L’Encyclopédie/1re édition/ETUDE

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ETUDE, s. f. (Arts & Sciences.) terme générique qui désigne toute occupation à quelque chose qu’on aime avec ardeur ; mais nous prenons ici ce mot dans le sens ordinaire, pour la forte application de l’esprit, soit à plusieurs Sciences en général, soit à quelque-une en particulier.

Je n’encouragerai point les hommes à se dévoüer à l’étude des Sciences, en leur citant les rois & les empereurs qui menoient à côté d’eux dans leurs chars de triomphe, les gens de lettres & les savans. Je ne leur citerai point Phraotès traitant avec Apollonius comme avec son supérieur, Julien descendant de son throne pour aller embrasser le philosophe Maxime, &c. ces exemples sont trop rares & trop singuliers pour en faire un sujet de triomphe : il faut vanter l’étude par elle-même & pour elle-même.

L’étude est par elle-même de toutes les occupations celle qui procure à ceux qui s’y attachent, les plaisirs les plus attrayans, les plus doux & les plus honnêtes de la vie ; plaisirs uniques, propres en tout tems, à tout âge & en tous lieux. Les lettres, dit l’homme du monde qui en a le mieux connu la valeur, n’embarrassent jamais dans la vie ; elles forment la jeunesse, servent dans l’âge mûr, & réjoüissent dans la vieillesse ; elles consolent dans l’adversité, & elles rehaussent le lustre de la fortune dans la prospérité ; elles nous entretiennent la nuit & le jour ; elles nous amusent à la ville, nous occupent à la campagne, & nous délassent dans les voyages : Studia adolescentiam alunt… Cicer. pro Archia.

Elles sont la ressource la plus sûre contre l’ennui, ce mal affreux & indéfinissable, qui dévore les hommes au milieu des dignités & des grandeurs de la cour. Voyez Ennui.

Je fais de l’étude mon divertissement & ma consolation, disoit Pline, & je ne sai rien de si fâcheux qu’elle n’adoucisse. Dans ce trouble que me cause l’indisposition de ma femme, la maladie de mes gens, la mort même de quelques-uns, je ne trouve d’autre remede que l’étude. Véritablement, ajoûte-t-il, elle me fait mieux comprendre toute la grandeur du mal, mais elle me le fait aussi supporter avec moins d’amertume.

Elle orne l’esprit de vérités agréables, utiles ou nécessaires ; elle éleve l’ame par la beauté de la véritable gloire, elle apprend à connoître les hommes tels qu’ils sont, en les faisant voir tels qu’ils ont été, & tels qu’ils devroient être ; elle inspire du zele & de l’amour pour la patrie ; elle nous rend plus humains, plus généreux, plus justes, parce qu’elle nous rend plus éclairés sur nos devoirs, & sur les liens de l’humanité :

C’est par l’étude que nous sommes
Contemporains de tous les hommes,
Et citoyens de tous les lieux.

Enfin c’est elle qui donne à notre siecle les lumieres & les connoissances de tous ceux qui l’ont précédé : semblables à ces vaisseaux destinés aux voyages de long cours, qui semblent nous approcher des pays les plus éloignés, en nous communiquant leurs productions & leurs richesses.

Mais quand l’on ne regarderoit l’étude que comme une oisiveté tranquille, c’est du moins celle qui plaira le plus aux gens d’esprit, & je la nommerois volontiers l’oisiveté laborieuse d’un homme sage. On sait la réponse du duc de Vivonne à Louis XIV. Ce prince lui demandoit un jour à quoi lui servoit de lire : « Sire, lui répondit le duc, qui avoit de l’embonpoint & de belles couleurs, la lecture fait à mon esprit ce que vos perdrix font à mes joues ». S’il se trouve encore aujourd’hui des détracteurs des Sciences, & des censeurs de l’amour pour l’étude, c’est qu’il est facile d’être plaisant, sans avoir raison, & qu’il est beaucoup plus aisé de blâmer ce qui est loüable, que de l’imiter ; cependant, graces au Ciel, nous ne sommes plus dans ces tems barbares où l’on laissoit l’étude à la robe, par mépris pour la robe & pour l’étude.

Il ne faut pas toutefois qu’en chérissant l’étude, nous nous abandonnions aveuglément à l’impétuosité d’apprendre & de connoître ; l’étude a ses regles, aussi-bien que les autres exercices, & elle ne sauroit réussir, si l’on ne s’y conduit avec méthode. Mais il n’est pas possible de donner ici des instructions particulieres à cet égard : le nombre de traités qu’on a publiés sur la direction des études dans chaque science, va presqu’à l’infini ; & s’il y a bien plus de docteurs que de doctes, il se trouve aussi beaucoup plus de maitres qui nous enseignent la méthode d’étudier utilement, qu’il ne se rencontre de gens qui ayent eux-mêmes pratiqué les préceptes qu’ils donnent aux autres. En général, un beau naturel & l’application assidue surmontent les plus grandes difficultés.

Il y a sans doute dans l’étude des élémens de toutes les sciences, des peines & des embarras à vaincre ; mais on en vient à bout avec un peu de tems, de soins & de patience, & pour lors on cueille les roses sans épines. L’on dit qu’on voyoit autrefois dans un temple de l’ile de Scio, une Diane de marbre dont le visage paroissoit triste à ceux qui entroient dans le temple, & gai à ceux qui en sortoient. L’étude fait naturellement ce miracle vrai ou prétendu de l’art. Quelque austere qu’elle nous paroisse dans les commencemens, elle a de tels charmes ensuite, que nous ne nous séparons jamais d’elle sans un sentiment de joie & de satisfaction qu’elle laisse dans notre ame.

Il est vrai que cette joie secrete dont une ame studieuse est touchée, peut se goûter diversement, selon le caractere différent des hommes, & selon l’objet qui les attache ; car il importe beaucoup que l’étude roule sur des sujets capables d’attacher. Il y a des hommes qui passent leur vie à l’étude de choses de si mince valeur, qu’il n’est pas surprenant s’ils n’en recueillent ni gloire ni contentement. César demanda à des étrangers qu’il voyoit passionnés pour des singes, si les femmes de leurs pays n’avoient point d’enfans. L’on peut demander pareillement à ceux qui n’étudient que des bagatelles, s’ils n’ont nulle connoissance de choses qui méritent mieux leur application. Il faut porter la vûe de l’esprit sur des études qui le récréent, l’étendent, & le fortifient, parce qu’elles récompensent tôt ou tard du tems que l’on y a employé.

Une autre chose très-importante, c’est de commencer de bonne-heure d’entrer dans cette noble carriere. Je sai qu’il n’y a point de tems dans la vie auquel il ne soit loüable d’acquérir de la science, comme disoit Séneque : je sai que Caton l’ancien étoit fort âgé lorsqu’il se mit à l’étude du grec ; mais malgré de tels exemples, il me paroît que d’entreprendre à la fin de ses jours d’acquérir l’habitude & le goût de l’étude, c’est se mettre dans un petit charriot pour apprendre à marcher, lorsqu’on a perdu l’usage de ses jambes.

On ne peut guere s’arrêter dans l’étude des Sciences sans décheoir : les muses ne font cas que de ceux qui les aiment avec passion. Archimede craignit plus de voir effacer les doctes figures qu’il traçoit sur le sable, que de perdre la vie à la prise de Syracuse ; mais cette ardeur si loüable & si nécessaire n’empêche pas la nécessité des distractions & du délassement : aussi peut-on se délasser dans la variété de l’étude ; elle se joue avec les choses faciles, de la peine que d’autres plus sérieuses lui ont causée. Les objets différens ont le pouvoir de réparer les forces de l’ame, & de remettre en vigueur un esprit fatigué. Ce changement n’empêche pas que l’on n’ait toûjours un principal objet d’étude auquel on rapporte principalement ses veilles.

Je conseillerois donc de ne pas se jetter dans l’excès dangereux des études étrangeres, qui pourroient consumer les heures que l’on doit à l’étude de sa profession. Songez principalement, vous dirai-je, à orner la Sparte dont vous avez fait choix ; il est bon de voir les belles villes du monde, mais il ne faut être citoyen que d’une seule.

Ne prenez point de dégoût de votre étude, parce que d’autres vous y surpassent. A moins que d’avoir l’ambition aussi déréglée que César, on peut se contenter de n’être pas des derniers : d’ailleurs les échelons inférieurs sont des degrés pour parvenir à de plus hauts.

Souvenez-vous sur-tout de ne pas regarder l’étude comme une occupation stérile ; mais rapportez au contraire les Sciences qui font l’objet de votre attachement, à la perfection des facultés de votre ame, & au bien de votre patrie. Le gain de notre étude doit consister à devenir meilleurs, plus heureux & plus sages. Les Egyptiens appelloient les bibliotheques le thrésor des remedes de l’ame : l’effet naturel que l’étude doit produire, est la guérison de ses maladies.

Enfin vous aurez sur les autres hommes de grands avantages, & vous leur serez toûjours supérieur, si en cultivant votre esprit dès la plus tendre enfance par l’étude des sciences qui peuvent le perfectionner, vous imitez Helvidius Priscus, dont Tacite nous a fait un si beau portrait. Ce grand homme, dit-il, très-jeune encore, & déjà connu par ses talens, se jetta dans des études profondes ; non, comme tant d’autres, pour masquer d’un titre pompeux une vie inutile & desœuvrée, mais à dessein de porter dans les emplois une fermeté supérieure aux évenemens. Elles lui apprirent à regarder ce qui est honnête, comme l’unique bien ; ce qui est honteux, comme l’unique mal ; & tout ce qui est étranger à l’ame, comme indifférent. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.

Etudes, (Littérat.) On désigne par ce mot les exercices littéraires usités dans l’instruction de la jeunesse ; études grammaticales, études de Droit, études de Medecine, &c. faire de bonnes études.

L’objet des études a été fort différent chez les différens peuples & dans les différens siecles. Il n’est pas de mon sujet de faire ici l’histoire de ces variétés, on peut voir sur cela le traité des études de M. Fleury. Les études ordinaires embrassent aujourd’hui la Grammaire & ses dépendances, la Poésie, la Rhétorique, toutes les parties de la Philosophie, &c.

Au reste, je me borne à exposer ici mes réflexions sur le choix & sur la méthode des études qui conviennent le mieux à nos usages & à nos besoins ; & comme le latin fait le principal & presque l’unique objet de l’institution vulgaire, je m’attacherai plus particulierement à discuter la conduite des études latines.

