L’Encyclopédie/1re édition/FAUSSE-COUCHE

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Fausse-Couche, s. f. (Physiolog. Med. Droit politiq.) expulsion du fœtus avant terme.

En effet, comme une infinité de causes s’opposent souvent à l’accroissement du fœtus dans l’utérus, & le chassent du sein maternel avant le tems ordinaire ; pour lors la sortie de ce fœtus hors de la matrice avant le terme prescrit par la nature, a été nommée fausse-couche ou avortement.

Je sai que les Medecins & les Chirurgiens polis employent dans le discours le premier mot pour les femmes, & le dernier pour les bêtes ; mais le physicien ne fait guere d’attention au choix scrupuleux des termes, quand il est occupé de l’importance de la chose : celle-ci intéresse tous les hommes, puisqu’il s’agit de leur vie dès le moment de la conception. On ne sauroit donc trop l’envisager sous diverses faces ; & nous ne donnerons point d’excuse au lecteur pour l’entretenir plus au long sur cette matiere, qu’on ne l’a fait sous le mot avortement : il est quelquefois indispensable de se conduire ainsi pour le bien de cet ouvrage.

Les signes présomptifs d’une fausse-couche prochaine, sont la perte subite de la gorge, l’évacuation spontanée d’une liqueur séreuse, par les mamelons du sein ; l’affaissement du ventre dans sa partie supérieure & dans ses côtés ; la sensation d’un poids & d’une pesanteur dans les hanches & dans les reins, accompagnée ou suivie de douleurs ; l’aversion pour le mouvement dans les femmes actives ; des maux de tête, d’yeux, d’estomac ; le froid, la foiblesse, une petite fievre, des frissons, de legeres convulsions, des mouvemens plus fréquens & moins forts du fœtus, lorsque la grossesse est assez avancée pour qu’une femme le puisse sentir. Ces divers signes plus ou moins marqués, & sur-tout réunis, font craindre une fausse-couche, & quelquefois elle arrive sans eux. On la présume encore plus sûrement par les causes capables de la procurer, & par les indices du fœtus mort, ou trop foible.

Les signes avant-coureurs immédiats d’une fausse-couche, sont l’accroissement & la réunion de ces symptomes, joints à la dilatation de l’orifice de la matrice, aux envies fréquentes d’uriner, à la formation des eaux, à leur écoulement, d’abord purulent, puis sanglant ; ensuite à la perte du sang pur ; enfin à celle du sang grumelé, ou de quelque excrétion semblable & extraordinaire.

Les causes propres à produire cet effet, quoique très-nombreuses, peuvent commodément se rapporter, 1° à celles qui concernent le fœtus, ses membranes, les liqueurs dans lesquelles il nage, son cordon ombilical, & le placenta ; 2° à l’utérus même ; 3° à la mere qui est enceinte.

Le fœtus trop foible, ou attaqué de quelque maladie, est souvent expulsé avant le terme ; accident qu’on tâche de prévenir par des corroborans : mais quand le fœtus est mort, monstrueux, dans une situation contraire à la naturelle, trop gros pour pouvoir être contenu jusqu’à terme, ou nourri par la mere ; lorsque ses membranes sont trop foibles, lorsque le cordon est trop court, trop long, noüé ; il n’est point d’art pour prévenir la fausse-couche. Il est encore impossible qu’une femme ayant avorté d’un des deux enfans qu’elle a conçûs, puisse conserver l’autre jusqu’à terme ; car l’utérus s’étant ouvert pour mettre dehors le premier de ces enfans, ne se referme point que l’autre n’en soit chassé. Le cordon ombilical étant une des voies communicatives entre la mere & le fœtus, toutes les fois que cette communication manque, la mort du fœtus & l’avortement s’ensuivent. La même chose arrive quand les enveloppes du fœtus se rompent, parce qu’elles donnent lieu à l’écoulement du liquide dans lequel il nageoit.

Le fœtus reçoit principalement son accroissement par le placenta, & sa nourriture par la circulation commune entre lui & la mere. Si donc il se fait une séparation du placenta d’avec l’utérus, le sang s’écoule tant des arteres ombilicales, que des arteres utérines, dans la cavité de la matrice ; d’où suit nécessairement la mort du fœtus, tandis que la mere elle-même est en grand danger. Si l’on peut empêcher les causes de cette séparation, on préviendra l’avortement ; c’est pourquoi les femmes sanguines, pléthoriques, oisives, & qui vivent d’alimens succulens, ont besoin de saignées réitérées depuis le second mois de leur grossesse, jusqu’au cinq ou sixieme, pour éviter une fausse-couche.

