L’Encyclopédie/1re édition/FAT

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  FASTIGIUM
FATALITÉ  ►

FAT, s. m. (Morale.) c’est un homme dont la vanité seule forme le caractere, qui ne fait rien par goût, qui n’agit que par ostentation ; & qui voulant s’élever au-dessus des autres, est descendu au-dessous de lui-même. Familier avec ses supérieurs, important avec ses égaux, impertinent avec ses inférieurs, il tutoye, il protege, il méprise. Vous le saluez, & il ne vous voit pas ; vous lui parlez, & il ne vous écoute pas ; vous parlez à un autre, & il vous interrompt. Il lorgne, il persiffle au milieu de la société la plus respectable & de la conversation la plus sérieuse ; une femme le regarde, & il s’en croit aimé ; une autre ne le regarde pas, & il s’en croit encore aimé. Soit qu’on le souffre, soit qu’on le chasse, il en tire également avantage. Il dit à l’homme vertueux de venir le voir, & il lui indique l’heure du brodeur & du bijoutier. Il offre à l’homme libre une place dans sa voiture, & il lui laisse prendre la moins commode. Il n’a aucune connoissance, il donne des avis aux savans & aux artistes ; il en eût donné à Vauban sur les Fortifications, à le Brun sur la Peinture, à Racine sur la Poésie. Sort-il du spectacle ? il parle à l’oreille de ses gens. Il part, vous croyez qu’il vole à un rendez-vous ; il va souper seul chez lui. Il se fait rendre mystérieusement en public des billets vrais ou supposés ; on croiroit qu’il a fixé une coquette, ou déterminé une prude. Il fait un long calcul de ses revenus ; il n’a que 60 mille livres de rente, il ne peut vivre. Il consulte la mode pour ses travers comme pour ses habits, pour ses indispositions comme pour ses voitures, pour son medecin comme pour son tailleur. Vrai personnage de théatre, à le voir vous croiriez qu’il a un masque ; à l’entendre vous diriez qu’il joue un rôle : ses paroles sont vaines, ses actions sont des mensonges, son silence même est menteur. Il manque aux engagemens qu’il a, il en feint quand il n’en a pas. Il ne va point où on l’attend, il arrive tard où il n’est pas attendu. Il n’ose avoüer un parent pauvre, ou peu connu. Il se glorifie de l’amitié d’un grand à qui il n’a jamais parlé, ou qui ne lui a jamais répondu. Il a du bel esprit la suffisance & les mots satyriques, de l’homme de qualité les talons rouges, le coureur & les créanciers ; de l’homme à bonnes fortunes la petite maison, l’ambre & les grisons. Pour peu qu’il fût fripon, il seroit en tout le contraste de l’honnête-homme. En un mot, c’est un homme d’esprit pour les sots qui l’admirent, c’est un sot pour les gens sensés qui l’évitent. Mais si vous connoissez bien cet homme, ce n’est ni un homme d’esprit ni un sot, c’est un fat ; c’est le modele d’une infinité de jeunes sots mal élevés. Cet article est de M. Desmahis.