L’Encyclopédie/1re édition/FUTUR

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FUTUR, adj. il se dit d’une chose qui doit être, qui doit arriver, qui est à venir. M. de Vaugelas dit (élém. p. 436.) que ce mot est plus de la Poésie que de la bonne Prose, & le bannit du beau style. Le P. Bouhours soûtient le contraire (élém. nouv. p. 596.), mais il ajoûte qu’il faut éviter de donner dans le style de Notaire, futur époux, future épouse. Cette derniere restriction est favorable au sentiment de M. de Vaugelas. En effet on dira plûtôt, le voyage que nous devons faire, qu’on ne dira, notre voyage futur, &c. Il est établi qu’on dise les biens de la vie future, par opposition à ceux de la vie présente. On dit aussi, les présages de sa grandeur future. Malherbe a dit :

Que direz-vous, races futures,
Quand un véritable discours
Vous apprendra les avantures
De nos abominables jours ? (F)

Futur, en termes de Grammaire, est pris substantivement : c’est une forme particuliere ou une espece d’inflexion qui désigne l’idée accessoire d’un rapport au tems à venir, ajoûtée à l’idée principale du verbe.

On trouve dans toutes les langues différentes sortes de futur, parce que ce rapport au tems à venir y a été envisagé sous différens points de vûe ; & ces futurs sont simples ou composés, selon qu’il a plû à l’usage de désigner les uns par de simples inflexions, & les autres par le secours des verbes auxiliaires.

Il semble que dans les diverses manieres de considérer le tems par rapport à l’art de la parole, on se soit particulierement attaché à l’envisager comme absolu, comme relatif, & comme conditionnel. On trouve dans toutes les langues des inflexions équivalentes à celles de la nôtre, pour exprimer le présent absolu, comme j’aime ; le présent relatif, comme j’aimois ; le présent conditionnel, comme j’aimerois. Il en est de même pour les trois prétérits ; l’absolu, j’ai aimé ; le relatif, j’avois aimé ; & le conditionnel, j’aurois aimé. Mais on n’y trouve plus la même unanimité pour le futur ; il n’y a que quelques langues qui ayent un futur absolu, un relatif, & un conditionnel : la plûpart ont saisi par préférence d’autres faces de cette circonstance du tems.

Les Latins ont en général deux futurs, un absolu & un relatif.

Le futur absolu marque l’avenir sans aucune autre modification ; comme laudabo, je louerai ; accipiam, je recevrai.

Le futur relatif marque l’avenir avec un rapport à quelque autre circonstance du tems ; il est composé du futur du participe actif ou passif, selon la voix que l’on a besoin d’employer, & d’une inflexion du verbe auxiliaire sum ; & le choix de cette inflexion dépend des différentes circonstances de tems avec lesquelles on combine l’idée fondamentale d’avenir. En voici le tableau pour les deux voix.

Voix active. Voix passive.
Laudaturus sum. Laudandus sum.
Laudaturus eram. Laudandus eram.
Laudaturus essem. Laudandus essem.
Laudaturus fui. Laudandus fui.
Laudaturus fueram. Laudandus fueram.
Laudaturus fuissem. Laudandus fuissem.
Laudaturus ero. Laudandus ero.
Laudaturus fuero. Laudandus fuero.

Comme la langue latine fait un des principaux objets des études ordinaires, elle exige de notre part quelque attention plus particuliere. Nous remarquerons donc que les huit futurs relatifs que l’on présente ici, ne se trouvent pas dans les tables ordinaires des conjugaisons, non plus que les tems composés du subjonctif qui ont un rapport à l’avenir, comme laudaturus sim, laudaturus essem, laudaturus fuerim, laudaturus fuissem. Il en est de même des tems correspondans de la voix passive ; mais c’est un véritable abus. Ces tables doivent être des listes exactes de toutes les formes analogiques, soit simples, soit composées, que l’usage a établies pour exprimer uniformément les accessoires communs à tous les verbes. Il est assez difficile de déterminer ce qui a pu donner lieu à nos méthodistes de retrancher du tableau de leurs conjugaisons, des expressions d’un usage si nécessaire, si ordinaire, & si uniforme. Si c’est la composition de ces tems, il n’ont pas assez étendu leurs conséquences ; il falloit encore en bannir les futurs qu’ils ont admis à l’infinitif, & tous les tems composés qui marquent un rapport au passé dans la voix passive.