Elle doit encore arriver, si le placenta devient skirrheux, ou s’il s’abreuve de sérosités qui ne peuvent convenir à la nourriture du fœtus.

L’utérus devient aussi très-souvent par lui-même une cause fréquente des fausses-couches ; 1°. par l’abondance du mucus, qui couvrant ses parois intérieures, donne une union trop foible au placenta ; 2°. lorsque cette partie est trop délicate ou trop petite pour contenir le fœtus ; 3°. si son orifice est trop relâchée, comme dans les femmes attaquées de fleurs blanches ; 4°. si un grand nombre d’accouchemens ou d’avortemens ont précédé ; 5°. dans toutes les maladies de cette partie, comme l’inflammation, l’érésipele, l’hydropisie, la callosité, le skirrhe, la passion hystérique, quelque vice de conformation, &c. 6°. dans des blessures, des contusions, le resserrement du bas-ventre, la compression de l’épiploon, & tout autre accident qui peut chasser le fœtus du sein maternel.

Les différentes causes qui de la part de la mere produisent la fausse-couche, sont certains remedes évacuans, propres à expulser le fœtus : tels que les cantharides, l’armoise, l’aconit, la sabine, les emménagogues, les purgatifs, les vomitifs, les fumigations les lavemens ; toutes les passions vives, la colere & la frayeur en particulier ; les fréquens vomissemens, les fortes toux, les grands cris, les exercices, danses, sauts, & secousses violentes ; les efforts, les faux-pas, les chûtes, les trop ardens & fréquens embrassemens, les odeurs ou vapeurs desagréables & nuisibles à la respiration, la pléthore ou le manque de sang, la diete trop sévere, le ventre trop pressé par des busques roides, ou par lui-même trop long-tems resserré ; des saignées & des purgations faites à contre-tems, la foiblesse de la constitution ; enfin toutes les maladies tant aiguës que chroniques, sont l’origine d’un grand nombre de fausses-couches.

C’est pourquoi il faut toûjours diriger les remedes à la nature de la maladie, & les diversifier en conséquence des causes qu’on tâchera de connoître par leurs signes : ainsi les saignées réitérées sont nécessaires dans la pléthore ; la bonne nourriture, dans les femmes foibles & peu sanguines ; les corroborans généraux & les topiques, dans le relâchement de l’orifice de l’utérus, &c. Enfin si les causes qui produisent l’avortement, ne peuvent être ni prévenues ni détruites, & qu’il y ait des signes que le fœtus est mort, il faut le tirer hors de l’utérus par le secours de l’art.

Nous manquons d’un ouvrage particulier sur les fausses-couches ; car il faut compter pour rien celui du sieur Charles de Saint-Germain, qui parut en 1665 in-8°. Un bon traité demanderoit un homme également versé dans la théorie & la pratique. Il seroit encore à desirer que dans un ouvrage de cette nature, on réduisît sous un certain nombre d’aphorismes, les vérités incontestables qui nous sont connues sur le sujet des avortemens. J’en vais donner quelques exemples pour me faire entendre.

1°. L’avortement est plus dangereux & plus pénible au sixieme, septieme, & huitieme mois, que dans les cinq premiers ; & alors il est ordinairement accompagné d’une grande perte de sang.

2°. Il est toûjours funeste à l’enfant, ou dans le tems même de la fausse-couche, ou peu de tems après.

3°. Les femmes d’une constitution lâche ou dont quelques accidens ont affoibli la matrice, avortent le plus facilement.

4°. Cet accident arrive beaucoup plus souvent dans les deux ou trois premiers mois de la grossesse, que dans tous les autres.

5°. Comme la matrice ne s’ouvre qu’à proportion de la petitesse du fœtus, l’on voit assez fréquemment que l’arriere-faix dont le volume est beaucoup plus gros, reste arrêté dans l’utérus pendant quelque tems.

6°. Dans les fausses-couches au-dessous de cinq ou six mois, il ne faut pas beaucoup se mettre en peine de réduire en une bonne figure les fœtus qui se présentent mal ; car en quelque posture que soient ces avortons, la nature les expulse assez facilement à cause de leur petitesse.

