L’Encyclopédie/1re édition/FAUNE

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FAUNE, s. m. Les faunes étoient, dans l’ancienne Mythologie, des divinités des forêts, qui, suivant l’opinion générale, ne different point des satyres. Voyez Satyres.

On a prétendu que les faunes étoient des demi-dieux, connus seulement des Romains ; mais ils sont évidemment les Panes des Grecs, comme Saumaise l’a prouvé après Turnebe : ainsi l’on peut dire que leur culte est un des plus anciens & des plus répandus, & il paroît certain qu’il faut en chercher l’origine dans l’Egypte. L’incertitude attachée à cette recherche, ne doit pas en détourner un philosophe homme de Lettres. Si les diverses opinions des critiques le réduisent à dire avec Cotta dans Cicéron, l. III. c. vj. de naturâ deorum : Faunus omnino quid sit, nescio, il trouvera du moins un vaste champ de réflexions dans les terreurs paniques, les incubes, les hommes sauvages, &c.

M. Pluche, dans son histoire du ciel, tome I. rapporte avec beaucoup de vraissemblance le nom des Faunes & des Satyres à deux mots hébreux qui désignent les masques dont on se servoit dans les fêtes de Bacchus. Un Faune qui se joue avec un masque, & qu’on voit dans Beger, thes. Brandeburg. tom. I. p. 13. & tom. III. p. 252. paroît confirmer cette étymologie : peut-être aussi fait-il allusion aux comédies satyriques. Avenarius avoit tiré de même le nom des Satyres de l’hébreu satar. Le mot satar en arabe, veut dire un bouc, suivant la remarque de Bochart, Hierozoicon, p. l. p. m. 643. On sait que les Satyres ressembloient aux boucs par la moitié inférieure du corps. Il semble qu’on ne peut contester cette étymologie ; mais celle que donne des Pans ou Faunes le même Bochart, Geog. sac. p. m. 444. n’est pas aussi heureuse : il dérive leur nom, comme avoit fait Plantavitius, qu’il ne cite pas, de la racine hébraïque pun, il a hésité, il a été abattu, ce qu’il explique des frayeurs paniques. C’est au culte des boucs qu’on adoroit en Egypte, que celui des Faunes & des Satyres semble avoir dû sa naissance. Maimonide, dans le More Nevochim, p. III. c. xlvj. observe que le culte honteux des démons étoit, sous la forme des boucs, fort étendu du tems de Moyse ; & que Dieu le défendit par une loi expresse (Levitic. XVII. 7.) aux Israélites, qui s’en étoient souillés jusqu’alors. Maimonide explique fort bien au même endroit, pourquoi le bouc du sacrifice ordonné au commencement de chaque mois (Numer. XXVIII. 15.), est dit offert pour le péché à Jehova, Chattath ladonai ; ce qui n’est pas spécifié des boucs qu’on immoloit dans les autres principales fêtes. C’est, dit-il, pour empêcher les Israélites de penser au bouc de la Néoménie, que les Egyptiens sacrifioient à la lune. Cette explication naturelle est bien différente de la fable aussi impie que ridicule imaginée par les rabbins ; ils disent que Dieu demande un sacrifice d’expiation pour le péché qu’il a commis lui-même, en diminuant la grandeur de la lune, primitivement égale à celle du soleil. Voyez la synagogue judaïque de Jean Buxtorf, p. m. 376. 377. 388. & le philologus hebræomixtus de Lensden, p. 91.

R. Kimchi a écrit que les démons se faisoient voir à leurs adorateurs sous la figure d’un bouc, & c’est-là le φάσματραγου dont parle Jamblique. Ces apparitions étoient d’autant plus effrayantes, que tous les Orientaux étoient persuadés qu’on ne pouvoit voir impunément la face des dieux. Voyez les notes de Grotius sur les vers. 20 & 23 du trente-troisieme chapitre de l’Exode. On peut conjecturer que les terreurs paniques sont ainsi dites de panim (φυὴ dans Homere), forme, figure, parce que des fantômes subtils affectoient vivement l’imagination échauffée qui les avoit produits. On lit dans Servius, sur le commencement du premier livre des Géorgiques de Virgile, que ce fut au tems de Faunus, roi d’Italie, que les dieux se déroberent à la vûe des mortels. Cette époque est très-incertaine, s’il y a eu deux Faunes, rois des Aborigenes, qui ayent regné dans des tems très-éloignés l’un de l’autre, comme l’assûrent Manéthon, Denys d’Halicarnasse, &c.

