mille ou environ : au reste c’étoient les plus superstitieux de tous les Juifs, & les plus scrupuleux à observer le jour du sabbat & les cérémonies légales ; jusque-là qu’ils n’alloient point sacrifier au temple, mais y envoyoient leurs offrandes, parce qu’ils n’étoient pas contens des purifications ordinaires. Il y avoit entre eux des devins qui prétendoient connoître l’avenir par l’étude des livres saints, jointe à certaines préparations : ils vouloient même y trouver la medecine & les propriétés des racines, des plantes & des métaux. Ils donnoient tout au destin, & rien au libre-arbitre ; étoient fermes dans leurs résolutions, méprisoient les tourmens & la mort, & avoient un grand zele pour la liberté, ne reconnoissant pour maitre & pour chef que Dieu seul, & prêts à tout souffrir plûtôt que d’obéir à un homme. Ce mêlange d’opinions sensées, de superstitions, & d’erreurs, fait voir que quelque austere que fût la morale & la vie des Esséniens, ils étoient bien au-dessous des premiers chrétiens. Cependant quelques auteurs, & entre autres Eusebe de Césarée, ont prétendu que les Esséniens appellés Thérapeutes étoient réellement des chrétiens ou des juifs convertis par S. Marc, qui avoient embrassé ce genre de vie. Scaliger soûtient, au contraire, que ces Thérapeutes n’étoient pas des chrétiens, mais des Esséniens qui faisoient profession du Judaïsme. Quoi qu’il en soit, il admet les deux sortes d’Esséniens dont nous avons dejà parlé. Mais M. de Valois dans ses notes sur Eusebe, rejette absolument toute distinction. Il nie que les Thérapeutes fussent véritablement Esséniens ; & cela principalement sur l’autorité de Philon, qui ne leur donne jamais ce nom, & qui place les Esséniens dans la Judée & la Palestine : au lieu que les Thérapeutes étoient répandus dans l’Egypte, la Grece, & d’autres contrées. Josephe, de bell. Jud. lib. II. antiquit, lib. XIII. cap. jx. & lib. XVIII. cap. ij. Eusebe, lib. II. cap. xvij. Serrarius, lib. III. Fleury, hist. ecclésliv. I. pag. 7. & sniv. Dictionn. de Morery & de la Bible. Voyez Thérapeutes. (G)