Plusieurs savans, grammairiens & philosophes ont travaillé dans ces derniers tems à perfectionner le système des études ; Locke entr’autres parmi les Anglois ; parmi nous M. le Febvre, M. Fleury, M. Rollin, M. du Marsais, M. Pluche, & plusieurs autres encore, se sont exercés en ce genre. Presque tous ont marqué dans le détail ce qui se peut faire en cela de plus utile, & ils paroissent convenir à l’égard du latin, qu’il vaut mieux s’attacher aujourd’hui, se borner même à l’intelligence de cette langue, que d’aspirer à des compositions peu nécessaires, & dont la plupart des étudians ne sont pas capables. Cette these, dont j’entreprends la défense, est déjà bien établie par les auteurs que j’ai cités, & par plusieurs autres également savans.

Un ancien maître de l’université de Paris, qui en 1666 publia une traduction des captifs de Plaute, s’énonce bien positivement sur ce sujet dans la préface qu’il a mise à ce petit ouvrage. « Pourquoi, dit-il, faire perdre aux écoliers un tems qui est si précieux, & qu’ils pourroient employer si utilement dans la lecture des plus riches ouvrages de l’antiquité ?… Ne vaudroit-il pas mieux occuper les enfans dans les colléges, à apprendre l’Histoire, la Chronologie, la Géographie, un peu de Géométrie & d’Arithmétique, & sur-tout la pureté du latin & du françois, que de les amuser de tant de regles & instructions de Grammaire ?… Il faut commencer à leur apprendre le latin par l’usage même du latin, comme ils apprennent le françois, & cet usage consiste à leur faire lire, traduire & apprendre les plus beaux endroits des auteurs latins ; afin que s’accoûtumant à les entendre parler, ils apprennent eux-mêmes à parler leur langage ». C’est ainsi que tant de femmes, sans étude de grammaire, apprennent à bien parler leur langue, par le moyen simple & facile de la conversation & de la lecture ; & c’est de même encore que la plûpart des voyageurs apprennent les langues étrangeres.

Un autre maître de l’université qui avoit professé aux Grassins, publia une lettre sur la même matiere en 1707 : j’en rapporterai un article qui vient à mon sujet. « Pour savoir l’allemand, l’italien, l’espagnol, le bas-breton, l’on va demeurer un ou deux ans dans les pays où ces langues sont en usage, & on les apprend par le seul commerce avec ceux qui les parlent ? Qui empêche d’apprendre aussi le latin de la même maniere ? & si ce n’est par l’usage du discours & de la parole, ce sera du moins par l’usage de la lecture, qui sera certainement beaucoup plus sûr & plus exact que celui du discours. C’est ainsi qu’en usoient nos peres il y a quatre ou cinq cents ans ».

M. Rollin, traité des études, p. 128. préfere aussi pour les commençans l’explication des auteurs à la pratique de la composition ; & cela parce que les thèmes, comme il le dit, « ne sont propres qu’à tourmenter les écoliers par un travail pénible & peu utile, & à leur inspirer du dégoût pour une étude qui ne leur attire ordinairement de la part des maîtres que des reprimandes & des châtimens ; car, poursuit-il, les fautes qu’ils font dans leurs thèmes étant très-fréquentes & presqu’inévitables, les corrections le deviennent aussi : au lieu que l’explication des auteurs, & la traduction, où ils ne produisent rien d’eux-mêmes, & ne font que se prêter au maître, leur épargnent beaucoup de tems, de peines & de punitions ».

M. le Febvre est encore plus décidé là-dessus : voici comme il s’explique dans sa méthode, pag. 20. « Je me gardai bien, dit-il, de suivre la maniere que l’on suit ordinairement, qui est de commencer par la composition. Je me suis toûjours étonné de voir pratiquer une telle méthode pour instruire les enfans dans la connoissance de la langue latine ; car cette langue, après tout, est comme les autres langues : cependant qui a jamais oüi dire qu’on commence l’hébreu, l’arabe, l’espagnol, &c. par la composition ? Un homme qui delibere là-dessus, n’a pas grand commerce avec la saine raison ».

En effet, comment pouvoir composer avant que d’avoir fait provision des matériaux que l’on doit employer ? On commence par le plus difficile ; on présente pour amorce à des enfans de sept à huit ans, les difficultés les plus compliquées du latin, & l’on exige qu’ils fassent des compositions en cette langue, tandis qu’ils ne sont pas capables de faire la moindre lettre en françois sur les sujets les plus ordinaires & les plus connus.

Quoi qu’il en soit, M. le Febvre suivit uniquement la méthode simple d’expliquer les auteurs, dans l’instruction qu’il donna lui-même à son fils ; il le mit à l’explication vers l’âge de dix ans, & il le fit continuer de la même maniere jusqu’à sa quatorzieme année, tems auquel-mourut cet enfant célebre, qui entendoit alors couramment les auteurs grecs & latins les plus difficiles : le tout sans avoir donné un seul instant à la structure des themes, qui du reste n’entroient point dans le plan de M. le Febvre, comme il est aisé de voir par une réflexion qu’il ajoûte à la fin de sa méthode : « Où pouvoient aller, dit-il, de si beaux & de si heureux commencemens ! Que n’eût-on point fait, si cet enfant fût parvenu jusqu’à la vingtieme année de son âge ! combien aurions-nous lû d’histoires greques & latines, combien de beaux auteurs de morale, combien de tragédies, combien d’orateurs ! car enfin le plus fort de la besogne étoit fait ».

Il ne dit pas, comme on voit, un seul mot des thèmes ; il ne parle pas non plus de former son fils à la composition latine, à la poésie, à la rhétorique. Peu curieux des productions de son éleve, il ne lui demande, il ne lui souhaite que du progrès dans la lecture des anciens, & il se tient parfaitement assûré du reste : bien différent de la plûpart des parens & des maîtres, qui veulent voir des fruits dans les enfans, lorsqu’on n’y doit pas encore trouver des fleurs. Mais en cela moins éclairés que M. le Febvre, ils s’inquietent hors de saison, parce qu’ils ne voyent pas, comme lui, que la composition n’est proprement qu’un jeu pour ceux qui sont consommés dans l’intelligence des auteurs, & qui se sont comme transformés en eux par la lecture assidue de leurs ouvrages. C’est ce qui parut bien dans mademoiselle le Febvre, si connue dans la suite sous le nom de madame Dacier : on sait qu’elle fut instruite, comme son frere, sans avoir fait aucun thème ; cependant quelle gloire ne s’est-elle pas acquise dans la littérature greque & latine ? Au reste, approfondissons encore plus cette matiere importante, & comparons les deux méthodes, pour en juger par leurs produits.

L’exercice littéraire des meilleurs colléges, depuis sept à huit ans jusqu’à seize & davantage, consiste principalement à se former à la composition du latin ; je veux dire à lier bien ou mal en prose & en vers quelques centaines de phrases latines : habitude du reste qui n’est presque d’aucun usage dans le cours de la vie. Outre que telle est la sécheresse & la difficulté de ces opérations stériles, qu’avec une application constante de huit ou dix ans de la part des écoliers & des maîtres, à peine est-il un tiers des disciples qui parviennent à s’y rendre habiles ; je dis même parmi ceux qui achevent leur carriere : car je ne parle point ici d’une infinité d’autres qui se rebutent au milieu de la course, & pour qui la dépense déjà faite se trouve absolument perdue.

En un mot, rien de plus ordinaire que de voir de bons esprits cultivés avec soin, qui, après s’être fatigués dans la composition latine depuis six à sept ans jusqu’à quinze ou seize, ne sauroient ensuite produire aucun fruit réel d’un travail si long & si pénible ; au lieu qu’on peut défier tous les adversaires de la méthode proposée, de trouver un seul disciple conduit par des maîtres capables, qui ait mis envain le même tems à l’explication des auteurs, & aux autres exercices que nous marquerons plus bas. Aussi plusieurs maitres des pensions & des colléges reconnoissent-ils de bonne foi le vuide & la vanité de leur méthode, & ils gémissent en secret de se voir asservis malgré eux à des pratiques déraisonnables qu’ils ne sont pas toûjours libres de changer.

Tout ce qu’il y a de plus ébloüissant & de plus fort en faveur de la méthode usitée pour le latin, c’est que ceux qui ont le bonheur d’y réussir & d’y briller, doivent faire pour cela de grands efforts d’application & de génie ; & qu’ainsi l’on espere avec quelque fondement qu’ils acquerront par-là plus de capacité pour l’éloquence & la poésie latine : mais nous l’avons déjà dit, & rien de plus vrai, ceux qui se distinguent dans la méthode régnante, ne font pas le tiers du total. Quand il seroit donc bien constant qu’ils dûssent faire quelque chose de plus par cette voie, conviendroit-il de négliger une méthode qui est à la portée de tous les esprits, pour s’entêter d’une autre toute semée d’épines, & qui n’est faite que pour le petit nombre, dans l’espérance que ceux qui vaincront la difficulté, deviendront un jour de bons latinistes ? En un mot, est-il juste de sacrifier la meilleure partie des étudians, & de leur faire perdre le tems & les frais de leur éducation, pour procurer à quelques sujets la perfection d’un talent qui est le plus souvent inutile, & qui n’est presque jamais nécessaire ?

Mais que diront nos antagonistes, si nous soûtenons avec M. le Febvre, que le moyen le plus efficace pour arriver à la perfection de l’éloquence latine, est précisément la méthode que nous conseillons ; je veux dire la lecture constante, l’explication & la traduction perpétuelle des auteurs de la bonne latinité ? On ignore absolument, dit ce grammairien célebre, la véritable route qui mene à la gloire littéraire ; route qui n’est autre que l’étude exacte des anciens auteurs. C’est, dit-il encore, cette pratique si féconde qui a produit les Budés, les Scaligers, les Turnebes, les Passerats, & tant d’autres grands hommes : Viam illam planè ignorant quâ majores nostros ad æternæ famæ claritudinem pervenisse videmus. Quænamilla fit fortasse rogas, vir clarissime ? Nulla certè alia quàm veterum scriptorum accurata lectio. Ea Budæos & Scaligeros ; ea Turnebos, Passeratos, & tot ingentia nomina edidit. Epist. xlij. ad D. Sarrau.

Schorus, auteur allemand, qui écrivoit il y a deux siecles sur la maniere d’apprendre le latin, étoit bien dans les mêmes sentimens. « Rien, dit-il, de plus contraire à la perfection des études latines, que l’usage où l’on est de négliger l’imitation des auteurs, & de conduire les enfans au latin plûtôt par des compositions de collége, que par la lecture assidue des anciens » : Neque verò quicquam pernitiosiùs accidere studiis linguæ latinæ potest, quàm quod neglectâ omni imitatione, pueri à suis magistris magis quàm à Romanis ipsis latinitatem discere cogantur. Antonii Schori libro de ratione docendæ & discendæ linguæ latinæ, page 34.