Servius confond ailleurs Faunus avec Pan, Ephialtes, incubus. S. Augustin, de civitate Dei, l. XV. c. xxiij. croit qu’il faut s’armer d’impudence pour nier que les Sylvains & les Pans ne soient des incubes ; qu’ils n’ayent de l’amour pour les femmes, ou qu’ils ne le satisfassent avec violence. Il nous fait connoître des démons que les Gaulois appelloient Dusii, & qui étoient aussi libertins. Voyez l’article Incube.

Bochart, Géog. sac. pag. m. 584. prétend que le regne de Faune en Italie est forgé par ceux qui n’ont pas connu que Faune & Pan ne faisoient qu’un. Il cite, pour prouver que Pan étoit un des capitaines de Bacchus, plusieurs auteurs, & Nonnus entr’autres ; il n’a pas pris garde que Nonnus, Dionysiac. lib. XIII. p. m. 370. dit aussi que Faune abandonna l’Italie pour venir joindre le conquérant des Indes.

Il est parlé des Fauni ficarii dans la version faite par S. Jérome d’un passage de Jéremie, ch. l. v. 39. passage susceptible dans l’hébreu d’un sens fort différent. Bochart explique ce ficarii, des fics ou tubercules qu’on voit au visage des Satyres. Quelques-uns lisent sicarii, & l’on peut entendre alors des Faunes incubes ou suffoquans.

Dans le traité attribué à Héraclite, περὶ άπίστων, c. xxv. on voit que les Pans & les Satyres étoient des hommes sauvages qui habitoient les montagnes : ils vivoient sans femmes ; mais dès qu’ils en voyoient quelqu’une, elle devenoit commune entr’eux. On leur attribua le poil & les piés de bouc, à cause qu’ils négligeoient de se laver, ce qui les faisoit sentir mauvais ; & on les regardoit comme compagnons de Bacchus, parce qu’ils cultivoient les vignes. Le passage grec est corrompu, il semble qu’on ne s’en est point apperçû. Le docteur Edoüard Tyson, dans l’essai philologique sur les Pygmées, les Cynocéphales, les Satyres & les Sphinx des anciens, qu’il a mis à la suite de son anatomie de l’Orang-outang, veut que les Satyres ne soient point des hommes sauvages, mais une espece de singes qu’on trouve en Afrique (aigopithecoi). Il combat Tulpius & Bontius par des raisons qui paroissent assez foibles, & il s’appuie beaucoup pour ranger les Satyres dans la classe des singes, de l’autorité de Philostorge ; mais c’est un auteur fabuleux, puisqu’il confirme l’histoire du phénix, p. m. 494. de l’édit. de Cambridge, des historiens ecclésiastiques. Ce qui est plus singulier encore, c’est que Philostorge distingue évidemment le Pan ou Faune du Satyre, contre le sentiment de Tyson ; & que Tyson reproche à Albert le Grand de faire une chimere du Satyre, qu’il appelle pilosus, par la description qu’il en donne ; description néanmoins entierement conforme à celle de Philostorge.

Les premiers conducteurs des chevres ont peut-être donné lieu à la fable des chevrepiés, de même que les plus anciens cavaliers qu’on ait connus, ont passé pour des centaures ; car je ne pense pas qu’on veuille recourir aux pygmées, que Pline nous dit avoir été montés sur des chevres pour combattre les gruës.

Munster, dans ses notes sur la Genese, II. 3. & sur le Lévitique, XVII. 7. a recueilli sur les démons, τραγομόρφοι, Faunes, Satyres, Incubes, des choses curieuses tirées des rabbins. Cette compilation a déplû à Fagius, qui dit sur ce dernier passage, qu’il ne rapporte des rabbins que ce qui est utile pour l’intelligence du texte ; ce qu’il avoit annoncé dès la préface de son livre. Il peut avoir raison en cela ; mais je doute qu’il eût le droit d’attaquer, même indirectement, Munster, qu’il copie mot à mot en un très grand nombre d’endroits.

Quelques docteurs juifs ayant à leur tête Abraham Seba, dans son tseror hammor, ou fasciculus myrrhæ, enseignent que Dieu avoit déjà créé les ames des Faunes, Satyres, &c. mais que prévenu par le jour du sabbat, il ne put les unir à des corps, & qu’ils resterent ainsi de purs esprits & des créatures imparfaites. Ils craignent le jour du sabbat, & se cachent dans les ténebres jusqu’à ce qu’il soit passé ; ils prennent quelquefois des corps pour effrayer les hommes ; ils sont sujets à la mort ; ils approchent de si près par leur vol des intelligences qui meuvent les orbes célestes, qu’ils leur dérobent quelques connoissances des évenemens futurs, quand ils ne sont pas trop éloignés ; ils changent les influences des astres, &c. &c. &c. (g)