Ce n’est pas la seule faute qu’on ait faite dans ces tables ; on y place comme futur au subjonctif, un tems qui appartient assûrément à l’indicatif, & qui paroît être plûtôt de la classe des prétérits, que de celle des futurs : c’est laudavero, j’aurai loüé, pour la voix active ; & laudatus ero, j’aurai été loüé, pour la voix passive.

1°. Ce tems n’appartient pas au subjonctif, & il est aisé de le prouver aux méthodistes par leurs propres regles. Selon eux, la conjonction dubitative an étant placée entre deux verbes, le second doit être mis au subjonctif : qu’ils partent de-là, & qu’ils nous disent comment ils rendront cette phrase, je ne sai si je loüerai ; en conséquence de la loi, je loüerai doit être au subjonctif en latin, & le seul futur du subjonctif autorisé par les tables ordinaires, est audavero : cependant nos Grammatistes n’auront garde de dire nescio an laudavero ; ils rendront cet exemple par nescio an laudaturus sim. Chose singuliere ! Cette locution autorisée par l’usage des meilleurs auteurs latins, devoit faire conclure naturellement que laudarurus sim, ainsi que les autres expressions que nous avons indiquées plus haut, étoient du mode subjonctif ; & l’on a mieux aimé imaginer des exceptions chimériques & embarrassantes, que de suivre une conséquence si palpable. Au contraire on n’a jamais pu employer laudavero dans les cas où l’usage demande expressément le mode subjonctif, & néanmoins on y a placé ce tems avec une persévérance qui prouve bien la force du préjugé.

2°. Ce tems est de l’indicatif ; puisque, comme tous les autres tems de ce mode, il indique la modification d’une maniere positive, déterminée, & indépendante : de même que l’on dit cæabam ou cænaveram cùm intrasti, on dit cænabo ou cænavero cùm intrabis : cæabam marque l’action de souper comme présente, & cænaveram l’énonce comme passée relativement à l’action d’entrer qui est passée : la même analogie se trouve dans les deux autres tems ; cænabo marque l’action de souper comme présente, & cænavero l’énonce comme passée à l’egard de l’action d’entrer qui est future. Cænavero a donc les mêmes caracteres d’énonciation que cænabo, cæabam, & cænaveram, & par conséquent il appartient au même mode. Les usages de toutes les langues déposent unaniment cette vérité. Consultons la nôtre. Nous disons invariablement, je ne sai si je dormois, si j’ai dormi, si j’avois dormi, si je dormirai ; & tous ces tems du verbe dormir sont à l’indicatif : j’aurai dormi est donc au même mode, car nous disons de même, je ne sai si j’aurai dormi suffisamment lorsque, &c. mais j’aurai dormi est, de l’aveu de tous les méthodistes, la traduction de dormivero ; dormivero est donc aussi à l’indicatif. Eh à quel autre mode appartiendroit-il, puisqu’il est prouvé d’ailleurs qu’il n’est pas du subjonctif ?

3°. Ce tems est de la classe des prétérits, plûtôt que de celle des futurs. Quelle est en effet l’intention de celui qui dit j’aurai soupé quand vous entrerez, cænavero cum intrabis ? c’est de fixer le rapport du tems de son souper au tems de l’entrée de celui à qui il parle, c’est de présenter son action de souper comme passée à l’égard de l’action d’entrer qui est future ; & par conséquent l’inflexion qui l’indique est de la classe des prétérits. C’est par une raison analogue que cæabam, je soupois, est de la classe des présens ; & aujourd’hui tous nos meilleurs grammairiens l’appellent présent relatif ; parce qu’il exprime principalement la coexistence des deux actions comparées. S’il renferme un rapport au tems passé, ce rapport n’est qu’une idée secondaire, & seulement relative à la circonstance du tems à laquelle on fixe l’autre évenement qui sert de terme à la comparaison. C’est la même chose dans cænavero ; ce n’est pas l’action de souper comme avenir que l’on a principalement en vûe, mais l’antériorité du souper à l’égard de l’entrée : cette anteriorité est donc en quelque sorte l’idée principale ; & le rapport à l’avenir, une idée accessoire qui lui est subordonnée. L’analyse des phrases suivantes achevera d’établir cette vérité.

Coenabam, cùm intrasti ; c’est-à-dire cùm intrasii, potui dicere coeno, présent absolu.