Aussi la méthode qu’indiquent ces savans, étoit proprement la seule usitée pour apprendre le latin, lorsque cette langue étoit si répandue en Europe, qu’elle y étoit presque vulgaire ; au tems, par exemple, de Charlemagne & de S. Louis. Que faisoit-on pour lors autre chose, que lire ou expliquer les auteurs ? N’est-ce pas de-là qu’est venu le mot de lecteur, pour dire professeur ? & n’est-ce pas enfin ce qu’il faut entendre par le prælectio des anciens latinistes ? terme qu’ils employent perpétuellement pour désigner le principal exercice de leurs écoles, & qui ne peut signifier autre chose que l’explication des livres classiques. Voyez les colloques d’Erasme.

D’ailleurs, il n’y avoit anciennement que cette voie pour devenir latiniste : les dictionnaires françois-latins n’ont paru que depuis environ deux cents ans ; avant ce tems-là il n’étoit pas possible de faire ce qu’on appelle un thème, & il n’y avoit pas d’autre exercice de latinité que la lecture ou l’explication des auteurs. Ce fut pourtant, comme dit M. le Febvre, ce fut cette méthode si simple qui produisit les Budés, les Turnebes, les Scaligers. Ajoutons que ce fut cette méthode qui produisit madame Dacier.

Quoi qu’il en soit, il est visible qu’on doit plus attendre d’une instruction grammaticale suivie & raisonnée, où les difficultés se développent à mesure qu’on les trouve dans les livres, que d’un fatras de regles isolées, le plus souvent fausses & mal conçûes ; & qui, bien que décorées du beau nom de principes, ne sont au vrai que les exceptions des regles générales, ou, si l’on veut, les caprices d’une syntaxe mal développée.

Au reste, l’exercice de l’explication est tout-à-fait indépendant des difficultés compliquées dont on régale des enfans qui commencent. En effet, ces difficultés se trouvent rarement dans les auteurs ; elles ne sont, pour ainsi dire, que dans l’imagination & dans les recueils de ces prétendus méthodistes, qui loin de chercher le latin, comme autrefois, dans les ouvrages des anciens, se sont frayés une route à cette langue, par de nouveaux détours où ils brusquent toutes les difficultés du françois ; route scabreuse & comme impratiquable, en ce que les tours, les expressions & les figures des deux langues ne s’accordant presque jamais en tout, il a fallu, pour aller du françois au latin, imaginer une espece de méchanique fondée sur des milliers de regles ; mais regles embrouillées, & le plus souvent impénétrables à des enfans, jusqu’à ce que le bénéfice des années & le sentiment que donne un long usage, produisent à la fin dans quelques-uns une mesure d’intelligence & d’habileté que l’on attribue faussement à la pratique de ces regles.

Cependant il est des observations raisonnables que l’on doit faire sur le système grammatical, & qui réduites pour les commençans à une douzaine au plus, forment des regles constantes pour fixer les rapports les plus communs de concordance & de régime ; & ces regles fondamentales clairement expliquées, sont à la portée des enfans de sept à huit ans. Celles qui sont plus obscures, & dont l’usage est plus rare, ne doivent être présentées aux étudians que lorsqu’ils sont au courant des auteurs latins. D’ailleurs, la plûpart de ces regles n’ont été occasionnées que par l’ignorance où l’on est, tant des vrais principes du latin, que de certaines expressions abrégées qui sont particulieres à cette langue ; & qui une fois bien approfondies, comme elles le sont dans Sanctius, Port-royal & ailleurs, ne présentent plus de vraie difficulté, & rendent même inutiles tant de regles qu’on a faites sur ces irrégularités apparentes. La briéveté qu’exige un article de dictionnaire, ne me permet pas de m’étendre ici là-dessus ; mais je compte y revenir dans quelque autre occasion.

J’ajoûte que l’un des grands avantages de cette nouvelle institution, c’est qu’elle épargneroit bien des châtimens aux enfans ; article délicat dont on ne parle guere, mais qui mérite autant ou plus qu’un autre d’être bien discuté. Je trouve donc qu’il y a sur cela de l’injustice du côté des parens & du côté des maîtres ; je veux dire trop de mollesse de la part des uns, & trop de dureté de la part des autres.

En effet, les maîtres de la méthode vulgaire, bornés pour la plûpart à quelque connoissance du latin, & entêtés follement de la composition des thèmes, ne cessent de tourmenter leurs éleves, pour les pousser de force à ce travail accablant ; travail qui ne paroît inventé que pour contrister la jeunesse, & dont il ne résulte presqu’aucun fruit. Premier excès qu’il faut éviter avec soin.

Les parens, d’un autre côté, bien qu’inquiets, impatiens même sur les progrès de leurs enfans, n’approuvent pas pour l’ordinaire qu’on les mene par la voie des punitions. En vain le sage nous assûre que l’instruction appuyée de la punition, fait naître la sagesse ; & que l’enfant livré à ses caprices devient la honte de sa mere (Prov. xxjx. 16.) ; que celui qui ne châtie pas son fils, le hait véritablement (ibid. xiij. 24.) ; que celui qui l’aime, est attentif à le corriger, pour en avoir un jour de la satisfaction. Ecclésiastiq. xxx. 1.

En vain il nous avertit que si on se familiarise avec un enfant, qu’on ait pour lui de la foiblesse & des complaisances, il deviendra comme un cheval fougueux, & fera trembler ses parens ; qu’il faut par conséquent le tenir soûmis dans le premier âge, le châtier à-propos tant qu’il est jeune, de peur qu’il ne se roidisse jusqu’à l’indépendance, & qu’il ne cause un jour de grands chagrins. Ibid. xxx. 8. 9. 10. 11. 12. En vain S. Paul recommande aux peres d’élever leurs enfans dans la discipline & dans la crainte du seigneur. Ephes. vj. 4.

Ces oracles divins ne sont plus écoutés : les parens, aujourd’hui plus éclairés que la sagesse même, rejettent bien loin ces maximes ; & presque tous aveugles & mondains, ils voyent avec beaucoup plus de plaisir les agrémens & l’embonpoint de leurs enfans, que le progrès qu’ils pourroient faire dans les habitudes vertueuses.

Cependant la pratique de l’éducation sévere est trop bien établie & par les passages déjà cités, & par les deux traits qui suivent, pour être regardée comme un simple conseil. Il est dit au Deutéronome xxj. 18. &c. que s’il se trouve un fils indocile & mutin, qui, au mépris de ses parens, vive dans l’indépendance & dans la débauche, il doit être lapidé par le peuple, comme un mauvais sujet dont il faut délivrer la terre. On voit d’un autre côté que le grand prêtre Héli, pour n’avoir pas arrêté les desordres de ses fils, attira sur lui & sur sa famille les plus terribles punitions du Ciel. Liv. I. des Rois, ch. ij.

Il est donc certain que la mollesse dans l’éducation peut devenir criminelle ; qu’il faut par conséquent une sorte de vigilance & de sévérité pour contenir les enfans, & pour les rendre dociles & laborieux : c’est un mal, j’en conviens, mais c’est un mal inévitable. L’expérience confirme en cela les maximes de la sagesse ; elle fait voir que les châtimens sont quelquefois nécessaires, & qu’en les rejettant tout-à-fait on ne forme guere que des sujets inutiles & vicieux.

Quoi qu’il en soit, le meilleur, l’unique tempérament qui se présente contre l’inconvénient des punitions, c’est la facilité de la méthode que je propose ; méthode qui, avec une application médiocre de la part des écoliers, produit toûjours un avancement raisonnable, sans beaucoup de rigueur de la part des maîtres. Il s’en faut bien qu’on en puisse dire autant de la composition latine ; elle suppose beaucoup de talent & beaucoup d’application, & c’est la cause malheureuse, mais la cause nécessaire, de tant de châtimens qu’on inflige aux jeunes latinistes, & que les maîtres ne pourront jamais supprimer, tant qu’ils demeureront fideles à cette méthode.

Il est donc à souhaiter qu’on change le système des études ; qu’au lieu d’exiger des enfans avec rigueur des compositions difficiles & rebutantes, inaccessibles au grand nombre, on ne leur demande que des opérations faciles, & en conséquence rarement suivies des corrections & du dégoût. D’ailleurs la jeunesse passe rapidement ; & ce qu’il faut savoir pour entrer dans le monde, est d’une grande étendue. C’est pour cette raison qu’il faut saisir au plus vîte le bon & l’utile de chaque chose, & glisser sur tout le reste ; ainsi le premier âge doit être employé par préférence à faire acquisition des connoissances les plus nécessaires. Qu’est-ce en effet que l’éducation, si ce n’est l’apprentissage de ce qu’il faut savoir & pratiquer dans le commerce de la vie ? or peut-on remplir ce grand objet, en bornant l’instruction de la jeunesse au travail des thèmes & des vers ? On sait que tout cela n’est dans la suite d’aucun usage, & que le fruit qui reste de tant d’années d’études, se réduit à peine à l’intelligence du latin : je dis à peine, & je ne dis pas assez. Il n’est guere de latiniste qui n’avoue de bonne foi que le talent qu’il avoit acquis au collége pour composer en prose & en vers, ne lui faisoit point entendre couramment les livres qu’il n’avoit pas encore étudiés. Chacun, dis-je, avoue qu’après ses brillantes compositions, Horace, Virgile, Ovide, Tite-Live & Tacite, Cicéron & Tribonien, ont souvent mis en défaut toute sa latinité. Il falloit donc s’attacher moins à faire des vers inutiles, qu’à bien pénétrer ces auteurs par la lecture & par la traduction ; ce qui peut donner tout-à-la-fois ces deux degrés également nécessaires & suffisans, intelligence facile du latin, éloquence & composition françoise.

Pour entrer dans le détail d’une instruction plus utile, plus facile, & plus suivie, je crois qu’il faut mettre les enfans fort jeunes à l’A, B, C : on peut commencer dès l’âge de trois ans ; & pourvû qu’on leur fasse de ce premier exercice un amusement plûtôt qu’un travail, & qu’on leur montre les lettres suivant les nouvelles dénominations déjà connues par plusieurs ouvrages, ils liront ensuite couramment & de bonne heure, tant en françois qu’en latin : on fera bien d’y joindre le grec & le manuscrit. Du reste, trois ou quatre ans seront bien employés à fortifier l’enfant sur toute sorte de lecture, & ce sera une grande avance pour la suite des études, où il importe de lire aisément tout ce qui se présente. C’est un premier fondement presque toûjours négligé ; il en résulte que les progrès ensuite sont beaucoup plus lents & plus difficiles. Je voudrois donc mettre beaucoup de soin dans les premiers tems, pour obtenir une lecture aisée, & une prononciation forte & distincte ; car c’est-là, si je ne me trompe, l’un des meilleurs fruits de l’éducation. Quoi qu’il en soit, si l’on donne aux enfans, comme livre de lecture, les rudimens latins-françois, ils seront assez au fait à six ans pour expliquer d’abord le catéchisme historique, puis les colloques familiers, les histoires choisies, l’appendix du P. Jouvency, &c.

