L’Encyclopédie/1re édition/FINESSE

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FINESSE, s. f. (Gramm.) ne signifie ni au propre ni au figuré mince, leger, délié, d’une contexture rare, foible, ténue ; elle exprime quelque chose de délicat & de fini. Un drap leger, une toile lâche, une dentelle foible, un galon mince, ne sont pas toûjours fins. Ce mot a du rapport avec finir : de-là viennent les finesses de l’art ; ainsi l’on dit la finesse du pinceau de Vanderwerf, de Mieris ; on dit un cheval fin, de l’or fin, un diamant fin. Le cheval fin est opposé au cheval grossier ; le diamant fin au faux ; l’or fin ou affiné, à l’or mêlé d’alliage. La finesse se dit communément des choses déliées, & de la legereté de la main-d’œuvre. Quoiqu’on dise un cheval fin, on ne dit guere la finesse d’un cheval. On dit la finesse des cheveux, d’une dentelle, d’une étoffe. Quand on veut par ce mot exprimer le défaut ou le mauvais emploi de quelque chose, on ajoûte l’adverbe trop. Ce fil s’est cassé, il étoit trop fin ; cette étoffe est trop fine pour la saison.

La finesse, dans le sens figuré, s’applique à la conduite, aux discours, aux ouvrages d’esprit. Dans la conduite, finesse exprime toûjours, comme dans les Arts, quelque chose de délié ; elle peut quelquefois subsister sans l’habileté ; il est rare qu’elle ne soit pas mêlée d’un peu de fourberie ; la politique l’admet, & la société la réprouve. Le proverbe des finesses cousues de fil blanc, prouve que ce mot au sens figuré, vient du sens propre de couture fine, d’étoffe fine.

La finesse n’est pas tout-à fait la subtilité. On tend un piége avec finesse, on en échappe avec subtilité ; on a une conduite fine, on joue un tour subtil ; on inspire la défiance, en employant toûjours la finesse. On se trompe presque toujours en entendant finesse à tout. La finesse dans les ouvrages d’esprit, comme dans la conversation, consiste dans l’art de ne pas exprimer directement sa pensée, mais de la laisser aisément appercevoir : c’est une énigme dont les gens d’esprit devinent tout d’un coup le mot. Un chancelier offrant un jour sa protection au parlement, le premier président se tournant vers sa compagnie : Messieurs, dit-il, remercions M. le chancelier, il nous donne plus que nous ne lui demandons ; c’est-là une répartie très-fine. La finesse dans la conversation, dans les écrits, differe de la délicatesse ; la premiere s’étend également aux choses piquantes & agréables, au blâme & à la loüange même, aux choses même indécentes, couvertes d’un voile à travers lequel on les voit sans rougir. On dit des choses hardies avec finesse. La délicatesse exprime des sentimens doux & agréables, des loüanges fines ; ainsi la finesse convient plus à l’épigramme, la délicatesse au madrigal. Il entre de la délicatesse dans les jalousies des amans ; il n’y entre point de finesse. Les loüanges que donnoit Despréaux à Louis XIV. ne sont pas toûjours également délicates ; ses satyres ne sont pas toûjours assez fines. Quand Iphigénie dans Racine a reçu l’ordre de son pere de ne plus revoir Achille, elle s’écrie : dieux plus doux vous n’aviez demandé que ma vie. Le véritable caractere de ce vers est plûtôt la délicatesse que la finesse. Article de M. de Voltaire.

Finesse, (Philosophie-Morale.) c’est la faculté d’appercevoir dans les rapports superficiels des circonstances & des choses, les facettes presque insensibles qui se répondent, les points indivisibles qui se touchent, les fils déliés qui s’entrelacent & s’unissent.

La finesse differe de la pénétration, en ce que la pénétration fait voir en grand, & la finesse en petit détail. L’homme pénétrant voit loin ; l’homme fin voit clair, mais de près : ces deux facultés peuvent se comparer au télescope & au microscope. Un homme pénétrant voyant Brutus immobile & pensif devant la statue de Caton, & combinant le caractere de Caton, celui de Brutus, l’état de Rome, le rang usurpé par César, le mécontentement des citoyens, &c. auroit pû dire : Brutus médite quelque chose d’extraordinaire. Un homme fin auroit dit : Voilà Brutus qui s’admire dans l’un de ces caracteres, & auroit fait une épigramme sur la vanité de Brutus. Un fin courtisan voyant le desavantage du camp de M. de Turenne, auroit fait semblant de ne pas s’en appercevoir ; un grenadier pénétrant néglige de travailler aux retranchemens, & répond au général : je vous connois, nous ne coucherons pas ici.

