L’Encyclopédie/1re édition/FRAGILITÉ

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FRAGILITÉ, s. f. (Physiq.) qualité de certains corps par laquelle ils peuvent se briser aisément ; on appelle fragiles, les corps dont les parties se séparent facilement les unes des autres par le choc : ils different des corps mous, en ce que dans ceux-ci les parties se déplacent par le choc sans se séparer ni se rétablir ; des corps élastiques, en ce que les parties se déplacent dans ces derniers pour se rétablir ensuite ; & des corps durs, en ce que les parties ne se déplacent pas dans les corps de cette derniere espece. Mais d’où vient la fragilité de certains corps ? on le sait aussi peu qu’on sait d’où vient la dureté, la fluidité, la mollesse, & l’élasticité de certains autres. Voyez ces mots.

Fragilité se prend aussi au figuré : on dit, une fortune fragile ; la chair est fragile. Voyez l’art. suiv. (O)

Fragilité, (Morale.) c’est une disposition à céder aux penchans de la nature malgré les lumieres de la raison. Il y a si loin de ce que nous naissons, à ce que nous voulons devenir ; l’homme tel qu’il est, est si différent de l’homme qu’on veut faire ; la raison universelle & l’intérêt de l’espece gênent si fort les penchans des individus ; les lumieres reçûes contrarient si souvent l’instinct ; il est si rare qu’on se rappelle toûjours à-propos ces devoirs qu’on respecteroit ; il est si rare qu’on se rappelle à-propos ce plan de conduite dont on va s’écarter, cette suite de la vie qu’on va démentir ; le prix de la sagesse que montre la réflexion est vû de si loin ; le prix de l’égarement que peint le sentiment est vû de si près ; il est si facile d’oublier pour le plaisir, & les devoirs & la raison, & le bonheur même, que la fragilité est du plus au moins le caractere de tous les hommes. On appelle fragiles, les malheureux entraînés plus fréquemment que les autres, au-delà de leurs principes par leur tempérament & par leurs goûts.

Une des causes de la fragilité parmi les hommes, est l’opposition de l’état qu’ils ont dans la société où ils vivent avec leur caractere. Le hasard & les convenances de fortune les destinent à une place ; & la nature leur en marquoit une autre. Ajoûtez à cette cause de la fragilité les vicissitudes de l’âge, de la santé, des passions, de l’humeur, auxquelles la raison ne se prête peut-être pas toûjours assez ; on est soûmis à certaines lois qui nous convenoient dans un tems, & ne font que nous desespérer dans un autre.

Quoique nous nous connoissions une secrete disposition à nous dérober fréquemment à toute espece de joug : quoique très-sûrs que le regret de nous être écartés de ce que nous appellons nos devoirs, nous poursuivra long-tems ; nous nous laissons surcharger de lois inutiles, qu’on ajoûte aux lois nécessaires à la société ; nous nous forgeons des chaînes qu’il est presqu’impossible de porter. On seme parmi nous les occasions des petites fautes, & des grands remords.

L’homme fragile differe de l’homme foible, en ce que le premier cede à son cœur, à ses penchans ; & l’homme foible à des impulsions étrangeres. La fragilité suppose des passions vives, & la foiblesse suppose l’inaction & le vuide de l’ame. L’homme fragile peche contre ses principes, & l’homme foible les abandonne ; il n’a que des opinions. L’homme fragile est incertain de ce qu’il fera ; & l’homme foible de ce qu’il veut. Il n’y a rien à dire à la foiblesse ; on ne la change pas, mais la philosophie n’abandonne pas l’homme fragile ; elle lui prépare des secours, & lui ménage l’indulgence des autres ; elle l’éclaire, elle le conduit, elle le soûtient, elle lui pardonne.