Le maître aura soin, dans les premiers tems, de rendre son explication fort littérale ; il fera sentir la raison des cas & les autres variétés de Grammaire ; prenant tous les jours quelques phrases de l’auteur, pour y montrer l’application des regles. On explique de même, à proportion de l’âge & des progrès des enfans, tout ce qui est relatif à l’Histoire & à la Géographie, les expressions figurées, &c. à quoi on les rend attentifs par diverses interrogations. Ainsi la principale occupation des étudians, durant les premieres années, doit être d’expliquer des auteurs faciles, avec l’attention si bien recommandée par M. Pluche, de répéter plusieurs fois la même leçon, tant de latin en françois que de françois en latin : après même qu’on a vû un livre d’un bout à l’autre, & non par lambeaux, comme c’est la coûtume, il ost bon de recommencer sur nouveaux frais, & de revoir le même auteur en entier. On sent bien qu’il ne faut pas suivre pour cela l’usage établi dans les colléges, d’expliquer dans le même jour trois ou quatre auteurs de latinité ; usage qui acommode sans doute le libraire, & peut-être le professeur, mais qui nuit véritablement au progrès des enfans, lesquels embarrassés & surchargés de livres, n’en étudient aucun comme il faut ; outre qu’ils les perdent, les vendent & les déchirent, & constituent des parens (quelquefois indigens) en frais pour en avoir d’autres.

Au surplus, je conseille fort, contre l’avis de M. Pluche, d’expliquer d’abord à la lettre, & conséquemment de faire la construction ; laquelle est, comme je crois, très-utile, pour ne pas dire indispensable, à l’égard des commençans.

Quant à l’exercice de la mémoire, je ne demanderois par cœur aux enfans que les prieres & le petit catéchisme, avec les déclinaisons & conjugaisons latines & françoises : mais je leur ferois lire tous les jours, à voix haute & distincte, des morceaux choisis de l’histoire, & je les accoûtumerois à répéter sur le champ ce qu’ils auroient compris & retenu ; quand ils seroient assez forts, je leur ferois mettre le tout par écrit. Du reste, je les appliquerois de bonne heure à l’écriture, vers l’âge de six ans au plûtard ; & dès qu’ils sauroient un peu manier la plume, je leur ferois copier plusieurs fois tout ce qu’il y a d’irrégulier dans les noms & dans les verbes, des prétérits & supins, des mots isolés, &c. Ensuite à mesure qu’ils acquerreroient l’expédition de l’écriture, je leur ferois écrire avec soin la plûpart des choses qu’on leur fait apprendre, comme les maximes choisies, le catéchisme, la syntaxe, & la méthode, les vers du P. Buffier pour l’Histoire & la Géographie, & enfin les plus beaux endroits des Auteurs. Ainsi j’exigerois d’eux beaucoup d’écriture nette & lisible, mais je ne leur demanderois guere de leçons, persuadé qu’elles sont presque inutiles, & qu’elles ne laissent rien de bien durable dans la mémoire.

Par cette pratique habituelle & continuée sans interruption pendant toutes les études, on s’assûreroit aisément du travail des écoliers, qui reculent presque toûjours pour apprendre par cœur, & dont on ne sauroit empêcher ni découvrir la négligence à cet égard, à moins qu’on ne mette à cela un tems considérable, qu’on peut employer plus utilement. D’ailleurs, bien que l’écriture exige autant d’application que l’exercice de la mémoire, elle est néanmoins plus satisfaisante & plus à la portée de tous les sujets ; elle est en même tems plus utile dans le commerce de la vie, & sur-tout elle suppose la résidence & l’assiduité ; en un mot, elle fixe le corps & l’esprit, & donne insensiblement le goût des livres & du cabinet : au lieu que le travail des leçons ne donne le plus souvent que de l’ennui.

Outre l’explication des bons auteurs, & la répétition du texte latin, faite, comme on l’a dit, sur l’explication françoise, on occupera nos jeunes latinistes à traduire de la prose & des vers ; mais au lieu de prendre, suivant la coûtume, des morceaux détachés de l’explication journaliere, je pense qu’il vaut mieux traduire un livre de suite, en poussant toûjours l’explication qui doit aller beaucoup plus vîte. Le brouillon & la copie de l’écolier seront écrits posément, avec de l’espace entre les lignes, pour corriger ; opération importante, qui est autant du maître que du disciple, & à laquelle il faut être fidele. La version sera donc corrigée avec soin, tant pour l’orthographe que pour le françois ; après quoi elle sera mise au net sur un cahier propre & bien entretenu.

Ces pratiques formeront peu-à-peu les enfans, non seulement aux tours de notre langue, mais encore plus à l’écriture ; acquisition précieuse, qui est propre à tous les états & à tous les âges.

Il seroit à souhaiter qu’on en fît un exercice classique, & qu’on y attachât des prix à la fin de l’année. J’ajouterai sur cela, qu’au lieu de longs barbouillages qu’on exige en pensums, il vaudroit mieux demander chaque fois un morceau d’écriture correcte, &, s’il se peut, élégante.

A l’égard du grec, l’application qu’on y donne est le plus souvent infructueuse, sur-tout dans les colléges, où l’on exige des themes avec la position des accens : on pourroit employer beaucoup mieux le tems qu’on perd à tout cela ; c’est pourquoi j’en voudrois décharger la jeunesse, persuadé qu’il suffit à des écoliers de lire le grec aisément, & d’acquérir l’intelligence originale de mots françois qui en sont dérivés. Si cependant on étoit à portée de suivre le plan du P Giraudeau, on se procureroit par sa méthode une intelligence raisonnable des auteurs grecs ; le tout sans se fatiguer, & sans nuire aux autres études.

Mais travail pour travail, il vaudroit encore mieux étudier quelque langue moderne, comme l’italien, l’espagnol, ou plûtôt l’anglois, qui est plus utile & plus à la mode : la grammaire angloise est courte & facile ; on se met au fait en peu d’heures. A la vérité la prononciation n’est pas aisée, non seulement par la faute des Anglois, qui laissent leur orthographe dans une imperfection, une inconséquence qu’on pardonneroit à peine à un peuple ignorant, mais encore par la négligence de ceux qui ont fait leurs grammaires & leurs dictionnaires, & qui n’ont pas indiqué, comme ils le pouvoient, la valeur actuelle de leurs lettres, dans une infinité de mots où cette valeur est différente de l’usage ordinaire. M. King, maitre de langues à Paris, remédie aujourd’hui à ce défaut ; il montre l’anglois avec beaucoup de méthode, & il en facilite extrèmement la lecture & la prononciation.

Au reste, un avantage que nous avons pour l’anglois, & qui nous manque pour le grec, c’est que la moitié des mots qui constituent la langue moderne, sont pris du françois ou du latin ; presque tous les autres sont pris de l’allemand. De plus, nous sommes tous les jours à portée de converser avec des Anglois naturels, & de nous avancer par-là dans la connoissance de leur langue. La gazette d’Angleterre qu’on trouve à Paris en plusieurs endroits, est encore un moyen pour faciliter la même étude. Comme cette feuille est amusante, & qu’elle roule sur des sujets connus d’ailleurs ; pour peu qu’on entende une partie, on devine aisément le reste ; & cette lecture donne peu à peu l’intelligence que l’on cherche.

La singularité de cette étude, & la facilité du progrès, mettroient de l’émulation parmi les jeunes gens, à qui avanceroit davantage ; & bientôt les plus habiles serviroient de guides aux autres. Je conclus enfin que, toutes choses égales, on apprendroit plus d’anglois en un an que de grec en trois ans ; c’est pourquoi comme nous avons plus à traiter avec l’Angleterre qu’avec la Grece, que d’ailleurs il n’y a pas moins à profiter d’un côté que de l’autre, après le françois & le latin, je conseillerois aux jeunes gens de donner quelques momens à l’anglois.

J’ajoûte que notre empressement pour cette langue adouciroit peut-être nos fiers rivaux, qui prendroient pour nous, en conséquence, des sentimens plus équitables ; ce qui peut avoir son utilité dans l’occasion.

Du reste, il est des exercices encore plus utiles au grand nombre, & qui doivent faire partie de l’éducation ; tels sont le Dessein, le Calcul & l’Ecriture, la Géométrie élémentaire, la Géographie, la Musique, &c. Il ne faut sur cela tout au plus que deux leçons par semaine ; on y employe souvent le tems des récréations, & l’on en fait sur-tout la principale occupation des fêtes & des congés. Si l’on est fidele à cette pratique depuis l’âge de huit à neuf ans jusqu’à la fin de l’éducation, on fera marcher le tout à la fois, sans nuire à l’étude des langues ; & l’on aura le plaisir touchant de voir bien des sujets réussir à tout. C’est une satisfaction que j’ai eu moi-même assez souvent. Aussi je soûtiens que tous ces exercices sont moins difficiles & moins rebutans que des themes, & qu’ils attirent aux écoliers beaucoup moins de punitions de la part des maîtres.

Depuis l’âge de douze ans jusqu’à quinze & seize, on suivra le système d’études exposé ci-dessus ; mais alors les enfans prépareront eux-mêmes l’explication. Pour cela on leur fournira tous les secours, traductions, commentaires, &c. L’usage contraire m’a toûjours paru déraisonnable ; il est en effet bien étrange que des maîtres qui se procurent toutes sortes de facilités pour entrer dans les livres, s’obstinent à refuser les mêmes secours à de jeunes écoliers. Au surplus, ces enfans seront occupés à diverses compositions françoises & latines : sur quoi l’une des meilleures choses à faire en ce genre, est de donner des morceaux d’auteurs à traduire en françois ; donnant ensuite tantôt la version même à remettre en latin, tantôt des thèmes d’imitation sur des sujets semblables. On pourra les appliquer également à d’autres compositions ratines, pourvû que tout se fasse dans les circonstances & avec les précautions qui conviennent. Je ne puis m’empêcher de placer ici quelques réflexions que fait sur cela M. Pluche, tom. VI. du Spectacle de la Nature, pag. 125.