La finesse ne peut suivre la pénétration, mais quelquefois aussi elle lui échappe. Un homme profond est impénétrable à un homme qui n’est que fin ; car celui-ci ne combine que les superficies : mais l’homme profond est quelquefois surpris par l’homme fin ; sa vûe hardie, vaste & rapide, dédaigne ou néglige d’appercevoir les petits moyens : c’est Hercule qui court, & qu’un insecte pique au talon.

La délicatesse est la finesse du sentiment qui ne refléchit point ; c’est une perception vive & rapide du résultat des combinaisons.

Malo me Galatæa petit, lasciva puella,
Et fugit ad salices, & se cupit ante videri.


Si la délicatesse est jointe à beaucoup de sensibilité, elle ressemble encore plus à la sagacité qu’à la finesse.

La sagacité differe de la finesse, 1°. en ce qu’elle est dans le tact de l’esprit, comme la délicatesse est dans le tact de l’ame ; 2°. en ce que la finesse est superficielle, & la sagacité pénétrante : ce n’est point une pénétration progressive, mais soudaine, qui franchit le milieu des idées, & touche au but dès le premier pas. C’est le coup-d’œil du grand Condé. Bossuet l’appelle illumination ; elle ressemble en effet à l’illumination dans les grandes choses.

La ruse se distingue de la finesse, en ce qu’elle employe la fausseté. La ruse exige la finesse, pour s’envelopper plus adroitement, & pour rendre plus subtils les piéges de l’artifice & du mensonge. La finesse ne sert quelquefois qu’à découvrir & à rompre ces piéges ; car la ruse est toûjours offensive, & la finesse peut ne pas l’être. Un honnête homme peut être fin, mais il ne peut être rusé. Du reste, il est si facile & si dangereux de passer de l’un à l’autre, que peu d’honnêtes gens se piquent d’être fins. Le bon homme & le grand homme ont cela de commun, qu’ils ne peuvent se resoudre à l’être.

L’astuce est une finesse pratique dans le mal, mais en petit : c’est la finesse qui nuit ou qui veut nuire. Dans l’astuce la finesse est jointe à la méchanceté, comme à la fausseté dans la ruse. Ce mot qui n’est plus d’usage, a pourtant sa nuance ; il mériteroit d’être conservé.

La perfidie suppose plus que de la finesse ; c’est une fausseté noire & profonde qui employe des moyens plus puissans, qui meut des ressorts plus cachés que l’astuce & la ruse. Celles-ci pour être dirigées n’ont besoin que de la finesse, & la finesse suffit pour leur échapper ; mais pour observer & démasquer la perfidie, il faut la pénétration même. La perfidie est un abus de la confiance, fondée sur des garans inévitables, tels que l’humanité, la bonne-foi, l’autorité des lois, la reconnoissance, l’amitié, les droits du sang, &c. plus ces droits sont sacrés, plus la confiance est tranquille, & plus par conséquent la perfidie est à couvert. On se défie moins d’un concitoyen que d’un étranger, d’un ami que d’un concitoyen, &c. ainsi par degré la perfidie est plus atroce, à mesure que la confiance violée étoit mieux établie.

Nous observons ces synonymes moins pour prévenir l’abus des termes dans la langue, que pour faire sentir l’abus des idées dans les mœurs : car il n’est pas sans exemple qu’un perfide qui a surpris ou arraché un secret pour le trahir, s’applaudisse d’avoir été fin. Cet article est de M. Marmontel.

Finesse, (Manege.) terme qui le plus souvent est employé relativement au cheval, dans le même sens que celui de sensibilité. Ce cheval a beaucoup de finesse ; il est extrèmement sensible ; il est averti, & promptement déterminé par les aides les plus legeres & les plus douces.

Ce mot est encore usité, quand il s’agit de désigner la legereté de la taille d’un animal. Ce n’est point, disons-nous, un cheval épais, lourd, pesant ; c’est un cheval qui a de la finesse.

Relativement au cavalier, le terme de finesse renferme tout ce qu’expriment les mots délicatesse, précision, subtilité, &c. (e)