Coenaveram, cùm intrasti ; c’est-à-dire cùm intrasti, potui dicere coenavi, prétérit absolu.

Coenabo, cùm intrabis ; c’est-à-dire cùm intrabis, potero dicere coeno, présent absolu.

Coenavero, cùm intrabis ; c’est-à-dire cùm intrabis, potero dicere coenavi, préterit absolu.

Il paroit inutile de développer la conséquence de cette analyse ; elle est frappante : mais il est remarquable que ce tems que nous plaçons ici parmi les prétérits, en conserve la caractéristique en latin ; laudavi, laudavero ; dixi, dixero ; qu’il en suit l’analogie en françois. Il est composé d’un auxiliaire comme les autres prétérits ; on dit j’aurai soupé, comme l’on dit j’ai soupé, j’avois soupé, j’aurois soupé : & qu’enfin son correspondant au subjonctif est dans notre langue le prétérit absolu de ce mode ; on dit également & dans le même sens, je ne sai si j’aurai soupé quand vous entrerez, & je ne crois pas que j’aye soupé quand vous entrerez.

L’erreur que nous combattons ici n’est pas nouvelle ; elle prend sa source dans les ouvrages des anciens grammairiens. Scaliger après avoir observé que les Grecs divisoient le futur, & qu’ils avoient un futur prochain, dit, nos non divisimus ; & ajoûte ensuite, nisi putemus in modo subjunctivo extare vestigia & vim hujus significatûs, ut fecero. Lib. V. cap. cxiij. de causis ling. lat. Priscien long-tems auparavant s’étoit encore expliqué plus positivement, lib. VIII. de cognai. temp. Après avoir fait l’énumération des tems qui ont quelque affinité avec le prétérit, il ajoûte, sed tamen in subjunctivo futurum quoque præteriti perfecti servat consonantes, ut, dixi, dixero. Nous avons fait usage plus haut de cette remarque même, pour rappeller ce tems à la classe des prétérits ; & il est assez surprenant que Priscien avec du jugement l’ait faite sans conséquence.

Nos premiers méthodistes qui vivoient dans un tems où l’on ne voyoit que par les yeux d’autrui, & où l’autorité des anciens tenoit lieu de raisons, frappés de ces passages, n’ont pas même soupçonné que Scaliger & Priscien se fussent trompés.

La plûpart de nos grammairiens françois qui n’ont eu que le mérite d’appliquer comme ils ont pû la grammaire latine à notre langue, ont copié presque tous ces défauts. Robert Etienne à la vérité a rapporté à l’indicatif le prétendu futur du subjonctif ; mais il n’a pas osé en dépouiller entierement celui-ci, il l’y répete en mêmes termes. Il l’a appellé futur-parfait, parce qu’il y démêloit les deux idées de passé & d’avenir ; mais s’il avoit fait attention à la maniere dont ces idées y sont présentées, il l’auroit nommé au contraire prétérit-futur. Voyez Prétérit.

C’est un vice contre lequel on ne sauroit être trop en garde, que d’appliquer la grammaire d’une langue à toute autre indistinctement ; chaque langue a la sienne, analogue à son génie particulier. Il est vrai toutefois qu’un grammairien philosophe démêlera ce qui appartient à chaque langue, en suivant toûjours une même route ; il n’est question que de bien saisir les points de vûes généraux ; par exemple, à l’égard du futur, il ne faut que déterminer toutes les combinaisons possibles de cette idée avec les autres circonstances du tems, & apprendre de l’usage de chaque langue ce qu’il a autorisé ou non, pour exprimer ces combinaisons. C’est par-là que l’on fixera le nombre des futurs en grec, en hébreu, en allemand, &c. & c’est par-là que nous allons le fixer dans notre langue.

Nous avons en françois un futur absolu, que nous rendons par une simple inflexion, comme je partirai. Nous avons de plus deux futurs relatifs, qui marquent l’avenir avec un rapport spécial au présent ; & voilà en quoi conviennent ces deux futurs : ce qui les différencie, c’est que l’un emporte une idée d’indétermination, & n’exprime qu’un avenir vague, & que l’autre présente une idée de proximité, & détermine un avenir prochain, ce qui correspond au paulo-post-futur des Grecs ; nous appellons le premier futur défini, & le second futur prochain. L’un & l’autre est composé du présent de l’infinitif du verbe principal, & d’une inflexion du verbe devoir pour le futur indéfini, ou du verbe aller pour le futur prochain ; le choix de cette inflexion dépend de la maniere dont on envisage le présent même auquel on rapporte le futur. Je dois partir, je devois partir, sont des futurs relatifs indéfinis ; je vais partir, j’allois partir, sont des futurs relatifs prochains.