« S’il est, dit-il, de la derniere absurdité d’exiger des enfans de composer en prose dans une langue qu’ils ne savent pas, & dont aucune regle ne peut leur donner le goût ; il n’est pas moins absurde d’exiger de toute une troupe, qu’elle se mette à méditer des heures entieres pour faire huit ou dix vers, sans en sentir la structure ni l’agrément : il vaudroit mieux pour eux avoir écrit une petite lettre d’un style aisé, dans leur propre langue, que de s’être fatigué pour produire à coup sûr de mauvais vers, soit en latin soit en grec.

» Il est sensible que plusieurs courront les mêmes risques dans le travail des amplifications & des pieces d’éloquence, où il faut que l’esprit fournisse tout de lui-même, le fonds & le style : peu y réussissent ; s’il s’en trouve six dans cent, quelle vraissemblance y a-t-il à exiger des autres de l’invention, de l’ordonnance, du raisonnement, des images, des mouvemens, & de l’éloquence ? C’est demander un beau chant à ceux qui n’ont ni musique ni gosier… Lorsqu’une heureuse facilité de concevoir & de s’énoncer encourage le travail des jeunes gens, & inspire plus de hardiesse au maître, je voudrois principalement insister sur ce qui a l’air de délibération ou de raisonnement ; j’aurois fort à cœur d’assujettir un beau naturel à ce goût d’analyse, à cet esprit méthodique & aisé, qui est recherché & applaudi dans toutes les conditions, puisqu’il n’y a aucun état où il ne faille parler sur le champ, exposer un projet, discuter des inconvéniens, & rendre compte de ce qu’on a vû, &c. ».

Quoi qu’il en soit, il est certain que des enfans bien dirigés par la nouvelle méthode, auront vû dans leur cours d’études quatre fois plus de latin qu’on n’en peut voir par la méthode vulgaire. En effet, l’explication devenant alors le principal exercice classique, on pourra expédier dans chaque séance au moins quarante lignes d’auteur, prose ou vers ; & toûjours, comme on l’a dit, en répétant de latin en françois, puis de françois en latin, l’explication faite par le maître ou par un écolier bien préparé : travail également efficace pour entendre le latin, & pour s’énoncer en cette langue. Car il est visible qu’après s’être exercé chaque jour pendant huit ou dix ans d’humanités à traduire du françois en latin, & cela de vive voix & par écrit, on acquerrera mieux encore qu’à présent la facilité de parler latin dans les classes supérieures, supposé qu’on ne fît pas aussi-bien d’y parler françois. Ce travail enfin, continué depuis six ans jusqu’à quinze ou seize, donnera moyen de voir & d’entendre presque tous les auteurs classiques, les plus beaux traités de Cicéron, plusieurs de ses oraisons, Virgile & Horace en entier ; de même que les Instituts de Justinien, le Catéchisme du concile de Trente, &c.

En effet, loin de borner l’instruction des humanistes à quelques notions d’Histoire & de Mythologie, institution futile, qui ne donne guere de facilité pour aller plus loin, on ouvrira de bonne heure le sanctuaire des Sciences & des Arts à la jeunesse : & c’est dans cette vûe, qu’on joindra aux livres de classe plusieurs traités dogmatiques, dont la connoissance est nécessaire à de jeunes littérateurs ; mais de plus on leur fera connoître, par une lecture assidue, les auteurs qui ont le mieux écrit en notre langue, Poëtes, Orateurs, Historiens, Artistes, Philosophes ; ceux qui ont le mieux traité la Morale, le Droit, la Politique, &c. En même tems, on entretiendra, comme on a dit, & cela dans toute la suite des études, l’Arithmétique & la Géométrie, le Dessein, l’Ecriture, &c.

Il est vrai que pour produire tant de bons effets, il ne faudroit pas que les enfans fussent distraits, comme aujourd’hui, par des fêtes & des congés perpétuels, qui interrompent à chaque instant les exercices & les études : il ne faudroit pas non plus qu’ils fussent détournés par des représentations de théatre ; rien ne dérange plus les maîtres & les disciples, & rien par conséquent de plus contraire à l’avancement des écoliers, lors même qu’ils n’ont d’autre étude à suivre que celle du latin. Ce seroit bien pis encore dans le système que je propose.

Du reste, on pourroit accoûtumer les jeunes gens à paroître en public, mais toûjours par des exercices plus faciles, & qui fussent le produit des études courantes. Il suffiroit pour cela de faire expliquer des auteurs latins, de faire déclamer des pieces d’éloquence & de poësie françoise ; & l’on parviendroit au même but, par des démonstrations publiques sur la sphere, l’Arithmétique, la Géométrie, &c.

Je ne dois pas oublier ici que le goût de mollesse & de parure, qui gagne à-présent tous les esprits, est une nouvelle raison pour faciliter le système des études, & pour en ôter les embarras & les épines. Ce goût dominant, si contraire à l’austérité chrétienne, enleve un tems infini aux travaux littéraires, & nuit par conséquent aux progrès des enfans. Un usage à desirer dans l’éducation, ce seroit de les tenir fort simplement pour les habits ; mais sur-tout (qu’on pardonne ces détails à mon expérience) de les mettre en perruque ou en cheveux courts, & des plus courts, jusqu’à l’âge de quinze ans. Par-là on gagneroit un tems considérable, & l’on éviteroit plusieurs inconvéniens, à l’avantge des enfans & de ceux qui les gouvernent : ceux-ci alors, moins détournés pour le superflu, donneroient tous leurs soins à la culture nécessaire du corps & de l’esprit ; ce qui doit être le but des parens & des maîtres.

Quoi qu’il en soit, les dernieres années d’humanités, employées tant à des lectures utiles & suivies, qu’à des compositions choisies & bien travaillées, formeroient une continuité de rhétorique dans un goût nouveau ; rhétorique dont on écarteroit avec soin tout ce qui s’y trouve ordinairement d’inutile & d’épineux. Pour cela, on feroit composer le plus souvent dans la langue maternelle ; & loin d’exercer les jeunes rhéteurs sur des sujets vagues, inconnus, ou indifférens, on n’en choisiroit jamais qui ne leur fussent connus & proportionnés. Je ne voudrois pas même donner de versions, si ce n’est tout au plus pour les prix, sans les expliquer en pleine classe ; & cela parce que la traduction françoise étant moins un exercice de latinité qu’un premier essai d’éloquence, déjà bien capable d’arrêter les plus habiles, si on laisse des obscurités dans le texte latin, on amortit mal-à-propos la verve & le génie de l’écolier, lequel a besoin de toute sa vigueur & de tout son feu pour traduire d’une maniere satisfaisante.

Je ne demanderois donc à de jeunes rhétoriciens que des traductions plus ou moins libres, des lettres, des extraits, des récits, des mémoires, & autres productions semblables, qui doivent faire toute la rhétorique d’un écolier ; productions après tout qui sont plus à la portée des jeunes gens, & plus intéressantes pour le commun des hommes, que les discours boufis qu’on imagine pour faire parler Hector & Achille, Alexandre & Porus, Annibal & Scipion, César & Pompée, & les autres héros de l’Histoire ou de la Fable.

Au reste, c’est une erreur de croire que la Rhétorique soit essentiellement & uniquement l’art de persuader. Il est vrai que la persuasion est un des grands effets de l’éloquence ; mais il n’est pas moins vrai que la Rhétorique est également l’art d’instruire, d’exposer, narrer, discuter, en un mot, l’art de traiter un sujet quelconque d’une maniere tout-à-la-fois élégante & solide. N’y a-t-il point d’éloquence dans les récits de l’Histoire, dans les descriptions des Poëtes, dans les mémoires de nos académies, &c. ? Voyez Eloquence, Elocution.

Quoi qu’il en soit, l’éloquence n’est point un art isolé, indépendant, & distingué des autres arts ; c’est le complément & le dernier fruit des arts & des connoissances acquises par la réflexion, par la lecture, par la fréquentation des Savans, & surtout par un grand exercice de la composition ; mais c’est moins le fruit des préceptes, que celui de l’imitation & du sentiment, de l’usage & du goût : c’est pourquoi les compositions françoises, les lectures perpétuelles, & les autres opérations qu’on a marquées étant plus instructives, plus lumineuses que l’étude unique & vulgaire du latin, seront toûjours plus agréables & plus fécondes, toûjours enfin plus efficaces pour atteindre au vrai but de la Rhétorique.

Quant à la Philosophie, on la regarde pour l’ordinaire comme une science indépendante & distincte de toute autre ; & l’on se persuade qu’elle consiste dans une connoissance raisonnée de telle & telle matiere : mais cette opinion pour être assez commune, n’en est pas moins fausse. La Philosophie n’est proprement que l’habitude de réflechir & de raisonner, ou si l’on veut, la facilité d’approfondir & de traiter les Arts & les Sciences. Voyez Philosophie.

Suivant cette idée simple de la vraie Philosophie, elle peut, elle doit même, se commencer dès les premieres leçons de grammaire, & se continuer dans tout le reste des études. Ainsi le devoir & l’habileté du maître consistent à cultiver toûjours plus l’intelligence que la mémoire ; à former les disciples à cet esprit de discussion & d’examen qui caractérise l’homme philosophe ; & à leur donner, par la lecture des bons livres, & par les autres exercices, des notions exactes & suffisantes pour entrer d’eux-mêmes ensuite dans la carriere des Sciences & des Arts. Il faut en un mot fondre de bonne heure, identifier, s’il est possible, la philosophie avec les humanités.

Cependant malgré cette habitude anticipée de réflexion & de raisonnement, il est toûjours censé qu’il faut faire un cours de philosophie ; mais il seroit à souhaiter pour les écoliers & pour les maîtres, que ce cours fût imprimé. La dictée, autrefois nécessaire, est devenue, depuis l’impression, une opération ridicule. En effet, il seroit beaucoup plus commode d’avoir une Philosophie bien méditée & qu’on pût étudier à son aise dans un livre, que de se fatiguer à écrire de médiocres cahiers toûjours pleins de fautes & de lacunes.

Nous nous servons avec fruit de la même bible, de la vulgate qui est commune à tous les Catholiques ; on pourroit avoir de même sur les Sciences des traités uniformes, composés par des hommes capables, & qui travailleroient de concert à nous donner un corps de doctrine aussi parfait qu’il est possible ; le tout avec l’agrément & sous la direction des supérieurs. Pour lors, le tems qui se perd à dicter s’employeroit utilement à expliquer & à interroger : & par ce moyen, une seule classe de deux heures & demie tous les jours hors les dimanches & fêtes, suffiroit pour avancer raisonnablement ; ce qui donneroit aux maîtres & aux disciples le tems de préparer leurs leçons, & de varier leurs études.