7°. La grosseur des fœtus avortons morts ne répond pas d’ordinaire au terme de la grossesse ; car ils n’ont communément, quand ils sont chassés de l’utérus, que la grosseur qu’ils avoient lorsque leur principe de vie a été détruit.

8°. Quand ils sont expulsés vivans, ils ont rarement de la voix avant le sixieme mois, peut-être parce que leur poumon n’a pas encore la force de pousser l’air avec assez d’impétuosité pour former aucun cri.

9°. Les fausses-couches rendent quelquefois des femmes fécondes qui ont été long-tems stériles par le défaut des regles, soit en quantité, soit en qualité.

10°. Les femmes sujettes à de fréquentes fausses-couches, produites par leur tempérament, doivent avant que de se mettre en état de concevoir, se priver pendant quelques mois des plaisirs de l’amour, & plus encore dès qu’elles seront grosses.

11°. Si le fœtus est mort, il faut attendre l’avortement sans rien faire pour le hâter : excellente regle de pratique.

12°. Les précautions qu’on prend contre l’avortement pendant la grossesse, ne réussissent pas aussi souvent que celles que l’on prend entre l’avortement & la grossesse qui suit.

13°. Les femmes saines ni maigres ni grasses, qui sont dans la vigueur de leur âge, qui ont le ventre libre & l’utérus humide, supportent mieux la fausse-couches & ses suites, que ne le font d’autres femmes.

14°. Avec tous les soins & les talens imaginables, on ne prévient pas toûjours une fausse-couche de la classe de celles qui peuvent être prévûes ou prévenues.

15°. L’avortement indiqué prochain, qu’on n’a plus d’espérance de prévenir, ne peut ni ne doit être empêché par aucuns remedes, quels qu’ils puissent être.

16°. La femme grosse qui a la vérole au point d’en faire craindre les suites pour elle & pour son fruit, doit être traitée de cette maladie dans les premiers mois de sa grossesse, en suivant les précautions & les regles de l’art.

17°. Le danger principal de l’avortement, vient de l’hémorrhagie qui l’accompagne ordinairement.

18°. Celui que les femmes se procurent volontairement & par quelque cause violente, les met en plus grand péril de la vie que celui qui leur arrive sans l’exciter.

19°. Il est d’autant plus dangereux, que la cause qui le procure est violente, soit qu’il vienne par des remedes actifs pris intérieurement, ou par quelque blessure extérieure.

20°. La coûtume des accoucheuses qui ordonnent à une femme grosse, quand elle s’est blessée par une chûte ou autrement, d’avaler dans un œuf de la soie cramoisi découpée menu, de la graine d’écarlate, de la cochenille, ou autres remedes de cette espece ; cette coûtume, dis-je, n’est qu’une pure superstition.

21°. C’est un autre abus de faire garder le lit pendant 29 jours fixes aux femmes qui se sont blessées, & de les faire saigner au bout de ce tems-là, au lieu d’employer d’abord la saignée & autres remedes convenables, & de considérer que le tems de la garde du lit peut être plus court ou plus long, suivant la nature & la violence de l’accident.

En un mot, cette matiere présente quantité de faits & de principes, dont les Medecins & les Chirurgiens peuvent tirer de grands usages pour la pratique de leur profession ; mais ce sujet n’est pas moins digne de l’attention du législateur philosophe, que du medecin physicien.

L’avortement provoqué par des breuvages ou autres remedes de quelqu’espece qu’ils soient, devient inexcusable dans la personne qui le commet, & dans ceux qui y participent. Il est vrai qu’autrefois les courtisanes en Grece se faisoient avorter sans être blâmées, & sans qu’on trouvât mauvais que le medecin y concourût ; mais les autres femmes & filles qui se procuroient des avortemens, entraînées par les mêmes motifs qu’on voit malheureusement subsister aujourd’hui, les unes pour empêcher le partage de leurs biens entre plusieurs enfans, les autres pour se conserver la taille bien faite, pour cacher leur débauche, ou pour éviter que leur ventre devînt ridé, comme il arrive à celles qui ont eu des enfans, ut careat rugarum crimine venter ; de telles femmes, dis-je, ont été de tout tems regardées comme criminelles.

Voyez la maniere dont Ovide s’exprime sur leur compte ; c’est un homme dont la morale n’est pas sévere, & dont le témoignage ne doit pas être suspect : celle-là, dit-il, méritoit de périr par sa méchanceté, qui la premiere a appris l’art des avortemens.

