L’Encyclopédie/1re édition/GUÊPE

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GUÊPE, s. f. vespa ; mouche qui a beaucoup de rapport avec l’abeille, mais qui en differe par des caracteres très-marqués : le plus apparent au premier coup-d’œil, est le filet, par lequel le ventre de la guêpe tient au corcelet ; ce filet est plus ou moins long dans les différentes especes de guêpes, tandis qu’on ne le voit pas dans les abeilles. On peut aussi distinguer aisément les guêpes par leurs couleurs jaunes & noires qui forment des taches & des raies. Elles n’ont point de trompe, mais leur lévre supérieure est plus grande & plus longue que l’inférieure, & sert en quelque façon de trompe pour détacher les alimens & les porter à la bouche : il y a aussi deux dents, une de chaque côté de la tête, qui se touchent en-devant par leur extrémité, & qui broyent les corps que la lévre supérieure ne pourroit pas entamer. Enfin les guêpes sont différentes de toutes les autres mouches à quatre ailes, en ce que les ailes supérieures paroissent fort étroites, & sont pliées en deux, suivant leur longueur, lorsque l’insecte est en repos, mais elles se déplient lorsqu’il vole. On a observé au-dessus de l’origine de chacune de ces ailes, une partie écailleuse qui empêche que la mouche ne les rende inutiles en les élevant trop haut.

Il y a plusieurs especes de guêpes ; les unes habitent sous terre, & les autres en plein air : les premieres sont les plus communes : on les a nommées guêpes soûterreines, à cause que leurs nids sont dans la terre, & guêpes domestiques, parce qu’elles entrent dans les maisons & qu’on les voit manger dans les plats que l’on sert sur les tables. Ces guêpes vivent plusieurs ensemble comme les abeilles. Il y a des guêpes mâles & des guêpes femelles, mais la plûpart n’ont point de sexe, c’est pourquoi on leur donne le nom de mulets : on les appelle aussi guêpes ouvrieres, parce qu’elles travaillent à la construction du nid, & qu’elles y apportent des alimens. Les guêpes mâles, femelles, & mulets d’un même nid viennent d’une seule mere, qui est fécondée dans l’automne, & qui après avoir passé l’hyver dans quelque lieu abrité, se trouve au printems en état de faire sa ponte.

Cette guêpe creuse un trou dans un lieu où la terre est facile à remuer, & où il n’y a point de pierres : c’est ordinairement dans un pré, dans un champ, ou sur les bords d’un grand-chemin. Quoique seule, elle déplace une assez grande quantité de terre pour former une cavité où elle puisse construire le commencement d’un guêpier, c’est-à-dire d’un nid qui doit contenir un très-grand nombre de guêpes. Voyez Guêpier. Elle commence l’enveloppe du guêpier sur les parois supérieures de la cavité, & y attache le premier gâteau. A mesure qu’elle acheve un alvéole, & même avant qu’il soit achevé, elle y pond un œuf, qui est blanc, transparent, de figure oblongue, & plus gros à l’un des bouts qu’à l’autre ; un de ces œufs est collé au fond de chaque alvéole, pendant qu’elle en construit de nouveaux & qu’elle y dépose des œufs. Ceux qui ont été pondus les premiers, éclosent au bout de huit jours ; il en sort des vers que la mere nourrit ; elle va dans la campagne chercher des alimens pour les vers, & la matiere qu’elle employe pour la construction du guêpier. Les vers avancent la tête hors de leurs alvéoles, & ouvrent la bouche pour recevoir la nourriture que la mere leur apporte. Lorsqu’ils sont devenus assez gros pour remplir les alvéoles, ils en ferment l’ouverture avec un couvercle de soie, qu’ils filent comme les vers à soie, & ils en tapissent les parois de l’alvéole. Après quelques jours de repos ils se transforment en nymphes. L’Insecte reste dans cet état pendant huit ou neuf jours, ensuite il se dépouille de son enveloppe, il ronge les bords du couvercle de l’alvéole, le pousse en-dehors, & paroît enfin sous la forme de mouche.

Dès que les guêpes sortent des alvéoles, elles aident la mere à nourrir les vers, & à construire le guêpier, tandis qu’elle continue sa ponte. Tous les premiers œufs ne produisent que des mulets ; & lorsqu’il y en a un assez grand nombre pour multiplier les alvéoles, pour soigner les vers, & pour apporter la nourriture, la mere ne sort plus du guêpier, elle pond continuellement. Après qu’il y a plusieurs milliers de mulets éclos, elle commence à pondre des œufs de mâles & de femelles. Elle dépose ces œufs dans des alvéoles qui ne se trouvent que dans les quatre ou cinq derniers gâteaux du guêpier, & qui sont plus grands que ceux qui renferment les œufs des mulets. Les guêpes femelles sont plus grandes que les mâles, & les mulets plus petits ; ceux-ci sont de deux grandeurs différentes, de même que les mâles. Les mulets ont un aiguillon qui cause plus de douleur que celui des abeilles ; les femelles ont aussi un aiguillon, & il est plus long & plus gros que celui des mulets ; les mâles n’en ont point. Lorsqu’il y a quinze ou seize milliers de mulets, il ne se trouve ordinairement à la fin de l’été que trois cents mâles & autant de femelles.