Il y a plus à retrancher dans la Logique, qu’on n’y sauroit ajouter ; il me semble qu’on en peut dire à-peu-près autant de la Métaphysique. La Morale est trop négligée, on pourroit l’étendre & l’approfondir davantage. A l’égard de la Physique, il en faudroit aussi beaucoup élaguer ; néglige : ce qui n’est que de contension & de curiosité, pour se livrer aux recherches utiles & tendantes à l’économie. Elle devroit embrasser, je ne dirai pas l’Arithmétique & les élemens de Géométrie, qui doivent venir long-tems auparavant, mais l’Anatomie, le Calendrier, la Gnomonique, &c. le tout accompagne des figures convenables pour l’intelligence des matieres.

On exposeroit les questions clairement & comme historiquement, donnant pour certain ce qui est constamment reconnu pour tel par les meilleurs Philosophes ; le tout appuyé des preuves & des réponses aux difficultés. Tout ce qui n’auroit pas certain caractere d’évidence & de certitude, seroit donné simplement comme douteux ou comme probable. Au reste, loin de faire son capital de la dispute, & de perdre le tems à réfuter les divers sentimens des Philosophes, on ne disputeroit jamais sur les vérités connues, parce que ces controverses sont toûjours déraisonnables, & souvent même dangereuses. A quoi bon soûtenir thèse sur l’existence de Dieu, sur ses attributs, sur la liberté de l’homme, la spiritualité de l’ame, la réalité des corps, &c. N’avons-nous pas sur tout cela des points fixes auxquels on doit s’en tenir comme à des vérités premieres ? Ces questions devroient être exposées nettement dans un cours de philosophie, où l’on rassembleroit tout ce qui s’est dit là-dessus de plus solide, mais où elles seroient traitées d’une maniere positive, sans qu’il y eût d’exercice reglé pour les attaquer ni pour les défendre, comme il n’en est point pour disputer sur les propositions de Géométrie.

Il est encore bien des questions futiles que l’on ne devroit pas même agiter. Le premier homme a-t-il eu la Philosophie infuse ? La Logique est elle un art ou une science ? Y a-t-il des idées fausses ? A-ton l’idée de l’impossible ? Peut-il y avoir deux infinis de même espece ? Enfin l’universel à parte rei, le futur contingent, le malum quà malum, la divisibilité du continu, &c. sont des questions également inutiles, & qui ne méritent guere l’attention d’un bon esprit.

Un cours bien purgé de ces chimeres scholastiques, mais fourni de toutes les notions intéressantes sur l’Histoire naturelle, sur la Méchanique, & sur les Arts utiles, sur les mœurs & sur les lois, se trouveroit à la portée des moindres étudians ; & pour lors, avec le seul secours du livre & du professeur, ils profiteroient de tout ce qu’il y a de bon dans la saine Philosophie ; le tout sans se fatiguer dans la répétition machinale des argumens, & sans faire la dépense ni l’étalage des thèses, qui, à le bien prendre, servent moins à découvrir la vérité qu’à fomenter l’esprit de parti, de contension, & de chicane.

Comme le but des soutenans est plûtôt de faire parade de leur étude & de leur facilite, que de chercher des lumieres dans une dispute éclairée, ils se font un point d’honneur de ne jamais démordre de leurs assertions ; & moins occupés des intérêts de la vérité que du soin de repousser leurs assaillans, ils employent tout l’art de la Scholastique & toutes les ressources de leur génie, pour éluder les meilleures objections, & pour trouver des faux-fuyans dont ils ne manquent guere au besoin ; ce qui entretient les esprits dans une disposition vicieuse, incompatible avec l’amour du vrai, & par conséquent nuisible au progrès des Sciences.

Je ne voudrois donc que peu ou point de thèses : j’aimerois mieux des examens fréquens sur les divers traités qu’on fait apprendre ; examens réiterés, par exemple, tous les trois mois, avec l’attention de répéter dans les derniers ce qu’on auroit vû dans les précédens : ce seroit un moyen plus efficace que les thèses, pour tenir les écoliers en haleine, & pour prévenir leur négligence. En effet, les thèses ne venant que de tems à autre, quelquefois au bout de plusieurs années, il n’est pas rate qu’on s’endorme sur son étude, & cela parce qu’on ne voit rien qui presse : on se promet toûjours de travailler dans la suite ; mais comme on n’est pas pressé, & que l’on voit encore bien du tems devant soi, la paresse le plus souvent l’emporte, insensiblement le tems coule, la tâche augmente, & à la fin on se tire comme on peut.

Les examens fréquens dont je viens de parler serviroient à réveiller les jeunes gens. Ce seroit là comme le prélude des examens généraux & décisifs que l’on fait subir aux candidats, & qui sont toûjours plus redoutables pour eux que l’épreuve des thèses. Au surplus, il conviendroit pour le bien de la chose, & pour ne point déconcerter les sujets mal-à-propos, de s’en tenir aux traites actuels dont on feroit l’objet de leurs études, de les examiner sur cela seul, & le livre à la main, sans chercher des difficultés éloignées non contenues dans l’ouvrage dont il s’agit. Que ces traités fussent bien complets & bien travaillés, comme on le suppose, ils contiendroient tout ce que l’on peut souhaiter sur chaque matiere ; & c’est pourquoi un éleve possédant bien son livre, & répondant dessus pertinemment, devroit toûjours être censé capable, & comme tel admis sans difficulté.

Il regne sur cela un abus bien digne de réforme. Un examinateur à tort & à-travers propose des questions inutiles, des difficultés de caprice que l’étudiant n’a jamais vûes, & sur lesquelles on le met aisément en défaut. Ce qu’il y a de plus fâcheux encore & de plus affligeant, c’est que les hommes n’estimant d’ordinaire que leurs propres opinions, & traitant presque tout le reste d’ignorance ou d’absurdité, l’examinateur rapporte tout à sa maniere de penser, il en fait en quelque sorte un premier principe, & la commune mesure de la doctrine & du mérite. Malheur au repondant qui a sucé des opinions contraires ; souvent avec bien de l’étude & du talent il ne viendra pas à bout de contenter son juge. On sait que Newton & Nicole s’étant présentés à l’examen furent tous les deux réfusés ; & cela chacun dans un genre où il égaloit dès-lors ce qu’il y avoit de plus célebre en Europe.

Il vaut donc mieux qu’un disciple ait sa tâche connue & déterminée ; & que remplissant cette tâche, il puisse être tranquille & sûr du succès ; avantage qu’on n’a pas à présent.

Quoi qu’il en soit, ceux qui dans l’éducation proposée quitteroient leurs études vers l’âge de quatorze ans, ne se trouveroient pas, comme aujourd’hui, dans un vuide affreux de toutes les connoissances qui peuvent former d’utiles citoyens : ils seroient dès-lors au fait de l’Ecriture & du Calcul, de la Géographie, & de l’Histoire, &c. A l’égard du latin, ils entendroient suffisamment les auteurs classiques ; & les traductions perpétuelles qu’ils auroient faites de vive voix & par écrit, pendant bien des années, leur auroient déjà donné du style & du goût pour écrire en françois. D’ailleurs ils connoîtroient par une fréquente lecture nos historiens & nos poëtes ; & ils auroient même, pour la plûpart, une heureuse habitude de réflexion & de raisonnement, capable de leur donner une entrée facile aux langues étrangeres & aux sciences les plus relevées. Ainsi quand ils n’auroient pas beaucoup d’acquis pour la composition latine, ils ne laisseroient pas d’en être au point où doivent être des enfans destinés à des emplois difficiles : au lieu que dans l’éducation présente, si l’on ne réussit pas dans les themes & les vers, on ne réussit dans rien ; & des-là, quelque génie qu’on ait d’ailleurs, on passe le plus souvent pour un sujet inepte ; ce qui peut influer sur le reste de la vie.

A l’égard de ceux qui suivroient jusqu’au bout le nouveau plan d’éducation, il est visible qu’ils seroient de bonne heure au point de capacité nécessaire pour être admis ensuite parmi les gens polis & lettrés, puisqu’à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans ils auroient, outre les étymologies greques, une profonde intelligence du latin, & beaucoup de facilité pour la composition françoise ; ils auroient de plus l’Ecriture élégante & l’Arithmétique, la Géométrie, le Dessein, & la Philosophie : le tout joint à un grand usage de notre littérature. Les gens qui brillent le plus de nos jours avoient-ils plus d’acquis à pareil âge ? Combien d’illustres au contraire qui sont parvenus plus tard à ce nécessaire honnête & suffisant, malgré l’application constante qu’ils ont donnée à leurs études !

Quel peut donc enfin, & quel doit être le but de la réforme proposée ? C’est de rendre facile & peu coûteuse non-seulement la littérature latine & françoise, mais encore plusieurs autres exercices autant ou plus utiles, & qu’il est presque impossible de lier avec la pratique ordinaire ; c’est d’éviter aux parens la perte affligeante de ce que leur coûte une éducation manquée ; & c’est enfin d’épargner aux enfans les châtimens & le dégoût, qui sont presque inséparables de l’institution vulgaire.

Du reste, je l’ai dit ci-devant, & je crois pouvoir le répéter ici, l’éducation doit être l’apprentissage de ce qu’il faut savoir & pratiquer dans le commerce de la société. Qu’on juge à présent de l’éducation commune ; & qu’on nous dise si les enfans, au sortir du collége, ont les notions raisonnables que doit avoir un homme instruit & lettré. Qu’on fasse attention d’autre part que des enfans amenés, comme on l’a dit, au point d’entendre aisément Cicéron, Virgile, & Tribonien, & de les traduire avec une sorte de goût ; au point de posséder, par une lecture assidue, les auteurs qui ont le mieux écrit en notre langue, & de manier avec facilité le Calcul, le Dessein, l’Ecriture, &c. que ces enfans, dis-je, auroient alors une aptitude générale à tous les emplois ; & qu’ils pourroient choisir par conséquent dans les diverses professions, ce qui s’accorderoit le mieux à leurs intérêts ou à leurs penchans.

Un autre avantage important, c’est qu’on épargneroit par cette voie plusieurs années à la jeunesse ; attendu que les sujets, toutes choses égales, seroient alors plus formés & plus capables à quinze & seize ans, qu’ils ne sauroient l’être à vingt par l’institution latine usitée de nos jours.