Quæ prima instituit teneros avellere fœtus,
Malitiâ fuerat digna perire suâ.


Et il ajoûte un peu après,

Hæc neque in Armeniis tigres fecere latebris,
Perdere nec fœtus ausa leæna suos :
At teneræ faciunt, sed non impunè, puellæ ;
Sæpe suos utero quæ necat, ipsa perit.

Eleg. xjv. lib. II. amor.

Il est certain que les violens apéritifs ou purgatifs, les huiles distillées de genievre, le mercure, le safran des métaux, & semblables remedes abortifs, produisent souvent des incommodités très-fâcheuses pendant la vie, & quelquefois une mort cruelle. On peut s’en convaincre par la lecture des observations d’Albrecht, de Bartholin, de Zacutus, de Mauriceau, & autres auteurs. Hippocrate, au V. & VI. livre des maladies populaires, rapporte le cas d’une jeune femme qui mourut en convulsion quatre jours après avoir pris un breuvage pour détruire son fruit. Tel est le danger des remedes pharmaceutiques employés pour procurer l’avortement.

Parlons à présent d’un étrange moyen qui a été imaginé depuis Hippocrate dans la même vûe. Comme il s’est perpétué jusqu’à nous, loin de le passer sous silence, je dois au contraire en publier les suites malheureuses. Ce moyen fatal se pratique par une piquûre dans l’utérus, avec une espece de stilet fait exprès. Ovide en reproche l’usage aux dames romaines de son tems, dans la même élegie que j’ai citée. Pourquoi, leur dit-il, vous percez-vous les entrailles avec de petits traits aigus ? Vestra quid effoditis subjectis viscera telis ? Mais Tertullien décrit l’instrument même en homme qui sait peindre & parler aux yeux. Voici ses paroles : est etiam æneum spiculum quo jugulatio ipsa dirigitur cœco latrocinio ; ἐμϐρυόσφακτον appellant, utique viventis infantis peremptorium. Tertull. de anima, cap. xxxv. ed. Rigalt. p. 328.

Qui n’admireroit qu’une odieuse & funeste invention se soit transmise de siecle en siecle jusqu’au nôtre, & que des découvertes utiles soient tombées dans l’oubli des tems ? En 1660 une sage-femme fut exécutée à Paris pour avoir mis en pratique le cœcum latrocinium dont parle Tertullien. « J’avoue, dit Guy-Patin, tom. I. lett. 191. ann. 1660.. qu’elle a procuré la fausse couche, en tuant le fœtus, par l’espece de poinçon qu’elle a conduit à-travers le vagin jusque dans la matrice, mais la mere en est morte dans un état misérable » : on n’en sera pas étonné si l’on considere les dangers de la moindre blessure de l’utérus, la délicatesse de cette partie, ses vaisseaux, & ses nerfs.

La raison & l’expérience ne corrigent point les hommes ; l’espoir succede à la crainte, le tems presse, les momens sont chers, l’honneur commande & devient la victime d’un affreux combat : voilà pourquoi notre siecle fournit les mêmes exemples & les mêmes malheurs que les siecles passés. Brendelius ayant ouvert en 1714 une jeune fille morte à Nuremberg de cette opération, qu’elle avoit tentée sur elle-même, a trouvé l’utérus distendu, enflammé, corrompu ; les ligamens, les membranes & les vaisseaux de ce viscere dilacérés & gangrenés. Ephém. acad. nat. curios. obs. 167. En un mot, les filles & les femmes qui languissent, & qui périssent tous les jours par les inventions d’un art si funeste, nous instruisent assez de son impuissance & de ses effets. La fin déplorable d’une fille d’honneur de la reine mere Anne d’Autriche, Mademoiselle de *** qui se servit des talens de la Constantin, sage-femme consommée dans la science prétendue des avortemens, sera le dernier fait public que je citerai de la catastrophe des fausses-couches procurées par les secours de l’industrie : le fameux sonnet de l’avorton fait par M. Hainaut à ce sujet, & que tout le monde sait par cœur, pourra servir à peindre les agitations & le trouble des femmes qui se portent à faire périr leur fruit.

Concluons trois choses de tout ce détail : 1°. que l’avortement forcé est plus périlleux que celui qui vient naturellement : 2°. qu’il est d’autant plus à craindre, qu’il procede de causes violentes dont les suites sont très-difficiles à fixer : 3°. enfin, que la femme qui avorte par art, est en plus grand danger de sa vie que celle qui accouche à terme.

