L’Encyclopédie/1re édition/EXOTÉRIQUE et ESOTÉRIQUE

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  EXOSTOSE
EXOTIQUE  ►

EXOTÉRIQUE & ESOTÉRIQUE, adj. (Hist. de la Philosophie.) Le premier de ces mots signifie extérieur, le second, intérieur.

Les anciens philosophes avoient une double doctrine ; l’une externe, publique ou exotérique ; l’autre interne, secrete ou ésotérique. La premiere s’enseignoit ouvertement à tout le monde, la seconde étoit reservée pour un petit nombre de disciples choisis. Ce n’étoit pas differens points de doctrine que l’on enseignoit en public ou en particulier, c’étoit les mêmes sujets, mais traités différemment, selon que l’on parloit devant la multitude ou devant les disciples choisis. Les philosophes des tems postérieurs composerent quelques ouvrages sur la doctrine cachée de leurs prédécesseurs, mais ces traités ne sont point parvenus jusqu’à nous ; Eunape, dans la vie de Porphyre, lui en attribue un, & Diogene de Laërce en cite un de Zacynthe. Voyez Eclectisme.

Les Grecs appelloient du même nom les secrets des écoles & ceux des mysteres, & les philosophes n’étoient guere moins circonspects à révéler les premiers, qu’on l’étoit à communiquer les seconds. La plûpart des modernes ont regardé cet usage comme un plaisir ridicule, fondé sur le mystere, ou comme une petitesse d’esprit qui cherchoit à tromper. Des motifs si bas ne furent pas ceux des philosophes : cette méthode venoit originairement des Egyptiens, de qui les Grecs l’emprunterent ; & les uns & les autres ne s’en servirent que dans la vûe du bien public, quoiqu’elle ait pû par la suite des tems dégénérer en petitesse.

Il n’est pas difficile de prouver que cette méthode venoit des Egyptiens, c’est d’eux que les Grecs tirerent toute leur science & leur sagesse. Hérodote, Diodore de Sicile, Strabon, Plutarque, tous les anciens auteurs en un mot, sont d’accord sur ce point : tous nous assûrent que les prêtres égyptiens, qui étoient les dépositaires des sciences, avoient une double philosophie ; l’une secrete & sacrée, l’autre publique & vulgaire.

Pour juger quel pouvoit être le but de cette conduite, il faut considérer quel étoit le caractere des prêtres égyptiens. Elien rapporte que dans les premiers tems ils étoient juges & magistrats. Considérés sous ce point de vûe, le bien public devoit être le principal objet de leurs soins dans ce qu’ils enseignoient, comme dans ce qu’ils cachoient ; en conséquence ils ont été les premiers qui ont prétendu avoir communication avec les dieux, qui ont enseigné le dogme des peines & des récompenses d’une autre vie, & qui, pour soûtenir cette opinion, ont établi les mysteres dont le secret étoit l’unité de Dieu.

Une preuve évidente que le but des instructions secretes étoit le bien public, c’est le soin que l’on prenoit de les communiquer principalement aux rois & aux magistrats. « Les Egyptiens, dit Clément d’Alexandrie, ne révelent point leurs mysteres indistinctement à toutes sortes de personnes ; ils n’exposent point aux prophanes leurs vérités sacrées ; ils ne les confient qu’à ceux qui doivent succéder à l’administration de l’état, & à quelques-uns de leurs prêtres les plus recommandables par leur éducation, leur savoir & leurs qualités ».

L’autorité de Plutarque confirme la même chose. « Les rois, dit-il, étoient choisis parmi les prêtres ou parmi les hommes de guerre. Ces deux états étoient honorés & respectés, l’un à cause de sa sagesse, & l’autre à cause de sa bravoure ; mais lorsqu’on choisissoit un homme de guerre, on l’envoyoit d’abord au collége des prêtres, où il étoit instruit de leur philosophie secrete, & où on lui dévoiloit la vérité cachée sous le voile des fables & des allégories ».

Les mages de Perse, les druides des Gaules & les brachmanes des Indes, tous semblables aux prêtres égyptiens, & qui comme eux participoient à l’administration publique, avoient de la même maniere & dans la même vûe leur doctrine publique & leur doctrine secrete.

Ce qui a fait prendre le change aux anciens & aux modernes sur le but de la double doctrine, & leur a fait imaginer qu’elle n’étoit qu’un artifice pour conserver la gloire des sciences & de ceux qui en faisoient profession, a été l’opinion générale que les sables des dieux & des héros avoient été inventées par les sages de la premiere antiquité, pour déguiser & cacher des vérités naturelles & morales, dont ils vouloient avoir le plaisir de se réserver l’explication. Les philosophes grecs des derniers tems sont les auteurs de cette fausse hypothese, car il est évident que l’ancienne Mythologie du Paganisme naquit de la corruption de l’ancienne tradition historique ; corruption qui naquit elle-même des préjugés & des folies du peuple, premier auteur des fables & des allégories : ce qui dans la suite donna lieu d’inventer l’usage de la double doctrine, non pour le simple plaisir d’expliquer les prétendues vérités cachées sous l’enveloppe de ces fables, mais pour tourner au bien du peuple les fruits mêmes de sa folie & de ses préjugés.

Les législateurs grecs furent les premiers de leur nation qui voyagerent en Egypte. Comme les Egyptiens étoient alors le peuple le plus fameux dans l’art du gouvernement, les premiers Grecs qui projetterent de réduire en société civile les différentes hordes ou tribus errantes de la Grece, allerent s’instruire chez cette nation savante, des principes qui servent de fondement à la science des législateurs, & ce fut le seul objet auquel ils s’appliquerent : tels furent Orphée, Rhadamante, Minos, Lycaon, Triptoleme, &c. C’est-là qu’ils apprirent l’usage de la double doctrine, dont l’institution des mysteres, une des parties des plus essentielles de leurs établissemens politiques, est un monument remarquable. Voyez les dissertations sur l’union de la Religion, de la Morale & de la Politique, tirées de Varburton par M. de Silhoüete, tom. II. dissert. viij. Art. de M. Formey.