Je ne puis dissimuler mon étonnement de ce que tant d’académies que nous avons dans le royaume, au lieu d’examiner les divers projets d’éducation, & d’exposer ensuite au Public ce qu’il y a sur cela de plus exact & de plus vrai, laissent à de simples particuliers le soin d’un pareil examen, & ne prennent pas la moindre part à une question littéraire qui ressortit à leur tribunal.

Ce seroit ici le lieu d’entrer dans quelque détail sur les instructions & les études relatives aux mœurs : mais cet article qui seroit long, ne convient qu’à un traité complet sur l’éducation ; & ce n’est pas de quoi il s’agit à présent : nous en pourrons dire quelque chose dans la suite en parlant des mœurs. Du reste, nous avons là-dessus un ouvrage de M. de Saint-Pierre que je crois fort supérieur à tout ce qui s’est écrit dans le même genre ; il est intitulé, Projet pour perfectionner l’éducation : je ne puis mieux faire que d’y renvoyer les lecteurs. J’ajoûterai seulement la citation suivante.

« Les législateurs de Lacédémone & de la Chine, ont presque été les seuls qui n’ayent pas crû devoir se reposer sur l’ignorance des peres ou des maîtres, d’un soin qui leur a paru l’objet le plus important du pouvoir législatif. Ils ont fixé dans leurs lois le plan d’une éducation détaillée, qui pût instruire à fond les particuliers sur ce qui faisoit ici bas leur bonheur ; & ils ont exécuté ce que, dans la théorie même, on croit encore impossible, la formation d’un peuple philosophe. L’histoire ne nous permet point de douter que ces deux états n’ayent été très-féconds en hommes vertueux. Théorie des sentimens agréables, page 192. » Cet article est de M. Faiguet, maitre de pension à Paris. L’auteur de l’article Collége ne peut, il l’ose dire, que se féliciter beaucoup de voir tout ce qu’il a avancé il y a trois ans dans ce dernier article, appuyé aujourd’hui si solidement & sans restriction par les réflexions & l’expérience d’un homme de mérite, qui s’occupe depuis long-tems & avec succès de l’instruction de la jeunesse. Voyez aussi Classe, Education, &c.

Etudes militaires. On peut voir au mot Ecole militaire quelles doivent être ces études. Nous ajoûterons ici les réflexions suivantes, que M. Leblond nous a communiquées, & qu’il avoit déjà données au Public dans le mercure d’Aout 1754.

Plan des différentes matieres qu’on doit enseigner dans une école de Mathématique militaire. Une école de Mathématique instituée pour un régiment ou pour de jeunes officiers, doit avoir pour objet de les instruire par regles & par principes des parties de cette science nécessaires à l’Art militaire.

Elle doit différer, à bien des égards, d’une école destinée à former de simples géometres & des physiciens. Dans celle-ci, le professeur doit travailler à mettre ses éleves en état de s’élever aux spéculations les plus sublimes de la haute Géométrie. Dans celle-là, il faut qu’il se borne aux objets qui ont un rapport immédiat à la science militaire ; qu’il s’applique à les rendre d’un accès facile aux jeunes officiers, & à faire ensorte qu’ils puissent remplir dans le besoin, avec intelligence & distinction, les fonctions d’Ingénieur & d’Artilleur.

C’est dans cet esprit que l’on a rédigé le plan que l’on va exposer. Les différentes matieres qu’on y propose d’enseigner, renferment assez exactement les véritables élémens de l’Art de la guerre. On croit qu’il est important de les fixer ; parce qu’un Professeur, dont le goût se porteroit vers des objets plus brillans, mais moins utiles aux Militaires, pourroit s’y livrer & négliger les connoissances dont ils ont le plus de besoin. Cet inconvénient, auquel on ne sait peut-être pas assez d’attention, est pourtant très considérable ; & l’on ne peut y remédier qu’en réglant l’ordre & la matiere des leçons, relativement au but ou à l’objet de l’établissement de l’école.

Un plan de cette espece, qui, outre le détail des matieres que le professeur doit enseigner, contiendroit encore l’énumération des livres les plus propres à mettre entre les mains des Militaires, pour leur faire acquérir les connoissances dont ils ont besoin sur chacune de ces matieres, pourroit être d’une grande utilité. Les jeunes gentilshommes répandus dans les provinces, dans les régimens & dans les lieux où il n’y a point d’école de Mathématique, pourroient, en étudiant successivement & avec ordre les différens ouvrages indiqués dans ce plan, se former eux-mêmes dans la science de la guerre & dans les parties des Mathématiques dont elle exige la connoissance.

On est fort éloigné de croire que le plan qu’on propose, réponde entierement à ces vûes : on le donne comme un essai qu’on pourra perfectionner dans la suite, si l’on trouve qu’il puisse mériter quelque attention. On le soûmet aux observations & aux réflexions des personnes également instruites de la Géométrie & de l’Art militaire, qui voudront bien l’examiner. On l’a divisé en dix articles, qu’on peut regarder comme autant de classes particulieres.

Article premier. Comme l’Arithmétique sert d’introduction à la Géométrie & aux autres parties des Mathématiques, & qu’elle est également utile dans la vie civile & militaire, on en donnera les premiers élémens, c’est-à-dire les quatre premieres regles. On y ajoûtera les principales applications qui peuvent servir à en rendre l’usage familier. On traitera aussi de la regle de trois ou de proportion.

On aura soin de faire entrer les commençans dans l’esprit de ces diverses opérations, & de les leur faire démontrer, pour qu’ils contractent l’habitude de ne rien faire par routine, ou sans en savoir la raison.

2. Après l’explication des premieres regles de l’Arithmétique, on traitera de la Géométrie : & comme un traité trop étendu pourroit lasser aisément l’attention de jeunes officiers, peu accoûtumés aux travaux qui demandent quelque contention d’esprit, on se bornera d’abord aux choses les plus faciles & les plus propres à les familiariser avec ce nouveau genre d’étude, & à les mettre en état de passer à la Fortification. L’abrégé de la Géométrie de l’officier, ou l’équivalent, peut suffire pour remplir cet objet.

3. On commencera la Fortification par l’explication de ses regles & de ses principes : on ne parlera d’abord que de la réguliere. L’on donnera tout ce qui appartient à l’enceinte des places de guerre, & la construction de leurs différens dehors.

On aura soin de joindre aux plans des ouvrages de la Fortification, les coupes ou profils pris de différens sens, pour ne rien omettre de tout ce qui peut contribuer à en donner des idées précises & exactes.

L’explication suivie de la troisieme édition du livre intitulé, Elémens de fortification, &c. depuis le commencement jusqu’au chapitre ou à l’article des systèmes de fortification exclusivement, peut remplir l’objet qu’on propose ici.

4. A la suite de cette premiere partie de la Fortification, on donnera quelque teinture du lavis des plans. Cette occupation, utile à plusieurs égards, peut rendre l’étude de la Fortification plus agréable & plus intéressante ; mais on aura soin de faire observer aux jeunes officiers, que ce n’est point par des plans bien lavés que les personnes instruites jugent du mérite & de l’habileté de ceux qui les présentent, mais par des explications nettes & précises sur la forme, l’emplacement, la construction, les usages & propriétés des différens ouvrages marqués sur ces plans. C’est pourquoi on les excitera à s’occuper plus sérieusement de la théorie de la Fortification que du lavis des plans, qu’on peut regarder comme une espece de délassement des autres études qui demandent plus d’attention.

5. Après les préliminaires de Géométrie & de Fortification, on reviendra à cette premiere science, que l’on sera en état alors de traiter avec plus d’étendue. On donnera d’abord tout l’essentiel des élémens, & ensuite la Géométrie-pratique dans un grand détail. On ne négligera rien pour mettre les commençans en état d’exécuter toutes les différentes opérations qui se font sur le terrein, soit pour le tracé des figures, soit pour lever des plans, des cartes, &c.

La Géométrie élémentaire & pratique de M. Sauveur, que l’on vient d’imprimer, peut servir à remplir ces différens objets. Les élémens de cet auteur, quoique très courts, contiennent néanmoins toutes les principales propositions qui servent de base aux différentes parties des Mathématiques. Il a sû réunir ensemble le mérite de la clarté, de la facilité, & de la briéveté. A l’égard de sa Géométrie-pratique, on y trouve tous les détails nécessaires pour travailler sur le papier & sur le terrein. Par ces différentes raisons, on croit cet ouvrage très-propre à une école de l’espece dont il s’agit. Lorsqu’il sera bien entendu, on passera aux Méchaniques & à l’Hydraulique.

6. On ne propose pas de donner des traités bien étendus de ces deux matieres ; il suffira, pour la premiere, de se borner à l’explication & aux usages des machines simples & des composées qui peuvent s’entendre aisément. A l’égard de l’Hydraulique, on donnera les principes pour comprendre les effets des machines ordinaires mises en mouvement par l’action des liquides & des fluides ; tels sont les moulins à eau, à vent, les pompes, &c. On enseignera aussi à mesurer la dépense des eaux jaillissantes, la quantité que peuvent donner les courans, les rivieres, à évaluer la force de leur action contre les obstacles qu’on peut leur opposer, &c.

Il sera aussi très-convenable de donner la théorie du mouvement des corps pesans, pour expliquer celle du jet des bombes, qu’un officier ne doit guere ignorer. L’Abrégé de Méchanique de M. Trabaud a presque toute l’étendue nécessaire pour remplir ces différens objets. Il s’agira seulement d’en appliquer les principes à la résolution des problèmes les plus propres à en faire voir l’utilité & à en faciliter l’usage & l’intelligence. La premiere partie du nouvel ouvrage du même auteur, intitulé, le mouvement des corps terrestres considéré dans les machines, &c. peut servir de supplément, à cet égard, à son abrégé de Méchanique.

Si quelqu’un doutoit de l’utilité de ces connoissances pour un officier, on lui répondroit qu’à la vérité elles sont moins indispensables que la Géométrie & les Fortifications, mais que cependant il peut se trouver, & qu’il se trouve en effet plusieurs circonstances à la guerre, où l’on en éprouve la nécessité. Il s’agira par exemple de mouvoir des fardeaux très pesans, de mettre du canon en batterie, de le relever lorsqu’il est tombé ou que son affut est brisé, de le transporter dans des lieux élevés par des passages difficiles, où les mulets & les chevaux ne peuvent être d’aucun usage, &c.

Pour l’Hydraulique, elle peut servir à pratiquer des inondations aux environs d’une place, d’un camp ou d’un retranchement, pour les rendre moins accessibles ; à saigner des rivieres, des ruisseaux, à détourner leurs cours, à donner aux ouvrages qu’on oppose à leur action les dimensions nécessaires pour qu’ils puissent résister à leur impression, & enfin à beaucoup d’autres choses que l’usage de l’art de la guerre peut faire rencontrer souvent.