Les mulets vont chaque jour chercher dans la campagne des alimens, qu’ils rapportent dans le guêpier pour nourrir les mâles, les femelles, & les mulets qui y restent ; ces alimens sont des fruits, de la chair, des mouches, & sur-tout des abeilles. Lorsqu’une guêpe rencontre une abeille, elle se jette dessus, la divise en deux parties avec ses dents, & emporte le ventre, qu’elle trouve sans doute meilleur que le corcelet & la tête, parce qu’il est rempli de miel. On ne sait que trop combien les guêpes gâtent les fruits en les suçant ; ces insectes sont si avides de chair, que les bouchers de campagne ne pourroient pas en préserver leurs viandes, s’ils ne prenoient le parti d’exposer en-avant sur leurs boutiques un foie de veau ou une rate de bœuf, que les abeilles préferent à d’autres viandes, parce qu’ils sont plus aisés à couper ; elles se jettent toutes sur ces morceaux, & ne vont pas plus loin. Les Bouchers trouvent encore un autre avantage en les rassemblant ainsi, c’est que les grosses mouches bleues dont viennent les vers qui sont corrompre la viande, craignent les guêpes, & n’approchent pas d’un lieu où il y en a beaucoup. Lorsqu’un mulet arrive au guêpier avec sa proie, plusieurs guêpes l’entourent & prennent leur part de ce qu’il a apporté ; si c’est un aliment solide, elles le coupent en morceaux ; si c’est un suc tiré des fruits, le mulet le fait sortir de sa bouche par gouttes que les autres viennent sucer.

A la fin du mois d’Août, les mulets construisent les derniers gâteaux du guêpier, & la mere y dépose les œufs des mâles & des femelles en finissant sa porte ; ainsi c’est au commencement de l’autonne que le guêpier est complet, & que le nombre des guêpes y est le plus grand. Un guêpier a quelquefois plus de seize mille alvéoles. Comme il arrive souvent que la mere pond successivement deux, & même trois œufs dans chacun, il se trouve à la fin de l’été jusqu’à trente mille guêpes dans ce guêpier. Alors la mere, les mâles, & les femelles nouvellement nés sortent du guêpier comme les mulets pour chercher leur nourriture. Tout est en vigueur & en bon ordre, mais cet état florissant ne dure qu’un mois ou six semaines. Au commencement d’Octobre ces insectes semblent n’avoir plus d’instinct, tout est en desordre dans le guêpier ; les mulets & les mâles tirent des alvéoles les œufs & les petits vers, les tuent & les dispersent au loin : ensuite toutes les guêpes languissent dans les premiers froids de l’autonne ; si elles se raniment lorsque le soleil les rechauffe, ce n’est que pour quelques momens ; à mesure que l’hyver approche, elles perdent leurs forces ; les mouches dont elles se nourrissoient leur résistent, enfin les mâles & les mulets périssent par le froid. Les femelles se soûtiennent mieux, elles se retirent dans le guêpier ou dans des trous, mais il en meurt beaucoup : celles qui peuvent vivre jusqu’au printems ayant été fécondées avant la mort des mâles, sont en état de former chacune un guêpier.

Pour observer les guêpes, on renferme un guêpier dans une ruche vitrée ; pour cette opération il faut être vêtu de façon à ne pas craindre leur aiguillon. On déterre un guêpier & on le met dans une ruche ; les guêpes après s’être dispersées y rentrent, & lorsque la nuit est venue, on ferme la ruche & on la transporte où l’on veut avec le guêpier qu’elle contient. Les guêpes appellées aériennes, parce qu’elles ont leurs nids en plein air, sont plus petites qu’aucunes de celles qui vivent en société ; leurs guêpiers sont attachés à une branche d’arbre, à une paille de chaume, à une plante, à un mur, &c. Ils different des autres en ce que les gâteaux sont posés verticalement, & qu’ils n’ont point d’enveloppe commune qui les mette à l’abri ; mais leur position est favorable à l’écoulement de l’eau, & ils sont enduits d’un vernis qui y résiste. Ces guêpes ne quittent leur nid que pour chercher leur nourriture & celle des vers qui doivent perpétuer leur espece : elles ressemblent aux guêpes soûterreines par leur maniere de vivre & de se multiplier.

On a donné le nom de cartonnieres à de petites guêpes d’Amérique, parce que leur guêpier est enveloppé d’une sorte de carton très-fort & très-blanc ; cette couverture leur est nécessaire, parce qu’elles sont plus délicates que les guêpes d’Europe, & que l’air est nuisible à leurs vers. La plus grande différence qu’il y a entre ces guêpes cartonnieres & les guêpes soûterreines dont il a été fait mention, consiste dans la maniere de construire le guêpier. Voyez Guêpier. Mém. pour servir à l’hist. des Insectes, tom. VI. Abregé de l’hist. des Insectes, tom. II. Voyez Insecte. (I)