Dans l’un & dans l’autre de ces futurs, les verbes devoir & aller ne conservent pas leur signification primitive & originelle ; ce ne sont plus que des auxiliaires réduits à marquer simplement l’avenir, l’un d’une maniere vague & indéterminée, & l’autre avec l’idée accessoire de proximité.

Ces auxiliaires nous rendent le même service au subjonctif, mais notre langue n’a aucune inflexion destinée primitivement à marquer dans ce mode l’autre espece de futur ; elle se sert pour cela des inflexions du présent & du passé, selon les diverses combinaisons du subjonctif avec les tems du verbe auquel il est subordonné ; ainsi dans ce mode, la même inflexion fait, suivant le besoin, deux fonctions différentes, & les circonstances en décident le sens.

Sens primitif. No image.svg Sens futur.
Je ne crois pas qu’il le fasse présentement. Qu’il le fasse jamais.
Je ne croyois pas qu’il le fît alors. Qu’il le fît jamais.
Je ne crois pas qu’il l’ait fait hier. Qu’il l’ait fait demain.
Je ne croyois pas qu’il l’eût fait hier. Qu’il l’eût fait quand on l’en auroit prié.

Quoiqu’il semble que certaines langues n’ayent pas d’expressions propres à déterminer quelques points de vûe pour lesquels d’autres en ont de fixées par leur analogie usuelle, aucune cependant n’est effectivement en défaut ; chacune trouve des ressources en elle-même. On le voit dans notre langue par les futurs du subjonctif ; & les latins qui n’ont point de forme particuliere pour exprimer le futur prochain, y suppléent par d’autres moyens : jamjam faciam ut jusseris, dit Plaute, (je vais faire ce que vous ordonnerez) : on trouve dans Térence, factum puta (cela va se faire, ou regardez-le comme fait).

Il ne faut pas croire non plus que l’usage d’aucune langue restreigne exclusivement ces futurs à leur destination propre ; le rapport de ressemblance & d’affinité qui est entre ces tems, fait qu’on employe souvent l’un pour l’autre, comme il est arrivé au futur premier & au futur second des Grecs. Il en est de même du futur absolu & du prétérit futur des Latins ; il disent également, pergratum mihi facies, & pergratum mihi feceris. Mais on ne doit pas conclure pour cela que ces tems ayent une même valeur ; la différence d’inflexions suppose une différence originelle de signification, qui ne peut être changée ni détruite par aucuns usages particuliers, & que les bons auteurs ne perdent pas de vûe, lors même qu’ils paroissent en user le plus arbitrairement ; ils choisissent l’une ou l’autre par un motif de goût, pour plus d’énergie, pour faire image, &c. Ainsi il y a une différence réelle & inaltérable entre le futur absolu & l’impératif, quoiqu’on employe souvent le premier pour le second, curabis pour cura, valebis pour vale : l’un & l’autre effectivement exprime l’avenir, mais de diverses manieres.

La licence de l’usage sur les futurs va bien plus loin encore, puisqu’il donne quelquefois au présent & au prétérit le sens futur ; comme dans ces phrases : Si l’ennemi quitte les hauteurs, nous le battons, ou nous avons gagné la bataille : il est évident que les mots quitte & battons sont des présents employés comme futurs, & que nous avons gagné est un prétérit avec la même acception. L’usage n’a pas introduit de futur conditionnel : il le faudroit dans ces phrases ; c’est donc une nécessité d’employer d’autres tems, qui par occasion en deviennent plus énergiques : le présent semble rapprocher l’avenir pour faire envisager l’action de battre comme présente ; & le prétérit donne encore un plus grand degré de certitude en faisant envisager la victoire comme déjà remportée. On trouve même en latin le présent absolu du subjonctif employé pour le futur absolu de l’indicatif : multos reperlas & reperies ; mais c’est à la faveur de l’ellipse : multos reperias, c’est-à-dire fieri poterit, ou fiet ut multos reperias. Tout a sa raison dans les langues, jusqu’aux écarts. (E. R. M.)