7. Les parties des Mathématiques qu’on propose de traiter dans les articles précédens, peuvent être regardées comme les seules nécessaires dans une école composée d’officiers. Lorsqu’elles seront bien entendues, il ne s’agira plus que d’en faire l’application aux différentes branches de l’Art militaire auxquelles elles servent de fondement.

La fortification irréguliere ayant été omise d’abord à cause de sa difficulté, on y reviendra après les Méchaniques & l’Hydraulique.

On expliquera auparavant les différens systèmes de Fortification proposés par les ingénieurs les plus célebres. On en examinera les avantages & les défauts, & l’on fera entrer les commençans dans les vûes des inventeurs de ces systèmes. On tâchera par là de les accoûtumer à raisonner par principes sur la Fortification : c’est presque le seul avantage qu’on puisse tirer de l’étude de ces différentes constructions.

Pour la fortification irréguliere, on la traitera avec toute l’étendue qu’elle mérite par son importance : on expliquera fort en détail ses regles générales & particulieres ; &, pour les rendre plus sensibles, on les appliquera à diverses enceintes auxquelles on supposera les différentes irrégularités qui peuvent se rencontrer le plus ordinairement. On examinera les fortifications de nos meilleures places, pour faire voir la maniere dont ces regles s’y trouvent observées, & pour faire juger de la position des dehors dans les terreins irréguliers.

On ne peut guere indiquer de livres où l’on trouve tous ces objets traités ou discutés comme il conviendroit qu’ils le fussent. Mais l’on pourra s’en former des idées assez exactes, en joignant, si l’on veut, aux Elémens de fortification, dont on a déjà parlé, la Fortification d’Ozanam, le premier & le second volume des Travaux de Mars, par Alain Manesson Mallet ; l’Architecture militaire moderne, par Sébastien Fernandès de Medrano ; ce que dit M. Rozard de la fortification irréguliere dans son Traité de la nouvelle fortification françoise ; l’Architecture militaire, par le Chevalier de Saint-Julien ; le Parfait ingénieur françois, &c.

On traitera aussi de la fortification des camps, de la construction des lignes, & des retranchemens, de celle des redoutes, fortins, &c. qu’on fait souvent en campagne.

On fera tracer tous ces différens ouvrages sur le terrein, & l’on donnera la maniere d’en déterminer la grandeur relativement aux usages auxquels ils peuvent être destinés, & au nombre de troupes qu’ils doivent contenir.

8. Comme la science de l’Artillerie est une des plus essentielles à l’Art militaire, & qu’elle influe également dans la guerre des siéges & dans celle de campagne, on donnera un précis de tout ce qu’elle a de plus intéressant pour tous les officiers.

Les Mémoires d’artillerie de M. de Saint-Remi sont l’ouvrage le plus complet & le plus étendu sur cette matiere ; mais comme ils sont remplis de beaucoup de détails peu importans & peu nécessaires à la plûpart des officiers, on se contentera de donner un extrait de ce qu’ils contiennent de plus généralement utile ; ou bien l’on se servira du premier volume des Elémens de la guerre des sieges, qui traite des armes en usage dans les armées, depuis l’invention de la poudre à canon.

9. Après l’Artillerie, on donnera tout ce qui concerne le détail de l’attaque & de la défense des places. On pourra se servir pour cet effet du second & du troisieme volume des Elémens de la guerre des siéges, que nous venons de citer ; du traité de M. le Maréchal de Vauban, sur la même matiere ; & de l’Ingénieur de campagne, par M. de Clairac. On trouve dans ce dernier ouvrage beaucoup de regles, d’observations, & d’exemples sur l’attaque & la défense des petits lieux, comme bourgs, villages, châteaux, &c. qui peuvent être d’un grand usage à tous les officiers à qui l’attaque ou la défense de ces sortes de postes est ordinairement confiée.

10. On traitera aussi de la Castramétation ; on donnera les regles générales qui doivent toûjours s’observer dans l’arrangement ou la disposition des camps. On pourra se servir pour cet effet de l’Essai sur la Castramétation, imprimé chez Jombert en 1748. On terminera ce cours d’étude par un abrégé de Tactique, & un précis des ordonnances ou réglemens militaires.

On ne peut indiquer d’autre livre, pour servir de base aux leçons de Tactique, que l’Art de la guerre, par M. le Maréchal de Puysegur. Il est vraissemblable que cette matiere ne sera pas traitée d’abord d’une maniere aussi parfaite qu’on pourroit le desirer, mais il est très-important de l’essayer ; car en faisant des efforts pour la rendre intéressante, on pourra disposer insensiblement les esprits à ce genre d’étude, & parvenir à en donner le goût.

Lorsqu’il se trouvera plusieurs régimens dans un même lieu, les Officiers de ces régimens seront invites d’assister aux leçons de Tactique ; & ils pourront y communiquer leurs réflexions ou leurs observations sur l’exécution des différentes évolutions & manœuvres enseignées dans l’ouvrage de l’illustre auteur que nous venons de citer. C’est un moyen très-propre à exciter l’émulation des jeunes officiers, à les engager à réfléchir sur les opérations militaires, & à en étudier les regles & les principes ; & ce sont ces différens avantages qui doivent résulter d’une école établie pour les former dans la science de la guerre.

On pourra, dans le cours des leçons de Tactique, faire usage du Commentaire sur Polybe, par M. le Chevalier de Folard ; mais on choisira les endroits où cet auteur donne des préceptes sur les différentes actions des armées, & l’on ne le suivra point dans les digressions & les paragraphes moins importans, qui se trouvent dans son ouvrage, dont l’examen ou la discussion demanderoit trop de tems. Le Professeur aura soin d’indiquer à ceux qui voudront s’occuper de cette matiere, les autres livres dont la lecture peut être la plus utile ; tels sont les Mémoires de Montécuculi, de M. de Feuquieres ; le Parfait capitaine, par M. le duc de Rohan ; les Réflexions militaires, par M. le Marquis de Santa-Cruz ; l’Art de la guerre, par Vautier ; M. de Quincy ; l’Exercice de l’infanterie, par M. Botté, &c.

A l’égard des réglemens militaires, on se servira pour les expliquer, de l’abrégé contenu dans la troisieme édition du livre intitulé, Elémens de l’art militaire, par M. d’Héricourt : on aura soin d’y ajoûter les ordonnances & les instructions postérieures à cette édition. Cette matiere est extrèmement importante à tous les officiers, tant pour connoître les droits attribués à leurs différens grades, que pour la régularité du service & l’observation de la police militaire. (Q)

Etude., (Jurispr.) c’est ainsi qu’on appelle l’endroit où les clercs d’un procureur, ou un procureur même travaille, tient ses sacs & ses papiers. On dit, une grande étude, une bonne étude, &c.

Etude, terme de Peinture. On a vû jusqu’à présent que presque tous les termes employés dans l’art de Peinture, ont deux significations ; & cela n’est pas étonnant. La langue d’une nation est formée avant que les Arts y soient arrivés à un certain degré de perfection. Ceux qui les premiers pratiquent ces Arts, commencent par se servir des mots dont la signification est générale ; mais à mesure que l’art se perfectionne, il crée sa langue, & adapte à des significations particulieres une partie des mots généraux ; enfin il en invente. C’est alors que plus les Arts sont méchaniques, plus ils ont besoin de termes nouveaux, & plus ils en créent ; parce que leur usage consiste dans une plus grande quantité d’idées qui leur sont particulieres. L’art poétique a peu de mots qui lui soient consacrés ; des idées générales peuvent exprimer ce qui constitue les ouvrages qu’il produit. La seule partie de cet art qu’on peut appeller méchanique, comprend la mesure des vers, & les formes différentes qu’on leur donne ; & celle-là seule aussi a des mots qui ne peuvent être en usage que pour elle, comme rime, sonnet, rondeau, &c. La Peinture en a davantage, parce que la partie méchanique en est plus étendue : cependant elle tient encore tellement aux idées universelles, que le nombre des mots qui lui sont propres est assez borné. Peut-être pourroit-on mettre la Musique au troisieme rang, &c. mais pour ne pas m’écarter de mon sujet, le mot étude, dans l’art dont il est question, signifie premierement l’exercice raisonné de toutes les partie, de l’art ; ensuite il signifie le résultat de cet exercice des differentes parties de la Peinture ; c’est-à-dire qu’on appelle études, les essais que le Peintre sait en exerçant son art.

Dans la premiere signification, ce mot comprend tout ce qui constitue l’art de la Peinture. Il faut que l’Artiste qui s’y destine, ou qui le professe, ne néglige l’étude d’aucune de ses parties ; & l’on pourroit, autorisé par la signification peu bornée de ce seul mot, former un traité complet de Peinture ; mais le projet de cet ouvrage, & l’ordre plus commode qu’on y garde, s’y opposent. Ainsi je renvoye le lecteur, pour le détail des connoissances qui doivent être un objet d’étude pour les Peintres. aux articles de Peinture répandus dans ce Dictionnaire : cependant pour que celui-ci ne renvoye pas totalement vuides ceux qui le consulteront, je dirai ce que l’on ne sauroit trop recommander à ceux qui se destinent aux Beaux-Arts, & sur-tout à la Peinture.

La plus parfaite étude est celle de la nature ; mais il faut qu’elle soit éclairée par de sages avis, ou par les lumieres d’une raison conséquente & réfléchie. La nature offre dans le physique & dans le moral les beautés & les défauts, les vertus & les vices. Il s’agit de fonder sur ce mêlange des principes qui décident le choix qu’on doit faire ; & l’on doit s’attacher à les rendre si solides, qu’ils ne laissent dans l’esprit de l’artiste éclairé, & dans le cœur de l’homme vertueux, aucune indécision sur la route qu’ils doivent tenir. Pour ce qui est de la seconde signification du mot étude, il est encore général à certains égards ; & si l’on appelle ainsi tous les essais que font les Peintres pour s’exercer, ils les distinguent cependant par d’autres noms : par exemple, s’ils s’exercent sur la figure entiere, ils nomment cet essai académie ; ainsi le mot étude est employé assez ordinairement pour les parties différentes dessinées ou peintes. On dit : une étude de tête, de mains, de piés, de draperie, de paysage ; & l’on nomme esquisse le projet d’un tableau, soit qu’il soit tracé, dessiné, ou peint : on appelle ébauche ce même projet dont l’exécution n’est que commencée, & généralement tout ouvrage de Peinture qui n’est pas achevé. Cet article est de M. Watelet.