Cependant puisque le nombre des personnes qui bravent les périls de l’avortement procuré par art est extrèmement considérable, rien ne seroit plus important que de trouver des ressources supérieures à la sévérité des lois, pour épargner les crimes & pour sauver à la république tant de sujets qu’on lui ôte ; je dis, rien ne seroit plus important que de trouver des ressources supérieures à la sévérité des lois, parce que l’expérience apprend que cette sévérité ne guérit point le mal. La loi d’Henri II. roi de France, qui condamne à mort la fille dont l’enfant a péri, en cas qu’elle n’ait point déclaré sa grossesse aux magistrats, n’a point été suivie des avantages qu’on s’étoit flaté qu’elle produiroit, puisqu’elle n’a point diminué dans le royaume le nombre des avortemens. Il faut puiser les remedes du mal dans l’homme, dans la nature, dans le bien public. Les états, par exemple, qui ont établi des hôpitaux pour y recevoir & nourrir, sans faire aucune enquête, tous les enfans trouvés & tous ceux qu’on y porte, ont véritablement & sagement détourné un prodigieux nombre de meurtres.

Mais comment parer aux autres avortemens ? c’est en corrigeant, s’il est possible, les principes qui y conduisent ; c’est en rectifiant les vices intérieurs du pays, du climat, du gouvernement, dont ils émanent. Le législateur éclairé n’ignore pas que dans l’espece humaine les passions, le luxe, l’amour des plaisirs, l’idée de conserver sa beauté, l’embarras de la grossesse, l’embarras encore plus grand d’une famille nombreuse, la difficulté de pourvoir à son éducation, à son établissement par l’effet des préjugés qui regnent, &c. que toutes ces choses, en un mot, troublent la propagation de mille manieres, & font inventer mille moyens pour prévenir la conception. L’exemple passe des grands aux bourgeois, au peuple, aux artisans, aux laboureurs qui craignent dans certains pays de perpétuer leur misere ; car enfin il est constant, suivant la reflexion de l’auteur de l’Esprit des Lois, que les sentimens naturels se peuvent détruire par les sentimens naturels mêmes. Les Amériquaines se faisoient avorter, pour que leurs enfans n’eussent pas des maîtres aussi barbares que les Espagnols. La dureté de la tyrannie les a poussées jusqu’à cette extrémité. C’est donc dans la bonté, dans la sagesse, dans les lumieres, les principes, & les vertus du gouvernement, qu’il faut chercher les remedes propres au mal dont il s’agit ; la Medecine n’y sait rien, n’y peut rien.

Séneque qui vivoit au milieu d’un peuple dont les mœurs étoient perdues, regarde comme une chose admirable dans Helvidia, de n’avoir jamais caché ses grossesses ni détruit son fruit pour conserver sa taille & sa beauté, à l’exemple des autres dames romaines. Nunquam te, dit-il à sa gloire, fœcunditatis tuæ quasi exprobaret ætatem, puduit ; nunquam more alienarum, quibus omnis commendatio ex formâ petitur, tumescentem uterum abscondisti, quasi indecens onus ; nec inter viscera tua, conceptas spes liberorum elisisti. Consolat. ad matrem Helviam, cap. xvj.

On rapporte que les Eskimaux permettent aux femmes, ou plûtôt les obligent souvent d’avorter par le secours d’une plante commune dans leur pays, & qui n’est pas inconnue en Europe. La seule raison de cette pratique, est pour diminuer le pesant fardeau qui opprime une pauvre femme incapable de nourrir ses enfans. Voyage de la baie d’Hudson, par Ellys.

On rapporte encore que dans l’île Formose il est défendu aux femmes d’accoucher avant trente ans, quoiqu’il leur soit libre de se marier de très-bonne heure. Quand elles sont grosses avant l’âge dont on vient de parler, les prêtresses vont jusqu’à leur fouler le ventre pour les faire avorter ; & ce seroit non-seulement une honte, mais même un péché, d’avoir un enfant avant cet âge prescrit par la loi. J’ai vû de ces femmes, dit Rechteren, voyages de la compagnie holland. tom. V. qui avoient déjà fait périr leur fruit plusieurs fois avant qu’il leur fût permis de mettre un enfant au monde. Ce seroit bien là l’usage le plus monstrueux de l’Univers, si tant est qu’on puisse s’en rapporter au témoignage de ce voyageur. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.